vendredi, 31 octobre 2008

Polska B dzisiaj - Chantier en cours -

PA260011.JPGJ’ai posé mon cul sur une pierre et mon dos repose sur le poteau rayé blanc et rouge qui marque le no man’s land, à deux mètres à peine de la rivière Bug.
Zone d’herbe folle et de sable.
J’ai posé mon cul hors de Pologne déjà mais pas encore en Biélorussie. C’est dire presque nulle part.
De l’autre côté, les mêmes poteaux, mais rouges et verts ceux-là. Deux drapeaux se font face dans la muette solitude des forêts et des champs, par-dessus une frontière liquide.
J’ai posé mon cul là.
Trois mètres en contrebas coule le Bug. Ses méandres ont dévoré les berges et les ravins creusés s’écroulent. La pierre roule et les parois dégoulinent. Des arbres sont en équilibre, une part de leurs racines suspendue dans l’air, l’autre désespérément accrochée à la terre rouge. Ce sont de vieux chênes aux ramures imposantes. Ils se penchent au dessus du vide et on dirait des géants aux prises avec les tentations du suicide et qui lanceraient les bras au ciel dans un dernier appel à l’aide.
J’ai posé mon cul là, à Neple.
Village tout de bois coincé entre le Bug infranchissable et les forêts. Je pense aux frontières. Il n’y a plus de frontières derrière moi. Que les plaines, les montagnes, les bois, les fleuves, les villes, les villages, les lacs, les rues, le vent, les rêves et les soucis d’un même espace politique. La voie est libre jusqu’à l’extrême sud de l’Espagne.
Plus de frontières. Plus d’explosion d’artillerie lourde, plus de terreurs incendiaires, plus de sang dégouttant sur les rides de la terre et plus d’épouvante hurlée sous la mort en furie. J’ai devant moi, avec cette rivière qui musarde entre ses gorges sablonneuses, ce pourquoi se sont entretués les hommes depuis qu’ils sont des hommes. Tout le débat des tueries tourne autour de l’endroit exact où doit être planté ce poteau rayé blanc et rouge et sur lequel je me repose, les yeux dans l’eau.
Ce poteau marque la fin d’une souveraineté et le début d’une autre. Il délimite le champ d’application des vérités et le moindre outrage à son égard ordonne réparation par le massacre. Ça me semble d’une désespérante simplicité.
J’ai pris appui sur la bombe qui a ensanglanté le monde.

Je suis de cette génération qu’on dit bénite des dieux pour être la première depuis que les temps sont humains à ne pas avoir vu déferler chez elle le fracas des armes. Puisque plus de vingt siècles n’avaient pas été suffisants pour déterminer l’emplacement exact de ces satanés poteaux, force fut bien de les mettre enfin au rebut. De guerre lasse.
Génération bénite des dieux, depuis ta naissance on s’est pourtant égorgé et mis les tripes à l’air sans retenue en Indochine, en Algérie, au Vietnam, en Cisjordanie, en Palestine, en Iran, en Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban, dans les Balkans et, aujourd’hui même, en Géorgie sans qu’on sache jusqu’où la poudre crachera la mort. Tout ça en soixante cinq ans. Autant dire sans relâche.
Alors c’est où chez toi ? Cette espace derrière moi ? Autant dire un mouchoir de poche. Je suis assis au bout de ce mouchoir. S’il me prenait la folie d’en sortir pour pénétrer en face, entre ces rangs broussailleux d’aulnes sauvages et de saules, une arme claquerait sans doute, avec ou sans sommations.
C’était une exigence, une condition sine qua non de l’entrée de la Pologne dans le mouchoir de poche : sécuriser à cent pour cent cette frontière qui ouvre sur tous les Orients, les extrêmes comme les moyens. La réciprocité s’applique œil pour œil, dent pour dent. Le poteau blanc et rouge est bien réel et revendique toute sa raison historique.
Et puis, les guerres sont-elles vraiment mortes ? En tous cas  les canons dans les têtes, eux, sont bien vivants.
Je me retourne.
Derrière moi vallonne un champ jusqu’à la route étroite et rocailleuse qui court de Terespol à Janow. Un vieux tank de l’Armée Rouge étrangement isolé est accroupi sur ce champ tel un gros crapaud endormi.
Un monument ambigu. Là comme dans presque tous les pays du bloc soviétique démantelé, s’est posée la question de savoir quel traitement réservé à ces chars de Staline, posés comme les témoins d’une armée victorieuse d’Hitler, certes, mais devenus symboles de la main de fer communiste.
Choix cornélien. Je me souviens du débat à Prague en mille neuf cent quatre vingt treize. Quelqu’un avait proposé de peindre un de ces chars en rose. De le tourner vers la fête. D’en faire une dérision. C’était plaisamment ménager la chèvre et le chou.
S’est posée aussi en Pologne la question du 8 mai, du 9 exactement. Le pouvoir post-communiste l’a supprimé en tant que  jour férié. Quelle mémoire veut-on ainsi ne pas transmettre ? On ne veut pas fêter l’arrivée de Staline. Bien sûr. Mais comment la Pologne du 1er septembre 1939, la Pologne de Treblinka, d’Auschwitz, de Majdanek et de Sobibor, peut-elle ne pas vouloir se souvenir de la défaite des bourreaux  qui firent d’elle un billot où tout le sang n'est pas encore coagulé ? Il y a là quelque chose qui me heurte profondément.
C’est parce que je suis un étranger. Je ne porte pas en moi cette blessure qui suppure toujours, l’insurrection de Varsovie d’août 44, les Polonais en train de se faire massacrer dans la ville, un à un, méthodiquement, tandis que l’Armée Rouge bivouaquait l’arme aux pieds aux portes de cette même ville, attendant patiemment que les Nazis en aient fini de leur ignoble boulot, fassent consciencieusement leur ménage ruisselant d’entrailles et de sang, tuent sans discernement telles des bêtes fauves, pour enfin entrer triomphalement dans une ville à sa seule botte. Un seul mouvement de cette armée et l’insurrection polonaise eût été pourtant un succès.
Mais on n’entre pas dans une ville que l’on se propose d’enchaîner, si elle est une ville victorieuse. Mieux vaut qu’elle soit vidée de son sang, mieux vaut marcher sur les décombres et le feu, enjamber les cadavres que de serrer la main d’orgueilleux vainqueurs.
Alors, forcément, un autre dilemme plus grand encore a surgi, et ce, dès la chute du mur. Comment en effet conserver l’énorme palais des sciences et de la culture érigé sur le cœur battant de Varsovie et offert par Staline aux Polonais ? Comment vivre sereinement à l’ombre monumentale de cette empreinte jetée sur la ville tel un gigantesque paraphe authentifiant le crime ?
De quelque côté que vous arriviez à Varsovie, la masse parallélépipédique de cette architecture très Kremlin s’impose à la vue. Elle monte à l’assaut des nuages et s’élance même au-delà par une fine aiguille.
J’ignore tous les tenants et les aboutissants de la polémique. Ce que je vois, c’est qu’on essaie de noyer cette lourde masse dans une forêt architecturale très moderne.
L’effet en est baroque. Comme un mot fautif mal raturé. Le remède quasiment pire que le mal.

Le décryptage de l’histoire plus récente fait aussi l’objet de controverses passionnées. Jaruzelski, le général aux lunettes noires, était-il ce dictateur impitoyable décrétant l’état de guerre et la loi  martiale pour étrangler le peuple et pérenniser le pouvoir des apparatchiks et des bureaucrates polonais ou, au contraire, prit-il ses décisions tyranniques pour éviter à son peuple l’humiliation subie par le printemps de Prague douze ans plus tôt ?
D’aucuns affirment avec force que l’histoire ne se répète pas, que l’Union Soviétique était alors exsangue, au bord du gouffre, que l’époque avait changé depuis soixante-huit, que les chars du Kremlin ne pouvaient pas envahir la Pologne, le pays du souverain pontife, sans  que le reste du monde, cette fois-ci, n’intervienne.
Jaruzelski est donc un tortionnaire qui doit répondre aujourd’hui de ses crimes devant le tribunal de la démocratie.
D’autres défendent becs et ongles la thèse inverse. Ils  rappellent avec force ce que le monde entier a vu : la flotte soviétique en manœuvres de débarquement sur les rivages de la Baltique et les troupes massées à la frontière orientale.
Et des détails plus microscopiques, vus seulement de quelques Polonais, resurgissent.
Un ami alors sous les drapeaux, donc le plus souvent en exercice en ces temps de troubles sévères, me certifie que de vieux numéros de la Pravda, chiffonnés et  souillés de merde, traînaient un peu partout au cœur de la forêt parmi les étrons. D'après lui, et en dépit du fait que j'en étais plié en quatre et, entre deux hoquets, tentais de lui dire que c'était là une lecture assez innovante, par le bas, des pages de l'histoire, cela constitue une preuve que les commandos russes étaient bien tapis dans l’ombre, prêts à museler le pays par la force si Jaruzelski ne se décidait pas à le faire lui-même.
Cette mémoire-là est polono-polonaise.
Ça n’est pas une mémoire théorique, acquise par les matériaux que laisse derrière elle l’histoire et lue dans ses archives, mais une mémoire directement enregistrée sur le vif, au coeur du combat pour la vie. Une mémoire douloureuse. Comme un deuil non encore refermé.
La mienne, de mémoire, elle remonte aux comités pour la Pologne, aux badges Solidarnosc et aux images des Polonais faisant la queue devant des étalages désespérément vides.
On ne confronte pas des images au directement vécu. Impossible alors pour moi de me faire une opinion tranchée.
Et ça n’est pas facile, une mémoire, quand les chemins en sont tortueux.
La mémoire, elle a besoin de grands boulevards, clairs et larges. De ceux qui ne transforment pas les présents en douloureuses cacophonies.
De ceux, aussi, qui font les imbéciles emmurés de certitudes.

 

jeudi, 30 octobre 2008

De l’inconvénient d’être à la fois étranger et presbyte

Des poésies en ébullition de la fin des années soixante et des années soixante dix, m’est resté, comme à beaucoup d’autres sans doute, un certain goût pour les cheveux longs.
Et une parano épidermique devant les cheveux coupés ras, les boules à zéro. Les individus d’« Ordre Nouveau » que nous avions à affronter à la fac et dans les manifs de nos vingts ans, arboraient ce crâne rasé des nostalgiques du IIIème Reich.
Les flics qui nous prenaient la main dans le sac à ne pas être d’accord avec la société d’accumulation du capital, aussi.
Les choses ont changé bien sûr et les signifiants ont évolué.
Je parle là de réflexes « culturels », pas de sociologie  de la chevelure.

Mais avec le temps, avec le temps, va, tout s’en va….Même les plus chouettes souv'nirs, ça t’a une de ces gueules….
Non, c’est pas ça. Avec le temps qui passe et qui ruine le temps qu’on a devant soi, disais-je, se réclamer d’une longue chevelure est de plus en plus délicat. La tête se dénude comme platane de novembre, le cheveu s’effiloche et s’éclaircit comme champ de blé biologique, le port altier d’une rebelle houppelande devient de plus en plus problématique.
Alors, on fait comme on peut.
Je laisse, moi, pousser sans soins, à l’aveuglette et je coiffe – des fois, pas souvent- en arrière, mes cheveux longs et blanchis, (pas toujours sous le harnois). Je laisse retomber tout ça loin dessous mes oreilles, puisqu’il semblerait désormais que mes épaules soient hors d'atteinte d'une éventuelle broussaille capillaire.
Reste au sommet du crâne une vénérable tonsure, comme si j’eusse là trop gratté à vouloir lire le monde et ses saloperies.
Tous les six mois, à peu près, la corvée du coiffeur s’impose donc.

Dans le réduit parfumé avec buée qui ruisselle aux carreaux, je montre, d’une parallèle approximative du pouce et de l’index, la longueur dont je veux être débarrassé. Je dis malencontreusement « kròtko ».
Je me le suis fait confirmer par la suite, en fait ça veut dire « court ».
Cours toujours, le message est passé à l’envers. Ce dont je voulais être délesté est devenu ce qui doit me rester. Et déjà la jeune dame, sourire écarlate et mèches blondes,  brandit ses armes redoutables, un peigne dans la main et des ciseaux rutilants dans l’autre.
Gentiment, elle m’a demandé aussi de déposer mes lunettes sur la petite tablette, devant moi.
Je suis presbyte. Certains camarades de France, usant d’un mot déjà usé jusqu’à la corde, prétendent que je serais plutôt casse - couilles. Mais bon…
Mon image dans le miroir est donc très floue. La jeune femme peut tailler à son aise. Massacrer sans retenue, comploter sur ma tête, atteindre les sommets de son art, dévaster impunément ce que la fuite du temps a généreusement épargné. Confronté à sa frénésie nihiliste, Attila ferait figure de bâtisseur.
Quand je remets mes lunettes, je pousse un petit cri de sincère effroi.
Une gueule d’adjudant.
Il me reste effectivement deux centimètres à peine.
Et l’espoir d’une guérison rapide.

Et je m’en vais par le trottoir gelé, récitant approximativement et à mi-voix :

« J’ai de longs cheveux blancs comme des voiles de thonier
Mes longs cheveux qu’on m’a toujours coupés…
Dans ma tête ! »

 

mercredi, 29 octobre 2008

Le grand mouvement des choses

6.JPGCe que je ressens du monde revêt la douceur apaisante d’une vaste rondeur. Mais pas comme un cercle élégant tracé par le compas d’un écolier studieux. Une boucle plutôt. Besognée par un cancre.
Je vis sur une boule bleue qui tourne autour d’une boule rouge ou jaune, suivant des saisons qui tournent en rond… Et quand je regarde le ciel sur la plaine, il plonge en arc de cercle sur cette plaine, laquelle courbe elle-même l’échine, fait le dos rond, là-bas sur les derniers brouillards de l’horizon.
L’horizon. Terme ambigu. Incertain. En même temps d’espoir et de chute. Mirage trompeur de la ligne droite. Point de mire du marcheur fatigué. Infranchissable. Sans cesse reculé. Dansant.
C’est ainsi que les bâtisseurs d’horizons ne vont jamais au bout de leurs rêves.
L’horizon. Ligne circulaire, variable en chaque lieu, dont l'observateur est le centre et où le ciel et la terre semblent se joindre. Oui. C’est Le Littré qui le dit.
Et je vois le Littré partout au bout de mon chemin. L’horizon est donc circulaire et les lignes horizontales ne sont jamais droites puisque par définition astronomique, elles sont des parallèles à cet horizon.
Je marche vers l’horizon. A la verticale, que je marche. Perpendiculaire à une courbe.
Comment dès lors marcherais-je droit vers un point final ?

Tout a la rondeur des espaces qui commencent et finissent en même temps, sans qu’il n’y ait de trajectoire linéaire.
Quand je regardais l’océan, il était aussi comme une sorte de sphère liquide et tremblotante et dont je n’apercevais qu’un pôle qui miroitait sous la lumière d’une grosse étoile ronde.
Si j’imagine l’univers dont une des théories le décrit encore en expansion, j’imagine une sphère incommensurable et chaude qui gonfle encore sous l’impulsion d’une force titanesque qui lui viendrait du centre.
Les limites où se meurt le rationnel et où trébuche l’imagination, c’est la définition, l’existence même du vide sur lequel se répandrait cet univers en mouvement circulaire, projeté à l’infini.
Car pour qu’un corps se distende et prenne de l’ampleur, il lui faut forcément rencontrer du vide. Et le vide, le néant, par définition, ça n’existe pas. Prétendre à une existence du néant, c’est implicitement poser le postulat de sa négation.


Je vis, nous vivons, dans cette rondeur chaotique. Nos états d’âme, nos pulsions,  en sont forcément déterminés pour une part.
Et du hasard d’une naissance à la dernière pelletée du fossoyeur, ce que nous appelons la fuite du temps et qui n’est que l’éphémère de notre marche vers l’horizon intangible, me semble donc un cercle imparfait, musardant du point zéro au point zéro. D'un hasard à l'autre. Avec entre les deux la vanité pensante.
La vision commune de cette fuite est une trajectoire. Le temps rationnel, vécu comme corps unique à sens unique. C’est la vision capitaliste du temps. Une vision métaphysique du mouvement.
Si tel en était, pour nous souvenir, il faudrait nous retourner. Nous ne nous retournons pas. Nous nous voyons en un point donné du cercle imparfait. Là où nous sommes déjà passés et où nous avons déposé comme gages de notre venue, des rêves d’enfant, des larmes, des visions fulgurantes de la mort.
Seuls les gens qui pensent leur vie comme une ligne droite à parcourir pensent qu’on patauge quand on est dans la nostalgie. Nostalgie. Se souvenir avec douleur. Sur une boucle, on a une vision d’ensemble. On se voit partout à la fois. Le présent regarde le passé sans nier sa qualité de présent irrémédiablement entrainé dans sa chute vers le futur
Nous nous croisons, en fait. En même temps ici, ailleurs et déjà là-bas.
Aimer, c’est être quantique. Multiple. Et comme son propre horizon, impalpable.
Le grand mouvement des choses.
J’aime alors les saisons, leur retour et leur fuite. L’éternel retour des mêmes gestes de la terre dans sa complicité avec le reste du monde.

Particule de ce bal où tournoie la valse enchevêtrée des choses, je ne suis rien sans l’exode des oiseaux vers le nord, puis vers le sud, puis vers le nord encore. Rien sans la nuit qui engloutit le jour et ce jour à son tour qui dévore la nuit. Qui l’épluche d’est en ouest. Rien sans mon affection pour les paysages peints, modelés, parfumés par une latitude et un climat. Par un mouvement.
La pendule universelle.
Jusqu’à l’horizon courbé, toujours défaillant. Jamais vaincu.

vendredi, 24 octobre 2008

Le Plaideur

CET HOMME FINIRA PAR PORTER PLAINTE CONTRE LA FRANCE ENTIERE

SI LE BON PEUPLE DE FRANCE, CELUI DE MONTAIGNE ET DE VOLTAIRE, NE SE RÉSOUD PAS

À LE METTRE ENFIN SUR LE BANC DES

ACCUSÉS...

bonne.JPG

mercredi, 22 octobre 2008

The place to be et la Cour des miracles

pomme.jpegLa Pologne joue les grandes. Les grandes puissances libres et libérales, influente au cœur de cette bouffonnerie économico-financière qu’on appelle l'Europe.
Elle joue les grandes et bombe avantageusement le torse.
Je la comprends.
Quand on est un pays totalisant 40 ans de liberté seulement depuis Louis XV et Voltaire et que tout d’un coup on se fait riche et à la presque hauteur de ses grands voisins, qu'on a son mot à dire sur tout et son contraire, on perd le sens de la mesure.  Surtout celle de l’humain.
Abasourdie par 50 ans d’apathie collectiviste (salut à vous, vaillants communistes de France et d’ailleurs), on se jette à corps perdu dans ce qui semble être le chemin exactement inverse. Comme un mineur prisonnier des ténèbres de l’éboulement se jette sur le premier soupçon de lumière entrevu, celui-ci dût-il déboucher en enfer.

Alors ça construit, ça vend, ça échange, ça consomme, ça démolit à coups de bulldozers et ça élève à coups de grues des buildings/bureaux sur lesquels viennent se percher les grands vautours de l’espèce humaine réduite à son économie.
Le bonheur tel un charnier. The place to be.
Les journaux gloussent de plaisir et les revues - parfois françaises - n'ont de cesse que de dessiner et redessiner la croissance par un trait rouge qui monte, qui monte, qui monte, comme une bite prise d'érection débridée.
Le soleil brille. Y’a du fric dans les tuyaux branchés sur le ventre de Bruxelles et qui arrosent copieusement l’euphorie de la renaissance.
Quand les bourses du monde entier se dégonflent une à une, quand elles se font apparemment ce qu'’elles sont essentiellement, c’est-à-dire les baudruches d’un système conçu comme un jeu de hasard, les testicules de la Pologne restent puissamment gonflées. Toujours disposées à éjaculer de la richesse marchande plein la gueule de ses thuriféraires. Ou le cul, ça dépend dans quelle position on veut servir la grand messe du triomphe de la pacotille.

Mais je ne suis pas Polonais et j’ai déjà vu jouer ce bal vampirique. Deux atouts majeurs que je détiens là pour voir l’envers du décor.

Les couloirs des hôpitaux sont des Cours des miracles où s’entassent dans une attente anxieuse à la fois cent, deux cent, trois cent personnes atteintes de la plus terrible des maladies, celle qui vous bouffe, qui un poumon, qui un rein, qui la gorge, qui la tête, qui le nez, qui les seins,  qui les couilles, qui le tout à la fois.
Dans cette cohue immonde du désespoir, une femme sur son brancard, comme oubliée là, ne voit déjà plus rien et ses yeux blancs vacillent du plafond aux passants claudiquants, difformes, glabres, exténués.
Le service public ? Honni. Ca rappelle trop l’histoire récente. Tout aux mains de l’Etat, tout aux mains de bureaucrates avides et sans scrupules. Le peuple réclame qu’on s’occupe des maladies qui le tuent.  Le libéralisme répond qu’il est d’accord, qu’on va faire du fric avec tout ça, qu’il a pas le temps de subventionner ces niaiseries, qu’il a des routes, des ponts et des autoroutes à faire, parce qu’avec des routes, des autoroutes et des ponts on fait du commerce qui jute, alors qu’on va privatiser tout ce bordel….
Dehors, les feignants fonctionnaires qui vous laissent quatre heures ou cinq heures vautrés dans les couloirs comme des chiens à lécher vos souffrances et vos blessures !
Le peuple souffreteux applaudit des deux pattes.
Je gage cependant que le remède sera bien pire que le mal. Déjà, dans cette foule cacochyme aux abois et qui s’accumule dans la chaleur fétide des couloirs, je vois bien que les visages sont des visages d’ouvriers, de paysans, de coursiers, de facteurs, d’employés de grands magasins.
Les visages résignés de la plèbe.
Les grands de ce monde, eux,  doivent emprunter d’autres couloirs, frapper à d'autres portes. Capitonnées.
La main sur le cœur, je veux dire dans la poche intérieure de leur veston, là où palpitent, quoique discrets, des écus sonnants et trébuchants,  fruits de la croissance.

Mais quoi attendre d’autre des hommes, qu'au final je me dis ?
Depuis que nous sommes des hommes, nous n’avons pris jouissance qu’à la source de nos propres erreurs.
La Pologne, comme sans doute tous les pays d’Europe centrale, s’est jetée dans la gueule d’un loup qu’elle voyait, depuis son enclos, depuis son rideau de fer, comme un agneau batifolant dans la libre prairie.

Une neige furtive, un vol des grands oiseaux de novembre, le sifflement batailleur d’un merle dans les halliers d’avril, m’auront finalement plus donné que toutes les suffisances humaines.

lundi, 20 octobre 2008

Polska dzisiaj - chantier en cours -

P3250003.JPGA vingt kilomètres de la frontière, c’est un village d’une centaine d’âmes.
J’y habite.
La forêt est en arc de cercle tout autour et la morne solitude des champs ne s’ouvre qu’à l’est béant. Par là s’engouffre l’hiver continental.
Le vent mord jusqu’au sang et les fumées de cheminées fuient en se couchant sur les toits.
Notre maison est en bois. Nous l’avons entièrement reconstruite mais nous n’avons pas ceinturé la cour. Par une prairie brumeuse, elle se prolonge ainsi jusqu’à la lisière des pins.
C’est la première fois que j‘habite à champs ouverts. Sans frontières. C’est mon espace Schengen à moi et les limites n’en sont matérialisées que chez le notaire. Les notaires sont, partout, les garde-frontières de la propriété privée, plus sûrement armés que tous les soldats du monde.
Le chevreuil qui sort parfois des bois pour venir brouter sous ma fenêtre, il s’en fout, lui, du notaire. Il ne sait pas s’il est dans ma cour ou sur des champs anonymes.
Il pacage les premières pousses du printemps ou les dernières de l’automne là où elles sont. 
Quand on ne sait ni lire ni écrire on est partout chez soi. La terre est une maison et un ventre chaud. C’est seulement après que les choses se gâtent terriblement.
Je regarde l’animal. Quelle intuition lui indique soudain ce regard posé sur sa peau, même filtré par les carreaux ? Il lève la tête, il interroge les brouillards immobiles de son œil inquiet et en trois bonds regagne le couvert des bois.
Des errances nocturnes aussi.
Un matin de février, des empreintes sur la neige maraudaient jusques sous mes fenêtres. Elles avaient longtemps fureté dans la cour, elles avaient fait de larges cercles, dessiner des allées et venues, de savants détours, de prudentes tergiversations, puis enfin étaient venues piétiner devant la maison. C’étaient de grosses empreintes.
Un lynx a certifié un voisin. Ça m’a fait sourire. Sans doute le loup des temps modernes.
La bête des Vosges, m’a taquiné un ami à qui je racontais. Rochelais d’adoption, l’ami, mais ses premiers mots et ses fantômes sont restés accrochés aux versants de la vieille montagne. Quand il ne savait ni lire ni écrire encore.
L’air ce matin-là était figé à moins vingt-trois. L’orme gigantesque sur ma gauche touchait le ciel de ses grands moignons gelés, tout ruisselants de lune. Il était quatre et demi.
L’hiver, je me lève très tôt pour allumer les gros poêles de faïence.
Je suis un étranger égaré au milieu d’une campagne glacée qu’enveloppe l’obscurité moribonde d’un matin de février.
Au village, on ne me parle pas.
On me fait un signe de la main, ou de la tête, ou alors de rien du tout, en la baissant, la tête. La plupart des Polonais ne comprennent pas ce que je fais là. Ce n’est pas dans ce sens que se font les exils. Qu’est-ce qu’il y a ici ? Rien. De la forêt, des terres de pauvre sable, des vieillards échine meurtrie, de la neige et du vent.
En France, il y a des sous, de belles femmes et du soleil. Alors, qu’est-ce que je fais là ?

Le vent miaule dans les bras dénudés de l’orme. Quelle cassure s’est faite en moi pour que je sois tellement au chaud dans cette solitude ? Moi le bagarreur, le taquineur, le buveur, le plaisantin, le libertin, le facétieux, le couche-tard, le turbulent ?
Un jour peut-être, je saurai la cassure.
Les cassures les plus profondes nous apparaissent évidentes, souvent, qu’une fois seulement refermées.
Quand on a cessé de les vivre.

vendredi, 17 octobre 2008

Les livres, tels le carbone 14

P6150052.JPGLe village est une clairière construite en bois au milieu des bois. Tant qu'on dirait que les arbres poussés là autrefois ont été rassemblés en planches horizontales. L’habitat habite dans son habitat. La totalité  néolithique.
On parle ici polonais, bien sûr. C’est une langue que je bredouille alors qu’elle se chuinte. On parle en cyrillique aussi, biélorusse ou ukrainien.
Avec derrière moi plus d’un demi-siècle de sommeil dans la pierre ou le béton, la nuit, j’ai toujours l’impression que je campe, en fait.  D’autant que je dors sous une fenêtre et si je soulève le rideau, sans rien perturber de ma position allongée,  je vois les étoiles quand le vent est au froid ou les nuages qui galopent si la nappe océanique m’a poursuivi jusque là.
De tout ça j’ai rêvé. En plus.
Mais point d’interprétation tirée des cinq leçons de la Petite Bibliothèque Payot. Tout au plus ce cours récit cousu d’incohérences et sans doute imparfaitement retranscrit. On ne dit que la silhouette d’un rêve.
Quand on ne le voit plus de l’intérieur.

Je ne sais quelle genre de catastrophe avait eu lieu, humaine ou naturelle.
Ceci dit en passant, je ne suis pas certain qu’il y ait une différence qualitative entre ces deux notions, comme si ce qui était humain n’était pas naturel et vice-versa.
Mais c’est une autre histoire. Presque de la politique. Et on s’éloigne toujours du directement vécu et de ce qu’il contient encore de poésie dès qu’on s’approche de la politique.
Catastrophe donc.
Plus rien. Que de la forêt et la clairière. Plus de maisons. Plus une âme qui vive. Que du vent glacé et qui gémit dans les pins et qui fait craquer les bouleaux.
Seule et debout au milieu de ce désert enveloppé de silence neigeux, ma bibliothèque.
Une bibliothèque nettement dessinée. Le meuble est intact mais les livres abimés, déchirés, souillés, humides, maculés, sont dispersés. Beaucoup sont enfouis.
Quoique indéterminée, l’époque est très lointaine dans le futur et des archéologues se perdent en conjectures sur la présence de tous ces livres écrits en français, au milieu d’une forêt désolée de la frontière biélorusse.
La premiere thèse est avancée d’un militaire russe et francophone en résidence ici. Elle s’appuie sur le Clausewitz, le premier livre clairement identifié. La région était russe, en effet, et il était de bon ton, tant dans les milieux militaires qu'à la cour du tsar, de parler français.
Cette hypothèse ne tient cependant que peu de temps. Car on fouille alentour et on tombe sur Rimbaud et Baudelaire gisant côte à côte, dans une édition qui a dû être de luxe.
D'aucuns affirment alors que ces livres auraient appartenu à un riche. Peut-être même un membre lointain de la famille du beau-père de Louis XV.
Ils sont moqués sans retenue. On se tape sur les cuisses. Qu’est-ce que du sang bleu serait venu faire dans ce désert ?
On remonte encore dans le siècle, toujours le 19ème….Hugo est retrouvé. Une couverture lacérée. Puis des morceaux de Maupassant, Darien...On s’accorde pour dire, en opinant doctement du chef et en se caressant la barbe, que l'oiseau qui a niché là était bel et bien du 19ème.
Une exclamation retentit alors. On accourt. On presse l’exclameur de montrer ce qu’il tient dans les mains. Pour peu, on le secouerait. Des poèmes qu’on dirait écrits en vieux françois. On identifie un poète du 15ème et on arrive même à en extirper le nom, Villon.
On se gratte derechef la barbe et on entend les ongles salis qui en interrogent les poils.
On s’égare, on tergiverse, on se contredit, on s’interpelle.
Du vieux françois ici ?
Et puis on découvre sous un amoncellement de neige et de bouts de bois mêlés, des morceaux de Mallarmé, de Vaillant... Un Vaneigem aussi...
Vingtième siècle. On en est maintenant certain. Pour Villon, on verra plus tard. On officialise la thèse. On la publie. Un Français du vingtième a campé dans cette forêt.
On cherche dans les grandes migrations, ça colle pas. C’était dans l’autre sens à l’époque.
Un proscrit ? Non. Vingtième siècle. L’Europe est faite. Plus de proscrits. Mais vers la fin du siècle seulement. On ne retrouve rien qui serait postérieur aux années mil neuf cent quatre-vingt, disons quatre-vingt dix…
Le fait est acquis.
Mais on ne s’explique toujours pas la présence du Villon. Attendez, dit un gars… Vous croyez qu’ils faisaient des parchemins plusieurs fois, je veux dire qu’un parchemin du 15ème ou du 19ème pouvait être refait au vingtième, par exemple ?
On hausse les épaules. On n’en sait rien. On dirait. Mais ça paraît une drôle d’idée. Comme de coller deux fois le même texte sur un même écran.
On arrête là les suppositions. L’important était de dater la trouvaille...
Jusqu'à ce qu’un jeune enthousiaste, poussant plus loin la pelle et les râteaux, mette au jour le Dylan de François Bon et Atelier 62 de Martine Sonnet.
Vingt et unième.
La chose est entendue mais tout reste à faire.
On abandonne la clairière à son silence lunaire.De peur, peut-être, d'en arriver à 4075 et de s'effrayer de la proximité de ce lecteur exilé dans les bois.

Et je me réveille en douceur. Les livres sont là qui s’en foutent des fantasmagories catastrophiques.
Reste plus qu’à en prendre un et lire.
Ce sera Le Corbeau blanc, Biały Kruk, Stasiuk.
Du polonais traduit.
Histoire d’ajouter à la confusion.

mercredi, 15 octobre 2008

L'Ami

Bonheur qu'un ami quelques jours me rejoigne en mon brillant exil.

Nous avons ri, nous avons d'instinct renoué le fil des vieilles complicités, nous avons fait honneur à la gastronomie traditionnelle polonaise, nous avons parlé de tout et de rien.
Du temps qui fuit sous nos pas. De ce qui s'écrit et de tout le reste qui ne s'écrit pas parce que c'est éternel en nous et que la littérature n'en a pas besoin.

Je l'ai beaucoup interrogé sur la France.

Un peu sur celle des pauv'mecs aux commandes. Mais plutôt sur celle qui sent encore l'algue marine, les sables en dunes, et que hantent mes souvenirs d'absent...

Le ciel d'automne brillait de tout son bleu.

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Regard sur l'automne polonais

 

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En compagnie - peu loquace - de l'écrivain Kraszewski

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Devant son musée ( à Kraszewski). Le sien n'est pas encore à l'ordre du jour

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Tout près de chez moué

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Conversation avec Priape ( n'ai pas écouté ce qui se disait)

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J'ai dû dire une connerie...

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Mais où est donc passée la poésie  ?

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Comment penser librement à l'ombre d'une statue ?

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A Lublin, la Jérusalem du Nord

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Deux vieux potes

 

 

jeudi, 09 octobre 2008

Bohémiens en voyage

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Penché sur une division à trois chiffres, je mettais des virgules au hasard et refaisais dans ma tête le voyage de la baguette de l'instituteur, sur les sommets des montagnes, sur les fleuves  et à travers les forêts.
Il y avait là-bas des hommes et des enfants qui couraient sur la terre et qui s’éclairaient à la même bougie que nous. C’était si loin ! Comment avait-il fait pour y aller, lui, l’instituteur ? Quand j’en aurai fini avec le sabotage de cette accablante division, je le lui demanderai.
Moi aussi, je voulais voir les gens des antipodes.
Sans crier gare, comme surgis de la nuit, c’étaient eux cependant qui venaient jusques à nous.
Au dernier tournant de notre chemin d’école, juste avant les premières maisons du bourg, là où la rivière s’attardait en un large plan d’eau, sur une petite place herbeuse et sous de grands peupliers, les roulottes bariolées campaient un beau matin d’hiver. Des feux de bois tout vert arraché aux buissons crachaient la fumée et des hommes en chapeau noir, le teint ridé et hâlé, accroupis, regardaient pesamment ces feux. Des foulards rouges étaient noués autour de leurs cous velus. Des enfants rieurs et en haillons batifolaient tout autour du campement et de grandes femmes en longues jupes de toutes les couleurs, comme les roulottes, aux cheveux de jais qui dégoulinaient le long de leur dos et des anneaux de cuivre pendant à leurs oreilles, tressaient des paniers d’osier.
Des chevaux blancs tachetés de marron ou de noir broutaient à l’écart. C’étaient de petits chevaux comme on n’en voyait jamais dans les champs, agiles, avec des crinières épaisses. Parfois, un accord de guitare égrenait des notes qui s’élevaient en volutes comme la fumée des feux, au-dessus de la horde, dans l’air immobile et frisquet du petit matin.
Nous arrêtions tout net, saisis d’effroi. Nous hésitions un moment en chuchotant nos peurs. De rutilants poignards pendaient à leurs ceintures de cuir. Nous passions devant eux en faisant un écart, en baissant la tête comme les vaincus sous les fourches caudines, puis nous nous retournions pour voir si personne ne nous emboîtait le pas. Nous nous mettions enfin à courir.
Ils nous avaient regardé passer de leurs yeux mornes et taciturnes, des yeux d’autre part, sans faire un geste, comme si nous n’eussions été que des ombres. Au soir, nous empruntions un autre chemin, en suivant l’autre berge de la rivière. Nous rentrions par un long détour et annoncions en criant, en levant les bras au ciel et  en courant que les bohémiens étaient là.
Ma mère commandait que les poules soient enfermées, que le verrou du toit à cochon soit tirė, que les saloirs soient portės dans la chambre et que les vélos soient entravés. J’ai vu un frère qui aimait tant sa bicyclette qu’il en dėmonta les roues afin qu’elles passassent la nuit au pied de son lit. Au souper, ma soeur racontait qu’une fois, un bohémien l’avait poursuivie en brandissant son grand couteau. C’ėtait tout. L’histoire s’arrêtait là et personne ne lui demandait comment elle s’ėtait sortie de ce bien mauvais pas. L’essentiel ėtait que ces gens-là couraient derrière les passants pour leur planter des poignards dans le dos. Un autre renchérissait qu’il les avait vu s’entraîner à faire ça, au cirque.
Debout pour pouvoir remplir chaque assiette de poireaux fumants et de lard chaud, ma mère disait que les Romanichels avaient ėte chassés de chez eux, parce qu’ils étaient des voleurs.
D’où ça, chez eux ? C’est ce que j’aurais bien voulu savoir. On haussait les épaules, on faisait un grand geste circulaire, on ne savait point. Alors on disait ailleurs.
Dans son éloquence indéfinie, ailleurs est un pays qui fait horriblement peur. La baguette de noisetier de l'instituteur ne disait jamais ailleurs, mais ici, lă ou lă-bas. C’ėtait une baguette qui ne s’effrayait pas des mondes inconnus.
J’épousais les angoisses du clan, un peu sceptique quand même. Les yeux noirs, humides et rêveurs des hommes aux foulards rouges ne ressemblaient pas à des yeux de voleurs et d’assassins.
Chaque fin de mois, ma mère répétait que l’épicier ėtait un voleur. Ses yeux globuleux, bleus avec des arcades sourcilières capitonnées et des poils blonds comme ceux du cochon, n’étaient ni humides ni rêveurs. C’étaient des vrais yeux de voleur.
Au dessert, fait de noix et de pommes, je demandai si l’épicier ėtait un Romanichel. Après tout, lui aussi vagabondait par les chemins avec son vieux camion, de village en village, pour voler les gens.
On ne vit pas tellement ce que je voulais dire. Tous les visages se tournèrent vers sa majesté le sphinx d’où viendrait forcément la réponse à cette énigme. Ma mère prit bien le temps de finir sa noix et dit que l’épicier habitait là, dans une maison du bourg, il parlait comme nous et il ne mangeait pas des hérissons. Les Romanichels, eux, mangeaient des hérissons et ma mère tordait la bouche de dėgoût.
D’accord, l’épicier ne faisait pas cuire des hérissons, mais il volait quand même les gens, avait-elle dit. Oui, il volait les gens avec son sucre et sa farine mais, comment dire cela sans dire de bêtises, vraiment ?
Disons que l’épicier avait le droit de voler les gens, voilà.
Un silence autoritaire ponctua l’énoncé de ce singulier postulat avant que ne suivent des éclaircissements plus rationnels. C’était pour ça qu’il était épicier et c’était De Gaulle qui lui avait donné la permission de voler. Elle n’était pas d’accord, mais elle n’y pouvait rien, enfin pas encore. C’était comme ça, la vie. Je ne connaissais pas la vie, un point c’est tout.
Je ne pouvais qu’acquiescer et je baissai le nez.
Je me contentai donc de cette obscure démonstration, remettant à plus tard d’en démêler les subtilités, jusqu’au fil d’Ariane qui devait certainement conduire à quelque vérité encore inaccessible à mon jeune âge.
Il faut pourtant longtemps, très longtemps, pour se débarrasser de la peur de l’Autre dont les autres, à qui on l’a transmise, vous font le dépositaire. C’est une souffrance qui perdure et qui, hélas, on ne le dira jamais assez, s’entretient, s’autoalimente de tout ce qu’elle trouve de non-moi sur son passage et qui ne s’efface jamais totalement.

Tant que les bohémiens bivouaquaient et rêvassaient au bord de notre rivière, deux ou trois jours, rarement plus, les paysans comptaient chaque matin leur basse-cour et vérifiaient dans leurs grands seaux la traite de la veille. Systématiquement, en effet, une poule pondeuse manquait chez Pierre, un coq avait pris la clef des champs chez Paul, une fourche, des légumes, un pigeon, un  lapin ou même un baquet d’avoine avaient disparu chez Jules ou chez Félicien. Les gendarmes constataient, reconstataient, se faisaient répéter le larcin, prenaient posément le café qu’on leur offrait en engloutissant un bout de brioche et désignaient les coupables. L’enquête était terminée. Le paysan pouvait sereinement faire son deuil des disparitions. Après tout ça, en vérifiant une dernière fois quand même que la porte de ce clapier avait bien été forcée et en s’attardant encore un peu sur le printemps qui ne venait pas vite, ils filaient à toute petite allure vers le campement.
La fumée agonisante d’un reste de feu, des écorces d’osier éparpillées, parfois un bout de cuir ou de foulard déchiré, des crottins de-ci de-là, des empreintes de chevaux non ferrés imprégnées sur l’humidité de la terre, témoignaient du passage des voyageurs.
Tout comme elle les avait conduits là, la nuit les avait engloutis. Je ne les ai jamais vu arriver, je ne les ai jamais vu partir, je ne les ai jamais vus sur les routes, je ne les ai jamais vus autre part que là, sur leur petite place herbeuse. Ils étaient du vent, de la brise, des ailleurs insaisissables. Je venais alors souvent m’asseoir sur les pas de ces énigmatiques frères humains de l’ombre et du silence, chercheurs d’ėtoiles et de route, migrateurs de l’espoir, chapardeurs désignés, aux yeux tellement humides.
Le garde-champêtre enfourchait son vélo et rejoignait diligemment les gendarmes. Alors, penchés sur le sol, ils tournaient en rond et furetaient tous ensemble, comme des chiens courants derrière le passage des loups. Si les gendarmes haussaient les épaules, le garde-champêtre haussait les épaules, s’ils juraient, il jurait, s’ils ramassaient un bout de guenille, il en cherchait un, s’ils donnaient un coup de pied dans les cendres fumantes, comme s’il pouvait y avoir là-dessous un os de poulet qu’ils auraient pu brandir comme pièce à conviction, il démolissait lui aussi un feu mourant d’un véhément coup de sabot, s’ils soulevaient le képi pour se gratter la tête, il levait sa casquette et flattait son crâne luisant.
Puis la petite meute abandonnait ses investigations. Si l’estafette prenait la grande route de Poitiers, vers Couhé-Vérac, le vélo du garde-champêtre prenait celle du bistrot. En se frottant les mains, il racontait qu’il n’y avait pas cinq minutes, il était avec les gendarmes de Couhé, comme s’il en connaissait d’autres qui fussent d’ailleurs. Au premier verre, ils avaient fouillé les restes du campement des nomades, au deuxième ils avaient trouvé une peau de lapin, au troisième ils avaient toujours trouvé une peau de lapin mais aussi un manche de fourche, au quatrième ils s’étaient lancés à leur poursuite, à la fin de la bouteille, les bohémiens étaient sous les verrous. Après, il ne savait plus, le garde-champêtre, et comme tous ceux qui étaient là faisaient les insolents et se tordaient de rire en se tapant fort sur les cuisses, il envoyait aux cinq cent diables les gendarmes, les bohémiens et tous ces cons de paysans avec leurs poules et leurs lapins.
Je ne comprenais pas pourquoi ces vaillants pisteurs avec leur auto ne se lançaient effectivement pas à la poursuite des fuyards en roulottes. Peut-être les petits chevaux blancs avec des taches marron et noires avaient-ils aussi des ailes. J’hasardai la question. Cette fois-ci la réponse fut limpide, sans équivoque. Les gendarmes étaient des fainéants et surtout ils avaient bien trop peur de recevoir un coup de couteau dans leur grosse bedaine.
Mes apaches accédaient au rang des demis dieux.
Un été de grandes vacances, deux ėnormes canards eurent alors la bien mauvaise idée de disparaître de l’opulente  basse-cour d’une des plus grosses fermes du village. Pourtant la fermière, matrone moustachue, était formelle : les canards étaient là au lever du jour, ils avaient disparu dans la journée. La maréchaussée se dandina pesamment d’une jambe sur l’autre, fronça ses sourcils en halliers, prise au dėpourvu, fortement contrariée et maugréant qu’elle avait des choses plus conséquentes et plus urgentes à régler. Le garde-champêtre ne s’en mêla pas. De hautes herbes folles envahissaient le bivouac habituel des nomades, plus de rivière, point de crottins, point d’empreintes de chevaux ailės, point de cendres chaudes. Ces canards empoisonnaient vraiment la vie de tout le monde, qui se faisaient voler sans qu’il n’y ait de voleurs dans les environs. Les regards se croisaient, allumés par des sous-entendus matois. La zizanie couvait. Les gendarmes ne se firent pas répéter la grosseur des palmipèdes et ils ne prirent même pas le temps d’avaler un cafė. Ils filèrent à toute allure classer cette étrange indélicatesse aux affaires non élucidées. Le village murmura. Peut-être même que le prétendu volé avait lui-même escamoté ses foutus canards. On ne s’embarrassa pas l’esprit à trouver un motif à une aussi fantasque plaisanterie.

Ils étaient loin, très loin, aux antipodes de mon monde, les baladins flâneurs. Leurs roulottes cahotaient au rythme des sabots de leurs tout petits chevaux, sur des chemins enveloppés par la nuit bleue. Un rayon de lune accroché à leurs ceintures jouait sur le fil de leurs couteaux et leurs yeux rivés aux yeux du firmament promenaient leurs songes chimériques, bâtisseurs d’horizons.
Il me semblait leur avoir rendu un peu de leur dignité et les goupils de la clairière du bois des merisiers ont dû, dans la pénombre blafarde de cette nuit-là, croire un moment qu’ils venaient de décrocher la lune.

Extrait d'un manuscrit : "Le silence des chrysanthèmes".
Photo complètement hors sujet : Avec mon ami Denis Montebello, ce matin devant le musée Kraszewski, écrivain polonais  (1812-1887)

mercredi, 08 octobre 2008

Hier, c'était au bord de la Vistule...

PA010114.JPGHier, c’était au bord de la Vistule, j’ai rencontré une femme. Une vieille  femme.
Le fleuve était gris et roulait des flots ombrageux.
Je m’étais assis sur les berges en hauteur et je le voyais en contrebas, très large. Il musardait  sur des plages de sable et des arbres se penchaient qui noyaient leurs bras maigres dans les eaux, entre lui et moi.
Il y avait là des tourbillons d’écume.
Le fleuve préparait son entrée dans Varsovie, à une vingtaine de kilomètres derrière les dunes boisées. Je le regardais qui s'enfuyait et je pensais à la Sirène Sawa, sortie de ses profondeurs pour fonder la ville.

Je n’ai pas  vu arriver la femme .

Elle était assise à mes côtés et regardait fixement les mélancolies du fleuve. Peut-être même était-elle là avant moi.
Je n’en sais plus rien à présent.
Qui, d’elle ou de moi, avait choisi le premier de venir s’asseoir ici, si loin de tout, au bord de la Vistule ?
La femme  tourna son visage vers moi. Je sursautai et poussai un cri . Non pas qu’elle fût laide, mais bien parce qu’elle ne l’était pas...
Car elle était vieille, très vieille, et d’une beauté saisissante. Une luminosité curieusement intelligente dansait dans ses vieux yeux. Et c’est précisément ce contraste entre l’âge canonique du visage et la jeunesse du regard  qui était terrifiant.
Elle souriait pourtant. Je n’avais jamais vu de sourire avec autant d’éclat.
Elle posa gentiment sa main sur mon genou :
- Je t’ai fait peur. Voilà des années et des années que tu me cours après et je t'ai fait peur. Fallait pourtant bien que je finisse par venir m’asseoir à tes côtés.
A quoi rêves-tu donc ici, au bord de ce grand fleuve ? Les mots te manquent et tu ne sais dire le monde que par des émotions agitées que semble préfigurer cette eau qui s'enfuit. Tu ne perds pas ton temps. Les mots qui manquent sont toujours les mots essentiels. Tu ne les ramasseras qu’au bord des fleuves que tu as imaginés, qu’au long des chemins où tu as cru marcher, sur des grèves en furie que tu n'as jamais vues, sous les forêts les plus sombres qui soient et que tu fuis. Tu ne les écriras jamais, ces mots. Sitôt cueillis, ils t’échapperont. Tu écriras des mots qui leur ressemblent.  Tu  voudrais écrire l’homme et son monde. Ecris d’abord leur absence.
Il faut me croire. Car je suis une vieille créature qui ne vit que par les mots. Mon destin et mon rôle interrogent tous les mots. Mais les mots qui m’interrogent sont des morts-nés.
Mes enfants alors se disputent tous le droit de parler en mon nom. Parce qu'aucun ne me croit encore adulte. Adulte moi, mes enfants seraient morts.

Et je suis perverse. Tous ceux qui me consacrent leurs mots pensent trouver en moi un refuge d’élection quand c’est moi qui suis nourrie de leur sang. Car je suis éternelle et pourtant meurs souvent. Je meurs chaque fois qu'un poète se prosterne à mes jupes, chaque fois qu'il travestit ses mots et trahit son voyage à seule fin de me plaire.
Je suis vieille. Aussi vieille que le premier cri du premier être pensant.
Regarde encore le fleuve et les nuages qui baignent sur son eau. Je suis ces nuages. Tu ne me trouveras que dans un monde reflété. Il faut, pour parvenir jusqu'à moi, savoir lâcher la proie pour l'ombre.
- Mais qui êtes-vous , madame, pour me tant dire et pour parler ma langue, si loin d'où je viens ?
- Qui je suis ?  Mais je viens de le dire. Ne m’as-tu jamais vue auparavant ? Regarde-moi bien...
- ......
- Oui peut-être. Il me semble à présent....Quel est ton nom, madame ?
- Les Tiens m'appellent Littérature.

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