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30.10.2011

Une scène d'anthologie

Même si certains clichés peuvent paraître éculés et même si l'un d'entre eux est un peu douteux à mon goût, ces paroles, remarquablement interprétées, me semblent, hélas, encore et toujours d'une douloureuse actualité.




08:01 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

29.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Adieu, Poète !


Quelques œuvres posthumes

littératureC’était il y a exactement 30 ans aujourd’hui 29 octobre et c’était la nuit, juste avant que la pendule ne bascule de l’autre côté de la date : le grand manuscrit se refermait, soudain orphelin de sa belle plume.
Libération qui, à l’époque, avait encore quelque intelligence complice avec les hommes, titrait le lendemain : BRASSENS CASSE SA PIPE.
J’étais dans une librairie, rue Saint-Yon, à la Rochelle et mes yeux n’arrivaient pas à se déconnecter de ce gros titre qui résonnait comme un grand malheur.
A Saint-Gély-du-Fesc, à deux pas des flots bleus, le poète avait donc déposé armes et bagages aux pieds de la Camarde ; celle qu’il avait tant raillée, qu’il avait tant provoquée de son verbe.
Orpheline aussi, la guitare, qui laissait mourir de chagrin ses accords et sa pompe légendaire. Le doigté, si alerte, si jazz, si romantique, incomparable à nul autre par sa sobriété techniquement difficile, s’éteignait.
La voix chaude, ronde, fraternelle s'était tue. Un homme d'une exceptionnelle valeur humaine et d'une modestie qui devrait aujourd'hui faire crever de honte tous les seigneurs-détenteurs de la fausse parole, grands ou petits, donnait sa démission au vaste monde.
Des copains de Nantes rencontrés beaucoup plus tard à Vaison-la-Romaine, Les Passants (salut fraternel, Serge, si tu passes par là !) lui ont dédié une superbe chanson, Le poète et les croque-notes :

Que tu remontes sur scène, hélas, n'est pas demain,
Alors prends cette chanson comme la poignée de main
Qu'on n'a pas échangée dans ta loge de chanteur,
C'est pas gentil d'éconduire tous tes admirateurs,
Parce qu'une mort imbécile
T'a fait taire la glotte,
Toi, le Poète,
Et nous les croque-notes !

Moi-même orphelin de père, de racines et de repères, je venais de perdre mon poète, celui qui m’avait appris à décliner mon émotion sur une guitare et par le mot. Du même coup, une bonne part de ma confrontation poétique avec le monde s’envolait.
Un chant se taisait.
A jamais.
J’ai rencontré beaucoup d’amis autour de Brassens. Des musiciens et des poètes pour la plupart. On avait les mêmes références, on avait le même goût pour les mêmes poésies, on avait les mêmes chansons aux lèvres, on taquinait les mêmes accords de guitare, et on se disait qu'on était comme des frères qui auraient bu le même lait, mais qui auraient grandi, sans se connaître, dans des endroits différents, loin les uns des autres. Tous ces copains se souvenaient, plus de vingt ans après, de ce qu’ils faisaient et où ils étaient quand ils ont appris la mort de Georges Brassens. Un bout du chemin s'était figé à cet endroit précis. Il y avait, il y a et il y aura un avant et un après .

Certes, en 1982 et en 1985, des textes méconnus ont été ressortis des tiroirs par Jean Bertola, dont certains ont été repris plus tard, avec bonheur, par Maxime Le Forestier.
Certes. Mais si, comme le disait Brassens lui-même, « une chanson, c’est une lettre à un ami», j’ai eu, en dépit de l’incontestable plaisir à découvrir à titre posthume le langage du poète, la triste impression d’avoir reçu comme de chaleureuses nouvelles de la part d’un copain qui, pendant la distribution du courrier, avait faussé compagnie au vaste monde.
J’ai eu le sentiment d’un silence encore  plus dense.
J’ai donc sélectionné, parmi la trentaine de titres que le poète n’enregistra jamais, les textes qui me parlaient le plus de lui. Ceux, en fait, sur lesquels j’aurais tant aimé entendre son amicale intonation et son  timbre frondeur.
L’esprit est encore là, même si le cœur s’est envolé là-bas…Vers le Grand Peut-être.

 brassens.jpg

 Le Vieux Normand

 Quand tous les rois Pétaud crient : « Vive la République ! »,
Que « Mort aux vaches ! » même est un slogan de flic,
Que l’on parle de paix le cul sur des canons,
Bienheureux celui qui s’y retrouve, moi non !

littératureJusqu’à ce que ne sombre la lumière, Brassens a gardé le même esprit de solitude.
Ce texte est en effet du même tonneau que Le pluriel et Mourir pour des idées. Le refus de s’engager dans la confusion tapageuse des idéologies aura donc toujours été l’engagement majeur du poète.
L’homme de Sète se conduit en sage et vieux Normand, comme si cette apparente absence de position tranchée lui faisait murmurer  : P’être ben qu’oui, p’être ben qu’non.
Ainsi, avant de tirer sa révérence, n’a-t-il aucun conseil à prodiguer aux jeunes générations, aucune certitude à leur transmettre et sur laquelle elles pourraient asseoir leur jugement et construire leur monde.
Sur les questions essentielles de l’existence, Brassens est avant tout un dubitatif et ce que bon nombre de jeunes (et de moins jeunes) cons, qui se croyaient pourtant des plus fins et des plus intelligents, ont pris pour une fuite, n’était que le désespoir modéré d’une intelligence visionnaire. Suffit aujourd’hui, en 2011, de voir l’état du monde pour en être convaincu et suffit d'entendre le vide effrayant du discours, partout où il a des prétentions, pour mesurer combien, en trente ans, nous n'avons pas bougé d'un poil. A y regarder de près, nous aurions même plutôt réculé.
Déjà, dans la cacophonie contradictoire des discours d’idéologues, Brassens ne trouvait rien qui aurait pu correspondre à sa vision du bonheur.
L’homme était en-dehors. Et je me sens aujourd’hui de plus en plus en phase avec lui. J'ai appris la solitude. Je l'ai appris par le brouhaha des hommes :

Moi, le fil d'Ariane, il me fait un peu peur
Et je n'men sers plus que pour couper le beurre.

Aux enfants de 68 qui «interdisaient d’interdire», le poète déconseille de conseiller.
Aux grands de ce monde qui prêchent la force de dissuasion par l’arsenal apocalyptique, autrement dit le trop fameux si vis pacem para bellum, il offre son plus pur scepticisme.
Il dédaigne aussi et surtout ces rois Pétaud qui, pour rester dans la course aux pouvoirs et vendre leur vieille marchandise idéologique, endossent les couleurs de la démocratie.
Quand on fait allusion au roi Pétaud, on pense évidemment à Rabelais.
Mais Rabelais n’a pas créé le « Roy Pétault». Il l’a fait revivre de la légende d’un obscur personnage, qui tiendrait son nom du roitelet, petit roi, car on nomme ainsi cet oiseau nerveux, toujours en mouvement, toujours à la recherche d’un territoire, «roi petare» ou encore «rey petare».
A la fin du XVIe, on retrouve le roi Pétaud dans des expressions proverbiales telles que «C’est la cour du roy Pétauld où chacun est maître», pour désigner une organisation, un lieu, où règne le désordre et où rien n’est cohérent.

Pour l’histoire, notons qu’Honoré Daumier, bouillant révolutionnaire républicain sous le règne de Louis-Philippe, et qui fut tout à la fois peintre, graveur, sculpteur et dessinateur, fut incarcéré six mois puis interné comme aliéné, après avoir publié en 1831 et 1832 deux magnifiques lithographies dont l’une, La cour du roi Pétaud, pourfendait les vices de la monarchie du Roi-bourgeois.
Grand admirateur de Balzac, Daumier avait aussi superbement croqué certains personnages de la Comédie humaine, dont l'inquiétant Vautrin et le pathétique père Goriot.

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28.10.2011

DES IDÉES REÇUES

tamponnées, digérées et recrachées un peu partout...etc.


CHAPITRE II

 

littératureDepuis la morne pension Vauquer, Eugène de Rastignac entrevoit toutes les compromissions dont il faut se rendre coupable, toutes les ruses dont il faut user, tous les apparats dont il faut s’affubler et toutes les bassesses qu’il faut se résoudre à commettre pour être admis dans les salons du Tout-Paris, avoir une maîtresse en vue et faire fortune. Vautrin le tentateur lui enseigne quelques raccourcis fulgurants, mais là n’est pas mon propos.
Ne nous croyons pas, quant à nous, des hommes plus modernes ou plus moraux. Pour tous les groupes sociaux, constitués ou non, il existe des critères d’admissibilité, implicites ou explicites. Le plus souvent implicites d’ailleurs parce que honteux de par la bêtise qui les sous-tend, de par la fatuité qui les soutient, de par le mensonge qui leur donne corps, et de par le misérabilisme intellectuel dont ils sont l’expression.

Dans le fond, pas grand-chose n’a changé depuis Balzac pour être admis, en vrai ou dans sa tête, dans tel ou tel groupe social, même moins huppé que celui auquel prétendait le jeune étudiant charentais. Dans telle ou telle branche de tel ou tel réseau social, si l’on veut.
En un mot comme en cent, prenons par exemple, le soi-disant gotha littéraire, en chair et en os ou sur les blogs et les sites de cette toile. Il y a des critères incontournables. Si, si ! Je l'affirme. Déjà, si vous en doutiez, j’y verrais presque comme un aveu.
J’en prends quatre, presque au hasard, de ces critères, histoire d’en démolir au moins deux :

- Aimer Rimbaud, sinon le comprendre,
- connaître Proust, sinon l’avoir tout lu,
- détester la chasse, sans peut-être n’avoir jamais croisé le moindre chasseur,
- honnir le foot - là, c’est rédhibitoire - sans même savoir ce qu’est un hors-jeu ou un coup franc indirect.

Voilà énoncés quatre éléments déjà constitutifs d’une belle âme et qui vous posent sur la tête d’un imbécile la perruque d’un poète, sur la tignasse d’un vilain la coiffe d’un marquis, sur le front d’une bécasse le duvet d’une colombe, esthète et amoureuse des Belles Lettres.
D’emblée, on ne voit pas trop, sinon par le jeu névrotique d’aliénations diverses bien imprégnées dans les cervelles comme autant de normalités abstraites, ce qu’il y aurait d’antinomique à aimer en même temps Le Bateau ivre et le jeu de jambes de Zinedine Zidane, l’évocation des souvenirs mondains du p’tit Marcel et la frappe de Benzema. Il me semble là qu’on tente de soustraire des lentilles d’un sac de blé pour obtenir des poireaux. Pas vous ?
Et moué alors ?
Moué ? Comment ça, moué ?
Bon.
Je suis touché par certaines œuvres de Rimbaud, bien sûr, pas toutes, mais pas plus profondément que par d’autres qui sont d’Apollinaire, de Richepin ou de Musset, en tout cas moins que par beaucoup signées Brassens.
Proust, pas vraiment ma tasse de thé. Jamais pu rentrer à fond dedans, rebuté peut-être, au mépris de la belle écriture et de la précision des âmes, par tout ce monde parfumé et maniéré.
Enfin, hérésie suprême, j’aime bien le foot, j’aime bien regarder (longtemps que ça ne m’est pas arrivé, remarquez) un grand match. Je n’avais pas loupé beaucoup de confrontations de la coupe du monde 1998, par exemple, ou de la coupe d’Europe qui avait suivi. J’avais aussi suivi d’autres grandes compétitions. Pour le plaisir de voir du jeu. Dans la campagne, il m’arrive encore, pas plus tard que dimanche dernier en me rendant au musée Sienkiewicz, de m’arrêter cinq minutes en traversant un village silencieux où se dispute une rencontre du bas de l’échelle. Sous les moqueries enjouées de mon entourage exclusivement féminin, faut dire !
Ces maillots en même temps flamboyants et crottés qui se disputent un ballon, ces galops, le bruit rugueux des crampons arrachant la pelouse, ces cris rauques, ces souffles courts d’où sortent des brouillards par saccades, le gardien ganté qui cherche ses appuis, se balance et trépigne sur ses jambes qui fléchissent, attentif, tendu, prêt à bondir comme le chat sur la souris, tout ça me ramène très loin, très loin en arrière, chez moi.

Je me souviens… Mes deux grands frères étaient de sacrés footballeurs ! Ils étaient connus au moins à vingt kilomètres à la ronde pour leur dextérité avec un ballon au pied. L’un avait même fini par jouer dans la prestigieuse équipe de Civray, en Division d’Honneur, je crois…Le dimanche soir, ils rentraient quand fuyait le jour, tels des aventuriers s’en revenant d’une glorieuse expédition, fourbus, et ils commentaient, et ils racontaient, et ils montraient même, parfois, un tibia estampillé d'un bleu qui faisait grimacer de douleur. Nous écoutions. C’était l’hiver. Ma mère faisait bouillir de grandes bassines d’eau, et, au savon de Marseille, décrottait les maillots. Ces tuniques du jeu et de la joute, je les admirais alors les jours suivants qui pendaient au soleil du fil à linge et se balançaient au vent, comme des haillons d’orphelin, les bras tendus vers la terre, jaunes quand mes frères jouaient à Brux, violets quand c’était à Chaunay, rouges et blancs à Blanzay, blancs et bleus pour Civray.
Les dimanches de l’été, c’était une fête que d’aller assister aux différents tournois et si, à la fin, un de mes frères avait l’heur de brandir la coupe, alors c’était sur toute ma famille, sur tout mon clan, qu’il me semblait que coulait quelque chose qui ressemblait à de la gloire. Ils étaient mes Kopa à moi, mes Just Fontaine et ils étaient la bravache revanche du pauvre. Car les fils du notaire, du médecin, du pharmacien, les fils des grands bourgeois, ne jouaient pas au football ou, s’ils y jouaient, ils n’y excellaient pas.
Les fils de bourgeois, je les ai retrouvés au collège, avec les versions latines et les thèmes, quand mes frères taillaient la planche à coups de varlope ou tordaient la ferraille à coups de marteau dans un atelier.
Quand j’ai changé de monde, que j’ai mis mes mots d’enfant en exil, que j’ai laissé derrière moi les maillots de football et les crampons crottés, quand j’ai tourné le dos à mon histoire.
Quand j’ai appris Sénèque et Molière, Vigny et Hugo. Tous ces nouveaux venus dans mon jardin, je les ai aimés et je les aime encore. Mais il y a eu, il y a et il y aura toujours de la place pour tout le monde dans un être qui n’éprouve pas la honte d’exister. Rien de ce qui fut constitutif de mes primes archéologies n’a été renié au nom du bel esprit.
La liberté, c’est ça pour mézigue : savoir reconnaître l’odeur de la racine que l'on porte en soi, ne pas la camoufler
, même si c’est une odeur qui n’enivre pas forcément les belles âmes des cénacles et des chapelles.
Savoir être fier sans orgueil. N’appartenir à rien, qu’au hasard de soi. Être tantôt blanc, tantôt noir, tantôt gris selon les yeux avec lesquels on veut vous voir. Entier parce que pas toujours égal et n’obéissant à aucun critère de sélection. Et surtout, surtout, ne jamais se forcer à aimer quelque chose ou quelqu’un parce qu’il est de bon ton d’aimer, et ne jamais s’astreindre à détester ceci ou cela parce que ça vous pose son homme de détester ou de mépriser ceci ou cela.

Mais je voulais, en fait, - voyez comme l'écriture est capricieuse - vous parler de la chasse, et je me suis laissé entraîner par le foot, si je puis dire. La chasse, loisir maudit par les bonnes âmes et les savantes consciences ! Plaisir des gros cons avinés, couperosés, du boucher-charcutier du coin et du ringard de service !
Ce sera pour la semaine prochaine ; je vous parlerai donc de la chasse et… de la forêt. Car là aussi, les idées reçues se ramassent à la pelle, comme autant de manifestations d'une intelligence affectée, usurpée, séductrice dont on ne sait plus trop quoi.

09:18 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Lèche-cocu

 Si L’homme était un peu bigot,
Lui qui sentait fort le fagot,
Criblait le ciel de patenôtres,
Communiait à grands fracas,
Retirant même en certains cas
L’pain bénit d’la bouche d’un autre.

littératureAvec Le Cocu nous avions brièvement évoqué ce Tartufe qui, pour séduire les femmes, s’évertue d’abord à imiter les maris, transgressant ainsi les règles de bonne conduite qui doivent être observées à l’égard du mari bafoué.
Si Brassens méprise cette misérable stratégie de son antihéros, il s’en amuse aussi, car,
comme dans une fable, la morale est sauve : jamais Lèche-cocu, dont les intentions sont à chaque fois découvertes par les maris, ne parviendra jusqu’à leurs femmes.
Même si nous ne sommes pas en présence d’une des pièces maîtresses de l’œuvre, de celles qui ont posé avec brio les questions essentielles, Lèche-cocu reste une plaisante comédie, une facétie récréative et bien ficelée.
C’est la blague éternelle de «l’arroseur arrosé» et, sur fond rieur, le procès des tartuferies amoureuses.
Brassens raille tous ces mauvais jeux de rôle dans lesquels se démène son personnage et il les choisit parmi les plus saugrenus, parmi ceux qui lui sont particulièrement détestables, du flic au militant en passant par le militaire jusqu’au calotin.
Car ce séducteur maladroit ne recule devant rien, allant même jusqu’à imiter un mari dans ses frénésies religieuses, lui qui, pourtant, en profondeur, sent fort le fagot.
La locution est très évocatrice.
Elle serait née en 1594 dans le fameux pamphlet politique et collectif, La satire Ménippée, dirigé contre les fanatiques de la Ligue, celle déjà évoquée avec Oncle Archibald. Les nombreux auteurs de cette satire étaient des loyalistes ecclésiastiques, des juristes et des poètes humanistes.
Le succès de ce texte, qui tenait son titre d’une œuvre de Varron, 116-27 avant J.C, «Les Satires Ménippées», du nom du philosophe cynique Ménippe de Gadara, contribua à la victoire définitive d’Henri IV.
Le pamphlet de 1594 se présente comme une sorte de farce avec prologue et épilogue où les états de la Ligue sont raillés de façon burlesque et l’expression sentir le fagot y désigne ceux qui sont promis au bûcher, c’est-à-dire les hérétiques.
Au fil du temps, la locution a évidemment perdu de sa violence satirique. Elle n’est plus employée que dans une pure intention littéraire comme ici, où Brassens remet à l’ordre du jour la métaphore tragi-comique.
Car, au bout du compte, si ce n’était cette manie de se renier constamment pour plaire aux maris, ce Lèche-cocu serait finalement bien sympathique au poète : il est foncièrement anticlérical, antimilitariste et n’aime pas les flics.
Mais tout le monde l’aura compris : il est avant tout un gros sot dont les apostasies successives, au lieu de le servir, le perdent à chaque fois davantage.

 

brassens.jpg

Et nous, copains, cousins, voisins,
Profitant (on n’est pas des saints),
De ce que ces deux imbéciles
Se passaient rhubarbe et séné,
On s’partageait leur dulcinée
Qui se laissait faire docile.

littératurePour railler ce flagorneur, Brassens ne pouvait nous offrir meilleure référence ni plus subtil clin d’œil à un des grands maîtres de notre patrimoine littéraire.
La scène première de l’acte III de L’Amour médecin de Molière voit en effet deux hommes de l’Art, M.Tomès et M. Des Fonandres, s’affronter quant à la nature d’un remède à prescrire à une patiente.
M. Filerin s’interpose, leur enjoignant de cesser leurs inutiles disputes qui, dit-il en substance, risquent de faire découvrir au peuple toute la forfanterie et toute la fatuité de la médecine.
Ces arguments de poids ramènent très vite les deux comparses à la raison, qui s’empressent alors de conclure un pacte par M. Fonandres ainsi formulé à l’adresse de M. Filerin, l’entremetteur :

- J’y consens ; Qu’il me passe mon émétique pour la malade dont il s’agit, et je lui passerai tout ce qu’il voudra pour le premier malade dont il sera question.

Par allusion directe à cette réplique, est née vers 1788 l’expression Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné, ces deux plantes médicinales ayant à peu près les mêmes vertus…laxatives !
Elle s’emploie ironiquement pour dire deux personnes qui se font de mutuelles complaisances et concessions, non par conviction, mais par pur intérêt, comme nos deux praticiens de l’Amour médecin.
Tout comme aussi le dragueur de maris et le mari lui-même, tous les deux ayant le plus vif intérêt à ne pas se perdre de vue et à ne se
point fâcher.

Image 1 : Philip Seelen

14:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

DES IDÉES REÇUES

tamponnées, digérées et recrachées un peu partout comme autant d'épiphénomènes de la clairvoyance et de l’intelligence humanistes

CHAPITRE I

littératureLongtemps nous avons regardé le monde avec l’œil de la prétention à le changer. Ce qui nous a fait dire pas mal d’inepties et même commettre pas mal d’actions comme autant de coups d’épées données en eaux troubles.
Le monde se fout des postillons et des postillonneurs comme de Colin-Tampon. Quelquefois même, pour un petit coup reçu, un peu plus appuyé et énervé que les autres, il vous balance un savant uppercut qui vous met K.O pour un bon bout de temps.
Il a sa logique que la logique ne comprend pas, le monde. Il a aussi sa longévité, son immensité et sa complexité que l’éphémère, la petitesse et la simplicité de l’individu n’entrevoient que très partiellement mais, hélas, toujours de façon fort péremptoire.
Le recul et la sagesse commandent donc, - si tant est qu’on ait pris la ferme résolution de ne pas mourir un jour aussi con qu’on a vécu - de revoir toutes ses prétentions révolutionnaires à la baisse et surtout, dans la solitude des petits matins clairets, d’imaginer, sourire aux lèvres, cinq minutes seulement, ce que nous aurions fait de mieux dans un monde supposé meilleur.
Si on n’est pas définitivement pourri au point de mentir même dans un face à face intime, (ou trop con pour se comprendre vraiment tel qu’on est) la réponse tombe, limpide : rien. Absolument rien. Parce que nous ne connaissons rien aux implications, aux engrenages des sociétés et surtout aux désirs profonds des hommes qui cohabitent avec nous sur la grande boule bleue. Nous supposons tout ça. Nous le supposons ex cathedra. Parce que, aussi, notre vide et notre impuissance sont à l’intérieur, notre puissance et notre volonté de vivre également. Accuser le canevas social du monde, son organisation, ses injustices, son immoralité, ses guerres, ses embrouilles, de notre tristesse et de nos échecs, c’est accuser, pour une bonne part, le miroir quand il nous renvoie une gueule que nous voudrions plus harmonieuse. C’est se dédouaner de soi et on comprend bien que ce soit plus facile de chercher la clef de son énigme sur des manifestations extérieures, auxquelles nous ne participons pas sinon par une vaine parole, plutôt que dans ses propres dispositions à vivre, dans sa propre éthique et dans ses propres désirs.
Le comble est alors de briser le miroir. Plus de sale gueule en face ! Mais le passant qui vous croisera dans la rue l’instant d’après vous trouvera toujours aussi disgracieux.


Ainsi m’amusé-je des discours. De tous les discours. De ceux de la rue, de ceux des bouffons politiques, de ceux de la presse comme de ceux des blogs, ces derniers classés au rang des pires sans doute. Car si on peut comprendre l’intérêt immédiat et réel que peut avoir un politique, un journaliste ou un hâbleur légèrement pris de boisson et accoudé au zinc du café du commerce, à interpréter le monde de façon fallacieuse et lapidaire, on ne comprend pas trop bien pourquoi et dans quel but un blog ou un site persiste à vouloir assener ses erreurs d’interprétation et ses vues étriquées comme autant de vérités définitives ? Quel rôle dans le monde ? Quel impact ? Quels et quelles imbéciles, sinon ceux et celles qui lui ressemblent, cherche-t-il à séduire ? Et pourquoi vouloir séduire des gens qui sont tout disposés à prendre vos patins parce qu'ils ne savent pas se chausser eux-mêmes ?
Déjà, donc, l’impropre de l’endroit pervertit le propos.

Une des grandes questions - elles sont légion - qui préoccupe aujourd’hui les Bons Samaritains de la parole sans verbe, c’est l’avenir de ce qu’on a très vite appelé le printemps arabe. Son avenir, excusez-moi du peu, était déjà prisonnier de la  métaphore, piètre et usée jusqu’à la corde, un printemps étant, de par la physique universelle du grand mouvement des choses, caduc et même très court. Les tenants du propos spectaculaire manquent vraiment d’imagination poétique. Il y a quarante-trois ans, on parlait déjà du printemps de Prague, dont les premiers rameaux furent broyés comme on sait. Anyway…Un printemps reste un printemps. Un truc qui sent bon mais sur les lauriers duquel il n'est pas sérieux de s'endormir.
Alors je lis sur un site d’information que la presse s’inquiète d’un horizon qui se dessinerait islamiste en Tunisie et en Lybie….On peut décoder ainsi - parce qu’on n’a quand même pas trop le temps à perdre avec ces conneries - : putains d’Arabes de merde, on les  libère de leurs dictateurs et ils la ramènent avec leur dieu ! Pouvaient pas s'en choisir un vrai, de dieu, un comme le nôtre par exemple, normal, avec une grande barbe, blanc, démocrate et pas méchant pour un sou (oublions les bûchers, les croisades, les langues arrachées, l’Inquisition, les crimes, l’interdiction des livres, l’asservissement du peuple 10 siècles durant par le clergé, le grain de blé arraché de la bouche du vilain par une dîme assassine, les vierges violées dans d'infâmes couvents etc.) Oublions tout ça ! Ces vils Sarrazins avec leur printemps à la noix sont en train de nous compliquer l’existence avec leur dieu raciste et qui pourrait bien, en plus, leur enjoindre de poser des bombes !
La plupart des aboyeurs, presse et blogs confondus, oublient les arguments constitutifs de leur propre insignifiance. C’est-à-dire qu’ils brandissent le couteau par la lame et se blessent forcément le fond de la main. Ils oublient que ce n’est pas eux qui votent chez les autres, que le mot démocratie n'est pas une recette de cuisine qui, forcément, fait bouillir les carottes qu'on attend,
que les peuples ont le droit de disposer de leur destin, celui-ci ne rentrerait-il pas dans les canons idéologiques des cervelles occidentales. Ils oublient, même ceux qui font mine de n’être point porteurs de la morale chrétienne et, peut-être, surtout eux, que leur morale apodictique n’est pas universelle, que ce qui leur semble juste sous cette latitude est peut être perçu comme injuste sous telle autre.
Ce qu’on voit là-dedans, c’est la bêtise crasse qui persiste à se voir comme le nombril du monde sans rien comprendre ni au monde ni à ce qu’est réellement un nombril.  Et, de la presse de gauche aux blogs de gauche ou d’extrême gauche, on peut lire ce qu’on entend dégouliner de plus infâmant de la gueule écumante de l’extrême droite : ah, valait mieux les dictateurs, tiens !
Et qu'on ne fasse pas le philosophe en me disant, oui, mais on ne pense pas pareil, nous, et gnan gnan gnan...La parole est une herbe folle qui, quand elle a le même parfum, pousse forcément sur le même terreau.
Et même cette Le Pen-là a plus de courage que tous ces velléitaires de la bonne fausse conscience : car elle le dit au moins avec des mots clairs, sans ambages. Elle annonce la couleur et n'a point honte de ses contradictions. Chez les autres, qui ont pourtant la même cervelle et les mêmes vues approximatives, on avance masqué. Il faut lire du subliminal. Même pas le courage - ou plus exactement l'intelligence de percevoir - les conséquences désastreuses de leur désastreux discours.

