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25.08.2018

Toponymie, entre lisière et prairie

indeks.jpgJe me souviens d’un différend qui opposait fermement deux hommes qui se prétendaient également propriétaire d’une même parcelle de terrain.
Et je me souviens dès lors que le susdit différend eût trouvé son aboutissement devant l’austérité d’un juge de tribunal d’instance si, chaussant leurs bottes et ayant empoché les photocopies du cadastre, les deux protagonistes ne s’étaient rencontrés sur le terrain et ne s’étaient alors l’un
et l’autre subitement piqués de toponymie.
C’était en région saintongeaise.

La  parcelle, longue de deux cent cinquante mètres au moins et large de six mètres seulement, était située à l’orée d’une petite forêt de chênes.
Pour l’un elle constituait l’extrémité des prairies qui vallonnaient jusque là depuis la rivière en contrebas, pour l’autre elle était au contraire la lisière des bois, qu’il se proposait d’ailleurs de raser pour sa provision de chauffage.
Il y avait là de beaux fûts de chênes noirs.
On était en novembre et le vent de l’ouest se balançait doucement dans les feuilles bigarrées. Une à une, elles venaient se poser délicatement sur les chemins fangeux, comme pour ne pas y mourir trop brutalement.
Les deux hommes possédaient des actes en bonne et due forme et arpentant, mesurant, multipliant par l’échelle du plan cadastral, ils tombaient invariablement sur la même bande de terre, trois mètres de pré, trois mètres de chênaie.
Ils en juraient tous leurs saints dieux.
L’un tenait cette parcelle de son père qui la tenait de son grand-père maternel qui la tenait lui-même d’une dame Vrignon née Drahoney et de…
Les noms changeaient, on se perdait dans la généalogie.
L’autre prétendait aux mêmes héritages sauf que, léger avantage, le grand-père était paternel et que donc le patronyme voyageait beaucoup plus loin dans le temps.
Erreur de bornage, de cadastre, de successions, d’inscriptions ? Ce bout de terrain, moitié pacage, moitié taillis, appartenait bel et bien à l’un et à l’autre, et il faudrait sans doute finir par en appeler à la sagesse d'un jugement public.
On se désolait de part et d’autre de la longueur de la procédure et surtout des frais dans lesquels entraînerait forcément un procès.
On se toisait, on se jetait des regards torves car lesdits frais, on le savait trop bien, seraient réclamés au perdant.
Etait-ce bien raisonnable ?
L’un dit qu’il avait entendu son grand-père nommer l’endroit le Bois des Essarts.
L’autre contesta. Chez lui, on appelait ce terrain Les Renfermis.
On s’agrippa, on s’énerva. On se traita de menteur et de sacré voleur et, la fantaisie de faire les érudits ne les eût-elle pris, qu’ils en seraient certainement venus aux mains.
Les Renfermis, rin de tout ça dans la mémoire de notre famille !
Les Essarts, que ça veut dire quoi Les Essarts, pour dire un bois ?
Une prairie !
Non ! Un bois !
Les Essarts, ignorant que tu es, ça veut dire un endroit qui a été défriché.
Les Renfermis, ignorant toi-même, ça veut dire un champ entouré de bois, naturellement clos, tellement qu’on peut y mettre les bêtes à paître sans surveillance.
De lourds dictionnaires ayant été consultés derechef au détriment des minces actes notariés, on en vint à dire que l’endroit avait été travaillé jadis par deux ancêtres peu scrupuleux, l’un ayant fait reculer le bois des Essarts et l’autre, au contraire, l’ayant laissé gagner sur Les Renfermis.
La bande de ce minuscule coin de la planète appartenait bel et bien aux deux compères.
On calcula des heures et des heures, on griffonna, on ratura, on se prit presque par le colbach avant d’arriver à un certain nombre de litres de lait à fournir à l’année en échange d’un cubage de bois de chauffage, de valeur équivalente.

Ce après quoi, on trinqua abondamment à la santé des dictionnaires et, se tapant fort sur les cuisses, on dit que nom de dieu, on avait bien fait de ne pas s’aller fourrer entre les pattes des chats fourrés !

 

15:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.08.2018

Déjà...

20180808_150340(1).jpgDans l’air, pourtant toujours rassasié de lumière et de touffeur, y aurait-il déjà quelque chose de l’automne que nous, les hommes, ne percevrions pas mais que verraient, sentiraient et respireraient les grands oiseaux du ciel ?
Ou alors, ce pressentiment de la lente disgrâce de l’été leur serait-il donné par une carte que nous ne savons lire que très approximativement, celle des étoiles, des planètes et des galaxies ?
Mais il est vrai qu’il y a aussi, tout près de nous, sous nos yeux, les ombres qui s’allongent aux lisières des bois et des forêts et les fruits de plus en plus lourds aux branches des arbustes.
Toujours est-il que les cigognes, d’ordinaire plutôt solitaires, se sont regroupées sur les chaumes et la poussière des prairies.
Et, au loin, depuis les clairières humides, encombrées d’ajoncs et de broussailles, les grues jettent leurs cris discordants, qu’on a peine à imaginer être ceux d’un oiseau.
Bientôt, tout ce beau monde prendra donc le ciel ; à grands coups d’ailes, vers d’autres ciels, d’autres horizons, toujours les mêmes…
Et passent ainsi les humeurs des saisons, toujours les mêmes, mais qui, chaque fois, nous trouvent plus fragiles et plus démunis, tant ce va-et-vient, nous le savons bien, n’a d’éternel que notre brièveté.

17:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.08.2018

Un malade imaginé

littérature,écritureJe n’aime pas la foule, le troupeau, la cohorte, le commun, la grégarité, la nuée. Pas plus chez les hommes que chez les animaux.
C’est pourquoi sans doute, vivant en France, je n’avais jamais attaché une attention particulière à l’étourneau, sinon lors d’un fait divers remarquable où des milliers de ces oiseaux ayant choisi des lignes électriques comme reposoirs nocturnes, les avaient fait se rompre sous le poids de leur multitude erratique, privant ainsi les citoyens de toute une ville - dont je ne me souviens ni de l'importance, ni du nom - de leur journal télévisé et de leur feuilleton favori. Un arrêté municipal avait aussitôt déclaré les vandales comme d’exécrables nuisibles et les avait voués à la vindicte populaire du chasseur. Car priver les citoyens de leur feuilleton ou de leurs informations tronquées est d’une impardonnable incivilité, tout le monde, qui n’est pas un oiseau, est en mesure de comprendre ça.

En Pologne de l’est où je coule mes jours, ces démonstrations de masse de l’étourneau n’existent pas.
Car il est un oiseau du voyage, solitaire ou en couple, que je ne vois plus dès l'été finissant et qui réapparaît aux premières velléités printanières, drapé de sa livrée nuptiale, toute chamarrée d’un camaïeu de bleu, de violet, de vert et de noir.
Avant de le voir vraiment, je l’entends un beau matin. Non pas son chant, un sifflement limpide ou un désagréable grincement du bec, mais le bruit qu’il fait pour emménager chez moi. Depuis plusieurs années en effet, un couple s’est installé sous un revers de mon toit et quand j’entends là qu’on se glisse, qu’on fourrage et qu’on s’active, je sais que mes deux hôtes ailés sont de retour des contrées de l’ouest européen ; de là-bas où ils sont un fourmillement compact d’acrobaties désordonnées survolant inlassablement, sous le gris du ciel que bouscule la bourrasque, les champs dénudés de la morte saison.
Les deux étourneaux qui, désertant les bandes tapageuses de leurs congénères sédentaires, prennent leurs quartiers d’été sous le toit de mon exil, sont dès lors un peu comme des messagers de mon pays. Ils vont et viennent du point où je suis venu à celui d’où je suis parti. Ils ont traversé les paysages, les rivières, les forêts, les prairies, les lacs et les chemins qui me séparent de la terre natale, l’œil fixé sur le toit de ma maison, guidés par la rose des vents et les mouvements de la lumière sur les horizons changeants.
C’est là un fait avéré. En période de migration, des étourneaux captifs d’une vaste volière ronde volaient toujours en direction d’un éclairage qu’on avait disposé à un certain endroit sur le pourtour de leur prison expérimentale. Lorsque, par un subtil jeu de miroirs, on déplaçait cet éclairage, les oiseaux changeaient aussitôt de direction et mettaient le cap sur la lueur artificielle.
J’espère seulement qu’après cette expérience on a relâché les captifs et qu’à tire-d’aile ils se sont enfuis vers l’étoile du jour, la vraie cette fois-ci.
De toute façon, je n’aime pas ces expériences.
Qu’a-t-on besoin en effet de prouver ce que l’on imagine ?

Notre étourneau cependant partage avec l’élégante grive un plumage joliment moucheté. C’est la raison pour laquelle on l’appelle aussi le sansonnet, mot qui désignait tout oiseau au plumage tacheté de blanc, dont la grive, par référence au sas, le tamis. Mais il partage également avec cette dernière une étymologie que j’appellerais volontiers d'usurpation.
Turdus
, la grive latine, a en effet donné le mot étourdi, par allusion à son comportement après qu’elle s’est gavée de raisins frais et capiteux. Un comportement inconséquent, voisin de celui que donne l’ivresse. Et l’étourneau, qui aime aussi les raisins, certes, a hérité, si j’ose dire, de cette étymologie par simple paronymie. Chez Molière, un étourneau, c’est tout bonnement un étourdi.
Chez Brassens aussi d’ailleurs, avec le sens plus fort encore de celui qui commet de regrettables confusions :

A l’appel de cet étourneau,
A l’appel de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau
Grand branle-bas dans Landerneau

A l’ombre du cœur de ma mie.

 

Pourtant, j’ai beau observer l’oiseau nicheur sous mon toit, il m’a l’air de tout sauf d’un étourdi. Il vaque à ses occupations avec sérieux et constance, des prairies environnantes à la becquée, puis de la becquée aux bosquets ou aux vergers, parent  dévoué et sérieux, l’œil attentif à ce que le moindre indésirable ne vienne marauder aux alentours de sa nichée.
Sous son autre appellation de sansonnet, notre oiseau a donné aussi cette curieuse litote, que j’aime beaucoup et qui dit : ce n’est pas de la roupie de sansonnet, pour signifier a contrario une chose qui a de la valeur ou une opinion qui est digne d’intérêt.
Les dictionnaires en toussotent, en éternuent et me semblent se perdre en conjectures. Car le langage populaire qui se lexicalise a ses raisons occultes et son cheminement ténébreux que la langue ne saisit pas toujours. Certains linguistes ont bien hasardé un courageux calembour avec sans son nez pour sansonnet, mais qui pourrait en être sincèrement convaincu, même si on ne peut, non plus, affirmer de façon péremptoire qu’il est absolument erroné ?
Là encore, mon hôte de printemps ne semble pas avoir d’humeur nasale particulière, fût-elle des plus insignifiantes, qui serait digne de lui ouvrir toutes grandes les portes du panthéon des expressions et locutions.
Sans doute vaut-il mieux dès lors laisser filer la métaphore, bien évocatrice, bien ancrée dans sa sémantique allégorique, car toute explication tentant d’en percer le mystère risquerait bien de se casser le nez, se faisant du même coup véritable roupie de sansonnet.

19:52 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET