04.06.2012
l'Idée
Lorsqu'on pénètre dans ces sanctuaires de l’horrible que sont le camp de Majdanek, la forêt de Sobibor ou la vaste clairière de Treblinka, on est soudain démuni de toute sa personnalité, celle qui raisonne.
Celle qui, devant un fait, une chose, un événement, une contradiction, une rencontre, un être, s’évertue à trouver des causes, des conséquences, des tenants et des aboutissants.
Celle qui rassure et protège de la folie parce qu’elle alimente des explications rationnelles, fussent-elles déshonorantes pour l’humanité.
On est là. C’est tout. On est vidé. Il n’y a rien à dire. Rien même à penser. Seulement savoir que l’impossible est possible. Est toujours possible. Sera toujours possible. Par-delà le bien et le mal et tant qu'il y aura des hommes.
En descendant plus loin l’escalier infernal, devant ces fours béants, ces pelles, ces instruments, ces salles, ces tuyauteries ingénieuses dont on vous dit qu’elles conduisaient l’eau chaude, chauffée par les fours où calcinaient les corps des suppliciés, et alimentaient ainsi, dans le coin, là-bas, la salle de bain des bourreaux afin qu’ils puissent agréablement prendre leur douche après leur service, à la relève, on ressent soudain revivre son corps par une brusque nausée.
Mais la tête est toujours douloureusement vide.
On veut s’en aller. On veut voir sur la route de Zamość ces voitures qui filent et se doublent et se croisent, entendre des klaxons, sentir du présent dérisoire, saluer quelqu’un, marcher sur de l’herbe. On veut fuir, ne plus faire devoir de cette mémoire qui empêcherait de vivre plus loin.
Et plus tard, quand cette géographie horrible sur laquelle s’est gravé l’indicible, n’est plus, on reprend peu à peu ses marques, on retrouve la faculté de penser et on sait soudain, encore plus épouvanté qu’auparavant, que ce qu’on a vu, c’était le triomphe de l’idée.
On s’aperçoit que c’est ça qu’on était venu chercher dans ces enfers. Une vision raisonnée du dément. Connaître le germe qui engendra le Diable.
L’idée. Retenue par les puissants barrages de la civilisation, de l’humanité, de la morale, de la culture, et qu’on a laissé s’échapper. Une fuite accidentelle. Une idée jaillie de cerveaux mal fermés et qui s’est répandue, tombant dans d’autres cerveaux mal étanches. Une idée qu’on a creusée jusqu’à l’atome et qui explosa, libérant toute son énergie destructrice.
La catastrophe de l’idée menée à son terme. C’est cela qu’on vient de voir. On tressaille : l'idée est encore dans les cerveaux et on tente de la juguler dans les méandres de ces cerveaux. Une idée toujours active et puissante, comme l’est toujours le réacteur de Tchernobyl. Pour l’heure maîtrisé sous des tonnes de béton sans cesse renouvelées.
Le triomphe d’une idée va toujours de pair avec le triomphe des massacres, de la Saint-Bartlémy à Katyń, de l'Arménie aux plaines des Sioux et des Cheyennes, en passant par tous les autres.
Et plus l'idée est fissurée profond, exploitée jusqu'à son cœur, plus elle explose dans la démesure.
Ne plus avoir d’idée. Sur rien. Car sont seules inoffensives les idées vaincues.
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Note : En attribuant à titre posthume la plus haute distinction honorifique des Etats-Unis à Jan Karski, Obama n'a su éviter récemment la monstrueuse erreur de langage en évoquant les camps polonais.
Il s'en est vivement excusé auprès du gouvernement polonais. Le billot, encore une fois et au plus haut niveau, avait été confondu avec le bourreau.
11:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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