14.11.2011

DES IDÉES REÇUES

tamponnées, digérées et recrachées un peu partout, etc.et etc

littérature

Chapitre III

C’est vrai, je le concède à la pensée intellectuelle de bon goût : ils ont parfois l’air effrayants avec leur tenue de camouflage de guerrier à la ramasse, tenue qui ne camoufle d'ailleurs rien du tout de leur âme grossière, avec aussi leur casquette à la noix, leur face rubiconde, congestionnée par une chère trop riche et trop arrosée, leur fusil flambant neufs et leurs affreux clébards. Je le concède d’autant plus volontiers que je n’ai jamais chassé de ma vie.
Gamin cependant, j’ai piégé et j’ai vraiment aimé ça. Quand l’hiver océanique consentait enfin à offrir quelque velléité hivernale, avec un peu de gel suspendu aux buissons et une fine couche de neige sur les champs, que les grives erratiques et les merles noirs venaient alors picorer des restes de fruits blets sous les pommiers des jardins, j’aimais tendre mes pièges et capturer des oiseaux. Ma mère les faisait rôtir au souper, avec quelques pommes de terre parfumées au beurre. Un régal, d’autant qu’il m’en souvienne ! Mais plus encore qu’un plaisir gustatif, une espèce de satisfaction atavique du trappeur se nourrissant des fruits de sa chasse. Le sentiment préhistorique d’un cueilleur avant sa révolution néolithique, sans doute. Une sorte d’aventure dans un monde où elle n’était, déjà, plus guère de mise.
On m’opposera - en pure perte car je me le suis souvent opposé moi-même - que le fait de tuer des oiseaux est profondément déplorable. C’est un peu drôle, ça ! Car voilà un procès qu’on ne fera jamais, du moins que je n’ai jamais vu faire, au «taquineur de goujons», comme si le fait que la proie évolue dans un autre élément que le nôtre, l’eau, dispensait les cœurs purs de la moindre culpabilité. Tuer un lapin ou un faisan, c’est barbare, planté un hameçon dans la gorge profonde d’un brochet en lui arrachant les branchies au passage, non. Mais peut-être est-ce tout simplement le choix des armes : le fusil, la poudre, la cartouche, le plomb, la balle, la détonation, évoquent la guerre ou le crime, alors qu’on on n’a jamais vu un assassin prendre sa victime avec un hameçon, ni les hommes s’entre-tuer gaillardement sur les champs de bataille à coups de cannes à pêche et à grand renfort de moulinets.
Je ne cherche point à trouver des arguments à la chasse. En quoi une activité ancestrale, primaire, fondamentale, au départ, du clan humain, et plus récemment, un des acquis les plus populaires de 89, aurait-elle besoin de mes arguties ? Et puis, je fus un temps forestier de mon état et je pratiquais dans des parcelles boisées de plusieurs hectares des coupes franches, étroites, pour, entre autres, faciliter le passage des chasseurs. J’ai alors vu le garde-forestier venir la veille d’une journée de chasse organisée - journée que le propriétaire des lieux faisait payer fort cher - poser des poules faisanes et des coqs, ça et là, le long de mes allées, en les endormant, la tête sous une aile et en les faisant un moment tournoyer. Pour être sûr que les oiseaux seraient encore dans les parages le lendemain matin et que ces corniauds de chasseurs en auraient pour leur argent et leurs coups de fusil. Lamentable. Mais ce n’est pas là, la chasse. Ce n’est là qu’une dépravation de la chasse par le profit, l’argent, l’appât du gain, la destruction du vécu en image de vécu comme dans tous les autres domaines. Comme, par exemple, en Camargue, quand les gardiens à cheval, bien chapeautés et tout vêtus de jean et de cuir, rassemblent  un troupeau de bovillons, non pas parce qu’ils ont besoin de rassembler un troupeau de bovillons, mais pour que le touriste vive une carte postale.
Ce que je cherche, donc, c’est à contredire, comme j’ai tenté de le faire pour le football, l’esprit systématique du contre, sans qu'aucune réflexion critique en amont ne soit opérée, dans l’ignorance souvent complète du sujet auquel on s’oppose, comme ça, simplement, pour hurler avec les loups de la bonne meute, écologistes prétendus, raffinés de salon et des arts et des lettres, gôgauche melliflue et tutti quanti.

Au nord de la Pologne, à une centaine de kilomètres de chez moi, se déroule la dernière et véritable grande forêt de toute la plaine européenne. Un temple de la mémoire naturelle, un témoin archéologique quasiment en l’état, de ce que fut jadis le continent. J’y vais parfois. J’ai récemment, et exceptionnellement, été admis dans ce qu’on appelle la réserve biologique intégrale. Cette forêt me hante par sa majesté primitive, son ombre intacte sillonnée par les loups, les bisons et autres grands animaux, la splendeur de son absence humaine. Et je me suis demandé : pourquoi cette forêt-ci, à cheval sur deux pays, plutôt qu’une autre, a-t-elle été sauvée du désastre de la hache et de la charrue ? La réponse est claire, elle m'a été donnée par les gens de la forêt eux-mêmes  : cette forêt a été épargnée tout au long des siècles parce qu’elle était le terrain de prédilection des tsars pour leurs chasses. Interdiction absolue y était faite d’en polluer la moindre harmonie.
Une forêt sauvegardée pour le privilège des grands au détriment du pauvre peuple, me direz-vous, dans un premier réflexe d’homme ou de femme qu’anime un grand et légitime souci de justice sociale. Procès d’intention, dirais-je alors. Si la planète recèle encore ça et là de semblables bijoux posés sur leur écrin primitif, ce n’est certes pas, historiquement, au bon peuple qu’elle le doit, mais bien à la hiérarchisation honnie de la propriété non moins honnie. On peut en penser ce que l’on veut, on ne peut en revanche, au risque de sombrer dans un révisionnisme bêtifiant de communiste à la ramasse, nier l’origine de la sauvegarde des grandes forêts de ce monde. Sans la chasse seigneuriale, la forêt de Białowieza aurait, comme toutes les autres en Europe, subit le démantèlement que l’on sait.
Alors, messieurs et mesdames les puristes, un peu de gratitude pour ces pauvres bougres, quelque peu misérables dans leur choix, il est vrai, mais qui ne commettent somme toute que le crime de vouloir refaire, dans un monde où tout est avili, déformé et où toute activité humaine a été vidée de son sens, les gestes d'une longue histoire.

Et j’en reviens à cet acquis de 89 auquel je faisais allusion tout à l’heure, et j’en reviens, du même coup, aux Paysans de Balzac. La grosse contradiction entre propriété seigneuriale d’antan et propriété passée aux mains du peuple par voie d’expropriation et d’émissions anarchiques d'assignats, y est magistralement mise en scène. Les grands espaces forestiers bradés aux gens du peuple, se voient soudain la proie des haches et du massacre sans discernement, et bientôt, de l’immense forêt, ne reste plus que des lambeaux éparpillés sur un désert.

Mon propos est donc historique, pas de valeur.
Mon propos ne cherche pas à plaire aux idéologues de tous bords, à la bonne conscience, et, quitte à me faire, une fois de plus, l’avocat du diable, je dis donc que sans la chasse, moyen de survie d'abord, puis noble tradition, dès le Haut Moyen-
Âge, la planète n’aurait plus compter que des bosquets cacochymes pour abriter une faune et une flore, que les ennemis de la chasse, justement, veulent aujourd’hui tant protégées !
Contradiction. Il nous faut vivre, nous n’avons pas le choix, avec ces contradictions qui ne vont pas toujours dans le bon sens du bon sens.
Encore faudrait-il savoir réellement où veut nous conduire le bon sens. Il arrive qu'il échoue dans les impasses de la contre-vérité. Par commodité. Pour le confort d'un monde aux couleurs bien tranchées.

Commentaires

Non seulement la forêt a souvent été préservée en raison de sa fonction de réserve de chasse, mais le terme même de "forêt" provient de cette fonction...

Extrait de mon travail en cours :
"Il est largement admis que le mot forêt, forest en ancien français, vient du bas-latin foresta, adjectif dérivé de foris, qui signifie « dehors ». Selon le philologue allemand Diez, ce terme désignait à l’origine des bois soumis au ban de chasse (hors de l’usage commun) ou non enclos (hors les murs). En France, ce sens s’est perdu avec le temps et forest devenu complètement synonyme de silva – qui était le nom latin de la forêt – d’où la disparition du mot silve en français moderne courant, le terme de sylve étant maintenu mais réservé à un registre de langue soutenu.

Comme l’indique Michel Devèze, le sens primitif de forêt comme réserve de chasse royale s’est donc effacé en France et c’est le terme de garenne qui a pris cet ancien sens. En Angleterre, cette pratique de la réserve de chasse a été codifiée à la fin du 16e siècle par John Manwood, juriste au nom prédestiné, gardien des chasses royales, dans son « Traité des lois de la forêt, où sont exposés non seulement les lois actuellement en vigueur, mais aussi les origines et les commencements des Forêts ; et ce qu’est une Forêt en sa propre nature, et en quoi elle diffère d’une Chasse ou d’une Garenne, etc. » (1592). Il y propose une définition de la forêt à la fois légale, naturelle et symbolique :

« Une forêt est un territoire défini composé de terrains boisés et de riches pâtures, réservé pour permettre aux bêtes sauvages et oiseaux de forêt, de chasse et de garenne d’y habiter en paix sous la protection du roi, pour son agrément et son bon plaisir ; ce territoire privilégié est borné et délimité par des marques, bornes et limites connues par inscription aux archives ou par prescription ; la forêt a une large population de bêtes sauvages destinées à la vénerie ou chasse et de nombreux gîtes de verdure, destinés à favoriser l’habitat desdites bêtes ; pour s’occuper de la sauvegarde et de l’entretien de ces endroits, il existe des officiers, des lois et des privilèges particuliers, requis à cet effet, et qui sont propres à une forêt, à l’exception de tout autre lieu. C’est pourquoi une forêt est essentiellement constituée de quatre choses : vert et venaison ; lois et officiers particuliers. Tout ceci étant destiné à permettre la préservation de la forêt comme lieu de divertissement pour les rois et les princes. »

REPONSE DE BERTRAND :

Voilà qui éclaire mon propos de façon fort exhaustive.
Merci à toi

Écrit par : elizabeth l.c. | 14.11.2011

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