samedi, 31 octobre 2009
Cacophonie funéraire
Toute la dynastie du grand-père, soldat inconnu et poilu des abominables tranchées, accroupie en rond autour du feu, avait écouté sans mot dire la triste saga qu'avait racontée ma mère.
Alors bien sûr, comme on l’avait à peu près tous complètement ignoré quand il était encore à une heure de là, à l’autre bout de la commune en prenant par les champs et les bois, on se découvrit des souvenirs, des historiettes attendries qu’on avait vécues, sinon avec lui, du moins chez lui.
Il en fut un qui affirma qu’il l’avait aidé à biner ses fèves, une fois, parce qu’il était fatigué et qu’il se reposait au bout du sillon, le brave papi, le chapeau sur le nez rabattu. Il avait ronflé et ça l’avait fait rire, lui, d’entendre le grand-père ronfler. J’allais lui demander pourquoi mais déjà un autre ajoutait qu’il avait mangé là-bas des bouts de fromage de chèvre sur des tartines grillées devant la cheminée. Jamais il n’avait mangé d’aussi bonnes tartines. Il s’en souviendrait longtemps des tartines du vieux ! Il rectifia in extremis...du grand-père.
Un troisième membre du clan toussota qu’il avait réparé un nid dans le poulailler, ramassé les œufs et fait une omelette avec de l’ail vert du jardin. Tout seul ? Oui, grand-père n’était pas en grande forme, il se reposait. Je n’avais pourtant jamais entendu la moindre poule caqueter là-bas. Je mis ça sur le compte de l’émotion. Après tout, quand on aime subitement un mort, on a bien le droit de dire n’importe quoi de son vivant.
Mais la palme du souvenir revint à l’aîné. C’est lui qui l’avait le mieux connu. Il jouait avec lui alors qu’on n’était même pas nés, nous autres tous.
Si mes calculs sont bons, il avait donc joué avec le grand-père avant même d’avoir fait un tour complet du calendrier. En tout cas pas deux. Être premier-né de la maison lui conférait cependant assez de prérogatives pour qu’on consentît à l’écouter, en dépit de son insinuation assez désobligeante.
Un hiver qu’il y avait du brouillard…
Nous nous épiâmes du coin de l’oeil, goguenards, comme s’il eût commencé par dire que c’était un jour où il ne faisait pas nuit. Bref, il y avait du brouillard et comme le bouilleur de cru était au village, il avait aidé son grand-père à soutirer un petit fût de vin destiné à être brûlé. Le pépé avait goûté plusieurs verres et, en riant de plus en plus fort, avait dit que, mon gars, ça ferait de la bonne eau-de-vie, ce putain d'pinard !
Ma mère fronça un sourcil sévèrement réprobateur.
L’aîné répéta, mais plus bas, que le bouilleur de cru était au village, donc, qu’il s’en souvenait parfaitement mais que ce n’était pas ça qu’il voulait raconter... Il avait passé toute la journée là-bas et le pépé voulait arracher ses oignons et il s’énervait parce qu’il n’arrivait plus à mettre la main sur sa bêche. Il ronchonnait dans sa moustache, allant du jardin à la grange et de la grange à l’écurie, en faisant à chaque fois de longues haltes au chai, pour tâcher de mettre la main sur cette imbécile de bêche de merde ! Alors, c’était lui qui l‘avait trouvée, la bêche. Oui. Et vous savez où ? Dans le grenier ! On se demande bien ce que faisait cette bêche dans un grenier, hein ? Mon frère avait couru, tout joyeux, en criant très fort qu’il avait retrouvé l’outil et voilà que maintenant c’était le pépé qui était introuvable. Alors il avait cherché partout, en commençant par le chai bien sûr. Il avait appelé dans la maison, ho, ho, ho, comme ça, puis dans les bâtiments, puis sous le hangar et avait quand même fini par trébucher sur l’incorrigible dormeur qui ronflait comme un perdu au coin de la barge de paille, avec une bouteille de vin allongé à ses côtés...
Hélas, il y en avait un parmi nous qui respectait moins que les autres l’émoi qui trahit la mémoire quand on parle d’un qui nous était cher et qui est tout juste mort.
Alors cet irrespectueux des sentiments et des convenances fit remarquer que quand même, s’il y avait du brouillard et si c’était l’hiver et si le bouilleur de cru était dans les environs, ce n’était pas tout à fait la saison de récolter des oignons. D’ailleurs, s’il y avait eu du brouillard et que le brouilleur de cru et ainsi de suite ..., le papi n’aurait pas fait sa sieste dehors, dans la paille, tout de même !
L’aîné tout rouge voulut protester mais ma mère prit le parti du perturbateur en disant, sur un ton qui n’admettait guère l’ergoterie, qu’effectivement cette histoire de bouilleur de cru, de bêche dans le grenier et de son père couché dans la paille avec du vin, ne tenait vraiment pas debout.
Tout penaud, l’aîné s’excusa que sans doute il avait confondu deux histoires mais que c’était quand même lui le plus âgé d’entre nous et que c’était lui qui avait le mieux connu cette espèce de vieux...Ce vieux pépé, voulait-il dire...
On fit silence et on resta là, tous à regarder les flammes qui pourléchaient les bûches et la fumée qui s’envolait et les étincelles qui pétaradaient avec des petits claquements secs. De temps à autre, ma mère prenait les pinces, remettait les tisons en bon ordre, déclenchant un véritable feu d’artifice d’étoiles et de braises qui jaillissaient jusques sur nos genoux. A nos pieds s’allongeait la chatte, une grande chatte avec trois couleurs, blanche, jaune et noire. Elle poussait par endroits de petits gémissements d’aise, des soupirs de rêves de chat tandis que le vent sur les carreaux de la fenêtre balayait des ruisselets de pluie.
Le silence des chrysanthèmes
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jeudi, 29 octobre 2009
Spleen
Le cœur, lui, n’a jamais de stratégie.
Ni de projets, ni d’anticipation. Il éclate sa lumière ou déverse son venin avec sa logique autonome.
La tête, elle, n’appréhende le monde qu’au travers ses volontés, ses velléités et ses dogmes, ces derniers fussent-ils même libertaires.
J’entends par "monde" aussi bien les rivières, les prés, les fleuves, les forêts, les oiseaux, le temps qu’il fait, les autobus, les gares, les cités, les bouts de ferraille immondes du désordre urbain, les ponts…. que le regard humain qu’on porte à l’autre, l’estime ou l’amour ou l’amitié ou le mépris dont on le gratifie, une femme aimée emportée par des torrents d'orgasmes ou alors, les jours où Cupidon s'en fout, lamentablement échouée sous la tristesse d'une réalité obstinément standard.
J’appelle "monde" le chemin que se fraient ensemble ma tête et mon coeur dans le dédale de la pauvreté des hommes de petite condition, la lâche, pusillanime et prétentieuse fourberie des hommes-collabos de la moyenne, le hold-up permanent de ceux de grande condition et la misère* de tous confondus.
Je ne sais pas où ira ma tête dans ce capharnaüm du déclin universel, admis et consenti par tous, ma pauvre carcasse comprise. Je sais cependant où elle voudrait aller, parce qu’elle est une tête qui ne tient compte du réel que par l’image du coeur qu’elle en reçoit.
Je ne sais pas où va mon cœur non plus parce qu’il est un cœur. Mais je sais où ma tête ne voudrait pas qu’il aille. C’est-à-dire que je ne sais rien, finalement, de leur synthèse : De ce moi entier et qui a commencé de m'être volé par une inscription à l’état civil sous le nom de Bertrand Redonnet, acte de naissance numéro 068, commune 038.
Je ne sais rien. Comme toi, comme vous, comme nous.
Nos cris sont ceux de prisonniers qu'on égorge.
Parce qu'il n’y a que la synthèse qui vaille la peine d'être vécue et si l’une de ses thèses est malade de la peste, l’autre a forcément le choléra.
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, nous faisait-on réciter au catéchisme des initiations philosophiques. Affligeant aphorisme qu’on répète comme un con quand on a vingt ans et pour faire croire qu’on est intelligent mais dont on s’aperçoit très vite, si on l’est devenu un tant soit peu, qu’il renferme les premiers principes de la séparation de l’individu en deux entités contraires et combattantes, c’est-à-dire qu’il en fait un parfait aliéné, un malheureux, un fin prêt à être dominé, gouverné, culpabilisé, christianisé. Un lâche corvéable et taillable à merci.
Mais y a t-il autre chose chez Pascal qui puisse servir aux hommes à se sentir autrement que des larves ?
L’invention de la calculette et des transports en commun, peut-être…
* Considérée sous ses trois aspects, économique, intellectuel et sexuel tels que magistralement mis au jour par la brochure de Strasbourg, 1967.
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mardi, 27 octobre 2009
Archéologie succincte
J’ai grandi sans épaules paternelles où déposer mes peurs.
Alors plus tard, handicapé de ce trop lourd bagage, je les ai laissées un peu partout en consigne. Au hasard de la route, chez d’autres qui n’étaient même pas chez eux, au fond des verres et des bouteilles, sur les trottoirs en pluie et en nuit de villes sans nom et sans âme, sous les lumières acides des bars de nuit où titubent les désespérances, dans des valises faites à la hâte, dans des draps de passage et dans la permanence des illusions.
Cap sur le hasard, droit sur les écueils, mais avec des îles entrevues sur tous les horizons !
Parcours en apparence décalé, en réalité qui touche à l'universalité : Qui que nous soyons, d’où que nous venions et où que nous nous proposions d’aller, nous transportons avec nous une malle à double fond dans lequel il ne faut s’aventurer qu’en cas d’absolue nécessité. Quand son contenu devient si pesant que les voyageurs que nous sommes ont peine à transporter leurs effets personnels. Et qu’importe, vraiment, si l’on ne comprend pas tout de ce contenu !
Je n'ai en effet jamais rencontré plus ennuyeux, plus prétentieux, plus bêtes et plus névrosés que les apprentis chercheurs de névroses. Un peu comme des alcooliques qui se piqueraient soudain d'œnologie !
Aussi ai-je eu une enfance qui, pour être singulière, n’en fut pas moins heureuse. Je sais bien qu’il est toujours joli le temps passé, alors si c’est mon souvenir qui chante et qui m’abuse par le miroitement et les prismes d'une certaine nostalgie, disons que le souvenir que je porte en moi est agréable à porter.
Et s'il y a nostalgie, peut-être n'a t-elle même pas pour objet un temps fixé, déterminé dans de l'histoire individuelle, mais un temps présent et toujours en mouvement : celui de s'éloigner chaque jour un peu plus des premiers ports d'attache pour accéder bientôt au naufrage promis.
Et puis se souvenir, n’est-ce pas faire son auto archéologie ? Les vestiges remis au jour procurent le sentiment d’être entier par petits bouts, d’être, sinon compréhensible, du moins logiquement construit. Bien sûr, des morceaux du vase ou des ossements du squelette sont absents. Des morceaux que le temps a ruinés. Mais l’imagination est là, qui rend le tout à peu près cohérent. Inutile d'ailleurs de gratter profondément pour retrouver ces vestiges. Ils sont à ciel ouvert. Nous les portons dans nos yeux, dans notre façon de voir le monde, d'aimer ou de détester.
Alors, si je ne me plais pas dans ce monde trop objectif et trop besogneux à mon goût, c’est peut-être, pour une part, celle qui n'est pas intellectualisée, parce que j’ai connu mes premières émotions dans un néolithique à son agonie, que je l’ai vu mourir et que, sans regrets à la guimauve, son souvenir me parle encore très fort.
Au pays de mes enfances, des couvrailles aux métives, le paysan était un jardinier dont les bras ne creusaient la terre que pour la survie de son clan, tapi dans deux pièces chauffées par le bois, par lui chaque hiver prélevé sur ses bois. Le pain contre le blé, le vin contre la vigne et l’eau au fond du puits.
Un puits surveillé de très près, totem adulé planté au milieu du village et objet de toutes les attentions, mais aussi trou de frayeur et d’angoisses épouvantables où, racontait-on, certains par le passé étaient venus noyer leur désespoir et qu’on avait retirés, tout bleus et tout gonflés et qu’on avait voués aux gémonies éternelles pour être ainsi venus souiller de leur mauvaise mort la source unique de tout un petit peuple.
Se j’ter dans l’ puits était la plus terrible des menaces. Si un homme, généralement pris de boisson, hurlait qu’il allait plonger dans le puits et que, titubant, hurlant et gesticulant il faisait mine de s’y diriger, il ne manquait pas d’être fermement maîtrisé par toute la communauté, bien décidée à empêcher ce suicide antisocial et meurtrier.
Le silence des chrysanthèmes
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samedi, 24 octobre 2009
2. L'alouette - La pensionnaire -
Sur les quelques centaines d’oiseaux auxquels nous avons dû prodiguer nos soins, je n’ai vu qu’un seul miraculé. C’était une alouette huppée, magnifique, élégante, fièrement dressée sur ses pattes et l’œil si expressif qu’on eût dit qu’il souriait. Elle virevoltait dans sa cage, au-dessus du macabre tapis de ses congénères.
Ne tenant pas notre promesse de sauveteurs et par une curieuse idée qui fit l’unanimité, nous lui fîmes l’honneur de lui offrir notre cage à nous, la maison. Ma mère, étrangement, y consentit et toute la famille se prit d’affection pour cet hôte furtif qui tourbillonnait tout le jour de l’armoire au buffet, puis de la cheminée aux étagères et des étagères aux bois de lit, et ainsi de suite, dans un incessant ballet de légers froufrous.
Nous passions nos repas la tête en l’air à suivre et à commenter ses évolutions. Tout le monde s’émerveillait quand, agacée, énervée, elle se dressait sur la cornière de l’armoire et lançait un sifflement aigu.
Notre lourde porte restait soigneusement fermée et il fallait, avant de rapidement s’engouffrer au dehors, vérifier d’abord où était perché notre oiseau et s’il ne fomentait pas quelque sournoise évasion. La chatte n’eut plus droit de cité parmi nous. Même, elle était violemment repoussée si elle tentait de s’introduire dans la maison, à la faveur d’un entrebâillement.
L’alouette cependant s’enhardissait. À un certain souper, elle s’invita sur l’épaule de ma mère attendrie. Elle hésita, elle sautilla là, elle siffla joliment, elle s’envola jusqu’au buffet, s’orienta puis revint sur l’épaule. Elle voleta alors jusqu’au milieu de la table et, les pattes sur le rebord du saladier, battant l’air de ses ailes frémissantes pour maintenir l’équilibre, déroba une feuille de pissenlit. Elle s’enfuit aussitôt sur l’armoire, son étrange butin au vinaigre pendant à son bec. Peut-être avait-elle reconnu une plante de ses champs au-dessus desquels elle prenait si bien son envol par une longue verticale jusqu’à disparaître sous les rayons du soleil, dans un sémillant récital de gammes torsadées.
Tout le monde applaudit au miracle, de si bon coeur et si fort que l’oiseau s’en effraya et faillit bien se fracasser le crâne contre les murs étroits de la chaumière.
L’alouette apprivoisée faisait désormais partie de la famille et venait sur la table picorer les miettes et les morceaux de lard. Ma mère d’ordinaire si pointilleuse sur la propreté, jusqu’à la névrose, essuyant ici, époussetant là, balayant partout, inspectant la moindre encoignure, ne supportant pas un soupçon de poussière, encaustiquant les meubles et les lustrant avec une telle frénésie qu’on eût pu se peigner aux reflets de leurs portes, laissait l’oiseau tout souiller de ses fientes. Elle essuyait derrière lui en le traitant plaisamment d’oiseau de malheur. Pire, ou mieux, je ne sais pas, elle lui chantait à tue-tête le rossignol de mes amours. L’oiseau chanteur n’appréciait qu’à demi Tino Rossi et s’envolait, tout ébouriffé, se réfugier derrière la cornière de la grosse armoire.
Ce ne sont pourtant pas ces notes béotiennes qui furent fatales au passereau, mais le zèle prononcé de ma mère pour le ménage.
Le soleil à l’horizontale des premiers jours de mars frappait aux vitres de la fenêtre, mettant en évidence les imperfections poussiéreuses, quelques chiures des premières mouches et de coupables empreintes de doigts. Tout en gratifiant son oiseau d’une tendre romance, style autrefois dans un joli moulin il était une jolie meunière, ma mère astiquait, appuyait dans un mouvement circulaire, se reculait pour vérifier, recommençait jusqu’à ce qu’enfin les vitres fussent d’une telle transparence qu’on eût dit qu’elles avaient disparu. L’illusion était telle qu’elle fut mortelle. L’alouette en effet observait la métamorphose du haut de son perchoir de prédilection, l’armoire. Elle pencha la tête à droite, à gauche, vers le haut, vers le bas, comme si elle s’éveillait d’un songe et revoyait enfin l’espace de son jardin d’oiseau. A tire-d’aile elle s’élança vers ce puits de lumière où se dessinaient des arbres, un soleil et un ciel.
Dans un bruit sourd, presque feutré, très bref mais de cruel augure, elle heurta de plein fouet ce miroir aux alouettes et s’écroula sans un souffle, sans un cri. Foudroyée.
Ma mère ramassa le petit corps inerte, le prit par une patte et le souleva jusqu’à son bout de nez. Elle l’examina sous toutes les coutures, comme si elle ne l’eût jamais vu, stupéfaite, une moue incrédule imprimée au coin des lèvres. Nous étions atterrés et faisions silence.
D’une voix fortement irritée, l’interdiction formelle de ramener des oiseaux à la maison nous fut soudain signifiée. Les oiseaux, c’était fait pour vivre dans les champs et dans les bois, pas dans les maisons et toutes ces merdes partout sur l’armoire, qui allait les nettoyer à présent ? Il n’y avait que nous pour avoir des idées aussi extravagantes. On ouvrit tout grand la porte sur le printemps naissant. Des passereaux étaient là qui accrochaient leurs petites notes, de branches en branches.
La chatte fut appelée qui dévora, ignoble vengeresse, l’alouette apprivoisée.
Je filai à travers champs à la rencontre des oiseaux du ciel. Le vent de la mer caressait les herbes et les coucous dodelinaient leurs têtes jaunissantes sur les talus. Je descendis à la rivière. Je m’assis là, près de ce que nous appelions la cascade, un tas de pierres sur lesquelles l’eau sautillait en petites vagues rapides et où scintillaient les éclairs argentés des vairons.
Le drame de l‘alouette m’inspirait une fable où se mêlaient confusément la mort, l’illusion, la liberté et le chat carnassier. Je composai oralement, agençai des rimes et des pieds qui tenaient à peu près debout. Je fis deux strophes et demi absolument ingénues, du style ô Toi la prisonnière que le ciel bleu appelle, ne sais-tu pas que l’homme tend des pièges aux rebelles, et ainsi de suite jusqu’au chat, nécrophage honni. Pâle émule de Jean de la Fontaine, j’en tirai une espèce de morale condensée, une antimorale plus exactement, qui conseillait de se jeter corps et âme dans le premier reflet venu, fût-il mortel, plutôt que de garder le confort d’une chaude prison. De toutes façons, les chats étaient partout et finiraient par vous manger, mort ou vif.
Il pleuvait des allégories sur mon chagrin d’enfant.
Je rentrai aux dernières clartés, récitant mon œuvrette que je pensais achevée, certain de tenir enfin là un vrai poème, qui pourrait faire date. Il me fallait l’écrire sur mon cahier, parmi tant d’autres plumitives fausses couches. Je ne le fis jamais. Pendant ma rêverie aux champs, un autre drame bien plus conséquent s’était noué.
Tout comme l’alouette l'œuvrette tomba aux oubliettes.
Le silence des chrysanthèmes
Photo : © Jules FOUARGE, avec son aimable autorisation
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vendredi, 23 octobre 2009
1. L'alouette - Traquenard assassin -
Les laboureurs de ce monde charnière entre deux mondes commençaient tout de même, victimes d’occultes intérêts en amont, d’épouser de curieuses pratiques pour protéger leurs semailles.
Les premiers balbutiements de la chimie au verger prirent des allures de catastrophe. Pour elle, le passage était sans doute obligé. Elle faisait son apprentissage.
Tirant rapidement la leçon de ses erreurs de jeunesse, ladite chimie a par la suite appris à envahir le jardin en mieux se dissimulant, côté cour. Trop gourmande de son succès cependant, pas assez discrète à la fin, elle finit quand même par faire des rivières des tapis d’herbes bizarres et des abeilles des folles égarées, des orphelines sans ruche et s’entretuant.
C’était au printemps, tout le long du chemin d’école, quand la plante pointe le bout délicat de sa jeune vie à la surface du labour. Des nuées de corvidés de toutes sortes s’abattaient sur ce plateau servi comme à leur unique attention. Le paysan parcourait ses champs en frappant dans ses mains, en tirant des coups de fusil et en hurlant mille injures aux cinq cent diables. Il n’y fournissait pas et les pies, les freux, les geais et les corbeaux emportaient dans leur bec ses espoirs de pain blanc. Ses épouvantails aussi amusaient plus la gent ailée qu’elle ne l’effrayait, qui poussait l’insolence jusqu’à venir se reposer de sa ripaille sur les vieux chapeaux et les bras en guenilles.
Cela ne pouvait décemment pas durer. Une guerre sans merci s’engagea et les intellectuels de l’efficacité tendirent leurs bras secourables, tout chargés d’un poison au nom délicat, le corbeau dort, sans doute pour endormir les consciences et les peurs, plutôt que le corbeau lui-même. Les produits qui se proposent de faire fortune en distribuant la mort, s’affublent toujours d’un petit baptême en subtil euphémisme. Y eût-il eu inscrit sur les emballages de cet affreux toxique, le corbeau mort, ou l’oiseau mort, que le paysan n’y aurait pas adhéré, j’en suis certain.
Pour les rats, oui, on peut annoncer la couleur. La mort des rats n’effraie pas, elle rassure.
Sinon pour la vermine, le mot mort est un répulsif trop puissant pour qu’on l’affiche sur une étiquette. Il n’y a pas si longtemps, sur les étalages dégoûtants d’opulence d’un grand magasin, j’ai vu, conditionnés dans des pots, de succulents petits champignons qui poussent en novembre sur les talus moussus, à la faveur d’un clair rayon de sous-bois. On les appelle les trompettes de la mort, ou des morts, selon les régions, parce que leur forme subtile rappelle effectivement celle d’une trompette et qu’ils apparaissent, tout veloutés de noir, à la Toussaint.
Les cérébraux de la promotion marchande ne sont pas des abstraits, aussi savent-ils qu’avec un nom comme cela, un nom inquiétant de fureteurs de forêts, on fait fuir le chaland. Qu’à cela ne tienne. Inspirés par Skakespeare et les faits les contredisant, ils modifièrent les faits et rebaptisèrent plaisamment le champignon de nos forêts « trompettes des Maures ». Une belle tête enrubannée, une tête du désert, souriait de toutes ses dents sur l’étiquette.
Depuis le temps qu’il y a des hommes et qui disent que le ridicule ne tue pas, ceux-là au moins, s’ils n’en sont pas morts eux-mêmes, sont venus pour vérifier pleinement la précision de l’aphorisme.
Les mêmes habiles dissimulateurs proposèrent donc au paysan d’endormir les corbeaux. Qui dort dîne, c’est bien connu, et pendant qu’ils dormiraient, ces becs-là, ils n’engloutiraient pas les couvrailles naissantes.
Alors sur les champs que le soleil déclinant arrosait en oblique, des oiseaux par centaines, l’aile écartée, le ventre en l’air, le bec ouvert et poissé d’une sécrétion répugnante et verdâtre, contemplèrent un beau soir la procession des nuages de leurs yeux crevés. D’autres, arrivés plus tard sur les lieux de l’horrible traquenard ou moins intempérants, claudiquaient encore, tentaient de fuir l’incompréhensible enfer et se heurtaient aux branches des haies d’érables alentour, s’y écroulaient, le souffle court, la poitrine haletante, le regard halluciné.
Nous jetions nos sacs au fossé et courions sur les champs de cette bataille inégale et déloyale entre le pain et l’oiseau. Brancardiers, nous recueillions les blessés. La tuerie avait frappé sans discernement et il y avait là des mésanges, des rouges gorges, des chardonnerets, des merles, des alouettes et des pluviers argentés. Oraison humide et silencieuse, le vent ébouriffait les plumes de ces soldats sans arme, tombés au champ du semeur.
Enjambant les cadavres, nous moissonnions autant de petites créatures encore frémissantes que nos bras pouvaient en contenir et les portions jusques chez nous. Tout ce que nous pouvions trouver de disponible en cages, en caisses de bois et de carton était réquisitionné comme infirmeries de campagne.
Mais certains oiseaux ne tenaient déjà plus sur leurs pattes et leurs yeux se révulsaient. Ils tordaient leur cou et la tête penchée vers le haut tentaient d’un seul œil vacillant, déjà vitreux, une dernière fois, de voir leur jardin, leur patrie, le ciel. Ils mouraient là, ahuris de souffrance.
D’autres, plus assurés quoique titubants, semblaient cependant vouloir encore s’accrocher à la vie. Nous emplissions alors de grands verres de lait et les forcions à boire en leur écartant le bec sans ménagement. Administré à trop haute dose, le remède hélas se faisait souvent aussi pire que le mal et étouffait les plus faibles. Les quelques-uns qui parvenaient à vomir les graines ignobles retrouvaient peu à peu leur esprit d’oiseau et venaient se cogner contre le grillage, avides d’air pur. Nous tenions ceux-là pour sauvés du désastre. La nuit cependant tombait et le ciel était noir. Nous leur promettions alors de les relâcher, sous les premiers rayons du jour.
Au petit matin, nous courions voir nos pensionnaires. Il n’y avait plus là que de pitoyables cadavres. Nous baissions la tête, nous caressions un moment les corps durs et froids. Des larmes de je ne sais quoi, d’effroi devant la mort peut-être, venaient à ruisseler sur un jabot mordoré de rose ou de jaune. Nous enterrions les victimes dans le jardin, soigneusement alignés, ventres et becs vers les cieux, et leur fermions les yeux.
Ce après quoi seulement, j’insultais les assassins.
À suivre...
Photo : Aurélien AUDEVARD, avec son aimable autorisation
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mardi, 20 octobre 2009
Curriculum vitae
Entre mes primes et brèves velléités de sociologue et celles plus audacieuses de fonctionnaire, j’avais quelque temps usiné en usine.
Ce fut une bien douloureuse consternation de découvrir que les artisans de mes puérils idéaux de bonheur universel, de justice et de liberté pouvaient ressembler à ces gens vautrés dans la fange quotidienne et s’y complaisant, me traitant de voyou et de foutu anarchiste si j’osais apostropher un tant soit peu leur prolétarienne condition.
Je suis parti en courant, sans dire au-revoir, pour vérifier dans mes livres de cuisine si c’était bien d’eux dont j’avais entendu parler ou si je ne m’étais pas tout simplement trompé d’adresse.
Hélas, pas d’erreur, c’étaient bien ces apôtres qui devaient soulever le joug de nos aliénations. Considérant l’ampleur dramatique du quiproquo, j’ai refermé les livres. Des amis, des vrais, des mélancoliques, des généreux, des apaches, des érudits, des utopistes qui avaient marché jusques là pour retrouver eux aussi la saine odeur d’une tribu, qui avaient également refermé les livres de cuisine, sont venus. Nous nous sommes amusés un temps, en ne faisant rien pour être certains de ne pas nous fourvoyer encore dans quelque espoir chimérique.
Nous avons beaucoup bu puis chacun de son côté est parti fonder sa Rome.
Avant tout cela, je m’étais un peu promené quelque temps dans l’instruction publique. Je n’y avais reconnu ni mon instituteur ni mon professeur de français-latin, alors j’avais claqué la porte au nez d’un énorme apparatchik , sans dire au-revoir encore une fois, parce qu'il prétendait que j’arrivais toujours en retard.
Ce devait être un prophète, ou alors un fin psychologue.
Dégoûté des hommes au travail, je me suis longtemps reposé avant d’être pris d’une espèce de Rousseauisme aussi subit qu’intempestif. Voilà que je me fis bûcheron. Retour aux sources de mon enfance bien aimée, aux valeurs de la tendre nature boisée où batifolent sous la brise légère des clochettes sauvages et où chantent, guillerets, les petits oiseaux du printemps.
En fait d’oiseau, c’est moi qui ai vite déchanté. Des fauves tapis derrière des calculettes et des listings m’ont tellement affamé que je suis ressorti vivement du bois, plus loup que jamais.
Comme j’avais pris froid aux mains et comme j’avais tout de même beaucoup besogné, dans l’ombre et sous les brûlures du solstice, sous la pluie et dans le vent, dans la poussière des étés autant que dans les boues de l’hiver, c’est à ce moment-là que je suis allé faire un somme réparateur dans un faux vrai fauteuil d’inutilité publique.
Voilà bouclé le tour d’horizon de mon salariat. Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat errant. Je n’ai rien fait de bien utile mais, au moins, je le sais.
Ceux de ma famille disaient bien que je ne savais rien faire de mes dix doigts. Je m’inscris évidemment en faux contre ce jugement péremptoire. Mes doigts savent faire ruisseler des gammes, égrener des arpèges et chanter des accords de guitare. J’ai assez de talent pour en tirer un plaisir qui ne se dément jamais, mais pas assez pour être un artiste. De toutes façons, je ne finis jamais rien de ce que j’entreprends. Si je dois dire exactement en quoi j’ai socialement échoué ma vie, ma survie plutôt, je dirai que je n’ai su être ni musicien ni écrivain, en dépit d’une passion toujours aussi ardente pour ces deux langages de notre interprétation du monde et malgré des efforts répétés. Le succès du livre que j’ai publié il y a quelques années, je le dois plus à Brassens qu’à ma propre valeur. Si je ne m’étais pas fait l’exégète d’un poète de génie, personne ne m’aurait lu, ni même publié. Redonnet, tout le monde s’en fout. Il n’y a là rien de blessant ni rien d’extraordinaire et je n’en souffre pas avec trop de rigueur.
Quand les miens indexaient le handicap de mes doigts, ils voulaient simplement dire que je ne savais pas faire ce qu’ils prétendaient savoir faire. Après mûre réflexion, je me suis bien sûr aperçu qu’ils n’étaient pas mieux armés que moi. Quand la réalité sociale de cette jungle de fauves, d’imbéciles et de méchants est venue les agresser de plein fouet, la plupart se sont faits manger tout crus, sans même comprendre ce qui leur arrivait réellement.
Je ne savais pas jardiner, je ne savais pas biner, je ne savais pas réparer un vélo, enfoncer une pointe sans qu’elle ne se torde de douleur en tous sens, faire une étagère capable de supporter plus que le poids de la poussière, remettre des tuiles en place, remplacer une vitre, calculer la vitesse d’un train, certes, j’en conviens fort aisément. Mais il y a une foule de gens qui ne savent pas faire tout ça et qui tirent tout de même leur épingle de la grande mascarade. Il me manquait quelque chose, peut-être.
Quand les semelles de bois de mes galoches frappaient les pierres des chemins ou quand je vagabondais par les bois et les champs, les yeux sur les nuages en pluie, je pressentais bien que je n’étais là que pour un temps qui passait vite et que la suite ne ressemblerait pas au commencement.
J’avais peur. Je n’étais pas au paradis, j’étais chez moi. On est toujours chez soi quand on est tout petit, après on passe sa vie chez les autres. En exil de ses premiers concepts.
Ce pressentiment angoissé ne me repliait pas sur moi-même, bien au contraire. Je voulais ouvrir mes yeux sur d’autres paysages, dépasser les limites de mon univers. Je rêvais naïvement de vagabondages et de libertés sur les pays lointains que dessinaient les belles et lourdes cartes de l’école, en vert, en bleu, en bistre et en jaune. L’instituteur disait que là il faisait chaud, que là il faisait froid, que là il pleuvait sans cesse, que là-bas il neigeait tout le temps et que là, mystérieusement, il ne faisait rien, ni chaud, ni froid. C’était en vert sur la carte, juste à côté de la grande tache toute bleue, chez nous. Ça ne m’intéressait pas. Il suffisait de regarder par la fenêtre.
La baguette de noisetier faisait le tour du globe. A cet endroit précis, les hommes pêchaient et faisaient des bateaux, plus loin ils coupaient des forêts, encore plus haut ils élevaient des chevaux et des moutons, dans un coin, ils travaillaient sous la terre et faisaient fumer de grandes cheminées noires, dans l’autre ils restaient au soleil et faisaient pousser des vignes. Il décrivait aussi, toujours en les situant sur ses grandes cartes, des hommes en fourrure sur la glace ou alors presque tout nus dans une chaleur épouvantable.
La baguette frappait enfin sur une grande tache jaune, de l’autre côté d’une auréole bleu foncé, et l’instituteur disait que là, il n’y avait rien, que du sable.
Et la guerre, concluait-il, lugubre.
Le silence des chrysanthèmes - 2006 -
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samedi, 17 octobre 2009
Pologne, ma bonne amie
La prise de conscience qu’on a des réalités est rarement immédiate. Il faut souvent prendre un peu de recul, rassembler et comparer des éléments, faire se recouper des situations, pour pénétrer derrière les tissus qui nous entourent.
The dark side of the moon.
Après, on est content ou on a mal, ça dépend. En tout cas, on croit y voir plus clair.
Ainsi la question s’est-elle posée, à la longue, de savoir pourquoi des gens de là-bas, que j’aime et dont je pense être aimé, hésitent à venir en villégiature chez moi.
Dans l’immédiateté, une foule de raisons prosaïques viennent à l’esprit : La Pologne, c’est loin, les billets d’avion sont chers, l’autobus c’est vraiment trop pénible et en France, c’est la crise, les gens ont de moins en moins de moyens.
Tout ça est indéniable. Et puis chacun a sa vie, ses préoccupations et ses priorités… Un affectueux salut au passage en direction du frangin et de sa compagne venus cet été en bus…Plus de 75 heures aller/retour. Par motivation et manque de finances. L’avion, c’est un truc encore très sélectif.
Quand on se pose une question, il y a donc d’abord l’avalanche des bonnes raisons et après, inévitablement, apparaît la véritable clef, celle qui va plus loin, celle qui ouvre des portes qu’on voulait laisser fermées. Le fameux « mais ».
Mais si j’habitais en Sicile, dans les îles, sous les cieux embaumés de l’Espagne, aux Seychelles, au Canada (pardon François), en Tunisie, au Portugal et même à Zanzibar, ces bonnes raisons, pour une bonne part, ne fondraient-elles pas comme neige au soleil ?
Neige justement, vent froid, l’Est, la plaine, tout ça, ça rime en images avec Pologne. On hésite un peu….Et puis….
Qu’est-ce qu’il y a à voir là-bas, à part toi ?
Pauvre Pologne, je sais tes richesses intimes ! Mais comment les faire aimer ?
Comment déboulonner cet inconscient collectif qui pèse sur ton nom, qui date de très vieux, de tous tes hommes et femmes contraints à l’exil et qui fut, il y a trente ans à peine - 3 secondes à la vitesse historique - ravivé encore par le dictateur aux lunettes noires, l’état de guerre et les longues queues qui grelottaient devant les étalages vides et sur nos confortables écrans de télévision ?
Tenez, Renaud, le chanteur, le rebelle, celui qui était pourtant loin d’être le plus con et le plus méchant de la bande, ne chantait-il pas :
P'tite conne
Tu rêvais de Byzance
Mais c'était la Pologne
jusque dans tes silences...
Deux pôles contraires : Byzance et la Pologne. On ne peut guère être plus clair. Tout est dit.
Et cette abomination, si elle avait quelque maigre excuse dans les années 80, continue ses ravages dans des têtes qui se croient pourtant haut perchées alors qu'elle n'a plus aucun fondement.
Rayée de la carte pendant 123 ans, la Pologne est négativement inscrite dans la plupart des consciences, comme s’il lui fallait encore payer tous les tourments de son histoire.
Et vont bon train les clichés les plus niais. Quand ce n’est ni le froid, ni la neige, ni la plaine, ni le délabrement fantasmé, c’est l’Èglise.
Un ancien copain qui se croyait intelligent – il doit certainement le croire encore à moins qu’il ne le soit réellement devenu – m’écrivait lors de mon premier Noël en Pologne : Noël en Pologne, ça doit être quelque-chose !
Eh ben mon pote, Noël en Pologne, c’est beau comme la neige sous des constellations livides. Et aucune loi, aucun décret, aucune convenance, aucun code ne t’oblige à aller à la messe de minuit.
Je te dirais même plus : La Naissance ici passe beaucoup plus inaperçue, en flonflons luminaires, orgies, cadeaux, champagne, foies gras et autres singeries, que sous les cieux sacrés de ta laïcité.
La Pologne, c’est une plaine qui rêve sous des cieux capricieux et des hivers tenaces en houppelandes blanches. Ce sont de sombres forêts au front altier. Ce sont de grands oiseaux venus des antipodes. Ce sont de grands silences et des rivières et des lacs. Ce sont des arts, tels les chefs-d'oeuvre de Stasiuk. Ce sont surtout des hommes et des femmes longtemps déchirés, séparés, et qui se retrouvent enfin sous le même toit.
Et sous ce toit, l’étranger jamais n’est montré du doigt ni inculpé, comme sous les cieux sécuritaires de la sarkoparanoïa, d’être « d’ailleurs ».
Il est tout bonnement naturalisé ami.
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vendredi, 16 octobre 2009
Le prix Poitou-Charentes

Je serais bien faux-cul de bouder mon plaisir.
D’autant plus que je ne m'y attendais nullement.
J’ai donc découvert hier, en musardant sur Internet, que mon Zozo s’était glissé dans le peloton de tête de la course au prix Poitou-Charentes… Rusé, le Zozo, sous ses airs de bonhomme paresseux.
Reste le plus difficile cependant : Le sprint.
Et je ne sais pas s'il en a encore sous la pédale après les efforts consentis pour faire partie de l'échappée...
Allez, un dernier coup de reins, Zozo, et ma foi, si tu faillis là, eh bien tu auras failli avec bonheur.
Car tu es, en plus, en très bonne compagnie.
Te sachant fort maladroit, je suis tout de même un peu inquiet. Alors fais gaffe à ça :

09:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
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jeudi, 15 octobre 2009
L'automne assassiné
Dans sa récitation de rentrée, consciencieusement ponctuée, l’enfant avait pourtant célébré l’automne :
" Dlaczego na drzewach są rude liście?
To wiewórki pomalowały je ogonem puszystym."
Pourquoi y a t-il des feuilles rousses sur les arbres ?
Parce que les écureuils les ont peintes de leurs queues duveteuses …
Mais les vents quand ils sont fous n’entendent pas les enfants et poussent les artistes au creux des chemins d’infortune.
Comme ces vents-là.…
Ils arrivaient du sud-ouest, de la Méditerranée via les Carpates de Roumanie peut-être, rageurs et pressés, encore chauds cependant. Ils venaient du sud et l’arche noirâtre d'un ciel brouillon galopait tout droit vers les steppes de Russie.
Qu’ont-ils donc rencontré là-bas, ces vents, bien au-delà de Moscou, qui les ait effrayés au point qu'ils fassent prestement demi-tour et qu'ils reviennent alors dans un galop encore plus débridé, comme fuyant devant une épouvante ?
Demi-tour trop tardif, trop lent sans doute. Fatale hésitation. Les givres déjà s’étaient emparés de leur bagage liquide, l'avait solidifié, appesanti et glacé. Et avant de continuer plus au sud, vers les mers lointaines d’où ils étaient venus, pour fuir plus vite et plus certainement, sur la plaine polonaise ils se sont délestés de leur pénible surcharge.
Octobre enluminé s’est recroquevillé soudain sous ces averses de gel. Au beau milieu de la fête, au plus fort de leurs effets de robe, les arbres ont tremblé et se sont alourdis.
Un arbre, c’est fait pour supporter le poids de ses feuilles et le souffle du vent. Des feuilles, du vent et de la neige épaisse, c‘est bien trop lourd pour leur altière silhouette. Beaucoup se sont penchés alors, résistant encore, ils ont courbé la tête, vaincus par la morsure livide, puis ils ont plié le tronc dans une dernière tentative de survie, et enfin leurs grands moignons gelés ont effleuré le sol.
De guerre lasse, des arbres se sont couchés sur la blancheur du monde.
Je les ai entendus.
Et ce sont ces vents fous et cette neige d’automne, inconcevable en plaine et sous nos climats gaulois, me suis-je dit en rassemblant mes bûches, qui avaient pris dans leurs embuscades mortelles le conquérant ventru au sinistre bicorne…
Affligeante métonymie de nos livres d’histoire !
C’étaient des milliers de pauvres gars en haillons, le pied nu et la faim sur les dents, qui, comme mes arbres d’hier, s’étaient endormis, de guerre lasse aussi, sur l’étendue gelée d’un automne assassiné.
" Dlaczego na drzewach są rude liście?
To wiewórki pomalowały je ogonem puszystym."
Hier, c'était pourtant l'été...
12:16 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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lundi, 12 octobre 2009
Journal de Pologne - Quelques pages -
Samedi 28 février
C’est l’anniversaire de Jagoda. Neuf ans aujourd’hui ! Et comme elle aime à le dire, elle même :
- C’est pas souvent mon vrai anniversaire !
Car elle est née, en fait, un 29 février !
Donc, cadeau, bien sûr, et gros gâteau fait maison. C’est la fête. Et par association d’idée, sans doute, Noël….Jagoda me demande alors si c’est vrai que le Père-Noël a une robe rouge à cause de Coca Cola…Je dis que je crois bien que c’est vrai. Elle en a l’air déçue, attristée, alors elle réplique après un petit moment de réflexion :
- Oui, mais la barbe blanche, ça je crois bien que c’est polonais !
C’est là toute la difficulté des contes : comment, pour en goûter la magie, se les approprier, se sentir vraiment concerné ?
C’est pour cela que je dis que certainement, la barbe est polonaise…
Dimanche 1er mars
L’hiver n’a point l’intention de se retirer sans combattre. Il gèle très fort ce matin sous le bleu du ciel.
Mais il est vrai que le « mars » polonais n’est pas le « mars » des climats océaniques avec leur herbe qui reverdit et ce jaune qui revient partout, jaune des pissenlits le long des routes, jaune des premiers boutons d’or, jaune des forsythias et des jonquilles dans les jardins.
Et le premier vol d’une première hirondelle…
Ici, mars est un mois rude, un mois d’hiver à part entière. Rien ne transpire encore de la végétation. Pas un soupçon. Le sommeil se prolonge sous la morsure continentale.
Alors, ce sera une journée calme à la maison. Un dimanche serein, avec le seul mais immense plaisir de ne pas faire grand chose. Ègrener quelques accords de guitare, feuilleter des livres, goûter au plaisir d’être.
Simplement.
Lundi 2 mars
Ça se confirme et ça s’obstine dans la démesure : Moins 12 ce matin. La neige rescapée est une croûte et le dégel qui ruisselait en fin de semaine dernière s’est figé, brisé dans son élan.
Le 2 mars, je pense toujours à la loi de décentralisation de 1982, dont on nous rebattait les oreilles dans la Collectivité où je travaillais en France et qu’il fallait « visée » à chaque petite note, petit compte rendu, petit arrêté, petite délibération, ne serait-ce que pour acheter des crayons…J’exagère, mais bon…À peine.
Une loi de la gauche triomphante, une loi d’envergure, comme l’abolition de la peine de mort, l’éclatement des monopoles radiophoniques, la réduction du temps de travail, la retraite à 60 ans et la cinquième semaine de congés. Autant de choses qui nous paraissent aujourd’hui couler de source et qui, pourtant, ont été d’un long et difficile accouchement. La vieille droite, par la suite, avide de s’emparer de ces pouvoirs régionaux nés du 2 mars et qu’elle n’aurait jamais osé, pourtant, mettre en place.
La droite restera toujours la droite : des résidus de jacobins sans âme, avec des schémas dans la tête plus vieux que le monde est vieux.
D. me dit que ces lois de décentralisation ont même fortement inspiré la réforme administrative en Pologne après la chute du mur.
On peut alors dire beaucoup de choses et de mal sur le renard politique que fut Mitterand, sans grand risque de sombrer dans la calomnie partisane. Mais on ne peut pas occulter qu’il fut aussi, dans les premières années de son élection, l’inspirateur de profonds changements.
Je publie un texte sur la crise dite financière que je résume à ceci : … « À force, les banques, comme elles ont acheté de plus en plus de sous, elles n’ont plus eu de vrais sous pour acheter des vrais sous, alors elles ont acheté des sous qui n’existaient pas avec des sous qu’elles n’avaient pas…
… c’est ça, la crise financière. Des trucs qui sont en train de crever pour n’avoir jamais existé.
Comme un gars qui n'aurait jamais mis les pieds sur terre et qui se mettrait en tête de vouloir y revenir ! »
Le monde est vraiment trop con et trop grotesque. Mais c’est encore un poncif…Même en 2009.
Et c'est usant de le savoir.
16:01 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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