30.10.2013

Requiem

Wszystkich_swietych_cmentarz.jpgParfois la nuit à mon oreille murmurent des noms et des visages.
Celui-ci était un frère. Il avait entre mes bras posé l’harmonie d’une guitare rustique.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci était un oncle. Il avait de son monde tranquille fait un jardin de fleurs, d’arbustes et de parfums multicolores.
Ma main sur son épaule.
Celui était un ami, un grand ami, un lecteur acharné, un bouquiniste, un qui levait le poing, qui toujours marchait sur les bas-côtés mais dont le cerveau exaspéré finit par s’assombrir jusqu’à la confusion.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci était Le grand ami, celui qu'on ne rencontre qu'une fois, bouffeur de curés et pourfendeur du monde, combattant, intègre, solide, courageux jusqu’à la folie suicidaire et…
Ma main sur son épaule.
Celui-ci était un camarade, un prolo révolté, un joyeux fêtard, un noctambule, un généreux.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci fut mon premier éditeur, un anar de la vieille école, un barde, un moustachu gaulois.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci imprimait et, quand il n’imprimait pas, noyait son éternel chagrin dans des verres qui tremblotaient  de plus en plus entre ses maigres doigts.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci ne parlait pas ma langue, revenait de loin, souriait et blaguait, m’avait accueilli bras et
cœur ouverts pour que son pays de neige et de vent soit également un peu le mien.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci, d’une autre langue aussi, m’avait guidé pour reconstruire ma maison, enfoncer des clous et aligner des plafonds.
Ma main sur son épaule.

Je soulève un pan de rideau au-dessus de ma tête.  Je vois la nuit et la grande ourse et, un peu  plus haut, juste au-dessus des toits incertains de la ferme d’en face, l’étoile du Nord.
Alors leurs noms et leurs rires se bousculent sur le silence de ma mémoire.
Ils sont là où je vais. Ils ont fait ce que je redoute
tant de faire et le monde continue de tourner sur son absurde temporalité.
Ils ont dans mon cœur rendu envisageable l'inenvisageable grand saut.
Pourtant, eux aussi, redoutaient. Je me souviens…
Maintenant, ils savent.
Mais sans doute - épouvante suprême - ne savent-ils pas qu'ils savent.

13:18 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

C'est magnifique....J'ai également parfois, lorsque je rêvasse, cette sensation, les chers disparus me parlent ou plus exactement, leurs voix me reviennent; ils m'ont moins quittée, pour quelques minutes.
Laisse moi ajouter qu'hier, ton amertume était palpable, "communication à sens unique".... dis toi bien que le net crée une espèce de monde qui t'entoure et que tu n'aurais pas eu il y a seulement 20 ans; cela peut-il adoucir très légèrement ces instants où tu donnes à sentir ce qu'il t'en coûte de ton éloignement
amitiés A.M

Écrit par : Emery Anne-Marie | 31.10.2013

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pourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de chercher à "adoucir" des moments de mélancolie, je sais que cela part d'un bon sentiment mais si tous les grands poètes avaient tant soit peu "adouci" leurs peines, on n'aurait jamais admiré leurs chants.
Je trouve quand a moi que l'article est tout simplement beau et que sa beauté est justement dans sa mélancolie. C'est ce qui m'a touché.

Écrit par : abdel | 23.11.2013

"... ils ne savent pas qu'ils savent". Oui, voilà ce qu'il y a de plus terrible. Et puis aussi tout ce que ces gens ont porté comme projets, comme révoltes. Et on se dit, maintenant qu'ils sont là où ils sont : "à quoi bon tout cela ?" Comme si la vie n'avait été qu'un rêve, finalement jamais concrétisé.

Écrit par : Feuilly | 03.11.2013

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Chère Anne-Marie, le net et les amis qu'on s'y crée. Ou ses ennemis, d'ailleurs.
Je ne sais pas. Parfois, tout cela m'apparaît comme important et parfois - le plus souvent - comme de la réalité virtuelle, non tangible, comme la séparation suprême entre l'être et ses affinités. Comme une réussite totale de la stratégie de l'isolement.
Mais je ne saurais dire. Là-dessus - et ailleurs aussi - je peux être contradictoire parce que je ne maîtrise pas vraiment. Mais qui le peut ?

Feuilly, ne pas savoir qu'on sait. Je ne trouve pas meilleur approche du néant. Mais j'ai mis " sans doute".
Le "Grand Peut-être" attribué à Rabelais sur son lit de mort.

Écrit par : Bertrand | 04.11.2013

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