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19.05.2018

Hors sujet en plein dans le mille

dumaurier460.jpgDans la maison  familiale, il n’y avait guère de livres.
Pas de place, pas trop l’endroit non plus où on lisait beaucoup, si ce n’est, pour la chef de famille, les incontournables, hebdomadaires et glamoureux
Nous Deux, sur lesquels mes sœurs, l’adolescence frappant à leurs portes secrètes, tentaient subrepticement de jeter un œil gourmand.
Tous les livres que je lisais alors étaient empruntés à la bibliothèque ou prêtés par des camarades.
Je me souviens pourtant d’une toute petite étagère
au-dessus d’une porte étroite, dans la pénombre, sur laquelle se languissaient trois ou quatre livres. Ils paraissaient tout à fait incongrus en cette demeure où tout ustensile avait son utilité immédiate et prosaïque.
Ils étaient haut perchés, on ne les ouvrait jamais.
Un jour, je pris une chaise, grimpai dessus et accédai à ces quelques livres inutiles. J’en descendis un. Il appartenait à une de mes sœurs, un prix d’école peut-être. Je ne sais pas. Il était déjà vieux, jaune, la couverture renfrognée. Il sentait le moisi des objets mis au rebut.
Ce fut pour moi un livre merveilleux. Je l’ai relu trois, quatre, cinq fois peut-être. Subjugué. Surtout par la première nouvelle.
Et puis, le vieux livre est retourné à sa poussière et à son oubli. Le temps a passé, ce fut pour moi le collège, le lycée, la fac, la dérive sous des cieux de plus en plus turbulents. D’autres livres, nombreux, sont venus, effaçant celui-ci.

Et puis... Longtemps après... Une nuit, dans un café, les étudiants avec qui j’étais attablé parlaient de cinéma, d’école, de style, d’auteurs. Je ne participais pas à la conversation : j’ai toujours été ignorant en cinéma et seulement féru des westerns de série B, avec des bons et des méchants qui se canardent à qui mieux mieux pour des histoires de vengeance...
A l’époque, on me moquait beaucoup et on essayait de faire rentrer dans ma caboche obstinée que le cinéma était un grand art, l’égal de la peinture, de la littérature et de tout autre.
C’est sans doute avec grand tort que je me suis toujours refusé de l’admettre. De très grande mauvaise foi, j’avais toujours la même critique à opposer aux cinéphiles : le cinéma est un art totalitaire, tout de l’imaginaire du spectateur lui est imposé. Par l’image, le jeu d’acteur, la musique, le découpage arbitraire du scénario.
Et les voilà, mes étudiants de cette nuit-là, qui se mettent à parler avec ferveur d’un film déjà vieux d’une dizaine d’années peut-être. Des oiseaux qui, tout d’un coup, sans qu’aucune explication ne soit plausible, déclarent la guerre aux humains, les attaquent, les blessent et même les tuent. L’épouvante. Ils parlent de nuées de corbeaux merveilleusement filmées par le maître incontesté du suspense, Hitchcock.
Je tends  l’oreille. Je leur demande de me répéter le scénario de ce sacré film. Ils le font avec complaisance, contents de mon intérêt et fiers d'être enfin utiles à mon éducation de béotien obtus.
Plus de doute, c’est bien d’un livre oublié de mon enfance dont il s’agit là,
vingt ans après, dans ce café pour noctambules.
Je leur parle alors de la maison où je suis né, au bord de la rivière, de mes frères et de mes sœurs, de la fuite du temps,  d'une petite étagère poussiéreuse, au-dessus d’une porte étroite, et je leur parle du livre, jauni, racorni et d’une merveilleuse nouvelle que j’ai lue quand j'étais enfant.
Je leur dis Daphne du Maurier.
Ils font la moue. Voire la gueule.
Les gens n’aiment pas qu’on les interrompe pour des broutilles, quand ils discutent sérieusement.
Et pendant que ces trois ou quatre imbéciles continuaient de s'extasier sur les contre-plongées d'Hitchcock, je buvais mes verres, un à un, et je revenais chez moi et je pensais que mon enfance de pauvre mec avait été une bien riche enfance.

Illustration : Daphne du Maurier

11:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.05.2018

Le Père Loriot

littérature,écritureDerrière moi tremblotent les ombres d’une lisière, musarde un chemin sablonneux et se déroule, avec une nonchalance un peu convenue, une prairie que bordent de grands bouleaux hiératiques.
Mai a de nouveau égayé l’âme des paysages et je fends mes dernières bûches, que j’entasserai une à une et mettrai à sécher au soleil jusqu’à l’automne prochain, pas fâché que cet exercice entamé généralement fin mars soit sur le point de s’achever.
Il y a du vent sous une lumière flottante et des nuages blanchâtres traversent au grand galop le toit du monde, comme impatients de rejoindre d’autres horizons.
J’attends l’oiseau. Son heure est venue. Il faudra cependant que je l’entende pour être certain que tout le peuple ailé des antipodes est bien arrivé car il est vraiment le dernier des convives à s’installer à la grande table des éternels retours. C’est un retardataire. Tant que dans le vieux polonais on l’appelait Zofia, ses premiers trémolos vibrant aux alentours de la sainte Sophie, le 15 mai.
Il viendra et, à quelques branches près, je sais déjà d’où il sifflera son premier couplet.
Car c’est un grand siffleur, un gosier des plus  mélodieux, un musicien de haut vol, quand il ne lui prend cependant pas fantaisie de faire l’idiot en émettant une espèce de grincement discordant, comme s’il voulait camoufler sa véritable identité et imiter un autre grand contrefacteur des bois et des forêts, le geai.

Il salue toujours depuis l’ombre frémissante des jeunes rameaux.
Je ne le vois pas. Ou si peu. Une ou deux fois seulement sur le cours d’un été, encore que de façon très furtive, un mouvement plutôt qu’une présence réelle, ce qui ne cesse d’intriguer eu égard à l’éclat de son plumage, comme si celui-ci absorbait la lumière ou se fondait en elle.
C’est le loriot, le plus tropical de nos oiseaux de par cette luminosité de la livrée, jaune vif et noir, aussi éclatante que celle des oiseaux de volière que vendent ou trafiquent les marchands, à tel point que le néophyte qui a l’heur de l’apercevoir un jour, peut croire qu’il s’agit là d’un spécimen évadé d’un parc zoologique ou d’une boutique d’oiseleurs. De par, aussi, son sifflement limpide, sobre, flûté, humain presque, et de par son court séjour sous les latitudes de notre hémisphère, quelque deux mois et demi seulement.
Pour son habit cousu d’or, criard sur les tonalités plutôt modérées de nos buissons, on l’appelle, dans certaines régions, la grive dorée ou encore le merle d’or. Cela lui va d’ailleurs comme un gant car il tient effectivement son nom de l’or latin, aurum, qui  donna aureolus, doré, qui lui même se mua vers le milieu du XIIe siècle en l’oriol, puis en l’oriot. L’article, déjà contracté sous l’effet de tous ces avatars de l’histoire linguistique, finit par se coller au mot lui-même, aimanté sans doute par ses reflets affriolants.
Une vraie pépite, donc, la genèse de ce mot d’oiseau. Une lecture aigue, figurative, des choses du monde.
Je n’arrive cependant que très difficilement à mettre la main sur la racine sémantique du compère-loriot, cette petite protubérance autrement dite orgelet, qui peut se malencontreusement former sur les paupières des hommes. Certes, un des noms familiers de l’oiseau chanteur, dans certaines régions, est le compère-loriot. Cette appellation bonhomme lui viendrait de ce qu’il fut longtemps nommé, en vieux français, le merle-loriot, littéralement le merle d’or, qui se métamorphosa en mère-loriot, puis en père-loriot, sous l’influence raisonnée de son genre masculin.
Si tout cela me semble quelque peu tiré par les plumes, ça n’en demeure pas moins assez plaisant.
Mais le petit furoncle de l’œil, ce compère-loriot, ressemble plutôt à un grain d’orge, lequel prit racine sur le bas latin hordeolus. Rien à voir avec le compère-loriot, n’est-ce pas ? Surtout si l’on décortique, non point le grain d’orge, mais le compère, cum et pater, « avec le père ». Avec le père loriot ?
D’autres étymologistes évoquent l'évolution convergente des deux mots latins aureolus et hordeolus avec la même adjonction de l'article pour orgeul, en ancien français.

J’y perds un peu mon latin, je l’avoue. Laissons donc là les paupières et leurs petits désagréments et revenons à l’oiseau qui, en plus d’être un virtuose de la double-croche est un artiste de l’architecture. Il est en effet assez original pour que son nid ne repose pas sur une branche - comme tous les nids du peuple ailé construits dans des arbres -, mais soit suspendu à une fourche,  assez loin du tronc de l’arbre  pour  être ainsi à l’abri des prédateurs grimpeurs, telle la martre. C’est un berceau de lichen et de mousse, qui en permanence fait de la haute voltige au-dessus du vide,  au gré des souffles printaniers.
En Pologne, si le compère-loriot chante beaucoup à la Saint Vincent, soit le 24 mai, on dit :

Loriot de la saint Vincent, pas bon pour le paysan.

Car on prétend ici que plus l’air est chargé d’humidité et plus l'artiste fait montre de son talent flûté. Je ne sais évidement pas si cette appréciation est fondée, quoique sans doute issue de l’observation comme tous les vieux adages autodidactes des campagnes.
Ce que je sais en revanche, ce que je ressens plus exactement, c’est que le chant du bel oiseau jaune et noir a quelque chose d’humide, de frais, de cristallin comme l’eau claire de la source.
Quelque chose de fluide qui, effectivement, peut évoquer l’ondée printanière sur les jeunes frondaisons.
La lecture, l’appréhension du monde, ne nous viennent-elles pas, souvent, des impressions ? Et si les faits, parfois, viennent corroborer ces impressions, que nous importe alors la froide connaissance du cartésien ?

17:55 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.05.2018

Le saule

littérature,écritureDe l’arbuste au multiséculaire,  en passant par le juvénile et le centenaire, là-bas les arbres vivent en bonne intelligence avec les arbres, plutôt que de se côtoyer par générations  corvéables et exploitables à merci, comme dans la forêt plantée.
Même en lisière, on peut voir d’antiques sujets au bord de l’écroulement, mais qui, d’une dernière feuille perchée au bout d’une dernière branche aspirent à un dernier printemps.
Tel ce saule rencontré hier, au cours de ma balade dans Białowieża.
Je me suis arrêté devant cet étrange monument de la fuite du temps, et j’ai songé en même temps à Musset qui avait demandé à ce que soit planté un saule près de sa tombe et à Gaston Couté qui, lui, n’en voulait surtout pas, de peur que la  foudre, attirée par ses feuillages, ne vienne faire sursauter son repos éternel.

Celui-ci, devant moi, n’était ni un saule qu’on avait planté pour ombrager la sépulture d’un poète, ni un saule qui s’était attiré les foudres de Jupiter.
A l’évidence, c‘était un saule qui avait trop longtemps pleuré de solitude, mais dont le vent et le soleil avaient maintenant séché les larmes.
Des gens passaient qui ne le voyaient pas gémir sur sa fin, mais Dame Nature, prévoyante, avait déjà, de trois fleurs, fleuri sa tombe prochaine.
Un frisson a parcouru mon dos.
Le vent ?
Non..
Mais quelle encombrante manie de l'âme que de ramener à sa propre fin la fin de toute chose !

11:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET