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28.02.2014

Ecriture et littérature

littérature, écritureEn fait, nous avons certainement plus besoin de la littérature qu’elle n’a besoin de nous. Ceci dit dans l’abstraction, si on lui prête une identité autonome dans l’humaine civilisation, si on la considère comme une vertu de notre patrimoine. Elle a ses étoiles qui brillent au firmament, elle a ses lettres de noblesse, elle a son royaume.
Chaque écrivain, avec l’esthétisme qui est le sien, avec son positionnement particulier au monde, avec son histoire individuelle, la nourrit régulièrement de ses écrits. Certes. Mais ce n’est pas pour l’enrichir qu’il agit ainsi, ce n’est pas pour « porter le maillon de sa chaîne éternelle », mais bien pour qu’elle daigne lui ouvrir ses portes et qu’elle veuille bien le compter bientôt parmi les siens.
C’est pourquoi un écrivain - au risque de se déconsidérer lui-même - ne peut pas être modeste, sinon de sycophante façon ; en mièvre faux-cul. Car lorsqu'on en vient à se déconsidérer dans une activité cérébrale ou artistique, à moins d’être un maso – car la déconsidération de soi est aussi souffrance - on passe à autre chose. On va vers quelque chose qui serait peut-être mieux à sa portée.
En essayant de ne pas descendre trop bas toutefois.

A la veille de publier un nouveau livre, ces considérations m’embarrassent ; Quel est le plaisant objectif poursuivi ? Quelle motivation ? Être lu. Tout écrivain, s’il n’est pas le grand Montaigne qui assurait dans son introduction aux Essais n’écrire que pour lui-même, écrit pour ça. Comment pourrait-on dès lors faire montre de modestie quand on s’est persuadé d’avoir quelque chose à offrir qui vaille la peine d’être offert ?
A-t-on déjà vu un écrivain qui clamait que son livre était insipide et n’apporterait rien à ses lecteurs, qu’il ne valait même pas la peine qu’on perde un temps précieux à le lire ? Quand je dis « ne rien apporter à ses lecteurs », je parle de plaisir de lire une écriture censée avoir été  soignée, une fiction – si tant est qu’une fiction existe - bien ficelée, et non pas ouvrir l’esprit des lecteurs vers des horizons nouveaux, les éduquer, leur montrer la bonne route ou je ne sais encore quelle autre indigeste et malsaine billevesée.

A la veille de publier un nouveau livre, ces considérations m’embarrassent donc. Pourquoi suis-je tellement content ?
J’ai un poulailler à construire, des livres à lire, une clôture à faire, du bois à fendre, un voyage à entreprendre et, en plus, ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ukrainienne, la déstabilisation téléguidée par l’OTAN et ses petits valets de pied tels Hollande, ne cesse de me révolter et de m’inquiéter...
Alors ?
Serais-je vaniteux au point de considérer que faire plaisir à d’éventuels lecteurs, est ma plus grande satisfaction ? Que je suis bon ? Je n’ai pourtant rien ni de l’altruiste forcené, ni du philanthrope, ni du bon Samaritain. Je n’ai pas mauvais cœur, je ne suis pas un mauvais bougre, certes, même si j’ai mauvais caractère, mais de là à n’être préoccupé que du plaisir de l’autre, il y a un monde.
La réponse est donc sans doute à l’intérieur. Plus loin en moi. Beaucoup plus profonde et moins accessible que toutes ces considérations.
Décortiquer son plaisir, c’est déjà l’entacher de déplaisir, n’est-ce pas ? Le fait est donc acquis : j’ai certainement plus besoin de la littérature qu’elle n’a besoin de moi.
Dès lors, ce sont mes futurs lecteurs qui sont bons. Et non mézigue.

Mais s’il est vrai, comme le note Stéphane Beau dans la préface ouvrant Le Diable et le berger, que « […] la pointe de sa plume [la mienne] a incontestablement été taillée aux siècles passés…» pourquoi ne trouvé-je pas dans mon encrier les mots qui colleraient à mon temps ?
Là, j’ai une réponse dont je suis certain : parce que je n’y colle pas du tout, à ce temps. Parce que je n’y ai jamais collé. Ni de loin, ni de près.
Et, stricto sensu, il n’y a là-dessous pas l’ombre d’une quelconque et sournoise vantardise, mais, bien au contraire, constat d’une incompatibilité d’humeur qui ne fut pas toujours confortable à vivre...

Agréable week-end à tous !

11:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.02.2014

A paraître en mars : Le Diable et le berger

littérature,écritureC’est donc une excellente nouvelle pour mézigue, que j’espère évidemment transformer en bonne nouvelle pour tout le monde : en mars et à l’enseigne des Editions du Petit Véhicule - aux destinées desquelles préside Luc Vidal -, paraîtra Le Diable et le berger, version littéraire et dramatique de la vie de Guste Bertin, que les lecteurs de Zozo, chômeur éperdu ont déjà rencontré, en tant qu’assassin du paisible Zozo.

Mais  cette fois-ci, comme le dit le préfacier qui n’est autre que mon ami Stéphane Beau : […] ce nouveau roman qui, bien qu’il reprenne, pour toile de fond, le même petit village perdu quelque part dans le Poitou, au cœur des années soixante, n’a plus grand chose de commun avec la farce. Au contraire, avec ce nouvel opus Bertrand Redonnet nous plonge dans une véritable tragédie, presque au sens Grec du terme, avec une histoire qui se déroule, inexorablement, qui file droit vers la chute, sans temps morts, en entraînant tout sur son passage, hommes, femmes, passions, rêves et espoirs.

Publiquement, je remercie ici Stéphane, chargé de la mise en pages du livre, pour le travail éditorial que depuis des semaines nous faisons ensemble.
Longtemps, bien longtemps même, que je n’avais travaillé dans ces fraternelles conditions et ça met du baume au cœur.
Les Editions du Petit Véhicule sont une petite structure qui fonctionne aussi avec la contribution active de l’auteur.
Je me chargerai donc, avec mes faibles moyens, d’une partie de la promotion et distribution.
Mais, je vous en dirai plus le moment venu.

 Illustration : projet de couverture
Crédit photographique : Jacek Piasecki  (Lublin)

08:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.02.2014

Ecrire ou être écrit

P1010031.JPGMettant aujourd'hui la dernière main à un texte qui me tient particulièrement à cœur, je  me suis soudain posé bêtement la question : dans quelle mesure l’écrivain n’est-il pas écrit autant qu’il n'écrit ?
Question sans doute emberlificotée et qui se mord la queue… Une sensation fugace, en tout cas.
Car au début, quand je me suis mis à cette rédaction - il y a peut-être un mois - je ne savais pas du tout  où j’allais. J’étais parti d’un lieu que j’aime beaucoup et les associations d’idées, les retours en arrière, des hommes et quelques anecdotes sont venues, tout ça sorti d'une source presque impromptue.
Ces anecdotes, je les avais oubliées. Elles doivent remonter à une trentaine d’années, en France. Elles sont revenues à la surface parce que des mots, un rythme, une évocation,  les ont rappelées à la vie.
On peut s’étonner alors des libertés que prend l’écriture par rapport à l’écrivain lui-même. Comme si des personnages, des paysages, des lieux enfouis dans la mémoire lui tenaient la main.
Et l’imaginaire fait le reste. Ce qu’on appelle aussi Le traitement littéraire.
Mais ceux qui pensent que l’imaginaire ne se nourrit que d’imaginaire ne s’imaginent pas grand-chose. Imaginent-ils un potier sculptant son amphore avec ses seules mains, sans terre et sans eau ? Une amphore virtuelle peut-être, simulée par gestes. L’écriture est sûrement faite de ces résurgences, souvent insignifiantes, et qui constituent le fonds invisible à l’œil nu de l’inspiration de celui qui tient la plume.
J’ai rédigé ce texte devant la fenêtre où j’ai l’habitude de travailler, avec un vieux verger à deux pas, de la neige, quelques oiseaux frigorifiés sautillant d’une brindille gelée à une autre, et, un peu plus loin, au bord de la route luisante de glace, la petite maison de bois, désormais vide et muette, de ma voisine.
Là même où j’ai écrit le Théâtre des choses et Géographiques. La constance des lieux et des décors quand je lève la tête donne - tout du moins l’espéré-je - la diversité des résurgences et de ce que peut en faire le goût d’écrire.

14:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.02.2014

L'Histoire et ma littérature

littérature, écriture« Ça n’est agréable ni à écrire ni à penser mais je ne suis pas de ceux qui bêlent à tout vent que l’Europe est à jamais sauvée des cataclysmes guerriers. Parce que derrière les poteaux que cette Europe plante pour marquer sa souveraineté, aussi loin qu’elle puisse étendre ses ailes, il y aura toujours un pays qui ne reconnaîtra pas ces poteaux comme plantés au bon endroit ou, derrière eux, une nation qui s’en sentira bafouée. De plus, à l’intérieur même de son enceinte, et ce d’autant plus sûrement qu’elle ne cesse de s’élargir, longtemps des nations seront agitées par leur sentiment équivoque d’une adhésion forcée à une histoire usurpée, sentiment tellement nébuleux qu’il faudra bientôt le taxer, pour être de son temps, de barbare. Peut-être alors les générations d’un futur plus ou moins lointain aboutiront-elles à l’effacement de ce sentiment occulte : lorsque la dissolution liquide des pays dans un même bocal sera devenue plus compacte et plus solide.
Mais les hommes aiment lire le chemin dallé par leurs ancêtres pour arriver jusqu’à eux. Les hommes aiment réveiller les fantômes de leur généalogie qui murmurent sans cesse au plus profond de leur identité. Les hommes déracinés laisseront alors un vide, un trou béant, une incompréhension à leurs enfants des siècles futurs, soucieux de savoir leurs premiers Edens. Et tant qu’il y aura ce manque de traçabilité de l‘histoire individuelle, subsistera ce sentiment d’appartenir à de lointains vaincus, la nation exterminée par le pays.
Prévoir que cette Europe est pour l’éternité à l’abri des guerres et des combats, c’est en outre juger que nous serions des hommes bien meilleurs, bien plus accomplis, bien plus intelligents, bien plus humanistes et bien plus généreux que tous ceux qui nous ont précédés.
Et ça, c’est d’une incommensurable vanité partout démentie par les réalités. »

J’eusse aimé que ce passage tiré de Polska B dzisiaj et écrit en 2009 restât dans le domaine de la littérature.
Mais, quelle que soit la solution que trouveront désormais les diplomates de Kiev et de Bruxelles - chevaux de Troie respectifs de Moscou et de Washington - cet extrait est, et je le regrette douloureusement, hélas vérifié par la centaine d’hommes qui ont versé leur sang sur les trottoirs de Kiev.
Aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas, écrivait le poète.
Bien vainement et c’est à désespérer des hommes.

Illustration : un insurgé à Kiev

11:10 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.02.2014

Ukraine : questions aux politiques occidentaux

1596459151.jpgOn pouvait lire ce matin dans la presse et sur divers sites d'informations :

"Il faut rétablir le dialogue politique entre opposition et pouvoir", a déclaré Laurent Fabius, en présence du secrétaire d'Etat américain John Kerry. "Chacun doit se mobiliser pacifiquement pour revenir au dialogue", a-t-il ajouté.
Mais dites-moi : que vient faire ici l'Américain ? Quels oignons vient-il faire frire dans l'arrière-cuisine ? Personne ne songe à poser la question... Pourquoi ? Parce que ça coule de source informelle ?
Transposez cependant la situation au Mexique ou n'importe où ailleurs, mais que ce soit aux portes des États-Unis, et imaginez alors Fabius faisant une déclaration passe-partout comme celle-là et qu'on nous précise : "en présence de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères."
Vous imaginez qu'il se passerait quoi ?

08:16 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture, politique, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.02.2014

Ukraine : l'échiquier dangereux

politique, littérature, écriture, Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’Ukraine, déclarait cette nuit  sur une radio française : Ce soir, ce n’est pas la révolution, c’est la contre-révolution.
Les troupes antiémeutes ont en effet donné l'assaut. Plus de 25 morts. Kiev plonge dans le sang et le chaos.
On accuse ouvertement Moscou d’être à l’origine de cette contre-offensive gouvernementale. Certes, les forces antiémeutes ukrainiennes n’avaient ni l'expérience, ni les moyens d’un tel déploiement de stratégie et de brutalité. Sans quoi Kiev ne serait pas occupé et bloqué depuis 3 mois…
Ça tombe sous le sens.
Mais, jamais, dans la bouche d’aucun journaliste, d’aucun spécialiste, d’aucun témoin, d’aucun commentateur, d'aucun irresponsable politique (dont le belliqueux Hollande et sa porte-bonne-parole) n’est dévoilée la présence d'autres protagonistes venus de l'extérieur, sur ce qu’il convient, hélas, mille fois hélas, d’appeler
désormais le champ de bataille ukrainien.
Les forces ukrainiennes n’avaient pas les moyens de conduire la contre-offensive. Je le répète. Mais les manifestants avaient-ils les moyens, même par milliers qu’ils sont, d’opposer une telle résistance à un régime aussi fort depuis un trimestre maintenant et de bloquer le cœur de la capitale tout comme une partie du pays ?
Les morts de part et d’autre ont, pour beaucoup, été tués par balles. Si on sait, bien évidemment, qui arme les troupes d’assaut pourquoi ne dit-on pas un mot, pas un seul,  sur l’origine de l’armement des opposants ?
"Ils ne sont pas armés", dit la presse occidentale. Des journalistes ont pourtant été tués par balles, notamment un journaliste russophone. Et pas par les troupes d'assaut...

Le véritable affrontement a donc un autre nom géopolitique et les deux armées en présence à Kiev ont pour chef d’Etat major respectif une identité autre que celle qu'on nous annonce.
Leur aide de camp : L’Europe pour l’un, Viktor Ianoukovitch pour l’autre…
Le seul commentaire politique intelligent, réaliste, me semble venir aujourd'hui de Donald Tusk, premier ministre polonais, qui sait de quoi il parle, les nationalistes ukrainiens ayant établi une carte de leur pays, valable en cas de victoire de leur camp, qui annexerait purement et simplement trois powiats (départements) polonais : «Varsovie dit sa crainte de voir éclater une guerre civile dans ce pays divisé entre les régions de l'est et du sud russophones et celles de l'ouest nationaliste.»
Tel est également mon sentiment. C’est cette division historique, géopolitique, culturelle, inaccessible à un européen de l’ouest, qu’utilisent ceux qui tirent les véritables ficelles de l’insurrection, dont les buts avoués seraient pourtant légitimes s'ils étaient déterminants : un retour à la constitution de 2004.

Si telle est réellement la distribution des cartes, le continent européen est, une nouvelle fois, au bord du gouffre, les belligérants venant de faire franchir le Rubicon à leurs troupes.
En souhaitant encore une fois  et de tout mon être me lourdement tromper.
En attendant, Kiev brûle… Comme a brûlé Damas. Sur le même schéma d’une identification fallacieuse des véritables forces en présence et des véritables enjeux à plus ou moins long terme.

13:56 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : politique, littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.02.2014

La peur et la joie

P9180021.JPGEn marchant longtemps, longtemps vers l’est, on arrive inéluctablement à l’ouest. Pourtant, on commence son périple avec le soleil droit dans les yeux et on le finit immanquablement avec le soleil toujours droit dans les yeux.
Alors à l’ouest de quoi, sinon de son point de départ ?
Les deux notions ne s’annulent en effet que par rapport à lui.
Même chose pour le nord et le sud, le point de départ toujours comme unique et seul critère. Sans lui, il n’y a pas de situation qui puisse être nommée.  Sans lui, on est à la fois partout et nulle part.
Ce point de repère évite ainsi que l’on s’égare dans la folie ou, bien pire, qu’on emprunte aux autres une définition pour dire sa propre situation. Dis-moi où tu en es et je comprendrai où j’en suis. Langage commun aux hommes qui ont perdu la vertu de se savoir eux-mêmes.
D’est en ouest, du sud au nord, l’unique propriété du périple, l’unique moyen en même temps que l’unique  fin,  c’est donc soi-même. Car il en va ainsi de la naissance et de la mort.
Parti du point zéro, du hasard d’une fécondation, en marchant le plus longtemps possible dans la même direction, on en revient inéluctablement au point zéro. Du point néant au point néant.
On appelle ça la vie si on marche en biologiste. Le voyage si on marche en poète.
Hélas, ce n’est pas si simple ! La façon que nous avons de nommer les choses essentielles dénotent sans ambages la façon avec laquelle nous les appréhendons et c’est ainsi qu’en filigrane ceux qui prétendent être nos maîtres nomment plutôt cela le voyage biologique. Jamais ils n’usent de l’expression, certes ; elle est cependant partout dans leur conception de notre parcours.
Car pour gouverner les hommes – depuis le temps qu’ils ont fait la preuve qu’ils ne savaient pas marcher de leur propre chef - il faut toujours ménager la chèvre et le chou. Il faut dès lors leur bien faire comprendre qu’exister est un hasard fabuleux mais, surtout, que cette existence n’est in fine que la promenade d’un amas de cellules qui demandent à ce qu’on mange, qu’on boive,
qu’on dorme, qu’on se reproduise éventuellement.
Et tout ça, bien sûr, se négocie. Au prix fort. La biologie l’emporte sur la poésie. Toujours. Le piège est ainsi refermé sur les hommes : ils n’auront vécu que dans la pensée de leur fragilité.  Dans leur marche vers l’est, ils n’auront vu que des soleils couchants.
Celui qui sait parler au grand mouvement circulaire des choses, qui ne confond pas l’orient et l’occident mais qui change leur nom seulement quand le moment en est venu, celui-là a une chance de marcher en joyeux.
Ce joyeux-là a peur et de cette peur sans cesse ré-alimente sa joie. Tant qu'il en vient à s’imaginer parfois que si les hommes vivaient sur un disque plutôt que sur une boule, ils seraient éternels.

Tout cela, me direz-vous, sérieux et profonds, peut-être même légèrement goguenards, est d'une simplicité déconcertante, mon pauvre monsieur !
Hé bien justement : ce qui me désole profondément, depuis le début, c'est bien la pleine conscience de cette simplicité que les hommes s'évertuent
à compliquer par mille et mille arguties, par des millions et des millions de facéties, toutes plus oiseuses les unes que les autres.
Comme si l'orgueil de leur destin ne pouvait se satisfaire de la modestie d'un raisonnement.

11:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.02.2014

A bian

littérature,écritureCe point posé sur le grand mouvement circulaire du monde et des choses, quelques semaines seulement avant le passage de l'autre côté de l’équinoxe, m’évoque toujours peu ou prou, avec un décalage de quelques mois cependant, les marais poitevins d’où je suis venu.
Car c’est bien au cœur de l’hiver que Lacus duorum corvorum liquéfiait ses paysages. Des brouillards sommeillaient au dessus de l'eau, les frênes têtards alignaient leur élégance rustique dans ce miroir impromptu, les vanneaux huppés et les mouettes du large s'y donnaient de criards rendez-vous.
Le marais est à bian, disait le paysan, doctement. Comme toujours. En fait, je n’ai jamais trop su ce que signifiait ce à bian. A blanc, ça c’est certain, car c’est bien ainsi qu’est dit le blanc en patois poitevin. Une vache bianche. Une robe bianche. Le marais est blanc, alors, pour dire qu’il est recouvert d’eau et que le ciel livide des mortes saisons s’y reflète ? Un parler uniquement figuratif ?
Hum... Ce serait  beau. Mais le paysan n'aime pas trop le figuratif. Il préfère nettement quand les choses ne l'abusent pas de leurs reflets.
Ou alors, le marais est exsangue, a été saigné à blanc, par allusion à une vieille expression du XVIe, «mettre au blanc», pour dire ruiner. Mais en quoi l’eau étalée sur son dos aurait-elle ruiné le marais ? Peut-être parce qu'il est une terre gagnée sur le vieil océan, une terre conquise par l’eau canalisée, domptée dans les conches et les fossés et que, tout à coup, cet océan reprendrait sa revanche et ses vieux droits, ruinant du même coup le travail des siècles et des hommes. Tiré par les cheveux ? Oui, un peu sans doute. En tout cas, le maraîchin avait sans doute d’ataviques raisons, des raisons de langage, des raisons de mots lustrés par la mémoire du monde, pour dire que les marais étaient à bian.

Les termes alors s’entrechoquent d’une longitude à l’autre. Ici, c’est précisément lorsque le blanc par excellence, celui de la neige, prend congé, que les paysages sont à bian. Sur les rives de ces lacs éphémères, j’imagine, amusé, qu’un maraîchin dise à un autochtone que les paysages sont à bian. Et que ces deux-là ne se comprennent que par le sens premier de leur musique respective…
Car sous ce bleu miroitant des équinoxes continentaux, sous cette nappe d’eau comme un point final écrit au bout de la morte saison,
ce ne sont pas les paysages qui sont à bian. C’est l’hiver qui n’est plus blanc. Ruiné. Exsangue. Privé de son essentiel.
L'hiver blanc est à bian.
Comme quoi, on doit toujours retourner sept fois la langue dans son histoire avant de lui faire prendre le large. Avant de lui donner délégation à dire le monde.

13:57 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.02.2014

De la chasse

littérature

C’est vrai, je le concède à la pensée intellectuelle dominante et de bon goût : ils ont parfois l’air effrayants avec leur tenue de camouflage de guerrier à la ramasse, tenue qui ne camoufle d'ailleurs rien du tout de leur âme grossière, avec aussi leur casquette à la noix, leur face rubiconde, congestionnée par une chère trop riche et trop arrosée, leur fusil flambant neufs et leurs affreux clébards. Je le concède d’autant plus volontiers que je n’ai jamais chassé de ma vie.
Gamin cependant, j’ai piégé et j’ai vraiment aimé ça. Quand l’hiver océanique consentait enfin à offrir quelque velléité hivernale, avec un peu de gel suspendu aux buissons et une fine couche de neige sur les champs, que les grives erratiques et les merles noirs venaient alors picorer des restes de fruits blets sous les pommiers des jardins, j’aimais tendre mes pièges et capturer des oiseaux. Ma mère les faisait rôtir au souper, avec quelques pommes de terre parfumées au beurre. Un régal, d’autant qu’il m’en souvienne ! Mais plus encore qu’un plaisir gustatif, une espèce de satisfaction atavique du trappeur se nourrissant des fruits de sa chasse. Le sentiment préhistorique d’un cueilleur avant sa révolution néolithique, sans doute. Une sorte d’aventure dans un monde où elle n’était, déjà, plus guère de mise.

On m’opposera - en pure perte car je me le suis souvent opposé moi-même - que le fait de tuer des oiseaux est profondément déplorable. C’est un peu drôle, ça ! Car voilà un procès qu’on ne fera jamais, du moins que je n’ai jamais vu faire, au «taquineur de goujons», comme si le fait que la proie évolue dans un autre élément que le nôtre, l’eau, dispensait les cœurs purs, les pleurnicheurs à la gomme, de la moindre culpabilité. Tuer un lapin ou un faisan, c’est barbare, planté un hameçon dans la gorge profonde d’un brochet en lui arrachant les branchies au passage, non. Mais peut-être est-ce tout simplement le choix des armes : le fusil, la poudre, la cartouche, le plomb, la balle, la détonation, évoquent la guerre ou le crime, alors qu’on n’a certes jamais vu un assassin prendre sa victime avec un hameçon, ni les hommes s’entre-tuer gaillardement sur les champs de bataille à coups de cannes à pêche et à grand renfort de moulinets.
Je ne cherche point à trouver des arguments à la chasse. En quoi une activité ancestrale, primaire, fondamentale, au départ, du clan humain, et plus récemment, un des acquis les plus populaires de 89, aurait-elle besoin de mes arguties ? Et puis, je fus un temps forestier de mon état et je pratiquais dans des parcelles boisées de plusieurs hectares des coupes franches, étroites, pour, entre autres, faciliter le passage des chasseurs. J’ai alors vu le garde-forestier venir la veille d’une journée de chasse organisée - journée que le propriétaire des lieux faisait payer fort cher - poser des poules faisanes et des coqs, ça et là, le long de mes allées, en les endormant, la tête sous une aile et en les faisant un moment tournoyer. Pour être sûr que les oiseaux seraient encore dans les parages le lendemain matin et que ces corniauds de chasseurs en auraient pour leur argent et leurs coups de fusil.
Mais ce n’est pas là, la chasse que je comprends. Ce n’est là qu’une dépravation de la chasse par le profit, l’argent, l’appât du gain, la destruction du vécu en représentation de vécu, comme dans tous les autres domaines. Comme, par exemple, en Camargue, quand les gardiens à cheval, bien chapeautés et tout vêtus de jean et de cuir, rassemblent  un troupeau de bovillons, non pas parce qu’ils ont besoin de rassembler un troupeau de bovillons, mais pour que le touriste vive une carte postale.
Ce que je cherche, donc, c’est à contredire l’esprit systématique du contre, sans qu'aucune réflexion critique en amont ne soit opérée, dans l’ignorance souvent complète du sujet auquel on s’oppose, comme ça, simplement, pour hurler avec les loups de la bonne meute idélogique, écologistes prétendus, raffinés de salon et des arts et des lettres, gôgauche melliflue, couperosée, robespierriste et tutti quanti.

Au nord de la Pologne, à une centaine de kilomètres de chez moi, se déroule la dernière et véritable grande forêt de toute la plaine européenne. Je l'ai déjà dit. Un temple de la mémoire naturelle, un témoin archéologique quasiment en l’état, de ce que fut jadis le continent. J’y vais parfois. Je fus exceptionnellement admis dans ce qu’on appelle la réserve biologique intégrale.
Cette forêt me hante par sa majesté primitive, son ombre intacte sillonnée par les loups, les bisons et autres grands animaux, la splendeur de son absence humaine. Et je me suis demandé : pourquoi cette forêt-ci, à cheval sur deux pays, plutôt qu’une autre, a-t-elle été sauvée du désastre de la hache et de la charrue ? La réponse est claire, elle m'a été donnée par les gens de la forêt eux-mêmes  : cette forêt a été épargnée tout au long des siècles parce qu’elle était le terrain de prédilection des tsars de toutes les Russies pour leurs chasses. Interdiction absolue y était faite d’en polluer la moindre harmonie.
Une forêt sauvegardée pour le privilège des grands au détriment du pauvre peuple, me direz-vous, dans un premier réflexe d’homme ou de femme qu’anime un grand et légitime souci de justice sociale. Procès d’intention, dirais-je alors. Si la planète recèle encore ça et là de semblables bijoux posés sur leur écrin primitif, ce n’est certes pas, historiquement, au peuple (qui ne fut guère plus bon que ses seigneurs) qu’elle le doit, mais bien à la hiérarchisation honnie de la propriété non moins honnie. On peut en penser ce que l’on veut, on ne peut en revanche, au risque de sombrer dans un révisionnisme bêtifiant de communiste à la traine, nier l’origine de la sauvegarde des grandes forêts de ce monde. Sans la chasse seigneuriale, la forêt de Białowieza aurait, comme toutes les autres en Europe, subit le démantèlement que l’on sait.
Alors, messieurs et mesdames les puristes, un peu de gratitude pour ces pauvres bougres, quelque peu misérables dans leur choix, il est vrai, mais qui ne commettent somme toute que le crime de vouloir refaire, dans un monde où tout est avili, déformé et où toute activité humaine a été vidée de son sens, les gestes d'une longue histoire.
Et j’en reviens à cet acquis de 89 auquel je faisais allusion tout à l’heure, et j’en reviens, du même coup, aux Paysans de Balzac. La grosse contradiction entre propriété seigneuriale d’antan et propriété passée aux mains du peuple par voie d’expropriation et d’émissions anarchiques d'assignats, y est magistralement mise en scène. Les grands espaces forestiers bradés aux gens du peuple, se voient soudain la proie des haches et du massacre sans discernement, et bientôt, de l’immense forêt, ne reste plus que des lambeaux éparpillés sur un désert.

Mon propos est donc historique, pas de valeur. Ce n'est pas un propos socialiste.
Mon propos est libre et ne cherche pas à plaire aux idéologues de tous bords, à la bonne conscience, et, quitte à me faire l’avocat d'un diable, je dis donc que sans la chasse, moyen de survie d'abord, puis noble tradition, dès le Haut Moyen-
Âge, la planète n’aurait plus compter que des bosquets cacochymes pour abriter une faune et une flore, que les ennemis de la chasse, justement, veulent aujourd’hui tant protégées !
Contradiction sublime ! Il nous faut vivre, nous n’avons pas le choix, avec ces contradictions qui ne vont pas toujours dans le bon sens du bon sens.
Encore faudrait-il savoir réellement où veut nous conduire le bon sens. Il arrive qu'il échoue dans les impasses de la contre-vérité. Par commodité. Pour le confort d'un monde aux couleurs bien tranchées.

12:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.02.2014

L'écriture de l'impossible conjugaison

925620914_2.jpgJe l’ai plusieurs fois écrit sur ce blog au mille textes (mais comment ne pas écrire plusieurs fois une même chose en mille textes décousus ?) : on n’écrit sa souffrance ou sa joie qu’une fois seulement qu’on a maitrisé et vaincu la première et une fois seulement qu’on a perdu la seconde.
Pour la souffrance, on n’écrit son mal du monde que lorsqu’on s’est plus ou moins réconcilié avec lui. Je ne dis pas lorsqu’on lui a fait allégeance, ce serait une idiotie, je dis lorsque la force contraignante de sa présence et de notre présence en lui devient secondaire. Pas absente, mais reléguée dans un second rôle.
Car, à mon sens, quand elle n’est pas l’étoile sans mouvement et sans lueur d’un imbécile heureux, l’écriture est une étoile filante sur le ciel du nous qui est en nous. Une étoile qui traverse un cosmos et l’étoile filante, si je ne m'abuse, n’est belle qu’après coup. Le dixième de seconde où elle déchire les ténèbres bleutées, aucun cerveau n’est capable d’y associer la beauté. Absolument aucun. Même celui d’un attentif allongé sur une chaise longue dans l’unique intention de voir filer des étoiles.
Dans le second dixième de seconde, oui.  T’as vu ? dit l’enfant émerveillé. Il ne dira jamais : tu vois ? Parce qu’il sait conjuguer les verbes avec son lui et il sent bien que la réalité de l’étoile filante n’existe que dans un souvenir- émotion.
L'écrivain ne veut pas savoir faire ça. Il dit : tu vois ? Et il parle de la lueur longtemps après l'étoile.

La fiction ne devrait dès lors jamais employer le moindre verbe au présent, même pour réactualiser un présent passé. C’est un leurre, le présent dans un texte à l’imparfait. C’est un présent imparfait, dans tous les sens du terme ; de la technique de récit, une astuce pour que le lecteur change soudain de chaise et ait l’illusion de voir une deuxième fois l’étoile filante qui traversa, jadis, bien avant ces lignes, le ciel de l’auteur. 
Ça rend vivant, à ce qu’on dit… Comment ça, rendre vivant ? Un texte est une chose morte ou il n’est qu’une interview... C'est la raison pour laquelle sans doute - je m'en suis rendu compte il n'y pas longtemps -, je n'aime pas écrire de dialogues et que j'use et même abuse du style indirect libre.
Pour que le lecteur ne change pas de chaise.
Imaginez un peintre amoureux des siècles passés, des travaux de la campagne d’antan, qui peindrait à la perfection des bœufs au labour, leurs cornes luisantes et leur peau mouillée par l’effort, et, derrière eux, la glèbe éventrée, si grasse qu’on la sent presque avec le nez, tandis que dans le ciel moutonné de blanches nuées, un avion à réaction traverserait le haut du tableau.
Le critique d'art poufferait… L’éditeur non. L'écrivain non plus.

Je rêve dès lors d’un écrit seulement composé au subjonctif, dans l’improbable saisissement d’une fulgurance.
Dans le doute qui met le cerveau en émoi. Qui met une distance entre ce cerveau et ce que lit ce cerveau.
Pas facile. Indigeste même.
Impossible dépassement d'une contradiction inhérente à l'écriture.

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11.02.2014

Stéphane Beau : Hommes en souffrance

littérature,écritureLe livre que vient de faire paraître Stéphane Beau aux "Editions Les 3 génies", Hommes en souffrance, mérite le respect et votre lecture en ce qu’il est un livre courageux.
Il en fallait en effet, du courage, pour aller braver sur son terrain la pensée dominante, toute empreinte d’une idéologie féministe, partiale et prosélyte, et même institutionnalisée par un Ministère aux destinées duquel préside la première féministe de France.
Dès le début, Stéphane Beau prévient qu’il ne va ni minauder ni spéculer. C’est-à-dire qu’il ne va pas opposer à l’idéologie de l’égalitarisme féministe sa propre idéologie de couillu, ce qui eût été facile en ces temps sans débat réel et qui se sont sclérosés dans l’énoncé placide - sur quel que sujet de société que ce soit - d’une suite de thèses et d’antithèses :

Je suis assistant social et cela fait bientôt vingt ans que je suis amené à recevoir quotidiennement, dans mon bureau, quasiment tout ce que la souffrance, la misère, la violence et la bêtise humaine peuvent générer de plus sombre et de plus intolérable. J’ai reçu des hommes brisés, des femmes humiliées, des enfants violentés, des êtres désespérés, dépossédés de tout, de leurs biens, de leurs droits, de leur honneur…

Le ton est donné, dont ne se départira jamais l’auteur tout au long de son livre. Nous sommes sur le terrain, franc et solide, de l’argument par le vécu, à des années-lumière du discours effroyable de la «féministerie», pour ne pas dire de la fumisterie, ou de la «masculinité» de forgeron.
Et, bien plus qu’un froid et ennuyeux témoignage, nous sommes aussi en présence d’un penseur qui entend donner un sens à ce qu’il vit, voit et entend. Et nous lisons par le fait, au fil des mots et des pages, que le féminisme qui dans son fonds de commerce depuis des décennies et des décennies a partout inscrit en lettres d’or le mot égalité, n’agit et ne pense in fine que dans une perspective aliénée, une perspective d’inégalité entre les hommes et les femmes. Une idéologie des plus pernicieuses, mensongère, revancharde, en ce qu’elle est une idéologie à la recherche exclusive du pouvoir.
Un peu comme les pauvres qui critiquent les riches non pas parce que la répartition des richesses est inégale, mais  parce qu’ils rêvent de le devenir…

Relisez bien l’introduction de Stéphane : des hommes brisés, des femmes humiliées. L’auteur jamais ne niera la violence qui est faite aux femmes. Il dira en revanche, très haut, que si «ces femmes humiliées » sont partout écoutées et prises en compte, ces «hommes brisés», eux, qui existent aussi, nulle part ni jamais ne trouvent, ni dans la loi ni dans le regard de l’autre, l’aide et la compassion que serait en droit d’attendre tout humain en situation de détresse.
Pire : ces hommes soudain esseulés, malheureux, à deux doigts de se noyer, trouveront le plus souvent sur leur route une grenouille pour leur appuyer sur le crâne... Parce qu'ils sont des hommes et, partant, forcément des coupables ! Nous sommes là, ni plus ni moins, dans la dialectique pure et dure du racisme le plus primaire.

Par ailleurs, l’impartialité de la pensée dominante, sûre de son fait, va même parfois, dans son délire de négation du réel, jusqu’au ridicule et j’avoue, devant tant de bêtise, avoir éclaté de rire, alors que depuis le début, je riais plutôt jaune :

Le souci, affiché par ces militantes de la cause féminine, de vouloir tout faire «  comme les hommes », est si puissant qu’elles en arrivent même à des prises de position parfaitement absurdes. C’est ainsi que j’ai dernièrement entendu une militante d’une association de défense des droits des femmes se plaindre, au nom de l’égalité des sexes, du fait qu’il n’y avait pas assez de « maçonnes » ou de femmes garagistes dans notre société ! Pour cette raison elle et ses collègues organisent régulièrement des ateliers pour présenter à des jeunes filles ces métiers « atypiques » (sic !).
Stéphane Beau se fait soudain sarcastique et demande plus loin si, au nom de l’égalité, les femmes demandent le droit d’avoir elles aussi du cambouis sous les ongles et le droit de se péter le dos à soulever des parpaings !
Ce discours, dit-il, exposé devant une  quinzaine d’assistantes  sociales, a comme il se doit généré toute une série de hochements de têtes approbateurs.
Et il en conclut naturellement ce que tout honnête homme qui a des yeux qui voient et un cerveau qui fonctionne encore devrait conclure :  

Je suis par ailleurs certain que cette brave militante, élégante et distinguée, et qui n’a probablement jamais soulevé un sac de ciment de sa vie, serait désespérée si elle apprenait que son fils (et plus encore sa fille, j’en suis sûr) lui annonçait qu’il (ou qu’elle) avait décidé de devenir maçon (ou maçonne). 

Moi je dirais bien, en prenant bien soin d’omettre la cédille, qu’elle l’est déjà, cette dame, maçonne. Mais ce ne serait que moi. Stéphane, lui, est poli et sérieux et use d’arguments plus convaincants.
N’empêche que ce passage m’a encore fait revenir à ma bête noire, Vallaud Belkacem, grande "chantresse" de la protection des femmes, de l’enfant et de la famille égalitaire. Avec ses enfants jumeaux, ses ambitions politiques, ses charges au Ministère, ses responsabilités écrasantes de porte-parole du gouvernement, j’aimerais bien lui demander, si j’avais le mal heur de la croiser un jour, cette dame, combien d’heures par semaine elle consacre à l'éducation de ses chérubins et quelle tendresse elle a le temps de leur prodiguer !

Le livre de Stéphane se termine sur une analyse exhaustive de «la loi pour l’égalité entre les femmes et  les hommes», avec ce sous-titre qui vous en dira plus que tous  mes discours :

Ou quand la chasse à l‘homme devient légal.

Donc, hommes qui entendez le rester et femmes qui n’avez jamais cessé de l’être, je vous conseille vivement la lecture de l’ouvrage de Stéphane.
Je le répète : un livre courageux.
Et digne.

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10.02.2014

Mon bout de Pologne

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Les paysages n’ont pas de réalité en soi. Ils sont l'écho, le reflet de ce qui se meut dans l’âme sensible et l’intellect, tranquille ou tourmenté, du promeneur.
Ils sont plutôt dans son bagage que sous ses yeux.
Une dame, née en France, qui a toujours vécu en France, mais dont les parents étaient des exilés polonais d’entre les deux guerres installés dans l’Orléanais, je crois, me racontait, il y a quelques années de cela, un de ses souvenirs d’enfance.
L’hiver, si la neige venait à recouvrir la campagne, son père aimait alors contempler le paysage et, chose qu’il faisait très rarement, se mettait à évoquer la Pologne, le passé, ses souvenirs.
La nostalgie était, en quelque sorte, toujours habillée de blanc.
La neige accrochée aux toits et aux branches, avec une saute de vent qui faisait un instant tourbillonner une nuée de flocons, sans doute ne la voyait-il pas en soi, mais telle que gravée dans sa mémoire et son cœur. Le présent était ailleurs sur l'échelle du temps. Elle était une lettre, cette neige de France,  un  message, un clin d’œil, un bout de son histoire, la voix d’un père ou d’une mère peut-être, et tout cela faisait remonter à la surface le souvenir d’une terre lointaine, qu’on avait dû quitter à regret et qui venait chuchoter dans son âme d’exilé.
Rien de tel chez moi puisque c’est de mon plein gré - avec toutes les réserves que l'on doit émettre dès lors qu'on parle de plein gré - que j’ai changé de pays. Il y a pourtant, souvent, comme un décalage entre la réalité des paysages que j'aime et mon présent.
La totalité n’est pas toujours au rendez-vous.
Là où s’arrête un instant la forêt comme si elle reprenait son souffle avant de fermer à nouveau, très loin, l’horizon, s’étendent de vastes prairies que la fraîcheur humide de l’automne reverdit. Un ruisseau étroit dessine une ride profonde sur cette morne étendue. Il ondule longtemps avant de disparaître au fond de la scène, sous des arbres incertains. Des troupeaux y paissent, des nuages musardent au ciel, de grands oiseaux de proie tournoient en quête de pâture. Je regarde et je pense aux marais des Deux-Sèvres ou de Nuaillé d’Aunis.
Au printemps et en été, seules les cigognes déambulant au bord du ruisseau, spontanément, s’opposent à ma comparaison. Le paysage a dès lors une carte d’identité polonaise.

La géographie agricole, ici, avec ses champs étroitement surveillés par la forêt, ses chemins chaotiques, ses cultures de maigre seigle, m’ont, au début, ramené plus loin que l’Aunis. En Vienne et aux culottes courtes. Une géographie pas encore totalement soumise aux exigences du stakhanovisme des exploitants. Longtemps que je n’avais habité de champs hospitaliers à l’arbre, au fossé, à la jachère, au vent qui fait se courber des fleurs sauvages, hautes sur tige.
Retard pris par la Pologne en général ? Sans doute pour une part, mais pas tout à fait. Les Polonais ont d’ailleurs une savoureuse plaisanterie quand ils parlent de leur histoire récente. Faisant allusion à la grande productivité allemande servie par un dantesque réseau routier, ils sourient : C’est normal, pendant que l’Allemagne construisait des autoroutes, nous, on construisait le socialisme.
Le sarcasme n’est pas du goût de tout le monde…

Le paysage agricole, donc, est bien empreint de l’élément historique, mais il s’agit aussi d’une pauvreté de la terre, fortement sablonneuse. Et je souris quand je me souviens d’un passage du livre - par ailleurs très bon et que je vous conseille-  de l’historien Norman Davis (Histoire de la Pologne, Fayard, 2004) -  qui affirme que la pénurie dramatique lors de l’état de guerre des années 80 était une aberration communiste, ce que personne ne songerait à lui contester, parce que la terre polonaise était généreuse et avait de quoi grassement nourrir ses habitants.
Il n’avait jamais dû venir jusqu’ici, sur ces étendues de sable fouettées par le vent et au sillon desquelles le paysan a bien du mal à extraire ce dont il a besoin, pour lui, sa famille et ses animaux.
Pour ma part, sur mon terrain,  les quelques tentatives pour faire pousser un arbre fruitier se sont toutes soldées par un échec. Quant à faire fructifier un plant de tomates...
Si je creuse un trou, après vingt centimètres, c'est le sable profond, très beau, rouge et jaune. Si je m'obstine, c'est déjà l'eau. Curieux... De l'eau et du sable... C'est encore trop peu pour me ramener jusqu'à La Rochelle.

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07.02.2014

Ukraine

carte_ukraine.jpgJe suis pessimiste. Alarmiste même, mais ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ukrainienne, à une cinquantaine de kilomètres, donc, de ma paisible demeure sous la neige dormante, ne cesse de m’inquiéter.
Pour bien comprendre, il faut d’abord savoir que l’Ukraine est un vaste pays, culturellement partagé en deux : la partie orientale est profondément slave, très russophile, la partie occidentale est de tradition plus romane, très attirée par l’Ouest et l’ouverture vers l’Europe.
De tout temps.
Mais le problème n’est pas tant l’Ukraine elle-même, quoique aux prises avec cette contradiction et  au bord du chaos, que les intérêts qui sont en jeu dans la mise en place de ce chaos.
La cible réelle, c’est Moscou et Poutine, la puissance militaire russe. Les guerriers de l’ombre sont les Américains qui tiennent là une occasion de couper la Russie de la Mer noire et de lui interdire ainsi toutes sorties, donc toutes politiques, vers le Proche et le Moyen-Orient
(1).
C’est ça, l’enjeu réel et, à moyen terme, la Syrie et l’Iran dont on sait que leur allié le plus militairement sûr est la Russie. C’est un enjeu de taille qui, s’il est avéré, ne se souciera guère des millions de morts qu’il pourrait exiger.
Il n’est pas, comme le disent nos putains de médias et nos non moins putains de dirigeants politiques, une volonté de l’Ukraine d’intégrer la communauté européenne, avec un désir ardent de liberté occidentale et tout, et tout…. Vous connaissez la messe depuis le temps qu’on nous fait prier aux sons de cette liturgie !
De cela, les Américains n’ont que faire, et peut-être même le verraient-ils d’un très mauvais œil.
Il paraîtrait d’ailleurs que la  secrétaire d'Etat adjointe américaine pour l'Europe, Mme Nuland, aurait dit (info à prendre avec les précautions d'usage) à l’Ambassadeur des États-Unis en Ukraine en parlant des pro-européens et des européens eux-mêmes : qu’ils aillent se faire enculer !
Sous-entendu, « ce qui nous intéresse, nous, c’est de mettre les ultranationalistes, à forte proportion nazie, au pouvoir, d’isoler ainsi Moscou tout en nous prémunissant, avec des gens pareils aux commandes, d’une entrée de l’Ukraine dans le grand marché européen."
Car les Américains n’ont pas pardonné et ne pardonneront pas au rusé Poutine (même derrière les simagrées diplomatiques et consensuelles de Genève) d’avoir déjoué leur plan de démembrement de la Syrie à grands coups de bombes. Avec Hollande derrière qui courait comme un p’tit chien haletant derrière un gibier inopinément levé.
Cette tentative d’encerclement de l’ogre russe n’est cependant pas nouvelle. Qu’on se souvienne de la Géorgie en 2008… Là, les chars russes avaient en une nuit réglé la question et la CIA s’était prudemment retirée du champ de bataille.
Mais Poutine est actuellement coincé par l’enjeu médiatique et politique des jeux olympiques d’hiver, pour la première fois de leur histoire organisés en Russie.
Mais jusques à quand ? Ce n’est pas par hasard si les taupes américaines présentes en Ukraine ont choisi ce moment pour mettre le feu aux poudres.

Je vous dis donc, en espérant me lourdement tromper et même que ce texte soit limite ridicule (2), qu’une Europe à feu et à sang comme elle le fut entre 39 et 45, c’est autant de dollars et de perspectives de croissance durable qui rentre dans la poche de l’Oncle Sam.
Et c’est aussi, cette fois-ci, une fois Moscou stratégiquement anéanti,  les pieds et les mains du susdit Oncle déliés pour frapper le monde quand il veut et comme il veut, au gré de ses intérêts.

Voilà l’enjeu réel des troubles et des émeutes en Ukraine, à deux pas de ma paisible demeure sous la neige dormante.
Bon week-end quand même !

_________

(1) Un accord entre l"Ukraine et Moscou permet à la Russie de mouiller une importante flotte militaire dans le port de Sébastopol.

(2) Je fais ici le pari pascalien : si tout cela n'est que pur fantasme, je n'aurai perdu qu'une petite occasion de me taire. En revanche, si c'est réalité et que je ne dis rien de mes pensées sur la question, j'aurai perdu une immense, une irréparable occasion de ne pas m'en ouvrir à mes lecteurs.

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06.02.2014

Un texte de Stéphane Beau

Ce que penser veux dire...

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Je relis en ce moment Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu, bouquin que j’avais étudié du temps où j’étais à la fac (ça commence à dater...) et dans lequel j’ai eu envie de me replonger après avoir lu Le Goût des mots de Françoise Héritier – ouvrage qui, sous couvert de déclaration d’amour aux mots, à leur poésie et à leur magie évocatrice, s’applique surtout à resserrer les nœuds et les codes d’une langue élitiste et faussement libre.

Le livre de Bourdieu est intéressant à plusieurs titres. Tout d’abord, parce que du point de vue de la sociologie, il nous rappelle – ce qui n’est jamais inutile – que la langue n’est pas qu’un ustensile commun, partagé égalitairement par tous, mais que c’est avant tout un outil de pouvoir, pouvoir d’autant plus pernicieux qu’il reste la plupart du temps symbolique : « Toute domination symbolique suppose de la part de ceux qui la subissent une forme de complicité qui n'est ni soumission passive à une contrainte extérieure, ni adhésion libre à des valeurs ».
Il revisite par exemple la manière dont le Français, en tant que langue officielle de l’Etat, a commencé par dévaloriser les patois, les dialectes, les langues régionales, en les écartant des organes principaux de la machine sociale : école, justice, emploi, administration, armée... Dans un second temps, une fois que les « parlers locaux » ont été quasi totalement maîtrisés ou remodelés sous des formes folkloriques (comme le Breton, par exemple), le langage officiel a pu s’attaquer aux différentes catégories sociales. Le discrédit ne retombait alors plus sur celui qui ne parlait pas Français, mais sur celui qui le parlait mal ou qui n’en maîtrisait pas bien les codes : l’ouvrier, le paysan, le jeune, l’immigré... Cela permettait aux élites de profiter à la fois d’un système parfaitement égalitaire sur le papier, mais totalement déséquilibré, en termes de pouvoirs, dans les faits.

Et puis le temps a passé et on constate aujourd’hui, que la violence symbolique du langage est en train de connaître une troisième mutation : le pouvoir de la langue repose moins, maintenant sur la qualité de son expression que sur la qualité de son in-expression. Autrement dit, le langage, englué dans les logiques de communication, de management, de propos convenus divise ses utilisateurs en deux camps : ceux qui usent encore des mots pour essayer de dire quelque chose et ceux pour qui les mots ne sont plus que des codes servant à conforter une vérité officielle, une « bien-pensance » formatée et inattaquable.

Ainsi, on a pu voir ces derniers temps, par exemple, une illustration assez nette de cette évolution dans les manifestations des « bonnets rouges » en Bretagne. Il y a un siècle ou deux, ces bonnets rouges auraient été disqualifiés parce qu’ils étaient « Bretons », c’est-à-dire non intégrés au modèle dominant. Il y a une quarantaine d’années, ils auraient été suspects parce qu’ils étaient « populaires », donc pas en mesure de dialoguer et de revendiquer à partir d’un discours élaboré selon les normes en vigueur (qu’on se rappelle des moqueries à l’égard de Georges Marchais ou de Henri Krasucki par exemple). Aujourd’hui, ils sont disqualifiés parce que leurs discours, et leurs actes – qui sont aussi des discours – transgressent un nouveau code qui veut que toute parole qui n’apparaît pas assez mesurée, assez nuancée, assez respectueuse d’une expression polie et policée (les deux termes sont d’ailleurs étonnamment proches) est irrecevable.

De nos jours, donc, le paria, l’inadapté, le malotru, ce n’est plus celui qui fait des fautes de français, c’est celui qui commet des « fautes de pensée ». Cela se constate à tous les niveaux où le « politiquement correct » est devenu la norme et où toute pensée un peu divergente, un peu en décalage avec les canons de la sagesse autorisée, est immédiatement rabaissée et pointée du doigt.
Cela est très net bien sûr, en ce moment, dans tout ce qui touche aux « débats » sur le féminisme, le « masculinisme », l’homoparentalité, le mariage pour tous, le  « genre » et autres sujets brûlants qui divisent la société en deux : ceux qui savent, qui ont le savoir, la culture, le vocabulaire adéquat, les positionnements adaptés ; et ceux qui ne comprennent rien, qui n’ont pas lu les bons livres, qui ne réfléchissent pas et qui ne savent que pratiquer la violence, l’invective, l’agression.

La contestation est ainsi devenue ringarde, réactionnaire, malpolie, incorrecte, et tout ce qui peut relever de ses attitudes, de son champ lexical, de ses modalités d'expression peut être pris de haut, avec dédain ou avec moquerie, selon les cas.
Schéma simpliste qui ne reflète en rien le réel qui, de toute manière, ne se découpe jamais aussi simplement en deux partis opposables, mais toujours en une multitude de points de vues et de sensibilités. Mais schéma idéal pour disqualifier d’office toutes celles et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se retrouvent du mauvais côté de la barrière, et pour légitimer ceux qui se trouvent, de par le fait, du bon côté (1).
Et peu importe que les premiers soient parfois moins violents, moins obtus et plus cultivés que les seconds. Le simple fait de tenir des propos qui ne vont pas dans le sens de l’opinion dominante suffit à les disqualifier.
Cette évolution est inquiétante car, si elle n’interdit pas (encore) officiellement l’expression des pensées non conformes aux dogmes en vigueur, elle s’applique toutefois clairement à les rendre inaudibles.

 Il y a quelques temps de cela, un ami à moi, Goulven Le Brech, spécialiste du philosophe breton Jules Lequier m’écrivait ceci au sujet de Georges Palante, penseur polémique que je m’efforce de faire connaître au grand public depuis pas mal d’années : « Palante, comme Lequier est devenu folklorique et peu recommandable sur le plan philosophique... ».
« Folklorique »... Sur le coup, le mot m’a semblé amusant mais un peu décalé. Puis en réfléchissant bien, j’ai compris que le terme était rigoureusement adapté. Folklorique, oui, Palante. Tout comme Lequier et plein d’autres, sans doute : Nietzsche probablement, Cioran, ou plus proche de nous Philippe Muray, tous ces auteurs que les médias aiment citer, évoquer, parfois honorer, mais sans jamais souscrire véritablement à ce qu’ils écrivent, en conservant à leur égard une petite moue complaisante, d’un air de dire : « ils tapent fort, mais on ne leur en veut pas : cela participe au spectacle ». Spectacle folklorique, bien entendu, comme les danses bretonnes ou les chants basques.

C’est ainsi. Il faudra bien nous habituer à vivre dans un monde où la libre pensée et l’esprit critique ne seront rien de plus que les vestiges folkloriques d’une intelligence éteinte. Ce monde arrive à grand pas. Il est peut-être même déjà là...

 (1) La vraie question étant peut-être de savoir qui pose ces barrières, et surtout à qui elles sont utiles...

Stéphane

 

littérature, écriture

 

 

Par ailleurs, vient de paraître aux Editions Les 3 Génies, Hommes en Souffrance de Stéphane Beau.
Dès que je l'aurai lu, je vous en toucherai un mot.
Plusieurs même, tant le propos de cet ouvrage me semble s'attacher à prendre à contre-pied la pensée politique dominante dont nous sommes assommés.

14:05 Publié dans Stéphane Beau | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.02.2014

Chants d'un crépuscule

P2042461.JPGJ’en ai donc terminé avec la mise en ligne des Champs du crépuscule. Merci à vous, lecteurs, car, si j’en crois les indicateurs de fréquentation, vous avez été très nombreux à suivre ces pages depuis le 11 décembre.
Merci aussi à mes trois fidèles commentateurs, Michèle, Feuilly et Solko.
Pendant que je faisais cela, donc, au moins ne disais-je pas de mal du monde et il a tourné, ce monde... Comme d’habitude. Avec un petit regain de grotesque, le roi nouveau s’en étant allé à mobylette conter fleurette sous les jupettes d’une starlette et le roi déchu rêvant, lui, d’une première et glorieuse Restauration depuis les plages de Charente-Maritime, si chères à mon cœur.
Le nouveau roi amuse la galerie en plaçant la plume du journaliste bien au niveau de ses c… Il affole ainsi ses troupes timorées cependant que l’ancien monarque inquiète les siennes et que déjà les couteaux de Brutus sortent subrepticement des poches… Les Orléanistes de pacotille n’en veulent plus de ce Bourbon ringard qui les a fourvoyés dans les affres de la révolution socialiste !
En Syrie, l’Amérique sioniste, alors que ses larmes du 11 septembre ne sont pas encore toutes séchées, soutient et arme Al-Qaïda. C’est du propre ! En Ukraine, cette même Amérique et l’Europe - avec le pays des droits de l’homme en tête - soutiennent les nazis ostensiblement déclarés de "Svoboda"1. Je me demande comment Valls fait le ménage dans sa tête : hier il dépensait toute son énergie de patron des flics de France à vouloir fusiller un nazillon de spectacle, aujourd’hui, allégeance au souverain oblige, il soutient les Nationalistes Socialistes d’Ukraine.
Mais il est vrai aussi que ceux-là ne se laisseraient nullement intimider par une p’tite bafouille adressée à des préfets.
Et Vallaud Belkacem, elle que j’entendais face à Bourdin soutenir à mots couverts l’opposition ukrainienne, qu’est-ce qu’elle peut bien en penser de tout ça, si tant est qu’il lui reste un brin d’autonomie de ce côté-là ?
Bref, pendant que je m’occupais à mes broutilles, nihil novi sub sole du mensonge permanent.
A Lyon et à Paris, on se mobilise, on crie et on brandit son opposition farouche aux législateurs de la famille. Vallaud Belkacem, encore elle, affirme docilement que les gens manifestent sur des idées imaginaires. Si elle avait retenu ne serait-ce qu’une seule page de l’histoire de France, elle saurait que
les grands bouleversements et les actes les plus forts toujours se sont nourris de peurs imaginaires. Parce que s’il avait fallu attendre d’avoir réellement peur pour exprimer son désarroi, on en serait encore à la pierre taillée, Madame ! Et Danton, Robespierre, Louis XVI et tant d'autres seraient morts comme tout le monde, avec leur tête toujours solidaire de leur cou.
Attention, hein, je ne dis nullement que les manifestants de Lyon ou de Paris emportent ma sympathie. Pas du tout. Pour tout vous dire, je m’en bats l’œil de leurs débats et de leurs angoisses !
Car aux nazillons, aux curés, aux évêques, aux indignés des p’tits matins blêmes, aux révoltés, aux antisémites, aux hétéros, aux homos, aux socialistes, aux sionistes, aux frontistes de gauche, de droite ou d'ailleurs, aux communistes, aux féministes, aux gros phallos, j’oppose toute la complexité de mon individu et balance un somptueux : Merde !
Sub sole, donc…

Mais, toujours pendant ce temps-là – alors que je vous présentais le Grand Gaétan, Louis, et les autres, tous capables d’avoir assassiné un vieillard sans vous dire lequel est pour moi l’assassin parce que vous ne me l’avez pas demandé -  les sympathiques autochtones de mon pays d’accueil – et moi avec, du coup - ont reçu une sévère leçon du ciel. Du ciel, pas du Ciel ! Du vrai ciel, celui avec des nuages, du vent et du bleu…Celui qu'on voit en levant la tête, pas celui qu'on suppute en se la torturant.
Il n’y aura pas d’hiver cette année, qu’ils disaient pendant que des sautes d’un petit vent humide et léger gambadant depuis le lointain océan venaient friser leurs moustaches guillerettes et arrosait noël et le premier de l'an de douceur.
Mais voilà qu’au détour de la mi-janvier, les girouettes ont soudain tourné le cul à l’ouest et ont regardé droit dans les yeux le nord-est. Un vent fou, tenace, coupant comme un rasoir s’est levé et la neige est venue et les mercures descendus au-dessous de moins 20. Les routes ont été coupées par les congères accumulées par ce vent furibond, opiniâtre, durable. Voyez plutôt en illustration l’entrée du bourg de ma commune, ce matin.
J’ai passé mon temps à chauffer ma maison et à regarder sur le ciel de la nuit matinale des étoiles de plus en plus pétrifiées.
Maintenant, on dirait bien que le printemps veut pointer le bout de son nez : ce matin, il ne faisait que moins quatorze…
C’est beau quand même une terre qui tourne.

1 - Nom d'un parti de l'opposition ukrainienne signifiant " Liberté"

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03.02.2014

Les Champs du crépuscule - Fin -

littérature,écriture[...] Dans son annonce publique au café des sports, ce qu’avait également tu le grand Gaétan - parce qu’il avait sans doute estimé que ça ne regardait que lui - c’était sa négociation avec les Augereau.
Il la garda par-devers lui et n’y repensa toujours par la suite, au cours du peu de temps qu'il lui restait à vivre, qu’en hochant la tête, un sourire d’indulgence, presque de compassion, suspendu aux bords des lèvres.

Il était donc monté un soir sur la colline et avait trouvé les deux frères affairés dans leur superbe salle de traite. Ils poussaient deux par deux les vaches, de grasses hollandaises au poil finement lustré, dans un étroit passage limité par de lourdes barres de fer amovibles et qui menait aux stalles équipées pour la traite. Là, l’aîné ajustait la machine sous les pis pendant que le cadet s’occupait de faire évacuer les deux laitières précédentes par un autre passage du même style que le premier et qui reconduisait à l’enclos de la stabulation. Les deux frères rayonnaient de leur innovante technique et étaient de fort joyeuse humeur. Quand l’imposante silhouette du grand Gaétan se présenta devant la porte, presque à l’obstruer, ils ne purent retenir un mouvement de surprise, presque de recul. Bonsoir la compagnie ! Est-ce qu’ils en avaient encore pour longtemps ? Parce que l’heure était venue de causer et s’ils étaient bientôt disponibles, il attendrait un peu.
Les Augereau s’étaient regardés, perplexes, anxieux, avant que Roland ne retrouve un semblant d’aplomb et ne demande qu’est-ce qu’il y avait donc de si urgent pour son service. Ça se discute à tête reposée, avait affirmé le visiteur. Les deux frères s’étaient à nouveau regardés, de plus en plus sur le qui-vive. Ils avaient maugréé qu’ils en avaient encore pour une dizaine de minutes et le grand Gaétan avait patienté, adossé au mur, les bras croisés, une petite lueur ironique allumée au fond des yeux devant ces deux frères ambitieux aux prises avec leur modernité, mais qui, maintenant, s’agitaient, se dépêchaient, visiblement nerveux et renfrognés.

Dès que les dernières bêtes eurent été libérées et poussées dans l’enclos, les frères voulurent discuter là, debout, les mains dans les poches. Ce que j’ai à vous dire… Le grand Gaétan marqua une pause avant d’ajouter, le doigt levé, et à vous proposer, se discute assis à une table, en gens sérieux. Je ne viens pas vous proposer d’acheter le journal, et il s’esclaffa, railleur. Bon sang, rentre alors ! et les trois hommes, ayant bientôt tiré chacun une chaise à soi, s’assirent autour de la petite table, moderne, en formica, comme tout dans cette cuisine toute blanche, toute muette, toute propre, aux larges baies vitrées.
C’est la vie, commença le grand Gaétan, et elle réserve bien des surprises à tout le monde. Des choses qu’on pensait inenvisageables arrivent, des projets aboutissent qu’on n’avait jamais pleinement mûris dans sa tête, d’où le vieux proverbe, fontaine je ne boirai pas de ton eau, sans doute. Alors, je suis venu vous dire, en bon voisin et alors que rien ne m’y oblige, que je vais bientôt me mettre en ménage avec une dame… Les Augereau ouvrirent la bouche, stupéfaits et colère, sans doute pour dire en même temps, que veux-tu que ça nous foute et si t’es venu là pour nous raconter ta vie, ça nous intéresse pas le moins du monde, on n’a pas de temps à perdre avec tes fariboles…
Une minute,  une minute… Et le grand Gaétan avait levé la main pour leur clouer le bec avant même qu’ils n’émettent un son. C’est une dame de vos amies que j’ai choisie pour m’accompagner. Oui, Alice et moi allons habiter ensemble, et je vous dis cela car je sais comment et pourquoi, bien sûr, elle fut liée à votre famille.
Roland Augereau s'était soudain congestionné, prêt d’éclater. Sa tête ronde, rasée, avec ses deux longues oreilles, son visage rubicond et ses deux gros yeux encore plus exorbités que de coutume, était à ce moment-là vraiment effrayante. Il se leva d’un bond, cria que nom de dieu, il n’allait pas laisser Alice gâcher sa vie une deuxième fois avec un noceur, un fêtard et un débauché pareil ! Il fit le tour de la table et voulut empoigner son visiteur, sans doute pour le jeter dehors.
Mais le grand Gaétan, sourire crispé, s’était levé aussi, avait tendu sa robuste main, avait agrippé l'irascible par le col de sa chemise et, tournant le poing, l’avait maintenu à distance et quasiment soulevé de terre. Calme-toi, bonhomme, calme-toi, tu n’arriveras jamais à rien si tu n’écoutes pas les gens jusqu’au bout… Un jour, pauvre imbécile, tu trouveras quelqu’un qui aura des choses importantes à te dire, une femme peut-être, qui sait ? Et toi, aveuglé par l’orgueil et la vanité, tu passeras à côté de ta propre vie. Comme un triple con que tu es.
Alors, je te relâche et tu m’écoutes jusqu’au bout sans broncher ou je t’envoie valdinguer à l’autre bout de ta cambuse et on en reste là ?
L’aîné s’était levé aussi et, paniqué, tendait les mains pour essayer de séparer les deux hommes. Mais le grand Gaétan avait de lui-même lâché prise et l’autre était retombé de grotesque façon sur ses deux pattes. Alors, voilà, assieds-toi et entends bien que si je n’avais eu que mes amours à te dire, je ne serais pas venu perdre mon temps dans ta baraque. Car le temps, mon mignon, ça ne se vit pas obligatoirement derrière une charrue ou avec un manche de fourche entre les mains. Le temps, c’est aussi profiter de sa vie, aimer et rigoler. Moi aussi, donc, j’ai besoin de toutes mes heures pour faire ça et elles valent tout autant que les tiennes, ces heures-là. Comprends-tu ? Alice et moi allons donc vivre ensemble, que ça te plaise ou non. Et pas ici, en ville. Je déménage, j’arrête tout. Tu vois un peu où je veux en venir maintenant ? Mets deux secondes tes méninges en branle au lieu de monter sur tes grands chevaux !
Roland Augereau, pâle comme un linge, agité d’un léger tremblement du menton, remettait son col de chemise en place et se tâtait le cou, endolori tant la poigne du grand Gaétan avait serré fort. Son frère lui jeta un coup d’œil, ils se regardèrent, s’interrogèrent en silence et enfin, se détendirent complètement. Tu vends ? Ben voilà, tu comprends vite ! Oui, je suis venu vous proposer trente hectares de bonnes terres de groie, au prix courant, payables rubis sur ongle et assez vite, le temps de la paperasserie. Je suis pressé. Très pressé même. Il faudra vous décider au galop, sans quoi je mets en fermage et, pour le fermage, il y aura toujours preneur immédiat, vous le savez aussi bien que moi.
Pour être enfin tout à fait franc, ça n’est pas de gaieté de cœur que je m’adresse à vous. Je ne vous aime pas. Pas plus que vous ne m’aimez. Mais je n’ai pas le choix. Vous êtes les seuls dans la contrée capables de me payer comptant et les seuls intéressés pour acheter le tout, sans détail.
Les deux frères avalèrent sans sourciller la couleuvre du cinglant mépris. Devant leurs appétits, l’amour propre s’éclipsait et fondait comme neige au soleil. On discuta donc encore longtemps, prix, modalités, délais, avec tout le calme et le sérieux  dus  à l’importance de la transaction qu’on préparait. Et quand le grand Gaétan se leva enfin, que Roland Augereau, radieux, voulut sortir une bouteille de vin bouché pour fêter ça, il le regarda bien dans les yeux, sourit et, poliment, refusa que non, ce vin-là lui avait coûté bien trop cher pour qu’il puisse le savourer comme le mérite tout bon vin.
Il avait salué et il était sorti.
Les deux frères, debout sur le pas de leur porte, avaient suivi des yeux la 403 qui descendait à vive allure la petite route du bourg et qui trouait la nuit de ses deux faisceaux jaunes.
Ils s’étaient essuyé le front, avaient regardé les étoiles, souri et pensé à cet avenir lumineux qui leur tombait soudain du ciel.
Des mains d’Alice Boisseau eût été plus exact.

De grands chambardements étaient ainsi en cours. Le tissu humain de ce microcosme rural craquait sous toutes ses coutures et, dans le même temps, sans qu’il y ait de relation directe de cause à effet mais parce que les temps en étaient partout venus, l’homme des champs et des bois entamait son long divorce d’avec les paysages. Ceux-ci n’apparaissaient déjà plus comme les compagnons vivants sur lesquels on pose un regard fraternel, qui nous les fait aimer comme on aime l’air qu’on respire, mais ils devenaient de simples outils jugés selon qu’ils soient en mesure de participer au fonctionnement intensif que l’on préméditait ou selon qu’ils puissent en apparaître comme des entraves. L’intérieur des hommes était en train de se transformer radicalement sous la poussée de cette vision embryonnaire et qui avait la prétention de faire de la campagne une industrie, une seule industrie, une grande industrie, et de la terre, une esclave sans dignité, un support anonyme et sans âme.
Des villes, en ce printemps joyeux, parvenaient pourtant les chahuts lointains d’une fête et les clameurs de nouveaux espoirs poétiques rêvant de vivre la vie exactement à l’opposé, en phase avec le grand mouvement des choses et en exigeant une jouissance non usurpée de l’existence. En rase campagne, ne percevant que très obscurément le sifflement des pavés qui volaient dans l’air des rues, le paysan attendait, les mains croisées, que la nouvelle époque qui surgirait de cet affrontement auquel il n’entendait goutte, le remette sur sa selle de paysan ou, au contraire, en solde définitivement le destin.

Découragé, voyant tout le monde qui vendait, achetait, arrachait, rénovait, construisait, Louis vint un beau matin frapper chez le menuisier, qui lui ouvrit tout grand sa porte, l’accueillit à bras ouverts et s’exclama, enfin !
Il discuta à peine le prix. Pas sûr qu’il percevait clairement le rapport qu’il pouvait y avoir entre une liasse de billets tout neufs et ses beaux arbres sauvages se balançant sous le souffle des saisons. Il avait perdu avec le grand Gaétan son compagnon le plus sûr et le plus indulgent, toujours de service et toujours disposé à écouter ses âneries et ses exhibitions lexicales.
Alors, plus grand chose ne semblait lui importer.
Et puis, le pourpre automnal de ses chers merisiers avait désormais la couleur maudite du sang. Il exigea que le menuisier fît vite et le payât sur le champ, sans l’entourloupette des boniments.
Et la lisière du bois palud, qui fut longtemps la fierté dérisoire d’un pauvre, devint bientôt un inextricable hallier de ronces, de lierres, d’herbes folles et d’épineux rabougris, où plus personne ne mettait les pieds et qu’on lorgnait avec effroi si on ne pouvait pas faire autrement que de passer par là.
On ne sut jamais ce que Louis fit de tout cet argent que lui compta Brunet. Il ne modernisa pas sa ferme, il n’acheta pas de nouveaux matériels, il ne fit pas réparer les toits, ni de sa maison ni de ses bâtiments. On le vit encore plus souvent au café des sports, certes, où il se plaisait à vouloir imiter le grand Gaétan, buvant beaucoup et offrant encore plus, à tout le monde, même, une fois, à toute une famille de vacanciers arrêtée là en descendant sur l’Espagne et médusée d’être tombée inopinément sur un Père-Noël loufoque en plein désert.
Les merisiers un à un passèrent donc dans la poche de La cane, a-t-on prétendu.
Pas tous. On sut quand même, par Léon Renaud qui n’était plus à une entorse près faite à son devoir de discrétion, que Louis avait commandé et reçu une énorme encyclopédie reliée cuir, illustrée, complète, en couleurs et en vingt-quatre volumes.
Pour qui faire ? S’interrogeait-on, même pas goguenard, car on avait perdu le goût de la gouaillerie et de la rigolade : Louis ne faisait plus jamais étalage de son vocabulaire !
Sans doute en restait-il désormais à la silencieuse contemplation des images.
Et si tel était le cas, ce rustre, ce lourdaud jouant de ridicule façon au fin lettré, était alors entré de plain-pied et avant tout le monde dans l’époque nouvelle, qui, bientôt, n’aurait plus à offrir aux hommes que des images, faute de réalité créatrice à leur proposer.

FIN

Lecteur, merci pour ta fidélité

10:52 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET