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01.01.2012

Villon en Polonais : un impérieux besoin

francois-villon--georges-brassens-et-francois-rabelais.jpgJe chante souvent sur ma  guitare, "La ballade des Dames du temps jadis.»
J'ai même composé - commis plus exactement - une  musique pour l'autre célèbre ballade de Villon,  "Ballade des pendus", dont je rappelle que le titre est ridiculement figuratif et fort tardif, du XIXe je crois, même s'il  est vrai que celui qu'en avait donné Clément Marot dans son édition  complète de 1533 avait besoin d'être quelque peu épuré.
Jugez-en par vous-mêmes :
Épitaphe en forme de ballade, que feit Villon pour luy et pour ses compaignons s'attendant à estre pendu avec eulx.

Il arrive donc que D. suive, cependant que je chante - z'avez-vu comme c'est bien dit, ça , hein ? - la traduction polonaise qu'elle possède dans un ouvrage intitulé  "Wielki Testament ", Le  Grand Testament.
C'est une très belle traduction.
Elle est de Tadeusz Żeleński-Boy, un médecin qui eut l'idée, le besoin impérieux,  selon ses propres dires, de lire et de traduire Villon pendant la première guerre mondiale, mobilisé qu'il était dans un hôpital de campagne Autrichien et évidemment témoin direct des atrocités de la grande boucherie.
Un médecin en campagne, un érudit, un humaniste et qui, sans doute, a trouvé dans cette poésie la force de rester un homme.
Plus tard, en 1922, Tadeusz Żeleński-Boy a reçu les palmes de l'Académie française pour ses traductions de Molière. Responsable de la littérature française à l'université de Lwów - en actuelle Ukraine - il sera, comme la majeure partie des hommes et des femmes de l'intelligentsia polonaise, torturé et assassiné par les Nazis.
Emotion et respect.

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.12.2011

Et d'une autre !

littératureEt oui, en voilà encore une qui nous file entre les doigts, qui se faufile subrepticement par la porte laissée entrouverte et qui nous emmène une marche plus bas sur l’échelle posée, dès le début, au fond du puits !
Je n’ai jamais trop su, voyez-vous, ce qu’on s’obstinait à fêter à la Saint-Sylvestre, si c’était bon débarras ou bienvenue ! Si on célébrait un enterrement ou une naissance, si on faisait valser dans les bulles du champagne - souvent frelaté- les draps d’un berceau ou les plis d’un linceul.
Optons pour les draps du berceau ou alors ne fêtons rien, me suis-je toujours dit. Car une année qui s’achève, même mauvaise, c’est toujours une année de moins à vivre et c’est profondément triste. Une enjambée supplémentaire, faite de trois cent soixante cinq petits pas, vers une date que seul précisera le hasard ou le destin. Les mathématiques de la vie sont comme les sots, qui sont implacables et rancuniers.
Privilégier le berceau et regarder devant, alors ? Pas sûr d’y voir trop clair pourtant. Le devant fourmille toujours d’espoirs, de projets, de surprises, bonnes ou mauvaises…Laissons venir. Tout ça viendra bien assez tôt ou ne viendra pas du tout, d’ailleurs.
Regarder derrière ? Oui, c’est peut-être mieux. Tournons-nous donc un instant vers l’enterrement, mais sans rien fêter. Mangeons notre lapin en silence, comme dirait le Tenancier. Derrière, au moins, on voit quelques traces laissées dans la neige et la poussière. Devant, la neige n’est pas tombée et la poussière pas déposée encore, alors dans quel discours inscrire sa promenade, sinon dans celui, toujours lénifiant des promesses faites à soi-même ?

En 2011, donc, j’ai mis ou remis en ligne 229 textes et, si j’en crois les chiffres de Hautefort (oui oui, pas de messe ! je sais qu’ils sont à prendre avec précaution mais ils indiquent au moins une tendance) vous seriez maintenant 3000 visiteurs sur l’Exil, alors que vous étiez à peine 2000 au début de l’année. Je vous en remercie, chacun individuellement, et, vous sachant gré de votre fidélité, je me félicite en même temps de la mienne à votre égard.
J’ai publié en juillet Le Théâtre des choses, recueil de 10 nouvelles, à l’enseigne des éditions Antidata, recueil qui, selon Philip Seelen est ce que j’ai fait de mieux jusqu’à maintenant en matière d’édition et, selon son compère JLK, recueil qui est «excellent». Plaisir, donc. Beaucoup de plaisir, eu égard à la qualité du jugement littéraire des deux camarades suisses. Vanité diront les fâcheux et je leur concéderai bien volontiers. Je dirais plutôt satisfaction et fierté personnelles, mais bon, on ne va pas chipoter.
D’autres échos sont venus, Elisabeth Legros-Chapuis, Marc Villemain, Solko (un peu mitigé), Stéphane Beau dans le Magazine des livres, Patrice Revert dans la Nouvelle République…Et des mails privés.
Le livre semble vivre sa petite vie de livre. Je saurai tout ça en fin d’année.
Voilà pour le chapitre des satisfactions. Passons à celui des déconvenues, qui risque d’être beaucoup plus long.

- Grosse déception en février lors d’une brouille violente avec un ami du net, suite à une entorse faite, à mon sens, à la déontologie du net, justement, par un étalage public à peine voilé d’un malentendu privé. J’ai réagi violemment, avec colère, et ce fut sans doute  mon grand, très grand tort. Il eût mieux valu régler ça par mails privés. Erreur de ma part, donc, et rupture. Dommage. Il n’y avait pas mort d’homme et j’avais en estime le susdit internaute. Mais si je suis capable de reconnaître les dérapages de mes colères, je souligne que mon ex-copain n’a jamais su reconnaître, ne serait-ce que d’un petit mot, le caractère désobligeant de son intervention. J’ai essayé, beaucoup plus tard, de tendre la main. Sans résultat. Alors, si les coléreux sont des gens en proie à une courte folie, les calmes, eux, sont sans doute de sourds volcans de rancune, ce qui n’est pas beaucoup plus reluisant et même beaucoup moins transparent. Au moins, moi, on sait qui je suis.
Mais je regrette cette brouille.


- La deuxième brouille, plus grave, plus conséquente, et que je ne regrette nullement celle-ci, est celle qui est intervenue en juin entre mézigue et François Bon. J’en ai souffert. A deux niveaux. D’abord parce que la mise en évidence de la supercherie faisait s’écrouler en moi un espoir né en mars 2008 quant à la qualité revendiquée de ce monsieur. Ensuite parce que -  même si une quarantaine de mails réclamant l’anonymat sont venus m’apporter, soit leur franc soutien, soit leur compréhension embêtée - le débat sur internet n’a pas été celui que j’espérais. Beaucoup, dont j’estime l’écriture engagée, ont tout simplement fermé leur gueule, alors que le problème soulevé n’était pas, à mon sens, un problème Redonnet/Bon, mais le problème plus général de la fourberie en matière d’édition et d’écriture, donc un problème où chacun, écrivant et lecteur, aurait dû s’engager. Comme quoi on ne s’engage bien souvent que pour des causes qui ne mangent pas de pain et la déception que j’en ai éprouvée est encore vive en moi. A tel point que je ne lis plus que d’un œil distrait les différentes critiques du monde faites par les bloggeurs et autres écrivains, et en chantonnant toujours in petto ces vers posthumes de Brassens :

J’ai conspué Franco, la guitare en bataille,
Durant pas mal d’années,
Durant pas mal d’années !
Faut dire qu’entre nous deux, simple petit détail,
Y’avait les Pyrénées
Y’avait les Pyrénées !

Dans cette brouille, je rends cependant honneur et amitiés à certains, au premier rang desquels Ard et Yves Letort, alias le Tenancier, qui ont opposé à François Bon la force d’arguments véritables, auxquels l’intéressé n’a su répondre que par une fuite honteuse ou des propos scandaleusement désastreux. Tout cela est conservé dans les commentaires, catégorie, «Publie.net, une étrange coopérative».

- Autre déconvenue : le refus par les éditions du Sonneur - seul éditeur à qui je l'ai présenté à part Monti qui n'a même pas daigné répondre - de mon roman, écrit fin 2009, début 2010. Refus motivé par «une lenteur un peu ennuyeuse du récit et une écriture quelque peu obsolète ». Juste critique sans doute, mais étonnante de la part d’une maison sérieuse, bonne, et dont le catalogue est principalement constitué d’auteurs anciens. Ceci étant dit, je rends fraternellement honneur à Marc Villemain - de ces éditions du Sonneur - Marc, qui, par ailleurs apprécie mon écriture - de ne pas avoir fait jouer le copinage, dont il a horreur et dont il sait que ce genre de pratique me révulse.
Pas certain que d’autres que lui ou moi auraient eu tant de scrupules. Mais bon...
Je viens donc de retravailler ce long roman, lent et obsolète…A qui vais-je le proposer ? Je n’en sais rien. Tout ça se fera sur un coup de tête, comme d’hab,  ou ne se fera pas.
Mes engagements successifs pour une transparence dans l’édition où l’auteur ne serait pas méprisé par un silence dont il se fait complice, m’ont évidemment fermé pas mal de portes. Je ne suis pas de ceux qui font les omelettes virtuelles sans casser les œufs.
Sinon, ce roman, je vous l’offrirai peut-être gratuitement ici, tenez, si je n'ai pas le goût de fouiller dans les adresses d'éditeur ! Ah, sainte gratuité ! Générosité ! J’ai abordé, tout dernièrement, le problème de la gratuité des blogs. Je vous invite vraiment à lire ici, dans les commentaires, la réponse que vient de me faire Stéphane Beau. Très juste. Et nous, bloggeurs, n’avons pas à faire les fiers et à critiquer le monde avec notre pédanterie…Vraiment pas.

Voilà... Ah, j'allais oublié, la souscription. On se dirige tout droit vers un bide ridicule : 18 souscripteurs, que je remercie quand même. Une idée qui finira donc bientôt, très certainement, au chapitre des morts-nés. Coléreux, moué ? Oui,  mais aussi et quand même indécrottable naif !
Que te souhaiter, cher lecteur,  pour cette nouvelle année qui n’aura sans doute de nouveau qu’une parcelle nouvelle de la fuite du temps ?
Je te souhaite ce que tu souhaites, simplement, et si tu ne souhaites rien, si tu préfères sagement laisser et voir venir, au feeling, je te souhaite quand même ce qui, de plus en plus de façon négative constitue dans nos sociétés, le bonheur : l’absence de tourments et de souffrances, morales ou physiques. Qui que tu sois et quels que soient les sentiments que tu nourris à mon égard.

Amitiés

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27.12.2011

Quand ?

blog.JPGC’est un poncif, une vraie lapalissade : nous écrivons pour conjurer des tourments. Ceux qui nous hantent du grand sommeil qui nous attend là-bas, au bout de la piste, où la plaine courbe l’échine, capitule et se laisse garrotter par  l’horizon.
C'est là-bas qu'on s'en va. D'aucuns disent qu'il n'y a rien où on s'en va. D'autres disent que si, qu'il y a comme une blancheur qu'on appelle, faute de mieux, l'éternité. D'aucuns et d'autres disent des conneries. Parce qu'ils ne savent rien. Comme moi, comme toi, comme nous, comme vous. Et quand on dit des choses là où on ne sait rien, forcément, on dit des conneries, des bouts d'idéologie, des queues de convictions toutes faites, des trucs qui font intelligent, des récitations qu'on croit avoir soi-même composées.

Nous sommes comme les renards de la forêt de Benon. Nous pissons notre verbe sur tout ce que nous trouvons, attestant ainsi que nous sommes passés par là et que nous y étions chez nous.

Bon, d’accord, me diras-tu, ça je le savais déjà, mais le renard, lui, qui lève la patte sur les fûts forestiers, sait-il qu’il va mourir ?
S’il faut en croire Malraux, qui  a fait par ailleurs, sinon écrit, pas mal d'âneries, non, le renard ne sait pas. Parce que l’homme est la seule créature qui sache qu'elle est mortelle.
C’est beau.  Comme toute chose invérifiable et balancée gratuitement.
Mais le rat ?
Je me suis laissé dire que suspectant un relief empoisonné, les rats envoient d’abord le vieillard de la bande. Pour qu’il goûte. Un certain temps d’observation s’étant écoulé, si  le vénérable patriarche n’est pris d’aucun vomissement, saignement du museau  ou autres convulsions préfigurant la mort, alors le reste de la horde se met en appétit.
Il paraîtrait aussi que pour traverser des égouts, ce peuple, grand pontier s’il en est, construit une passerelle grouillante, les plus vieux au fond, servant de bases, puis, ainsi de suite, par ordre décroissant, les moins jeunes, les jeunes et les enfants invités enfin à passer sur l’autre rive, sur le dos des aînés. Si tout le monde se dépêche et s’il n’y a pas trop de cohue, même les premiers, au fond, les ancêtres, s’en sortent. Sinon.
Ce n’est jamais très rigolo d’être vieux. Mais  ça le semble encore moins chez les rats.
Cet instinct de conservation de l’espèce est bien lié, sinon à une conscience, du moins  à un certain pressentiment de la mort.
Non ? Bon.
Alors, laissons-là les rats et revenons-en aux hommes.
Claudel, pourquoi écrivait-il donc ? Il n’avait pas peur du trépas, celui-là. Il était même persuadé que c’était la porte ouverte sur la béatitude accomplie. Ou alors il faisait semblant, le fourbe. Comme Mauriac et tant d’autres, plus illustres et savants écrivains, révérence parler.
Si mon poncif de départ est juste, c’est que les hommes feignent de croire en Dieu. S’il est faux, alors, ils n’ont pas besoin d’écriture, ni même de tout autre forme d’art.
Je sens que tu m’en veux d’être aussi réducteur. Peut-être même me trouves-tu sot.
Pourtant, moi qui ne suis ni un rat, enfin je ne crois pas, ni Claudel, ça j’en suis sûr,  si je n’étais pas un peureux, un peureux amoureux  transi de cette belle terre et des hommes, je n’essaierais pas d’écrire, je ne composerais pas sur ma guitare, je n’arrangerais  pas des chansonnettes.
Je m’en foutrais de pisser ma mélancolie sur le tronc des chênes. Enfin, peut-être que je ferais tout ça, mais je ne chercherais pas d’éditeur, je ne ferais pas de scène, ni même ce petit blog.

J’ai laissé un frère, en France. Il est aussi mon ami. Il fait des meubles, lui. Il joue à faire de beaux meubles, avec du vrai bois qui sent la forêt et les chemins fangeux. Quand ils seront vieux, ses meubles, ils ressembleront au buffet de Rimbaud.
Il ne cherche pas de vitrine où mettre ses poèmes. Ils sont pourtant fort élégants. Il doit savoir qu’ils vivront longtemps.  Je crois qu’il a peur aussi.
Si je dis ça, c’est que j’ai regardé par la fenêtre, vois-tu. J'ai trouvé la forêt et la neige et le silence et le ciel au-dessus qui faisait le mélancolique,  très beaux.
Je n’ai vraiment pas envie d’être privé de tout ça, un sale jour. Ce ne serait pas juste.
Je n’ai rien fait pour mériter de ne plus voir, de ne plus sentir, de ne plus aimer, de ne plus espérer, même ne sachant pas ce que j’espère.
L’exilé a toujours peur de crever trop loin de sa tombe.
Ne dis pas que je dis des bêtises, je te prie. Ou alors admets, à ce stade  de notre page, que tu aimes lire des bêtises. Toi aussi, tu as peur, peut-être ?
Les hommes sont des prétentieux, tu sais. Ils ne brassent pas assez d’évidences. Ou alors pas les bonnes.

Si j’étais un rat, je serais encore plus rebelle.
Je déserterais sans vergogne tous les diktats de l’ordre social.

C’est que je suis un peu vieux, sans doute.

09:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.12.2011

Polska B dzisiaj - Extrait-

littératureL’automne flamboie.
Le jaune des bouleaux, le vert des pins et le rouge des chênes se disputent la vedette. Une huile au couteau. Une palette épaisse et si rude qu’il faut prendre du recul, sortir un peu de soi pour en goûter tout le langage. Pas comme cette aquarelle subtile de nos rivages où les vapeurs océanes diluent les couleurs et liquéfient la lumière qui ruisselle dans l’espace vide d’entre les choses, mais aussi sur ces choses elles-mêmes et sur nous-mêmes. Les paysages de bords de mer fusionnent le spectateur et le spectacle dans un même flux réfléchissant le monde.
Les paysages continentaux, eux, sont plus extérieurs, modelés par la terre et par une intelligence rustique entre les arbres. Le bouleau est un pionnier. Il arrive le premier au gré d’une saute septentrionale du vent et il dit que c’est là qu’il faut planter une forêt, que le sol est riche et que le sable est assez stable.
Le Polonais est un forestier. Il sait lire entre les troncs. Il souscrit aux indications du bouleau et plante là les pins qui feront des maisons, des granges, des fermes et des clôtures. Les forêts de l’est sont des gisements pour bâtisseurs.
Mais le chêne rouge a observé tout ce manège. C’est un erratique, un apatride, on ne veut pas trop de lui ici, trop lent, beaucoup trop flâneur dans sa croissance. Alors il s’incruste, passager clandestin des essaimages, magistral parasite des sylvicultures, arbre de proie.
Tout ce muet panachage de l’éclaireur du nord, du pin de construction et du bel intrus sans papiers, accompagne de lumière la route où cahote un cheval. Il est attelé à une sorte de carriole étroite tout en longueur, avec deux essieux, celui de l’avant savamment articulé. Deux sacs de blé dur y bringuebalent. Ils s’y promènent exactement. Derrière la carriole, piaffe le Renault flambant tout neuf d’une société ouverte au soleil couchant, PTAC quarante tonnes, en route vers la construction des paysages nouveaux, un demandeur d’autoroutes, un qui n’aura que faire de la lecture des bouleaux. Les époques ici se côtoient sans s’agresser, ne se poussent pas du coude, se superposent comme les sédiments de la géologie, se font des signes, sans moquerie, sans marque de supériorité et sans dédain. On sait bien que tout ça, ça va, d’accord, mais que ça peut venir aussi et on a l’air de penser qu’on ne sait pas trop bien qui, du cheval ou du Renault PTAC quarante tonnes, est finalement à contretemps.
Les champs sont immobiles.
On dirait que personne ne vient les éventrer et les bousculer dans leur torpeur. Ils sont comme des trapèzes, c’est pas pratique, un trapèze. Ils sont comme des triangles, ça a des angles aigus difficiles à investir, les triangles. A des quadrilatères difformes et sans angles droits, qu’ils ressemblent parfois. Rarement, très rarement, ils sont ces rectangles pragmatiques des grandes cultures de l’ouest et qui, vus d’avion, dessinent si bien la terre en un jardin impeccablement entretenu, un jardin à la française.
Nous sommes en route pour Janow Podlaski. Par association d’idées contraires, un vieux copain oublié depuis quelque trente années déjà, surgit dans ma mémoire tandis que je regarde ces champs silencieux qu’on dirait bien que ce sont les arbres qui commandent ici et pas eux, les champs. La lisière des bois dessine celle des cultures. Pas l’inverse. Mon copain un peu agriculteur, raisonnablement écolo, passablement anar, résolument fêtard, superbement enjoué et terriblement humain, c’est au sud qu’il habitait, sur la plaine toulousaine bousculée par le vent d’autan, le vent qui rend fou. 
Il cultivait le maïs sur des terres qu’il avait en location. Mais tout le monde ici cultivait du maïs. La plaine immense n’était qu’un affligeant tapis de maïs. Alors je lui demandai un jour comment il faisait pour retrouver ses billes dans cet océan monocorde, monochrome, monopoliste, monozygote, monotone, mono tout de maïs. Il dit que c’était simple : il semait et récoltait toujours le dernier. Quand tout le monde en avait terminé, quand cette vaste étendue enfin mise à nue sous les désolations de novembre ne présentait plus qu’une parcelle ridiculement isolée en son beau milieu, c’est que c’était forcément à lui. Ce qui restait. Je crois qu’il a fait faillite.
C’est ce que font forcément les hommes qui, sous nos cieux, n’entendent rien à l’hégémonie des vastes jardins.


A intervalles réguliers, nous doublons une vache attachée à un pieu. Elle broute l’herbe du fossé à grands coups de langue râpeuse. Elle a de lourdes plaques de bouse séchée sur les cuisses et deux os saillants de chaque côte de la queue. L’herbe du fossé est à tout le monde et les champs sont trop maigres. Ou alors le propriétaire de la vache n’a pas de champ. Toute sa richesse est là dans cette vache en fragile équilibre sur un talus. C’est sa crèmerie. Son lait, son beurre, sa crème fraîche et sa raison de vivre au quotidien quelques heures qui lui sembleront utiles. Je pense aux stabulations, aux productions industrielles du lait, aux quotas, aux politiques de Bruxelles, aux prophylaxies vétérinaires et aux farines carnées.
D me dit qu’il y a quelques-uns de ces grands troupeaux dans la région, les fermes d’état de l’époque communiste prestement reconverties en entreprises privées. Le plus souvent par un ancien directeur qui a mis son savoir-faire au service du nouveau vent. C’étaient de vastes coopératives, moins rigides quand même que le kolkhoze.
Je regarde ces champs silencieux, ces quelques vaches éparpillées une par une pour quelques litres de lait familiaux, des vaches du néolithique. Je regarde ces arbres en feu de la forêt panachée, ces maisons en bois exactement comme je m’imaginais les isbas et ces vieilles femmes accroupies devant qui nous voient passer d’un œil évanoui et je me dis que j’ai devant moi un monde qui a connu mes espoirs frelatés de jeune lycéen, un monde qui a vu le communisme et qui n’en dit pas plus que ça.
Ces vieilles femmes-là ont vécu Staline. Je me demande ce qu’elles en pensent, de leur jeunesse. Le dictateur disait que vouloir installer le communisme en Pologne, c’était vouloir mettre une selle à une vache. Se sont-elles laissées seller, ces vieilles dames ? Etaient-elles des rebelles ou des communistes ? Ou bien s’en foutaient-elles de tout ce charabia et qu’elles ont simplement vécu leur vie de femmes polonaises de l’est, à cheval sur deux mondes, la terre sous leurs pas encore tout tremblante et tout fumante des grands tumultes de l’histoire ? Que savent-elles de notre automobile qui passe et du monde qui leur a échappé ? Elles ne sont probablement jamais allées plus loin que le bout de cette rue ou la profondeur de ces champs, mais elles sont allées où je n’irai jamais.
En sont-elles vraiment revenues ?


J’ai souvent dit qu’ayant marché à l’envers, d’ouest en est, je goûtais ici les charmes succulents d’un retard accumulé sans avoir eu à en souffrir les  désagréments, le pays bouclé derrière le rideau de fer et fermement bâillonné, les étalages quasiment vides, juste pourvus du strict nécessaire, même si je sais que la dérive communiste a été un peu moins tyrannique ici que dans les autres pays du pacte de Varsovie. L’agriculture, par exemple, n’y a pas été entièrement collectivisée. Les petits paysans y avaient gardé leur maigre lopin en propriété privée et ils y ont vivoté tant bien que mal. En autarcie, sans doute. Pourquoi ? Je ne sais pas.
Norman Davies dans son histoire de la Pologne en donne quelques explications qui ne me satisfont pas entièrement. Il dit par exemple qu’on peut conduire un Polonais jusqu’à la rivière mais qu’on ne peut pas l’obliger à y boire de l’eau. Et un Tchèque alors, ou un Roumain ? Peut-être parce qu’on ne met, effectivement, pas une selle à une vache. La métaphore de Staline était pourtant à caractère on ne peut plus méprisant.


Je trouve donc cette campagne polonaise pas encore aplatie par le rouleau compresseur des productions hystériques, belle. Parce qu’elle ressemble à la campagne de mes premières années, à mon berceau, avec une agriculture vivrière, des petits champs clôturés de haies, des chevaux, des volailles à l’épave et des gens nonchalants. Je la ramène à moi, à mes nostalgies, à la recherche de mon temps perdu. C’est immoral peut-être. Mais à tout bien considérer, ça ne veut rien dire quand je parle de retard aux charmes désuets. C’est quoi le retard en économie ? Le retard sur quoi ? Sur des plaines réduites au silence des oiseaux par des fous furieux qui arrachaient il y a quelques années encore tout ce qui entravait d’un centimètre l’envergure de leurs semoirs et qui réclament aujourd’hui qu’on les paie pour replanter des haies ? Le retard sur une récolte faramineuse de tonnes et de tonnes de céréales poussées sur des engrais, tellement d’engrais que le sol n’est plus qu’un support relatif, qu’il pourrait tout aussi bien être du carton, du papier, du bois pourri, de la merde de chat, pourvu qu’il soit malléable ?
Mon voisin paysan dit qu’il récolte bon an mal an, trente cinq, quarante quintaux de blé à l’hectare. Il en cultive sept.
J’ai la bouche bée comme un âne bâté.
Quarante quintaux, c’est pas bien ? qu’il dit, mon voisin un peu vexé.
Je dis que les exploitants agricoles de France, du moins ceux de la côte atlantique, parviennent à quatre vingt dix, voire cent quintaux.
Il rigole. Il me prend soudain pour un hâbleur qui aurait la nostalgie de son pays et qui verrait tout en rose des choses de là-bas.
Je persiste et j’enfonce le clou : En plus, ils ont au moins chacun cent hectares à moissonner. Ça, j’en suis pas sûr mais j’annonce de gros chiffres pour qu’il mesure le schisme qui le sépare de ses soi-disant collègues de la famille européenne.
Mais qu’est-ce qu’i font de tout ça ?
Du savon, de l’huile, du rouge à lèvres, des crèmes.
Tes gorets en crèveraient de bouffer leur richesse.
Alors, en retard sur quoi ?
Du retard parce qu’il n’y a pas d’autoroutes ? Immoral jusqu’au bout, que je suis, parce que j’espère qu’il n’y en aura jamais, d’autoroutes. Ça fait hurler d’indignation Marian, un copain francophone et pourtant francophile convaincu. Un égoïste, que je suis ! Parce que, nous, à l’ouest, on a construit des milliers de kilomètres d’autoroutes qui ont détruit des bois, des vallons, des  marais, des vallées, des écosystèmes, sans être emmerdés et maintenant qu’on a à peu près fini, on pond des normes, on pond Natura 2000 et on nous empêche de nous équiper convenablement !
C’est un peu vrai…
C’est une question d’arriver à l’heure ou pas au rendez-vous des grandes prises de conscience collective.
In petto, ça me fait penser, sur une échelle sans commune mesure, aux pays qui ont fait péter des bombinettes à tout va pour leurs essais nucléaires, un peu partout dans le monde, Mururoa pour la France, des pays qui ont bien empoisonné pour des milliers d’années leur coin de terre, et qui, une fois bien mises au point leurs armes apocalyptiques, ont tout d’un coup crié aux autres : Stop ! On arrête de jouer avec cette saloperie, c’est trop dangereux, vous ne savez pas faire, vous n’êtes pas adultes, vous en feriez mauvais usage !
Parce que nous, superpuissances nucléaires, c’est pour en faire bon  usage ?
C’est pour nous défendre.
Ah ? Et les autres, ils peuvent pas se défendre ?
Personne ne les attaque.
Ah bon ?  Et nous, on nous attaque ?
On pourrait nous attaquer.
Avec des fourches alors, ou des manches de pioches.
C’est ce qu’on appelle l’équilibre mondial.
Je ne réclame pas qu’on généralise l’arme nucléaire. J’aimerais que personne ne l’eût jamais eue.


Pour en revenir à l’indignation de Marian, je dis quand même que j’espère  simplement que le développement sera ici plus intelligent que chez nous parce qu’il aura su lire nos erreurs. Farouche, il poursuit que nous avons eu le plan Marshall, nous autres. Eux, ils risquaient pas de l’avoir. Marshall reconstruisant Staline….La Pologne est pourtant le pays au monde qui a payé, au niveau de la destruction humaine et matérielle, le plus lourd tribut à la guerre.
Des autoroutes pour quoi faire ? Pour aller où ?
Il me semble que je suis déjà au bout d’un monde et il est trop tard pour être au commencement d’un autre.
Et puis le retard, il est ailleurs.
Il est dans les têtes et il surgit par les regards. Il est un retard de vaincu par les chaos de l’histoire. Plus grand-chose à attendre des hommes, ici. Alors on se tourne vers le ciel.

Qui en prend à son aise.
Qui aplatit lesdits hommes face contre terre.

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