Car savez-vous lire ? Connaissez-vous la belle et dansante clarté des mots ? Oui ? Alors lisez cela, paru dans Libération, journal de gogôche : "la fin des dictatures du monde arabe risque d’installer l’Islam politique au pouvoir."
La fin des dictatures = risque…On a risqué la fin des dictatures, imprudents que nous sommes ! Parallèle flamboyant entre dictature et Islam politique…Mais c’est qu’ils seraient prêts à harnacher des destriers, ces cochons-là, pour chevaucher jusqu'aux déserts et raccourcir de l’infidèle !

Connards, journalistes et blogueurs réunis, qui veulent nous dire un monde sur lequel ils ne voient planer que l’ombre misérable de  leur misérable nez !
Car de tout ça, auquel je ne comprends pas grand-chose, il faut s'en foutre et s'en contrefoutre complètement !
L’ignorant qui s’en fout est tellement plus attachant et tellement moins dangereux que le faux-savant qui fait le passionné ! Mon voisin malade, mon ami qui souffre d’un déplaisir amoureux, ma fille qui me demande pourquoi Treblinka, me tracassent bien plus et me mobilisent bien plus utilement. Car je peux dire sans public, aider peut-être, éclairer un peu j'espère.

Un autre jour, contre ce même mode de l’aliénation à vouloir dire, avec la parole décharnée du déjà-vu, un monde où manifestement on ne comprend goutte, je vous parlerai d’un tout autre sujet : la chasse, honnie des bien-pensants et des mêmes derviches tourneurs du vide confortable et de la conviction par procuration.

Image : Philip Seelen

08:32 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.10.2011

Henryk Sienkiewicz

littératureC’est un froid joli. Un froid ensoleillé de fin d’octobre.
C’est une saison de bascule, qui oscille entre deux partis à prendre, qui fait semblant de diffuser un reste de lumière d’été tout en peignant furtivement les paysages en blanc, sous les gais cristaux des gelées matinales.
C’est une saison entre l’intérieur et l’extérieur, entre le chien et le loup. Il reste encore un peu de temps, avant les grandes réclusions derrière la nuit tombante des milieux d’après-midi, pour explorer des surfaces encore inconnues.
Quiconque aura vécu dans sa chair le déracinement de ses souvenirs, l'ailleurs de son soi,  saura cette soif d’habiter les lieux de la transplantation en les arpentant, en les tutoyant des yeux, en fouillant leur mémoire. Habiter, c’est d’abord s’approprier. Faire que son corps, son âme, son être, respirent en même temps que le Grand Tout immédiat.
Combien de gens, hélas, n’ayant jamais fait que le tour de leur jardin, n’ont cependant jamais habité nulle part parce que n’ont jamais fait battre leur cœur à l’unisson de leurs endroits ! Même pas dans leur lit  ! Souvent parce qu’ils n’ont pas su revoir leurs ambitions à la baisse, toujours intoxiqués par une identité tronquée et bien sûr de qualité supérieure à celle du facteur, du charcutier ou du paysan du cru ! Quand ils se mettent en devoir d'écrire, ces gens-là, ça ne ressemble en rien à leur vie, on se demande bien du haut de quelle cathédrale ils prennent la parole, il y a affreuse
dichotomie, discordance pénible, et, n'écrivant rien sur rien, ils en arrivent à peindre le monde en rien, sur leurs pages autant que dans leur vie, entraînant en même temps leurs proches et leurs lecteurs vers le vertige du vide absolu, qui leur plaît bien et les console à bon compte de leur propre désert.

C'est ce que je pensais hier, en roulant tranquillement sur Radziń Podlaski, Kock et Łuków. A la recherche d’un écrivain célèbre. Une partie du territoire sans grand intérêt du point de vue de l’esthétique, plaines sans forêt, seulement morcelées par des bosquets de grands pins et de vieux bouleaux. Mais, quelque part dans un village qui demande pas mal de détours, de marches arrière et de demi-tours pour y accéder, il y a la maison natale de Henryk Sienkiewicz. Son premier berceau. Toujours émouvant de marcher sur les pas d’un lointain, très lointain compagnon de la plume. Surtout dans un village embaumé par le silence d'automne.
Petit manoir isolé au toit de bardeaux délicats, avec les reliques de l’écrivain, son œuvre, de vieux livres, des manuscrits, des lettres, des photographies, de vieux objets lui ayant appartenu, ramenés de France, d’Afrique ou d’Italie. L’éternelle panoplie un peu morne des musées.
Jagoda connaît Sienkiewicz mieux que moi, Potop, W pustyni i w puszczy, Ogniem i mieczem * n’ont pas de secrets pour elle. C’est assez surprenant ce goût qu’ont les enfants pour Sienkiewicz ! Et elle était aux anges d’apprendre que W pustyni i w puszczy a été rédigé pour tenir une promesse faite à une gosse de 9 ans - qui lui faisait le gentil reproche de n'écrire que pour les adultes - de publier un livre dont elle serait l’héroïne et qui s’adresserait aussi bien aux grands qu’aux enfants.
Intellectuellement, beaucoup plus par une connaissance générale, spéculative, que par une lecture approfondie, je sais que le succès que connut l’écrivain est dû au fait que dans une Pologne étranglée, soumise, rayée de la carte, à une époque d’assassinat de toute la culture polonaise, Sienkiewicz écrivait des sagas sur les moments les plus glorieux de l’histoire de son pays et que ses compatriotes, qu’ils soient sous la botte russe, autrichienne ou prussienne, éprouvaient alors à son égard une profonde reconnaissance.

J’ai corrigé aussi, hier, une erreur que je tenais  pour vérité définitive, (une de plus !) et que je vois ce matin donnée par Wikipédia comme étant du bon pain ;  Wikipédia qui, quand même, devrait se renseigner plus profondément avant de publier quoi que ce soit sur qui que ce soit, tant cet outil est devenu outil de références pour ceux et celles qui, pressés par l'ignorance et
l’à-peu-près, veulent faire mine de tout savoir en faisant l’économie de l’essentiel ** : L’écrivain n’a pas reçu le prix Nobel de littérature pour le fameux Quo vadis, d’abord publié en feuilleton dans Gazeta Polska, mais pour l’ensemble de son œuvre.
Les documents officiels de Stockholm en attestent. 

 Le déluge, Dans le désert et la forêt, Par le feu et par le fer.
** Me fait penser à une boutade d’un écrivain de SF contemporain, Polonais, dont j’ai oublié le nom : Si je n’avais pas Internet, j’ignorerais combien la terre est peuplée de crétins !

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22.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Histoire de faussaire

Se dessinant sur fond d’azur,
La ferme était fausse bien sûr,
Et le chaume servant de toit,
Synthétique comme il se doit.
Au bout d’une allée de faux buis,
On apercevait un faux puits
Du fond duquel la vérité
N’avait jamais dû remonter.

littératureC’est un véritable exercice de style auquel se livre Brassens avec cette Histoire de faussaire.
Certes, il peut arriver que dans une aventure amoureuse, on découvre soudain que l’essentiel est faux. On devrait d’ailleurs, dans ce cas-là, parler plutôt d’une «mésaventure amoureuse ». Mais tout, en situation réelle, ne peut être à ce point falsifié.
Dans le tableau dressé par Brassens, tous les coups de pinceau sont faux, absolument faux, et ce, dans leurs moindres détails. A tel point que ce faux-là ne peut décemment être vrai.
C’est là toute la belle astuce de ce poème - à la musique qui swingue et que j’adore vraiment jouer - et la chute, avouant enfin une heure authentique de vrai bonheur au cœur de cette ambiance frelatée, est un retournement magistral de situation, comme seules en connaissent les comédies classiques.
Cette maîtresse dont l’environnement quotidien est tellement kitsch, nous est alors sympathique. Faut dire aussi qu’elle ne nous avait jamais été vraiment antipathique car, vers après vers, jamais le poète n’avait introduit la notion de mensonge délibéré avec intention dolosive.
Le pathétique de cette composition réside en fait dans la naïveté du décor. C’est donc un décor qui méritait le regard désabusé du poète tolérant et non l’acrimonieuse critique du donneur de leçons : Brassens sait que même les gens qui se fourvoient dans les artifices du mauvais goût, sans désir de tromper mais dans le seul but de tenter d’exister un peu, méritent qu’on s’attarde en leur compagnie, qu’on leur soit fraternel.
On me pardonnera ce raccourci fulgurant mais, après tout, la poésie ne se nourrit pas des mêmes exigences que la philosophie où seule la Vérité avec un grand V est source de bonheur.


Dans une Histoire de faussaire comme celle-ci, nulle part la vérité ne peut trouver asile. Pas même au fond d’un puits factice dans un jardin artificiel.
C’est une allusion à une courte maxime, «La Vérité se cache au fond d’un puits », attribuée à Démocrite, penseur du Ve siècle avant Jésus-Christ et contemporain de Socrate.
Démocrite fut le fondateur des prémices d’une philosophie, l’atomisme, selon laquelle le non-être, le néant, a une existence car c’est lui qui crée le mouvement des parties insécables de l’Etre, les atomes. Le moins que l’on puisse dire alors, c’est que Démocrite a jeté les bases, du moins en idée spéculative, d’une science qui allait révolutionner la connaissance physique du monde et introduisait, déjà, la pensée quantique.
Pour en revenir à la vérité dissimulée au fond d’un puits, on retrouve la maxime chez Boileau, Discours au roi :

Ils tremblent qu’un censeur… ; n’aille du fond du puits tirer la vérité.

 Si la métaphore exprime la difficulté qu’il y a, en toutes choses, à dissocier le vrai du faux, point besoin d’aller sonder les abîmes du puits dans  cette Histoire de faussaire : la difficulté étant elle-même illusoire, comment, en la surmontant, pourrait-on accéder à une quelconque vérité ?

*

La seule chose un peu sincère
Dans cette histoire de faussaire
Et contre laquelle il ne faut
Peut-être pas s’inscrire en faux,
C’est mon penchant pour elle et mon,
Gros point du côté du poumon
Quand amoureuse elle tomba
D’’un vrai marquis de Carabas.

 

littératurePeu de gens sans doute ignorent le nom de ce marquis du fameux conte de Perrault : fils cadet d’un meunier, ce personnage est abusivement fait marquis par un procureur, le Chat botté.
Ce qui nous échappe bien plus, c’est l’origine du nom, sur laquelle d’ailleurs Perrault n’a donné aucune explication.
Sans être tout à fait certaine, la plus plausible serait celle d’une interposition décelée dans un texte d’un écrivain juif de langue grecque, Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus-Christ.
Ce texte In Flaccum, avait été écrit contre le gouverneur Flaccus qui avait soutenu une révolte du peuple contre les juifs d’Alexandrie.
On y trouve le nom de «Carabas» pour désigner un fou qui errait tout nu de par la ville et que les Alexandrins déguisaient en souverain avec une couronne de papier et un sceptre de roseau pour railler Agrippa, nommé roi de Judée par Caligula.
Toujours est-il que le nom de Carabas désigne désormais une noblesse de pacotille, un roturier qui s’affuble de titres d’emprunt.


La dame, dans notre Histoire de faussaire, qui sait si bien s’entourer d’un monde d’objets factices, ne pouvait, en poussant sa logique du fac-similé jusqu’au bout, ne tomber amoureuse que d’un Carabas, un vrai, c’est-à-dire un vraiment faux. Au grand dam du poète…
Comme quoi, et c’est aussi toute la délicatesse de ce poème, il est des émotions où le faux et le vrai se plaisent tellement bien ensemble, qu’ils ne forment plus qu’une seule et même réalité.
Il n'y a que des imbéciles convaincus pour ne pas le savoir : les idéologues, les petits manichéens du tout vrai ou du tout faux. Du noir et du blanc. Au mépris de tout contexte humain et des vastes couleurs du monde.


08:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.10.2011

Ecrire avec le retour des mortes saisons

littératureL’automne continental ouvre grand les portes de l’hiver. Lui offre un boulevard princier où il pourra s’engouffrer selon son bon plaisir, lui déroule un tapis rouge et or. Déjà les gelées,  encore modérées, vers moins six, mais le soleil du matin, qui brûle la tige des feuilles, en précipite la chute.
J’ai allumé les grands poêles et la chaleur a fait fondre sur les vitres les premières étoiles de givre. Déjà deux semaines que les grands bohémiens des nues, le cou tendu vers l'ouest et vers le sud, ont traversé mon bout de ciel. Les Polonais disent Klucz, la clef, là où nous disons le V ou le triangle. La clef des grands espaces, de l'espoir de survivre ? La clef des chimères lointaines ? J'ai dans la pénombre d'un soir entendu cacarder leur désespérance.
La forêt, sur l’horizon tout proche, se dépouille un peu vite, avant même d’avoir revêtu convenablement ses habits de lumière. Dans les sous-bois tranquilles, on entend tomber les feuilles, un bruissement, comme celui que ferait une fine ondée. Il pleut des feuilles.
C’est encore la saison des multicolores, comme une sorte de soubresaut de résistance juste avant la bichromie des grandes intempéries. Du noir et du blanc. Le monde imprimé en négatif et l’œil endormi des hommes qui se reposera à errer sans conviction sur cet essentiel, sur cette mort sporadique, éternelle, des paysages.
Ainsi s’inscrivent les saisons au compteur de nos vies. Ecrire ces repères. Les mortes saisons sont les couloirs de l’écriture.

L’hiver dernier, j’avais écrit mes dix nouvelles du Théâtre des choses, ici même, sur ce bureau que la fenêtre regarde. Avec de la neige partout qui reflétait la lumière tantôt grise, tantôt bleue, tantôt gris-bleu du jour. Maintenant qu’elles sont devenues un livre, ces nouvelles, elles ne sont plus de chez moi. Elles ont coupé le cordon ombilical. Mais si je dis : Le Théâtre des choses, je vois toujours leur berceau initial, cette fenêtre, ce bureau, ces livres qui sont notre compagnie, cette chaleur diffuse des poêles, ce silence du village, ces oiseaux qui voltigent sur les branches gelées.
Ecrire, c’est dire. Après, c’est se souvenir de comment on a dit.
Pour la première fois, j’écrivais
l'an passé avec la certitude que ce que j’étais en train d’écrire serait publié. Etait attendu. C’était d’un confort à la fois exquis et un peu angoissant. Même sans échéance précise, savoir que le fruit d’un travail qui, par essence, est profondément solitaire, est attendu, vous soulève un peu de votre chaise. Vous extrait un peu de vous-même, de la confrontation d’avec vous, comme si un regard en même temps que le vôtre suivait par-dessus votre épaule le fil de vos récits.
Cette année, avec la chaleur du grand poêle dans mon dos et toujours la même fenêtre devant moi, bientôt les mêmes mésanges se disputant un bout de lard aux noisetiers suspendu, la certitude que mon travail fera un livre est encore plus grande, et la difficulté aussi. Donc. Plus grande aussi parce que je ne pensais pas qu'un jour je signerai un contrat en bonne et due forme avant d'avoir terminé, voire à peine commencé, mon livre.
Car réécrire des contes et légendes pour le compte d’un éditeur qui n’est pas du tout un éditeur de littérature n’est pas chose très facile. L’embarras naît du refus de sombrer dans la vulgarité du salariat, dans l’alimentaire exclusif. Dénicher, quelque part, dans ce travail de commande stricto sensu, le plaisir de réécrire une histoire, une légende. Convoquer des mémoires ataviques et faire qu’elles se sentent bien chez moi. Et comme les modèles sur lesquels je m’appuie ont voulu rester le plus près possible de la transmission orale, trouver la juste mesure entre le coeur de l’histoire légendaire - car c'est ça la commande-  et la liberté, quand même, de faire de la littérature qui me soit personnelle.
Presque une gageure. Mais écrire, simplement, n’est-ce pas déjà un pari avec soi-même?

13:18 Publié dans Acompte d'auteur, Vases communicants | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.10.2011

Brassens : les mots du cygne

 Don Juan

Gloire au flic qui barrait le passage aux autos,
Pour laisser traverser les chats de Léautaud !
Et gloire à Don Juan d’avoir pris rendez-vous,
Avec la délaissée que l’amour désavoue !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut !

littératureLe personnage de Don Juan est un monument, une cathédrale même, de la littérature universelle.
D’origine espagnole avec El burlador de Sevilla y convidado de piedra, soit «Le séducteur de Séville et le convive de Pierre», la comédie de mœurs fut très vite mise à contribution en Italie par les comédiens de la «Commedia dell’arte», avec quelques remaniements, et ce, probablement avant 1650.
En 1657, les susdits comédiens triomphèrent à Paris, au théâtre des Italiens.
La pièce eut auparavant de nombreux imitateurs français, notamment l’acteur Dorimont qui en donna en 1661 une tragi-comédie en cinq actes.
C’est certainement parmi ces imitateurs de talent que Molière puisa l’inspiration de son Don Juan bien à lui.
Il le fit jouer pour la première fois le 15 février 1665.
Depuis, Don Juan est passé sur nos pupitres d’écolier et, même s’il ne l’a pas fait, est venu enrichir notre langage pour dire un séducteur, abuseur de ses charmes, que ceux-ci soient réels ou imaginaires.
En fait, si Don Juan est universel c’est qu’il est l’archétype même de la joie de vivre, du libertinage blasphématoire, de la légèreté d’esprit uniquement préoccupé des plaisirs terrestres, par opposition à l’austère sérieux des questions du divin et du salut de l’âme.
Certaines lectures inattentives, voire un manque de lecture tout court, ont déjà réduit Don Juan, soit à un épicurisme primaire, soit à une recherche névrotique du plaisir.
C’est à la fois mal connaître la philosophie d’Epicure, la souffrance de la névrose et le personnage dont on parle.
Chez Molière, disons-le tout de go, Don Juan est tout proche de Tartuffe en ce que les deux personnages sont les entités contraires d’une même dialectique du mensonge.
C’est la lecture qu’en a faite Brassens, la bonne à mon sens. C’est celle d’un homme qui, par goût et raffinement, toujours s’inscrit en faux contre le convenu, contre le préjugé et contre la fausse dévotion.
Je serais alors tenté de dire qu’avec son Don Juan, Georges Brassens nous livre une part de sa philosophie de vie.
Par-delà le bien et le mal des attitudes, chacun, quand il le souhaite, peut en effet jouer son rôle à contre-emploi, déjouer celui qu’on veut lui imposer et retrouver le zèle marginal de son humanité première.
Ainsi, strophe après strophe, cet automobiliste qui met toute son adresse à éviter le hérisson égaré, le quidam qui ne hurle pas avec les loups, le curé qui tend la main à l’hérétique, la bonne sœur qui masturbe charitablement l’handicapé jusqu’à jouissance et l’inconnu, sans doute moustachu et grand amateur de bouffardes, qui, ne croyant pas aux idéologies salvatrices, n’importune son voisin ni de ses convictions, ni de ses discours tapageurs :

Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint,
Se borne chaque jour à ne pas trop emmerder ses voisins !

Ainsi aussi ce flic, investi d’un rôle souvent difficile dans l’œuvre de Brassens et qui, tout comme dans l’Epave, se conduit ici en parfait honnête homme.
De son autorité, il fait alors barrage aux automobiles pour donner la priorité aux chats, d’ordinaire victimes de la frénésie mécanique.
Et encore pas n’importe quels chats, mais ceux de Léautaud !
Autant dire des chats perdus, des orphelins et des recueillis. Des écorchés vifs.
Saluons ensemble la perfection du clin d’œil fait en direction de Paul Léautaud.
Car par-delà l'originalité de l’œuvre de cet écrivain, sachons qu’il fut le fils d’un père comédien et résolument séducteur, un véritable disciple de Don Juan et qui vogua toute sa vie d’aventures en aventures.
A tel point que Léautaud fut le fils d’une de ces «compagnes temporaires» qui l’abandonna trois jours après sa naissance.
Il ne revit sa mère que très brièvement, à l’âge de trente-et-un ans, à l’occasion d’un enterrement. Il conçut pour cette « femme de mauvaise vie » des désirs œdipiens très forts, qui, selon ses dires, furent presque satisfaits, mais qui en tout cas furent à la source de deux de ses œuvres majeures, In memoriam et Le Petit ami.
Critique littéraire au «Mercure de France», puis à la «Nouvelle revue Française», Paul Léautaud fut souvent congédié pour son esprit fantasque, authentique et s’exprimant au mépris des convenances.
Il nous a laissé, avec son Journal littéraire tenu pendant soixante-trois ans, un implacable pamphlet à l’encontre des personnalités du monde littéraire qu’il était alors amené à côtoyer.
Léautaud s’était installé en 1911 dans sa «baraque» de Fontenay-aux-Roses où, misanthrope sublime, il vivait en compagnie de tous les chats et de tous les chiens abandonnés et errants qu’il pouvait recueillir.
Les marxistes du gotha littéraire n’ont évidemment pas manqué de voir en lui un affreux réactionnaire. Il est vrai qu’il fait mine de regretter l’Occupation allemande et se dit même antisémite dans son Journal littéraire d’après-guerre. Mais le personnage est bien plus compliqué que cela : les pages de ce même journal des années 30 et des années de guerre font montre d’un profond mépris à l’égard de la droite réactionnaire et de l’Allemagne nazie.
Pour mémoire, on peut lire ici l'excellent texte que Jean-Louis Kuffer consacra à Léautaud en mai 2011.

De Léautaud à Brassens, qui ne se sont jamais rencontrés,  une main invisible s’est tendue. C’est la main d’une fraternité bourrue. Une main complice, celle qui, peut-être, faisait déjà chanter Baudelaire :

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique…

Ch. Baudelaire, les Fleurs du Mal - Le Chat

11:22 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.10.2011

Stéphane Beau : Voyage au bout d'une nuit

littératureC’est un univers clos, fait de couloirs, de cloisons pas toujours étanches, de portes verrouillées, de chambres et de gélules aux prises régulières.
C‘est un univers où l’angoisse règne en permanence. Je veux dire normalement, de fait et de raison d’être, ceux qui ont eu le mal heur d’y être un jour gracieusement invités à faire un petit séjour de rééducation autour des normes sociales comprendront au centuple.
C'est donc un tel univers et c'est celui du dernier opus de Stéphane Beau, 23h23, Pavillon A.
Mais l’écrivain est assez subtil pour nous introduire en ces hauts lieux de l’irréalité permanente avec une dimension supplémentaire d’irréalité. D’onirisme même.
A la faveur d’une étrange panne d’électricité, panne d’autant plus immatérielle qu’elle touche même les appareils qui ne puisent pas d’ordinaire leur énergie aux compteurs EDF, tels que les lampes solaires, les portables ou les radios-réveil, trois détenus se retrouvent soudain complètement seuls. Une solitude effroyable :  plus un « malade », lits vides mais défaits, plus de personnel, plus rien, plus âme qui vive, sinon eux, et tous les objets du quotidien comme pétrifiés dans un instant de leur utilisation, un peu comme à Pompéi.
On prend peur. On se rappelle qu’au début, Georges, un des rescapés du silence et de l’obscurité, a entendu comme un sourd bourdonnement. On craint alors que le récit ne s’enlise dans une dimension convenue de fin du monde, soudain anéanti par des voyageurs intersidéraux.
On prend peur mais on est vite rassuré. Stéphane Beau a le talent de faire semblant de nous emmener vers un poncif, juste pour que son récit prenne corps et, déroutant, nous ouvre soudain des portes que nous n’attendions pas, celles de la profonde humanité de ces trois êtres mis en présence les uns des autres à la faveur d’un événement qui, d’essentiel, est en train de passer astucieusement au second plan.
Le personnage principal, ici, c’est le noir total, l’obscurité. Car c’est grâce à cette obscurité que se révèlent les personnages, aussi bien à eux-mêmes qu’à celui qui les  suit, de pages en pages. Le négatif se fait photo, l’inerte se fait vivant, l’inhumain du début, malade, claudiquant, un peu misérable, prend toute sa dimension humaine, si forte, si désemparée et si chère à Stéphane Beau.
Récit désespéré ou message d’espoir ? Celui qui n’aime plus les hommes parce qu’ils les a trop aimés sans retour, oscille - forcément -  toujours entre ces deux pôles contradictoires de l'impossible synthèse.
Comme dans Le Coffret. Il ne tranche pas la question. Il n’y a pas de question à trancher, d'ailleurs...Il y a, par-delà les faits, les lieux et les contingences, la quête toujours puissante d’un bonheur à notre dimension aléatoire.

On sourit aussi avec 23h23, Pavillon A. Dans une situation où tous les comportements peuvent être de mise, sauf peut-être le rire, Stéphane Beau écorche plaisamment les hit-parades de la littérature contemporaine…
Mais je ne peux vous en dire plus sans risquer de me fourvoyer… Parce que, in fine, l’écrivain nous quitte avec un petit air narquois qui semble dire : tout ça, mon vieux, tu vois bien que c’est ton imagination qui vient de le construire.
Il ne s’est rien passé.

Une invite à ne toujours dormir que d'un œil,
à peine voilée, en tout cas réussie.

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15.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Les ricochets

J’avais dix-huit ans
Tout juste et quittant
Ma ville natale,
Un beau jour, ô gué,
Je vins débarquer
Dans la capitale.
J’entrai pas aux cris
D’« A nous deux Paris ! »
En Ile-de France,
Que ton Rastignac
N’ait cure, ô Balzac :
De ma concurrence.

Balzac4.jpgEt comme pour corroborer le propos précédent, comme pour bien montrer que ses artifices ont bel et bien berné les cruautés du temps, le poète enchaîne avec une salve de ricochets qui glissent avec une aisance exquise, une jeunesse insolente et une souplesse de cabri, sur les eaux de la Seine.
Faisant discrètement allusion à Rimbaud ;

«On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
-         Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

-         On va sous les tilleuls verts de la promenade…

Georges Brassens semble ajouter : « on n’est guère plus sérieux à dix-huit ans.»

Mais tout ça, c’était il y a longtemps… Au début. Quand le jeune Sétois, plus ou moins contraint de quitter Sète après son fric-frac raté, «monte» à Paris.  Les ricochets est un poème sur des souvenirs de jeunesse, sans nostalgie, maîtrisé par une plume souveraine, en pleine possession de son art.
Il est la mémoire du jeune homme découvrant le pavé parisien, dans ces rues où flotte le parfum des plus grands poètes. C’est bien à la  rencontre de ces âmes qui hantent encore la Ville qu’est venu le Sétois. Il est venu là pour écrire et flâner derrière ses illustres maitres, Villon, Hugo, Apollinaire, Baudelaire et tous les autres.
Il n’est pas venu faire fortune, animé par l’esprit de la conquête ou celui de la revanche sociale, pour gravir les échelons de la notoriété comme Eugène de Rastignac, héros balzacien et jeune homme du «Père Goriot» qui, arrivant de Province, lance depuis le Père Lachaise son célèbre défi :
- A nous deux, Paris !
Avec un certain succès d’ailleurs, parce qu’on retrouvera Rastignac, arriviste et mondain, dans toute la série balzacienne des «Scènes de la vie parisienne.»

Nulle intention de cet ordre n’habite le jeune Brassens. Il se souvient avec délices qu’il est venu pour la poésie et c’est avec une grâce singulière qu’il nous le confie dans la strophe suivante.

*
Gens  en place, dormez
Sans vous alarmer,
Rien ne vous menace.
Ce n’est qu’un jeune sot
Qui monte à l’assaut
Du p’tit Montparnasse.
On s’étonn’ra pas
Si mes premiers pas
Tout droit me menèrent
Au pont Mirabeau
Pour un coup d’chapeau
A l’Apollinaire.

 62-Pont+Mirabeau_06-2007.JPGMontagne de Phocide, région centrale de la Grèce antique, le «Mont parnasse » était consacré à Apollon et aux Muses.
Il est depuis le séjour symbolique des poètes.
Par extension, le Parnasse désigne la poésie et la locution « les nourrissons du Parnasse" nomme les poètes.
C’est donc cette montagne que Brassens se propose d’abord de gravir en rencontrant Paris.
Après les difficultés des premières marchent – qui dureront quand même quinze ans - il parviendra au sommet, nous le savons, même si une prime amourette sur les berges de la Seine, contée ici avec humour et tendresse, le distraira un moment de son initial projet
De cette aventure première, sa première aventure parisienne,  il ne garde point de blessure indélébile. Car tout est éphémère, tout s’en va, rien, ou peu de choses, n’est véritablement accessible :

Et qu’j’avais acquis
Cette conviction qui
Du reste me navre,
Que mort ou vivant
Ça n’est pas souvent
Qu’on arrive au Havre !

Les grandes questions traitées avec une simplicité magnifique. En quelques vers…
Oui, tout s’en va… Comme cette eau du fleuve sous le pont Mirabeau où, poète en herbe, Brassens était tout de suite venu saluer, comme il se doit à un poète en herbe, le grand Apollinaire :

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.
Guillaume Apollinaire – Alcools – Sous le pont Mirabeau

07:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.10.2011

Qu'est-ce que j'en sais, moi, de tout ça ?

littératureUne guêpe s’est fourvoyée entre les plis et les replis du rideau de la fenêtre. Prisonnière, elle s’affole, cogne la vitre, bourdonne, vrombit, s’agite, s’arc-boute, enrage et tempête.
L’enfant pousse un cri, repousse ses cahiers et ses livres, se lève d’un bond et appelle au secours :
- Une guêpe, viens vite ! Y’a une guêpe dans ma chambre ! Une grosse guêpe !
Je suis en train d’écrire un conte, de le réécrire plutôt. C’est l’histoire d’un enfant du Poitou, Jean, qui est si bête et qui fait tellement d’innommables conneries, qu’on le surnomme partout Jean le Sot…J’ab
andonne donc Jean le Sot à ses frasques et me dirige vers la chambre.
- Où ça ?
- Là. Tu vois pas ? Sur la fenêtre…
L’enfant est vraiment effrayée. Je tue l’insecte avec un chiffon. L’enfant pousse un soupir de soulagement, me remercie, se rassoie derrière son bureau et reprend livres et cahiers. Je jette un œil par-dessus son épaule : przyroda, la nature, l’environnement…
Bon.
Jean le Sot…Je me rassois aussi derrière mon bureau, dans l’autre pièce. Je regarde par la fenêtre. Il fait gris, les feuilles déjà marron se balancent entre deux coups de vent. Certaines viennent mourir sur la vitre où ruissellent les premières ombres du soir.

Jean le Sot a reçu l’ordre de sa mère d’aller à la foire de Lussac-les-Châteaux…
- C’est un peu dégueulasse ce qu’on a fait.
Je me retourne  sur ma chaise pour voir l’enfant plus loin, dans le prolongement, par la porte ouverte de sa chambre.
- Comment ça ? Qu’est-ce qu’on fait ?
- On tue les animaux, comme ça, sans souci, d’un coup de chiffon… Hop ! C'est fini ! Mais on n’a pas le droit, en fait.
- Ben fallait la laisser dans ta chambre, alors, cette guêpe.
- Oui, peut-être.. Mais on tue et on n’est même pas punis… On n’a pas le droit, je te dis. Les  animaux, c‘est des êtres vivants comme nous...
- Oui, bon, d’accord…Mais si elle t’avait piquée cette guêpe, hein ?
- Non … Je ne crois pas…Elle avait pas l’air méchante. T’aurais pas dû la tuer.
-T’en as de bonnes, toi !  Fallait pas m’appeler !
- C’est vrai…
L’enfant regarde dans sa poubelle à papiers où sans vergogne j’ai jeté l’insecte.
-  Hé, imagine un peu qu’on aurait vécu à l’époque des dinosaures…On tue les animaux parce qu'on est les plus forts, les maîtres de la terre. Mais à l’époque des dinosaures, on aurait été comme des mouches et ils nous auraient bouffés tout crus, on aurait eu peur de tout… On aurait moins fait les malins. Tu crois pas ?
Je souffle, un peu agacé.
- Oui. Enfin,  j’en sais rien.. C’est pas grave tout ça. Allez, fais tes leçons… Et puis, tu sais, les animaux ne savent pas qu'ils vont mourir, alors...C’est ça qui fait la différence, tu vois. Nous, on sait qu’on mourra un jour, alors on s’inquiète, on compte, on voit le temps qui passe vite...Mais les animaux, eux, ils vivent peinards, I s'en foutent de la mort parce qu’ils ne savent rien de tout ça.
- Qu’est-ce que t’en sais, toi ?
Oui au fait, qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je me dérobe…
- J'ai lu ça un jour chez un écrivain.
- Lequel ?
- Malraux. Tu connais pas.
- Et il en savait quelque chose, ton Malraux ? Il parlait aux animaux ?
-Non, bien sûr que non. Il supposait.
L’enfant est perplexe.
- Alors, comme ça, les écrivains disent des choses qu’ils ne savent même pas ?  J’espère que tu sais, toi, que c’est vrai ce que tu écris...Que tu racontes pas des bêtises comme ça.
- Heu…Bon, faut que je travaille.

Jean le  Sot
se rend donc à la foire de Lussac-les-Châteaux… Je n’y suis plus. Il m’ennuie, à la fin,  ce Jean le Sot ! Je sors fumer une cigarette.
La nuit tombe sur les toits du village.
Y’a comme un brin de tristesse dans ce crépuscule brumeux. Mais c’est un brin de tristesse qui me fait sourire.

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12.10.2011

Brassens : les mots du cygne

 1976

Trompe la mort

  Avec cette neige à foison
Qui coiffe, coiffe ma toison
On peut me croire à vue de nez
Blanchi sous le harnais.
Eh bien, Mesdames et Messieurs,
C’est rien que de la poudre aux yeux,
C’est rien que de la comédie,
Rien que de la parodie.
C’est pour tenter de couper court
A l’avance du temps qui court,
De persuader ce vieux goujat
Que tout le mal est fait déjà.
Mais dessous la perruque j’ai
Mes vrais cheveux couleur de jais.
C’est pas demain la veille, bon Dieu !
De mes adieux.

littératureNous sommes donc en 1976. Le mal insidieux poursuit son ténébreux chemin.
Le poète amaigri «flotte dans ses vêtements» tandis que les flocons des neiges éternelles ont saupoudré les ondulations toujours soignées de la chevelure.
Sur la lourde moustache aussi s’est déposé le givre. De la fidèle pipe s’échappe comme la fumée bleue des matins d’hiver.
Brassens sait maintenant que, dans ses propres coulisses, rôde la Camarde.
Bravache, l’angoisse du temps qui fuit, celle qui toujours l’a hanté, nouée au creux du ventre, il lève le poing aux nues et, une fois encore, tente de conjurer le sort en le démentant effrontément, en le provoquant, en jouant au plus fort que lui, avec, brandie dans ce poing levé, la seule arme qu’il n’ait jamais possédée : la poésie.

Chant de la peur et du désespoir, chant de révolte d’un homme éternellement amoureux de la vie et qui n’ignore rien de l’issue fatale, prochaine. Qui sait la défaite qui l’attend. Baroud d’honneur, voici Trompe la mort, une blessure sur fond d’humour frondeur.
Cet album sera le dernier…Après lui, Brassens mènera son combat solitaire, jusqu’à ce que nous savons tous, mais, en témoignent les titres posthumes, toujours la plume et la guitare à la main.

Comme pour retarder ce fatidique instant où le soleil plongera une dernière fois derrière la ligne d'horizon, le poète mettrait lui-même en scène les ombres du crépuscule, bernant ainsi l’étoile sur la réalité de sa propre course.
Toutes les petites diminutions qui ralentissent le pas et l’ardeur à vivre ne seraient donc que de savants trompe-l’œil, telles ces tempes maintenant grisonnantes, stigmates pourtant irréfutables de l’érosion.
Ces artifices inventés par Brassens prennent complètement à contre-pied l’usage de ces hommes un peu ridicules qui, blanchissant, se mettent en devoir de se teinter les cheveux. Qui veulent mentir au temps, le refuser, le remonter. Brassens fait la même chose, mais dans l’autre sens, il anticipe sur ce temps. Il ne cherche pas à se rajeunir pour tromper son monde, mais à prendre les dehors d’un vieillard pour tromper le temps.
C’est beaucoup plus difficile, à mon sens, de vouloir tromper le temps que les hommes (ou les femmes plutôt).


Blanchi sous le harnais dit bien cette impression d’une longue expérience acquise au prix de l’accumulation des années.
Au XVIIe siècle, le mot harnais désignait les bagages et toute la suite d’une armée en campagne, avant de nommer d’abord l’équipement complet du soldat, puis, plus spécialement, son uniforme.
De là est née une expression endosser le harnais, pour dire de quelqu’un qu’il embrassait la carrière militaire, qu’il entrait dans les ordres ou qu’il se destinait à un métier juridique, bref, qu’il entamait une profession où le port d’un habit spécifique était de rigueur.
Dès le XIIIe siècle, le mot a désigné par extension l’équipement complet du cheval d’attelage et même, dans un sens plus moderne à partir du XIXe siècle, le mot a pris un temps la valeur d’accoutrement ridicule.
Par une allusion directe à un vers du Cid, acte II, scène 8, la locution blanchi sous le harnais, est en usage au XVIIe siècle et signifie, bien au-delà de la carrière des armes, qu’on s’est usé et fatigué dans l’exercice d’une fonction ou d’un métier.

09:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.10.2011

Socialistes primaires et droite fossile : une seule alternative


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10.10.2011

Le Théâtre des choses

Le theatre 1er 2.JPGC’est avec plaisir que je découvre l’article qu’Elisabeth Legros-Chapuis consacre au Théâtre des choses.
Plaisir d’être lu et plaisir d’en recevoir un nouvel écho, après ceux de Marc Villemain, d’Armelle Domenach, de Roland Thévenet et de Stéphane Beau.
C’est peu, vous me direz, quantitativement parlant. Mais ils sont de qualité, ces échos, ce qui est beaucoup et surtout essentiel.

Par ailleurs, Roger Vailland étant un de mes auteurs de prédilection, en particulier avec Les Mauvais coups, 325 mille francs et Ecrits intimes, je signale qu’Elisabeth Legros-Chapuis collabore à un excellent site dédié à cet auteur. Ici.
Et je saisis cette occasion pour dire brièvement que si Vailland est aujourd’hui quelque peu délaissé par les fines bouches de la littérature, c’est, en partie, parce qu’il a su déplaire aux libertins en étant communiste et aux communistes en étant libertin.
Deux redoutables antinomies sans doute.
Il n’en reste pas moins que la force humaine, désespérée, de ses textes conserve toute son intégralité.

 

Et puis, là-bas, dans mon lointain Poitou où, peut-être dansent comme ici les brouillards indécis de l'automne, Yves Revert me consacre également ce matin un article dans La  Nouvelle République.
L'image envoyée par un ami vigilant étant peu lisible, l'article est disponible sur le site du journal, ici.
Me demande quand même si le jeu de mots du titre est fortuit. Car, dans tous les métiers que j'ai pu faire, j'ai quand même su éviter celui  peu ragoûtant de gigolo ou, plus anodin, celui d'employé EDF.

En  tout cas, merci à Yves Revert.

littérature

13:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.10.2011

Brassens : les mots du cygne

A L'ombre des maris

 C’est mon cas ces temps-ci, je suis triste, malade,
Quand je dois faire honneur à certaine pécore.
Mais son mari et moi, c’est Oreste et Pylade,
Et, pour garder l’ami, je la cajole encore.

Ne jetez pas la pierre à la femme adultère,
Je suis derrière.

littératureLe cocu, nous l’avons vu avec le titre du même nom, bénéficie dans l’œuvre de Georges Brassens d’un véritable statut, fait de droits et de devoirs comme tous les statuts, et l’éthique du poète commande qu’on ne déroge point à certaines dispositions de ce statut.
Plus loin, nous rencontrerons Lèche cocu qui, à cet égard, fait figure de véritable délinquant.
Partout chez Brassens donc, le cocu a droit au respect et à la considération.
Avec cette farce conjugale, à la hauteur de celles de Georges Feydeau, la condition de l’infortuné prend du galon : on passe de la considération, de l’urbanité de bon aloi, à la franche amitié.
Au risque, calculé, de me répéter, j’invite quand même le lecteur à plus d’attention sur cet apparent badinage.
Car sous les dehors d’une truculente bouffonnerie et d’un plaisant marivaudage, Brassens renverse toutes les valeurs établies par les plaisanteries de comptoir. Une lecture plus sensible de ce poème qui fit sourire beaucoup, ravale en effet l’amant au rang de victime et grandit le porteur de cornes.
Car ce n’est évidemment  pas l’adultère en soi que brocarde le poète, mais le mensonge qui le sous-tend.
Ici tout se joue autour d’un désordre transparent. L’institution du mariage y est aussi allégrement moquée et, en usant d’un autre langage, les théoriciens de la camaraderie amoureuse, de Georges Darien à Louis Armand, n’avaient pas mieux exposé leur point de vue.
Reste que l’amitié entre le mari et l’amant, puisqu’elle égale celle d’Oreste et Pylade, peut être telle que l’amant accepte même d’endosser des responsabilités qui normalement incombent au mari, telle que la garde des enfants.
C’est donc, comme pour Oreste et Pylade, une amitié qui ne recule devant aucun sacrifice.

Ainsi, dans la mythologie grecque, Oreste est confronté au douloureux dilemme du devoir de matricide pour venger son père, Agamemnon, assassiné par sa mère et son amant Eghiste, alors qu’il rentrait victorieux de la guerre de Troie.
Pour le détourner de son funeste destin, Electre, sa sœur aînée l’envoya vivre avec le roi de Phocis, Strophius, leur cousin.
C’est là qu’il se lia d’amitié avec le fils du roi, Pylade, qui, partout et toujours, l’accompagna dans ses aventures et ses périples et, même, lorsque l’oracle de Delphes conseilla à Oreste de retourner à Mycènes pour tuer sa mère.
Plus tard, Pylade épousa Electre et le Erinyes, déesses de la vengeance, qui pourchassaient Oreste après son matricide ayant cessé leur persécution, celui-ci épousa Hermione et devint roi de Mycènes.

L’histoire de cette amitié sans faille a inspiré bien des récits, du dramaturge Euripide jusqu’à Jean-Paul Sartre avec Les Mouches.
Avec bonheur, elle inspire aussi Brassens pour faire état d’une situation tellement cocasse qu’elle ne pouvait être créée que par une amitié de ce tonneau.

 Illustration : Antoine Julien POTIER ,  Oreste défendu par Pylade 

 

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06.10.2011

Considérations non intempestives, récurrentes et dans un désordre organisé

 MÉZIGUE

littérature- Considérations bien ordonnées commencent toujours par mézigue.

- Je me méfie des êtres cohérents. Ils sont immobiles. Tétanisés par l'effort.

- Chaque fois que j'ai voulu être cohérent, je me suis contredit. Comment pourrait-il en être autrement ? La totalité d’un être est d’abord chaotique.

- Un ami très proche, un jour aux prises avec les tourments de l'amour resurgi impromptu sous ses pas débonnaires, m'avait ingénument demandé, dans son désarroi, ma conviction du bonheur.
C'est l'absence de tourments, avais-je assuré.
Tout un programme. Mais ça ne l'avait pas beaucoup aidé. Au contraire.

- Un homme qui ne boit que de l'eau a des secrets à cacher à ses semblables" écrivait Baudelaire dans Les Paradis artificiels. Certes.
Mais un homme qui ne boit que du pinard dit tellement de conneries que c'est lui-même et tout entier qui se fait énorme secret, une sorte d'énigme parfois déroutante, parfois plate comme une limande.
Pour avoir longtemps et alternativement pratiqué les deux extrêmes, je sais de quoi je cause.

- Le désespoir ne frappe que ceux qui espèrent. Voilà une évidence que j’ai mille fois brassée dans mon cœur.


- Quand je séduis tout le monde, je suis certain de ne plaire à personne.

- La relation qu'on a à soi ne diffère pas de celle qu'on entretient avec le monde.
A moins que les deux ne soient fausses.


- Aucune valeur au monde ne peut exiger que nous nous endormions dans l'ennui.
Vient un moment où il faut, avec joie, larguer les amarres.
Même celles, et peut-être surtout celles, que nous pensions être ancrées le plus profondément en nous et par nous.

- Je vis dans une organisation humaine qui ne me convient pas. Cela suffit pour que je puisse affirmer sans erreur qu'elle est mauvaise.
Mon bonheur est alors forcément subversif.
Un parti pris.

- Je ne suis pas anarchiste : je me sens profondément anarchiste et je m'aime anarchiste.

- Les seuls gens avec lesquels je ne me suis jamais disputé sont ceux à qui je n’ai jamais adressé la parole, ni même le moindre écrit. Ces derniers étant de très loin les plus nombreux, j’en déduis mathématiquement que je dois avoir un très bon caractère.
Ce dont je me félicite.

- La fourberie consiste à ne dire vraiment ce qu’on pense que lorsqu’on ne pense vraiment rien.

- Ce qui me tourmente toujours : cette mathématique de notre modernité éclairée où l'espérance de vie qui n'en finit pas de s'allonger est inversement proportionnelle à l'espoir de vivre.

- Toute ma vie, j'aurai eu peur de la mort....
Me reste plus qu'à espérer n'avoir pas peur de la vie toute ma mort…

- Mes amis me comprennent mieux quand j'abonde dans leur sens.
Mes ennemis aussi.

- La laideur pour moi c'est quand l'éphémère dure.

- Quand les poètes se feront des voyous et les voyous des poètes, l'espoir aura peut-être une chance de changer de camp.
Pour avoir longtemps fréquenté les uns et les autres, je peux prédire cependant que ce n’est pas demain la veille !

POÉSIE 

 littérature- Il n’y a que des pigeons cloués sur leurs perchoirs pour croire qu'un seul battement de leurs ailes puisse les projeter jusqu'aux nuages.

- La poésie c'est peut-être le monde sans ses fonctionnalités. Autrement dit, les fleurs sans la botanique, l'amour sans la gynécologie et la mélancolie sans la psychologie.

- S'il convoite de belles chaussures, hélas trop grandes pour lui, le poète est celui qui accusera la petitesse de ses pieds.
L'émoi est d'autant plus fort que la contrariété est insurmontable.

- Le poète est sans doute celui qui lit le monde avec le magma qu'il porte en lui. Les mots sont ses lampes de chevet.
Quoiqu'il arrive souvent qu'il lise et écrive dans le noir.

- On ne devient pas poète. On naît poète. Pas génétiquement bien sûr, ce serait effrayant et idiot.
On naît poète comme le chiendent pousse sur certains sols et certaines ruines et pas sur d'autres. Après seulement intervient le devenir : on laisse chanter ce poète ou on lui tord le cou.

- Le poète est souvent amoureux de l'impossible. Il n'est guère payé de retour.

- Je ne conçois de poésie que subversive.
C'est la lecture d'un parcours personnel. Conception réductrice ? L'histoire inclinerait en effet à ne me donner que très, très,  partiellement raison.

- Le poète qui devient riche ou (et) qui compose avec les douloureuses compromissions sociales n'en cesse pas pour autant d'être un poète.
Qu'il en souffre ou non est du domaine de l'intime et, en dernier ressort, de l'éthique intime.


- La vie d'un poète est forcément en dents de scie, chaotique, décalée à l'intérieur, voire partout.
Ce qui ne signifie pas que toute vie chaotique soit celle d'un poète. Sans quoi les conditions pitoyables d'existence qui nous sont imposées  n'auraient produit que des poètes.

- Je ressens la poésie comme étant très accessoirement une écriture et essentiellement un art de vivre. Encore une évidence qu'on se refuse à brasser. Bien évidemment.

ÉCRITURE :

littératureJe demande à mon écriture de me ramener chez moi, à mes lectures de me conduire chez les autres.
Mais il arrive que les rôles soient inversés.

- Les imbéciles faisant les intellectuels et les intellectuels faisant les imbéciles se rejoignent souvent pour s'extasier devant un chef-d’œuvre.


- Un homme qui lit peut se dispenser d'écrire. Fort heureusement.
Mais un homme qui écrit et qui se dispenserait de lire serait comme un muet qui tenterait de s'égosiller.

- Il y a déjà quelque temps, à l’époque de mon Zozo, chômeur éperdu, j’avais reçu la lettre d'un éditeur qui disait vraiment : "J'ai parcouru votre manuscrit avec beaucoup d'attention..."
Y'a quand même des lapsus-oxymores qui mériteraient véhémentes corrections.

- L'écriture n'a pas de rôle en dehors de celui qu'elle s'assigne elle-même. C'est la lecture qui a un rôle social.
Et il n'y a là-dedans aucune dialectique de la poule et de l'œuf, tant il arrive souvent qu'on ne lise pas exactement ce qui est écrit.

- La belle écriture est celle qui a la précision d'une partition, celle qui ne prête pas à la cacophonie des interprétations.
Elle se situe donc par-delà le style, mais avec style.


- La littérature qui a des prétentions érotiques se met deux fois le doigt dans l'cul. Elle n'est en général ni littéraire, ni érotique.

- On ne nourrit pas de noirs desseins sur un écran blanc.

- Beaucoup d'écrivains, ou (et) d'artistes d'autres disciplines, ont un rapport baudelairien à l'environnement urbain. Interprétation distanciée de sa laideur et lecture poétique du désordre névrotique de la ruche.
Je ne conçois rien de la ville qui puisse m'émouvoir.
Mes sentiments sont essentiellement champêtres.
Néolithiques, presque.

- Un écrivain qui s'ennuie peut-il écrire autre chose que des choses ennuyeuses ?

- Certaine modernité toujours encline à câliner la langue dans le sens du bon goût, celui qui privilégie l'apparent au détriment de l'essentiel, commande que l'on dise désormais un tapuscrit.
Ira-t-elle jusqu'à qualifier quelqu'un de beau clavier ?
Je verrais bien aussi un écrivain déclarer qu'il a tapé son livre en un an.
Combien de livres a tapé Machin ? Qui a tapé tel roman paru chez un tel ? C’est un beau clavier, ce tapeur-là !
Une écriture tapée. Sans doute ne croit-elle pas si bien dire, la modernité.


- On écrit parce qu’on ne supporte pas de penser, d’aimer et de souffrir sans que tout le monde le sache.
L’écrivain n’est peut-être , in fine, qu’un bavard vaniteux.


- J’ai eu le malheur, il y a une trentaine d’années d’être détenu quelques jours dans une HP - après altercation avec les forces de l'ordre - dont je me suis évadé, la nuit, avec la complicité de quelques amis de mon acabit.
J’ai pensé à Kafka. Pour rien au monde je ne l’aurais lu à ce moment-là. On ne lit pas sa souffrance dans la souffrance, on n’écrit pas non plus sa souffrance dans la souffrance.
Inutilité et vanité du témoignage littéraire. L’écriture est un art à contretemps. Séparé de son propos.

ART

littérature- Une étude sérieuse - je ne dis pas qu'elle fut utile - en est arrivée à conclure que quatre-vingt-dix pour cent des gens, dans l'intimité et par un réflexe encore inexpliqué, contemplaient les souillures laissées sur le papier après défécation.
Difficile de trouver art plus primitif et plus unanime.

- Le cinéma est un art tributaire de la musique. Il ne sera donc jamais fidèle à ce qu'il prétend vouloir dire.
Dans vos situations - que vous ayez à les affronter ou à en jouir - avez-vous une musique derrière vous pour les faire plus authentiques et plus fortes encore ?
Que diriez-vous d'une musique qui aurait forcément besoin d'images pour transmettre son émotion ?

 - Il ne me déplaît pas d'être considéré comme béotien.
Je n'ai jamais su vraiment ce qu'était un chef-d’œuvre.
Certains monuments jugés incontournables de la littérature m'ennuient profondément tandis que des hors-d’œuvre ont su me transporter.
En peinture, une croûte peut m'inspirer alors que je trouve la Joconde carrément moche.
En musique, je n'ai jamais pu écouter jusqu'au bout un grand classique, sinon peut-être Vivaldi.
En archi, sorti du gothique flamboyant, et encore, je ne connais rien.
En cinéma, c'est la catastrophe. Outre que je déteste la promiscuité des salles, ma prédilection irait aux westerns série B, avec des fourbes et des justes qui se canardent à qui mieux mieux.

AMOUR

littérature - L'amour qui ne convoque pas chaque matin une muse à son chevet, sombre dans l'institution.

- Dans le couple, quand un, ou une, décide de s'envoler vers des horizons plus grands, c'est un mort inachevé qui prend la parole. Un, ou une,  qui "ne reconnaît pas le bien-fondé de son trépas".

- Quand on refait sa vie, selon l'expression bien mal consacrée, on ne refait strictement rien du tout qu'on aurait déjà tenté de faire. On ne fait que ce qu'on avait oublié de faire.

- Je ne hais personne, même pas mes ennemis, ça rend trop malheureux.
Je n'aime pas grand monde non plus, ça ne rend pas assez heureux.

- La fidélité en amour ?
Toutes les grandes passions amoureuses naissent pourtant d'une infidélité. Tout cela n’est donc que repères personnels sur parcours personnel.

POLITIQUE ET IDÉOLOGIE

littérature- Je ne cherche pas à démonter les mécanismes et buts d'un système pour le plaisir intellectuel de démonter ou parce que j'aurais une certaine idée morale de ce qui est bien et de ce qui ne l'est pas. C’est beaucoup plus simple, moins méritoire et plus ambitieux.
Je cherche à dénoncer, pour ma gouverne et en tant qu'acteur-témoin de cette époque, en quoi les multiples ramifications de ces mécanismes et de ces buts, sont des obstacles à vivre pleinement ma vie, telle de plaisir que j'estime qu'elle vaille la peine d'être vécue.

- Il ne s'agit pas pour nous-autres d'énoncer des choses nouvelles, d'annoncer une nouvelle théorie qui éclairerait la vie d'une lumière jusque là inconnue.
Il s'agit d'administrer un rappel obstiné contre l'aliénation ambiante, de faire savoir, ne serait-ce qu'en murmure, que nous sommes encore quelques-uns à ne pas être dupes et à ne pas vouloir mourir de notre défaite.
Il s'agit de dire encore et encore, après des milliers d'autres hommes, que la fumisterie ambiante est essentiellement caduque et non, comme voudraient le laisser bêtement croire tous les tenants du pouvoir et ses aspirants, l'histoire achevée.
A ce titre, nous n'avons ni adversaires ni amis préconçus. Nous n'avons que faire des soi-disant classes sociales. Car nous savons pertinemment qu'il y a partout des charognes et partout des hommes et des femmes préoccupés de l'intégralité de l'existence.

- L'Europe est une idée qui s'est imposée au capital de même que l'abolition des anciennes provinces de la royauté s'était imposée aux intérêts de plus en plus exigeants de la bourgeoisie révolutionnaire.
Je ne perçois donc dans tout ça aucune grandeur de vue dont puissent se targuer les hommes : est-ce que le berger conduit son troupeau dans un pacage plus dru et plus vaste pour faire plaisir aux brebis ou pour qu'elles lui soient d'un meilleur rapport ?

- L'idéologie est ce prisme déformant qui appréhende le réel de telle sorte qu'il puisse apparaître comme la preuve a priori du bien fondé de sa propre existence. Pour ce faire, le prisme s'évertue à remplacer la vie par l'abstraction non-vécue de la vie, à inverser tour à tour les causes et les conséquences, à maquiller les postulats en conclusions, bref à changer le magma en fumée.

- Le fondement de toute idéologie est la poursuite d'objectifs, clairement énoncés ou non-dits.
Ces objectifs une fois atteints, l'idéologie continue de bénéficier pour un temps de l'élan qui l'a portée jusque là. Elle atteint ainsi le point extrême de surbrillance au-delà duquel elle ne peut plus faire illusion.
Ce après quoi elle s'écroule d'elle-même sous les effets dévastateurs de son propre triomphe.
Si elle n'est auparavant clairement dénoncée et combattue, l'idéologie n'avoue donc son caractère fallacieux que dans sa réalisation.

- Le mot peuple est un mot en mouvement, un concept de l'irruption.
Il désigne des gens lassés des conditions faites à leur existence, de quelque horizon social qu'ils viennent et à quelque strate de la hiérarchie qu’ils appartiennent. Des gens qui prennent d'assaut les palais du mensonge, par les armes et par la voix, renversent les statues, brisent les interdits, voire coupent des têtes, parce qu'ils exigent que leur soit restituée la poétique initiale de leur vie.
En période de révolte, le mot peuple désigne l'instigateur et l'acteur de la mutinerie sociale.
En période de modus vivendi, il ne signifie qu'un terreau vague, un tas de fumier sur lequel guignent les politiques pour y ensemencer à bon compte et dans l'endormissement général les graines de leurs misérables ambitions.

- Au stade où nous en sommes du brouillage des cartes dans la conduite de nos vies, l'inversion est quasiment consumée entre le superflu et le nécessaire.

- Les grands bouleversements sociaux sont intuitifs. Leur pérennité, tout comme leur caducité, est discursive.

- Mai 68 : La honte d'exister soudain transformée en fierté d'être.
Le reste est verre d'eau dans lequel se noie l'affrontement discursif d'idéologies diverses.

- Le mensonge est bien sûr la vérité falsifiée, mais pas seulement.
L'évolution du pouvoir spectaculaire l'a conduit du subtil non-dit au mensonge délibéré, puis du mensonge délibéré à l'affabulation pure et simple.
Sous les applaudissements nourris, l'ignorance, la complicité ou la résignation intéressées.
L'affabulation allant crescendo, bientôt sera le délire.

- L'image, telle que critiquée par Debord et les situationnistes, atteint les dimensions de sa plénitude dans le discours officiel du pouvoir comme dans celui de tous ses complices, aspirants ou contemplatifs intéressés. On peut dorénavant assener des contre-vérités accablantes, des aberrations grotesques, des contresens ridicules à la barbe du monde entier et ne risquer pour autant qu'un petit murmure éphémère et indigné des chaumières.
Le spectacle à ce très haut degré d'insolence suppose que le mensonge soit tacitement admis de tous, dirigeants et dirigés, comme règle du vaste jeu de l'inversion du réel et comme projet commun d'une disparition de la vie au profit de sa représentation.

- Je ne compte pas assez de doigts aux mains, quand bien même les affublerais-je de mes orteils, pour dire le nombre de courtisans, d'imbéciles, de staliniens repentis, voire d’idéologues de la vieille droite, que j'ai pu croiser et qui, sans vergogne, faisaient l'éloge de la Société du spectacle ou du Traité de savoir-vivre, allant même jusqu'à se réclamer de la justesse de leur analyse.
Comme quoi la grenade situationniste est bel et bien et définitivement dégoupillée.
Comme quoi aussi la justesse d’une théorie devrait toujours être tue, tant elle éclaire le chemin de ses adversaires pour qu'ils la combattent et la tuent.

- Un politique qui serait pris de la fantaisie soudaine de ne pas mentir se retrouverait exactement dans la situation du coureur du Tour de France qui refuserait les intraveineuses. Peinant dans l'ascension, relégué en queue de peloton, zigzaguant lamentablement puis finalement contraint à l'abandon en dépit des encouragements pour la forme de deux ou trois excités Kronenbourg.

- Depuis Nietzsche et dieu, Les surréalistes et l'art, les situationnistes et le vieux monde, les numéristes et le livre traditionnel, je me méfie comme de la peste de ceux qui dissèquent prématurément les cadavres !

- La coexistence pacifique entre la planète, comme lieu de résidence des hommes, et l'idéologie de la croissance est absolument incompatible.
La lutte est permanente et ne peut s'achever que par la mise à mort de l'une des deux combattantes.
Le développement durable est un lapin exhibé de leur chapeau par les escamoteurs du capital en guise de modus vivendi capable de distraire l'attention et pour tâcher de camoufler un temps les douleurs de plus en plus stridentes de la contradiction.
Le développement du râble est un langage qui devrait être réservé aux éleveurs de lapins.

- Ce qu'on appelle écologie n'est que - mais c'est énorme - le reflet idéologico-politique, récupéré et réducteur, d'une exigence première : l'occupation humaine de la planète.

- La mondialisation, concept savamment flou pour le contribuable et pratique quotidienne du banquier, désigne en fait dans ses dernières extrémités, le jardin indispensable à l'âge triomphal du capital.
Cette ultime mainmise sur la planète pourrait s'avérer être le point de basculement, tout comme chez Clausewitz l'effort consenti par le conquérant lors de l'offensive à son point culminant, conduit à l'épuisement de ses forces-ressources, bientôt à son effondrement.
La survie d'un conquérant est cependant toujours fonction de ses nouvelles conquêtes, comme la sauvegarde d'un mensonge est toujours au prix d'un nouveau mensonge.
Les diverses tentatives de conquête de l'espace peuvent être lues comme la recherche de nouvelles richesses à extorquer au cosmos, de nouvelles poubelles à exploiter, voire d'intelligences à asservir.
En un mot comme en cent, comme le projet d'un recul encore plus lointain des clôtures de la croissance répugnante.

- Le rat est un commensal de l'homme, l'homme un commensal du capital.
Des richesses, des miettes et des poubelles.
Equilibre alimentaire trompeur : supprimer le capital ne supprimera ni l'homme, ni le rat. Supprimer le rat, tout le monde s'y attache. Supprimer l'homme, c'est en très bonne voie.

 - Pris d'une douloureuse crise existentielle, le site Internet d'une collectivité départementale a titré un jour : A quoi servons-nous ?
Les vraies questions sont souvent posées par inadvertance.

 - Même peu reluisante, la crise de foie d'un alcoolique est toujours moins grotesque que la crise de foi d'un catholique.

- Nietzsche est mort.
Signé Dieu

 - Si nous vivons le triomphe des idéologies libérales capitalistes, le regain de vigueur de la calotte et le répugnant retour de toutes les valeurs les plus aliénantes pour l'intelligence et la liberté humaines, ce n'est pas au génie des pouvoirs en place que nous le devons mais bien aux systèmes - aujourd'hui déchus - qu'on avait installés un peu partout, principalement en Europe, sous le nom usurpé de "communisme".
C'est en mettant en avant ces faux exemples, en taisant leur sédiment historique et en les introduisant ainsi dans la tête de leurs moutons comme ayant été la réalité du communisme, que le capital et la finance font perdurer leur domination et continuent d'étrangler la vie des hommes par amalgame.
Et pour très longtemps encore : tant qu'il restera un seul de ces communistes-là et un seul de ces prétendus adversaires de ce communisme-là, amusant la galerie chacun avec son usurpation d'identité.
Après, c'est inéluctable, les générations réécriront le mot tout neuf.
Mais pour tout dire, je m'en fiche.
Longtemps que je serai ailleurs.
De l'autre côté des pissenlits.

- Les pommes sont les fruits de la discorde,  les poires ceux de l’ordre libéral.

 - Depuis quelque temps, des nouvelles enfin humaines et rassurantes sur le front de la crise financière : Strauss Khan avait sauté, en levrette et en chaussettes paraît-il, une soubrette du FMI, ce après quoi, il fut accusé d’avoir violenté sexuellement une dame, femme de chambre de son état, et, dans le même temps, une écrivaine qui, à mon avis, d’écrivaine n’a que le nom - et encore faut-il mépriser profondément la profession pour affubler cette bonne femme de ce titre - assure qu’il a tenté de la violer.
Ça fait beaucoup, tout ça… Les contribuables, eux, s’amusent névrotiquement des faits divers, espèrent de tout cœur que les orgasmes volés ou qu’on a voulu voler seront remboursés au prix fort, ce après quoi, tranquilles et débonnaires, ils baissent le nez et s’en retournent à leur occupation favorite : renflouer les banques.

MÉTAPHYSIQUE ?

littérature - L'impensé n'est pas l'impensable. Mais je comprends que beaucoup de monde puisse être intéressé par l'amalgame.

- Ce qui n'existe que dans mon imagination existe bel et bien et participe de ma vie réelle et des moyens que j’ai pu choisir pour la vivre.

 - L’imagination est une autre dimension du réel. Par-delà cette imagination sont les inconnues que j’appellerais volontiers, n'ayant pas d'autres concepts à ma disposition, les abstractions vécues.

- Ce que nous appelons le réel n'est qu'une dimension de nos possibilités.

 - L'éternité est une dimension de la poésie confisquée, dénaturée, désamorcée par les religions et leur dieu omnipotent.
L'éternité, au regard de l'univers, n'admet pas d'être régentée. Admettre Dieu, c'est admettre une fin arbitraire, entendue comme objectif et limite, à l'éternité poétique, au même titre que d'admettre comme souveraine la seule matière connue des hommes comme principe fondamental de l'éphémère.
Le matérialisme et le déisme sont deux garde-fous complices d'une même tentative de conjuration de l'angoisse de l'impensable.

- Si notre galaxie compte des millions et des millions d’étoiles, qu’elle est elle-même accompagnée de millions d'autres galaxies qui comptent chacune des millions et des millions d’étoiles et qu'à son tour chacune de ces millions de millions d'étoiles nourrit un système équivalant à notre système solaire, alors j’imagine que cette grandeur, même purement physique, touche de près à l'éternité, telle que je la conçois. Supposer ou admettre que l'homme, en tant que composant de l'univers, participe forcément de cette éternité est cependant du strict domaine de l'idéologie de la mort-tabou.

- Les synonymes sont les faux culs du langage. L'intangible n'est pas l'immatérialité tout comme la matérialité n'est pas forcément tangible.

- Je ne prétends pas que la pensée possède une logique autonome dans son rapport à la vie. Je ressens confusément qu'il y a une abstraction vécue, de l'intangible dans la vie et vice-versa, que les matérialistes redoutent et qu'ils qualifient de mysticisme, d'idéalisme, de religiosité, de métaphysique et autres plaisants euphémismes/dérobades.

 - Que vaut un penseur matérialiste qui ne sait dire, sinon par une suite de spéculations d'ordre clinique et cervicale, l'organe de sa pensée ?
Au mieux, il vaut un gourmet sans papilles, au pire un libertin sans orgasme.

- Ce qui me repousse, me révulse et me révolte dans les religions, principalement dans celle que je connais la moins mal - la chrétienne -, c'est cette association instinctive, constitutive, avec la mort.

- Dans le fonds de commerce de toute religion, la mort est l'article de luxe.

 - Si les refrains religieux me dégoûtent, les couplets tout aussi péremptoires des matérialistes athées ne me satisfont pas.
La chanson est sans doute d'une écriture plus complexe.

 DIALECTIQUE

littérature - Aucun homme au monde ne peut acquérir l'habitude de la misère, alors qu'à peu près tous composent dans la misère de l'habitude.

- Dialectiquement considéré, le faux est un moment du vrai.
En politique aussi mais avec cette nuance que le faux est un cabotin qui tarde à passer le micro.

- Faire l'idiot n'est pas sans risque : on ne sait jamais à quel moment précis le renversement dialectique s'opère.
Quand c'est l'idiot qui vous fait.


INTERNET

littérature- La blogosphère, comme on dit,  est un microcosme bien nommé. Elle tourne en rond sur elle-même, on y lit de belles choses, vraies, humaines, et d'autres grotesques. On y prend du plaisir, on s'y ennuie, on y noue de fragiles amitiés et on s'y attire de solides inimitiés.

- Un copain de France m'a écrit un jour un mail qui disait avec force que jamais il n'écrirait sur Internet. Fort inquiet, j'ai par retour et parce que je l'aime bien, pris des nouvelles de sa santé.

- L'état actuel de la pratique numérique a poussé plus loin encore, au point de les contredire, les affirmations de la théorie situationniste selon laquelle " le directement vécu s'est éloigné en images."
Il n'y a en effet pas eu de conflit d'intérêt entre l'image et le vécu où la destruction de l'un eût été la condition sine qua non de la pérennité de l'autre.
Le directement vécu ne s'est pas éloigné au sens de mal-vécu et d'anéantissement de la présence humaine dans les activités humaines. Il s'est fait image à part entière et inversement.
L'image et le vécu, au lieu de s'engager dans une lutte à mort, ont pactisé dans la synthèse.
L'erreur consistait encore, même chez les situationnistes, à préjuger d'une certaine qualité de la vie, prédéfinie, posée comme postulat et point de ralliement de la critique.
Que la synthèse s'engage à son tour ou non dans un autre conflit qui la dépasserait ou la vérifierait, n'est pas mon propos.
Parce que je ne sais pas encore si cette synthèse est humaine ou si elle est la victoire totale de la séparation de l'homme d'avec lui-même.
Je prends donc simplement acte d’un état de fait qui, tantôt m’enthousiasme, tantôt me semble dangereux et ne cesse de me turlupiner.

CONCLUSION

Il y a une chose que vous ne pourrez pas me contester dans toutes ces pensées : c'est que je les ai eues.
De là à prétendre qu'elles sont justes...

Toutes les images, sauf la première, sont de notre ami des Hautes Terres, Philip Seelen

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05.10.2011

aie aie ouille ouille !

b17.jpgLa langue, parfois, n’est pas traduisible scientifiquement parlant, étymologiquement,  sinon par les sons qu’elle a entendus pour dire le monde et qu’elle a récupérés pour son propre compte, au cours de sa longue histoire.

Maladroit et distrait, pensant à tout sauf à ce que j’étais en train de faire, je me suis entaillé le doigt en fendant des bûches. La vindicative hachette a glissé sur un joli nœud récalcitrant, a dérapé sournoisement  le long de l'écorce et fini sa course assassine sur mon pauvre doigt… Aie ! Aie ! Une assez profonde blessure à l’index gauche.
N’étant évidemment pas à jour avec les vaccins antitétaniques et me demandant s’il fallait recoudre, me voilà donc parti aux urgences de l’hôpital. Papiers, explications,  direction
vers la salle d’attente par de longs corridors baignés de lumière jaune, avec, comme toujours et dans toutes les urgences du monde quand tombe la nuit, l’alcoolique de service, chronique ou d’un soir, qui rouspète contre le monde entier, qui saigne un peu, qui s’est blessé en tombant, soit la tête, soit le genou, soit…Bref, là, c’était la tête, déjà largement bandée. Une gueule un peu comme celle de Brasseur maquillé par l'ami Philip...
Mais je m’égare.
Rien d’autre à faire, donc, dans cette attente, qu’à lire les différents panneaux d’information accrochés là et à maugréer sur ma gaucherie et ses conséquences immédiates, par exemple, pas question d’empoigner la guitare avant une bonne quinzaine de jours. Peux plus faire la vaisselle non plus....Mais ça, hein, c'est quand même une aubaine. A toute chose malheur est bon, dit-on.

Je cherche, pour me distraire un peu, le nom du médecin qui va me recevoir. Voyons voir, ah, c’est là : Lekarz dyżurny. Lekarz, le médecin…ça, d’accord. Mais dyżurny ? Je prononce dans la langue polonaise : dé journée. Médecin du jour.
Renseignements pris plus avant, ça ne veut rien dire, stricto sensu, ce dyżurny, sinon phonétiquement, en souvenir d’une expression française.
C’est beau la langue. Avec un son chopé à la volée, ça conçoit une orthographe et de cette orthographe naît un mot officiel. Ça a des mémoires inattendues, la langue.
Oui, et alors ? Un parking, un week-end, un crumble, ça ne veut rien dire non plus en français, que je me suis dit. On n'a même pas pris le temps de changer l'orthographe nous autres. En plus !
Bref. Il était au demeurant bien sympa le Lekarz dyżurny. Nie ma problemu, assez superficiel, qu’il a dit.
Me reste une poupée pour montrer le monde de la main gauche. Et ne voyez là, je vous prie, aucune allégorie désobligeante en direction de Monsieur Hollande.

Image : Philip Seelen

10:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.10.2011

Les quatre saisons

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Dans un monde qui n'arrête pas de faire semblant d’être bousculé par des préoccupations faussement modernes, tant du point de vue de sa science que de son art, je suis sans doute d’une sensibilité obsolète, d’une texture désuète, d’une émotivité surannée.
C’est un monde intelligent mais qui ne sait plus trop quoi faire de toute cette intelligence. Un monde avec une telle conscience abîmée de son présent qu’il ne le conçoit plus que dans le futur ; conception qui sous-tend elle-même, obligatoirement,  un certain mépris du passé.
Je ne vis pas les choses sur ce mode-là. Je me soucie aujourd’hui de l’évolution des hommes, de leurs sociétés et de leurs éthiques, comme d’une guigne. Longtemps je me suis soucié de tout ça, depuis mes plus jeunes années et même jusqu’à fort tard dans la nuit. Je fomentais de l’espoir, je réunissais des conjurations, je tirais des plans pour l’avènement d’une belle, égalitaire et jolie société. Sans classes ! ? ? Oui, au tout début, pendant le catéchisme intellectuel et  juste après la première communion des mutineries. Après, il m’est apparu qu’un concile s'avérait absolument nécessaire pour adapter la leçon ingurgitée à la réalité des  non-événements.
Alors ça a évolué, ça a tergiversé, ça a dérivé, ça a vu autrement, d’autres espoirs sont venus, mieux ancrés, mais toujours dans un réel se dérobant constamment sous les pas.
Tout ça, il faut du temps, beaucoup de temps pour s’en débarrasser, pour décoder le discours, débusquer le mensonge, écarter les voiles obstruant la lucarne ouverte sur le monde et reprendre les illusions de la  liberté à son propre compte. Une liberté totale. Qui ne supporte pas le jugement chronologique. Le temps compté à travers l'idéologie du temps. Il faut du temps, trop de temps, autant, presque, je le suppose, que ceux qui ont débuté leur course vers la lumière sous l’ombre des crucifix de l’excité de Nazareth. Quoique j'en ai vu de ceux-là, et j'en vois encore beaucoup, qui, nés à genoux, n'ont jamais réussi à vivre pleinement debout.

Je suis donc, du point de vue de ce qui m'émeut encore, certainement un réactionnaire.  Si on veut.  Ça ne me dérange pas d’être réactionnaire au milieu d’innovateurs de tous poils qui, depuis longtemps, ont fait la preuve de leur impuissance, de l’inexactitude de leurs vues et, bien souvent, de leur duplicité intellectuelle.
Je m’intéresse donc quasiment plus aux paysages qui m'entourent qu’aux hommes qui les habitent. Ma grille de lecture, ce sont les saisons qui tournent, le grand mouvement des choses et le visage de ces paysages qui changent avec toujours la même et sereine éternité.
J'entends déjà aller bon train les commentaires des sages dialecticiens. Mais les paysages, c’est humain, c’est l’empreinte des pratiques humaines qui les sculptent aussi, c’est.... ! Oui, oui…Chassés par la porte, les matérialistes de la pensée pure s’empressent de revenir par la fenêtre. Mais je m’en fous, moi, de ce que l’activité humaine transforme des paysages !  Je vis ce que je lis. Je bois ce que je vois,  je me détourne de ce que je ressens comme laid.
Parce que tourne la roue, dent après dent, inéluctablement, vers son fatidique terminus. Cette roue, c’est au travers des saisons que je la vois. Plus clairement que dans mon miroir. Plus clairement que par les gesticulations des hommes.
Je tourne dans l’espace et dans le temps, au même point à la même date, même jour, même heure, même minute, même seconde que la saison dernière…Je me promène sur la boule bleue qui se promène et mes pas qui vont là-bas, que je les presse ou que je les somme de s’arrêter, vont leur chemin.
Les seuls paysages me parlent. Des sentiments qui vont de pair surgissent. Des souvenirs enfouis, à peine entrevus parfois. Le bleu pâle du printemps, le jaune poussiéreux de l’été, la pagaille bariolée de l’automne, le blanc glacé de l’hiver, tout ça ce sont des pages qu’on tourne, d’un cahier où nous n’écrivons rien, que de solitaires balbutiements.
Des balbutiements sans témoin. C'est là sans doute la grande faiblesse de la littérature : elle ne peut se développer que pour elle-même et devant témoins. Sans témoin, elle n'est rien.
Je regardais, je furetais, je fouinais, je farfouillais encore vendredi sur ce territoire d’Internet consacré à la littérature, à l’écriture plus exactement, territoire dans lequel s’inscrit aussi ce blog. J’ai mesuré, un instant, un instant seulement puisque je suis revenu, parmi les textes, les félicitations des uns, les diatribes des autres, les m’as-tu-vu dans mon joli projet d’autres encore, tout le sérieux amusement d’une époque effondrée sur elle-même. Qui s'étouffe de sa propre pesanteur.
Maupassant, Flaubert, et l'intelligence artistique avec laquelle ils donnaient un sens, un rôle aux paysages, une humanité au tangible, me manquent terriblement.

13:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Le blason

 Ayant avecques lui toujours fait bon ménage,
J'eusse aimé célébrer sans être inconvenant
Tendre corps féminin ton plus bel apanage,
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.

C’eût été mon ultime chant, mon chant du cygne,
Mon dernier billet doux, mon message d’adieu.
Or, malheureusement, les mots qui le désignent
Le disputent à l’exécrable, à l’odieux.

littératureEn 1964, avec Vénus Callipyge, Georges Brassens donna un superbe blason en l’honneur de l’abondant fessier d’une dame.
Nous avons donc déjà abordé ce genre littéraire que constituait le blason au début du XVIe siècle, principalement sur l’initiative de Clément Marot.
Magistralement, avec ce blason-là, Brassens renoue avec une tradition littéraire et nous offre une pièce de délicatesse et de tact poétique ; Il y célèbre la partie la plus intime et la plus sublimée du corps de la Dame.
C’est un poème tout pétri de tendresse sensuelle, mais aussi d’indignation à l’encontre de tous ces mots dont on use pour nommer ce triangle parfait de l’érotisme, dont un en particulier, et que le poète a plutôt coutume d’employer pour qualifier certains esprits, jeunes ou vieux, quand le temps ne fait rien à l’affaire.
Aussi Brassens regrette-t-il ici de ne pouvoir rendre hommage, avant de se retirer définitivement, à ce grand ami de l’homme, en des termes galants, dignes de sa grâce.
Eût-il pu le faire, que c’eût été sa dernière et sa plus belle inspiration, son chant du cygne.
L’expression est des plus connues. Tellement qu’elle en a été banalisée, voire galvaudée, et qu’elle s’est ainsi détournée de son premier sens.
Pour nous en convaincre, nous suivrons totalement les explications données par Alain Rey et Sophie Chantereau dans Le dictionnaire des expressions et locutions.
Et nous comprendrons alors mieux pourquoi Georges Brassens, très précis dans le choix de ses expressions, a choisi ici le chant du cygne.

En fait, la banalité esthétique voudrait que le grand oiseau blanc des marais, dont le cri est d’ordinaire braillard, désagréable, lançât, au moment de mourir, un dernier appel pathétique et fort mélodieux.
Il n’en est évidemment rien.
La traduction du grec to Kukneion adein  donne «lancer un appel désespéré», «être sur le point de mourir.» Or, Kuknos, qui désigne le cygne, désigne aussi, au sens figuré, le chanteur.
En français, légèrement moqueur, on dirait plutôt le rossignol ou, encore plus railleur, le merle. Siffler comme un merle, dit-on... Chante, beau merle, aussi.
Dans la langue grecque, le mot Kuknos associe donc l’idée de mort et l’idée de chant, en même temps que celle de la blancheur de l’oiseau qui symbolise la lumière et l’espérance. La légende primitive du cygne chanteur est issue de cette complicité entre la lumière et le chant, complicité particulièrement présente dans l’histoire des religions.
D’ailleurs, dans les langues anglo-saxonnes, les mots qui désigne le cygne , «swan», «schan», puiseraient leur radical, toujours selon Alain Rey et Sophie Chantereau, dans «Sven», émettre un son.
En français, l’expression Le chant du cygne a été enregistrée chez Oudin en 1640 avec le sens précis de «la dernière création  d’un poète» et la métaphore littéraire assimilant le poète au cygne s’est exprimée pour nommer Virgile, le Cygne de Mantoue, ou Fénelon, le Cygne de Cambrai.
C’est d’ailleurs dans cet esprit que le manuscrit que j’avais remis à l’éditeur en novembre 2000 portait le titre : Les mots du cygne. Titre que j’ai repris ici.
Le chant du cygne est donc l’ultime œuvre d’un artiste, principalement d’un poète, mais aussi sa plus belle et sa plus forte, car y est associée l’idée d’un adieu désespérément créateur, juste avant le silence éternel.

 brassens.jpg


Fasse le ciel qu’un jour, dans un trait de génie,
Un poète inspiré que Pégase soutient,
Donne, effaçant d’un coup des siècles d’avanie,
A  cette vraie merveille un joli nom chrétien.

littératureDans la mythologie grecque, les Gorgones sont des divinités monstrueuses de l’océan. Leurs cheveux sont des serpents, leur face est ronde et absolument hideuse, leur corps est recouvert d’écailles d’or, elles portent d’immenses ailes, leur langue est pendante et leurs dents sont des défenses de sanglier.
Il fallait à tout prix les éviter car d’un seul coup d’œil, elles pouvaient transformer les hommes en pierre.
Elles étaient immortelles. Seule l’une d’entre elles, Méduse, était mortelle. Ainsi le héros Persée lui trancha-t-il la tête et du sang qui jaillit de son cou naquit un cheval ailé, Pégase, fils que la Gorgone avait conçu avec le dieu de la mer, Poséidon.
Thème récurrent dans la mythologie grecque, la laideur et la monstruosité accouchent donc de la grâce et de la beauté, thème fantasmé, qui, à mon avis, sous-tendra une bonne part de l’œuvre de Baudelaire.
Impossible à capturer, le cheval ailé le sera pourtant par Bellérophon, qui avait reçu de la déesse Athena une bride en or pour ce faire. Monté sur Pégase, Bellérophon vainquit la Chimère et affronta les Amazones.
Mais quand l’orgueilleux cavalier eut la prétention de rejoindre ainsi l’Olympe des dieux, Pégase le jeta à terre et retrouva la liberté. Le cheval ailé fut alors admis dans les stalles olympiennes pour servir Zeus, avant de devenir une constellation.

Le mythe de Pégase ailé, montant aux cieux et galopant parmi les dieux, a souvent été utilisé dans la littérature grecque comme allégorie parfaite de l’immortalité de l’âme, avant de devenir une sorte de divinité de la poésie.
Car au tout début, peu après sa naissance, le cheval avait frappé le sol du mont Hélicon, d’où avait alors jailli la source Hippocrène, sacrée pour les Muses et inspiratrice des poètes.
Pégase a été particulièrement loué par Hugo dans deux poèmes, dont un, Le cheval, ouvre le recueil «  Les chansons des rues et des bois », alors que l’autre, Au cheval, le conclut.


Quant à Georges Brassens, il a raison d’en appeler ici à Pégase. Car pour baptiser ce petit triangle soyeux de la douceur féminine et de l’amour d’un  nom tellement captivant qu’il ferait oublier la vulgarité de tous ceux qui l’ont précédé, il faudra que la plume d’un poète ait trempé dans l’eau sacrée de la source du cheval fabuleux.

Illustration 1 : Clément Marot, par Corneille de Lyon

11:50 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET