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mercredi, 16 avril 2008

Le roi boiteux (*)

   

Un roi d'Espagne ou bien de France, avait un cor, un cor au pied.
C'était au pied gauche , je pense, il boitait à faire pitié.
Les courtisans, espèce adroite, s'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite, ils apprirent tous à boiter.


On vit bientôt le bénéfice que cette mode rapportait,
Et, de l'antichambre à l'office, tout le monde, boitait, boitait.
Un jour, un seigneur de province, oubliant son nouveau métier,
 Vint à passer devant le prince, ferme et droit comme un peuplier.


 Tout le monde se mit à rire, excepté le roi, qui tout bas,
Murmura:«Monsieur, qu'est-ce à dire ? je vois que vous ne boitez pas.»
«Sir, quelle erreur est la vôtre ! je suis criblé de cors, voyez:
Si je marche plus droit qu'un autre, c'est que je boite des deux pieds. 
                    
 
                                                                Gustave Nadaud/ Georges Brassens
 
 
* Toute ressemblance avec des personnes existantes -  et je sais qu'elles sont légion -  est résolument délibérée.

samedi, 12 avril 2008

Considérations non intempestives - 1 -

1 - Dans le couple, quand un, ou une, décide de s'envoler vers des horizons plus grands, c'est un mort inachevé qui prend la parole. Un, ou une,  qui "ne reconnaît pas le bien-fondé de son trépas".

2 - En l'état actuel d'un monde sans visage humain , l'ennemi n'avance masqué que pour les imbéciles.
Pour le peu qui reste, il est on ne peut plus transparent.
Ce qui est en revanche beaucoup plus difficile à discerner, ce sont les alliés réels de l'ennemi.
Certains sont très habilement travestis.

3 - En vacances, nous guettons l'anticyclone. En politique, le cyclone.

4 - On ne devient pas poète. On naît poète. Pas génétiquement bien sûr, ce serait effrayant et idiot.
On naît poète comme le chiendent pousse sur certains sols et pas sur d'autres.
Après seulement intervient le devenir : On laisse chanter ce poète ou on lui tord le cou.

5 - Le poète est souvent amoureux de l'impossible. Il n'est guère payé de retour.

6 - J'ai recu la lettre d'un éditeur qui disait vraiment :
"J'ai parcouru votre manuscrit avec beaucoup d'attention..."
Y'a quand même des lapsus-oxymores qui mériteraient véhémentes corrections.

7 - Il ne s'agit pas pour nous-autres d'énoncer des choses nouvelles, d'annoncer une nouvelle théorie qui éclairerait la révolte d'une lumière jusque là inconnue.
Il s'agit d'administrer un rappel obstiné contre l'aliénation ambiante, de faire savoir, ne serait-ce qu'en murmure, que nous sommes encore quelques-uns à ne pas être dupes et à ne pas nous avouer totalement vaincus dans nos vies.
Il s'agit de dire encore et encore, après des milliers d'autres honnêtes hommes, que la fumisterie ambiante est essentiellement caduque et non, comme voudraient le laisser bêtement croire tous les tenants du pouvoir et ses aspirants, l'histoire achevée.
A ce titre, nous n'avons ni adversaires ni amis préconçus. Nous n'avons que faire des soi-disant classes sociales. Car nous savons pertinemment qu'il y a partout des charognes et partout des hommes et des femmes préoccupés de l'intégralité de l'existence.

 8 - Le mot peuple est un mot en mouvement, un concept de l'irruption.
Il désigne des gens lassés des conditions faites à leur existence, de quelque horizon social qu'ils viennent. Des gens qui prennent d'assaut les palais du mensonge, par les armes et par la voix, renversent les statues, brisent les interdits, voire coupent des têtes, parce qu'ils exigent que leur soit restituée la poétique initiale de leur vie.
Le mot peuple désigne l'instigateur et l'acteur de la mutinerie sociale.
En période de modus vivendi, il ne signifie qu'un terreau vague, un tas de fumier sur lequel guignent les politiques pour y ensemencer à bon compte et dans l'endormissement général les graines de leurs misérables ambitions.

 9 - Au stade où nous en sommes du brouillage des cartes dans la conduite de nos vies, l'inversion est quasiment consumée entre le superflu et le nécessaire.

10 - Quand on refait sa vie, selon l'expression bien mal consacrée, on ne refait strictement rien du tout qu'on aurait déjà tenté de faire. On ne fait que ce qu'on avait oublié de faire.

11 - La poésie c'est le monde sans ses fonctionnalités. Autrement dit, les fleurs sans la botanique, l'amour sans la gynécologie et la mélancolie sans la psychologie.

12 - Les grands bouleversements sociaux sont intuitifs. Leur pérennité, tout comme leur caducité, est discursive.
 
13 - Mai 68 : La honte d'exister soudain transformée en fierté d'être.

Le reste est verre d'eau dans lequel se noie l'affrontement discursif d'idéologies diverses.

14 - L'écriture n'a pas de rôle en dehors de celui qu'elle s'assigne elle-même. C'est la lecture qui a un rôle social.
Et il n'y a là-dedans aucune dialectique de la poule et de l'oeuf, tant il arrive souvent qu'on ne lise pas exactement ce qui est écrit.
 
15 - Le cinéma est un art tributaire de la musique. Il ne sera donc jamais fidèle à ce qu'il prétend vouloir dire.
Dans vos situations - que vous ayez à les affronter ou à en jouir - avez-vous une musique derrière vous pour les faire plus authentiques et plus fortes encore ?
Que diriez-vous d'une musique qui aurait forcément besoin d'images pour transmettre son émotion ?

16 - Il n'y a que des pigeons n'ayant jamais su voler plus haut que leur perchoir pour croire qu'un seul battement de leurs ailes puisse les projeter jusqu'aux nuages.

17 - Un ami très proche, un jour aux prises avec les tourments de l'amour resurgi impromptu sous ses pas débonnaires, m'avait ingénument demandé, dans son désarroi, ma conviction du bonheur.
- C'est l'absence de tourments, avais-je assuré.
Tout un programme. Mais ça ne l'avait pas beaucoup aidé.

18 -  "Un homme qui ne boit que de l'eau a des secrets à cacher à ses semblables" écrivait Baudelaire dans Les Paradis artificiels. Certes.
Mais un homme qui ne boit que du pinard dit tellement de conneries que c'est lui-même et tout entier qui se fait énorme secret, une sorte d'énigme parfois déroutante, parfois plate comme une limande.
Pour avoir longtemps et alternativement pratiqué les deux extrêmes, je sais de quoi je cause.

19 - La belle écriture est celle qui a la précision d'une partition, celle qui ne prête pas à la cacophonie des interprétations.
Elle se situe par-delà le style.
 
20 -  La littérature qui a des prétentions érotiques se met deux fois le doigt dans l'cul. Elle n'est en général ni littéraire, ni érotique.

21 -  Le mensonge est bien sûr la vérité falsifiée, mais pas seulement.
L'évolution du pouvoir spectaculaire l'a conduit du subtil non-dit au mensonge délibéré, puis du mensonge délibéré à l'affabulation pure et simple.
Sous les applaudissements nourris, l'ignorance, la complicité ou la résignation intéressées.
L'affabulation allant crescendo, bientôt sera le délire.

22 - L'image, telle que critiquée par Debord et les situationnistes, atteint les dimensions de sa plénitude dans le discours officiel du pouvoir comme dans celui de tous ses complices, aspirants ou contemplatifs intéressés. On peut dorénavant asséner des contrevérités accablantes, des aberrations grotesques, des contresens ridicules à la barbe du monde entier et ne risquer pour autant qu'un petit murmure indigné de la foule.
Le spectacle à ce très haut degré d'insolence suppose que le mensonge soit tacitement admis de tous, dirigeants et dirigés, comme règle du vaste jeu de l'inversion du réel et comme projet commun d'une disparition de la vie au profit de sa représentation.

23 - Un politique qui serait pris de la fantaisie soudaine de ne pas mentir se retrouverait exactement dans la situation du coureur du Tour de France qui refuserait les intraveineuses. Peinant dans l'ascension, relégué en queue de peloton, zigzaguant lamentablement puis finalement contraint à l'abandon en dépit des encouragements pour la forme de deux ou trois excités Kronembourg.

24 - Je ne conçois de poésie que subversive.
C'est la lecture d'un parcours personnel. Conception réductrice ?
L'histoire inclinerait en effet à ne me donner que très partiellement raison .
 
25- Le poète qui devient riche ou (et) qui compose avec les douloureuses aberrations sociales n'en cesse pas pour autant d'être un poète.

Qu'il en souffre ou non est du domaine de l'intime et, en dernier ressort, de l'éthique intime.

26 - La vie d'un poète est forcément en dents de scie, chaotique, décalée à l'intérieur, voire partout.
Ce qui ne signifie pas que toute vie chaotique soit celle d'un poète. Sans quoi les conditions pitoyables d'existence imposées par le capital n'auraient produit que des poètes.
Ce qui depuis longtemps l'aurait conduit à sa perte.

27 - Je pense la poésie comme étant très accessoirement une écriture et essentiellement un art de vivre. Encore une évidence qu'on se refuse à brasser. Bien évidemment.

28 - Quand les poètes se feront des voyous et les voyous des poètes, l'espoir aura peut-être une chance de changer de camp.
Pour avoir fréquenté les uns et les autres, je peux prédire cependant que c'est pas demain la veille !

29 - Depuis Nietzsche et dieu, Les surréalistes et l'art, les situationnistes et le vieux monde, je me méfie comme de la peste de ceux qui dissèquent prématurement les cadavres !


Considérations non intempestives - 2 -

1 - L'amour qui ne convoque pas chaque matin une muse à son chevet, sombre dans l'institution.

2 - Les imbéciles faisant les intellectuels et les intellectuels faisant les imbéciles se rejoignent souvent pour s'extasier devant un chef-d'oeuvre.

3 - Je me méfie des être cohérents. Ils sont immobiles.

4 - Un homme qui lit peut se dispenser d'écrire. Fort heureusement.
Mais un homme qui écrit et qui se dispenserait de lire serait comme un muet qui tenterait de s'égosiller.

 

5 - Je demande à mon écriture de me ramener chez moi, à mes lectures de me conduire chez les autres.
Mais il arrive que les rôles soient inversés.

 

6 - On fait souvent à l’écrivain le procès de n’être pas totalement celui que son écriture laisserait à penser qu’il fût.
Procès d’imbéciles qui n’ont jamais écrit ou (et) qui n’ont jamais été. L’écriture de l'écrivain exprime, pour une bonne part, la réalité de sa pensée tandis que sa vie, comme celle de pas mal de monde et pour une bonne part aussi, traduirait plutôt sa façon de penser la réalité.

 

7 - L'impensé n'est pas l'impensable. Mais je comprends que beaucoup de monde puisse être intéressé par l'amalgame.

 

8 - Ce qui n'existe que dans mon imagination existe bel et bien et participe de ma vie et de mes moyens autant que l'utilisation du moteur à explosion, du caddy de supermarché ou de tout autre ingrédient de ma totalité.

 

9 - L'éternité est une dimension de la poésie confisquée, dénaturée, désamorcée par les religions et leur dieu omnipotent.
L'éternité, au regard de l'univers, n'admet pas d'être régentée. Admettre Dieu, c'est admettre une fin arbitraire, entendue comme objectif et limite, à l'éternité poétique, au même titre que d'admettre comme souveraine la seule matière connue des hommes comme principe fondamental de l'éphémère.
Le matérialisme et le déisme sont deux garde-fous complices d'une même tentative de conjuration de l'angoisse de l'impensable.


10 - Si notre galaxie compte des millions et des millions d’étoiles, qu’elle est elle-même accompagnée de millions d'autres galaxies qui comptent chacune des millions et des millions d’étoiles et qu'à son tour chacune de ces millions de millions d'étoiles nourrit un système équivalant à notre système solaire, alors j’imagine que cette grandeur, même purement physique, touche de près à l'éternité, telle que je la conçois.Supposer ou admettre que l'homme, en tant que composant de l'univers, participe forcément de cette éternité est cependant du strict domaine de l'idéologie de la mort-tabou.

 

11 - L’imagination est une autre dimension du réel. Par-delà cette imagination sont les inconnues que j’appellerais volontiers, n'ayant pas d'autres concepts à ma disposition, les abstractions vécues.


12 - Ce que nous appelons le réel n'est qu'une dimension de nos possibilités.

 

13 - Les synonymes sont les faux culs du langage. L'intangible n'est pas l'immatérialité tout comme la matérialité n'est pas forcément tangible.

 

14 - Je ne prétends pas que la pensée possède une logique autonome dans son rapport à la vie. Je ressens confusément qu'il y a une abstraction vécue, de l'intangible dans la vie et vice-versa, que les matérialistes redoutent et qu'ils qualifient de mysticisme, d'idéalisme, de religiosité, de métaphysique et autres plaisants euphémismes/dérobades.


15 - Que vaut un penseur matérialiste qui ne sait dire, sinon par une suite de borborygmes, d'erreurs et de spéculations d'ordre clinique et cervicale, l'organe de sa pensée ?
Au mieux, il vaut un gourmet sans papilles, au pire un libertin sans orgasme.

 

16 - Le désespoir ne frappe que ceux qui espèrent. Voilà une évidence qu'on ne brasse pas suffisamment.

 

17 - Ce qui me repousse, me révulse et me révolte dans les religions, principalement dans celle que je connais la moins mal - la chrétienne -, c'est cette association instinctive, constitutive, avec la mort.

 

18 - Dans le fonds de commerce de toute religion, la mort est l'article de luxe.

 

19 - S'il convoite de belles chaussures, hélas trop grandes pour lui, le poète est celui qui accusera la petitesse de ses pieds.
L'émoi est d'autant plus fort que la contrariété est insurmontable.


20 - Un poète qui aurait toujours raison serait dégoûté, non pas d'avoir toujours raison, mais d'être poète.

 

21 - Le poète est sans doute celui qui lit le monde avec le magma qu'il porte en lui. Les mots sont ses lampes de chevet.
Quoiqu'il arrive souvent qu'il lise dans le noir.
 
22 - Sarkozy, en tant que personnage réifié de la décadence politique, est un espoir historique incomparable : Après lui - et quelle que soit la suite des non-évènements - ça ne pourra pas être pire.
 
23 - L'Europe est une bonne idée qui s'est imposée au capital de même que l'abolition des anciennes provinces de la royauté s'était imposée aux intérêts de plus en plus exigeants de la bourgeoisie révolutionnaire.
Je ne perçois donc dans tout ça aucune grandeur de vue dont puissent se targuer les hommes : Est-ce que le berger conduit son troupeau dans un pacage plus dru et plus vaste pour faire plaisir aux brebis ou pour qu'elles lui soient d'un meilleur rapport ?
 
23 - L'idéologie est ce prisme déformant qui appréhende le réel de telle sorte qu'il puisse apparaître comme la preuve a priori du bien fondé de sa propre existence. Pour ce faire, le prisme s'évertue à remplacer la vie par l'abstraction non-vécue de la vie, à inverser tour à tour les causes et les conséquences, à maquiller les postulats en conclusions, bref à changer le magma en fumée.

 

24 - Le fondement de toute idéologie est la poursuite d'objectifs, clairs ou non-dits.
Ces objectifs une fois atteints, l'idéologie continue de bénéficier pour un temps de l'élan qui l'a portée jusque là. Elle atteint ainsi le point extrême de surbrillance au-delà duquel elle ne peut plus faire illusion.
Ce après quoi elle s'écroule d'elle-même sous les effets dévastateurs de son propre triomphe.
Si elle n'est auparavant clairement dénoncée et combattue, l'idéologie n'avoue donc son caractère fallacieux que dans sa réalisation.

