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jeudi, 29 mai 2008

Changer la modestie en fierté et inversement

Ce blog peut se targuer, bon an mal an,  d'être lu par 750 visiteurs par jour, heu, par mois, excusez-moi.
Mais de ce joli petit bilan, il me faut retrancher le fouinage des robots, le trifouillage de ceux que ça n’intéresse pas, les farfouillages des mal orientés du mot-clef, les vagabondages de l’ennui et autres clics de la clique indécise … etc et  etc.
Disons cent cinquante lecteurs par mois, alors.
J’entends d’ici aller bon train les commentaires de ceux qui font leurs statistiques à l’envers et je vois bien les mines se griser. Certaines, même, font une moue un peu convenue de compassion.
C’est pas beaucoup, mon gars !
Et ben si, c’est beaucoup, mon gars !

D’abord, parce que j’ai pris soin de retrancher 600 visiteurs et que j’ai donc gommé l’illusion d’optique, l’erreur de parallaxe. Vous devriez le faire aussi. A peu près dans les mêmes proportions.
Ensuite parce que je suis un illustre inconnu et vous en connaissez beaucoup, vous, des illustres inconnus qui sont réellement lus 5 fois par jour, quand bien même s’agirait-il toujours des mêmes visiteurs  ?
Il y a une foule de livres qui sont passés sous les fourches caudines, en l’occurrence le pilon, sans jamais n’avoir vécu ça et leurs auteurs abusifs et abusés n’en signent  pas moins  leur carte de visite  d’un« Machin-truc, écrivain » qui n’épate plus qu’eux-mêmes.
Ecrits vains, passez moi le poncif,  serait mieux adapté. Comme poète à seize heures. A la débauche, quoi.
 
Et puisque j'en suis aux considérations quantitatives, j'ai envie d'exagérer le propos avec des chiffres pourtant vrais (comme les politiques) : j'ai mis vingt ans pour trouver un éditeur qui accueille mon livre sur Brassens. J'ai été lu à 2000 exemplaires. C'est pas mal, hein ?
Mais ça fait quand même que 0, 25 lecteur par jour, cette affaire !

Tout ça pour te dire, à toi que j’ai retenu dans mon escarcelle des 5 quotidiens, que le texte numérique ne se porte pas si mal. Parce que, en plus, je ne suis pas le seul illustre inconnu à n’être lu que 5 fois par jour. On est beaucoup et dans ce beaucoup, il y en a qui sont lus plus, sans doute.
Et si tu ajoutes à ça les connus qui, eux, sont lus plus de 500 fois par jour, mais qui sont quand même nettement moins nombreux, ça donne des multiplications intéressantes.
Intéressantes pour nous tous bien sûr. Mais comme c’est gratuit, toute cette effervescence, ça passe gentiment sous le nez  du marché qui va commencer à le faire, le nez.
De l’écriture au noir, si tu veux.
Alors...

Alors Eric Besson, secrétaire d’état au développement de l’économie numérique vient de lancer ses  assises du numérique. Il s’agit, avoue l’Etat par la voix de son chef pourtant de moins en moins crédible, de faire de la France  une puissance numérique. Paraîtrait qu’elle est en retard et seulement 14ème dans ce domaine au niveau mondial. Beaucoup moins bien que dans le nucléaire.
Il y aura, à ces assises, 27 groupes de travail.
Gageons que, même si le déploiement de l’esprit constitue leur dix millième priorité, même si la littérature doit représenter dans leur vision de la richesse ce que représente un grain de sable sur une plage de l'île d'Oléron côté grand large, il y sera à un moment donné question, implicitement ou explicitement, du marché du livre.
Plus du marché que du livre, on est bien d’accord, mais c’est à nous qui écrivons régulièrement dans le noir et au  noir de récupérer les récupérateurs.
Si tu vois ce que je veux dire.
Pour une littérature et  donc une lecture vraiment numérisées. Qui ne soient pas divorcées du monde.
 
