18.12.2011
Souscription : réponse à un commentaire
En optant pour le mode public pour me faire très franchement part de sa réaction à la souscription que j’ai eu l’impertinence de lancer, Sophie a fait un choix qui me donne donc le droit, presque le devoir, d’une réponse publique.
Qu’elle soit d’abord remerciée d’avoir exprimé ce qu’elle éprouve. Ça n’est pas si courant par les temps qui courent et surtout là, sur ces blogs où chacun vient exposer son talent - réel ou supposé - et où chacun a à cœur de lui dire que c’est bien et que c’est beau.
Il n’en reste pas moins vrai que, passant par là ce matin, j’ai quand même pris un coup en lisant Sophie. Parce que, contrairement à ce que beaucoup sans doute pensent, contrairement même à ce qui peut transparaître dans ce que j’écris quelquefois ici, je ne suis pas un individu sûr de lui, en matière d’écriture.
Marc Villemain appuyait sur ce côté-là dans sa critique du Théâtre des choses et je tiens Marc pour quelqu’un qui sait lire et ne prend pas les gants de la flagornerie quand il a quelque chose à dire sur un livre ou sur un auteur. Je le tiens pour un professionnel.
Il ressort donc du commentaire de Sophie que, subodorant une qualité littéraire à mes textes sur la Pologne qui leur donnerait une légitimité à être compilés dans un livre, je serais vaniteux.
Ça m’a brassé. Car si croire un peu, si essayer de croire plutôt, à ce que l’on fait, c’est être vaniteux, alors, oui, je suis un vaniteux et cela ne colle pas avec ce que je ressens profondément de moi, c’est-à-dire avec ce sentiment qui me prend souvent d’être dénué d’un talent littéraire digne de ce nom. Surtout après moult échecs, et non des moindres ces temps derniers...Mon entourage immédiat pourrait en témoigner. Ici, seule vaut ma parole.
Mais il y a une limite au doute. Un artiste, un écrivain, un chanteur, un peintre, s’il va au bout de sa logique du doute, ne présentera jamais rien au public. Si j’ai eu, par exemple, le plaisir de mettre Baudelaire, Villon, Apollinaire en musique, suis-je un vaniteux de travailler maintenant à monter un spectacle pour offrir au public en octobre prochain ? Suis-je un vaniteux de penser que cela vaut la peine d’être écouté ailleurs qu’en ma maison ?
La question est posée. Je n’ai pas la réponse. Seul le public la donnera, cruelle ou bien réconfortante. Mais, en tout cas, pour le savoir, il faudra bien que je lui pose.
Retirons maintenant la qualité de mes textes. Après tout, peut-être en sont-ils dénués. Reste alors ce plaisir que j’ai eu à lancer cette souscription et ce plaisir que j’aurais de voir ces textes inscrits dans un livre. Sophie dit qu’elle me donnerait bien 20 euros pour acheter du pain si j’en avais besoin, mais certainement pas pour me faire plaisir. Voilà donc, Sophie, une générosité bien populiste et très bien orientée ! Mais je te comprends et c’est là ton droit le plus élémentaire. Sache cependant que j’ai une autre idée de la générosité et de l’engagement personnel. D’ailleurs, demander à souscrire, n’est pas mendier. C’est associer des lecteurs éventuels à un projet qui ne se réalisera qu’avec eux et pour eux. Et je souris car je me rappelle, hors sujet, un jeune trimardeur à qui j’avais donné 20 francs pour qu’il aille s’acheter des clopes. Tu lui aurais donné, toi ? Moi, je ne regarde pas à l’utilisation qu’on fait de ce que je peux offrir. Quand je donne, je ne subventionne pas. Quand j’étais marchand de bois, j’ai laissé des chargements entiers à des familles qui n’avaient pas les moyens de se chauffer correctement. Par contre, ils picolaient oui, et la part du budget qui normalement aurait du être inscrite au chapitre «chauffage» était inscrite au sous-chapitre «alcoolisme». Donc, c’est un peu comme si je leur avais donné du vin. Tu te rends compte? Et pas 20 euros, Sophie. Mais 2 ou 3 mille francs...De quoi prendre de bonnes bitures !
Au début où j'étais en Pologne, avec un jean et un sac à dos, quelqu'un m'a aidé aussi. Spontanément. Quelqu'un que je n'ai jamais vu, jamais rencontré. Et qui ne m'a pas demandé ce que je voulais faire des sous. Aider. Point. Aider sans philosopher sur son aide. Une main tendue. C'est resté et ça restera inscrit dans mon coeur et dans ma tête. Cette personne se reconnaîtra si elle vient à passer par là.
Mais je répète : chacun a bien le droit de porter l’idée qu’il se fait d’un être généreux. Et je répète aussi que demander souscription n’est pas mendier, mais anticiper. Je crois même que c’est un système qui devrait se généraliser afin qu’entre les lecteurs et les auteurs, il y ait vraiment complicité, avec court-circuitage des malotrus qui se trouvent entre eux. Le souscripteur achète le livre qu'il veut et que lui propose un auteur, pas un intermédiaire...
Le problème de ma souscription, c’est qu’elle est trop coûteuse, d’accord. Je ferais tirer à 1000 exemplaires que ça ne coûterait que 500 zl. de plus et que ça ramènerait le prix du livre, expédition comprise, à 2,50 euros environ. Mais d’ici à trouver 1000 souscripteurs, il y a l’eau d’un océan à passer sous les ponts.
Par contre, Sophie, je te conteste avec force l’affirmation selon laquelle mon plaisir résiderait à voir mon nom sur une couverture. Là, quand même, c’est un peu en-dessous de la ceinture, comme coup. Et ça n’est plus de la vanité que tu m’attribues, mais de l’orgueil et de la bêtise crasse. Et ça, c’est blessant, vois-tu.
J’ai lu…Je suis reparti dans ma campagne. J’ai joué un peu de guitare - on réfléchit aux coups reçus avec des accords sous les doigts, on s’isole - et j’ai décidé de revenir. Je crois que c’est pour ça. Pour cette assertion blessante.
Alors que dire qui soit autre chose que « non, non je ne suis pas comme ça !!! » Dire que j’ai déjà eu mon nom sur la couverture de cinq ou six livres et que je ne suis pas tombé en transe ni n’ai eu d’intempestives érections ? Dire que j’ai déjà vu mon nom sur plein d’affiches à l’époque où je tournais régulièrement avec mon répertoire Brassens, que ce foutu nom a été cité maintes fois par des journaux locaux, voire nationaux (Marianne(1), Chorus), et des radios locales à propos de mon livre sur Brassens ? Dire aussi qu’à une époque où j’avais encore le courage de croiser le fer avec le système, où je me frottais au monde autrement qu’avec des mots, ce nom a été inscrit, bien trop souvent à mon goût, dans les colonnes des journaux ? Alors, lancer une souscription pour voir mon patronyme une nouvelle fois gravé sur le papier, non merci. J’ai une autre idée, une autre estime, une autre dimension, plus humaine, de mon propre plaisir. Si on me demandait d’inscrire sur la couverture du livre pour lequel j’ai lancé cette souscription Gilles DUPONT, je n’y verrais aucun inconvénient.
Enfin, cette affirmation selon laquelle ce qui est publié sur blog est fait pour être éparpillé et non regroupé dans un volume…J’ai devant les yeux un livre que je feuillette souvent et que j’avais avalé d’un trait quand son auteur eut la gentillesse de me l’envoyer : RICHES HEURES, Jean-Louis Kuffer. Sans commentaires.
Et ceux qui te diront ce genre de sornettes d'une écriture à part, spéciale blog, éparse, courte, regarde-les bien dans les yeux si tu les as devant toi. Ils seront en train de mentir et de transvaser leurs échecs côté victoires. De théoriser la défaite. D'embaumer la fatigue. Surtout s’ils sont des écrivant du net.
Enfin pour conclure, tout ça était peut-être inutile. Si j’en crois le nombre de souscripteurs inscrits (tous écrivains publiés cependant) jusqu’à maintenant, cette souscription se dirige tout droit vers le bide. Un de plus…
Au moins ça fera, dans leur coin, plaisir à tous ceux qui me chérissent tant !
En tout cas, je rends une nouvelle fois hommage, avec sincérité, au courage de ton engagement ici.
(1) Même si c'était pour me démolir.
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15.12.2011
Écriture et lecture au numérique : pratiques et pièges
J'avais écrit ce texte en juin 2009 et l'avais mis en ligne le vendredi 19, avant de me retirer dans ma campagne. Je le publie une nouvelle fois aujourd'hui car il donnait mon sentiment sur la pratique des blogs, à une époque bien identifiée, précise, et que certaines choses ont évolué depuis. Pas beaucoup. C'est la première raison pour laquelle, j'ai mis en italique ce que j'ai modifié de ce texte, réadapté à aujourd'hui.
La deuxième en est que je laisse les commentaires de l'époque, certains me semblant de nature à éclairer certaines choses, toujours d'actualité, un autre éclaircissant aujourd'hui ce qu'il advint par la suite... Il n'eût dès lors pas été honnête de laisser les commentaires et de modifier le texte sans le signaler clairement.
Il est des jours, comme ça, où il faut s’arrêter, poser son cul sur une vieille pierre et, peut-être à mi-pente d’un mamelon herbeux qu’on escalade, jeter un regard en arrière, sur le chemin en contrebas, évaluer aussi, devant, la pente à parcourir encore, puis prendre une décision ou ne pas en prendre.
Peu importe. L’important est de n’être, un instant, disponible que pour soi-même.
Est-ce là réfléchir ? Le mot est trop vaste pour être noyé dans une simple pause de l’effort. C’est reprendre son souffle.
Soit pour continuer l’escalade d’un pas plus alerte et plus guilleret, regonfler le désir de contempler, de là-haut, le panorama des choses de la campagne, des clochers de villages, des troupeaux, des bois et des brumes, soit pour renoncer et regagner le bas de la colline, sur les berges de la rivière.
Y faire autre chose.
Blogosphère : immédiateté et assiduité
Depuis quatre ans, donc, que j’arpente de mes messages et de mes lectures quotidiennes la montagne internet, j’interrogeais mentalement ce matin le chemin parcouru et celui que j’aimerais y faire encore.
Et si tout ça avait un sens, lequel ?
En premier lieu : si cet espace n’existait pas, écrirais-je ainsi, quasiment tous les jours ?
Je n’en sais évidemment rien. Car rien n'est plus péremptoire que d’affirmer une position réelle dans une réalité supposée.
Je sais en revanche que la motivation est grande de savoir son texte tout de suite disponible pour des lecteurs, certains dont on sait bien qu’ils viendront, peu sans doute au regard des exigences de l’écriture quand elle voudrait être ou devenir une production artistique de l’esprit, mais beaucoup et d’une grande importance cependant quand on sait, et qu’on ose le dire, la solitude du jeteur de bouteilles à la mer.
Avant, le texte se languissait à l'intérieur d'une chemise bien rangée dans un tiroir. Puis, l’auteur prenant quelque hardiesse, il était donné à lire à un proche, à un ami, à un frère.
Verdict le plus souvent bon. Rarement critique. L’affection s’accommode assez mal d’une objectivité déplaisante. Il fallait que l’auteur, si tant est qu’il fût prêt à recueillir un avis, guette le regard fuyant, le poncif énoncé, le raclement de la gorge ou la brièveté de l’échange.
Le manuscrit cependant était porté un beau matin à la poste, en plusieurs exemplaires, avec sur les enveloppes, soigneusement portées, les adresses de maisons prestigieuses ou franchement plus modestes.
Après, c’était l’aléa jacta est, le Rubicon des gens sans armes ni bagages. On jouissait de quelques mois d’attente, campé sur les rives du fleuve. C’était là notre grande récompense. Tant qu’on n’avait pas essuyé le refus, même le subodorant très fortement, surtout après des années et des années d’une même expérience, on était quasiment un écrivain heureux. On attendait. On était en droit de dire et de penser qu’on était un écrivain, qui attendait certes, mais un écrivain quand même. Comme une femme pour la première fois enceinte attend sans doute l’espoir de son enfant et qui, dans sa tête et dans son cœur, est déjà une mère.
On était parturiente promise.
Ce bonheur cessait dès qu’une lettre estampillée par une édition tombait en retour dans la boîte. Avant même de l’avoir ouverte, le charme était rompu. On savait bien, allez, plus d’illusion, ce qu’elle véhiculait : du vide, du rien, du sans-écho.
Immanquablement en effet, c’était l’échec de l’accouchement, l’enfant mort-né. La lettre sans mot et sans audace.
Avec la "révolution internet", donc, le texte vit aussitôt sa vie de texte. In vitro ? Oui, in vitro. Mais au moins il respire, il vit. Et c’est là un certain humanisme des blogs, quels qu'ils soient. Mon propos n'est évidemment pas d'en discuter la qualité.
Pour ce qui nous concerne, la littérature supposée, spontanéité de la publication donc et c’est là, pour qui a bataillé avec les fantômes tentaculaires de l’édition, une grande motivation de l’écriture. Forcément, donc, une générosité nouvelle.
Car tenir un blog, c’est être aussi tenu d’écrire quasiment chaque jour. Et l’écriture se nourrit de beaucoup de choses, parmi lesquelles la continuité. Une bonne raison de ne pas écrire à celui ou celle qui en ressent le besoin ne manque effectivement jamais à personne. Le blog est là, tel un écritoire multifonctionnel, qui exige nourritures et mises à jour et, donc, qui forge, qui chauffe et transforme le fer intérieur. Une chance alors pour l’écriture, presque liée au blog par un contrat d’existence réciproque.
Un copain, lui-même écrivain publié, m’écrivait ceci : l’écriture est un fil ténu. Veiller à ce qu’il ne se rompe pas.
Pièges de l’assiduité
Mais le blog, dans sa générosité justement, représente ce redoutable danger de ne plus écrire que pour être immédiatement mis en vitrine.
Prenons une échelle : sur 500 blogs existants actuellement si, pour ces 500 blogs, les auteurs étaient régulièrement publiés par un éditeur ayant pignon sur rue, combien en resterait-il là, à écrire au quotidien ? Aujourd'hui, décembre 2011, je dirais cent. Et je serais peut-être généreux. Pour beaucoup, dont moi-même, le blog fut au départ l'ersatz, la consolation de l'échec.
L’écriture est un long travail de concentration sur soi-même, de collection d’émotions dans des situations données, de repères retrouvés, cherchés à tâtons, de choses qui voudraient dire l’immatériel enfoui au fond de l’âme, d'éclaircissements de nos confusions, de musicalité intérieure, d’espoir accumulé, de désespoir vaincu, de convictions entr’aperçues, d'archéologie remise au jour par le sentiment du temps qui fuit et qui bientôt ne fuira plus, etc.
Cette écriture-là est celle du loup solitaire. Longtemps, sur le métier sera remis l’ouvrage qui de bribes incertaines fera un tout. C’est l’écriture de l’ombre, la plume qui n’attend rien de l’immédiateté quotidienne, le travail longtemps inaperçu, la main invisible tendue dans des nuits opaques.
Le vent frappe à la fenêtre, le jour se meurt et les ombres grandissent. La page à l’écran reste soudain muette. Grande, grande est la tentation alors de découper l’amont que l’on croit achevé et de l’offrir, dès demain, par tronçons, à la publication sur blog. Ou alors de n'écrire que des textes lapidaires, sur une idée surgie comme ça, pas mûre encore, pas même totalement maîtrisée.
Exister. Écrire sur les murs de la ville. C’est là le piège du blog, la séduction, le miroir suicidaire tendue à l’écriture.
Cette angoisse existentielle nourrie de solitude, et parfois d'états d'âme plus prosaïques, peut même conduire à des aberrations. A des plagiats honteux ou à des textes vidés de leur sang. Parce que personne n'a chaque jour quelque chose à dire qui mériterait vraiment d'être dit. Et quand bien même ! Personne ne peut, à moins d'être un génie - mais ça se saurait par ailleurs - présenter quotidiennement à ses lecteurs un texte achevé du point de vue d'une littérature digne de ce nom.
Alors où est le hiatus ? L'écrivain offre-t-il des sous-marques à ses lecteurs en étant présent tous les jours ou trois ou quatre fois par semaine ? A-t-il dans l'ombre un réservoir travaillé et qu'il distille au numérique ? Et si la quantité risque de produire la pacotille, que dire des lecteurs qui prennent la parole et qui, à chaque fois, trouvent ça malgré tout et toujours formidable ? L'abondance des interventions pervertirait-elle la finesse d'esprit de la lecture ?
Je n'en sais trop rien...Mais j'ai quand même le sentiment, aujourdhui, en reprenant ce que j'écrivais il y a deux ans, qu'il y a dans tout ça, une sorte de décadence due à la générosité internet et, en même temps, une perte réelle de sincérité entre le lecteur et l'auteur. Quand on monte sur scène, par exemple, si on est mauvais, si ça ne passe pas, les applaudissements ne mentiront pas : l'artiste sentira bien, allez, qu'ils sont de politesse et de courtoisie, ces applaudissements. Il ne sentira pas ce chaud enthousiasme, cette amitié complice des soirs où ça veut rire !
Sur le blog, il en va tout autrement sans doute. Le mur du silence souvent mal contourné par le bavardage.
Le livre au numérique
Des écrivains assidus, tel Jean-Louis Kuffer, ne seront pas d’accord, sans doute, avec cette vision de la fréquence présentée comme pouvant être un handicap sérieux à la qualité et fronceront leurs sourcils dubitatifs.
Les éditeurs, libraires, écrivants, écriveurs et écrivains les plus acharnés contre le numérique, en sont, aujourd’hui, à en supplier les secours. Qu’il les tire de l’ombre où la grande pagaille des lois du marché les a jetés.
Je suis toujours un grand amoureux du livre traditionnel et mon ambition d’écrivain était d’être publié à la fois en numérique et en livre papier, ambition que j'avais partiellement réalisée pour deux ouvrages. Je dis "partiellement" car il s'agissait de deux ouvrages différents et je verrais bien un livre mener double vie, en même temps numérique et traditionnelle.
Ça n'est plus le cas : Bon a supprimé mes livres parce que je lui demandais où j'en étais et que, devant ses mensonges, ses reculades et ses atermoiements, je me suis énervé beaucoup, comme les lecteurs de L'Exil des mots le savent. Je remercie d'ailleurs au passage, les lecteurs qui sont restés avec moi après que j'eus dénoncé les pratiques de cet aflligeant bouffon, comme ceux, nombreux, qui sont venus depuis. Quant à ceux qui ont fui, inutile d'en parler, puisqu'ils ont fui. Ce serait déjà leur faire bien trop d'honneur.
Je crois cependant que, sans la marmite internet, un livre, et à plus forte raison son auteur, n’arrivera plus jamais à être présenté convenablement au grand banquet des lecteurs. Les trois livres que j'ai publiés depuis trois ans m'en persuadent encore plus.
L’édition numérique, donc, quand elle trouvera des gens honnêtes pour lui mettre le pied à l'étrier, publiera des livres. Elle ne sera pas cannibale et ne se nourrira donc pas d’autres livres.
L’atelier de l’artiste
Le site est en même temps l'atelier, la diction du monde au quotidien, la prise de notes, l’accumulation de matériaux, l’esquisse de la réflexion, l'antre du Pygmalion.
Gloire alors aux pratiques ainsi définies de l’internet ! L’artiste a son atelier à ciel ouvert et le public visite, commente et, en amont de l’œuvre, en goûte tous les cheminements. J'ai dit "commente" et c'est un mot important...Lourd de responsabilité. Car si un passant vient régulièrement dans l'atelier et trouve toutes les ébauches formidables, l'artiste va finir par se croire achevé et n'en sera, du coup, déjà plus un. Pour peu qu'une foule d'éditeurs l'aient déjà refusé, il sera en droit de se dire : finalement, je suis meilleur en ébauches qu'en rédaction finie. Ce qui est quand même le monde à l'envers, à moins que cet artiste n'ait l'orgueil et la bêtise de penser qu'il est bon dans le spontané et nul dans le travail. En un mot comme en cent, voilà un fier grimaud !
Cette option de l’atelier suppose cependant que l’artisan/artiste ait d’autres lieux d’exposition, d’autres galeries à faire valoir. L’ébéniste jonchera l’atelier de copeaux et de sciures qui sentiront bon la forêt, qui embaumeront la résine, mais le meuble partira bientôt vers sa vie de meuble cousu main, vers sa destinée «sociale» d’œuvre humaine. Peut-être dans le salon coquet d’un autre artiste qui en sera tombé amoureux.
Mais quel plaisir, quelle délectation de l’avoir vu naître devant vous ! J’ai passé des heures à regarder travailler des artisans, des scieurs de long notamment. Un ravissement, de l’arbre brut à la pièce de charpente aux formes si pures, aux galbes parfois si étonnants, et parcourue par les arabesques des printemps successifs de la vie, immortalisés dans sa matière.
Générosité encore de l’internet. Travail à ciel ouvert. Mais il faut alors une clarté des rapports entre l’artiste et son public, d'autant que le public émet un avis que d'autres publics liront. Et c'est la raison pour laquelle je disais à l'instant que le passant avait une responsabilité énorme vis-à-vis de l'artiste, une responsabilité qui n'admet pas la frivolité. S'il veut flagorner, séduire, rencontrer un auteur plutôt qu'une écriture, il entraîne tout le monde dans sa triste erreur. Mais si ce "tout le monde" est un peu sensible et intelligent, alors le flagorneur passe, in petto, pour un imbécile. Ce qui n'est alors, ma foi, que du pain bénit, comme disait ma grand-mère.
Je suis donc assez heureux de voir le nombre des lecteurs de L'Exil des mots en augmentation régulière, alors que pratiquement plus aucun commentaire ne vient se poser sous les textes, si j'excepte l'ami Solko, Elisabeth, Sophie et quelques autres. Bizarrement - mais non ! ça n'est pas si bizarre que ça, dans le fond - je me retrouve beaucoup plus proche de mes lecteurs. Dans ma tête. Je vous sens proches et amis. J'aimerais quand même, parfois, qu'on me dise où ça n'est pas beau. J'attends beaucoup plus ce genre de contribution que des compliments. J'aime mieux le piment que le miel, moué ! Le piment fouette. Le miel endort.
Lecture des blogs et sites
Tout ceci nous amène à reconsidérer autant notre pratique d’écrivain que notre ambition de lecteur. Le foisonnement des envies d’écrire, la multiplicité de leurs motivations et la diversité humaine des émotions et conviction intimes - et je me réjouis personnellement de toute pluralité - font forcément qu’une sélection s’impose.
Farfouiller partout c’est aller nulle part. Au fil des mois et des années, un parti pris se crée donc. La lecture est ciblée pour chacun d’entre nous et, sur l’immense étang des blogs et des sites où nos barques voyagent à coups de clics, se créent les ronds concentriques de l’affectivité.
C’est le cloisonnement quasiment nécessaire de l’internet. La transversalité a ses limites si elle veut rester effective et qualitative.
Que dire alors de ma zone de navigation ? Six ou sept sites en tout, dont l'atelier cité plus haut, ici, là, ici et quelques autres encore. C’est à peu près le tour d’horizon permis au quotidien si l’on se propose, dans la journée, de travailler à sa propre écriture.
Au-delà, c’est la journée quasiment consacrée au voyage, la journée de congé qu’on s’octroie, la balade chez tous les voisins.
C’est bien, c’est agréable aussi, et c’est parfois nécessaire.
Bon, il faut que je lève mon cul de cette pierre.
Je n’ai pas pris de décision. Il n’y en avait d’ailleurs pas à prendre.
Le ciel au sommet de la colline est dégagé. J’ai repris mon souffle. Je vais aller voir là haut si l’air est frais et si les paysages sont prêts à me tendre les bras.
Nous avons tous nos Mythes de Sisyphe.
Images : Philip Seelen
17:21 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |
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12.12.2011
Idę do koscioła
La nuit au dehors, que je vois par les vitres de la fenêtre, est noire et sans étoiles. Il est seize heures. Nous prenons le thé en grignotant des gâteaux tout chauds, faits maison. Délicieux, très fins.
Je discute et plaisante avec le jeune homme. Vingt-cinq ans.
Quand je discute avec un autochtone, c’est toujours avec des phrases squelettiques, le verbe est le plus souvent à l’infinitif, les déclinaisons sont massacrées, la prononciation mise à rude épreuve, l’accent tonique rarement sur la bonne syllabe. Traduit dans ma langue, ça pourrait donner, par exemple :
- Hier, moi aller vers marché et acheter de la pomme très pas mauvaise.
Vous voyez le genre !
Mais les Polonais n’ont pas été habitués à ce qu’on vienne habiter sous leurs cieux - surtout des gens venant de l’ouest - et qu’on y parle, en plus, avec leurs mots. Ce sont eux, qui, au cours de l’Histoire, ont dû aller vers les autres et apprendre pour survivre un langage nouveau. Alors, ils sont d’une indulgence et d’une gentillesse exquises. Ils sont contents de l'effort fourni et ils savent bien que leur langue n'est pas facile. Ils ne vous interrompent donc pas pour corriger, ils vous disent pas de soucis, je comprends, et c’est très agréable quand on est un cancre de mon acabit.
Ça n’est pas comme avec ces Anglois perchés sur leur accent à la noix comme des coqs sur leurs ergots et qui vous toisent et qui rectifient et qui font minent de ne pas comprendre, et qui sourient sournoisement, jusqu’à ce que vous ne puissiez plus dégoiser un son, retour immédiat à la case inhibition. Les Français, quoique un peu moins, sont un peu comme ça. Ils ne supportent pas bien qu’on massacre leur langage, eux qui ne sont pourtant pas de grands linguistes. Ce sont là orgueils des peuples qui ont eu, à un moment donné, la prétention d’être les maîtres du monde. Les pendules de leur cerveau ne sont plus tout à fait à l’heure !
En Polonais, donc, malgré les incorrections et les approximations, le message passe très bien. Humainement. On ne discute pas de Schopenhauer, certes, ni de La Métaphysique des mœurs, mais on discute de petites choses et on rigole, même. Surtout avec ce jeune homme que je connais bien, toujours souriant et que j’aime beaucoup.
Ce soir-là, tout en plaisantant sur la théière qui, selon lui, a des allures "Versailles"(nous sommes chez ses parents), il regarde fréquemment vers la pendule. Je me dis qu’il doit sortir, rejoindre quelques copains au bistro, à Wisznice. Ou alors, il a une petite copine qui l’attend, le coquin ! Il ne veut pas, aussi agréable que puisse lui être ma compagnie, louper son rendez-vous, et ce n’est pas moi qui lui en ferai grief !
Il se lève, me tend la main, me sourit et me dit :
- Idę do koscioła…Je vais à l’église….
Quoique je sois habitué au catholicisme prégnant des campagnes de l’est, la situation pour moi change radicalement. Et je reviens à la réalité : je suis un étranger, bien loin de mon pays, bien loin de tout ce que j’ai connu, bien loin de l’esprit dans lequel je me suis fait, bien loin de ma vision des choses du monde.
Le jeune homme ne m’en reste pas moins et ne m’en restera pas moins sympathique.
Une discussion s’en est suivie.
Je dis à D., vois-tu, c’est dans ces moments-là qu’on se sent vraiment un étranger. Je dis qu’en France, un jeune homme de vingt-cinq ans ne partirait pas, comme ça, à l’église…Alors on discute longtemps. D. a sur moi l’incomparable avantage d’être née ici, de tout comprendre, et de la langue et de la culture, et d’être en même temps très imprégnée par la culture française. Alors elle dit oui, mais tu viens du pays le plus laïc d’Europe et tu vis dans le plus catholique. Forcément, le décalage est abyssal.
Et nous parlons de l’histoire. De l’église polonaise située du côté des opprimés sous la dictature communiste, de l’originalité de ce pays, le premier pays slave à se tourner vers Rome, en 966, et des affrontements qui en ont découlé avec la Russie orthodoxe, du poids de l’église au niveau de l’Etat et dans la tête des gens. Oui. Tout cela est vrai. Indéniable. Sauf que je fais remarquer que l’église polonaise était du côté des opprimés parce qu’elle-même opprimée par le système collectiviste. Sinon, quand elle est du bon côté du fusil, les opprimés qui sont mis en joue, ça n’est pas vraiment son affaire…Au besoin même, elle appuierait volontiers sur la gâchette. Le sabre et le goupillon, etc.
Et j’évoque la France non pas en tant que fille aînée de l’Eglise, comme on se plaît à le dire, mais en tant que bras armé de l’Eglise dans la christianisation du monde. Je parle de dix siècles de servitude exercés sur le peuple, dix siècles de dîmes, de richesses, de spoliation, j'évoque les jeunes filles découvertes à la Révolution dans les couvents où elles avaient été enfermées pour servir de jouets aux perversions sexuelles de la hiérarchie ecclésiastique…Je parle de l’affreux Richelieu.
D. sait tout ça aussi bien que moi. Nous sommes d'accord depuis longtemps là-dessus. Nous ne discutons pas de Dieu. L’idée de Dieu n’a strictement rien à voir avec l’église. Nous discutons du poids historique d’une institution qui, pour moi, tout empreint d’éducation et de culture judéo-chrétienne que je sois, est une institution totalitaire.
Nous discutons de la même église, mais nous en évoquons une histoire différente, parce que déroulée sous une autre latitude historique et géographique.
Et de quel droit jugerais-je l’histoire des autres, ai-je pensé bien plus tard ?
Du haut de quelle vérité condamner ce jeune homme qui file à l’église dans la nuit froide et noire ?
Du haut de la vérité de ces intellectuels, ou pseudo intellectuels athées, qui trouvent leur religiosité dans d’autres espaces, dans d’autres mensonges, dans d’autres leurres, avec la copie conforme de l’esprit totalitaire de l’église comme mode d’appréhension inversée du monde ?
Le contraire d’un contraire revient toujours, tel un boomerang, à son point de départ initial.
Et combien de ces fiers athées, par ignorance ou complicité, ont donné leur caution morale et idéologique aux communistes de Moscou, assassins autant des anarchistes que des chrétiens, affameurs de peuples et briseurs de rêves ? Combien ?
Je suis athée. Je crèverai athée. Je n’ai pas dit matérialiste, j’ai dit athée. Je crèverai avec la détestation de l’église-institution. Mais je ne jetterai plus la pierre aux convictions et habitudes sociales qui ne sont pas les miennes. Qui se situent même aux antipodes de mes ressentis.
Car en fuyant cette erreur vieille de plus de deux mille ans, dans combien d’erreurs nous sommes-nous fourvoyés nous-mêmes ? A combien de menteurs, d’escrocs, d’usurpateurs, de voyous de la conscience, avons-nous, sinon fait allégeance, du moins foutu par faiblesse et lâcheté une paix royale ?
Aurons-nous le courage de dire que nous ne sommes pas plus avancés que l’obscurantisme que nous fuyons de nos belles ailes d’hommes libres et que nos mots ne sont en la matière que piaulements d’impuissants à faire cesser les aliénations ?
Alors va, jeune homme, dans la nuit noire et sans étoiles … Nous partagerons encore le thé et le gâteau et rirons encore de choses simples. Dans mon soi-disant propre camp, j'ai vu et je vois, j'ai lu et je lis encore tous les jours, des comportements et des truismes bien plus hallucinants et bien moins naifs.
Bien moins francs, tout compte fait.
Image : Philip Seelen
13:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |
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