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26.05.2011

Brassens : les mots du cygne

 Sale petit bonhomme

 Sale petit bonhomme, il ne portait plus d’ailes
Plus de bandeau sur l’œil et d’un huissier modèle
Arborait les sombres habits.
Dès qu’il avait connu le krach, la banqueroute
De nos affaires de cœur il s’était mis en route
Pour recouvrer tout son fourbi.

Pas plus tôt descendu de sa noire calèche,
Il nous a dit : «  je viens récupérer mes flèches,
Maintenant pour vous superflues. »
Sans une ombre de peine ou de mélancolie,
On l’a vu remballer la vaine panoplie
Des amoureux qui ne jouent plus.

littératureJe m’arrête un instant sur cette composition, toute empreinte de la nostalgie des amours finissantes.
Nostalgie, certes, mais nostalgie distanciée et, finalement, moquée. On reconnaît là toute l’influence de Villon qui, quand il vient à être profond et mélancolique, douloureux, tout aussitôt, dans le vers suivant ou la strophe suivante, a besoin d’ironie, d’humour grinçant, d’autodérision.
Sale petit bonhomme fait en cela écho à Villon avec cette chute qui en a surpris plus d’un, après la franche évocation des amours mortes :

Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j’aurais sans nul doute enterré cette histoire,
Si pour renouveler un peu mon répertoire,
Je n’avais besoin de chansons. 

Le poète est pris d’une sorte de pudeur à s’être trop laissé aller à l'étalage de ses sentiments. Ce que feront sans vergogne, longtemps après Villon, et l’auront fait, peu avant Brassens, les Romantiques. D’épanchement point trop n’en faut. C’est exactement la critique que Musset adressera à l’école romantique tout en s’engouffrant bientôt dans ses parangons.

Le personnage central, maintes fois convoqué sous la plume de Brassens, est archiconnu. C’est presque un refrain de son œuvre, présent dans une dizaine de poèmes…L’originalité de son intervention ici réside dans le fait qu’il n’est pas nommé mais qu’il est décrit d’ample façon, alors qu’ailleurs il était désigné mais jamais présenté.
Sale petit bonhomme est chargé de liquider les formalités d’une faillite amoureuse et la métaphore est filée d’un bout à l’autre qui l’associe à un huissier de justice. Il est un personnage résolument antipathique. Il s’agit bien sûr de Cupidon, le dieu latin de l’amour, chargé d’en distribuer le feu aussi bien que les brûlures.
Fils de Vénus, nous l’avons évoqué sous son nom grec avec Les amours d’antan et la belle Psyché dont il tomba amoureux.
Dans les récits de la mythologie latine, Cupidon est un gamin facétieux et mutin, qui, avec son arme et ses flèches qui rendent amoureux, s’amuse à blesser sans distinction les hommes et les dieux.
Fils d’une déesse, il porte les deux ailes de l’archange et, souvent aussi, un bandeau sur l’œil, quand il n’a pas les deux yeux masqués, symbolisant ainsi le vieil adage selon lequel « l’amour est aveugle » et peut frapper n’importe où, n’importe quand, n’importe qui et n’importe comment.

Au risque à peu près certain de ne pas citer toutes ses apparitions dans l’œuvre de Brassens, rappelons que Cupidon se fait homosexuel dans Le mécréant, fait flèche de tout bois dans Les amours d’antan, a cette même flèche facile chez l’adolescent du fantôme, qu’il est conseillé de ne pas le tenir en respect avec ses propres arguments dans La non-demande en mariage, que la pointe de ses armes est parfois tout simplement empoisonnée dans Sauf le respect que je vous dois, qu’il est un faux témoin et un faux-jeton dans Histoire de faussaire et qu’enfin une fort mélancolique création lui est consacrée ave Cupidon s’en fout.
Brassens a-t-il fait de Cupidon le reflet de ses rapports à l’amour et avait-il quelque raison de ne pas lui faire les yeux doux ?
Le poète avait-il peur de se laisser envoûter par ses facéties et d’y perdre ainsi un  peu de sa chère et bougonne liberté ?
Toujours est-il que l’ange de l’amour dans la comédie brassensienne, n’est jamais très facile d’accès et possède une nature changeante, rarement angélique, parfois autoritaire, jusqu’à ce Sale petit bonhomme venu récupérer, sans état d’âme aucun, tout le souffle magique que, naguère, il avait insufflé aux amants.

Avec Pénélope, c’était déjà une description troublante et peu séraphique qui était donnée de Cupidon :

N'as-tu jamais souhaité de revoir en chemin
Cet ange, ce démon, qui, son arc à la main,
Décoche des flèches malignes ?

09:03 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.05.2011

Une plume au curare

J'évoquais, il y a quelque temps, Henri calet et je faisais un rapprochement entre son écriture et celle de Georges Darien, en ce que ces deux auteurs ont en commun une plume délectable au service de l'antiphrase permanente.
Une plume ironique, façonnée par une impeccable maîtrise de la dérision
.
Plus de trente ans que l'Epaulette me suit partout et plus de trente ans que je relis toujours, de temps en temps, avec le même plaisir et les mêmes sourires, l'ouverture de ce livre magnifique.
Dans le genre, peu, pour ne pas dire aucun, ont fait mieux depuis Georges Darien (1862 -1921).
Céline peut-être.

littératureLe colonel Gabarrot racontait de belles histoires.
Il disait que les Russes étaient des coquins, que les Prussiens étaient des bandits, et que les Anglais valaient encore moins. Quelquefois, il me montrait sa croix d’officier de la Légion d’honneur qu’il avait gagnée à grands coups de sabre, et qu’il gardait dans une belle boîte noire ; si je voulais en avoir une pareille, quand je serai grand, je n’aurais qu’à tuer beaucoup de Russes, beaucoup de Prussiens, et surtout beaucoup d’Anglais.
- Malheureusement, disait-il, on ne tue plus guère, à présent ; on est devenu sentimental.
Et il ricanait.
Mon père lui faisait observer qu’on tuait encore pas mal. La Crimée, par exemple. Le colonel avouait que la Crimée, c’était très bien. Tuer des Russes, rien de mieux ; on n’en éventrerait jamais assez. Mais pourquoi aller s’allier avec les Anglais ? Sans doute, l’Empereur avait eu ses raisons, et des bonnes ; quand on est un Napoléon, on a une cervelle sous son chapeau ; mais enfin, il n’aurait pas dû oublier que les Anglais, c’est des Anglais, et qu’ils avaient empoisonné son oncle. Mon père haussait les épaules ; et le colonel éclatait.
- Tonnerre de Brest ! commandant Maubart, je ne souffrirai jamais !... Ils l’ont empoisonné à Sainte-Hélène, je vous dis ! Sans ça, il serait revenu, mille bombes ! Je l’ai connu, moi, et depuis la campagne d’Egypte, encore ! Et je puis vous le dire, qu’il serait revenu, et qu’il ne nous aurait pas laissés en panne, les bras ballants, à nous manger le sang en demi-solde, sous des gueux de Bourbons qui n’avaient jamais vu le feu qu’au bout des cierges ! Il serait revenu, pour sûr, si les Anglais ne l’avaient pas empoisonné !
Mon père faisait semblant d’admettre la chose, et parlait de la campagne d’Italie.
Le colonel avouait que l’Italie, c’était très bien. Tuer des Autrichiens, rien de mieux ; on n’en éventrerait jamais assez.
- Quoique, à vrai dire, ce ne soit pas la mer à boire que de donner une raclée aux Autrichiens ; nous leur avons flanqué une telle volée à Wagram que, depuis ce temps-là, ils ont le foie plus blanc que leurs tuniques ; vous avez vu, il y a deux ans, comment ils se sont fait  battre par les Prussiens. Qu’est-ce que vous voulez ? Quand un peuple se laisse vaincre par des Prussiens, des vagabonds, des cosaques manqués, il n’y a plus qu’à prononcer son de profundis.
Mon père prenait la défense des Prussiens, fort à la mode en 1868 ; mais le colonel tenait bon. Il connaissait les Prussiens, et très bien.
- Je n’ai pas été à Iéna pour le roi de Prusse, peut-être ! Tenez, je vais vous dire ce qu’ils savent faire, les Prussiens : ils savent vous tirer dans le dos pendant que vous bourrez votre pipe. C’est tout. Et pour leur fameux fusil à aiguille, voici mon opinion : avec ce fusil-là, on n’a pas à déchirer les cartouches, et c’est rudement commode pour des gens qui n’ont jamais pu regarder l’ennemi sans claquer des dents.
Nous aimions beaucoup le colonel Gabarrot ; il avait été l’ami intime de mon grand-père, le colonel Maubart ; après avoir fait les dernières guerres de la République et celles de l’Empire, jusqu’à Waterloo, ils n’avaient repris du service, ensemble, qu’en 1830, lorsque le drapeau tricolore remplaça le torchon blanc dans lequel les traîtres de l’Emigration avaient empaqueté leurs goupillons et leurs poignards, avant de quitter Coblentz. Il y avait bien un coq au lieu d’un aigle, à la hampe de ce drapeau-là ; et Gabarrot, pas plus que mon grand-père, n’aimait  "les oiseaux qui se laissent manger". Mais enfin, les couleurs y étaient (...)

L'épaulette - Georges Darien -

12:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.05.2011

Les galeries souterraines de la langue

Martin_pecheur_h1_3B_19082006.jpg

Chateaubriand, dans une œuvre  magnifique à bien des égards, Le Génie du christianisme, ambitionnait de prouver l'existence de dieu en s'appuyant sur les merveilles présentes dans la nature.
Je ne me souviens plus exactement de l'intégralité des textes, mais je me souviens des pages parfaitement ciselées sur le chant du rossignol. D'autres pages aussi sur lesquelles il est écrit que les oiseaux et leurs mélodies n'ont d'autre raison d'être que celle de chanter les louanges de la Création.
C'était une sensibilité assoiffée de métaphysique et l'on voit dès lors en quoi elle allait ouvrir la porte à la déferlante romantique.
Un livre superbe, donc, dont certains passages me sont restés comme des références, sur lequel je m'appuyais même, adolescent reniant pourtant, instinctivement, l'existence d'une quelconque puissance céleste et du grand horloger de Voltaire.
Des pages de littérature qui donnaient un sens encore plus intime à mes escapades à travers les champs, les bois et le long des rivières. À mon affection pour les oiseaux aussi, pour leurs mœurs et leur présence partout furtive.
Ici, sur la platitude ouverte ou boisée des saisons qui s'enchaînent, je les ai retrouvés, mes oiseaux. Les mêmes que sous les brises océanes, sauf l'hiver. Dès la mi-août, la plupart à tire-d'aile traversent le ciel en direction de l'ouest, cap sur les tempérances océaniques. Mes sédentaires ou erratiques de là-bas sont ici migrateurs : grives, ramiers et tout le peuple discret des petits passereaux. L'hiver continental est silence.
J'ai retrouvé les oiseaux et, pour beaucoup, ai su les reconnaître à leur chant, sans même les voir dans les feuillages lumineux du printemps ou poussièreux de l'été. Cette langue que chantent les oiseaux n'a ni frontières ni pays. Ces ramages, à la note près,  sont les mêmes aux portes du cyrillique que sous les brumes d'inspiration romane.
Ils portent cependant d'autres noms, les oiseaux. C'est ce qui fait d'eux des étrangers, en dépit de l'universalité des trémolos, de la façon de voler, de construire leur nid et d'arborer les mêmes couleurs de plumage. En apprenant leurs noms, il me semble  les apprivoiser mieux, les faire poètes complices de mes paysages...
Des noms parfois difficiles, comme celui de ce bel oiseau, orange et  turquoise, couleurs veloutées, fureteur des eaux et des ajoncs, le long des rivières ou des eaux dormantes d'un étang. Le martin pêcheur...celui qui hantait les canaux et les chemins de halage du marais poitevin, tout en aquarelles de vert et de jaune.
Le martin pêcheur polonais, c'est zimorodek, littéralement celui qui naît en hiver...

Nous avons longtemps cherché le pourquoi de cette bizarrerie. Les oiseaux naissent au printemps, à plus forte raison sous ces rudes latitudes.
J'ai feuilleté mes grands  livres d'oiseaux, leurs textes et leurs images. J'ai consulté les sites consacrés à l'ornithologie...Le martin pêcheur naît bien en mai ou juin...Alors ?
De guerre lasse, j'ai interrogé un ami dont je savais qu'il avait
un ornithologue parmi ses proches. Et la réponse, linguistique en fait, est venue éclairer le non-sens.
Le martin pêcheur creuse des galeries souterraines dans les berges des cours d'eau et c'est là, dans ces tunnels, qu'il fait son nid et se reproduit....
Oui, ça je sais ..Mais encore...
Ziemia, c'est la terre...Initialement, l'oiseau avait nom ziemiorodek, celui qui naît sous la terre...L'oiseau souterrain....
Et la lumière fut.
La langue polonaise, comme française, comme toutes les langues du monde, vit. De l'érosion déposée sur elle par des siècles de pratique, d'un emploi fautif un jour glissé entre ses lignes, pour une toute petite voyelle tombée aux oubliettes, elle s'introduit ainsi triomphalement dans les dictionnaires et les manuels, gommant son histoire aux yeux du quotidien inattentif.
Zimorodek. Celui qui naît bien au printemps, mais sous la terre....
Et qui s'évanouit de mes paysages, le grand hiver blanc venu.

Chaleureux remerciements à Aurélien pour ce beau zimorodek

12:37 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.05.2011

Brassens : les mots du cygne

L’ancêtre

 Notre voisin l’ancêtre était un fier galant
Qui n’emmerdait personne avec sa barbe blanche,
Et quand le bruit courut qu’ses jours étaient comptés,
On s’en fut à l’hospice afin de l’assister.

brassens_001.jpgPar la vertu d’une strophe alerte, nous voilà  prévenus : c’est un voisin qui est au plus mal et c’est un vieillard. Mais ça n’est pas un de ces vieillards grincheux et moralisateurs, distribuant moult conseils et règles de bonne conduite du haut d’une autorité que lui conféreraient son grand âge et le port magistral d’une barbe fleurie.
C’est un galant.
C’est-à-dire un homme distingué, gracieux, un homme urbain et qui a de l’habilité à plaire, sans pour autant faire l’empressé, choisir sa tenue et soigner son langage pour séduire les femmes, comme l’indique le mot galant quand il est adjectif.
Mais écoutons La Fontaine. Il a dit cela très bien et Brassens l’a très bien entendu :

 Ne forçons pas notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
Ne saurait passer pour galant.

La Fontaine – L’âne et le chien – Livre IV- Fables

Le vieillard n’est donc pas galant. Il est un galant. Aussi se doit-on de tenir compagnie à un tel homme quand il est à l’article de la mort.
On se doit de l’assister. Si nous n’avions été mis d'emblée dans la confidence, nous aurions pu nous attendre à des strophes lugubres car assister un mourant c’est, en principe, lui apporter le réconfort ultime de la religion. Apaiser son âme par de lénifiants espoirs.
Mais ce n’est pas de ce secours-là dont a besoin le vieillard que le poète semble tenir en si fière estime.
L’homme veut faire ses adieux à la vaste vie en goûtant, une fois dernière, les délices qui en font tout le charme : la musique, le vin et l’amour.
Que le chrétien meurt en bon chrétien. Soit. Personne ici ne songera à aller lui contester son droit. Mais de grâce, qu’on laisse le jouisseur et le libertin partir en jouisseur et en libertin, morbleu !
Les bonnes âmes d’ici-bas, les braves gens, ne l’entendent cependant pas de cette oreille ! Merci à  Monsieur Brassens de nous avoir, une fois de plus, avec beaucoup de tact et d’humour et toute une juste indignation contenue par la magie du verbe, fait part de son esprit de tolérance et de bienveillance.

 

*

 On avait apporté quelques litres aussi
Car le bonhomme avait la fièvre de Bercy,
Et les soirs de nouba, parole de tavernier,
A rouler sous la table, il était le dernier.

tonneaux vin.jpgCe n’est donc pas les mains vides que voisins et amis accoururent au chevet du mourant. Ils venaient là avec la ferme intention de faire une de ces fêtes qu’affectionnait tant le vieil épicurien.
Dans leurs paniers, les visiteurs avaient pris soin de porter tout le nécessaire pour honorer dignement Bacchus. Car entre autres fièvres, le bonhomme avait la fièvre de Bercy. Il ne s’agit assurément pas de celle qui s’empare des fans d’un quelconque représentant du show-biz, encore moins de celle, plus discrète, des milieux financiers du ministère des racketteurs.
C’est que, bien avant d’être la référence de tout ce beau monde et bien avant même de devenir un quartier de Paris à partir de 1860, Bercy était une seigneurie, port aux bois et aux vins.
Ainsi était-il devenu également un lieu de plaisance nocturne où fleurissaient au XVIIe siècle guinguettes et cabarets. L’âme du fêtard et du noctambule y trouvait de quoi satisfaire toutes ses errances.
C’est au début du XIXe siècle qu’on y installa la halle aux vins, aujourd’hui nouveau quartier de « l’énorme Paris ».
L’expression, la fièvre de Bercy, est délicieuse, teintée de vieille géographie. J’ignore cependant si elle est de Brassens lui-même ou s’il propulse sur le devant de la scène une expression argotique du langage populaire. En tout cas, je ne l‘ai retrouvée nulle part ailleurs.

 *

Hélas ! les carabins ne les ont pas reçus,
Les litres sont restés à la porte cochère
Et l’coup de l’étrier de l’ancêtre déçu,
Ce fut un grand verre d’eau bénite, peuchère !

vin-verre2.jpgHélas ! Hélas ! Trois fois hélas, aucune flatterie pour le gosier ne sera admise, sinon celle d’une eau plate et bénite, pas plus que ne seront consenties la musique, sinon liturgique, ou les rondeurs féminines d’une belle, sinon celles, renfrognées, d’une nonne.
La morale apodictique énonce que mourir dignement, c’est mourir tristement. Tout aura donc été fait pour que la mort de l’ancêtre contrarie pleinement sa vie.
Quand un ami vous quitte, il est pourtant d’usage élémentaire de lui offrir un dernier verre. Aujourd’hui, on dit « pour la route.» C’est l’éternelle coutume de la convivialité… Comme le chanta magistralement Ferré avec Monsieur Richard.
Mais au XVIIe siècle, où l’on voyageait évidemment à cheval, on appelait cela Le vin de l’étrier, offert juste avant que le visiteur n’enfourchât sa monture.
Attestée en 1835, l’expression est devenue Le coup de l’étrier. Elle a su traverser les époques et demeurer intacte, malgré la voiture et tous les autres moyens de locomotion.
Il eût donc été normal que le vieillard, dont on savait qu’il allait partir pour un très, très long voyage, emportât avec lui la gorgée de bon vin qui l’aurait protégé de la soif au cours de son odyssée, un peu comme pour ces anciennes sépultures que mettent parfois au jour les archéologues et où de lointains frères humains avaient pris soin de disposer près du mort, des coquillages, dans le vase alimentaire, pour qu’il ne souffrît ni de la faim ni de la soif au cours de sa traversée des nuits éternelles.
Païen nostalgique des poésies du polythéisme, c’est encore avec humour caustique que Brassens fustige à demi-mots les austères pratiques imposées par le viatique chrétien.

 *

 Depuis Manon Lescaut jusques à Dalila,
Toute la fine fleur du beau sexe était là
Pour offrir à l’ancêtre, en guise d’affection,
En guise de viatique, une ultime érection.

OR 10.jpgMais, pour celui qui va partir, Brassens veut plus que le vase alimentaire, plus que la protection contre la soif et la faim.
Par-delà le nécessaire à la survie, il faut emporter de la vie avec soi.
Le poème est donc un petit traité de savoir-mourir, que Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem ne renierait sans doute pas.
Le poète veut qu’on parte rassasié, béat et serein. Aussi devrait-on mourir en musique, avec du bon vin et dans l’extase d’un ultime orgasme.
De même qu’on s‘était donc muni de guitares et de litres pour célébrer cette eucharistie dionysiaque, de même on avait invité quelques belles d‘amour.
Avec Concurrence déloyale, nous avons déjà rencontré la Manon Lescaut de l’abbé Prévost, femme fatale et sublime libertine.
C’est une autre femme fatale que nous rencontrons au chevet de l’ancêtre, Dalila.
Dans l’Ancien testament elle fut en effet celle qui causa la perte de Samson, douzième et dernier juge d’Israël.
Ce dernier est illustre pour la force herculéenne dont il fit montre pendant les combats solitaires contre les Philistins, peuple non sémite, installé depuis le XIIe siècle avant J.C. au sud de la Palestine, aujourd’hui la dramatiquement trop célèbre bande de Gaza.
Emanation directe de Dieu, Samson ne devait jamais consommer de boissons alcoolisées et « jamais le rasoir ne devait passer sur sa tête », en signe de consécration divine. Sa force légendaire lui permit ainsi de tuer mille Philistins avec une mâchoire d’âne dont il s’était affublé.
L’image  en évoque bien d’autres : consacré par Dieu, massacres pour la bonne cause et mâchoire d’âne !
La seule faiblesse de Samson résidait dans le fait qu’il ne pouvait résister aux femmes. Il s’éprit donc de Dalila qu’il épousa et qui réussit à lui extorquer le secret de son extraordinaire énergie.
En lui rasant la tête pendant son sommeil, elle le priva donc de cette force avant de le vendre aux Philistins. Samson fut alors condamné à avoir les yeux crevés et à tourner une meule dans une prison.
Pour se divertir cependant, les Philistins le firent venir dans un temple où s’étaient rassemblés trois mille d’entre eux à l’occasion d’une célébration de leur dieu, Dagon.
Ses cheveux ayant repoussé, Samson fit s’écrouler l’édifice sur les philistins qui y périrent avec lui.

On peut donc supposer qu’en choisissant, pour émouvoir le mourant, les belles dans un éventail compris entre Manon Lescaut et Dalila, Brassens procède d’une allégorie pour signifier qu’il faut inviter dans ces moments d’extrême urgence, d’onction pour d’autres, des dames que ni les scrupules ni la moralité n’embarrasseront au moment d’accomplir leur tendre et généreux office.

09:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.05.2011

Les pointus

image_67132569.jpgLà-bas, à l’autre bout du monde, dans la poussière ou la boue des pénitences, on les appelle, par une de ces allégories propres à l'enfermement carcéral, les pointus. Ceux qui sont tombés pour la pointe.
Souvent, si toutefois vous parvenez à le saisir, à leur voler plus exactement, leur regard est glauque. Vitreux. Pitoyable. Misérable. Un peu comme ceux des chiens errants, la digne mélancolie des pauvretés en moins. Le long des routes de nulle part.
Ils sont vraiment derrière les murs, les pointus. Juste derrière les murs. Ils les rasent. Ils se perdent dans la contemplation honteuse du bout de leurs godasses. Ils sont méprisés, ha
ïs même, par leurs codétenus. Rejetés par ceux que la société a bannis. Plus bas que la cave. Plus bas que la terre dans laquelle ils semblent vouloir rentrer pour s'y cacher. Alors, ils se rassemblent, les pointus, dans la cour de promenade, comme des oiseaux malades à la plume déchirée. Ils font masse.
Et les insultes pleuvent sur leur lamentable troupeau gémissant. Parfois un crachat.
L’administration aux clefs redoutables les protège, les pointus. Les protège des coups qu’on a envie de leur donner. Comme si on était concerné par la souffrance et la destruction de leurs victimes.

Les pointus. Les erreurs humaines. Les antérieurs au  Neandertal. Des chiens fossiles dans un chenil de loups. Aux gamelles rouillées, cabossées. Et qui montrent, quand ils font mine de vouloir sourire en retroussant leurs babines exsangues, des restes de chicots noirs.
Les pointus. Leurs fesses sont maigres et leur membre, leur arme, à la douche commune, d'une pathétique débilité.

11:28 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.05.2011

Stéphane Beau sur L'exil des mots

  les humbles.JPG

REMI

 Grand, maigre et blond, tu aurais pu être un beau mec, du genre à se balader en 4X4 noir, en costume chic, portable vissé sur l’oreille, style banquier ou agent immobilier. Mais la vie en avait décidé autrement et à même pas quarante ans, voûté, mal rasé et le visage jaune, raviné de cernes et de rides, le chemin qui te séparait de ce modèle – discutable au demeurant – de réussite sociale se calculait en années-lumière.

À 16 ans, déjà, tu ne supportais plus ta vie. Tu avais claqué la porte de chez tes parents pour partir vivre de bric et de broc. Puis tu t’étais engagé dans l’armée d’où tu t’étais fait virer quelques années plus tard, car à cette époque tu n’avais que deux passions : l’alcool et la bagarre. Tu avais ensuite traîné ta gueule cassée de petits boulots en petits boulots, puis des hôpitaux psychiatriques aux cellules des prisons. Tu avais gardé sur tes bras, sous la forme de tatouages plus ou moins inesthétiques, la trace de tous ces périples.

Puis tu t’étais apaisé quelque peu. Façon de parler. Disons que tu t’étais enfermé chez toi et que tu ne sortais plus de cette prison domestique que tu t’étais créée, qu’à de rares occasions, pour faire tes courses. À l’époque où j’ai fait ta connaissance, tu étais déjà cuit. Et tu le savais. Tu souffrais d’une hépatite que tu soignais en descendant une bonne dizaine de litres de vin blanc tous les jours. Tu t’y mettais dès le réveil, coupant l’acidité du vin en le mélangeant avec du Coca-Cola. Tu te marrais quand tu voyais mon regard effaré : « autrement, ça me brûle », m’expliquais-tu, comme si cette explication justifiait quoi que ce soit.

« Autrement ça me brûle… » C’était il y a plus de dix ans de cela… Tu es sans doute mort aujourd’hui…

Je ne t’oublie pas.

07:00 Publié dans Stéphane Beau | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.05.2011

Brassens : les mots du cygne

1969

 Misogynie à part

Misogynie à part, le sage avait raison :
Il y’a les emmerdantes, on en trouve à foison,
En foule elles se pressent.
Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées,
Et puis, très nettement au-dessus du panier,
Y’a les emmerderesses.

 

panier.jpgMisogyne ou pas, le poète s’amuse aux dépens d’une femme bigote, maladroite dans le déduit, peu encline aux délices de la chair et admiratrice, en plus, ou en moins plutôt, de Paul Claudel.
Bref, un succube, tranchons le mot ! Comme l’écrira Brassens beaucoup plus tard dans un texte provocateur, Si seulement elle était jolie, qui nous parviendra après sa mort, en 1985.
Même si nous ne sommes pas, avec Misogynie à part, en présence d’une des grandes compositions du poète, le morceau est agréable et d’un style beaucoup plus taquin que méchant.
Il fit beaucoup sourire. Même rire son auteur.

On pourrait épiloguer longtemps sur son titre et sur la question de savoir si certaines poésies de Brassens étaient d’inspiration misogyne ou non.
On s’attaquerait alors à des textes tels que Les casseuses, qui n’est effectivement pas une grande réussite, Méchante avec de jolis seins ou encore Une jolie fleur.
Certes, le beau sexe est parfois malmené dans l’œuvre de Brassens et sans doute contient-elle quelques strophes à faire grincer les dents. Cependant, là comme partout chez Brassens, aucun sentiment n’est définitif et aucune position n’est jamais arrêtée du point de vue de l’idéologie.
Ses poèmes sont le reflet d’une complexité, la complexité humaine, et les émotions et les sympathies ne suivent donc pas une ligne de conduite dont on ne dévierait jamais.
Qu’on y pense un peu : Brassens n’a pas été plus sévère avec la gent féminine qu’il ne l’a été avec les gros balourds de la phallocratie. Le bricoleur, Lèche cocu, Les patriotes, ont aussi fait les frais d’une plume qui traquait la connerie là où elle l’importunait, qu’elle soit en jupons ou en pantalons de velours.
Les véhémentes dénonciations de la guerre que constituent La guerre de 14-18 et Les deux oncles, n’accusent-elles pas une violence et une folie meurtrières qui sont l’apanage des mâles humains ?
Et puis, si l’on veut absolument prêter à cet homme des sentiments dédaigneux à l’encontre de la femme, qu’on relise donc, pour être convaincu du contraire,   Brave Margot, La première fille, La complainte des filles de joie, Les croquants, La non-demande en mariage, Bécassine, Le Blason ou le sublime Saturne !
Qu’on se souvienne aussi qu’à ses tout débuts, Brassens choisit les bras des ménagères de Brive-la-Gaillarde pour donner une raclée aux flics et que la seule voix qui ait crié sa sympathie pour l’anarchie se fit alors féminine.
Qu’on me trouve aussi un homme qui n’ait pas eu un jour un compte à régler avec les femmes ou une femme qui ne se soit pas un jour emportée contre tous les hommes de la terre, parce qu’une aventure s’était muée en mésaventure ou qu’une condition particulière de l’existence avait engendré à un moment donné le besoin de jeter l’opprobre sur tout le sexe opposé.
Qu’on me dise que Schopenhauer était misogyne en ce qu’il a élevé, avec son Traité sur les femmes, sa névrose au niveau d’une théorie, soit. Encore ne faudrait-il pas réduire toute l’œuvre et toute la pensée de Schopenhauer à ce petit pamphlet passionnel !
De même, si nous admettons quelques flèches au curare décochées en direction des femmes dans son œuvre, ne faisons pas de Georges Brassens un méprisant du beau sexe, auquel il a, par ailleurs, tant rendu de lettres de noblesse.

Avec Misogynie à part, une hiérarchie de la femme assommante, au sommet de laquelle officie celle du poète, est dressée.
Le dessus du panier est une locution qui a supplanté l’expression diamétralement opposée, le pis du panier, attestée chez Oudin pour désigner le rebut de la société, la lie. Ce qu’il y a de pire. On trouve à la fin de ce même XVIIe siècle chez Furetière, Le dessous du panier.
A contrario
, donc, par allusion aux plus beaux fruits ou légumes que le vendeur, pour attirer le chaland, disposait sur le dessus du panier, dissimulant ainsi les plus avariés au fond, la métaphore se développe dans le même temps pour désigner le gratin, le nec plus ultra.
En 1958 avec Le cocu, Brassens avait déjà utilisé l’allégorie, dans une variante de son cru :

On cueille dans mon dos la tendre primevère
Qui tenait le dessus de mon panier de fleurs.

 

brassens.jpg

 

Bécassine

 A sa bouche deux belles guignes,
Deux cerises tout à fait dignes,
Tout à fait dignes du panier
De Madame de Sévigné.

Guignes.jpgAvec Bécassine, on ne pouvait rêver transition plus à propos. Le poème est en effet un des plus grands que Brassens ait écrit pour célébrer la femme, belle, incorruptible, désintéressée, n’obéissant qu’à son inclination amoureuse.
Comme misogyne, on a déjà vu pire !

Nous retrouvons là l’auteur des Croquants, pauvre et gueux, mais qui possède une richesse que tous les grands de ce monde lui envient et que tous les écus sonnants et trébuchants qui font leur force et leur pouvoir ne pourront leur offrir : sa belle.
Avec ce thème récurrent de l’amour qui n’est ni à vendre ni à acheter, qui s’oppose en cela à la puissance matérielle des classes sociales dominatrices, amour subversif du poète, Bécassine est un conte de Noël, une fable à l’écriture délicieuse et qui n’a rien à envier à celle de La Fontaine.
Parmi d’autres superbes appas, les lèvres de la bien-aimée sont exquises. Elles ont sans doute le rouge, la rondeur parfaite de la cerise et elles en ont assurément la fraîcheur sucrée.
Avec, peut-être, ce brin d’acidité taquin qui fait le charme de la guigne.
Elles n’auraient alors pas démérité, ces lèvres, de figurer parmi les beautés que célébrait Madame de Sévigné, usant de l’expression que
nous avons évoqué dans le titre précédent :

Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c’est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire. Madame de Sévigné - Lettre 234

 

11:05 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.05.2011

L'implacable Saturne

littératureNous passons.
Nous voyageons clandestins. A peine si nous voyons cette parallèle qui nous accompagne et que nous nommons, parfois, sans vraiment y penser, le temps.
Comme sur une règle graduée, des repères s’inscrivent pourtant. C’est en jetant un coup d’œil sur ces repères qu’on voit que tout ça prend dangereusement de la vitesse.
Destination l’horizon sans horizon.
C’est tout droit, la route est bonne, toute tracée, pas de souci, vous ne pouvez pas manquer l’objectif, vous êtes programmé pour ça. Il vous attend.

J’ai changé mes lunettes…Tout. Qui veut voyager loin ménage ses montures. Tiens, déjà quatre ans ! Oui, la vue avait encore faibli un peu. Je le sentais bien, mes livres de plus en plus près du nez et la lecture commandant de plus en plus de lumière derrière mon dos. C’est un signe. Un repère sur la règle. Encore quelques fois quatre ans et il n’y aura plus rien à voir.
Est-ce qu’on enterre les gens avec leurs lunettes ?

Et puis, bientôt six ans déjà que je vis hors de France. Six ans qui se sont évaporés, que j’ai vécus pleinement, à fond,  et il me semble que c’était hier seulement que j’embarquais mes trois jeans, ma guitare et quelques bouquins pour décider de laisser derrière moi tout un pan de mon histoire.
J’ai perdu mes amis. Pas assez solide comme lien, sans doute. Le mien comme le leur. Les nœuds pas assez serrés pour supporter le fracas des changements de cap à quatre-vingt dix degrés.  Crac ! Dommage, tout ça.

Six ans sous cette latitude de l’intempérance. Il y a quelques semaines seulement,  je me battais bec et ongles avec des moins vingt- cinq degrés pour que l’eau ne gèle pas dans mes tuyaux et là, je suffoque sous un ciel trop bleu, trop blanc, trop lourd, trop grand avec cette boule de feu plombée sur son visage et qui n’arrête pas de faire ruisseler les peaux.
La canicule, force des étymologies, c’est vraiment un temps de chien !
Le corps morfondu, l’esprit au ralenti.

Mais ce sera un jour l’automne. Les changements de perspective de l’équinoxe. La  lumière entraînée de l’autre côté par un poids gigantesque. Lumière oblique, délicieux frissons des brouillards qui trembleront sur les champs.
Une meule qui tourne et qui nous broie, tout ça...Le nombre de fois de trop où nous avons dit vivement bientôt  ! Nous croyons attendre des rendez-vous et c'est eux qui nous attendent, goguenards !

Que coule notre beau voyage  à bord de ce vaisseau spatial qui se balade parmi toute une flotte désordonnée d’autres vaisseaux !
Qui tourne en rond, comme une espèce de derviche schizo. Des siècles et des siècles après Copernic, je  suis toujours émerveillé de voir l’astre rouge disparaître au soir derrière le toit de Paul et resurgir derrière celui de Pierre, à l’opposé, dès trois heures du matin.
Seules les grandes naïvetés nous ramènent sans ambages à notre condition de poètes malgré nous. Soyons naifs, candides, ras les pâquerettes. Le nombre de mensonges vaniteux qui se cachent  au fond des grandes questions qui n'en sont pas !

J’aimerais que ça soit comme ça, la fin : qu’on soit surpris à voyager clandestin, sans billet, et qu’on soit balancé par-dessus bord. Dans le cosmos. Avec des poussières d'étoiles comme des lampes de chevet.

Pour faire la pige à Saturne et répéter à l’infini la scène du derviche. Une vraie scène, cette fois -ci.
Car nous avons passé nos vies, notre temps, notre énergie, notre savoir et notre envie, à rejouer des scènes. Saltimbanques sans théâtre et sans public.

Image : Philip Seelen

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12.05.2011

Brassens : les mots du cygne

Le moyenâgeux (suite)

 Après une franche repue,
J’eusse aimé toute honte bue
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon.
Troussant la gueuse et la forçant
Au cimetier’ des innocents,
Mes amours de ce siècle-ci
N’en aient aucune jalousie.

littératureUn cimetière, fût-il celui des innocents, est un lieu tellement incongru pour courir le guilledou, qu’il faut sans doute que celui-ci ait une histoire toute particulière pour que François Villon, même peu soucieux des convenances, y soit allé trousser la gueuse.
A l’intersection de la rue Saint-Denis et de la rue Berger, l’église des Saints Innocents fut érigée en 1130.
Comme elle était alors située en dehors de la Ville, un cimetière l’entourait qui recevait les dépouilles de toutes les paroisses de Paris qui n’avaient pas de lieu où enterrer leurs morts, mais aussi les corps trouvés sur la voie publique, les morts de la morgue et de l’Hôtel-Dieu et... les pendus de Montfaucon.
En 1418, on y enterra les 50 000 victimes de la peste.
Ce cimetière n’avait pratiquement pas de sépultures individuelles, mais comportait principalement des fosses communes et bien que la terre y eût une solide réputation de « mangeuse de cadavres », puisqu’on affirmait qu’elle s’en débarrassait en neuf jours seulement, il finit par être tellement saturé qu’en 1780 il formait un vaste monticule, de deux mètres cinquante plus haut quel les rues alentour.
Le mur d’une cave jouxtant le cimetière finit ainsi par s’écrouler, libérant les cadavres en putréfaction et empestant tout le quartier.
Il fut alors fermé, chose que les habitants de ce quartier réclamaient depuis 200 ans, et l’église fut rasée.

Situé à proximité du grand marché des Halles, le cimetière était au Moyen-Âge ouvert aux passants et il était ainsi devenu le lieu de prédilection de toutes les ribaudes du voisinage qui y donnaient leurs rendez-vous galants. A tel point que dès 1186, le roi Philippe Auguste commanda qu’il fût entouré d’un mur.
En dépit de ce rempart, le cimetière resta un haut lieu parisien. On y trouvait aussi bien des boutiques de mode que des peintres, des écrivains publics et les rendez-vous coquins y restèrent longtemps célèbres. En outre, au cours des nuits froides de l’hiver, il était investi par tous les mendiants de la Cour des miracles qui venaient s’y réchauffer en faisant brûler des ossements.
Bas peuple, écriture, peintures et belles de nuit, nulle surprise alors que l’auteur du Testament soit allé s’y encanailler et nul doute que, sans ses cinq siècles de retard, l’auteur de la Mauvaise réputation en eût fait tout autant.


Enfin une remarque en marge : de même que ne sera écrit qu’une seule fois le mot « anarchie » dans L’hécatombe, le nom de François Villon n’apparaitra qu’une seule fois dans les quelque deux cent poèmes que nous laissa Brassens, ici, dans cette strophe du moyenâgeux, alors que l’un et l’autre sont partout présents dans toute son œuvre.

 

*

Ces p’tites sœurs, trouvant qu’à leur goût
Quatre évangiles c’est pas beaucoup,
Sacrifiaient à un de plus :
L’Evangile selon Vénus.
Témoin : l’abbesse de Pourras
Qui fut, qui reste et restera
La plus glorieuse putain
Des moines du Quartier Latin.

littératurePrise également à témoin par François Villon, voilà une bien singulière abbesse et qui, à cinq cents ans d’intervalle, mérite tout le respect et toute la considération des deux poètes :

Item : donne a Perrot Girart,
Barbier juré du Bourg la Royne,
Deux bacins et ung coquemart
Puis qu’a gaignier met telle paine.
Deux ans y a demie douzaine
Qu’en son hostel de cochons gras
M’apatella une sepmaine,
Tesmoing l’abesse de Pourras.
François Villon – Le Testament –

 Il s’agit en fait d’Huguette de Hamel, abbesse, certes, mais aussi incorrigible libertine, plus encline à enseigner à ses novices les délicieux plaisirs du sexe que les austères envoûtements du Ciel.
L’Eglise, évidemment, la répudia.
L’abbesse de Pourras détourna alors l’argent de l’abbaye avant de s’enfuir avec son amant, Maître Baudes de La Maitre.
La magnifique gourgandine prit également soin d’emporter dans son baluchon tous les titres de propriété de l’abbaye.

L'illustration ci-dessus est sortie de l'oeil joliment gourmand de Philip Seelen, que je remercie et  salue fraternellement 

 

*

 A la fin, les anges du guet
M’auraient conduit sur le gibet.
Je serais mort, jambes en l’air,
Sur la veuve patibulaire,
En arrosant la mandragore,
L’herbe aux pendus qui revigore
En bénissant avec les pieds
Les ribaudes apitoyées.

littératureBien plus subtilement  que ne le fit Richepin en 1876 en écrivant de Villon : escroc, truand, marlou, génie !, Brassens rend avec Le moyenâgeux un hommage des plus fins au poète voyou. Strophe après strophe, l’ombre de la potence se fait plus précise et plus inquiétante. Car L’œuvre et la vie de François Villon, c’est aussi l’obsession de la potence et des corps pourrissants des pendus.
Brassens, après avoir dit ce Montfaucon promis aux beaux parleurs de Jargon, nomme alors plus précisément le rendez-vous tragique : la veuve patibulaire.
Dans une expression attestée au début du XVIIe siècle, « la veuve » désigne en effet la potence : épouser la veuve, pour dire en langage populaire être pendu. On retrouve la locution deux siècles plus tard chez Victor Hugo :

« Mon père a épousé la veuve »
Victor Hugo – Le dernier jour d’un condamné

Brassens emprunte le deuxième terme de l’expression en l’enrichissant d’un adjectif dont le langage courant a certainement perdu de vue l’étymologie.
Le verbe latin « patere », »être ouvert, étendu », a en effet donné le mot patibulum, qui nomme une sorte de gibet auquel étaient attachés les esclaves quand on voulait les fouetter.
Ainsi, « patibulaire » désigne littéralement tout ce qui a trait au gibet, au pilori. Par une métaphore très elliptique, l’adjectif est surtout employé pour qualifier la mine, la gueule exactement, si peu engageante d’un quidam qu’elle lui donne les traits d’un bandit digne de la potence.
L’allégorie faite par Brassens est superbe. Constituée d’un nom emprunté à l’argot populaire et d’un adjectif littéraire, la veuve patibulaire allie avec force et talent la parole du bandit à celle du poète.
Et c’est entre les jambes de cette veuve que poussera la mandragore.
Connue des Hippocratiques de l’Antiquité pour ses vertus sédatives, cette plante a inspiré tout au long des siècles toutes sortes de pratiques macabres, dont elle conserve aujourd’hui encore une renommée maléfique.
Au Moyen-Âge, la mandragore poussait sous les gibets et on pensait qu’elle était alors le fruit de la semence d’un pendu vierge et de la terre sur laquelle elle s’était répandue. Cette croyance était sans doute une réminiscence des anciens rites d’accouplement printanier avec la terre nourricière, mais aussi celle des rituels de la magie noire où les pulsions les plus profondes et les plus obscures associent la mort, le sexe et la fécondité.
Cette association de la pendaison et de l’acte sexuel procréateur, donc de la puissance selon les canons de l’idéologie dominante, était encore très vivace au XVIIIe siècle :  Les femmes du peuple ont une singulière superstition ; celles qui sont stériles s’imaginent que, pour devenir fécondes, il faut passer sous les corps morts des criminels qui sont suspendus aux fourches patibulaires. 
Buffon-  Histoire naturelle, Tome V


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10.05.2011

Connais-toi toi-même

Paris_mai_1968.jpgÀ l’âge où tous les invisibles remparts de l’enfance et toutes les sensations premières s’écroulent, quand la coquille se lézarde et qu’on se désolidarise du monde pour s’essayer à être un individu à part entière,  face à ce monde, quand  le corps veut séduire et vivre sa vie, que le désir bout à l’intérieur et que l’esprit a peine à suivre tout ce qui se passe réellement entre l’extérieur et nous,  quand l’horizon s’élargit devant, tellement qu’il devient effrayant et qu’on se perd  à vouloir s’y repérer, quand il faut commencer à faire parler véritablement  ce redoutable je,  j’ai souffert toutes les plaies du cœur à dire d’où je venais, d’où je sortais et qui j’étais.
A dire mon monde de simplicité et de pauvreté rurales.
J’avais honte de ma tribu, honte de ma racine, honte de ma condition, honte de mes vacances d’été passées au cul des vaches, honte de n’avoir pas de télévision, honte d’avoir une mère et pas de papa, honte de mon village, honte d’être pauvre, honte d’être boursier au collège, honte d’être d’une famille nombreuse, honte de mes vêtements recousus.
Ma seule fierté était d’être premier en latin. Ça fait peu, très peu, pour séduire l’adolescence qui cogne à l’intérieur.
J’ai ainsi vécu cette adolescence sous une fausse identité, rejetant tout de moi, inventant des souvenirs, falsifiant mon parcours, apocryphe de mon histoire.
La révolte et l’intelligence fulgurante des journées de mai sont venues me sauver des abîmes de la schizophrénie.

Comme tant d’autres. Car lorsque j’ai levé mon drapeau et réclamé de vivre mon âme d’apache comme je la sentais à l’intérieur, j’ai bien vu alors qu’à peu près tout le monde en était là et que la poésie mutine de ce printemps ne disait pas autre chose que ce que j’avais à dire pour rester moi-même.
Si j’avais à définir, pour moi seul, ce mois de mai-là, je dirais qu’il fut une révolution en ce qu’il transforma la honte de vivre en fierté d’exister.

Soixante-huitard, moi ?  Tout le contraire précisément : on n’éprouve aucune nostalgie  - du grec νόστος, le retour, et de  άλγος, la  tristesse - des  moments où l’on s’est réellement rencontré.
Car c’est bien à dix-sept ans qu’on est le plus sérieux. Passé ce cap de la première blessure et des premières contradictions vécues entre nous et le monde,  on s’évertue à devenir peu à peu ce qu’on ne sera jamais. Parfois même, on fait des efforts titanesques, douloureux, pour être exactement ce qu’on n’aurait jamais voulu devenir.
Je n’ai dès lors jamais trahi mes premières illusions. Et j’ai fait ça sans stratégie ni courage particulier. Je l’ai fait parce que je ne savais pas faire autrement ; le désordre fut d’emblée mon élément, comme la rivière est celui du poisson.

Ma mère voyait loin, quoique de façon fort approximative, qui me qualifiait parfois de gibier de potence.
Je n’ai jamais vu de potence. Mais ma route a croisé celle de centaines et de centaines de gibiers traqués. Des fuyards du grand bordel social, des hors-la-loi, des méchants. Des condamnés à la nuit.

Et ce sont ceux-là, parfois illettrés, qui m’ont surtout appris à écrire ce que je sais écrire.

11:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.05.2011

Brassens : les mots du cygne

Le moyenâgeux

Le seul reproche, au demeurant,
Qu’aient pu mériter mes parents,
C’est de n’avoir pas joué plus tôt
Le jeu de la bête à deux dos,
Je suis né même pas bâtard,
Avec cinq siècles de retard,
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux.

littérature « Ceux qui me reprochent de m’exprimer dans une langue vieillie sont les mêmes qui achètent et collectionnent de vieilles lampes » s’amusa un jour Brassens au cours d’une émission télévisée.
Puis, invité à parler de sa culture d’autodidacte, il dit évidemment son admiration pour François Villon, avec cette phrase d’une exquise intelligence et sur laquelle les créateurs de toute discipline devraient méditer :
« On m’a tellement fait l’élève de François Villon, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître ».
Mais, pour grande que fût l’influence de Villon sur l’œuvre de Brassens, elle ne fut pas la seule à révéler chez l’artiste le goût des mots et de la poésie. Avide et curieuse, sa plume s’est nourrie à bien d’autres encriers de la littérature, tels celui de Rabelais, celui de La Fontaine, ceux des classiques, des romantiques et des symbolistes.
Gentiment, au cours de ce même entretien télévisé, Brassens admet que, passé le XIXe siècle, il devient, à quelques exceptions près, inculte, confessant du même coup ce sentiment qu’il eut toute sa vie de ne pas appartenir à son époque, de s’y sentir exilé, poussé par d’autres préoccupations, exprimées dans une autre langue.
Il fit d'ailleurs écarquiller les yeux de son interlocutrice en confiant : « mes parents auraient aimé que je devinsse un instituteur ou un employé de bureau… »
On ne s’exprimait pas comme ça à la télé, même si le langage n’y était pas encore massacré au point où il peut l’être aujourd’hui. (D’autant qu’il m’en souvienne tout du moins, car ça fait six ans que je n’ai pas regardé la télé.) Aujourd'hui même, bon nombre d'écrivains, et non des moindres, auraient quasiment honte de s'exprimer ainsi. C'est que  ça fait tellement con et vieillot, le subjonctif,  pour un ou une qui bombe avantageusement le torse sous les élixirs de la modernité !

Parce qu’il usait d’une écriture bien travaillée, parce qu’il ne sacrifiait pas aux modes littéraires de l’époque, pas plus qu’à la navrante médiocrité qui, dans les années 60, faisait recette avec « Salut, les copains » sur la foire à l’encan des ondes radiophoniques, nombreux sont les jeunes gens du moment qui ne l’ont pas écouté, qui ne l’ont pas compris, voire qui ont ri de cet ours sans artifice et s’exprimant, exception faite pour quelques mots d’apparence grossière, comme s’exprimaient les textes de leur Lagarde et Michard.

Mais la qualité de l’art, c’est même à cela qu’on le reconnaît, est intemporelle, et ces jeunes gens du moment, comme ceux qui déjà l’étaient beaucoup moins, comme ceux qui même n’étaient pas encore nés, aujourd’hui rendent hommage à Brassens, l’admettent au panthéon littéraire - sinon quelques pédants à la plume emberlificotée de quintessence aussi vaseuse qu’inutile - grâce à la qualité de son écriture et parce que cette écriture s’est toujours inquiétée des questions fondamentales qui sont celles de toutes les saisons de la vie.
Pour toutes ces raisons, succinctement énoncées, je tiens Le moyenâgeux pour une perle dans l’œuvre de Brassens. Je m’y attarderai d’ailleurs longtemps, chaque couplet recélant une fine allusion à la littérature, à Villon et aux mœurs du Moyen-Âge.
Au sommet de son art en cette année soixante six, l’artiste ne se justifie ni ne fait étalage de sa culture. Il se présente, à la fois ironique et nostalgique, et dit sa différence.

Nous avons tous, du moins je le pense, une période fétiche de l’Histoire que nous visitons régulièrement de notre imaginaire et à laquelle nous aurions aimé participer. En ce qui me concerne, il s’agit de la deuxième moitié du XIXe siècle, tant pour la littérature que pour une certaine agitation politique. Ce fantasme commande évidemment que nous nous supposions bien plus bas sur les branches de notre arbre généalogique.

Pour bien donner le La de son voyage poétique et mieux nous embarquer dans sa rêverie, c’est par une allusion directe à Rabelais, que Brassens regrette plaisamment la copulation tardive de ses parents qui lui valut de ne voir le jour qu’au XXe siècle.
Car si l’expression La bête à deux dos, qui donne l’image d’un homme et d’une femme accouplés, n’est pas véritablement de François Rabelais en ce qu’elle est empruntée au langage populaire de son époque, c’est lui qui en fit la fortune et en assura la pérennité.
Dans le comique philosophique de la conception rabelaisienne, le corps est en effet toujours exagéré, toujours en mouvement et toujours burlesque. Comme dans l’épisode de la naissance de Gargantua et de la fête de l’abattage, le corps n’est jamais achevé, toujours en mutation, toujours en construction de lui-même et d’un autre corps. De plus, ce corps rabelaisien absorbe le monde et est absorbé par lui-même : il est l’idée de la totalité chez Rabelais.
On comprend dès lors mieux que l’acte d’amour soit vu comme acte de procréation et que l’image de ces deux corps cherchant à se confondre pour en construire un autre soit tellement grotesque.
En outre, comme noté par Alain Rey et Sophie Chantereau, cette animalité de la sexualité vue comme une bête à deux dos, comme on dit bête à cornes, par exemple, évoque l’apparition d’une espèce nouvelle faite de mutants inquiétants et ridicules, toutes notions chères à Rabelais et que Brassens introduit ici.

 *

Ah ! Que n’ai-je vécu, bon sang !
Entre quatorze et quinze cent.
J’aurais retrouvé mes copains
Au trou de la pomme de pin,
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaume de truanderie.

littératureLa voie étant donnée, laissons-nous donc bercer par la magie des octosyllabes et faisons confiance au poète pour nous guider à « remonte-temps ».
Soyons d’ores et déjà certains que l’auteur de La mauvaise réputation, de Je suis un voyou, de La mauvaise herbe, et des Quatre bacheliers, ne va pas nous mener à la Cour de France ni chez quelque hobereau de province.
C’est parmi les siens, ses frères humains lointains, qu’il va nous conduire. Et tout d’abord au cœur du vieux Paris, sur l’île de la Cité.
Là était un célèbre cabaret où venaient boire le soir autant les truands en mal de poésie que les  poètes en mal de truanderie : La pomme de Pin, célébré par Rabelais et, avant lui, par Villon :

Item, je donne à Maître Jacques
Raguier le grand Godet de Grève,
Pourvu qu’il paiera quatre plaques
(Dût-il vendre, quoi qu’il lui grève,
Aller nues jambes en charpin),
Se sans moi boit, assied ne lève,
Au trou de la pomme de pin.
François Villon – Le Testament

 Depuis le XVe siècle, le cabaret La pomme de pin était connu du Tout-Paris.
Au début du XVIIe, le poète Mathurin Régnier, grand habitué des ambiances interlopes des cabarets, déplorera sa décadence, avant qu’il ne retrouve tout son lustre sous Louis XIV. Les classiques aimeront alors s’y rencontrer et c’est là que, des soirées durant, Racine y conversera en compagnie de Boileau, de La Fontaine, de Furetière ou du musicien Lully.
Si Georges Brassens rêve de s’asseoir à l’une de ces tables de La pomme de pin, c’est pour y être admis par les marginaux, truands et voleurs du Moyen-Âge, compagnons de François Villon.
Ceux-là pratiquaient un langage secret dont une centaine de termes furent révélés par l’un deux au fameux procès des Coquillards, à Dijon, en 1455. Les archives de ce procès, retrouvées au XIXe siècle, constituent un document édifiant sur la structure, l’origine et la nature de ce parler secret, dit langage exquiz.
Ce langage est en fait le Jargon, mot appartenant lui-même au Jargon, comme verlan est un mot du verlan. Il est constitué de métaphores concernant le vol, le crime et le jeu et que seuls peuvent entendre les membres de La Coquille, société secrète de brigands.
On s’est longtemps interrogé et on s’interroge encore sur l’appartenance réelle ou supposée de Villon à La Coquille. Ce dont on est certain, c’est qu’il était en étroite relation avec plusieurs d’entre eux, dont Colin de Cayeux. Il connaissait parfaitement le Jargon car il écrivit six ballades en ce langage, rassemblées sous le titre Jargon et Jobelin, le Jobelin étant, pense-t-on, le langage des gueux et des mendiants.
Le Jargon est donc, à l’origine et stricto sensu, le langage codé des Coquillards. Bon nombre de ses termes ont survécu au XVe siècle pour passer dans le langage des gueux et des mendiants professionnels du siècle suivant. Une confrérie de ces derniers, l’Argot, donnera son nom à ce langage, le mot s’appliquant, au cours des siècles suivants, au jargon lui-même.
Le langage spécifique du Milieu d’aujourd’hui, des tricheurs, des compères et des voleurs, n’a pas d’autre origine que cet argot médiéval et postmédiéval, forme particulière du Jargon.
Si sa fonction première est d’être incompréhensible pour les non-initiés, donc surtout pour la police et les mouchards, il est en outre, tout comme chez les Coquillards, un parler de reconnaissance et de sentiment d’appartenance à un groupe marginal, se situant hors des lois.
Le mot Jargon  a survécu jusques à nous dans la même acception, quoique teintée d’une connotation péjorative et l’honorabilité en plus, puisque nous l’employons encore pour désigner le langage spécifique à une corporation ou à un groupe On parle en effet du jargon des philosophes, des médecins, des juristes. Disons que tous ces gens-là ont tellement de choses à dire qui ne servent à rien ou que nous savons déjà avec nos mots, qu’il leur faut bien faire mine de manier des concepts savants et abscons : l’ésotérique est toujours source de pouvoir et de justification de prix à payer.


Aucun doute, donc, sur l’identité des ces beaux parleurs de jargon avec lesquels le poète aurait aimé s’entretenir. Il faut alors savoir que l’expression beaux parleurs signifie, à l’époque médiévale, que ces gens sont brillants dans leur élocution, fins dans leurs propos et d’un commerce subtil. L’expression n’a pris son sens péjoratif d’enjôleurs et de phraseur séducteur qu’à partir du XVIIIe siècle.
Mais, beaux parleurs ou non, ils n’en sont pas moins tous des promis de Montfaucon, c’est-à-dire que leur destin risque fort de se solder un beau matin au bout d’une corde.
Car Montfaucon, ancien lieu-dit parisien situé au nord-est de la ville, était un haut lieu de la pendaison, redouté de tous les bandits et truands.
Depuis le XIIIe siècle un gibet y avait été élevé qui, quatre siècles durant, vit se balancer en l’air tous les condamnés de la truanderie. Mais pas seulement eux :
Petit noble du Vexin normand et conseiller de Philippe Le Bel sur les questions financières, Engueran de Marigny y fut pendu haut et court sitôt la mort du roi, le 30 avril 1315 et son cadavre -  ô raffinement ! -  y demeura exhibé pendant deux ans !
Inusité à partir du XVIIe siècle, le gibet de Montfaucon ne fut détruit qu’en 1761.
La première des six ballades en jargon et Jobelin écrites par Villon et auxquelles nous avons fait allusion, met en garde ses compagnons contre cette redoutable potence :

 …Escheques moy tost ces coffres massis
Car vendengeurs des ances circuncis
Sen brou et du tout aneant
Eschec eschec pour le fardis.

 La traduction en français moderne donnerait :

 Tenez-vous à l’écart des coffres massifs
Car les voleurs les oreilles coupées
Sont complètement réduits à néant
Gare gare à la corde.
 
François Villon – Jargon et Jobelin

A suivre...

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06.05.2011

Vases communicants :

  

 littérature

 

    

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05.05.2011

Stéphane Beau sur L'exil des mots

les humbles.JPG

VINCENT

Tu avais un sacré « pet au casque », comme on dit familièrement, mon cher Vincent. Tu étais même parfois sérieusement inquiétant avec tes yeux fous et ton sourire figé. Je me souviens de cette fois où, avec deux infirmiers et un médecin de garde, nous étions venus chez toi pour te faire hospitaliser d’office. Tu voyais des lézards qui couraient sur les murs de ta cuisine. Tu nous les montrais du doigt : « là, mais si, là, regardez, il se sauve ! » Tu hurlais et tu étais tellement persuasif qu’involontairement nous retournions la tête pour regarder où tu nous indiquais. Tu ne voulais pas être hospitalisé car les « aliens » te recherchaient pour te voler le « grand secret français »… Quel cirque dans ton crâne ! Les lézards n’existaient pas, mais ta terreur était bien réelle. Et elle faisait mal.

Je me souviens aussi de cette fois où je devais t’accompagner chez le juge. Tu m’avais fait une scène : tu refusais d’y aller sans ton chien, un brave bâtard au regard doux. J’avais résisté mais tu n’en démordais pas, alors j’avais cédé. Je nous revois entrant dans le bureau du juge, une femme d’une quarantaine d’année, vêtue d’un tailleur gris clair. Elle nous avait toisés d’un œil sévère. Elle t’avait regardé, puis elle avait tourné la tête vers ton chien. Et quand elle avait lu tout l’amour qu’il y avait dans le regard qu’il posait sur toi, elle avait compris, peut-être,  que jamais tes frères humains n’auraient à ton égard autant de bonté. Elle avait souri et nous avait invités à nous asseoir.

Tu avais 24 ans et ton avenir, jalonné d’innombrables séjours en psychiatrie, était déjà tout tracé…

Je ne t’oublie pas.

Stéphane

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04.05.2011

Nouvelle

Cette nouvelle  n'a pas été écrite pour le recueil Le Théâtre des choses, à paraître fin juin chez Antidata.
Elle a été écrite comme ça. Un clin d'
œil au Front russe de Jean-Claude Lalumière, peut-être. En tout cas,  toute ressemblance avec des personnnages existant ou ayant existé ne serait évidemment que pure  et malencontreuse coïncidence, parce que c'est comme ça qu'on dit toujours.

 

UNE METAPHORE

cathedrale-reims.jpgOn dit qu’un écrivain devrait toujours se promener avec un petit carnet dans ses poches pour y consigner des impressions fugitives, des situations impromptues, croquer en quelques mots la silhouette d’un personnage insolite, fixer l’ambiance particulière d’une rue ou d’un bistro, noter la lumière particulière d’un paysage, que sais-je encore ?
On le dit de l’écrivain mais on devrait le dire aussi du hâbleur, quoique pour de tout autres raisons. Le danger le guette en effet de se faire repérer dans des utilisations différentes de ses mêmes forfanteries. Tel est le conseil que je donnai en tout cas un jour à un de mes nombreux chefs de service, qui n’était pas écrivain pour deux sous, du temps où je m’étais fourvoyé dans une administration décentralisée, aux multiples compétences.
Mais comment m’étais-je donc retrouvé petit soldat dans cette armée de généraux ? Commençons par là si vous le voulez bien; juste pour dire que, y étant entré par erreur, je ne pouvais en sortir que par une porte dérobée et en m’essuyant le front comme quand on l’a échappée belle après avoir encouru un sérieux danger.

J’avais préalablement été un peu tout et rien, étudiant, chômeur, promeneur, ouvrier, délinquant plus ou moins actif et, en dernier lieu, bûcheron. Ce fut donc absolument éreinté, les mains abîmées par les intempéries et le contact rugueux du bois, las aussi de fuir les petits papiers blancs, puis roses, puis bleus, d’huissiers sempiternellement lancés à mes trousses pour me soutirer des arriérés de cotisations, des retards de TVA, des échéances d’impôts et autres persécutions légales, que je décidai un beau jour de déposer mes armes sur un bureau de la Chambre de commerce en y signant, dépité, la cessation de mon activité de bûcheron-négociant en bois, entamée quelque dix ans plus tôt.
Fin d’une complicité que j’avais imaginée possible entre une espèce de rousseauisme nigaud, la nature, les p’tits oiseaux, l’air pur et les matins clairets, et un gagne-pain. La faim, c’est bien vrai, fait sortir le loup du bois et je quittai donc l’ombre des allées forestières, des chemins creux et des parcelles boisées en laissant accrochées dans les branches, tels les oripeaux de la défaite, mes dernières illusions d’un travail librement choisi, non salarié et en dehors du convenu social.
Libre, les bras ballants, le nez en l’air, je réfléchis ainsi quelque temps sur la direction à prendre. Réfléchir, c’est bien beau, mais réfléchir à quoi au juste ? Je ne savais pratiquement rien faire, je n’avais jamais appris le moindre métier et il était désormais bien tard pour m’aventurer dans une vie de larron capable de m’assurer la survie : j’étais donc mûr pour tenter de me mettre au vert dans une administration quelconque. Ce que je fis, au grand amusement de mes amis les plus chers. Je passai outre leur gouaillerie, j’étais fourbu, je vous l’ai dit, et j’avais grand besoin de me reposer sur des lauriers putatifs pendant que bouillerait quand même sur mon maigre feu un semblant de marmite.
Je fis donc une dictée, un extrait de Madame Bovary. On me demanda ensuite d’expliquer l’expression faire le philosophe à propos de Bovary-père préconisant pour l’éducation de son fils qu’on le laissât courir nu dans la nature, puis je calculai deux ou trois pourcentages d’une somme empruntée par un quidam, je dégageai le capital, et le coût total du crédit, - ça j’avais appris à le faire à mes dépens -, je répondis enfin avec bonheur à quelques questions de droit - ça aussi, j’avais appris sur le tas car il n’y a pas plus fin juriste qu’un gars qui a longtemps cherché à vivre en contournant les lois -, et hop, je vis comme par miracle s’ouvrir devant moi les portes confortablement capitonnées d’un emploi de fonctionnaire.
Moi qui venais de traîner mes bottes par des chemins fangeux et qui avais besogné dur à soulever des bûches, scier des troncs et entasser des branches, je me retrouvai soudain au paradis quand on m’installa, au quatrième étage d’un immeuble massif, dans un bureau propret et bien chauffé, en compagnie de deux autres bonhommes. Seule ombre au tableau cependant : les fenêtres donnaient en surplomb sur les toits et le chemin de ronde de la prison de la ville. Je ne vis pas cela d’un très bon œil et me surpris à penser que ça n’était pas forcément de bon augure pour la suite des événements. Décidément, ma vie n’arrêtait pas de tourner autour de ces satanés lieux de pénitence, même dans ses résolutions les plus sages et les plus honnêtes.
Je passe sur mes débuts assez cocasses dans un service où il n’y avait pas grand-chose à faire, sinon se montrer poli avec tout le monde, ne jamais avoir l’air de bayer aux corneilles et toujours faire semblant de griffonner de la quelconque paperasse ou d’être absorbé par un écran d’ordinateur.
Je ne puis cependant faire l’économie d’un mot sur ce petit monde découvert derrière les portes de bureau, petit monde souterrain, replié sur lui-même, hors des réalités extérieures, prétentieux, affable avec la hiérarchie, méprisant avec la piétaille du dessous, car on a croit toujours avoir quelqu’un en-dessous de soi en ces lieux où le grade tient lieu de lettres de noblesse, ne serait-ce que la femme de ménage ou, à l’époque, un Contrat Emploi Solidarité. Petit monde aussi ignorant de tout, de la littérature, des arts, de l’engagement personnel, mais expert en tout ce qui ne sert à rien, comme par exemple savoir présenter un budget clair avec des recettes, des dépenses et des tendances, en trois couleurs et sous Power point animé, bien sûr.
En gros, on eût dit un monde inventé par Molière. En dehors des femmes savantes, toute l’œuvre du maître à peu près était en effet représentée ici, des malades et des cocus imaginaires, des précieuses ridicules, des misanthropes, des tartufes, des bourgeois gentilshommes, des étourdis et des fâcheux. Un vrai panel de farces plus ou moins burlesques. J’en eus souvent le souffle coupé.
Ce que j’ai vraiment mal vécu en ces territoires étranges - exception faite pour une vingtaine d’individus sympathiques enlisés là sur un faux-pas de jeunesse-  c’est la malveillance. Malveillance à l’égard du joyeux, du différent, de l’original, du décontracté. Malveillance aussi envers le chômeur, l’alcoolique, le décadent, le Rmiste, le SDF, alors que la plupart de ces gens-là, incapables de voler de leurs propres ailes ailleurs qu’à l’intérieur de leurs murs, y avaient, pour les trois-quarts, trouvé refuge par le biais d’un misérable piston d’une vague connaissance, d’un cousin du cousin au beau-frère d’un quelconque hobereau de village. Sans quoi, ils auraient été assurément de ces traîne-savates qu’ils méprisaient avec tant de zèle. En fait, c’est une image refoulée d’eux-mêmes, une sorte de destin auquel ils avaient échappé de justesse, qu’ils vilipendaient chez l’exclu.
Un dernier mot avant de cesser ces vaines diatribes et d’en venir à mon hâbleur sans carnet, pour dire aussi que, aspirés par les rouages puissants, bien huilés, lents et silencieux de la machine administrative, tous ces inoffensifs gredins étaient devenus d’incorrigibles fainéants et, comme tous les fainéants qui n’assument pas leur fainéantise, ils voyaient du laxisme et de la paresse chez tout ce qui n’était pas eux.

 Sur la foi d’une plume qu’on jugea en hauts lieux originale et alerte dans les quelques rédactions administratives que j’avais été amené à commettre, je fus cependant nommé rédacteur en chef du journal interne, une publication destinée à promouvoir la grandeur des compétences, des actions et des projets de l’établissement. Un outil de management et de culture d’entreprise pour développer le sentiment d'appartenance, ne cessait de me claironner dans les oreilles mon chef en se balançant sur sa branche, une branche intermédiaire de l’organigramme mais si élevée pour sa cervelle de moineau, qu’on eût dit qu’il était pris de vertiges permanents.
Moi qui n’avais eu à manager jusqu’alors que ma famélique entreprise forestière et gérer mes déficits récurrents avec le banquier, j’aurais bien voulu qu’on m’expliquât en quoi mes élucubrations sur ce satané journal pouvaient servir les autorités et, surtout, donner à tout ce petit peuple piaulant et caquetant, le sentiment d’appartenir à une respectable et gigantesque volière.
On organisa donc force réunions autour de la notion de communication interne. Des flèches multicolores se mirent à voler dans tous les sens sur un tableau, du haut vers le bas, décisions des dieux de l’Olympe, puis du bas vers le haut, remontée des infos vers l’Olympe, puis transversalement, dans les deux sens, ces flèches-là devant faire tomber les cloisons, résoudre les conflits d’intérêts, libérer les rétentions d’informations et mettre de sérieux bémols aux mesquineries dues, un peu partout sur l’organigramme, à l’exercice du petit pouvoir.
Voilà, me dit-on, la communication interne, c’est abolir les différences, créer la transparence et prévenir ainsi les risques de conflits. C’est aussi faire en sorte que chacun des mille cinq-cents agents de notre Collectivité - avec un C majuscule obligatoire - comprenne à quelle grande œuvre il participe et en soit d’autant plus fier et motivé.
Ite missa est.
Mais encore, hasardai-je ? Car si une mission d’une telle noblesse et d’une telle grandeur m’était pour partie dévolue - faire comprendre à tout le monde pourquoi il travaillait et à quoi - la condition sine qua non pour la mener à bien, était que je comprenne moi-même ce que je faisais.
On ricana, goguenard et bonhomme. Rire supérieur de la hiérarchie qui sait et qui du même coup se trouve légitimée par l‘impéritie intellectuelle de son subordonné. Pour un peu on m’aurait tapé sur l’épaule et remercié de faire montre de tant d’ingénuité.
D’abord, bannir le mot travail de mon langage. Ici, on ne travaillait pas, on œuvrait. Bien. Enfin quelque chose qui me plaisait, on prenait soin des mots, quoique je n’aie jamais vu personne dans tous ces bureaux et ces couloirs où dégoulinait une lumière jaunâtre, qui eût un tant soit peu l’air d’un artiste penché sur son œuvre. Mais passons. On œuvrait à un projet commun, grandiose, énorme, celui du confort des contribuables, qu’il était d’ailleurs préférable d’appeler des clients, par qui nous étions payés et, in fine, donc, pour la réélection des élus qui présidaient aux destinées de notre collectivité.
Voilà qui ne me plaisait pas du tout. Je me vis aussitôt dans la peau d’un vil collaborateur mais je repris aussitôt mes esprits et retrouvai tout mon amour-propre en recadrant tout ça comme ça devait l’être, rubrique blabla.
Mais pour faire comprendre sa fiche de poste à un abruti tel que moi, rien de tel qu’une bonne métaphore, n’est-ce pas ?
Ecoutez donc un peu, me dit-on, tout sourire et en se balançant de suffisance sur un large fauteuil. Hier soir, je lisais justement un article dans Le Mensuel du territorial à propos de la communication. On prenait l’exemple d’un ouvrier, un gars de rien, un miséreux, qui creusait un trou avec une pioche et à qui on n’avait pas dit pourquoi ce trou. Un promeneur venant à passer par là lui demandait ce qu’il faisait. Ah, qu’il geignait le bougre, je besogne, je besogne. J’en bave, j’en ai marre, c’est dur, c’est éreintant. Chienne de vie !
Puis on prenait un autre gars du même tonneau et qui creusait aussi un trou, mais à qui l’on avait préalablement expliqué que c’étaient les premières fondations d’une cathédrale, d’une magnifique cathédrale, qu’il creusait là. A la question du promeneur, le type se relevait, essuyait son front en sueur, se tâtait les reins et s’exclamait, un sourire radieux illuminant tout son visage : mais comment ? Vous ne savez donc pas ?
J’œuvre aux fondations d'une prochaine et gigantesque cathédrale, monsieur !
Voilà, avez-vous compris maintenant ?
Oui, j’avais compris.

Seulement, quoique m’évertuant au cours des quelques années qui suivirent à écrire aux endormis qui constituaient mon public qu’ils étaient en train d’élever un monument considérable à la gloire de je ne sais quoi, qu’ils participaient à une œuvre collectif dont tout le peuple contribuable était fier, je ne vis jamais s’allumer dans leur regard l’éclair joyeux du créateur. En fait de trous, ils creusaient chacun le leur, juste aux dimensions de leur fessier, pour s’y caler confortablement et voir ainsi passer l’inutilité des choses.
J’abandonnai très vite l’inexprimable challenge, moi-même me sentant de plus en plus solitaire et schizophrène dans cet univers à l’envers de la vie. Je pris le parti de la désinvolture. Je finis même par passer plus de temps au bistro du coin que dans mon bureau. C’était ma manière à moi de ne pas rompre tout à fait avec la rue, les vivants, les désespérés, les enjoués, les rêveurs à l’élocution pâteuse et tous les désœuvrés qui, sachant bien qu’ils l’étaient, n’avaient cure de le dissimuler.

Quelques semaines seulement avant que je ne rende mon tablier, survint cependant l’anecdote bis du prolétaire bâtisseur de cathédrale. Je ne saurais dire le sujet de cette énième réunion dont étaient parsemés les jours, les semaines et les mois, toutes plus laborieuses les unes que les autres. Ce dont je me souviens très bien, c’est qu’un type demanda au chef de service si…ah, j’y suis, c’était à propos des horaires à la carte qu’on venait d’installer et le gars, sans doute inquiet que de plus futés que lui trouvent sans lui une combine pour détourner les pointages, demandait si on avait mis en place des moyens de contrôle sérieux, service par service. Un truc magnanime dans ce goût-là. En tout cas un truc qui n’avait absolument rien à voir avec le confort du contribuable et l’érection d’un grand monument.
Le chef sourit benoîtement et fit d’abord une assez longue introduction morale, du style, nous sommes des adultes, nous sommes des gens responsables, nous ne sommes plus des lycéens, avant de s’interrompre brusquement, de faire semblant de se souvenir de quelque chose de précis et d’annoncer, que, tenez, hier soir justement, il lisait un article sur les horaires variables dans Le Mensuel du territorial et qu’on y disait que des gens motivés dans leur travail ne cherchaient jamais à truander des horaires, parce que, par exemple, prenez un ouvrier, un gars de rien, un miséreux, qui creuse un trou et qui…Et ainsi de suite jusqu’au creuseur enjoué.
Cette fois-ci, ma soupape de sécurité trop longtemps mise à contribution n’y tint pas, se grippa soudain et lâcha la bonde. J’éclatai de rire, semant le trouble et la confusion dans la petite assemblée. On s’offusqua, on remua énergiquement la tête en signe d’une vive désapprobation et on murmura que j’avais sans doute encore bu et que c’était honteux à la fin ! Excédé par leurs clabauderies et leurs jérémiades, c’est donc à cet endroit que je conseillai gentiment au maître de la séance de noter sur un petit carnet ses brillantes métaphores, car ça lui éviterait de raconter les mêmes balourdises à trois ans d’écart et sur des sujets complètement différents.
Ou alors, rajoutai-je, c‘est qu’il lisait depuis des années et tous les soirs le même numéro du Mensuel du territorial. Ce qui était quand même fort inquiétant.

Aucune suite disciplinaire n’eut le temps d’être donnée à mon insolence. Je pris la clef des champs quelques semaines plus tard, abandonnant tous ces gens à leur cercueil matelassé de certitudes. Mais j’étais au bord de l’asphyxie, il me fallait de l’air, tant d’air que je courus, courus à en perdre haleine jusqu’à l’autre bout de l’Europe, d’où aujourd’hui je me souviens, sans colère ni rancune. Avec un certain amusement, même.
Car le monde est fait de mondes juxtaposés, parfaitement étanches, sans passerelle de l’un à l’autre. C’est ainsi. J’avais simplement franchi un mur pour pénétrer un territoire qui n’était pas le mien.
L’intrus c’était moi et le pénible quiproquo était de mon seul fait.
Mais j’ai toujours depuis lors un crayon dans la poche de mon veston.
Du papier rarement.

 

11:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.05.2011

Réformes spectaculaires de la grammaire et du vocabulaire

littérature1 –VERBES

- Les verbes d’Etat sont : surveiller, mentir, voler, camoufler, falsifier.
- Tous les verbes d’action sont intransitifs.

 2 – SUJETS

- Les attributs du sujet sont exclusivement réservés à la conservation de l’espèce.
- Les sujets sont tous des relatifs.
- Leurs antécédents sont sérieusement examinés avant introduction de toute proposition.
- L’inversion du sujet est fortement encouragée.


3 – PROPOSITIONS

- Les propositions sont toutes des subordonnées.
- Les propositions principales  sont prohibées.
- L’analyse logique est supprimée.

4 – LES COMPLEMENTS

  - Le complément d’objet direct est soumis à tergiversation préalable.
- Les compléments circonstanciels doivent être pleinement circonstanciés.

5 – LES PARTICIPES

- Le participe passé ne s’accorde avec son complément d’objet direct placé avant, qu’à la condition expresse de ne pas contredire le présent.
- Il est déconseillé de participer au présent.

6 - LES AUXILIAIRES

- Les auxiliaires de conjugaison deviennent : se taire, acquiescer, gagner, travailler, paraître.
- L’auxiliaire avoir ne s’emploie plus qu’accolé aux substantifs « travail et argent » et se conjugue le plus souvent au futur compliqué.

- L’auxiliaire être est remplacé par « avoir l’air de », beaucoup plus précis.

7 – LES MODES ET LES TEMPS

- L’impératif est le mode du législateur.
- Le conditionnel est forcément le mode des pauvres.
 -Le lâche subjonctif du doute et de la probabilité est incorrect.
- L’indicatif ne conjugue plus rien.
- Le présent est décomposé.
- Le futur est réservé aux loups garous

8 - GENRE ET NOMBRE

- Tout ce qui est singulier est à employer avec précaution.
- Le masculin l’emporte toujours sur le féminin, même et surtout en cas de désaccord.
- Certains mots avaient mauvais genre. Il passe carrément au neutre : critique, pensée, enthousiasme, désir, etc. …

09:01 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.05.2011

Nouvelle

Seconde nouvelle ayant échoué à son examen de passage dans le recueil Le Théâtre des choses,  à paraître en juin à l'enseigne d'Antidata.
Je ne la relis ni ne la remanie, laissant aux lecteurs de l'Exil des mots un texte brut de décoffrage, toujours dans le même esprit qu'ici.

 L’ENTERREMENT

 Eglise_GG.jpgPetite bourgade pelotonnée aux lisières du Marais poitevin, La Ceriseraie présentait cette singularité par rapport à la plupart des villages de la campagne française, de ne pas avoir son église plantée en son beau milieu, avec une place, des tilleuls ou des platanes, des maisons agglutinées tout autour et des commerces florissants sous son aile protectrice.
De lointains bâtisseurs avaient dû considérer qu’une église digne de ce nom, ça ne devait pas être mêlé au quotidien des ouailles, que ça ne devait pas être mitoyen d’une épicerie, d’un café, d’une mairie, d’un marchand de chaussures, que le parvis ombragé et recouvert d’une fine couche de sable blanc n’était pas destiné à devenir le terrain de prédilection des joueurs de pétanque, mais que ça devait se tenir à l’écart de la vulgarité des préoccupations d’ici-bas, se montrer digne, respectable, hiératique même.
Aussi, pour accéder à cette église, fallait-il sortir du bourg par la rue principale et gravir bientôt un faible mamelon en empruntant une petite route fraîchement goudronnée, souvent maculée de bouses verdâtres, toute droite et qui, sitôt passé le point culminant de ce maigre relief, juste devant l’église, redescendait en de nonchalants méandres jusqu’à la forêt de Benon, chère à Rabelais.
Le saint édifice, élevé en grosses pierres taillées, jaunâtres, qu’enlaçaient par endroits le lierre et la viorne, surplombait ainsi le village et semblait de loin veiller à la bonne moralité des citoyens.
Peut-être même étaient-ils allés jusqu’à penser, les bâtisseurs avisés d’antan, que si on voulait se tourner un tant soit peu vers l’église – ne serait-ce que pour y lire l’orientation des vents qu’indiquait un coq au jabot avantageusement bombé– on serait obligé de se tordre le cou pour regarder très haut vers le royaume des cieux, dans la bonne direction, donc.
Créer une manière de réflexe, en quelque sorte.
Et tant qu’à isoler les abstractions spirituelles du tangible commun, on avait aussi construit là-haut le presbytère, qu’on avait accolé au côté sud du monument. Pour que le tout soit enfin à l’unisson, on avait également choisi d’établir sur ce tertre herbeux l’enclos des repos éternels.
Ce bel et digne ensemble était résolument tourné vers l’ouest et le proche océan. Il était ainsi battu par le grand vent des équinoxes, fouaillé par les brumes de novembre, mais aussi offert aux rayons incandescents des solstices de l’été, sans une once d’ombre pour le venir rafraîchir. Il régnait de fait sur ce modeste monticule une atmosphère de grave et lourde solitude. Trop grave peut-être. Si grave que les gens depuis longtemps ne prenaient plus guère la peine de le gravir pour les offices ordinaires du dimanche. Ils y consentaient encore, quoiqu’en automobile seulement, pour les grandes représentations de la liturgie, Noël, les Rameaux et les Pâques.
Cette lente érosion de la foi avait donc contraint la hiérarchie ecclésiastique à une bien prosaïque compression de personnel. Un seul curé présidait désormais au salut des âmes dispersées aux quatre coins des deux ou trois paroisses alentour et il avait été logé ailleurs, au centre de tout ça sans doute, sur Courçon d’Aunis peut-être, dans un souci évident — et bien de ce monde — de réduction des frais de déplacement, de sorte que le presbytère était inhabité depuis déjà une bonne décennie.
Ses volets de bois de chêne, épais, noirs d’intempéries, frappaient avec furie contre les murs et se disloquaient sous les coups de boutoir des vents, le jardinet était la proie des ronces et de la vermine, son allée avait été engloutie par les halliers, la clôture en était toute de guingois, effondrée par endroits, ce qui ajoutait encore à la mélancolie désolante, un peu mystérieuse, des lieux.
Il n’y avait plus guère que pour les enterrements qu’on daignait encore grimper à pied jusqu’au sommet de l’insignifiant relief, qu’on y accompagne un défunt qui passerait par l’autel ou un qui serait directement conduit en sa dernière demeure sans les lénifiantes fioritures de l’espérance. Une petite assemblée se regroupait alors en bas et y attendait la voiture funéraire, l’hiver en tapant du pied, en se frottant les mains et en soufflant dessus, l’été en cherchant l’ombre des noyers plantés au bord de la route ou celle des grands murs de la dernière ferme du bourg.

Un bref coup d’œil jeté sur ces hommes et ces femmes aurait pu d’ailleurs déterminer avec assez de justesse si le mort qu’on se proposait de suivre là-haut était bien à sa place de mort, dans le cours normal des choses, où s’il s’agissait d’une anomalie, d’une injustice et d’un drame.
Sans pour autant aller jusqu’à la désinvolture, si le groupe semblait décontracté et désordonné, si on y bavardait à son aise, si un ou une s’en détachait un peu pour appeler ou répondre sur son portable, si les hommes avaient les mains dans leurs poches et fumaient des cigarettes, si les femmes portaient des foulards qui n’étaient pas forcément d’une sombre couleur, alors on était, à n’en pas douter, à un rendez-vous prévisible, inéluctable et sans surprise. On enterrait aujourd’hui un ou une qui avait fait son temps.
Presque une formalité.
Si, au contraire, le groupe était absolument muet et compact, si les yeux étaient rougis, si on avait pris ses habits les plus noirs et si on baissait légèrement la tête, les mains croisées derrière le dos, immobiles, alors c’est que la Faucheuse avait frappé dans le désordre, à l’aveuglette, et que celui ou celle qu’on attendait là n’aurait jamais dû y venir de sitôt.
La mort reprenant alors tout son sens, qui est celui d’être un grand malheur, la tristesse et l’effroi imprégnaient les visages et enveloppaient les cœurs d’une austère compassion.
Dans les deux cas cependant, après avoir vu et entendu les lourdes mottes de glaise heurter le bois du cercueil, on redescendait toujours la colline par petits groupes de trois ou quatre, avec la mine fort triste et en hochant la tête de consternation impuissante. On commentait, toujours avec les mêmes mots, la fatalité et que tout ça, hélas, serait le lot de chacun, que c’était inévitable, notre tour viendrait, qu’il valait mieux ne pas trop y penser, mais que quand même c’était bien affligeant de s’en aller comme ça sous les ténèbres de la terre, et sans que personne ne sache vraiment où, et que ce « plus jamais » était absolument terrifiant.
On en avait des frissons. On hâtait alors le pas car on n’avait subitement plus qu’une idée en tête : s’engouffrer le plus vite possible au bistro pour y sentir à nouveau palpiter le chaud brouhaha de la vie.

Survint cependant une exception de taille dont tout le monde éprouva bien de la honte après coup et qui fit grand bruit à des kilomètres à la ronde, colportée peut-être par le prêtre au cours de ses différentes pérégrinations de clochers en clochers ou bien par les quelques derniers fidèles de la paroisse, outrés, à juste titre il faut le dire, par l’énormité du scandale.
On était le 28 décembre de l’année 1999.

La nuit précédente, la région avait été littéralement ravagée par un ouragan d’une épouvantable violence, on s’en souvient sans doute. Des toitures s’étaient envolées comme fétus de paille, des cheminées avaient été renversées, des granges s’étaient écroulées, les lignes électriques avaient été arrachées et jetées à terre en un inextricable désordre, celles du téléphone également, et on avait entendu, recroquevillé qu’on était dans les ténèbres en furie, les hauts peupliers des marais qui se fracassaient avec des craquements épouvantables, tels des coups de fusil tirés par-dessus les mugissements de la tempête.
Au petit matin on avait, les bras ballants, la gorge serrée, contemplé le désastre des paysages massacrés, les haies couchées, les fruitiers déracinés, les clôtures éparpillées, les peupleraies rasées, les chênes qui s’étaient répandus en travers des chemins et des routes, disloqués, lamentables, leurs vénérables troncs lacérés de longues et profondes échardes, comme sous la morsure enragée d’un monstre surgi des enfers.

On avait regardé, atterré, les horizons béant aux quatre coins du monde, écartelés, soufflés, pulvérisés par la terrible tourmente. On avait baissé la tête, on avait levé les poings, des yeux s’étaient humectés et on avait même (on n'avait : coquille corrigée par une lectrice), pour les plus désespérés, craché au ciel et insulté la terre.
Puis, le cœur lacéré, on avait retroussé ses manches et on s’était mis à l’ouvrage. Celui-ci tronçonnait, celui-là maçonnait, cet autre déblayait, un autre encore remettait tant bien que mal les tuiles du toit. On s’entraidait, on se prêtait des outils, on allait de chez l’un à chez l’autre, on se hélait, on se demandait conseil et tout ça en tempêtant, en jurant vilainement et en maudissant, bien sûr, le réchauffement climatique, les engins satellitaires, les Américains, l’aménagement imbécile du territoire avec ses autoroutes, ses rocades, ses ponts et, aussi, quoiqu’à voix plus basse, les irrigants de la plaine à maïs qui vidangeaient la terre de son sang, mais parmi lesquels on comptait quelques voisins.
Les femmes vidaient les congélateurs et cuisinaient des quantités effroyables de viandes, de poissons, d’escargots, de légumes, de fruits, car, c’était certain, ce ne serait pas demain la veille qu’on rétablirait l’électricité au vu des poteaux brisés sur les talus, des lignes enchevêtrées sous les ramures effondrées des arbres, et toute cette nourriture, qu’on avait soigneusement entassée pour l’hiver, allait se gâter et n’être bientôt plus bonne que pour la pâtée des chiens !
Vers le milieu de l’après-midi cependant, alors que le soleil vacillait déjà, très bas suspendu à l’horizon d’un ciel malade, bleu livide comme s’il ne s’était pas encore remis de ses épouvantes de la nuit, on se souvint soudain que la vieille Irène Bertholeau, née Soubise, 91 ans, avait paisiblement tiré sa révérence le 26 au soir, dans son lit, et que c’était aujourd’hui qu’on la portait en terre.
Elle avait été une brave et bonne voisine, elle était une ancêtre respectable et respectée, on l’avait toujours connue là, elle était déjà une vieille femme quand on était soi-même encore en culottes courtes et c’était un nouveau pan de la mémoire communale qui s’en allait aujourd’hui vers les ténèbres. Personne ne pouvait décemment, en dépit des circonstances dramatiques qui venaient de lui tomber sur la tête et en dépit de ses urgences, ne pas l’accompagner jusqu’à la tombe.
Les femmes enlevèrent donc leur tablier et abandonnèrent leurs ragoûts, leurs confitures et leurs rôtis, les hommes remisèrent leurs outils, firent taire les tronçonneuses et jetèrent sur les toits endommagés de larges bâches de protection, pour arriver bientôt par petits groupes silencieux, le visage fermé, au pied de la colline.
Pas un mot n’était échangé, les yeux étaient baissés, les poignées de main molles et distraites. Tout le monde avait manifestement la tête ailleurs, qui à sa grange effondrée, qui à son toit éventré, qui à ses arbres fracassés, qui à ses clôtures chambardées.

Le temps pressait. La nuit tomberait très vite et on allait devoir s’éclairer ce soir à la bougie, comme dans les temps reculés. Certains n’auraient même pas de chauffage ! Pour les producteurs de lait, il faudrait apprendre ou réapprendre les gestes antiques de la traite à la main, comme les générations d’un temps innommable ! Tous ces gens de la côte atlantique, en ces jours mémorables, se retrouvaient donc démunis et anxieux, presque handicapés, soudain privés du confort primaire auquel nous nous sommes tous évidemment accoutumés, quoique nous n’y prêtions plus la moindre attention dans le cours de nos vies quotidiennes.
Alors les regards torves guettaient l'arrivée du corbillard, les hommes tapaient du pied et hochaient la tête, nerveux et de fort méchante humeur, les femmes affichaient un visage hermétique, soucieux, et, de temps à autre, s’inquiétaient dans un murmure auprès de leur voisine la plus proche de l’heure qu’il était.
Bref, le trouble était trop profond pour qu’on gardât les extérieurs de la convenance la plus élémentaire. On s’impatientait sans vergogne.
Et ce fut quasiment au pas de course que le maigre cortège se mit bientôt à arpenter la hauteur derrière le cercueil enrubanné, car les employés communaux, eux aussi sans doute pressés de s’en retourner aux réparations domestiques avant la nuit noire, conduisaient la voiture à une allure peu convenable.
Tout ce beau monde s’engouffra donc dans l’église presque en courant, en se brûlant même la politesse, et s’installa en vitesse dans les stalles humides et froides, sitôt que le cercueil eut été déposé devant l’autel.

La distraite assemblée grelottait et de temps en temps levait ses yeux pleins d’angoisse vers une large déchirure du toit — signe que l’ouragan n’avait épargné absolument personne — et par laquelle on apercevait un bout de ciel de plus en plus sombre, tandis que le prêtre, un gros bonhomme tout de blanc vêtu, court sur ses jambes, tant qu’on n’apercevait quasiment que son visage rougeaud et fort sanguin derrière l’autel, psalmodiait et bénissait, un livre énorme, un vieux livre, grand ouvert devant lui. Les hommes et les femmes expédiaient les signes de croix et les prières à haute voix, quelques mécréants intraitables gardaient ostensiblement les bras croisés et, dans cette posture, tambourinaient nerveusement leurs avant-bras du bout de leurs gros doigts. De pieuses et vieilles femmes s’appliquaient néanmoins, d’un timbre haut et clair, à chanter avec le curé.
Et ce fut justement à la chute d’un de ces chants, alors que tout   cela paraissait aux gens de plus en plus interminable et de plus en plus lourd, que l’abbé, les bras levés au ciel en direction de l’énorme brèche de la toiture, prononça la phrase par laquelle survint le scandale.
Dieu, prêcha le brave homme — ou Jésus, je ne saurais l’affirmer — est la lumière qui réchauffe les hommes et éclaire leur chemin.
Une voix puissante, railleuse, surgie de la pénombre des derniers rangs et qu’amplifièrent encore les hautes voûtes du sanctuaire, lui fit immédiatement écho et tonna : Hé ben, le f’rait pas mal de v’nir faire un tour à La Ceriseraie dans la soirée, vot’ citoyen, parce que de la chandelle et du feu, y’en ons pu chez nous autres!

Les nerfs des campagnards, mis à rude épreuve depuis vingt-quatre heures, se détendirent alors tels des ressorts trop longtemps retenus prisonniers et libérèrent tout à coup le tumulte incongru de leur énergie.
Tout le monde s’étant retourné vers le plaisantin, l’église ne fut plus soudain qu’un immense éclat de rire. On s’interpellait, on se tapait sur les cuisses, on se donnait de grandes bourrades dans les côtes, on était plié en deux, on avait des hoquets et des soubresauts frénétiques, on était rouge comme des pivoines, on répétait en hurlant à l’envi l’insolente répartie et on avait de grosses larmes de fou rire qui coulaient sur les joues.
Précipitamment descendu de son autel, le curé courait comme un perdu d’un bout à l’autre de la nef, se fâchait, admonestait, agitait les larges manches de sa chasuble, faisait tinter une clochette, bénissait le cercueil au passage, criait, fulminait, enrageait, se signait désespérément, levait en tremblant les yeux au ciel et tâchait
(tachait : coquille corrigée par une lectrice) en pure perte de ramener à la raison tous ces gens brusquement pris de folie.
Quelqu’un prétendit même plus tard, beaucoup plus tard, des années plus tard, l’avoir entendu crier des noms étranges, comme Sodome et comme Gomorrhe.

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