De peu louables intentions donnent parfois des résultats qui le sont fort.

mercredi, 28 mai 2008

Le livre numérique, cinq recommandations

Préambules

1 - Répondant à une invitation de François Bon, autant par amitié que par conviction personnelle, je tiens à préciser sur ce blog (tiens, un p’tit livre numérique ?) un trait fondamental et récurrent de son propos. A savoir que les gens lancés dans l’aventure du livre numérique, aventure dans laquelle François fait figure de pionnier, ne demandent rien dans l’urgence en suggérant des pistes.
Ils honorent l’aimable invitation qui leur a été faite de s’exprimer sur leurs pratiques et leurs enjeux, non pas pour éclairer leur propre chemin dont ils savent bien qu’il est pavé de multiples inconnues et se débroussaille au jour le jour, mais bien pour éclairer, en l'état actuel de leur expérimentation, la réflexion de ceux qui entrevoient la nécessité qui bientôt s'imposera à eux de leur emboîter le pas.

2 - Quand un Etat confie à une commission ad hoc le soin de lui enseigner les détails d'une pratique sociale, émergeante ou en voie de mutation profonde, c’est que cette pratique est :
- soit illégale et menace sa sécurité et, partant, celle des citoyens,
- soit qu’elle mette ou risque de mettre en difficultés un secteur important de l’économie,
- soit qu’elle est entrée en contradiction avec une autre pratique fortement ancrée dans la société et demande à être présentée dans ses tenants et ses aboutissants afin que, le cas échéant, le législateur résolve la contradiction en fixant un champ d’application, un modus vivendi,  à chacune de ces pratiques.

La mission de concertation sur le livre numérique confiée à Bruno Patino par Christine Albanel, ministre de la culture, me semble appartenir à ce dernier cas de figure, quoique ma première recommandation ci-dessous y appose un bémol d’importance.
 
Recommandations 

1 - En finir avec le raisonnement en termes de contradiction : Le livre numérique ne rentre pas en conflit mais prolonge une pratique culturelle en l’adaptant, in facto,  à son époque. Ce prolongement est né d’une observation des comportements et, partant, de la prise en compte d’une aspiration citoyenne. Le livre numérique ne combat donc pas les secteurs de l’édition et de la librairie : Il vole à leur secours.

2 – Par conséquent, donner à la publication numérique le statut de livre et de production artistique à part entière en adaptant ledit statut aux nouvelles pratiques,

3 – Faire donc évoluer du même coup les droits et devoirs dans les relations contractuelles entre l’auteur et ses éditeurs (droits d’auteur, longévité des droits acquis, exploitations diverses de l’œuvre etc…)

4 – Au niveau de l’éducation, commencer à élargir les notions de nécessité et de plaisir de la lecture en ne les associant plus, forcément, à l’usage d’un manuel. Bref, mettre à jour le concept et le réel en rendant apparent ce qui est déjà essentiel dans la pratique quasi quotidienne de l’enfant.

5 – Encourager – sans qu’il ne soit, forcément là encore, question de gros sous - l’auteur et l’éditeur à investir les deux possibilités complémentaires qui leur sont offertes d’exercer leur art et qu’exige désormais d’eux une demande grandissante de leur public.
Ces encouragements se situent au niveau de la reconnaissance établie et de la publicité, au sens premier de ce terme.




mardi, 27 mai 2008

L'homme de Gnojno - Extrait texte en chantier -

Donc, sitôt prévenu qu’on frappait à la porte de son gîte, le fermier de Gnojno était accouru.
C’était un homme haut et étroit, les traits durs et un long nez rocailleux. En dépit de cette rudesse, le regard était bleu très clair et miroitait agréablement. Dès qu’il sut que nous écrivions un livre sur la région, il nous invita  sur un banc fait de deux planches à l’état brut faisant corps avec une table tout aussi sommaire. Le tout posé sur un plancher bancal qui se voulait une véranda.
Ses parents étaient venus d’Ukraine après la guerre, des environs de Lwow.  Poussés vers le Nord-ouest, mais pas beaucoup, quelque deux cent kilomètres. Et il se mit à évoquer l’Ukraine avec ses yeux bleus qui vacillaient légèrement et le bras vigoureusement tendu qui montrait l’est. Et tandis qu’il racontait, je le regardais interloqué. Moi l’étranger, j’étais venu voir un autochtone et j’étais assis devant un gars qui ne se sentait pas chez lui, là, à Gnojno, et qui parlait de son déracinement et dont la voix monocorde, je le sentais bien, était tout empreinte de tristesse.
Il inversait joliment les rôles et sans doute avait-il raison. Car moi j’étais tout de même là de mon propre chef, tandis que lui, c’étaient les chambardements frontaliers qu’il l’avait échoué dans ce village comme les tempêtes échouent sur les plages les algues et les ordures qu’on jette par-dessus bord des navires. Mais les détritus, ça se ramasse, ça se conditionne, ça s’élimine. Lui, soixante ans après, il était resté tel qu’aux premiers jours échoué sur le même sable.

Il dit encore qu’avec les communistes, il avait trois vaches, un cheval, un cochon et des poules et, par-dessus tout, une paix royale. Personne ne venait fouiner dans ses affaires.
Maintenant, il avait une vingtaine de vaches, une trayeuse électrique et il vendait tout son lait à la laiterie. Le lait devait être comme ci et pas comme ça, il avait fallu faire des évacuations, des aérations, des vaccins, des prévisions et il n’entendait rien à la paperasserie qu’on lui demandait. Et puis au final,  il n’avait pas plus de sous qu’avant avec des tonnes d’emmerdements en plus. Alors ? Hein ? A quoi ça avait servi tout ça ?  Hein ?
Il posait la question en se penchant en avant. D balbutiait liberté, droit des gens, démocratie…Il haussait les épaules, hautement moqueur mais sans aucune brutalité.
J’ai appris beaucoup de cet homme. Que d’autres petits paysans par leur discours sont venus vérifier par la suite. J’ai découvert en quoi, peut-être, résidait la force pérenne des dictatures. Pour ce paysan, comme pour bien d’autres, le communisme, tel qu’usurpé à l’est, c’était le droit de faire ce qu’il voulait dans son jardin. Pourvu qu’il ne s’y enrichisse pas de façon trop ostentatoire, on ne lui demandait rien. Il  avait un gîte, de la pitance et la course du soleil pour éclairer les jours et compter les années. Le reste, la liberté d’écrire, de parler à voix haute, d’écouter, de lire, de voyager plus loin que la rivière, c’était affaires d’intellectuels, de penseurs et de gens des villes parce que leurs maisons, leurs rues et leurs usines étaient trop étroites. Le petit paysan, lui, il s’en fout de ces libertés-là. On ne lui a jamais appris à s’en servir alors leur privation ne le meurtrit pas. Le muselage intellectuel ne le touche pas. La vie est ailleurs. Elle se mesure au jour le jour, saison après saison. Elle se joue au printemps avec les labours et les semailles, l’été avec les moissons, l’automne avec le ramassage des pommes de terre et l’hiver avec la lutte obstinée contre le froid, la neige et le vent. Ce qu’il y a par delà ces rideaux quotidiens,  il ne faut pas s’en mêler. C’est de la politique et la politique…
La politique, ça fait des guerres et des morts.
Je pensais à la Makhnovchtchina. Que des paysans, incultes de notre point de vue. Pourtant vainqueurs de Dénikine. Et s’ils n’avaient été par la suite crapuleusement égorgés par Trotski lui-même, qu’auraient-ils fait de l’unique expérience anarchiste au monde qu’ils avaient mise en place en Ukraine ? Jusqu’où les tsars les avaient-ils volés et jusqu’où avaient-ils violé leur droit à l’existence qu’ils aient pris une part aussi cruciale, intelligente  et violente à la grande déferlante de l’histoire ?
Cet homme sec aux mains raboteuses, là devant moi, ce paysan d’origine ukrainienne, s’il était né seulement quelque trente ans plus tôt, aurait-il fait partie de l’épopée et été un compagnon de Makhno ?  J’étais sûr que oui, ça me plaisait d’en être sûr et je le regardais décliner ses phrases et ses mots de la nostalgie et je me disais que l’histoire, les luttes, les trahisons, les échecs, les vérités, les morts, les prisonniers, les réussites, les idéaux, les tactiques, les alliances, les buts, les systèmes, tout ça, c’étaient les hasards du réel, les leurres d’un prisme déformant et que les hommes n’entendaient rien, absolument rien à la mise en scène de leur propre destin.
Ils étaient des ombres.
Des balbutiements.
 

mercredi, 21 mai 2008

Dématérialiser

J’ai enfin saisi hier, à mes depens, tout le sens d’un mot qui m’agace au plus haut point.
Un de ces mots à la mode, employé à tout bout de champ, n’importe comment, par n’importe qui, pour faire à la page, souvent d’écran, d’ailleurs. Un de ces mots récurrents qui tombe dans la phrase comme les cheveux  sur la soupe. Dématérialisation.
Tout un programme. On se donne du philosophe. Dématérialisation ?  Rendu métaphysique alors ? Abstraction plutôt ? Non ? Intangible alors ? Sinon, je ne vois pas bien.
La première fois que j'eus à froncer le sourcil devant l'emploi intempestif du concept, c’était avec un gars qui se croyait malin en matière de développement durable. Il m’avait dit, et il avait l’air content de lui comme c’est pas possible : « Faut dématérialiser l’information, mon pote. »
Moi, à part ne plus rien dire du tout, je ne vois pas comment je pourrais dématérialiser une information. Par des ondes supranaturelles, peut-être… Et encore. C’est même pas sûr.
Dématérialiser l’info, la communication, ça veut dire la numériser, oui, qu’il m’a expliqué, le gars.  En fait ça veut dire : Plus de papier !

Bref, ça ne veut rien dire du tout parce qu’un fichier informatique, un livre numérique, il n’y a pas plus matériel, visible, tangible, palpable, transformable, lisible et transmissible. Et c'est tant mieux parce que c'est un outil de travail et de création.
J'ai travaillé avec un copain imprimeur dans les Deux-Sèvres. Un artiste du métier. Puis on l'a mis sur un Mac et il a composé sur ordi. Si on lui avait dit : " hé, garçon, on va dématérialiser ton matériel, " il en aurait fait une tête !
  
Pédantisme du glissement de sens pour dire changer de support, un support qui ne participe ni de la déforestation en amont, ni de la gestion des déchets en aval.
C’était vraiment pas la peine de faire le philosophe. Numériser. Point barre.
 

Mais hier, j’ai mieux compris.
Figurez-vous que dans un moment de colère dont je suis, hélas, assez coutumier, j’ai supprimé 20 pages du texte sur lequel je travaille actuellement. Un tapuscrit dématérialisé, si vous voulez.
Puis je suis allé vider la corbeille. Colère froide, donc, organisée, réfléchie, préméditée. Un assassinat beaucoup plus qu’un meurtre.
J’ai regretté aussitôt mon forfait accompli.
Peut-être qu’il y avait quelque-chose de récupérable là-dedans…
Où les retrouver les 20 pages ? Nulle part.
Dématérialisées vraiment. Comme n’ayant jamais existé, comme n’étant jamais sorties de mon cerveau.
C’eût été à la machine à écrire, que j’aurais fouillé la poubelle, défroissé les pages, les aurais repassées et que j’aurais relu.
J’ai déjà fait ça. Autrefois.
Mais là, rien.
Mortes sans sépulture.
Néant.
Et y’a pas plus dématérialisé que le néant.

Et quand je pense à mon développeur durable, j’espère qu’ils n’en viendront jamais, alors, à dématérialiser l’info.
Quoique…

mardi, 20 mai 2008

Sans la musique, la vie serait une erreur - Nietzsche

J'aime vraiment le jeu de Gary Moore.

Sa façon un peu inquiète de se retourner vers les musiciens, de lever le doigt juste avant d'entamer le solo et aussi, époustouflant, la dextérité du phrasé quand il revient au micro.  Les doigts à la vitesse de la lumière.

Et puis, écoutez vraiment jusqu'au bout : L'impro, abandon du thème principal, du moins son prolongement en sauts de gammes...L'artiste emporté par son art. Osmose . La guitare comme  organe et  protubérance visible de l'émotion du langage.

Un grand. 

J'aime vraiment et je mets ça en littérature, n'en déplaise aux puristes, (la pureté étant souvent l'arbre cache-sexe d'une forêt de médiocrité) parce que cette sensation d'une totalité, d'un bonheur fugace, elle submerge aussi et parfois l'écrivain.

Quand ça veut rire. 

 

 

 

mardi, 13 mai 2008

J'ai vu Dieu

707338038.2.JPGJ'ai vu Dieu

J'allais pieds nus

Et j'ai vu Dieu

Bordel de dieu

Il était noir

Et jouait du blues

I picolait

Comme un vrai trou

Et  i gueulait

Qu'cétait pas lui

Qu'cétait pas lui

Qu'avait fait ça

I rigolait

Comme un pendu

Des gloires rendues

Et i s'tordait 

Se tapait l'ventre

Et puis les cuisses

Quelle bande d'idiots

De pleutres débiles

Et de froussards

Du grand trou noir 

Et quel tas  d'merde

J'aurais

fait là,

Si c'était moi

Putain de dieu 

Qu'avais fait ça !

Accords d'septième

Le v'la ton ciel

Entends mes doigts

Et les hammers 

R'prends-en un coup

Et claque ton bec 

I picolait

Comme un vrai trou

I jouait du blues 

En érection

De Montfaucon

C'est des vrais cons 

I rigolait

Comme un pendu

Il était noir

Il était noir

Pas gris j'vous dis

Noir 

 

 

 

 

 

lundi, 12 mai 2008

Je vous propose de continuer....

L'idée est de composer un concerto à multiples mains inconnues, horizons divers et motivations diverses, sur internet à propos d'internet. Imaginer un monde non pas comme avant, - trop simple - mais un monde inédit puisque sans internet mais en portant l'indélébile empreinte.
Manière de se situer, par projection de l'imaginaire, dans la réalite d'une pratique quotidienne. 
 
 
 
Au début, seuls quelques farfelus à la pointe et à l’affût des nouveautés technologiques s’étaient aventurés vers la chose, par curiosité, par jeu, par goût de l’extraordinaire et lui avaient ainsi offert une place de choix dans leurs préoccupations intellectuelles. Encore abscons, ils en parlaient comme d’une machinerie qui bousculait le temps et l'espace. Ceux-là mêmes, pour la plupart, ne prévoyaient pourtant pas qu’elle allait s’installer de façon hégémonique, jusque dans le moindre ministère professionnel, privé et intime, les privant ainsi du privilège d’être les seuls à savoir la fantastique modernité des choses.
On leur opposait la vieille conception de l’authenticité des rapports humains. On leur opposait aussi l’argument de l’isolement, tactique du pouvoir selon laquelle toutes nouvelles techniques de communication visaient à enfermer les gens dans leur appartement, coupant le cordon qui les reliait au corps social et les faisant ainsi esseulés, incapables d’une pensée et d’une stratégie communes.
L’opposition par ignorance se nourrissait autant d’un romantisme naïf que des restes nébuleux de la comète situationniste qui, comble de l’erreur, étaient justement très mal adaptés à la situation naissante.
Dans une comète, on le sait, la queue fait toujours plus illusion que la comète elle-même, déja très loin devant elle.
J’étais de ces phraseurs nostalgiques, militant acharné du rapport véritable entre les gens et paranoïaque invétéré de tout ce qui émanait du haut de l’échelle sociale et, à plus forte raison, si ça venait d’outre-atlantique.
Je me souviens donc très nettement d’une soirée festive entre amis et qui, sur le sujet émergeant, se termina malheureusement en jus de boudin.
On était vers le milieu des années quatre vingt. Il y avait là, entre autres, un pionnier de l’informatique, par ailleurs excellent musicien. Il m’accompagnait parfois à la contrebasse sur des poèmes de Georges Brassens.
Comme on le fait souvent entre amis après un repas bien parfumé aux arômes de la treille, on chanta.
Je pris ma guitare et interprétai quelques modestes chansons de mon non moins modeste répertoire. Le musicien pionnier d'informatique rentrant alors en un courroux aussi subit qu’intempestif, me prit violemment à partie, disant que tout cela, c’était révolu. Finis les littérateurs, finie cette conception sensible du monde, finie la dictature intellectuelle des poèmes et de l’écrit ! On allait être balayés par un monde nouveau !  Lui, avec son ordinateur, il avait conversé tout à la fois dans l’après-midi avec un Japonais, un Québécois et un Pakistanais et cette nouvelle manière de se transmettre spontanément, par delà les barrières de la culture et de la géographie,  rendaient totalement surannée toute autre forme de diffusion de la pensée et de l’émotion !
Il avait bien trop bu, évidemment. Il n’était d’ordinaire pas si sot. Mais il voulait faire montre,  avec cette hypertrophie caractéristique du Moi imbibé et au prix de n’importe quelle ineptie, qu’il était entré dans la nouvelle ère et que moi, avec ma guitare à la noix et mes chansonnettes à la con, j’appartenais au vieux monde larmoyant.
Déstabilisé autant par la violence du propos que par les vapeurs opalines d’une énième Mirabelle, j’en pris stupidement ombrage alors qu’il eût fallu en rire. Je rétorquai donc violemment que se targuer de discuter avec les antipodes était grotesque. Ce qui m’importait c’était la teneur du propos et non la distance – le téléphone avait déjà fait la preuve de son verbiage - et qu’il avait, lui, l’air d’un bouffon à palabrer comme ça avec le monde entier alors qu’il ne disait même pas bonjour à son voisin de palier.
Nous nous insultâmes sans retenue et nous nous quittâmes finalement très fâchés.
Ce que je regrette beaucoup tellement c’est bête.
Ce fut là ma première véritable rencontre avec l’idée de cette étrange chose dont tout le monde parlait, même ceux qui ne savaient pas trop de quoi il en retournait. Beaucoup croyaient en effet nécessaire de faire savoir qu’ils n’en ignoraient pas l’existence, se vantaient même pour avoir cliqué deux ou trois fois de-ci de-là et que c’était formidable,  sans trop savoir cependant ce que ça venait foutre dans le monde.

Elle n’était donc pas encore dans la vie mais déjà s’insinuait dans les têtes.

J’en avais moi-même, bien avant cette malencontreuse altercation post- agapes, un vague pressentiment.
J’étais alors forestier et la Chambre de Commerce nous avait dotés d’un minitel. Ne me demandez pas pourquoi, j’en sais bigrement rien.
Je m’en servais comme annuaire en composant le 11, pour savoir l’enneigement sur les pentes des Pyrénées à Noël ou encore pour demander crédit à la banque.
Déjà, je trouvais ça confortable de négocier avec l’écran, bien au chaud chez moi en train de piailler qu’on versât une énième provision de liquide dans mon tonneau des Danaïdes à dix chiffres,  sans avoir à affronter les sourcils toujours moralisateurs et infantilisants d’un banquier.
Je n’étais donc pas complètement ignare. D’après ce que j’en entendais, je faisais le rapprochement entre la chose et mon minitel.
J’avais aussi, acheté à l’irascible contrebassiste bien avant son délire, un Amstrad 1512 d’occasion avec système d’exploitation. Deux disquettes larges comme des feuilles de platane, une qui servait d’environnement en fait,  et l’autre de page pour écrire.
L’ordinateur de l’âge de pierre non encore taillée.
Mais tout cela ne dépassait pas, dans ma tête, le stade de la fantaisie même si  j’avais quand même abandonné la machine à écrire pour besogner sur le Word d’avant Windows, version 1, avec le menu en noir et blanc en bas d’écran, « lire –écrire » « paragraphe » « justifier » etc. et qu’il fallait mettre, docte expression et qui en imposait aux néophytes médusés, en « vidéo inversée ».

Comme un raz de marée qui monterait sans vagues, sans bruit, sans tempête et sans détruire devant lui, mais qui monterait quand même inexorablement, couvrant la plage bien au-delà des rochers et bien au-delà de l’estran, la chose opéra en douceur.
Elle atteignit d’abord les rivages de la sphère travail avant d’engloutir ceux de la vie privée, puis ceux de la vie tout court.
Et bientôt, à tous les échelons de la hiérarchie sociale, on ne parla plus que messagerie et courrier électronique en reniflant bruyamment et d’un air entendu. On se perdit en de savantes conjectures d’archéologues sur l’origine du cabalistique @. Ne sachant en effet absolument pas comment ça pouvait bien fonctionner – on n’a d’ailleurs jamais trop su – au moins abordait-on la chose avec les outils intellectuels qu’on avait à sa disposition, l’histoire et la littérature. On se dédouanait ainsi de l’effort de compréhension tout en faisant mine de savoir de quoi il en retournait.
Et on avait bien raison tant il  en va de même de toutes les inventions humaines. Je n’ai jamais su comment je pouvais techniquement passer un coup de fil au Canada ou à Honolulu, mais je sais faire.
Tous les secrets du moteur à explosion ne m’ont jamais été totalement dévoilés et j’ai quand même fait plus de vingt fois le tour du monde en automobile. En distance, je veux dire.
On fit donc moult formations un peu partout, on acheta des modems, puis des machines de plus en plus puissantes et on ne cessa d’acclamer toujours plus fort cette source inépuisable d’informations capable de fournir dans l’instant le moindre détail sur n’importe lequel domaine de la connaissance humaine.
La chose apparut donc d’abord, dans sa phase contemplative, comme une incommensurable encyclopédie de tout ce que l’esprit humain avait su produire jusqu’alors.
On ne jura plus que par le www. Pour acheter des chaises, des vacances, des voitures, faire une rencontre, consulter des livres, savoir la profondeur de tel fond marin, visiter des musées, louer des appartements, habiter là plutôt qu’ici, et même, fantasmer ses pulsions les plus secrètes et les plus refoulées.
Tout se conjugua à la vingt troisième lettre de l’alphabet multipliée par trois. On palabra, on critiqua, on échangea, on proposa, on réalisa, on projeta tout en www, véritable Sésame d’une caverne abritant trois milliards de cerveaux et reliés entre eux, dans les trois minutes, par un langage commun aux multiples centres d’intérêt.
L’ampleur du phénomène m’a tout d’abord fait sourire. Je trouvais tout cela benêt, surtout quand le moindre artisan, le moindre petit commerçant, par  exemple, planqué à l’ombre de son clocher rural entre le bistrot et la vieille épicerie se mit à gonfler avantageusement le torse pour être immatriculé, lui aussi, en www.
Ça faisait fat ; connaissances de sot.
Le gars jouait pourtant sa survie. Pas l’équilibre de son budget, non, mais sa survie d’homme vivant en société car on ne survit pas dans un monde dont le langage mute et vous échappe totalement.
On peut vivre en exil sans la langue dont on a été allaité.
J’y vis.
On ne peut pas vivre chez soi dans un langage ésotérique.
Du ludique et de la connaissance pure, on en était donc venu à ne plus respirer que par les trois lettres. Il suffit alors qu’on en déchiffrât la signification, la fameuse toile étalée sur le monde entier, pour que tous les rouages, culturels, économiques, intellectuels, affectifs dussent, pour plus d’efficacité et d’intelligence, êtres tissés sur les mailles de cette toile.
Ce que pudiquement et doctement on avait appelé, au début, virtuel, parce qu’il fallait bien, pour en conjurer l’angoisse, nommer cette nouvelle lecture/écriture du monde, finit donc par devenir la réalité et c’est l’ancienne réalité qui, en s’éloignant,  devint tout à fait virtuelle.
Personne ne prit véritablement conscience de l’inversion totale des concepts et de l’irréversible renversement de la perspective.
 
Jusqu’à la catastrophe. Quand la toile se brisa.
 

 
"Solidarité sainte de l'artisanat" : C'est à vous si ça vous chante d'imaginer la suite, sur votre blog ou site. M'informer par adresse -commentaire
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