 

25 - Les menteurs ne conjuguent jamais rien au présent.
 Trop dangereux.

jeudi, 03 avril 2008

Anarchie, couille molle et poésie...

 
897fb13b0cfbd423227b53673ae802f8.jpgBrassens se plaisait à dire que s’il n’eût rencontré le succès, il eût été un gangster.
Il avait du goût et peut-être certaines dispositions pour ce métier à hauts risques qui, à mon sens, dans nos sociétés où le vol et le mensonge sont hautement récompensés, en vaut bien un autre.
Pour notre délectation, son génie poétique le dispensa d’emprunter une voie aussi périlleuse, quoique Villon, en même temps qu’un poète d’exception, fut aussi un bandit au destin tellement chaotique qu’il n’est pas encore tout à fait mort, puisque seulement disparu, nul ne sait où.
Je n’avais évidemment, et je n’ai hélas toujours pas,  le talent et le génie  ni de l’un ni de l’autre.
Sinon vous le sauriez depuis longtemps déjà.
Ainsi dépourvu de ces précieux garde-fous et ne me sentant pas très disposé quand même à ingurgiter sans vomissement les valeurs empoisonnées de ce monde,  suis-je parfois tombé dans le ruisseau sans que Rousseau n’y soit pour grand chose, la gueule par terre sans que l’on puisse mettre en cause Voltaire, déférence gardée tant envers le candide mondain qu’envers le rêveur solitaire.
Poète non accompli et pas assez désespéré pour faire un vrai voyou, ma vie ne s’est  ainsi échouée qu’à moitié, un peu comme celle de l’âne de Buridan avant son fatal dénouement.
Je ne crains cependant pas de dire que les honnêtes gens, ceux que je juge encore dignes de mon amitié, se reconnaîtront là, et c’est pour moi un vrai plaisir.

Un soir de fête à Vaison-La-Romaine justement consacré à Brassens, il y avait là ses compagnons de la première heure et des membres éloignés de sa famille, accoudé au comptoir où coulait le lourd parfum des vins du Rhône servis par les vignerons eux-mêmes et où allaient bon train les conversations qui vont de pair avec le vin, la fête et Brassens, j’en vins à trinquer avec un jeune homme fort urbain et qui, se penchant à mon oreille me confia, entre deux petits rots intempestifs, que Ferré aurait dit à la mort du poète sétois : " La poésie vient de  perdre un grand poète et l’anarchie une couille molle."
Je relate le propos tel qu’il me fut transmis et j’ignore totalement si la source en est bien véridique ou si l’auteur n’en est pas ce sympathique jeune homme d’un soir, content de me livrer un de ses bons mots à lui tout en prenant garde de ne pas me vexer : Il savait en effet que j’étais là pour dédicacer le livre qu’on venait de me publier sur le grand poète et prétendue couille molle.
Il importe peu en vérité puisque, in facto, le mot existe maintenant, qu’il ressemble autant à Ferré qu’au jeune homme, que Brassens ne l’eût contesté qu’en partie, j’ignore laquelle, et qu’il m’enchanta au point que nous partageâmes une autre bouteille.
Dans cet esprit d’ellipse et de synthèse extrêmes propre aux soirées tardives où la confiance spontanée des rencontres éphémères le dispute au bon vin, j’affirmai à mon jeune homme que l’assertion pour ma part n’était guère sensée, le sentiment anarchiste étant peu dissociable du sentiment poétique.
Je ne connaissais en effet  pas de bons poètes qui ne fussent un brin anarchistes, ni d’anarchistes honnêtes qui ne fussent un tantinet poètes.
Perplexe, le jeune gars passablement gris dit que c’était exactement ce qu’il pensait aussi et qu’il allait sur le champ acheter mon livre pour que je lui consigne cette vérité vraie en guise de dédicace.
Ce que je fis, tel un médecin rédigeant une ordonnance, avec la même écriture d’ailleurs, complètement  illisible.
Le reste de la nuit se perdit en chansons et en dissertations plaisantes, de celles dont on ne se souvient que du début, de celles aussi qui font les nuits si agréables et les réveils si désastreux.
 

mercredi, 02 avril 2008

Quiproquo toponymique

1580207182.JPGEn toponymie, langage émotif de la mémoire collective, tout peut dépendre des dispositions de l’esprit présent.
J’en veux pour preuve cette plaisante anecdote dont fut dernièrement acteur et témoin un vieil homme de Podlachie, anecdote véridique rapportée d’ailleurs par quelque quotidien de la région, ce qui je vous l’accorde, ne constitue pas un gage d’irréfutable authenticité.

Toujours est-il qu’après Wisznice, si on file en direction de Lublin, on traverse un village du nom de Kolano. Cela signifie littéralement « le genou
Bien sûr, des raisons précises doivent présider aux origines de cette appellation mais pour l’heure, nous les ignorons.
A quelques kilomètres de là,  derrière la forêt, un autre hameau plus petit, posé sur une timide élévation recouverte d’arbres, se fait appeler Puchowa Góra, « le mont duveteux ».
La topographie des lieux est là beaucoup plus éloquente. D’en bas en effet, les cimes en dentelles de ces arbres forment comme un duvet que le soleil couchant, derrière,  arrose à contre-jour.

Or il advint qu’une dame distinguée voulant se rendre dans ce hameau, s’égara, tergiversa  et finit par s’arrêter à Kolano afin de  s’y enquérir de la juste route.
Elle stoppa donc sa voiture, en descendit fort élégamment et héla notre bonhomme trop content,  quant à lui,  de causer à quelqu’un, pour rendre service de surcroît,  dans ces mornes solitudes qui font les longs après-midi de la campagne, en Pologne comme partout ailleurs.
Il dit que c’était simple.
A partir du genou, il fallait remonter doucement.
Il montrait d’un geste  la petite route qui s’enfonçait dans l’épaisseur des bois.
Sa main s’inclina devant son visage et il fit mine de remonter….Il fallait remonter doucement et en haut, hop, au carrefour, tourner tout de suite à droite, vers le petit mont duveteux.
Il se reprit.
Finalement, on pouvait tout aussi bien tourner à gauche qu’à droite. Tout dépendait de quel côté du genou on arrivait. De toutes façons, ce petit mont duveteux, on ne pouvait pas ne pas le voir, il était juste en face, au beau milieu.
Ahahahah ! Hihihihi !
Ça le fit rire, lui,  qu’on pouvait arriver de tous les côtés au petit mont duveteux.

La dame distinguée ne l’entendit point de cette chaste oreille.
Elle avait tout d’abord froncé les sourcils, dubitative et interloquée, avant de foncer tête baissée dans ce qui lui avait semblé être, à n’en pas douter sur la foi de ce petit rire, une allégorie des plus licencieuses.
Elle rejoignit alors précipitamment sa voiture, effarouchée comme une poule qui aurait vu le goupil, la mèche des cheveux indignée, invectivant, insultant, levant le poing et vouant aux gémonies ce vieux malade, lubrique et délabré.
Notre homme était cependant resté bouche bée, complètement abasourdi par cette volée de bois vert qui lui tombait si  brusquement dessus.

Ce ne fut que quelque temps plus loin, alors que la voiture avait depuis belle lurette disparu et que, vexé,  il  réfléchissait encore à l’incivilité de cette réaction,  qu’il comprit enfin l’étendue de la méprise.
Alors, on entendit son rire briser le silence du chemin et qui s’envolait très haut dans l’air immobile de Kolano.
Distinguée, la dame ? 
Une fieffée coquine, oui, et il penchait la tête et il se frappait les cuisses et il se tenait les côtes.
On ne voit que ce à quoi on pense trop. 
Ah, la gourgandine !
Elle était partie voir le loup, assurément, conclut-il.
 
 
Toponymie entre Pologne et Poitou-Charentes : Ici 
Ce texte n'y figure pas.
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