06.01.2012
Le capitaine La Bravoure
A l'époque des Sept mains, je m'étais amusé (distrait ?) à vouloir démontrer qu'à partir des histoires qu'on se raconte entre copains pour se fendre la pipe, on peut faire des textes à prétention littéraire.
Mais, si on sait exactement ce qu'est une histoire racontée pour se fendre la pipe, on ne sait pas encore très bien ce qu'est un texte à prétention littéraire.
Alors vous dire si j'ai réussi ma démonstration est impossible, car il y a presque autant de textes à prétention littéraire qu'il y a d'auteurs et de goûts de lecture.
En tout cas, l'exercice fut plaisant.
La mer, la très vaste mer, dansait sous les feux du solstice et toute cette lumière réfléchissante, décuplée par les flots capricieux comme des diamants liquides, faisait mal aux yeux pourtant burinés des marins, qui plissaient les paupières et mettaient parfois leur main au front, telle une visière.
Le bateau battait pavillon anglais et croisait en mer d’Oman, au large des Indes, ses flancs surchargés d’épices, de thé et autres fines richesses spoliées sur «la perle de la Couronne». Il était en partance vers les terres chéries et lointaines du Royaume, cap plein sud d’abord, sur cette route ouverte par Vasco de Gama, quelque quatre siècles auparavant.
Paisiblement assis non loin de la proue, le capitaine tirait sur une lourde bouffarde et son regard vagabondait sur la grande nappe lumineuse. Peut-être ce regard portait-il même plus loin encore que l’horizon vaporeux, là-bas où semblaient finir les eaux et recommencer le ciel, qu’il se perdait dans ses fiers souvenirs de vieux coureur des mers, dans les bras d’une femme gourmande, allez savoir, et dans un port qui n’avait ni nom, ni patrie, aux ruelles infâmes.
Un homme robuste, gigantesque même, le capitaine. Craint, certes, mais aussi adulé de ses marins. Une épaisse chevelure rousse comme des soleils couchants retombait sur ses épaules et le vent du large bousculait et jouait par moments avec des mèches broussailleuses qui barraient alors le visage et voilaient la profondeur des yeux.
Capitaine La Bravoure. Un nom glorieux qui retentissait jusqu’aux antipodes, un nom comme une sommation en direction de toute la flibuste, un sobriquet légendaire, à la juste hauteur de l’intrépidité et de la loyauté du personnage.
La voilure était gonflée et sereine était la navigation du vaisseau. Le capitaine pensa que bientôt, à quelques mois de là…
Le cri fut jeté de là-haut, du poste de vigie, et courut sur l’étendue des eaux.
- Bateau pirate à tribord !
Les flammes d’une colère déterminée jaillirent dans les yeux du capitaine tandis qu’il voyait flotter dans le vent, encore assez loin au bout de sa lorgnette, le redoutable drapeau noir affublé de la tête de mort. Le navire des pillards fonçait droit sur leur flanc. L’intention était sans ambages et la bataille inévitable.
Le capitaine hurla qu’on virât de bord et dirigea lui-même son vaisseau vers l’affrontement. Il courut d’un côté sur l’autre, fonça d’un poste à l’autre, éructa ses ordres, exhorta ses hommes, les plaça, surveillant tout, organisant tout et, alors qu’allait s’engager le terrible combat à mort, se tourna vers son second :
- Qu’on m’apporte mon pantalon rouge !
La mêlée fut digne d’Homère. Elle fut une débauche de sang et les morts rosissaient bientôt de leurs ventres béants la surface tout à l’heure si bleue des eaux. Les voyous des mers avaient été anéantis, on leur avait coupé la gorge, on les avait amputés de leurs membres, même les plus intimes, avec cet excès de zèle et de raffinement dont seuls les Anglais ont le secret. On les avait pendus même, par le cou ou par les pieds, on les avait passés par le fer et le feu et leur vaisseau disloqué, incendié, massacré, fut bientôt expédié par les gouffres abyssaux des flots.
Le Capitaine La Bravoure commanda alors qu’on mît en perce des barriques de bière et qu’on fêtât, sur le pont et sur-le-champ, l’éclatante victoire des corsaires de sa Majesté sur les flibustiers sans foi ni loi.
Et la fête battait son plein quand le second demanda nonchalamment à son capitaine pourquoi il avait absolument tenu à revêtir un pantalon rouge avant de monter au combat :
- Matelots, hurla alors La Bravoure afin d’être entendu de tous, qui cessèrent un moment leurs libations et tendirent leurs oreilles respectueuses. Matelots, un capitaine digne de son grade et de son nom, doit aimer, protéger et encourager ses hommes ! Supposez que j’eusse été terriblement blessé pendant la mêlée ! Imaginez la vue de mon sang se répandant et maculant affreusement mes habits ! Qu’auriez-vous dit, garçons ? Nous sommes faits, notre capitaine est mourant ! Nous sommes vaincus, voilà ce que vous auriez dit et cédant à la panique aussitôt, auriez laissé les vandales investir notre place, vous égorger et piller la Reine !
Avec un habit rouge, mes garçons, pas moyen pour vous de savoir si un couteau, un sabre, a largement entamé ma chair ! Pas moyen de vous décourager devant mes blessures ! Oui, je le réaffirme avec force : Un capitaine doit montrer, toujours, le chemin de la victoire, ne rien laisser transpirer de ses éventuelles faiblesses et sans cesse galvaniser ses hommes !
Ce ne fut alors qu’une vaste clameur d’admiration et de joie, clameur qui submergea le navire tout entier, s’amplifia, sauta par-dessus bord, chevaucha les houles radieuses, et monta jusqu’aux cieux infinis.
A quelques jours de là cependant, alors que le capitaine tirait toujours sur sa lourde bouffarde et que son regard vagabondait derechef sur la grande nappe lumineuse, et que même, peut-être, ce regard portait plus loin encore que cet horizon vaporeux, là-bas où semblaient finir les eaux et recommencer le ciel, qu’il se perdait dans de vagues souvenirs de vieux coureur des mers, dans les bras d’une femme gourmande, allez savoir, et dans un port qui n’avait ni nom, ni patrie, aux ruelles infâmes, alors qu’il faisait tout ça à la fois, le capitaine, la vigie là-haut lança à nouveau, non plus un cri, mais de nombreux cris, une véritable salve de cris alarmants…
- Vaisseaux pirates à bâbord, vaisseaux pirates à tribord itou, à l’avant et à l’arrière encore vaisseaux pirates, bateaux pirates partout !
Le capitaine, amer, constata au bout de sa lorgnette.
Et ses yeux prirent alors une lueur étrange, qui vacillait, qui tremblait, qui n’arrêtait pas d’aller et de venir d’un coin de l’œil à l’autre. La mer, en effet, la vaste mer n’était plus qu’une forêt hirsute de drapeaux noirs à têtes de mort et le cercle sinistre des bateaux assassins, lentement, silencieusement, inexorablement, glissait sur les eaux et allait bientôt se refermer sur lui.
Alors calmement, le capitaine se retourna vers son second et d’une voix que celui-ci ne reconnut qu’à peine tant elle était livide, susurra cet ordre lapidaire :
- Qu’on m’apporte mon pantalon marron !
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05.01.2012
La page du grimaud
Le fleuve, majestueux et impassible, traversait la ville, roulant ses flots éternels d’aval en amont. Heu…Non. D’amont en aval plutôt.
Je reprends :
Gna...gna...gna...gna... (…) Le fleuve, majestueux et impassible, traversait la ville, roulant ses flots éternels d’aval en amont, merde de merde ! d’amont en aval.
La lune au dessus de l’eau étirait des couleurs diaphanes. La nuit était blême. On aurait dit une nuit étalée sur un cimetière avec cette pâleur toute lunaire tout avec toute cette pâleur lunaire.
Les gens dormaient dans leur lit, je crois bien…Seuls quelques noctambules avinés, la démarche légèrement chaloupée, hantaient encore les trottoirs où luisaient timidement le jaune des vieux réverbères.
Il faisait froid. Un froid qui cinglait le visage. Je marchais et je me demandais quel souvenir confus m’inspirait cette ville silencieuse dans la nuit blafarde sous la lune sous l’astre nocturne. Je cherchais dans ma mémoire en feu. Mais je ne trouvais rien.
Alors je vins regarder dans l’eau et je vis soudain, à la lueur conjuguée de l’astre de la nuit la lune et des vieux lampions, comme un reflet…Rêvais-je pendant que les autres dormaient ? Non! Impossible Pas Possible ! Je me suis penché pour regarder mieux et, en effet, j'ai vu ton visage qui tremblait au rythme des vaguelettes. J'ai senti aussi, qui flottait dans l'air, ton parfum... Si ! si ! Alors je me suis dit que c’était toi que m’inspirait la nuit blafarde dans cette ville. Mais je ne me suis pas souvenu de la ville qui avait fait que je me souvenais. Je ne me suis souvenu que de toi, de toi, mon amour, que j'ai tant Aimée tant aimé et que je n'arrive pas à oublier ! Ah toi ! T’es donc Toi ! T’es toi donc !
- Ouais, t’as raison, tais-toi donc !
(.....)
Ouf ! Merci.
L'illustration de ce texte, ô combien génial ! est de Philip Seelen
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04.01.2012
Lire de la littérature
Je n’ai jamais lu Eric Bonnargent ailleurs que sur le net, plus précisément sur l’Anagnoste, blog de très belle tenue aux destinées duquel il préside en compagnie de Marc Villemain ; dans certains textes publiés sur le blog de Juan Asensio et, également, à l'occasion du débat sur la littérature qu’il nourrit à parts égales avec le susnommé Juan Asensio et François Monti, débat que je vous recommande, d’ailleurs, de lire si ce n'est déjà fait.
Cette lacune est certainement un tort, j’en conviens sans ambages. Mais le nombre d’auteurs qui méritent qu’on les lise et que je n’ai pas encore lus, est effrayant au point de m’effrayer moi-même ! Faute de plein de choses, surtout vivant dans un pays où les librairies françaises ne fleurissent plus beaucoup depuis que, poussées par les vents lénifiants de l’ouest-Eldorado, les librairies anglaises plombent le marché du livre - le monde-image a besoin de codes, pas de mots - et que la langue française, longtemps considérée par les Polonais comme l’expression même de l’esprit, est en décadence complète, à tel point que son enseignement dans les collèges est sur le point d’être abandonné. Varsovie, 160 km de la frontière orientale où j’ai élu domicile, compte une librairie française, encore faut-il y commander préalablement l’ouvrage qui vous intéresse. Lublin n’a pas de librairie française, stricto sensu, sinon une librairie linguistique et universitaire, avec un rayon offrant quelques étoiles du hit parade, genre Le Clézio. Houellebecq, les jours bien achalandés.
Je ne digresse pas…C’est bien de lecture et d’Eric Bonnargent dont je veux parler. Donc, difficultés à me procurer certains livres et redécouverte des grands classiques emportés dans mes valises, ou alors achat à la librairie de Varsovie, ou bien encore, demandes à des amis de France, ce qui, à la longue, est un peu délicat.
Je vous raconte tout ça en préambule car, dans une interview accordée à Joseph Vebret, Eric Bonnargent dit la chose suivante :
« (…°) je n’ai rien contre les livres purement distrayants, du moment qu’ils respectent la langue. Mais si un grand livre peut être distrayant, cela ne peut en aucun cas être sa seule qualité. La grande littérature peut distraire, mais telle n’est pas sa fonction. Madame Bovary n’a aucune fonction à distraire le lecteur. Par contre, si Fred Vargas ne parvient pas à nous distraire, alors elle a raté son but. Et, quand je veux me distraire, je lis bien volontiers un Fred Vargas ! »
Il me semble qu’il y a là, non pas une approche littéraire de la littérature, mais une approche purement philosophique, d'une part, et que, d'autre part, le mot distrayant est employé à la légère, dans son acception la plus vulgaire.
Car si Eric Bonnargent nous dit qu’elle n’est pas la fonction de la grande littérature, il ne nous dit en rien ce qu’est cette fonction. Il dit bien par ailleurs qu’un grand livre est un livre écrit dans une belle langue au service d’une certaine vision du monde, mais ceci ne peut pas lui être compté comme ayant énoncé la fonction de la littérature.
La littérature - ça me semble tomber sous le sens - doit être bien écrite. Une peinture, au risque d’endosser le statut de croûte, doit être bien peinte, une musique, au risque d’endosser celui de soupe, doit être jouée juste et savoir marier les sons d’harmonieuse façon, comme la phrase s’applique à le faire avec les mots. Disons que nous sommes là sur le strict terrain de l’esthétisme, sur le champ de l’art, et que nous ne devrions pas en sortir, s'agissant de littérature.
Parce qu’en la matière, plus que partout ailleurs, la forme n’est jamais dissociable du contenu : si je veux dire que le monde est un monde traversé par un dépérissement désastreux de l’humanité et de la fraternité, si j’ai envie de gueuler sur les faux-monnayeurs qui nous assaillent, devrai-je pour autant travailler mon style ? Oui, si je recherche non pas un monde plus beau, mais la représentation artistique de mon opposition à ce monde.
Sinon, j’écrirai des gros mots sur les murs de la ville ou, mieux, voire pire, j’irai physiquement affronter ce monde. Mais là, n’est pas le propos de la littérature qui, avant toute autre chose, est représentation. Sortie de ce champ-là, elle trahit son propos.
L’art est donc, par définition, distrayant, si je prends le mot à sa racine, si j’en extirpe la sève fondatrice. Est distrayant ce qui distrait et ce qui me distrait, littéralement, détourne mon esprit de mes occupations, voire de mes préoccupations. Je n’ouvre donc pas forcément un livre de littérature pour enrichir mes occupations ou mes préoccupations d’un nouvel apport didactique, mais pour m’en détourner par l’entremise de l’art, même si ce que je vais lire peut rejoindre ces occupations et ces préoccupations : elles seront alors médiatisées par l’art de les dire et surtout par un autre.
La souffrance lue peut distraire de la souffrance éprouvée. Elle le doit même, si tant est qu’elle ait distrait l’auteur de la sienne propre.
Si je veux donc aller plus loin dans ma recherche du monde, affiner ma vision, j’ouvre un livre de philosophie. S’il en existe encore un à portée de main.
L’écriture est un acte profondément onaniste et narcissique. Un acte de détournement du monde par le biais du plaisir pris à le représenter. C’est quand je sais lire, entre les lignes, ce plaisir* pris par l’auteur, quand j’ai plaisir à lire ce qui m’aurait assurément procuré du plaisir à écrire, que je dis : voilà, pour moi, un grand livre !
Et le «pour moi» est essentiel. Pour toi, ce livre sera peut-être une merde.
Car la littérature est une grande Dame : cherchez à l'enfermer dans vos convictions, refermez la porte derrière vous pour la cloîtrer dans vos habitudes et vos propres visions du monde, et elle saura se faire la belle par la fenêtre.
Elle a encore ceci de passionnant par rapport aux religions qu'elle ne supporte pas les papes, ni, par rapport à la démence du foutoir libéral, d'agence de notation autre que la foule immensément diverse de ses lecteurs.
Elle souffre en revanche d'un mal qui la tue : ceux qui en sont amoureux le sont de façon tellement névrotique qu'ils cherchent toujours à exclure de ses faveurs d'autres amants, tout aussi habiles qu'eux, mais qui ne lui parlent pas le langage qu'ils ont eux-mêmes adopté pour avoir l'heur de partager son lit.
L'exclusif en littérature court tout droit vers une tête couronnée de cerf.
Et je ne dis nullement toute cette dernière partie en direction d'Eric Bonnargent, pour l'écriture duquel j'ai goût et estime, dans ce que j'en connais.
* Plaisir au sens très large, c'est-à-dire compris aussi négativement comme absence de déplaisir.
15:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : littérature |
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03.01.2012
Dédicace posthume
A l’été 2006, mon ami, aujourd’hui parti de l’autre côté des horizons et auquel je voue toujours un indéfectible sentiment d’affection, grand amateur, entre autres, de littérature noire, était venu me voir en Pologne.
Nous avions été complices de pas mal de choses, des choses fortes, dangereuses parfois, des choses qui ne se font plus dans nos sociétés avachies, repues du spectacle permanent, humiliées de défaites maquillées en victoires, de résignations travesties en sagesse, de mensonges lustrés en vérités facilement assimilables.
Nous nous hantions depuis trente ans, depuis l’été 1976. Et nous ne parlions plus jamais de changer le monde. Nous y avions l’un et l'autre laissé bien trop de plumes et ces plumes-là n’avaient, en fait, servi qu’au vieux monde à se refaire de moelleux coussins.
En Pologne donc, lors d’une balade autour d’un petit lac, il me dit :
- Tu devrais écrire un polar, Fred.
- Je n’en suis pas capable.
- Essaye. Tu sauras comme ça si oui ou non, tu en es capable.
Ça tombait sous le sens. Sitôt qu’il m'eut quitté, j’entrepris donc la rédaction du polar, que je bouclai de septembre à novembre. Je lui fis parvenir aussitôt...
Mais la Faucheuse n’a pas permis que je recueille son avis. Sur sa table de chevet, on a retrouvé, m’a-t-on dit, le manuscrit ouvert.
Il portait un titre très court : Des plages de Charybde aux neiges de Scylla.
Je l’avais publié sur ce blog, chapitre par chapitre, en 2008, je crois. Je ne me souviens plus très bien. J’ai ensuite tout supprimé pour le mettre en une page complète, dans la marge. Je viens de supprimer cette page car Stéphane Prat, qui a trouvé ce polar vraiment à son goût, m’a proposé de le publier sous un autre titre.
Je l’en remercie vivement, l’ami Stéphane. Il explique ici sa démarche. Le premier chapitre du roman, lui, est ici.
Et je dédie, un pincement au cœur, cette publication à Jean-Claude, sans le caprice duquel ce livre n’aurait jamais été écrit.
11:02 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |
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02.01.2012
La Pologne atlantique
Me souviens avoir écrit une certaine détestation pour les climats tempérés, humides et fangeux. Pour cet océan, radiateur et prétentieux. Un sentiment anti-océanique. Par jeu de mots, bien sûr. Encore que...Si le sentiment océanique est celui de la totalité, celui d'être un pan de la totalité, je ne me suis jamais senti appartenir à la tiède grisaille des hivers atlantiques.
Et il est vrai qu’aussi loin que je remonte dans mes souvenirs de petit campagnard, je me vois guetter en hiver les nuages qui seraient venus du nord ou de l’est. Je guettais du froid, de la neige, des chemins durs comme la pierre et des cours d’eau immobilisés sous la glace. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Est-ce une rupture du quotidien que je demandais, déjà, aux cieux, ne pouvant la demander aux hommes ? Est-ce que j'attendais des nuages qu'ils brisent la normalité des choses ? Qu'ils contredisent leur latitude ?
Je me demande aujourd’hui si, en fait de tempérance, ce ne sont pas les hommes tempérés, que je n’aime pas. Ceux qui ressemblent aux climats sans amplitude. Les mous. Les calmes. Les sereins. Les cools. Les qui ne montrent jamais d’humeur, ou rarement. Les pacifistes. Et je n'aime pas que les ambiances paysagères prennent le visage des hommes que je n'aime pas. Peut-être.
Quand je suis arrivé en Pologne, il m’a semblé réalisé, aussi, comme une espèce de communion avec le climat continental. Il m’a semblé être venu combler une frustration lointaine, mes attentes enfantines s’étant à peu près toujours soldées, de ce côté-là, par des pluies étalant leurs immenses traînées.
Et il faut dire que j’ai été servi. Si je regarde les deux hivers précédents, on a totalisé sept mois sous la neige et atteint des températures jusqu’à moins 33. J’ai vu le Bug gelé, j’ai vu les routes coupées sous des congères de glace, j’ai vu des toits s’écrouler sous le poids de la neige, j'ai vu toutes les tuyauteries de ma maison bloquées.
Je n’en espérais pas tant, évidemment. Et même j'ai déploré tant de sévérités. Jamais content, quoi.
Cet hiver, mon ancienne détestation me revient avec force. Je sens l’Océan qui flotte dans l’air et depuis un mois, son haleine poisseuse m’a poursuivi jusques là. Ce sont alors des brouillards nonchalants, lourds, disgracieux, opposant aux paysages la force d'une inertie déconcertante. Et ce sont des températures clémentes, des températures hypocrites, mielleuses, entendez par là de - 4 à + 1 degré. Et c’est le gris désolant, ce gris que je connais si bien. Celui de Rochefort et de toute la côte. La neige tombe parfois. Une neige océanique, lourde, humide, collante, poussée par les vents d’ouest...Cette nuit, il en est tombé près de dix centimètres, à gros flocons, et, dès le lever du jour, la pluie, la gadoue. Et les toits qui pleurent comme sous une averse de printemps.
Le blanc refuse obstinément de s’accrocher à la toile des paysages.
Les Polonais vivent cet hiver ce que je voulais vivre enfant : leur latitude contrariée.
Je suis content pour eux. Moins pour moi.
Vous allez me trouver idiot, et pourtant : moins envie d'écrire dans cette ambiance de climat faux-cul.
Illustration : le Bug gelé, - 25, janvier 2010
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