11.12.2011
Coup d'fil
Un paysan chez lequel je travaillais régulièrement au ramassage du tabac, les mois d’été quand j’étais môme, m'a légué une expression bien étrange, bien irrévérencieuse aussi, et que je ne retrouve - sans doute pour cause qu’elle n’existait que dans sa bouche - dans aucun lexique des expressions.
Un qui aurait donné du fil à retordre à Alain Rey, donc.
Si d’aventure il avait subitement envie de faire caca alors que nous étions au milieu des champs à nous échiner sous un soleil sans âme et qui nous tannait la nuque, il courait se planquer derrière une haie ou dans le bosquet le plus proche et immanquablement nous lançait son occulte métaphore :
- M'en va téléphoner au pape, les enfants !
Le brave homme avait le goût de l’intimité et la pudeur des grandes choses de la vie. Il ne voulait pas qu’on écoute sa conversation avec un personnage aussi auguste et se prenait sans doute, dans ces circonstances-là, pour le premier moutardier du pape. En tout cas, le coup de fil avait à chaque fois l'air de s'être déroulé de façon fort aimable, car l'homme en revenait béat et, saisissant la bouteille de vin enveloppée du chiffon humide qui la gardait au frais, s’en régalait d'une large lampée, s'essuyait la lèvre d'un revers de son gros bras poilu, se roulait une cigarette de tabac gris et se remettait paisiblement à l’ouvrage.
S’il n’était aujourd’hui parmi les Gentils, il lancerait à coup sûr :
- M'en va envoyer un mail au pape, les enfants !
L’homme n’était pas particulièrement anticlérical, du moins n’en faisait-il jamais montre, sinon, comme tout le monde, par une absence assidue aux messes du dimanche matin.
Alors ? Non...? Vous croyez... ? Ah bon...? Hé ben.. !!
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10.12.2011
Hiver fantasmé
L’affligeante douceur de nos hivers, pour la plupart gris sous les vents humides de l’Océan, nous faisait, à nous enfants, toujours espérer une exception, une extravagance du climat qui ferait se durcir durablement la terre, emprisonnerait la rivière sur laquelle nous pourrions glisser, et recouvrirait de neige silencieuse les villages, les champs, les chemins et les bois.
Nous imaginions - en tout cas j’imaginais - un ciel noir prometteur d’autres intempéries sur les plaines livides, avec de sinistres corbeaux, comme sur les images de mon livre d’histoire, comme celle surtout où « Il neigeait, nous étions vaincus par nos conquêtes » et que « pour la première fois l’Aigle baissait la tête », sa longue armée défaite, en pointillés haillonneux derrière lui, sur les steppes glacées de Russie.
J’imaginais les gens consignés au coin des cheminées à raconter des histoires anciennes, le facteur et le garde-champêtre privés de leur vélo, les gendarmes de leur auto, le boulanger empêché de faire sa tournée, bloqué au fournil, obligeant les paysans à se regrouper autour du four commun.
J’avais lu cela dans des livres et dans des poésies. Ça arrivait dans des villages, près des montagnes, et même, c’était arrivé chez nous, racontaient les vieux avec cet air narquois, propre à ceux qui ont tout vu et que rien ne peut plus étonner. « Autfoué ». Pendant la guerre. Fait toujours très froid pendant les guerres.
Aussi nous, pour qui la guerre n’était que divagations séniles, chaque automne, cherchions-nous à dénicher les signes avant-coureurs d’un rude hiver.
C’étaient l’abondance de baies sauvages dans les buissons épineux, l’épaisseur des pelures d’oignons récoltés en août, la précocité du triangle des grands migrateurs cacardant haut dans le ciel, la multitude des bandes de passereaux erratiques tournoyant sur les champs récoltés.
Nos prévisions, à mi-chemin entre l’observation des tripes de poulet et le satellite météo, s’avéraient évidemment presque toujours fantaisistes et je passais alors mes hivers à lire et relire les récits pétrifiés de froid et haletants d’aventures de Jack London ou de Curwood, dans de vieux livres, verts dessus et jaunes à l’intérieur, empruntés à la bibliothèque de l’école.
Je n’abandonnais Mukoki, mes Iroquois, mes trappeurs et mes loups que pour mettre le nez face au vent, voir s’il s’était enfin décidé à passer à l’Est ou au Nord.
Mais il pleuvait et les arbres se voûtaient sous le souffle salé des tempêtes maritimes.
J’en ai gardé une rancune inextinguible envers ces climats océaniques, justement vantés pour la clémence de leurs saisons, pour leur molle tempérance, avec leurs hivers insipides et sans personnalité, mornes, avec des Noëls fangeux en bras de chemise, des jours de l’an dans le brouillard et des Mardis-Gras maussades. Des hivers qui ne ressemblaient en rien aux calendriers des PTT avec ses villages engloutis par la neige, aux cartes de vœux scintillantes de flocons et aux images de fête.
Entre l’Océan et moi, entre l’élément liquide et moi, entre les prétentions métaphysiques à l’infini de cette nappe chaude et agitée qui faisait fondre tous mes rêves et moi, la dichotomie est devenue viscérale.
Je promène ainsi un sentiment profondément anti-océanique, qui vient bien sûr de beaucoup plus loin que la frustration du froid et des hivers transis. Ce n’est là sans doute que la partie visible de l’iceberg.
Si entre l’eau et le poisson, l’amour n’est pas fusionnel que reste t-il à ce poisson pour vivre sa vie de poisson ? La détestation d’un environnement vital n’est que la détestation d’une condition confuse en proie au mal de vivre.
C’est bien étrange, mais tout ce qui venait de l’est ou du nord, me semblait plus beau et plus vrai.
Là, il y avait bien fusion amoureuse avec des éléments que je ne connaissais pas et dont les contours n’étaient dessinés que par l’imagination. Il me semblait ainsi que tout ce qui se passait dans les brumes chez nous était décadent et sans intérêt. Quand j’appris, dès mes premières années de collège, que les Pères-Noëls en istes de ma mère et de mon mauvais voisin étaient nichés là-bas, dans le froid lointain, du côté d’où ne venaient jamais les vents, mon être enfantin a savouré vaguement comme une sorte d’harmonie du monde.
Tout concordait, le froid, la neige, la glace, les soleils levants et les preux chevaliers, abolisseurs de pauvreté et bouffeurs de curés.
A cinquante quatre ans, il y avait déjà plus de trente ans que les messies avaient été dans ma tête démasqués comme des usurpateurs, et pourtant, abandonnant tout de ma vie, à l’heure où tout le monde, à commencer par moi-même, croyait mes ailes définitivement refermées et le consensus avec l’équilibre enfin accompli, j’ai marché vers l’est, jusqu’à une autre latitude, jusqu’à d’autres climats aux froids blancs et brutaux et sous lesquels on ignore à peu près tout de la mer et du vent d’ouest, des plages et des odeurs de sel, des bateaux aux ventres dégoulinant de poissons.
Déraciné, certes, mais dans les culottes courtes de l’éternel retour. A la recherche d’un Graal que semblaient me cacher les rideaux de pluie et qui, sans doute se trouve dans cet ailleurs si lointain qu'on le nomme communément nulle part.
Texte publié en novembre 2008
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |
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08.12.2011
Bancale versification matinale
Il a neigé à gros flocons,
Il a neigé sur ma maison.
Il a neigé à gros flocons,
Adieu pelouse ! Adieu balcon !
La nuit l’hiver à pas de loup
A mis la terre sous ses verrous,
Accusée de délit de fuite
A l’autre bout de son orbite.
Il a neigé sur les chemins,
Il a neigé jusqu’à demain,
Où s’inscrira sur mon cadran
Couleur de craie un nouvel an.
A l’aurore allumant mes feux,
Ce poème à la six-quatre-deux
M’est tombé d’ssus sans crier gare
Et c’est pas vraiment du grand art.
Mon vieux, voilà que tu débloques.
Faudra écrire ça sur ton blog.
Ici la rime est imparfaite :
Ma muse n’est pas toujours en fête !
Il a neigé à gros flocons,
Il a neigé sur ma maison,
J’ai dérapé sur mon balcon,
Et m’suis ramassé comme un con...
11:37 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |
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06.12.2011
Exil
Il faudra un jour, bientôt peut-être, - je le sens- que j’écrive l’histoire de mon exil.
Six ans et demi que j’ai quitté mon pays, que je vis en étranger et six ans et demi que tous les jours, au moins une fois, le nez au vent, je me dis : pourquoi ?
Je me pense, je me vois et je me sens étranger. Je n'ai donc pris aucune de ces habitudes qui font qu'on ne se sait plus vivre, en tant qu'individu unique, parce qu'on est dans un élément qu'on ne voit plus.
Je n'ai pas pris l'habitude d'exister.
Sais-tu ce qu’est un étranger ? A l’intérieur, je veux dire. Par-delà la géographie ?
Il faudra sans doute que j’écrive tout cela pour tenter de ne pas mourir étranger à moi-même.
Car si je sais la cause première, tangible, évidente - trop évidente sans doute pour être la seule - de mon exil, je n'en sens pas moins quelque chose de plus profond qui m’aurait poussé à m’extirper des fleuves où trempaient mes racines. Souvent nous prenons de grandes décisions sur une cause précise, mais le vent qui nous pousse vient de beaucoup plus loin.
Je regarde les chemins de sable qui contournent la forêt ; j’entends les blizzards sur la cime des arbres, je regarde tomber la neige ou la pluie, j’entends cette langue chuintante, dansante, qui n’est pas la mienne, où les mots n'ont pas l'odeur du lait, je parle à des gens, par bribes, qui ne savent rien de mon histoire et n’en sauront jamais rien. Comme si j’étais une brindille d’un arbre mort qu’une tempête aurait fait voltiger jusque là.
Est-ce qu’on choisit sa solitude ? Je n’en sais rien. La solitude, c’est quand on la vit mal. Je suis seul et ne me sens pas si seul au fond ! Ma maison est en bois. Après cinquante ans de béton et de pierres, elle n’est pas vraiment une maison pour moi. Elle est bien plus. Elle est un bateau, une partie intégrante de la forêt et, comme elle, elle sent la résine de pin. Je ne m’y ennuie jamais. Je fais corps avec elle, elle fait corps avec mon voyage.
Et est-on toujours responsable de la solitude ? Mon exil a fait des ravages que je n’aurais pas devinés au départ : un à un, j’ai perdu tous mes amis et plus encore que mes amis, les membres les plus solides de mon histoire. Je suis même irrémédiablement fâché avec des gens que je n’ai jamais vus, des fantômes de la création, des sillons creusés par l’esprit, des gens dont je ne sais même pas le visage, ni l'odeur ni le timbre du rire ! La solution de facilité est de conclure que le désert sort de mes entrailles, que j’attire le néant, que je suis associable, injuste et, pourquoi pas, méchant. Ne remettre en question que soi, pour magnanime que cela puisse paraître aux yeux du vulgaire, toujours approximatifs, n’est qu’une infirmité supplémentaire de la capacité à saisir intelligemment les situations. Presque un refus. Une hypocrisie de plus pour s’estimer aimable. Une attitude pour ramener à soi les éléments perdus dans la bataille. Tout s’explique soudain par son propre nombril, avec une simplicité tellement simple qu’elle ne peut être que faussée ! Admettre alors que je suis responsable du désert, ce serait admettre être la seule erreur de la végétation, de n’être même qu’une erreur. Tant d’ingénuité m’arracherait volontiers un sourire !
Le désert qui s’est créé autour de moi ne vient-il pas plutôt d’une incompréhension mutuelle ? Ceux qui sont restés dans leur culture, dans les draps de leur berceau, pour intrépides voyageurs du libre esprit qu’ils se pensent être, ne comprennent pas les exigences, la sensibilité exacerbée, la mélancolie et la vision nouvelle du déraciné qui ne voit plus du haut de ses remparts, mais d'en bas... Et le déraciné ne comprend rien à leur logique, à leur liberté, à leurs tracas, aux chemins empruntés qui mènent, peut-être, à leur propre senti du bonheur. Il ne comprend rien à la résolution de leur exil à eux. Et les déserts alors, de par cette incompréhension mutuelle, n’ont pas de limites. Ils sont absolutistes : étranger sur la terre où je me promène, je le suis devenu sur la terre d’où je viens. Je n’ai alors plus qu'un poncif où porter mes regards : les étoiles. Le ciel est sur nous comme un drap, chantait Ferrat.
La beauté des choses n'est nullement altérée en moi. Seulement ce vide humain qui me donne parfois le vertige.
Mais ce vide est-il nouveau ? L’exil n’a t-il pas rendu seulement apparent ce qui était déjà essentiel ?
Si j’en crois le bonheur que j’ai à le contempler, ce vide, je dirais que si. Qu’une des réponses à mon exil est là : j'ai voulu savoir si le choix des solitudes détruirait le poids des habitudes; de celles qui sont tellement imprégnées qu'on croit qu'elles n'en sont pas.
Je cherche les clefs. Sans les clefs qui ouvrent les portes du pourquoi de soi-même, on vit en prison.
Combien d’hommes libres avez-vous croisés qui aient, sans mentir, ces clefs-là en mains ?
Moi aucun.
Pas même moi.
Il faudra un jour, bientôt peut-être,- je le sens- que j’écrive l’histoire de mon exil. Si l'écriture peut être une clef.
J'en doute fort. Elle farfouille tellement souvent dans des serrures qui n'ouvrent sur aucun secret qui vaille la peine d'être dévoilé à qui que ce soit, ni à l'écrivain, ni à ses lecteurs.
11:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |
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05.12.2011
Le langage et les chevaux
Au pays et ses chemins de pierres où cahotaient mes premiers pas, vivaient aussi de fiers et robustes chevaux.On les conduisait à la voix.
Alors les chevaux s’arrêtaient.
Ces chevaux avaient une langue.
Ces onomatopées d’un monde oublié me sont revenues en ce lointain pays et je les ai entendus, les conducteurs de ces plaines et des forêts, menant d’immenses chevaux rouges, masses impressionnantes de muscles et de force et qu’on m’a dit être ceux montés jadis par les effroyables chevaliers teutoniques, terreurs des villageois, exterminateurs incendiaires des campagnes.
Ils reculent aussi sur un vocable étrange Nazad.
J’ai voulu caresser le bout de leurs grands museaux où fumaient deux farouches naseaux plus doux que le velours.
Et au-dessus pérorait un pinson sur la branche en bourgeons. Je ne le voyais pas tant le ciel étincelait mais je savais que ce chant sortait du petit poitrail rose d’un mâle en parade.
Mais il est vrai que les hommes ne parlent pas aux oiseaux.
Alors, des plages de l’océan aux frontières de la steppe, ils pépient une chanson qui m’a semblé universelle.
L’exilé est partout à la recherche des sons qui le ramèneraient chez lui.
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