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14.11.2018

Car tel est notre bon plaisir

littérature

Il y a quelques années déjà, j'avais lu avec délectation le Roman de Renart.
Je n'en avais jusqu'alors lu que des extraits, assez larges tout de même, et l’envie m’avait donc pris de lire ce maître-livre du Moyen-âge, d’un seul trait, dans sa totalité.
Car voilà bien un roman - au sens où il fut rédigé en langue romane - qui a bercé notre apprentissage littéraire sur les bancs de bois de la prime école et dont les célèbres animaux-personnages ont longtemps hanté notre imaginaire.


On y apprend beaucoup sur la langue et, en filigrane, sur une certaine société des XIIe et XIIIe siècles.
Bref, voyez comme, sur les susdits bancs de bois des écoles de notre enfance, on nous a gentiment gavés d’erreurs qui, par la suite, se sont accrochées à notre âme comme le chapeau chinois à son rocher.
Je me suis donc souvenu de cette phrase avec laquelle, selon nos bons vieux instituteurs républicains, les méchants rois de France motivaient leurs ordonnances et expédiaient leurs sujets sur la paille humide des cachots : Car tel est notre bon plaisir.
On nous la rabâchait, cette phrase de l'arbitraire motivé,  pour nous bien montrer la cruauté des despotismes d'antan et, par contraste, pour nous éclairer sans doute sur cette belle République à la lumière de laquelle nous avions la chance de nous épanouir.
Je me souviens aussi du sentiment de révolte qui sourdait alors en mes juvéniles tripes devant ces dictateurs "emperruqués" qui, par plaisir, par jouissance perverse, se plaisaient à faire la pluie ou le beau temps.

Il en était peut-être un peu ainsi. Certes. Mais l’exemple qu’on nous donnait pour faire entrer dans nos jeunes caboches les abus de l’Ancien Régime, n’en était pas moins traîtreusement falsifié.
Dans le procès de Renart, deuxième livre, le chien Rooniaus est désigné comme justice. C’est-à-dire comme juge. Les Anglais ont d’ailleurs gardé ce sens primitif et désignent sous le nom de justice le Président d’un tribunal. Le plaids, c’est l’enquête, l’instruction, en même temps que la décision du juge motivée par cette enquête et cette instruction.
Et ce plaids-là apparaissait en latin dans le tale placitum, soit " telle est la décision prise par la cour."
Voilà la traduction exacte de notre fameux tel est notre plaisir.
Ne nous a donc pas dès lors enseigné un véritable contresens, la décision d’une cour après instruction étant censée être l’exact contraire de l’arbitraire et du plaisir pris à punir ?
Ah, combien de mots et combien de formules employons-nous ainsi, dans nos paroles comme dans nos écrits, à l'envers de leur véritable mission ?
J'en suis presque effrayé.

19:56 Publié dans Acompte d'auteur, Lettres à Gustave | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.11.2018

Le bœuf, le coquelicot et… le loup

littérature,écritureUne légende polonaise raconte que, victime de son insatiable manie du bavardage, jamais le geai ne parvient à déserter les grands frimas de l’hiver continental.
Tous les ans pourtant, à l’approche des neiges et des verglas, il se prépare à rejoindre les contrées plus charitables de l’ouest et du sud. Mais il veut auparavant que tout le peuple sylvestre en soit averti ! Il entreprend donc la tournée de tous ses voisins des bois et des forêts pour les saluer et pour qu’ils lui souhaitent bon vent. Il jacasse ainsi des heures durant avec la mésange et le pic noir, cancane le lendemain chez le corbeau, déblatère le jour suivant chez la corneille, détaille cet autre jour encore son itinéraire chez l’écureuil, papote la semaine suivante chez le renard, avant d’aller jaser de plus belle chez la pie, et ainsi de suite.
Tant et si bien qu’il n’y a plus une seule feuille aux branches des arbres, que le ciel est tourmenté par les vents furibonds venus de soufflent de l’est et que la neige engloutit déjà tous les paysages, quand enfin il en a terminé de sa tournée des adieux.
Il est désormais bien trop tard pour entreprendre le grand périple. Contraint et forcé, le geai ne quitte donc pas ses quartiers d’été, défait ses valises et, maugréant, se promet dur comme glands et châtaignes d’être moins prolixe l’automne prochain.

Au cours de ses atermoiements d’incorrigible phraseur, sans doute le geai de la légende rend-t-il ainsi visite à ce passereau joliment coloré et sédentaire, le bouvreuil, que l’on voit d’ailleurs surtout au cœur de l’hiver, voltigeant auprès des mangeoires ou sur les allées des parcs, quand il n’est pas recroquevillé et piaulant sur des branches d’arbrisseaux que lustre la glace et que bousculent des bourrasques transies.
Aux belles saisons, tout occupé à la conservation de son espèce dans la pénombre de la forêt - surtout lorsqu’elle est peuplée de grands résineux - il est beaucoup plus discret.
Quoique de petite taille, c’est un oiseau trapu, ramassé et courtaud et c’est cette morphologie particulière qui, par une métaphore un peu cocasse, lui a délivré sa carte d’identité. Jusqu’au XVIIIe siècle le bouvreuil était en effet dit le bouvreur, mot directement issu du radical latin bov, qui donna bœuf. D’ailleurs, certaines langues vernaculaires ou dialectales filent aujourd’hui plus clairement encore la métaphore en l’appelant tout simplement bœuf ; dans le Morbihan par exemple, tout comme dans certaines régions du Centre.
D’autres linguistes attribuent la naissance du mot bouvreuil à une deuxième génération d’étymologie, si je puis dire, en invoquant comme racine le mot bouvier, désignant celui qui mène les bœufs au labour ou celui qui garde les vaches. Je suis cependant de l’avis du Dictionnaire historique de la langue lorsqu’il dit que sémantiquement cette origine ne colle pas du tout à la plume de cet oiseau essentiellement granivore, lequel, conséquemment, ne recherche jamais sa nourriture derrière les troupeaux ni dans les sillons creusés par le laboureur.
Tant il est vrai que les mots qui naissent, se transforment, s’aiguisent, s’élargissent et, pour notre délectation, précisent le monde, le font toujours en vertu d’une observation, sinon exacte, du moins admise comme telle par la conscience collective des époques successives.
Les mots sont des sédiments de la mémoire.

Voilà donc pour la silhouette du bouvreuil. Un autre qualificatif en précise la couleur, car notre petit bœuf s’appelle aussi le bouvreuil ponceau, le ponceau étant, comme chacun le sait ou ne le sait pas encore, ce pavot sauvage que l’on nomme plus communément le coquelicot.
Mais, s’ils voient tous rouge, les dictionnaires ne distinguent cependant pas toujours dans le même ton puisque certains préfèrent parler de bouvreuil pivoine.
S’il en était besoin, preuve est ainsi encore faite que les dictionnaires sont à la langue ce que les thermomètres sont à la température : ils l’indiquent mais ne la créent pas. Car en poitevin saintongeais, notre bouvreuil s’appelle carrément la pive.
Rouge comme une pivoine, expression lexicalisée, fait pourtant allusion à une rougeur accidentelle, d’origine émotive, et pas du tout permanente comme l’est la teinte de notre oiseau. Mais bon…
Les dialectes ne sont-ils pas prophètes en leurs territoires ?

En polonais, le bouvreuil se dit gil 1.
Et là, de façon tout à fait inattendue, il prête son nom à ces humeurs de l’appendice nasal qui se dessèchent sur les parois des narines et que nous appelons, nous, de façon tout aussi inattendue, des loups.
Ragoûtant, n’est-il pas ?
A vue de nez, comme ça, je ne vois vraiment pas le rapport. Celui du gil, pas plus que celui du loup. Sans doute faudrait-il fouiller plus consciencieusement les ramifications respectives et dédaléennes des deux langues.
Quoique… Peut-être la piste indo-européenne, floue mais que je note cependant. Bos, qui donna le bœuf et, entre autres, on l’a vu, le bouvreuil, serait, tout comme lupus qui donna le loup, un de ces mots assez rares de la langue des Sabins ayant réussi à pénétrer la langue romaine.
Mais de là à conclure sur une certitude...
Mais tout de même. J’entrevois là, plaisamment, comme une lueur lointaine et diffuse dans le long cheminement des ténèbres lexicales.

 1 – Lire guil 

19:53 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET