vendredi, 19 juin 2009

Écriture et lecture au numérique : pratiques et pièges d’un nouvel humanisme

Arrêt sur image.jpgIl est des jours, comme ça, où il faut s’arrêter, poser son cul sur une vieille pierre et, peut-être à mi-pente d’un mamelon herbeux qu’on escalade, jeter un regard en arrière, sur le chemin en contrebas, évaluer aussi, devant, la pente à parcourir encore, puis prendre une décision ou ne pas en prendre.
Peu importe. L’important est de n’être, un instant, disponible que pour soi-même.
Est-ce là réfléchir ? Le mot est trop grand, trop vaste pour être noyé dans une simple pause de l’effort. C’est reprendre son souffle.
Soit pour continuer l’escalade d’un pas plus alerte et plus guilleret, regonfler le désir de contempler, de là-haut, le panorama des choses de la campagne, des clochers de villages, des troupeaux, des bois et des brumes, soit pour renoncer et regagner le bas de la colline, sur les berges de la rivière.
Y faire autre chose.

Blogosphère : immédiateté et assiduité

Depuis bientôt quatre années, donc, que j’arpente de mes messages et de mes lectures  quotidiennes la montagne internet, j’interrogeais mentalement ce matin le chemin parcouru et celui que j’aimerais y faire encore.
Et si tout ça avait un sens, lequel ?
En premier lieu : si cet espace n’existait pas, écrirais-je ainsi, quasiment tous les jours ?
Je n’en sais rien. Rien de plus péremptoire que d’affirmer une position réelle dans une réalité supposée.
Je sais en revanche que la motivation est grande de savoir son texte tout de suite disponible pour des lecteurs, certains dont on sait bien qu’ils viendront, peu sans doute au regard des exigences de l’écriture quand elle voudrait être ou devenir une production artistique de l’esprit, mais beaucoup  et d’une grande importance cependant quand on sait, et qu’on ose le dire, l’immense solitude du jeteur de bouteilles à la mer.
Avant, le texte se languissait à l'intérieur d'une chemise bien rangée dans un tiroir. Puis, l’auteur prenant quelque hardiesse, il était donné à lire à un proche, à un ami, à un frère.
Verdict le plus souvent bon. Rarement critique. L’affection s’accommode assez mal d’une objectivité déplaisante. Il fallait que l’auteur, si tant est qu’il fût prêt à recueillir un avis, guette le regard fuyant, le poncif énoncé, le raclement de la gorge ou la brièveté de l’échange.
Le manuscrit cependant était porté un beau matin à la poste, en plusieurs exemplaires, avec sur les enveloppes, soigneusement portées, les adresses de maisons prestigieuses ou franchement plus modestes.
Après, c’était l’aléa jacta est, le Rubicon des gens sans armes ni bagages. On jouissait de quelques mois d’attente, campé sur les rives du fleuve. C’était là notre grande récompense. Tant qu’on n’avait pas essuyé le refus, même le subodorant très fortement, surtout après des années et des années d’une même expérience, on était quasiment un écrivain heureux. On attendait. On était en droit de dire et de penser qu’on était un écrivain,  qui attendait certes, mais un écrivain quand même. Comme une femme pour la première fois enceinte attend sans doute l’espoir de son enfant et qui, dans sa tête et dans son cœur, est déjà une mère.
On était parturiente promise.
Ce bonheur cessait dès qu’une lettre estampillée par une édition tombait en retour dans la boîte. Avant même de l’avoir ouverte, le charme était rompu. On savait bien, allez, plus d’illusion,  ce qu’elle véhiculait : du vide,  du rien, du sans-écho.
Immanquablement en effet, c’était l’échec de l’accouchement, l’enfant mort-né. La lettre sans mot et sans audace.

Avec la révolution internet, donc, le texte vit aussitôt sa vie de texte. In vitro ? Peut-être. Mais il respire, il vit. Et c’est là tout l’humanisme des blogs, quels qu'ils soient. Il y a, ne soyons pas pédants, des lecteurs pour tous les niveaux de qualité. Écrire un blog littéraire est une question d’affinités et n'autorise en rien à se croire supérieur à d’autres affinités, celles-ci  fussent-elles narrations des petites misères et bonheurs insignifiants du quotidien.
Les roturiers de la critique,  petits génies de la frustration, prétendus chirurgiens plus enclins cependant à manier le hachoir que le scalpel, qui vomissent sans relâche dans la blogosphère sur la nullité de ladite blogosphère – à tel point qu’on se demande pourquoi dépenser tant d’énergie à vouloir prouver des choses qui leur sont tellement évidentes et quelle serait la teneur de leurs masturbations dépitées s’il n’y avait cette bêtise supposée à se mettre sous le fantasme - seraient bien inspirés de partir écrire ailleurs, dans leurs latrines par exemple, ou chez leur grand-mère, sur des écorces de bois ou des bouts de tissus.
Car enfin, les intelligences supérieures devraient au moins avoir celle de ne pas venir se vautrer dans une mare polluée d'imbéciles, parmi les caquètements, gloussements et autres bavardages.

Pour ce qui nous concerne, la littérature, spontanéité de la publication donc et c’est là, pour qui a bataillé avec les fantômes de l’édition, une grande motivation de l’écriture. Forcément, donc, une générosité nouvelle.

Tenir un blog, c’est être aussi tenu d’écrire quasiment chaque jour. Et l’écriture se nourrit de beaucoup de choses, parmi lesquelles la continuité. Une bonne raison de ne pas écrire à celui ou celle qui en ressent le besoin ne manque  effectivement jamais à personne. Le blog est là, tel un écritoire multifonctionnel, qui exige nourritures et mises à jour et, donc, qui forge, qui chauffe et transforme le fer intérieur. Une chance alors pour l’écriture, presque liée au blog par un contrat d’existence réciproque.
Un copain écrivain rencontré récemment m’écrivait : « L’écriture est un fil ténu. Veiller à ce qu’il ne se rompe pas »

Piège de l’assiduité

Mais le blog, dans sa générosité justement, représente ce redoutable danger de ne plus écrire que pour être immédiatement mis en vitrine.
L’écriture est un long travail de concentration sur soi-même, de collection d’émotions dans des situations données, de repères retrouvés, cherchés à tâtons, de choses qui voudraient dire l’immatériel enfoui au fond de l’âme,  d'éclaircissements de nos confusions, de musicalité intérieure, d’espoir accumulé, de désespoir vaincu, de convictions entr’aperçues, etc.
Cette écriture-là est celle du loup solitaire. Longtemps, sur le métier sera remis l’ouvrage qui de bribes incertaines fera un tout. C’est l’écriture de l’ombre, la plume qui n’attend rien de l’immédiateté quotidienne, le travail longtemps inaperçu, la main invisible tendue dans des nuits sans lune.
Le vent frappe à la fenêtre, le jour se meurt et les ombres grandissent. La page à l’écran reste soudain muette. Grande, grande est la tentation alors de découper l’amont que l’on croit achevé et de l’offrir, dès demain, par tronçons, à la publication. Ou alors de n'écrire que des textes lapidaires, sur une idée surgie comme ça, pas mûre encore, pas même totalement maîtrisée.
Exister. Écrire sur les murs de la ville. C’est là le piège du blog, la séduction, le miroir suicidaire tendue à l’écriture.
Cette angoisse existentielle nourrie de solitude, et parfois d'états d'âme plus prosaïques,  peut même conduire à des aberrations. La Lettrine
publiait récemment un billet édifiant dans lequel étaient dénoncées les pratiques scandaleuses du copier/coller.

Le livre au numérique

Du bleu en laisse.jpgDes écrivains-amis, tels que Jean-Louis Kuffer ou François Bon, ne seront pas d’accord, sans doute,  avec cette vision de la fréquence présentée comme pouvant être un inconvénient et fronceront leurs sourcils dubitatifs.
Dès le début, c’est d’ailleurs François qui me conseillait, à la fin 2005, «  tu fais bien de rester présent sur ce terrain. C’est là que tout se jouera bientôt ».
Avec raison.
Les éditeurs, libraires, écrivants, écriveurs et écrivains les plus acharnés contre le numérique, en sont, aujourd’hui, à en supplier les secours. Qu’il les tire de l’ombre où la grande pagaille des lois du  marché les a jetés.

Je suis toujours un grand amoureux du livre traditionnel et mon ambition d’écrivain est d’être publié à la fois en numérique et en livre papier, ambition actuellement et partiellement réalisée pour deux ouvrages. Je dis partiellement car il s'agit de deux ouvrages différents et je verrais bien un livre mener double vie, en même temps numérique et traditionnelle.
Je crois donc que, sans la marmite internet, un livre, et à plus forte raison son auteur, n’arrivera plus jamais à être présenté convenablement au grand banquet de la lecture. La sortie récente de «  Zozo, chômeur éperdu » m’en persuade encore plus. Et je ne reprends pas ici le débat déjà éculé sur la prétendue dichotomie édition numérique/ édition traditionnelle, l’une et l’autre étant désormais indissociables, le numérique n’ayant pas pour valeur historique de dépouiller votre bibliothèque mais bien de voler à son secours.
L’édition numérique publie des livres. Elle n’est pas cannibale et ne se nourrit donc pas d’autres livres. Martine Sonnet fait état sur son blog de ce que nous sommes trois auteurs, avec Denis Montebello,  à figurer en même temps à l’enseigne du « Temps qu’il fait » et à celle de « Publie net ».
L’édition numérique a donc pris la mesure de l’état inflationniste de la distribution de l’art littéraire et a proposé des alternatives. De valeur refuge, elle s’est faite publication à part entière et, ce faisant, chemine naturellement et bras-dessus, bras-dessous avec les éditeurs ne relevant pas cette inflation désastreuse.


L’atelier de l’artiste


Mais ils ne seront pas d’accord quand même, mes deux camarades. Parce que leur site est en même temps leur atelier, la diction du monde au quotidien, la prise de notes, l’accumulation de matériaux, l’esquisse de la réflexion, l'antre du Pygmalion.
Gloire alors aux pratiques ainsi définies de l’internet ! L’artiste a son atelier à ciel ouvert et le public visite, commente et, en amont de l’œuvre, en goûte tous les cheminements. N’est-ce pas exactement ce que fait, avec bonheur, une édition d’œuvres complètes aussi prestigieuse que la Pléiade ? La différence est que l’on passe, au numérique, de la connaissance conjuguée au passé à celle vivante au présent immédiat.
Cette option de l’atelier suppose cependant que l’artisan/artiste ait d’autres lieux d’exposition, d’autres galeries à faire valoir. L’ébéniste jonchera l’atelier de copeaux et de sciures qui sentiront bon la forêt, qui embaumeront la résine, mais le meuble partira bientôt vers sa vie de meuble cousu main, vers sa destinée « sociale » d’œuvre humaine. Peut-être dans le salon coquet d’un autre artiste qui en sera tombé amoureux.
Mais quel plaisir, quelle délectation de l’avoir vu naître devant vous ! J’ai passé des heures à regarder travailler des artisans, des scieurs de long notamment. Un ravissement, de l’arbre brut à la pièce de charpente aux formes si pures, aux galbes parfois si étonnants, et parcourue par les arabesques des printemps successifs de la vie, immortalisés dans sa matière.
Générosité encore de l’internet. Travail à ciel ouvert, clarté des rapports entre l’artiste et son public, œuvre qui, de la dimension à angle plat prend celle d’un mouvement ondulatoire, cheminement de la création.

Lecture des blogs et sites

Tout ceci nous amène à reconsidérer autant notre pratique d’écrivain que notre ambition de lecteur. Le foisonnement des envies d’écrire, la multiplicité de leurs motivations et la diversité humaine des émotions et conviction intimes -  et je me réjouis personnellement de toute pluralité -  font forcément qu’une sélection s’impose.
Farfouiller partout c’est aller nulle part. Au fil des mois et des années, un parti pris se crée donc. La lecture est ciblée pour chacun d’entre nous et, sur l’immense étang des blogs et des sites où nos barques voyagent à coups de clics, se créent les ronds concentriques de l’affectivité.
C’est le cloisonnement quasiment nécessaire de l’internet. La transversalité a ses limites si elle veut rester effective et qualitative.
Que dire alors de ma zone de navigation ? Six ou sept sites en tout, dont  les ateliers cités plus haut, ici, , ici ou encore. C’est à peu près le tour d’horizon permis au quotidien si l’on se propose, dans la journée, de travailler à sa propre écriture.
Au-delà, c’est la journée quasiment consacrée au voyage, la journée de congé qu’on s’octroie, la balade chez tous les voisins.
C’est bien, c’est agréable aussi, et c’est parfois nécessaire.

Bon, il faut que je lève mon cul de cette pierre.
Je n’ai pas pris de décision. Il n’y en avait d’ailleurs pas à prendre.
Le ciel au sommet de la colline est dégagé. J’ai repris mon souffle. Je vais aller voir là haut si l’air est frais et si les paysages sont prêts à me tendre les bras.

Et, reprenant ma marche, je me demande soudain si ce texte était vraiment mûr pour la publication.
Nous avons tous nos Mythes de Sisyphe.


Images : Philip Seelen

Commentaires

Drogi Bertrand, Je t'entends très bien de dessus ta vieille pierre, adossé que je suis à une forêt multimillénaire et face à des montagnes dont je me dis tous les matins que, de nos petites affaires, elles se foutent comme du pléistocène jeunet qui les a fait se bouger un peu le cul. Je vais réfléchir à ce que tu écris, qui recoupe ma songerie quotidienne, et te répondre. Faut-il se donner le temps de ruminer ou écrire tout le temps ? C'est à cela que je ramène pour ma part ton propos, et là je suis en mesure de te répondre très vite: que pour ma part j'ai le privilège rusé de ruminer et d'écrire tout le temps. Mais le fait est que l'écriture en ligne est une prise de risque de tous les instants pour qui écrit, et même pour qui écrit tout le temps non du tout pour lu mais pour s'exprimer comme il y est poussé du dedans.
Ce qu'attendant je t'embrasse et te souhaite une belle journée mau bord de ta steppe.

Jls

Ecrit par : JLK | samedi, 20 juin 2009

Ecriture en ligne, oui. Avec cette sensation toujours présente de la solitude (j'écris d'un endroit où personne ne me voit) et cette nouveauté que sans doute même les plus avisés d'entre nous, nous ne maitrisons qu'en partie encore, et ma foi c'est tant mieux : j'écris sous le regard de tous ceux qui passent par le blog, en ligne et en direct, en public. Je crois être seul tout en sachant que je ne le suis pas, et tout en ne l'étant pas je le demeure bel et bien au final. Je suis mon propre éditeur également, sans trop savoir là encore si je poste (comme une lettre) publie (comme un article) ou bien édite (comme un livre). Bref, nous sommes un peu en devenir là-dedans et sans doute est-ce l'un des caractères le plus intéressants de l'écriture d'un blog, avec également cette petite communauté qui se crée en effet - je préfère de très loin le mot communauté au mot réseau. Les commentateurs réguliers, les plus occasionnels, les lecteurs muets : à sa façon, tout le monde s'enrichit et enrichit celui, ceux qui s'exposent. C'est en tout cas une expérience originale, que celle de l'écriture confidentielle, mi-publique d'un blog, & vous en parlez là avec beaucoup de justesse.

Ecrit par : solko | samedi, 20 juin 2009

Ma réflexion sur ce sujet, ici:
http://feuilly.hautetfort.com/archive/2009/06/21/le-blogue-une-logorrhee-verbale.html

Ecrit par : Feuilly | dimanche, 21 juin 2009

Une remarque, Bertrand : lors d'une réédition de "Zozo, chômeur éperdu", indiquer sur le rabat de la 4e de couverture, au-dessous de ta biographie, l'adresse de ton blog.
Il me semble que dans les derniers livres de FB, TL est chaque fois mentionné. Ce qui me paraît aller de soi.

Ecrit par : Michèle | lundi, 22 juin 2009

Oui, c'est bien vrai et cela doit être, mais une deuxième édition.....Faudrait d'abord que Zozo devienne adulte et s'impose dans le paysage.
Paresseux comme il est !

Ecrit par : Bertrand | lundi, 22 juin 2009

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