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26.11.2014

Malentendu mal entendu

A un éditeur qui tergiversait depuis longtemps, j'avais dit un jour au téléphone, profondément agacé : mais pensez donc à m'éditer, bon sang !
Au long silence qui s'en était suivi avant les salutations d'usage, je fus certain qu'il avait entendu une tautologie des plus saugrenues...

Du coup, il avait suivi mon conseil et ne m'a jamais édité.

10:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.11.2014

Malins comme des renards !

littérature,écritureTrois grandes sources président à l’autorité du droit : l’écrit, la coutume et la jurisprudence, ces trois sources étant, selon les États, plus ou moins panachées.
En France, le droit est surtout écrit et jurisprudentiel.
Mais, si on en vient à avoir besoin d’un renseignement sur tel ou tel de ses droits ou devoirs et qu’on a la prétention de savoir lire,  il faut minutieusement fouiller dans le casse-tête chinois que constitue alors le droit écrit où une loi renvoie à une autre qui l’a subrepticement modifiée, laquelle modifiée oriente le citoyen vers un décret d’application qui ne se gêne pas pour botter en touche en évoquant une ordonnance, une jurisprudence, voire un autre décret facétieux qui aurait précisé et remplacé l'alinéa 4 de l'article 8, encore qu’il faille bien prendre en compte, attention, attention ! que le susdit alinéa avait quand même fait jurisprudence en l’an de grâce 20… et que, ma foi, on ne sait plus trop.
L’honnête homme - l’homme normal, disons - contraint d’avaler un tube d’aspirine pour faire taire son mal à la tête et s’épongeant le front, découvre alors une quatrième source du droit, branche-sœur du droit écrit : la coutume non écrite de rouler les pauvres bougres dans la farine.

L’État annonce : nul n’est censé ignorer la loi ! Bien. Mais quand il a dit ça, il peut aller se coucher, l’État. Il a tout dit de lui. Car, en fait, nul n’est censé être capable de comprendre la loi, à moins d’être un génie de la virgule, du renvoi, de la phraséologie et du jargon juridiques qui cryptent des millions et des millions de textes publiés en pattes de mouches.
En plus.
Un exemple :
Monsieur Dupont, brave homme s'il en est, a un projet fort louable et il s’adresse à une administration décentralisée car il a ouï dire, oui, oui, que cette administration-là avait compétence pour lui donner un p’tit coup de pouce dans la conduite du susdit projet.
Il s’applique, monsieur Dupont, il expose en long en large et en travers les tenants et les aboutissants de son dossier, et, content de lui, il termine par de suaves salutations longues comme le bras…
Et il attend.
Il attend une semaine, deux semaines, trois semaines, un mois. Ben merde, alors, personne ne fait écho à son beau courrier et il commence à s’énerver, le Dupont !
Bon, allez, encore un peu de patience. Il sait que les politiciens locaux sont surchargés et qu’il faut les comprendre, hein, les pauvres…Il attend encore, rien ne vient, alors il fouille dans les textes pour voir si, quand même, cette foutue administration ne serait pas, par hasard, tenue de lui répondre, ne serait-ce que « merde ! »
Et il trouve ! J’te tiens, qu’il dit ! Ah, malotru, mal élevé !
Il lit, Dupont,  le Décret n°2001-492 du 6 juin 2001 pris pour l'application du chapitre II du titre II de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 et relatif à l'accusé de réception des demandes présentées aux autorités administratives.
Vous avez bien lu ? Déjà rien que pour le titre, il faut bien cinq minutes pour reprendre son souffle et son esprit... Mais bon, c’est  un décret  d’application, certes,  mais qui ne s’applique qu’à un sous-chapitre d’un chapitre d’une loi… Hé ben !

Dupont comprend tout de même que déjà, on aurait dû lui accuser réception. Grand seigneur, il passe outre et fouille dans la loi, les décrets, les ordonnances… Et il en découvre des choses, dans ces poubelles de la littérature d’État!
Il découvre d'abord, émerveillé, que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut acceptation de sa demande…
Youpi, qu’il dit !
Il va plus loin et il ravale, abattu, son « youpi !». Un p’tit paragraphe de rien du tout annonce soudain  tout le contraire, à savoir que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut un rejet.
Ah bon ? Pourquoi donc, nom de dieu d'bon dieu de texte de rin ? Tu viens de me dire le contraire !
Parce que dans ta demande, mon bon Dupont, il y avait des éléments financiers…

Futé, hein, le législateur ?! Il ne se mouille pas comme ça. Il t'annonce pendant dix lignes une bonne nouvelle qui te fait bien voir qu'il s'occupe de Toi et qu'il est de ton côté, et, hop, juste une petite ligne insignifiante pour te dire que ce que tu viens de lire, mon gars, ça ne vaut pas pour Toué. C'est du vent, de la messe de démocrate.
Car toute demande à une administration, si elle n’est pas une demande de rendez-vous galant à une ou un chef de cabinet – ou, beaucoup plus réaliste et probable, une lettre d’insultes - comporte forcément un élément financier. Ne serait-ce que le prix de l’enveloppe payée par le contribuable, pour la réponse normalement obligatoire. Ou le temps que va passer- disons au bas mot une semaine de 35 heures moins les pauses-café, la pause-déjeuner, les pauses-pipi, les courses en ligne, la causette à la photocopieuse et la lecture du journal - un obscur fonctionnaire pour rédiger cette foutue réponse d'une cinquantaine de mots au moins !
Plus sérieusement : supposez un gars qui demande au maire qu’il veuille bien émonder des arbres appartenant à la commune parce qu’ils sont vieux, bancals et menacent ainsi sa sécurité ou alors qu'ils ombragent fâcheusement son jardin, son toit de maison, son balcon...
Émonder des arbres ? Oh la la ! C’est au moins deux jours de travail pour mes employés communaux, ça… C’est cher ! Éléments financiers dans la demande de cet emmerdant. Je ne réponds pas. Rejet.
Même, poussons à l’extrême : un pauvre bougre fait une demande d’emploi… Là, c’est vraiment financier ! Parce qu’il ne fait pas une demande de bénévolat, le gars… I veut gagner sa croûte.
Mais la masse salariale, les charges et tout…
Pas de réponse = rejet. Point. Qu’il aille se faire f… C'est la loi !

Ben moi je dis que des législateurs pareils, avec leurs gueules pleines de promesses et de bonnes intentions, sont tout simplement des voyous de haut vol dont les innombrables délits tardent, tardent, tardent, mais tardent comme ce n’est pas possible,  à être sanctionnés.
Point barre.

13:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.11.2014

Les Editions du Bug

logo-bug-emploi.gifC’est juste un détail. Mais j’ai la faiblesse de penser que c’est aussi un détail juste.
Nous avions décidé, avec mon coéquipier, que les livres que publieront les Éditions du Bug, seraient brochés.
Plus aucun livre en France n’est broché, m’assure Roland, et ça donnera une touche d’originalité qualitative à nos publications.
Les devis ayant été établis par l’imprimeur, c’était largement jouable. J’ai examiné sous toutes les coutures- c’est le cas de le dire ou jamais – des livres imprimés et cousus par le susdit imprimeur… Beau travail, assurément, et du solide ! Avec cependant ce petit renflement en haut de la tranche, si la couverture est souple, qu’on ne trouve plus nulle part et qui, sincèrement, ne me plaisait pas trop, en fait…
Mais là n’est pas le problème.
La décision était prise et c’était une bonne décision.
Mais voilà que des gens sérieux, des gens qui travaillent dans le livre, qui ont de l’expérience et qui à notre égard nourrissent des sentiments amicaux, nous ont déconseillé ce brochage.

- Et pourquoi donc ?
- Vous passerez pour des snobs.

Voilà donc le travail de sape, réussi, de toute une époque qui se complaît dans des normes admises comme définitives et incontournables. Faire de la qualité autre est mal vu et relève d'un esprit obsolète et précieux.
Un peu comme un cordonnier farfelu dont la caboche de ringard s'obstinerait à  proposer des souliers artisanaux, par lui faits main.
On le moquerait sans doute, sous cape ou ouvertement.

Nos livres seront donc collés, solides, très solides, j‘en ai fait le test en tirant dessus comme un malade. Ce qui m'a un peu désolé quand même, c'est que l'imprimeur semblait dire que c'était là une sage décision.
Il faudra donc chercher un peu plus en profondeur ce en en quoi ils n'épousent pas forcément tous les critères de leur temps et, la quête positivement achevée, ne pas rester bouche cousue.

08:56 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.11.2014

Des bas démocratiques

renard.jpgDimanche dernier, la Pologne votait. Enfin... Des Polonais votaient. Ils votaient en tir groupé :  maires, conseils municipaux, conseils du Powiat (équivalant des cantonales en France) et conseils régionaux.
Ils font tout ça d’un coup, les Polonais, comme pressés d’expédier les affaires courantes. Pas besoin d’y revenir. V’là une bonne chose de faite ! Pas comme dans l’Hexagone où il y a toujours un p’tit chouia d'un scrutin mesquin qui se balade en filigrane dans les diverses péroraisons des saltimbanques.
Bref…Ah oui, j’allais oublier ! En Pologne, le maire est élu au scrutin uninominal, indépendamment des conseillers municipaux. Après, il est fonctionnaire, interdiction de cumul et émoluments bien dodus pour prévenir des tentations de la corruption…
Il arrive ainsi qu’il n’y ait qu’un seul candidat à ce poste de maire. Peinard, le gars… Mais il joue quand même le jeu : il pose ses affiches, fait sa p’tite campagne pépère, serre des paluches à droite à gauche. Un peu comme Don Quichotte et ses moulins à vent, donc, puisque personne ne veut en découdre avec lui.
C’est ce que je croyais et je rigolais… A tort.
Car dans une commune proche de celle où j’ai élu domicile, voilà t-y pas qu’un gars, un maire sortant, se retrouve seul candidat. Il sourit assez niaisement derrière une petite moustache qu’il a taillée très fine ; il est assuré d’en reprendre pour 4 ans… A l’aise dans ses souliers vernis.
Elle est pas belle, la vie ?
Coquin de sort ! Il a dû en faire une binette quand il s’est aperçu, dimanche soir, qu’il n’était pas élu ! Il a dû croire que les étoiles lui tombaient sur sa tête ! En effet, plus de 55 pour cent des votants avaient glissé dans l'urne un bulletin : Non !
Le pauvre bougre s’est retrouvé Gros Jean comme devant et les moulins à vent lui ont foutu une raclée…
Cocasse, non ? Le gars qui se bat tout seul et qui n’est même pas foutu de gagner !

Il m’a fait penser, du coup,  à un vieux et bon copain que j’avais en France, boxeur et plein d’humour, qui me disait : bon, d’accord, je n’ai jamais gagné un combat, mais j’ai quand même toujours fini deuxième !

09:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.11.2014

Un laboureur et du vent -16 -

éolienne.jpgCar un an et demi plus tard, lorsqu’il voulut labourer son champ au-dessus duquel tournoyaient les hélices gigantesques en projetant au sol des ombres inquiétantes qui rampaient et fuyaient tels des serpents sortis des entrailles de la glèbe et que le vent sifflait comme une âme en peine entre les bras étincelants des machines monumentales, jamais les chevaux ne voulurent se laisser conduire. Epouvantés, ils tremblaient de toute leur robe, ils écumaient, ils ruaient dans les attelages, se cabraient, hennissaient, cassaient les chaînes et, arc-boutés sur leurs pattes de derrière, refusaient d’avancer. Pierrot fit plusieurs tentatives désespérées puis, le cœur en émoi devant la terreur de ses pauvres bêtes, abandonna.
Comme il dut dès lors abandonner tout le reste éparpillé de-ci de-là par petits morceaux, et dont la culture dépendait uniquement de ce qui sortait de la grande parcelle des quatre chemins. La méchanceté revancharde lâcha alors la bonde, on se tapa sur les cuisses, tordu de rire, on moqua le paysan qui courbait l’échine et on osa des jeux de mots qu’on trouva tellement succulents qu’on se les répétait à gorge déployée, de feu en feu.
Hé, Pierrot, quand on veut être dans le vent, faut au moins avoir des outils qu’en n’ont pas peur, du vent ! Sinon, pssst, du balai !  Tu vois bien !
Pierrot mit donc ses deux chevaux au pré, sans bride ni licol. Au début, il vint les voir chaque jour, pour les caresser, les étriller et, durant des heures, leur tenir un langage que les deux bêtes, en tournant vers lui leurs gros yeux humides, semblaient vouloir entendre.
Le monde ne veut plus de nous, mes jolis ! Le monde nous a foutus à la porte de chez li et tout ça, c’est à cause de moué. J‘ai fait une bêtise, une grosse bêtise, une énorme bêtise. Je vous ai vendus pour avoir de l’avoine sans avoir à me baisser pour la semer ! Ah, misérable, tu connaissais rin au monde et t’as voulu t’en mêler ! Et à présent, mes jolis, me voilà bien puni et vous avec parce que leur tirelire m’a chambardé le ciboulot !
Puis, trop attristé de voir ses chevaux  mis au rebut dans cet enclos où ils baissaient la tête, immobiles comme s’ils se mouraient d’ennui, il cessa soudain de leur rendre visite. Il ne travailla bientôt plus que sa vigne, encore que sans ardeur. Puis il l’abandonna aussi, ne s’occupa plus que des quatre vaches, puis que des trois gorets, puis que de la basse-cour, puis que du chat qu’il caressait à longueur de journée…
Puis de plus rien du tout.

Le cœur nauséeux, il s’immobilisa sur un tabouret, l’hiver au coin du feu, l’été sous les frais ombrages de la treille, les mains entre les genoux, la tête baissée, silencieux, en fuite vers des horizons de chagrin et de regrets. Il se mit surtout à boire énormément, beaucoup plus que d’habitude, beaucoup trop et, par voie de conséquence sans doute, à ne plus grignoter que du bout des dents, lui, le joyeux gourmand des tables abondantes. Et tout cela en dépit des supplications accablées de Louisette, qui ne reconnaissait en rien son Pierrot. En dépit aussi des sollicitations de Dominique, qui ne le quittait quasiment plus, qui lui tapotait la main, un peu comme on fait avec les enfants pour les consoler de leurs bobos, qui lui parlait inlassablement, tâchait de le ramener à la vie, l’exhortait à faire autre chose, de l’élevage unique par exemple, des volailles, des pigeons, que savait-il encore ? Qu’il l’aiderait à construire les installations, qu’il prendrait même un congé pour ça, s’il le fallait.
Mais le paysan souriait du bout des lèvres, lui posait fraternellement la main sur l’épaule, et, hormis quelques rares onomatopées de désarroi, restait muet, désormais étranger au bruit du monde.
La douleur évolua alors au physique, d’abord sourde. Elle se déploya ensuite lentement, rampa, se fit de plus en plus insidieuse, puis, soudain, se rua à l’assaut de tout le corps, colonisant le moindre mouvement. Louisette, Dominique et Marie - laquelle conçut de lourdes craintes dont elle fit part à son mari - l’obligèrent à consulter et le firent bientôt admettre à l’hôpital.
Trop tard. Le cancer du foie s’était généralisé à une vitesse stupéfiante et avait ruiné jusqu’au cerveau. En quelques mois, il emporta Pierrot dans la souffrance, tantôt délirant, tantôt fortement agressif, le plus souvent inconscient.
Pierrot avait cinquante huit ans.

 Le choc fut d’une épouvantable brutalité. Il pleuvait les pluies d’un automne froid à fendre l’âme. Louisette, Valentin, Dominique, Marie, la vieille tante des environs de La Rochelle et le maire, suivirent seuls le sapin et chacun sur le cercueil laissa tomber une pluie de cette lourde terre que Pierrot avait tant respectée, tant respirée, tant aimée jusqu’au mortel chagrin de ne la plus pouvoir pétrir.
Puis, dans le silence accablé où hoquetaient des larmes, par la pelle et le râteau s’était brusquement refermé le dernier sillon du laboureur.

Le soir même, l’âme déchirée, Dominique ferma à double tour la porte de sa chambre, abandonnant au salon Marie et Louisette effondrée dans sa douleur. Il s’installa devant l’ordinateur, essuya ses yeux rougis de pleurs, se moucha longuement et réfléchis encore en regardant par la fenêtre la branche du gros pommier qui se balançait sous la pluie noire.
Il eut encore un soubresaut de souffrance remontant de très loin, puis tout à coup, comme sous la dictée d’une force dont jamais il n’aurait soupçonné qu’elle fût en lui, il se lança et ses doigts se mirent à courir sur le clavier :

 

«Pierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains confrères de l’entre-deux guerres…»

FIN

07:30 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.11.2014

Un laboureur et du vent -15 -

Il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d'un homme que dans toutes les philosophies.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations              

 

Chapitre 5

littérature,écritureAlors le paysan à la traîne, le passéiste, l’arriéré jusqu’au pathétique, fut soudain catapulté à l’avant-garde de son époque, laissant loin derrière lui les arguties stationnaires de ceux qui jusqu’à présent n’avaient eu de cesse qu’ils n'aient fait montre de toute l’insolence de leur modernité. Car ceux-là mêmes qui avaient tant moqué les façons préhistoriques du laboureur, tantôt à gorge déployée, tantôt en prenant les airs condescendants de la commisération, soudain le vouèrent avec violence aux gémonies pour son ridicule à prétendre embrasser les excentricités des temps nouveaux.
Il y eut bien des débats, des contre-débats, des joutes verbales, de violents échanges, des réunions et des contre-réunions. Une association fut même créée qui s’affubla d’un nom qui fit bien rigoler Pierrot, Le contrevent. Ses adhérents, pour la plupart des chasseurs, des gros exploitants, des pépés et des mémés aussi, firent signer des pétitions, demandèrent à grands cris une enquête d’utilité publique, sollicitèrent une audience auprès du préfet. Rien n’y fit cependant. Le conseil municipal vota, la préfecture autorisa, Pierrot signa, la société allemande loua, planta des mâts et posa des sondes.
Les dés étaient jetés mais les passions n’en baissaient pas pour autant pavillon.
Pierrot ne participa que de loin aux différentes controverses. Il ne s’était jamais mêlé des affaires de qui que ce soit, il ne voyait donc pas en quoi il aurait dû défendre devant quiconque un point de vue ne concernant, selon lui, que ses propres oignons. Il se faisait raconter les bruits et les rumeurs par Dominique, fortement engagé dans le camp des partisans des éoliennes, et il n’eut à croiser le verbe qu’une seule fois, encore que tout à fait par hasard.
L’occasion lui fut ainsi offerte, sans doute pour la première fois - en tout cas ce fut la dernière - de livrer à haute voix et avec conviction, une bonne part de son sentiment à l’égard du monde.

Penché sur son sillon, il binait les choux fourragers d’une parcelle étroite, coincée entre deux haies touffues. Un jeune gars d’une quarantaine d’années, Didier Boutin, un gros, un grand, un qui semait plus de cent hectares de maïs et plus de trois cents hectares de blé pissant chacun quatre vingt dix quintaux l’hectare, un arrogant, un irriguant, un de ceux qui avaient largement contribué à faire du terroir de l’Aunis un laboratoire à angle plat, vint à passer par là et accosta Pierrot.
Alors, bonhomme, ça pousse au moins, tes affaires ?
Ben… On fait pousser, mon gars, on fait pousser.
Mais est-ce que tu te rends compte, avait aussitôt dévié Boutin, pauvre sot que tu es, l’allure que va prendre le paysage avec tes éoliennes à la con de quatre-vingt mètres de haut et leurs pales de quarante mètres qui vont se balancer en l’air ? Est-ce que tu te rends seulement compte comment l’horizon va être défiguré, qu’on les verra à vingt kilomètres à la ronde ! Une honte ! Et tout ça pour trois méchants sous et à cause d’un pauvre diable comme toi soutenu par cet insignifiant de maire !
Pierrot avait posé sa binette, avait hoché la tête et esquissé un sourire. Puis il était venu tranquillement bien en face du céréalier, tout près, les yeux dans les yeux.
Mon garçon, qu’il avait commencé, t’aurais pas un peu forcé sur le goulot aneu pour me tenir des propos de même ? Sais-tu au moins ce que tu racontes, dis, en venant me causer de paysages, à moué ? Depuis vingt cinq ans, ton père, tous ceux de son engeance et maintenant toué, vous avez enterré les chemins de traverse sous vos charrues, vous avez rasé nos bois, déterviré les arbres de plein-vent, brûlé les taillis, arraché les palisses, bouché les fossés, empesté l’eau des rivières, fait crever les anguilles, vidé les réservoirs d’eau sous la terre, empoisonné les abeilles, fait fuir les oiseaux qui nichaient là et de tout ce qui nous entourait de joli et de gai, vous avez fait un désert, qu’on voit même les HLM de Niort à trente kilomètres ! Et tu viens m’accuser, là, moué qu’ai seulement jamais tué une mouche et même pas arraché un arbuste, d’abîmer les paysages ? Mais il y en a plus de paysages, mon pauvre garçon ! Et c’est toué et les gredins de ton espèce qui les ont donnés à bouffer à vos comptes en banque !
Passe donc ton chemin, Boutin, tu es un infect imbécile vendu aux banquiers ! Laisse-moi à présent travailler à mon aise !
Cet argument de la sauvegarde des paysages objecté par des gens qui avaient consacré leur existence à les massacrer, était, selon Dominique à qui Pierrot raconta plaisamment son altercation, un des plus couramment avancé. D’autres chicanes évoquaient le danger encouru par les oiseaux et le bruit qu’étaient censées faire les larges pales des éoliennes. Une rigolade au regard des nuisances sonores générées par l’intensité de la circulation sur les grands axes autoroutiers et par les trains à grande vitesse, toujours selon l’instit. Pierrot écoutait tout ça d’une oreille distraite en hochant la tête et en buvant son verre de vin.
Car plus rien n’y ferait, il avait signé et comptait ne pas se dédire.
Il confia alors à Dominique qu’il s’en foutait d’être conspué, critiqué, méprisé et qu’il s’en foutait également des éoliennes, d’être à la pointe du progrès ou à la remorque de l’époque. Il avait toujours vécu sa vie comme il l’entendait, au milieu des champs, de ses jachères et de ses labours, avec le plus grand bonheur. Mais là, avec Louisette, ils avaient pris leur décision uniquement pour Valentin. Eux, ils ne changeraient absolument rien à leur mode de vie, ils n’achèteraient rien de plus, parce qu’ils n’avaient besoin de rien. Ils mettraient tout à la banque de Surgères, au nom de leur fils, au centime près. Parce que vois-tu, Dominique, nous, on est des pauvres bougres et contents de l’être, en plus. Mais le gamin, lui, il a pas choisi cette vie. On lui impose, comprends-tu ? On lui impose la vie qu’on aime, nous autres, et c’est pas juste. C’est pas comme ça qu’on aime le peu de gens qu’on aime. Alors, il aura les douze mille euros chaque année pour se mettre le pied à l’étrier et pour choisir une direction dans sa vie. Voilà pourquoi il y aurait des éoliennes sur le champ des quatre chemins. Pour aucune autre raison.
Et Dominique, qui ravala sa salive et baissa les yeux, ne put qu’approuver son camarade. Une fois de plus, il put aussi mesurer combien Pierrot et sa femme étaient des personnages souverains, des En dehors, des êtres profondément libres qui, ne se souciant ni des ravages de vox populi , ni de la marche obstinée du monde, en ignoraient jusqu’à l’égoïsme pervers.

Hélas ! Ce que le laboureur ignorait aussi c’est qu’en signant l’autorisation d’élever ces foutues éoliennes, il paraphait en même temps sa propre fin.

A SUIVRE...

 

13:41 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.11.2014

Un laboureur et du vent -14 -

éolienne.jpgLe voyant qui vacillait sous le poids de cette somme - et qui n’aurait certes pas été jugée mirobolante par tout autre que lui - Robert Morisset finit de le chavirer avec ces pollueurs irresponsables de la planète, ces gaz empoisonnés, ces émissions de carbone et ces engins de mort que sont les centrales nucléaires, lesquelles, un jour, pourraient bien nous péter au nez et vider le pays, du nord au sud et de l’ouest à l’est, de toute existence humaine. Les éoliennes, c’était fait pour éviter tout ça, pour puiser dans la nature, oui, la nature, cher ami, ta chère nature, ce qui s’y trouve pour faire de l’énergie propre. Ce n’était pas beau, ça ? C’était le progrès qui avait réfléchi et qui revenait en arrière avec des choses simples. Tiens, dans le temps, vraiment dans les temps anciens, les gars ils se chauffaient avec de la bouse de vache séchée. Du naturel sans concession ! Hé bien les éoliennes, en abrégeant un peu, c’était le même esprit. Prendre ce que la planète offrait naturellement, d’elle-même, plutôt que de la voler, que de la piller, et que de la souiller comme on avait fait depuis trop longtemps déjà !
Ben bon dieu, parvenait seulement à murmurer Pierrot, si j’m’attendais à ça ! Il voulut reverser à boire, le maire refusa gentiment en posant sa lourde main sur son verre. Il était en voiture et il avait encore à faire à Surgères. L’alcool au volant était un véritable fléau, se mit-il à pontifier, une catastrophe meurtrière qui chaque jour privait de leur vie une foule de gens, surtout des jeunes gens, et les pouvoirs publics avaient le devoir urgent de…

Louisette, qui reprenait peu à peu ses esprits, le coupa. Figurez-vous, monsieur le maire, qu’il faut qu’on réfléchisse à tout ça. On est des pauvres gens, nous autres, vous comprenez, et vous arrivez là avec des sous plein les poches, alors ça nous casse un peu le crâne. Ça fait voir l’avenir autrement. Faut qu’on y réfléchisse, voir s’il y a pas des inconvénients qu’on voit pas tout de suite, parce que mon Pierrot et moi, il y a bien longtemps qu’on a arrêté de croire au père-noël, figurez-vous, monsieur le maire. Quand quelqu’un offre et qu’il n’est pas un ami, c’est que ça doit faire mouiller dans ses carottes quelque part, pas vrai ? Faut qu’on voit pourquoi ils veulent nous donner tous ces sous à rien faire et surtout à nous qui demandons rien du tout.
Pierrot regardait sa femme, ses gros yeux humides et brillants d’un amour naïf. C’était ça qu’il fallait lui dire, au Morisset. Il n’y aurait peut-être pas pensé, lui.
Oh ! Vous avez raison, Louisette… Vous avez mille fois raison. Si les Allemands offrent des sous c’est parce que ça leur rapporte, pardi ! Et si moi j’y tiens, c’est parce que, une, ça fera, comme je ne vous l’ai pas caché, une bonne rentrée d’argent sur le budget communal, et deux, une sacrée publicité. Saint-Georges-du-Bois à la pointe du progrès écologique ! Saint-Georges-du-Bois pionnier des énergies nouvelles ! Il n’y a pas de père-noël dans cette affaire, Louisette, pas d’entourloupette non plus, seulement du hasard et du bon sens. C'est un échange, ni plus ni moins, et c’est tombé sur vous parce que les ingénieurs ont jugé que cet endroit culminant était bien venteux, qu’il était loin des habitations, loin de tout émetteur radio, télé ou téléphone, bref, qu’il réunissait toutes les conditions. Voilà tout. Mais ce ne serait pas pour demain. Pour l’année prochaine sans doute. Il faut qu’ils prennent encore des mesures, il faut les autorisations préfectorales, il faut que le conseil municipal vote son accord. Ça, remarquez bien, je m’en charge, mais les autres procédures seront longues. Faudra que tu fasses encore couvrailles cette année, cher ami, t’endors pas tout de suite sur tes lauriers !
Et une nouvelle tape vint flatter Pierrot qui faisait le dos rond.
Par contre, pour entamer toutes ces instructions, la première condition, c’est que vous donniez votre accord. Que vous signiez les documents. C’est là le point de départ de tout. Sinon les Allemands, ils vont viser ailleurs. Sur Aigrefeuille, d’après ce que j’ai compris, et ce serait bien dommage pour nous tous ! Alors, réfléchir, oui, bien sûr, Louisette, rien de plus normal, mais assez vite. En attendant, je compte sur vous : bouche cousue. Pas besoin de trop ébruiter le projet avant qu’il soit bien en place et sûr d’aboutir !

Recommandation bien inutile s’il en fut ! D’abord parce que Pierrot et Louisette n’avaient ni le goût, ni l’occasion de colporter ce qui les concernait, ensuite parce que c’était un vrai secret de polichinelle. Ils n’en parlèrent donc qu’à Dominique et à sa jeune femme et s’aperçurent, effarés, que leurs amis savaient déjà, qu’ils venaient de l’apprendre, parce que tout le monde savait et que toute la commune ne parlait plus désormais que de l’implantation de ces fameuses éoliennes sur ses horizons. Certains applaudissaient, d’autres fulminaient. Chacun avait ses raisons contraires, certaines d’entre elles ne tenant vraiment pas debout.
D’accord, mais toi, l’instit, qu’est-ce que t’en dis ?
J’en dis que je suis fier que la commune soit la première de la région à se lancer dans cette belle innovation et encore plus fier que ça tombe sur toi, Pierrot ! Voilà ce que j’en dis. Mais tu sais, c’est toi qui dois choisir, toi et Louisette. C’est vous qui devez peser le pour et le contre, mais que vous décidiez oui ou que vous décidiez non, ça ne change rien pour nous. On ne se fâchera pas pour autant et on continuera à bien rigoler ensemble.
Bien sûr.
Mais l’instit avait dit qu’il serait fier de lui. C’était déjà, dans le cœur de Pierrot, faire lourdement peser la balance du côté de sa signature.
Et puis, il y avait ces foutus douze mille euros, qu’il y avait juste à se baisser pour les ramasser. Ce qu’on en ferait ? On verrait bien ! Mais ils tournaient déjà aussi bien la tête de Valentin que celle de Louisette, sans vraiment laisser la sienne en paix.
Alors…

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10.11.2014

Un laboureur et du vent -13 -

éolienne.jpgL’interrogation de Pierrot se muait en angoisse. Il but un coup et déglutit. Ça sentait déjà l’argent, cette visite, et il n’aimait pas cette odeur dans les conversations, surtout là, venant du maire, tout aupéesse qu’il fût.
Alors voilà, poursuivit Robert Morisset, as-tu seulement déjà entendu parler d’éoliennes ? Sais-tu ce que c’est, au juste ? Pierrot fit une moue qui voulait signifier son ignorance et secoua la tête. Une machine sans doute, avec un nom pareil !
Une machine, oui, cher ami, et je m’en vais t’expliquer ce qu’elle fait, cette machine. Elle fait de l’électricité et elle ne marche pas à l’essence, ni au mazout, ni au charbon, ni à l’avoine - le maire pouffa et s’excusa - mais au vent, oui, au vent ! Est-ce que tu te rends comptes ? Au vent qui souffle ! Et comme l’angoisse de Pierrot évoluait maintenant vers l’ironie et que ça se voyait nettement à l’éclat de ses yeux et au trait narquois de sa lèvre, le maire décrivit longtemps l’éolienne. En bon pédagogue, il illustra même son propos en exhibant des photos et en les posant sur la table.
Pierrot et Louisette examinèrent les clichés un à un, les retournèrent dans tous les sens, trouvèrent ça aussi moche que  le cul des chiens mais reconnurent néanmoins que c’était curieux de faire de la lumière avec des engins pareils.
C’était curieux, ça oui, mais c’était surtout la fine fleur de la haute technologie, la pointe du progrès, le chemin de l’avenir et peut-être le début de la fin pour la pollution de notre belle planète.
Pierrot était de nouveau aux abois. Dans la même phrase, le maire avait mis progrès et ne plus salir la planète. Les foutus Anglais revinrent le hanter une demi-seconde, il les chassa aussitôt parce que l’intention du maire, quoique non encore formulée, ne semblait pas se diriger vers une glorification du passé mais plutôt vers un éloge du futur. Les mots biologiques, écologiques, les mots à la mode, les mots de l’instit, lui revinrent aussi. Dominique était pourtant très remonté contre ce progrès qui avait donné la grande culture et les industries qui asphyxiaient l’atmosphère. Alors, ce bon dieu de maire était en train d’essayer de l’entourlouper, c’était sûr ! Mais pourquoi ?
Comme si l’élu avait lu dans la caboche renfrognée du paysan, la réponse ne se fit pas attendre. Il vida d’abord son verre, félicita copieusement le vigneron, fameuse piquette, ma foi, et se lança. Une société allemande venait de faire d’alléchantes propositions à la commune. En plus clair, elle avait offert de lui verser chaque année beaucoup d’argent  par le biais d’une taxe professionnelle. Ça arrangerait bigrement bien le budget qu’on arrivait plus à y joindre les deux bouts avec tout ce qu’il y avait à payer et les nouvelles compétences qui n’arrêtaient pas de lui dégringoler d’en haut sur l’échine. Avec les Allemands,  c’était une manne qui lui tombait du ciel, à la commune ! On allait pouvoir faire plein de choses si ça voulait marcher, parce que cette fameuse société allemande voulait monter quatre éoliennes sur le territoire de la commune, cher ami ! Au meilleur endroit qu’ils avaient déjà pointé sur les cartes et maintenant ils allaient revenir y poser des mas pour étudier le vent, sa fréquence, sa vitesse, sa direction dominante. Dans un bon corridor où ça passait tout le temps, le vent. Pour tout te dire, cher ami, ils avaient jeté leur dévolu sur le point culminant de la commune ! Tu m'suis maintenant ?
Ah ça non ! laissa échapper Pierrot et ce fut un cri du cœur. Mon champ, le plus grand que j’ai, la seule pièce à peu près valable. Non, non, le champ des quatre chemins n’est pas à vendre, monsieur le maire. Vous faites erreur. Ah, j’en suis ben désolé pour vous, mais faudra voir les affaires autrement avec les Allemands. Les envoyer chez Plumeau ou leur faire planter leurs mécaniques ailleurs que sur moué.

Robert Morisset ne fut pas du tout surpris. Il s’était préparé à la réaction de ce bougre de Pierrot accroché à son jardin comme le chapeau chinois à son rocher ! Il le savait retors, aussi sociable qu’un sanglier solitaire de la forêt de Benon et c’était la raison pour laquelle il était venu en personne. Ce n’était d’ailleurs pas en sautant au plafond qu’il avait appris que les développeurs du projet avaient justement pointé sur sa propriété.
Vous ne pouviez guère tomber plus mal, qu’il leur avait d’abord signifié, puis, se ravisant, encore faut-il considérer l’affaire de près. Car le pauvre hère n’en fait pas grand-chose de ses terres, pour tout dire, il n’en tire rien. On dirait qu’il s’y amuse. Alors que si on était tombé sur un gros, au beau milieu de ses maïs ou de ses blés, peut être que ça aurait été une autre paire de manches ! Faut voir comment négocier avec le bonhomme. En tout cas, surtout ne pas le prendre à rebrousse-poil !
Il ne fut donc pas surpris, mais tout à coup sacrément content de ce que la véhémente contestation du paysan venait de lui donner un argument de choc.
Vendre, cher ami ? Mais qui donc t’a parlé d’acheter ta grande pièce ? Pas moi, en tout cas. Parce que ton champ, tu le gardes, il reste à toi, t’en as la jouissance comme tu veux, comme avant, comme toujours. Les Allemands le louent, un point c’est tout, cher ami. Et tu sais combien ? Tu sais combien ils veulent te mettre dans la main pour planter ces superbes instruments des temps modernes sur ton champ ? Douze mille euros par an ! Quatre éoliennes, trois mille euros par éolienne, ça fait douze mille euros nets, qui te tombent dans le bec comme des alouettes toutes rôties. Tu mets ça au chaud et tu continues à labourer, à semer, à herser, comme  ça t’amuse. Et là, le maire, emporté par son élan, échoua encore à tenter de juguler un petit rire. Comprends-tu ? Douze mille euros rien qu’à écouter le vent siffler dans tes éoliennes, les bras croisés !
Louisette suffoquait et serrait le coude de son mari. Une fortune à laquelle ils n’avaient jamais prétendu, qu’ils n’avaient jamais espérée, jamais désirée, jamais même imaginée qu’elle pouvait exister, venait s’inviter à leur table. Elle serra plus fort encore le bras de son Pierrot qui restait muet et accusait le coup, jetant de temps en temps des regards torves sur le tiroir où dormaient les quatre cents malheureux euros dont il ne savait que faire, en vérité... Ça avait commencé par eux, ces satanés quatre cents euros ! Ils avaient été prestement rangés au fond du tiroir mais, de là, ils avaient commencé à trotter bizarrement dans sa tête. Pourtant, jamais il n’avait cherché à avoir un traître sou en poche. Il n’avait cherché qu’à respirer le parfum des champs et des saisons, qu’à sentir la chaude palpitation des animaux sous ses mains, qu’à regarder le soleil tourner autour de lui, qu’à  bien se nourrir et boire tout son saoul, qu’à dormir sous son toit et aimer sa Louisette et son Valentin. C’était là tout ce qui faisait de sa vie, une vie. Et maintenant, l’argent, les sous, ce pour quoi le monde était devenu fou, semblait vouloir s’accrocher aux poches vides de son paletot.
Il en chancelait dans un sentiment étrange, mêlé de haine, de peur et d’une indéfinissable envie…

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08.11.2014

Un laboureur et du vent -12 -

éolienne.jpgLes deux compagnons partaient tôt le matin par le chemin de remembrement, traversaient de jeunes blés qui n’en finissaient pas de s’étaler devant leurs yeux, bifurquaient le long d’une petite route et arrivaient enfin aux bois, qui formaient un îlot épais au milieu de la morne vacuité des paysages céréaliers. Dominique portait dans son grand sac à dos, celui qui marchait dans les montagnes, le déjeuner, les petits outils, et Pierrot poussait une brouette sur laquelle étaient rangés les haches, les serpes, les bidons d’huile et d’essence pour cette satanée tronçonneuse et la tronçonneuse elle-même. Tout le jour, ils abattaient. Plus exactement, Dominique abattait les arbres et les tronçonnait, car Pierrot avait d’emblée déclaré forfait quant à se servir de cet engin qui fumait, qui puait, qui pétaradait et faisait un bruit du diable. Il en était donc réduit à ranger les branches et à faire le feu, mais il jubilait malgré tout de voir son copain travailler dur, attentif à sa besogne, efficace, soigneux. A midi, les deux hommes sortaient un déjeuner copieux préparé par Louisette, il faisait réchauffer tout ça sur la braise et ils dégustaient là, assis sur des souches, le bon fricot fermier et le pain tendre. Seul Pierrot buvait de grandes lampées de vin car l’instituteur, qui prenait son rôle très au sérieux, avait déclaré qu’avec ces ustensiles- là dans les mains, dangereux comme tout, fallait constamment rester concentré. Et Pierrot le poussait du coude, le moquait, lui envoyait de grandes bourrades dans les côtes, tu vois bien que c’est de la connerie, de la pure connerie ! Même pas le droit de se mouiller les amygdales, avec leurs trucs à la con ! Même plus le droit de se laisser vivre un peu !
N’empêche que les deux copains passèrent là des heures délicieuses, au milieu des bois où se coulaient des brouillards en volutes, heureux d’être ensemble, heureux de faire quelque chose ensemble, bras dessus bras dessous, fraternels.

N’empêche aussi que Pierrot, qui dans sa tête avait prévu de rentrer une quinzaine de stères, pas plus, de la mi-décembre à la mi-février, se retrouva avec une quarantaine de mètres bien empilés dès la fin des congés scolaires de l’instit. Il en fut tout ébahi, étonné, perdu même, comme si son monde venait soudain de se mettre à tourner plus vite et lui donnait le tournis. Il attaqua donc la nouvelle année oisif, ne sachant pas à quelles occupations vouer ses heures. Surtout que janvier s’éternisa dans la grisaille, avec des jours noirs telles des soirées à l’agonie et balayés par de tristes crachins.
Pire encore dans ce soudain bouleversement des habitudes : Dominique qui, en dépit des vives désapprobations de son camarade, n’avait prétendu qu’à cinq stères pour lui-même arguant du fait qu’il en aurait au moins pour deux ans avec son truc sous vitrine à boire l’apéro, proposa à Pierrot d’en vendre dix à un de ses collègues de Surgères qui, chaque année, en cherchait partout. Pierrot trouva bien la suggestion saugrenue, de vendre ce qu’ils avaient fait ensemble, en complicité, mais l’idée de faire plaisir à son ami fut plus forte que ses réticences. Il empocha donc quatre cents euros, que Louisette rangea dans un tiroir, ne sachant vraiment pas quoi en faire.
Les bêtes une fois pansées et les litières remises à neuf, Pierrot rentrait donc à la maison, s’asseyait au coin du feu et attendait là, les bras ballants. Il venait, tout à fait par hasard, de rencontrer le temps libre et ce temps-là lui semblait une terre inconnue sur laquelle il ne savait comment marcher.
Louisette le secouait un peu. Figure-toi que j’ai l’impression, mon Pierrot, que tu t’agaces un peu à rester avec moi, hein ? T’es pas bien là ? Au chaud ? Ah, dame si, assurait Pierrot en faisant de petites minauderies à sa femme, et en allant même jusqu’à lui pincer les fesses. Sûr qu’on est bien là, on est tous les deux, une fois notre ouvrage fait, à se tordre les pouces, non pas qu’à se rincer la peau dehors ! Mais son regard démentait aussitôt et revenait vers le crépitement des flammes, se fixait dessus et le ramenait vers un silence inquiet. Un silence où tournoyait une suite d’éléments qu’il tâchait de relier de façon cohérente entre eux, tronçonneuse, plein d’ouvrage abattu, quatre cent euros dans un tiroir, temps pour se reposer et puis… Et puis rien.
Survint alors monsieur le maire, messager des promoteurs du vent.

On frappa à la porte, la pluie fouaillait contre les carreaux et l’après-midi se traînait, sombre et bas sur le désordre de la cour. Robert Morisset pénétra dans la chaumière et salua gaiement. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, court, les membres puissants, d’allure pataude, avec un gros visage sanguin, qui aurait pu paraître fâcheux s’il n’eût en permanence été agrémenté d’un sourire en demi-teinte. De lui, Dominique et Marie avaient dit une fois qu’il était aupéesse. Pierrot n’avait pas pigé de quoi il en retournait de cet aupéesse mais, à la façon dont ils avaient dit ça, il avait jugé que ça voulait dire que c’était un brave type.
Pierrot se leva brusquement de sa chaise, comme pris en flagrant délit de fainéantise, et Louisette s’essuya vitement les mains à son tablier, avant d’en tendre une vers le maire.
Hé ben, mon gars, on se la coule douce, à ce que je vois ! Le maire donna une tape amicale sur l’épaule de Pierrot, de plus en plus pantois et intimidé.
Ben, l’ouvrage est fait, le bois est empilé, les bêtes ne manquent de rin, ma foi, je prends un peu de bon temps avant la saison.
Et t’as bien raison, mon ami ! assura Morisset en ponctuant d’une nouvelle tape, dans le dos cette fois-ci. Aujourd’hui, le monde est tellement compliqué pour tout le monde, qu’il faut savoir se détendre et prendre du temps pour soi. Bon, ben, à part ça, c’est quand même une affaire très importante qui m’amène. Très importante pour toi et pour la commune.
Claude Grenier et ses conneries, l’Anglais et son musée surgirent dans la tête de Pierrot. Putain, moi et la commune, qu’est-ce qu’ils ont encore déniché sous leurs casquettes, ces escogriffes ? Il lorgna sur le pichet vide posé au beau milieu de la table, se dit qu’il avait bien déjeuné à midi et qu’il ne risquait pas de menacer le maire de son couteau. Il offrit donc à Robert Morisset de s’asseoir et pendant que Louisette apportait des verres et filait à la cave, il développa tout haut ce qu’il avait pensé tout bas, les escogriffes en moins.
Moi et la commune ? Oh, c’est que je suis pas un bon citoyen, vous le savez ben. On se cause pas beaucoup, la commune et moi, qu’une fois l’an par l’intermédiaire d’une feuille d’impôts fonciers, alors… Avec les rappels, bien entendu, histoire de pas laisser mourir la conversation.
Le maire accentua son sourire, tapota de nouveau sur l’échine du paysan et lui fit admettre qu’il ne l’avait jamais emmerdé avec ça, qu’il avait même causé au percepteur pour obtenir des étalements sans majoration, pas vrai ? Cher ami, l’affaire qui m’amène est beaucoup plus importante que ta feuille d’impôts, vois-tu. D’ailleurs, ça n’est pas tous les jours que je me déplace chez un administré et si je le fais aujourd’hui, ça n’est pas pour une broutille. Cette affaire, elle pourrait même t’amener à payer tes malheureux impôts sans  que ce soit un tracas. Comme une lettre à la poste. Et bien plus que ça encore !

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06.11.2014

Un laboureur et du vent -11 -

Ce qui se fait par manque est manqué d'avance, car il n'y a pas de misère qui ne se laisse acheter ou vendre.

Raoul Vaneigem - Le livre des plaisirs

                                            Chapitre 4

littérature,écritureOn imagine sans mal qu’aucun commerce des environs n’était depuis longtemps en mesure de fournir à Pierrot la moindre pièce de rechange pour son matériel antédiluvien et qu’aucun artisan n’était compétent – ou du moins prétendait ne pas l’être - pour s’amuser à perdre son temps à en réparer telle ou telle avarie.
Aussi Pierrot entretenait-il lui-même ses outils, tailladait-il et torsadait-il lui-même la ferraille, aiguisait-il, rafistolait-il le cas échéant un attelage, un essieu, une roue, un timon. Il avait donc, par la force des choses, appris à souder et à tarauder et il s’était également fabriqué une petite forge sous le vieil hangar attenant au poulailler. Là, il avait installé le travail spécial sur lequel il ferrait lui-même ses chevaux, secondé par Louisette qui, soit actionnait le soufflet, soit maintenait la patte de l’animal.
Il restaurait lui-même ses charrettes, son tombereau et son char à bancs, avec du chêne prélevé sur ses bois. Il savait extraire d’un tronc bien sélectionné un brancard galbé selon les règles antiques de l’art, ou, s’il le fallait, droit comme un I. Tout cela se faisait à la morte saison, quand la terre était au repos sous des jours sans éclat ni vigueur, chargés de brumes et de pluie.
Le laboureur était donc tout à la fois menuisier, charron, forgeron, soudeur, ce qui ne manquait pas d’engendrer l’admiration de Dominique qui, parfois, venait le voir à l’œuvre, histoire de discuter le bout de gras.
Tu sais vraiment tout faire, mon vieux Pierrot. On n’en fait plus des comme toi !
Oh, oh ! rigolait le paysan, je sais pas tout faire, loin s’en faut ! Et tu vois, ben, j’échangerais volontiers ce que je sais faire contre tout ce que je sais pas faire. Suis certain que je gagnerais au change. Tiens, lire, par exemple, je sais lire, bien sûr, mais pas vite et pas des livres comme toi, avec des centaines de pages écrites en tout petit. Et puis, écrire, je sais pas écrire comme toi, avec des belles lettres, sans fautes, avec des virgules, des points. Des trucs, en somme, qui font bien voir à celui qui lit ce qu’on a voulu dire. Alors, tu vois, hein ?
L’instit demeurait pantois devant toute cette franchise et toute cette modestie. L’important, qu’il rectifiait alors, c’est avoir du cœur à ce qu’on fait. C’est cela que je voulais dire, et toi, tu en as.
Pas toi ?
Pas toujours, non !
Ah ben… suspendait Pierrot et il tapotait sur l’épaule de son ami.
On eût presque dit un geste de consolation.
En le voyant parfois usiner une pièce de métal, percer un trou, refaire un filetage, remplacer une dent de son herse, rénover ses ruches, brosser ses chevaux, semer à la volée, biner à la main, moissonner à l’ancienne, monter sur son dos par une échelle de fortune ses sacs de grain au grenier, couper son bois à la hache, entasser son foin en vrac dans la grange, broyer la farine qui ferait le pain, Dominique pensait souvent que cet homme était une mémoire en action, une mémoire de la totalité plongeant ses racines dans un monde totalement anéanti, celui d’avant la division du travail. Il le regardait répéter un à un des gestes transmis depuis des générations et des générations de laboureurs, des gestes rebelles à épouser les avatars du temps et, ému, il songeait qu’il était sans doute le dernier à faire perdurer l’inutilité de cette mémoire, comme un fou sublime oublié par le temps sur les bas côtés du chemin ; qu’après lui un point final décréterait définitivement la fin d’une époque humaine. Et personne, absolument personne, ne se souviendrait que cet homme aux usages désynchronisés était passé sur terre dans un XXIe siècle croulant sous les richesses et agglutiné autour de distractions dérisoires ; qu’il avait été contemporain des hommes virtuellement reliés entre eux par internet et qu’il avait vécu pratiquement comme ses cousins du néolithique. Il y avait là-dedans quelque chose d’injuste. Une parole confisquée. Alors Dominique se surprenait à imaginer qu’il devrait écrire un livre qui rendrait cette parole à son ami.
Aussitôt cependant, il pensait aux deux Anglais et à leur musée, à Claude Grenier et à ses manifestations pitoyables, et il se trouvait aussi inconvenant qu’eux, caudataire de la misère depuis le confort d’une tribune et les pieds bien au chaud. Pourtant, poursuivait-il in petto, ce qu’il faudrait dire, c’est toute cette joie d’être, toute cette bonne humeur qui pétille dans cette vie d’apparence pouilleuse. Toute cette dignité à être à la fois ailleurs qu’au cirque et en même temps que lui. Mais je ne saurais jamais écrire ça convenablement, alors...
Alors il le vivait dans la camaraderie. Et cet hiver-là, justement, cet hiver où l’instituteur avait eu la pensée fugitive, vite remisée au rang des phantasmes, d’écrire un livre sur Pierrot, celui-ci lui avait fait une bien sympathique proposition.
C’était quelques jours avant ses vacances de Noël. Le ciel était grisâtre, bas, et les brouillards sur les champs n’avaient même plus la volonté de se lever ; des journées entières, leur lourde nébulosité pesait sur des paysages anesthésiés. Pierrot avait décidé de faire du bois, beaucoup de bois, parce qu’une parcelle de soixante ares environ n’avait pas été coupée depuis… depuis, voyons voir, c’était avec son père, il était alors tout gamin et il ramassait les brindilles pour les fagots, oui, depuis au moins quarante cinq ans. Il était temps de prélever là-dedans une provision de bois de chauffage, dont la réserve faiblissait, en plus. Alors, ce serait bien si Dominique venait lui donner la main. Il aurait ainsi de quoi alimenter sa petite cheminée sous vitrine à boire l’apéro, comme brocardait Pierrot, parce que chaque fois que lui et Louisette avaient été invités à prendre un verre, Marie les avait installés au salon, devant cette petite cheminée qui crépitait joyeusement, sur des fauteuils moelleux au fond desquels ils s’enlisaient, les fesses quasiment au niveau du sol et ne sachant pas trop quelle attitude adopter pour ne pas être tout à fait ridicules.
L’instituteur avait bien sûr été enchanté de l’offre de Pierrot. Mais il ne voulait pas abattre à la hache, ça non, c’était là tout un art auquel il n’entendait évidemment goutte ! T’apprendras, rétorquait Pierrot. Tout s’apprend. Tu parles ! Quand j’aurais  fini d’apprendre, il y aurait déjà des feuilles à tes arbres, la saison serait foutue et tu n’aurais pas un bout de bois par terre ! Et Dominique acheta en douce une petite tronçonneuse, à la CAMIF bien sûr, à la grande stupéfaction du paysan, qui bayait du bec, faisait des gros yeux, tâtait prudemment la machine, la retournait dans tous les sens comme s’il se fût agit d’un objet tombé du ciel et qui allait lui exploser au nez. Ce faisant, il grognait que bon sang, de bon sang, il avait dépensé dans cette invention idiote plus qu’il n’aurait dépensé en achetant ses quatre ou cinq mètres de bois chez un marchand ! T’inquiète pas de ça, je viens pour t’aider, alors parce que je n’ai pas ta science, j’apporte la technique.
Et les deux hommes avaient rigolé un bon coup, l’un content d’avoir convaincu avec son acquisition et l’autre parce que c’était là encore, assurément, une idée d’instit !

Petit événement, événement insignifiant jusqu’au non-événement même, mais très lourd de conséquences. Car ce fut là pour Pierrot le début d’un changement de direction, comme si toute la sérénité de cet équilibre reposant sur l’atavisme et in fine sur une certaine vision du monde, n’avait pas pu supporter la moindre intrusion d’un soupçon de modernité dans ses engrenages. Ce fut cette chose étrange, celle qui conteste aux hommes le droit et le plaisir d’user à leur guise de leur temps de travail et derrière laquelle ils courent pourtant depuis des siècles, qui s’insinua pour la première fois dans la tête du laboureur : la rentabilité.

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04.11.2014

Un laboureur et du vent -10 -

éolienne.jpg[...] Toute la journée du lendemain cependant, les stigmates de cette soirée chaotique tracassèrent la mémoire en demi-teinte du malheureux Pierrot. Il n’en avait en effet retenu que des fragments, et, quand on ne se souvient de ses inconduites que par bribes équivoques, elles prennent des proportions plus grandes, questionnent et culpabilisent encore plus. D’autant que le récit que lui fit Louisette n’avait cessé de le tourmenter, parce qu’il ne se reconnaissait pas du tout dans ce personnage brutal et vindicatif qu’il mettait en scène.
D’abord, il accusa la fatigue avec cette chaleur prise toute la journée sur son crâne, puis le vin qui provenait d’une barrique mise en perce la veille, et qui, peut-être, était peuté. Devant l’air dubitatif et taquin de Louisette, il en vint à soupçonner sa collation de l’après-midi… Oui. Les rillettes d’oie. Il les avait pourtant bien mises à l’ombre d’un tas de gerbes, mais le soleil avait tourné, pardi !  Et elles étaient chaudes comme tout quand il les avait mises sur son pain ! Elles s’étaient gâtées sans doute et lui avaient porté sur l’estomac. Qu’en penses-tu ? Louisette lui agita en riant le doigt sous le nez et fit taratata, taratata, mon Pierrot ! La fatigue et les rillettes n’ont rien à voir là-dedans, figure-toi. C’est le vin, oui, mais pas parce qu’il était peuté, mais bien parce que j’en ai tiré cinq litres, que là-dessus tu en as bu plus de la moitié et que tu l’as ensuite assaisonné avec de la gnôle, et tout ça avec rien dans l’estomac, figure-toi bien.
C’est vrai, c’est vrai, concédait Pierrot et, baissant le nez, il demandait encore et encore des précisions, sur lui, sur ce satané Anglais, sur ce qu’ils avaient dit et fait les uns et les autres, tout en étalant de la paille fraîche derrière les vaches, tandis que Louisette, assise sur un tabouret de bois, trayait les lourdes mamelles. Elle finit par lui dire d’arrêter de se tourmenter de la sorte, parce que oui, c’est sûr, il avait été grossier, le mal était fait maintenant, il n’y avait plus à revenir là-dessus, mais le visiteur et sa poule avaient été tout aussi grossiers que lui, sinon plus, avec leurs absurdes boniments. Et puis, il y avait une grande partie de sa faute, à elle , figure-toi. Elle aurait dû ne pas obéir et ne pas remplir le pichet quand il le demandait et elle n’aurait pas dû non plus sortir la bouteille d’eau-de-vie. Oui, c’était beaucoup de sa faute ! Et Pierrot se fâchait que bon sang, de bon sang de bonsoir !  D’accord elle avait tiré le pinard, mais elle ne lui avait pas mis dans le bec comme on fait avec les oies et les canards avant la Neau ! Alors, c’était de sa faute à lui, complètement, il s’était conduit en imbécile, et allez, t’as raison, on n’en cause plus.

C’est ainsi que Pierrot s’en retourna à ses solitaires ouvrages des champs sans prendre la mesure exacte de ce qu’il avait été une fois encore mis à l’index par une sorte d’engouement pour sa condition de bouseux archaïque et que son mode de vie, misérable au regard des canons de son époque mais exemplaire aux yeux de ceux qui ne le voyaient qu’en image, qui ne le vivaient surtout pas, était devenu, par un phénomène de renversement, une sorte d’idéologie attractive.
Quand Dominique et Marie rentrèrent de leur randonnée dans les montagnes, ils furent par le menu mis au courant de l’esclandre. Et s’ils en rirent d’abord à gorge déployée, se renversant sur leurs chaises à se tordre même le ventre de douleur et à en avoir bientôt les yeux débordant de pleurs, soudain sérieux, ils n’en conclurent pas moins que, si vous n’y prenez garde tous les deux, on vous paiera bientôt pour que vous fassiez semblant d’être ce que vous êtes.
A cet énoncé, Pierrot se tapa sur les cuisses, reversa à boire et s’esclaffa, sacré instit, va, l’air de la montagne t’a saoulé plus que mon vin encore, parce que v’la que je comprends rien à ce que tu me chantes à présent !

Plus lourds de conséquence furent les bruits qui, telle une traînée de poudre, coururent tout le canton. Monsieur et madame Robinson, surtout madame, profondément choked, ne manquèrent pas en effet d’échafauder une épouvantable fable quant à leur visite chez ce fou furieux, un alcoolique, un sauvage qui puait la shit, qui les avait longtemps insultés en leur postillonnant au visage et avait même menacé de les saigner avec son couteau, avant de les jeter dehors manu militari. Ils n’avaient dû leur salut qu’à la fuite. Ils contèrent également qu’en dépit de sa balourdise et de sa malveillance, l’homme était un cupide et un envieux.  Il avait en effet estimé son bout de ferme à des sommes tellement astronomiques que jamais ils n’auraient pu accéder à ses prétentions, se fût-il conduit en galant et honnête homme. Mais la question ne se posait même plus et tous les camarades de Notre boule bleue étaient bien d’accord pour ne  plus jamais avoir à traiter quoi que ce soit avec ce dangereux vaurien.
On écouta les Anglais avec beaucoup de complaisance, certains en riant sous cape quand même, d’autres en affirmant que, eux, ils savaient tout ça depuis fort longtemps et qu’ils avaient d’ailleurs prévenu, d’autres encore en faisant consciencieusement montre d’une stupéfaction scandalisée. Parmi cette dernière catégorie, les épouses des grands céréaliers, la plupart employées de bureau dans une administration quelconque, poste, conseil général, mairie, préfecture, ou dans des compagnies d’assurance privées, tinrent le haut du pavé, le double menton agité comme celui des pintades, gloussant et jacassant leur indignation de blondasses parfumées.
La réputation du pauvre Pierrot, en plus de celle d’un olibrius en décalage d’un demi-siècle, s’enrichit donc de celle d’un méchant, d’un ivrogne et d’un pauvre hère sans aucune notion de la valeur financière des choses. Ce qui, ma foi, donnait à l’ensemble du tableau un air de cohérence et de crédibilité, ceci pouvant expliquer cela et cela étant de nature à expliquer ceci.
La roue tournait donc, toujours dans le même sens, celle de l’exclusion d’un bonhomme n’ayant d’autre prétention que celle d’un bonheur suranné.  

Et ce fut le vent, oui, le vent, celui qui balaie l’écume opaline des vagues, qui s’engouffre sur les plaines, passe par-dessus les bois en les ébouriffant et poursuit sa course jusqu’à l’horizon des derniers nuages, qui vola un moment, le dernier, à son secours, inversa la rotation de la roue, renversant cul par-dessus tête les positions de chacun sur le grand cadran de la marche du monde.

A SUIVRE...

08:31 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET