04.11.2013

L'éducateur éduqué

littérature, écritureElle dit comme ça, en refermant son cahier :
- On a fini les chapitres sur la Préhistoire. Lundi, on va commencer à étudier l’Antiquité.
Ça m’intéresse, ça. Je suis tout ouïe.
- Et qu’est-ce qui différencie les deux périodes ?
- L’art.
Je hoche dubitativement du chef en pinçant le bec, un peu à la manière sérieuse et suffisante du professeur qui engage l'élève à développer son propos :
- J’aurais dit l’écriture, plutôt...
- Pffft ! C’est parce que tu écris, qu’elle moque.
- Pas du tout. Car dis-donc, on ne vous a pas parlé de Lascaux au cours de tes leçons sur la Préhistoire ?
- Si. De Lascaux et des grottes d’Altamira en Espagne. Du Mexique aussi.
- Et ce n’était pas de l’art, ça ?
- Pas vraiment.
J'ouvre des yeux scandalisés.
Ce que voyant, elle enfonce joliment le clou.
- Parce que ce n'est qu'à partir de l’Antiquité que les hommes ont commencé à faire consciemment, volontairement, de l’art. C’est comme ça qu’on sépare la Préhistoire de l’Antiquité.
- Ah bon ?
- Dans la Préhistoire, les hommes n’avaient pas conscience d’être des artistes. C’est nous, de très loin, qui appelons cela de l’art, mais pour eux, ça n’en était pas. Ils faisaient ça pour autre chose. Regarde Lascaux, justement : que des animaux. De la nourriture, quoi.
- Et l‘art c’est quoi, alors ?
- C’est faire de l’art pour le plaisir et la beauté de l’art.

Je réfléchis. Ce n’est pas bête du tout, ça…
Et je me demande tout à coup si je n’ai pas un début de réponse à une question qui me turlupine depuis toujours. Comment des hommes qui n’avaient pas de liens entre eux, qui n’étaient fédérés ni par un langage, ni par une religion, ni par un Etat, ni par une idéologie, ni par une autorité quelconque, pouvaient-ils peindre à peu près les mêmes choses, en Dordogne, au Mexique et en Espagne ?
Parce qu’ils étaient fédérés par la nécessité primaire ? Par le langage de la survie ? Par les exigences universelles du ventre ?
C’est toute la définition de l‘art que remet en cause ce satané cahier d’histoire !

L'art, ce serait d'abord une intention.
Dira-t-on, par exemple, dans quelque 20 000 ans - s’il est encore debout - que le viaduc de Millau qui enjambe la vallée du Tarn, c’était de l’art ?
Alors qu‘il s’agissait de faire circuler plus rapidement les marchandises entre Clermont-Ferrand et Béziers.
Un investissement. Ni plus, ni moins.

09:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Cette conception de la préhistoire passe sous silence le côté religieux et mythique des peintures rupestres. On ne représentait pas (à mon humble avis) un gibier comestible, mais l'esprit de l'animal, son côté magique, qu'on essayait de s'approprier ou du moins de se concilier.

Et puis qui est-ce qui nous dit que ces peintres primitifs n'éprouvaient pas un plaisir gratuit en parvenant à représenter des animaux ? Qu'en savent-ils ces bougres d'historiens ?

Écrit par : Feuilly | 04.11.2013

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Je suis d'accord - complètement même - avec ta deuxième remarque. On éprouve parfois nous -mêmes du plaisir, parfois, à faire des tâches nécessaires. Plus encore : certaines tâches nécessaires ne sont faisables que si l'esprit y introduit, y invente, une certaine dose de plaisir par le biais de l'imaginaire. Le fameux " joindre l'utile à l'agréable" si tu veux.
Je me souviens que, travaillant de nuit dans une usine de poudre de lait où mon rôle consistait à récupérer de la gueule d'une machine des sacs de poudre et à les entasser d'une certaine manière,(en les croisant) sur une palette de douze sacs - boulot comme tu le vois des plus répétitifs et assommants - je déjouais l'ennui en m’appliquant à faire de mes palettes des pyramides aux formes impeccables, droites, parfaites.

En revanche, ta première remarque prête plus à caution. Le côté mystique, religieux d'une activité puise toujours, à mon sens, sa source dans les exigences dictées par un tissu social.
Ici le clan.Il s'agit de transcender une réalité.
Certains paléontologues et archéologues ont vu, effectivement, dans Lascaux comme des sanctuaires, des lieux de culte, des cathédrales, avec, en plus, cette profondeur mystique que donnent les lieux : les entrailles de la terre. Mais ceci n'enlève rien à l'origine alimentaire, à la préoccupation première de survie, qui présiderait à l'exécution de ces œuvres.
Capturer la bête sauvage, son corps, passe par la capture de ses mœurs, de ses habitudes, de sa force, de son esprit.
Et peindre magiquement son esprit, l'emprisonner dans une représentation, revient in fine ( dans la conception pratique que me disait la gamine ) à poursuivre un but exclusivement alimentaire et de conservation de l'espèce.

Ce serait bien si Alfonse passait par là et nous donnait son avis ( éclairé) sur la question.

Écrit par : Bertrand | 05.11.2013

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Il existe plein de contes africains ou d'Amérique du Sud où on voit les indigènes chercher à s'approprier la force "divine" (et au départ musculaire) de l'animal que l'on chasse. Certes, pour mieux pouvoir le capturer. Mais quelque part, l'animal est déjà un dieu, puisqu'il permet de survivre. Si en plus il parvient, par sa force et son intelligence à échapper aux chasseurs, son prestige est encore plus grand. Il ne me semble donc pas faux de dire que les peintres rupestres respectaient l'animal qu'ils peignaient, qu'ils l'admiraient. Ce ne sont ps des jambons qu'ils ont peint, mais des animaux vivants, intelligents et fiers. Dangereux aussi et qui donc imposaient le respect.

Écrit par : Feuilly | 05.11.2013

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Il semble que ces hommes mangeaient du renne et que pratiquement aucun renne n'est représenté à Lascaux en tous cas; donc, ce n'est pas de la nourriture qu'ils peignaient mais en effet, des animaux qui forçaient le respect; bref, bravo à cette petite jeune fille et l'intelligence de ses questions
Anne-Marie

Écrit par : Emery Anne-marie | 05.11.2013

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Effectivement, Anne-Marie. Très bonne remarque. Pour le renne, je veux dire....

Cependant :

Feuilly, sans doute avaient-ils élevé les animaux au rang des puissances supérieures. Mais à partir de quoi, sinon que d'eux dépendait leur survie ? Les Indiens d'Amérique du Nord, ceux des plaines, peignaient des bisons et les chefs et les "sorciers" s’affublaient de leurs cornes.
Il n'y a aucune trivialité à peindre un jambon si ce jambon est sublimé.
Car pourquoi - et c'est là la question essentielle - peignaient-ils les mêmes choses, à quelque endroit qu'ils se trouvent ?
20 000 ans plus tard, quand la chrétienté a imposé ses vues à une grande partie du monde et que l'art religieux chrétien est devenu homogène, il avait fallu d'abord en passer par la christianisation, le plus souvent par le fer et le feu. Non ?
Parce que ce fut le triomphe d'une idée.
Dans la préhistoire, il n'y a pas ce triomphe de l'idée se substituant au réel qui aurait donné l'art dominant.

Écrit par : Bertrand | 06.11.2013

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Pourquoi ? Parce que l'esprit humain est partout identique, y compris aux différents stades de l'évolution des sociétés.

Écrit par : Feuilly | 06.11.2013

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"Etait identique" faudrait-il alors dire. Avant le triomphe des religions. Parce que l'imagerie chrétienne n'est en rien semblable à celle de l'islam ou du bouddhisme, par exemple.

Écrit par : Bertrand | 07.11.2013

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Quelle que soit la religion et quel que soit le message qu'elle véhicule, il s'agit toujours de vaincre la peur devant l'inconnu (le destin et la mort)

Écrit par : Feuilly | 07.11.2013

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« A peine discernable, comme au
travers d'une brume lointaine,
comme s'il nous fallait plisser
les yeux pour tenter d'apercevoir
à travers ces écrans du temps ce que
le temps aurait absorbé comme il
absorbe les corps, les réduit en
poudre, les mêle à la poussière, aux
pigments, mais suffisamment visibles
encore ces bribes d'autrui pour nous
convaincre que quelque chose il y a
longtemps s'est passé, quelque chose
d'inouï dont cet empilement de peinture
aurait conservé l'empreinte (...) »

(Jean Rouaud, Les corps infinis)
- poème sur onze peintures de Pierre-Marie Brisson -

Impossible de rendre ici le travail de mise en page du poème, onze fragments chacun centré sur une page en regard d'une peinture de Pierre-Marie Brisson.
Pierre-Marie Brisson, fasciné par les peintures rupestres, qui peint déjà à 14 ans et réalise sa première exposition à 18 ans.

Écrit par : Michèle | 08.11.2013

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@Feuilly : Bien sûr. Mais, comme dit la sagesse populaire : la peur n'évite pas l'danger (!)

@Michèle : Ce que je trouve magnifique ( entre autres) dans cet extrait c'est cela :
"ces bribes d'autrui pour nous
convaincre que quelque chose il y a
longtemps s'est passé, quelque chose
d'inouï... "
C'est ce "quelque chose", cet insaisissable presque inquiétant, qui laisse rêveur.

Dziękuję bardzo !

Écrit par : Bertrand | 12.11.2013

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