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23.09.2018

Automne venu

IMAG0386.jpgLe vent de l’équinoxe bouscule les grands bouleaux déjà jaunes et les tilleuls qui s’ébouriffent. Entre deux sautes, la chute des feuilles frôle l’inertie silencieuse de l’après-midi.
Je regarde par la fenêtre. Depuis des lustres, aucun voyageur n’accoste plus à mes rivages, c’est pourquoi je regarde, simplement.
Je n’interroge plus l’horizon.
Regarder sans attendre est pur plaisir.
D’ailleurs, ce serait chimère que d’interroger un horizon que délimite une forêt. De là, nul ne peut arriver. On ne peut qu’en surgir.
Comme ce loup d’un matin de décembre.
Un éclair fauve qui ne m’avait laissé que le dessin de ses griffes sur la neige du talus. Pour me signifier sans doute que jamais plus je ne le reverrais. La trace, l’empreinte, le vestige, donnent toujours cette impression du jamais plus, cette odeur de fuite et de disparition. La trace gravée sur un passage, c’est un peu la mort qui survit. La comète du fouilleur. Qui la questionne, s’évertue à la faire parler, qu’elle dise son nom, qu’elle murmure son âge et pourquoi elle s’est fossilisée là, précisément. Il la veut humaine, sans doute pour qu’elle le ramène à sa place à lui, dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.
Je m’étais agenouillé ce matin-là sur la neige et j’avais tenté de lire pourquoi ce loup, là, sans meute, errant sur mes lisières ; pourquoi cette apparition fuyarde du mythe honni des contes et des légendes.
La bête avait la beauté farouche des dieux anciens. Des dieux scandinaves qui dévorent les étoiles et les nuages.
Le stigmate m’avait confié alors la solitude errante d’un vieux voyageur, de ces voyageurs qui ne suivent jamais votre route, mais la traversent. Juste le temps de vous couper le souffle et que renaissent dans votre tête les vestiges ataviques de rêves mal formulés.
C’est ce langage-là que j’avais entendu.

Je m’étais relevé. Comme pour tenter de freiner la fuite du sauvage, j’avais encore scruté la pénombre blanche des sous-bois où de menus flocons gelés et tombant en averse crépitaient sur les aiguilles des pins.
Puis j’avais regagné ma maison ; mon temps à moi dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.
Je regarde par la fenêtre.
Le ciel épais est gris. C’est une couleur qui côtoie sans crier toutes les autres. C’est lui qui domine aujourd’hui et c’est lui qui donne aux verts sombres des pins, aux jaunes des bouleaux, aux marrons des tilleuls, aux rouges fanés des dernières fleurs de mon parterre, toute l’opportunité de leur présence dans le paysage. Au service des autres teintes, le gris n’existe pas en tant que tel. Sans elles il est triste et laid, sans lui elles sont fades, comme elles le sont toujours sous un ciel céruléen. Même le silence prend toute sa force avec le gris. Un silence lumineux m’est toujours apparu comme une anomalie tapageuse.
Mais le temps me pousse, nous pousse, inexorablement vers les ultimes ténèbres et ce ciel bas sur le monde, ce souffle qui déplume les arbres, ce mutisme tranquille du village... comme un prélude.

16:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.09.2018

Proust, Maupassant et les pigeons

littérature,écriture

Quelles que furent les conditions de notre enfance, celle-ci regorge toujours a posteriori d’insignifiants détails qui, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont restés insensibles à l’érosion du temps et ont ainsi accédé au rang des souvenirs indélébiles. Quand on se retourne un moment vers les premiers horizons, ils forment une mosaïque de broutilles remarquables, bien à part des grands événements qui nous ont été clairement constitutifs.
Ils sont la mémoire sans la pensée délibérée. L'évocation instinctive.
D’aucuns, récitant alors leur lecture, réelle ou supposée, totale ou partielle, personnelle ou scolaire, de Proust, classeront peut-être ce que j’appelle ici mosaïque de broutilles remarquables, au placard de la fameuse madeleine, grand et incontournable poncif de la culture de surface. Il est d’ailleurs étonnant que cette misérable madeleine, par ses odeurs, ses rondeurs, son goût, ses couleurs, soit devenue l’archétype littéraire de la réminiscence du détail et de l’émotion du temps de l’enfance perdue, car, bien avant Proust, et de façon tout aussi pertinente et sensible, bon nombre d’auteurs avaient mis la plume sur la chose.
Dont Maupassant, dans plusieurs de ses contes et nouvelles, notamment En famille, récit dans lequel l’auteur met en scène un homme qui vient de perdre sa mère et qui, promenant son chagrin sur les bords de la Seine, retrouve, dans les odeurs du soir que dégage le fleuve, toutes les scènes, les détails, les paroles de son enfance, quand il accompagnait la disparue sur les rives d’un mince ruisseau, où elle avait coutume de laver le linge. Louis Forestier note à ce propos :

 Maupassant offre, ici, l’exemple d’un fait de mémoire involontaire, d’une de ces réminiscences dont on a beaucoup parlé à propos de Proust, oubliant qu’elles n’étaient pas rares auparavant, et jusque chez Rousseau (qu’on se rappelle le « Ah ! voilà de la pervenche » au livre VI des Confessions). 

J’ai relevé avec délectation parce que Proust et ses inconditionnels m’ont toujours passablement énervé, et parce que, depuis toujours, dans la recherche de mon propre temps perdu, je préfère de loin la lecture de Maupassant ou de Rousseau à celle du p’tit Marcel.
Question tout à fait personnelle, intime, mais, au risque de faire preuve d'une coupable immodestie, j’affirmerai cependant que déclarer ne pas se pâmer d’admiration devant Proust, ou devant tout autre incontournable icône du panthéon, participe d’un certain courage qui peut tout de go vous exclure de la gente élégamment cultivée.
Ainsi, parmi une foule d'insignes bagatelles du passé qui s’invitent au gré d’autres bagatelles surgies de façon impromptue dans le présent, la gorge délicatement rosée, la collerette dentelée de blanc et la silhouette quelque peu ronde et massive, du pigeon ramier, toujours me ramènent vers les chemins et les bois de mon enfance.
Ce bel oiseau est un ami de ma mémoire spontanée. Un fantôme suggestif du temps de mes culottes courtes.
Quand l’automne avait mûri les fruits des chênes antiques au point qu’on les entendait se détacher de leur branche pour rebondir sur les feuilles des sous-bois déjà durcies par les premières gelées blanches, mes compagnons de vagabondage et moi-même guettions sur la cime des plus hauts arbres le jabot mordoré de quelques ramiers venus se réchauffer aux pâles rayons du soleil. Les oiseaux semblaient être pour un temps sortis de l’ombre humide pour prendre un bain de lumière déclinante, avant de disparaître à nouveau, dans un claquement d’ailes alarmées, sous le sombre couvert de la forêt.
Car c’était alors un oiseau essentiellement forestier, farouche et même assez rare. C’était une perle de la faune ailée de nos contrées poitevines. Il n’était pas encore ce citadin des parcs, des jardins et des rues, ce clochard familier se mêlant parfois aux troupes de leurs vagues congénères, éclopés cacochymes des grandes métropoles. Il fuyait l’homme, qui, toujours aussi délicat, l’avait d’ailleurs rangé au rang de ses gibiers de prédilection. Son habitat n’avait pas encore été dévasté par la frénésie des tronçonneuses et ses mœurs encore sauvages ne venaient encore nullement démentir son identité étymologique, ramier, celui qui vit dans les branches, du latin ramus, puis  de l’ancien français raim.Le terme a d’ailleurs évolué de sens en sens, tout en restant pareillement… branché. Il s’est élargi, de l’oiseau qui vit parmi les arbres, jusqu’à désigner tout ce qui est sauvage. Il s’est même vu qualifier un homme coureur des bois et des forêts, un chemineau, un être ramier. Puis, par métonymie, il est devenu chant de ceux qui vivent dans les branches, principalement les oiseaux donc, pour donner le ramage.
Un très joli mot...
Certes, me direz-vous, il existe encore de nombreux ramiers des campagnes, des bois et des forêts. Mais, pour que subsistent ceux-ci, ceux-là ont dû s’adapter aux murs de la cité, muter leur condition d’oiseaux sylvestres en oiseaux urbains, familiers, communs, que les hommes des villes, courbés sur leur trottoirs, la tête à leurs amusements et leurs soucis, ne pensent plus à dénicher ou chasser et, même, nourrissent abondamment des surplus et détritus de leur hyperconsommation. 

15:21 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET