20.04.2013
Plume classique
« Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie d’un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture…Un gars à sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l’équipage, et retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne. »
Ça arrive souvent comme ça : on est debout devant la bibliothèque, on prend un livre au hasard, on le feuillette par désœuvrement, on s’arrête sur un passage, on se souvient du tout, on s’assied alors, on revient à la première page et on lit pendant des heures. On relit ce qu’on sait déjà mais avec l’œil d’un nouveau lecteur.
De ce livre publié en 1883 mais dont la rédaction commença six ans plus tôt, Flaubert se montra enthousiaste dès les premiers mots que lui en toucha son auteur. Il y avait en effet là matière à réaliser pleinement sa propre conception du roman : écrire sur rien.
Une vie, c’est le livre de la vacuité de tout, jalonnée d’événements qui ne débouchent sur rien. Servi par une écriture impeccable, il montre bien que tous les successeurs littéraires de Maupassant et de Flaubert n’ont rien inventé, sinon en reprenant à leur compte les exigences déjà formulées par les deux écrivains. « L'intrigue passe au second plan… »
Le Nouveau roman croyait avoir découvert les clefs de la révolution du genre ou du moins tentait de le faire croire.
Les post-Nouveau roman iront encore plus loin dans la niaiserie à bout de souffle : le roman est mort !
Mais j'ai déjà eu l'occasion de dire qu'après Thamus et le Grand Pan, Nietzsche et dieu, les surréalistes et l'art, les situationnistes et le vieux monde, je me méfiais comme de la peste de tous ceux qui célèbrent les obsèques d'un mort sans en avoir vu le cadavre.
Dans Une vie, il ne se passe rien. Du moins ce qui s’y passe est tout à fait subsidiaire et ne fournit pas l’étoffe à une intrigue romanesque. Tout y est néant surgi du néant et se dirigeant vers.
Et pour dire ce rien, point n'était nécessaire, comme le crurent bon les prétentieux d’une époque courant de la moitié du XXème siècle jusqu’à nos jours, de déstructurer le langage, de ne pas s’attarder sur les paysages ou de ne nommer ses personnages que par des initiales, en imitant pauvrement Kafka.
Toutes ces révolutions de chambre en littérature n’ont, in fine, porter, et ne portent encore, que sur des formes, avec des phrases aussi tortueuses que les esprits, par impuissance à produire un nouveau contenu. Un nouveau sens.
Dans le rien si moderne de Maupassant, il y a l’odeur de la Normandie, la farouche étreinte de la Manche sur les terres, les vapeurs des brouillards, les gels de décembre, les semences et la sensualité des printemps, l’éclat d’un feu de bois, les côtes affaiblies d'un vieux chien de ferme. Dans ce décor rendu palpable par la magie d’une plume au zénith, le reste n’est que drame antique de la vacance universelle des êtres et des choses.
Par rapport aux Soirées de Médan, recueil collectif qu'écrasa devant la postérité la supériorité de " Boule de Suif," Maupassant avait déjà fait une révolution, sur les pas de l’art Flaubertien.
Que de temps perdu alors dans l'appauvrissement, pendant plus d’un siècle et jusqu’à l’heure qu’il est, à vouloir rénover la couverture du roman ou en essayant désespérément de creuser sa tombe !
A vouloir faire, aussi, de la modernité avec du rien, avec ce qui avait déjà été énoncé en tant que rien et que des classiques comme Maupassant, plus modernes que tous ceux qui leur succéderont, avaient mis au jour sans l’écran de fumée des théories pompeuses de la rénovation de l'art.
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19.04.2013
La plume scandaleuse de Brassens (âmes sensibles s'abstenir)
LES RADIS
Chacun sait qu'autrefois les femm's convaincues d'adultère
Se voyaient enfoncer dans un endroit qu'il me faut taire
Par modestie...
Un énorme radis.
Or quand j'étais tout gosse, un jour de foire en mon village,
J'eus la douleur de voir punir d'une épouse volage
La perfidie,
Au moyen du radis.
La malheureuse fut traînée sur la place publique
Par le cruel cornard armé du radis symbolique,
Ah ! sapristi,
Mes aïeux, quel radis !
Vers la pauvre martyre on vit courir les bonn's épouses
Qui, soit dit entre nous, de sa débauche étaient jalouses.
Je n'ai pas dit :
Jalouses du radis.
Si j'étais dans les rangs de cette avide et basse troupe,
C'est qu'à cette époqu'-là j' n'avais encor' pas vu de croupe
Ni de radis,
Ça m'était interdit.
Le cornard attendit que le forum fût noir de monde
Pour se mettre en devoir d'accomplir l'empal'ment immonde,
Lors il brandit
Le colossal radis.
La victime acceptait le châtiment avec noblesse,
Mais il faut convenir qu'elle serrait bien fort les fesses
Qui, du radis,
Allaient être nanties.
Le cornard mit l' radis dans cet endroit qu'il me faut taire,
Où les honnêtes gens ne laissent entrer que des clystères.
On applaudit
Les progrès du radis.
La pampe du légume était seule à présent visible,
La plante était allée jusqu'aux limites du possible.
On attendit
Les effets du radis.
Or, à l'étonnement du cornard et des gross's pécores
L'empalée enchantée criait : "Encore, encore, encore,
Hardi, hardi,
Pousse le radis, dis !"
Ell' dit à pleine voix : "J' n'aurais pas cru qu'un tel supplice
Pût en si peu de temps me procurer un tel délice !
Mais les radis
Mènent en paradis !"
Ell' n'avait pas fini de chanter le panégyrique
Du légume en question que toutes les pécor's lubriques
Avaient bondi
Vers les champs de radis.
L'oeil fou, l'écume aux dents, ces furies se jetèrent en meute
Dans les champs de radis qui devinrent des champs d'émeute.
Y en aura-t-y
Pour toutes, des radis ?
Ell's firent un désastre et laissèrent loin derrière elles
Les ravages causés par les nuées de sauterelles.
Dans le pays,
Plus l'ombre d'un radis !
Beaucoup de maraîchers constatèrent qu'en certain nombre,
Il leur manquait aussi des betterav's et des concombres,
Raflés pardi
Comme de vils radis.
Tout le temps que dura cette manie contre nature,
Les innocents radis en vir'nt de vert's et de pas mûres.
Pauvres radis,
Héros de tragédie !
Lassés d'être enfoncés dans cet endroit qu'il me faut taire,
Les plus intelligents de ces légumes méditèrent.
Ils se sont dit :
"Cessons d'être radis !"
Alors les maraîchers semant des radis récoltèrent
Des melons, des choux-fleurs, des artichauts, des pomm's de terre
Et des orties,
Mais pas un seul radis.
A partir de ce jour, la bonne plante potagère
Devint dans le village une des denrées les plus chères :
Plus de radis
Pour les gagne-petit !
Certain's pécor's fûtées dir'nt sans façons : "Nous, on s'en fiche
De cette pénurie, on emploie le radis postiche
Qui garantit
Du manque de radis."
La mode du radis réduisant le nombre de mères
Qui donnaient au village une postérité, le maire,
Dans un édit
Prohiba le radis.
Un crieur annonça : "Toute femme prise à se mettre
Dans l'endroit réservé au clystère et au thermomètre,
Même posti-
Che, un semblant de radis,
Sera livrée aux mains d'une maîtresse couturière
Qui, sans aucun délai, lui faufilera le derrière
Pour interdi-
Re l'accès du radis."
Cette loi draconienne eut raison de l'usage louche
D'absorber le radis par d'autres voies que par la bouche,
Et le radis,
Le légume maudit,
Ne fut plus désormais l'instrument de basses manœuvres
Et n'entra plus que dans la composition des hors-d’œuvre
Qui, à midi,
Aiguisent l'appétit !

10:54 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |
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18.04.2013
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Savais-tu, attentif et précieux lecteur, que, partant d'un oiseau, d'un pic par exemple, sujet d'apparence fort insignifiante, on pouvait en laissant couler les mots à leur guise, en même temps taper sur la calotte et donner un p'tit clin d’œil amical à l'anarcho-syndicalisme ?
Non ?
Alors voir ici.

11:06 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |
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17.04.2013
Coup de gueule
J’invitais récemment quelqu’un, qui se reconnaîtra s’il passe dans les parages et avec lequel je ne suis pas toujours d’accord, loin s'en faut, à mettre plus ou moins en berne son aversion à l’égard des gouvernants actuels de France, pour se consacrer plutôt à la fiction romanesque ou (et) à l’écriture plus personnelle, domaines où il déploie talent.
Faites ce que je dis, pas ce que je fais, c’est bien connu. Car c’est un conseil que je ne suivrai pas aujourd’hui.
Je pars en vrilles, comme dit si bien notre ami Otto, chaque fois que je lis les actualités de mon pays. Vais finir par ne plus les lire.
Donc, avez-vous déjà fréquenté des délinquants ? De près ? Voire, en avez-vous apprécié, en camarades ?
Si vous avez fait tout ça, vous savez sans doute qu’un délinquant qui s’y connaît en matière de subversion autrement que pour voler des poules ou des mobylettes, quand les roussins en viennent à lui mettre le grappin dessus, s’il est intelligent et s’il n’est pas une vile balance, fera mine de faire amende honorable et tentera d’embarquer les chats fourrés sur des pistes pourries. Pour faire tout ça, il avouera une ou deux malversations, en plus de celle pour laquelle il est consigné au poste, sans qu’on ne lui demande rien. Comme s’il se déballonnait. Il donnera aussi de menues preuves, au compte-gouttes, de ce qu’il avance.
Un peu plus tard, devant le juge d’instruction, il refera son cinéma, embarquant aussi le magistrat sur des trucs qui n’ont surtout rien à voir avec ce qu’il veut protéger.
Il donnera sa porte en pâture pour sauver sa maison.
S’il est pris avec du sucre, il avouera aussi avoir volé de la farine, mais il cachera l’essentiel du gâteau qu’il est en train de mijoter.
Et surtout, s’il a de l’honneur, il prendra soin de n’indiquer aucune piste qui pourrait mener à un aide-cuisinier.
Ainsi je dis que les ministres de la France, emmenés par leur chef cuisinier, sont des délinquants expérimentés, mais qu’en revanche, ils n’ont pas un brin d’honneur.
Je dis aussi que ceux qui les ont précédés étaient de la même meute - tout comme ceux qu'on n'a jamais vus les armes à la main mais qui font semblant de vouloir prendre le guidon - et que les hurlements qu’ils poussent aujourd’hui sous la lune ne sont destinés qu’à planquer les proies qu’ils se sont offerts sous le manteau. La fourrure ? Oui. Voir Copé : un loup dominant sur le déclin. Et qui fait allusion à Maximilien en déclarant que la République s'est historiquement construite grâce aux avocats.
Du diable, sans doute...
Et je dis enfin que pour cette République et ses Français, tout ça, c’est du pain bénit. Après tout, ce sont eux qui leur donnent régulièrement les clefs du coffre-fort.
Qu’ont-ils donc à crier au scandale ? Moi, si je fais rentrer tous les soirs un renard dans mon poulailler, je ne vais quand même pas me scandaliser de ce qu'il mange mes poules !
Pour terminer - ça vaut le coup de regarder jusqu'au bout, ça n'est pas long - un exercice de pure mauvaise foi, à moins que ce ne soit une redoutable manifestation de la bêtise la plus accomplie. Ecoutez, comme elle dit :
Hé ben moi je dis que lorsque l'on confie les destinées d'une République à des gens pareils, soit il n'y a pas plus de République que d'orangers sur le sol irlandais, soit la République des avocats c'est un cloaque nauséabond.
CQFD.
10:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : politique, littérature |
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15.04.2013
Quand je préside, je préside...
Comme chaque printemps depuis maintenant huit ans, j’étais la semaine dernière président de jury du traditionnel concours de la chanson française ouvert à trois catégories de concurrents apprenant notre langue : écoles primaires, collèges et lycées.
C’est la seule occasion de ma vie où je peux me glisser dans la peau un président. Désigné, pas élu, c’est vrai, mais bon, qu’importe le flacon, n’est-ce pas… Ça me fait une belle jambe, vous ne trouvez pas ?
M’assistent donc avec bonheur dans ce rôle ingrat qui consiste à déterminer qui a chanté et prononcé le plus juste - trois prix pour chacune des trois catégories - toujours une professionnelle de la musique qui a déjà maintes fois fait les preuves de son talent comme de la qualité de son oreille, et une dame, à chaque fois différente, professeur de français.
Donc, une pour juger de la qualité du chant, l’autre de la qualité de la langue, Môssieur le Président étant censé, en tant que natif et lui-même musicien, faire la synthèse. Ce qu’il fait.
Et les délibérations sont parfois - quoique de bon ton - assez âpres. En tout cas, pour l’exilé volontaire, ce sont toujours de grands moments d’émotion et de tendresse que de voir et d’entendre tous ces jeunes gens interpréter, sur la musique originale, Piaf, Bécaud, Lama ou Brel. Jamais Brassens, à mon grand dam ! Les jeunes Polonais seraient-ils tombés dans cet abominable travers des Français qui veut que Brassens ne se chante pas, sinon toujours sur la même mélodie et la même pompe ? J’espère que non, car c’est d'une incommensurable idiotie, suffit pour s’en convaincre, si on sait un tant soit peu lire la musique et une ligne d’accords, de prendre une partition du poète sétois et, si l’on est de surcroît un musicien, d’essayer de l’interpréter sans contretemps… Je ne parle pas du Gorille, évidemment, mais du Grand Pan, par exemple, ou de La route aux quatre chansons et d’une centaine d’autres encore.
Mais revenons à nos jeunes chanteurs polonais. Ah ! Si ! Une fois, je me souviens maintenant, une seule fois, un sympathique lycéen à la barbe naissante était venu avec sa guitare et, hélas, nous avait littéralement massacré Mourir pour des idées. J’en étais tout déconfit pour lui et mes deux sympathiques assistantes, au fait de mes propres goûts, guettaient mes réactions avec un sourire en coin. Mais je suis un bon président, vous vous en doutez, alors j’ai abondé dans leur sens et convenu, surtout avec la dame musicienne, que tout cela avait été interprété de façon très approximative.
Sinon, que de talents, chez ces jeunes gens et quelle compréhension de la langue, pour eux qui n’ont dans la leur que si peu de racines romanes ! J’en suis souvent époustouflé. Je défie bien, tiens, les jeunes Français de chanter aussi juste et avec autant de cœur dans une autre langue, si ce n'est en anglais, peut-être. Mais l’anglais n’est pas à proprement parler une langue ; plutôt un code de financiers et de business mens. Et quand même en serait-il autrement ! A 14 ans, je chantais The house of the rising sun en entier sur ma guitare, avec cette ligne d’accords devenue célèbre, alors que je savais à peine dire bonjour. L'anglais, ça s'apprend à la radio (!)
Est-ce si important, la langue ? La langue chantée ? Oui, ça l’est. Car ce qui me brasse les tripes ici, c’est cette tradition du français chez les jeunes gens, tradition culturelle, historique, témoin d’un lien d’amitié séculaire, solide, tissé entre ces deux pays au cours des tumultes de l’histoire.
Il arrive que les Polonais me taquinent et me demandent si Chopin était Polonais ou Français. Bien sûr qu’ils savent que le grand compositeur était français d’état civil, par son père, et polonais dans l’âme. C’est une taquinerie.
Alors, taquinerie pour taquinerie, j’aime répondre que je n’en sais trop rien mais que je sais en revanche avec certitude que Kopernik, (et non Copernic, cette orgueilleuse manie que nous avons de ramener les noms propres à notre orthographe !), que Kopernik, donc, qui fut le premier grand bienfaiteur de la connaissance en ce qu’il fut le premier du monde contemporain à jeter le discrédit sur les affreux poncifs de l’idéologie chrétienne faisant de la terre le nombril de l’univers, était bel et bien Polonais, quoiqu’en disputent les Allemands, puisqu’il était né à Toruń, ville des chevaliers teutoniques volée plus tard par la Prusse !
C’est comme si on disait d’un écrivain, ou d’un savant, né en Guyenne pendant la guerre de cent ans qu'il était Anglois ou, mieux, d'un autre né à Paris ou en Picardie entre 1939 et 1944, qu’il est Allemand. La grimace, le gars !
Mais je me suis considérablement éloigné de mes jeunes chanteurs et chanteuses.
Parce que, quand on réfléchit aux lointaines origines d'une amitié, on va loin, très loin.
Illustration : La jeune fille lauréate du grand prix 2013
11:52 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : littérature |
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