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22.10.2010

De l'immobilité de la vitesse

l 017.jpgUn soir, je revenais de Bressuire et la nuit tombait.
Nous avions rendez-vous à Villeneuve-la-Comtesse pour la lecture de Jean-Jacques.  En Charente-Maritime, entre Saint-Jean-d’Angely et Rochefort, pour être tout à fait précis.
Comme nous avions un peu d’avance, j’ai voulu m’arrêter dans un bourg situé aux lisières de la forêt de Chizé. Un bourg avec une  grande place rectangulaire et démesurée par rapport au reste. De ces bourgs qui n’ont, en fait, qu’un centre, les alentours ayant été mangés par les constructions-dortoirs de citadins en mal de verdure ou, le  plus souvent, aux comptes en banque pas assez solides pour s’offrir un terrain minable aux abords immédiats de la ville, entre la rocade et la ligne TGV.
Tout autour de cette grande place sont divers petits commerces et deux cafés.
Je connaissais bien ce bourg.  Beauvoir-sur-Niort. Je disais à Dorothée que dans les années où il m’avait pris fantaisie d’être un marchand de bois, je venais souvent là. Tous les jours à vrai dire. Après avoir chargé mon camion dans quelque  allée de la forêt, je m’arrêtais ici pour déjeuner, dans un des deux cafés, avant de reprendre la route direction La Rochelle, l’ile de Ré ou la Vendée.
Je m’attardais  à jouer au billard, à lire le journal, à discuter de choses insignifiantes avec les autres habitués, à casser du sucre sur le dos de Mitterrand et de ses acolytes ou, encore, à ne rien faire, en sirotant un verre. Voire deux.

Nous avons fait le tour de la grand-place. J’ai jeté un œil dans l’estaminet, à travers la vitrine maculée d’affiches, tournois de belote, match de foot local, loto et autres réjouissances des solitudes rurales. Il m’a semblé que rien n’avait changé à l’intérieur. Même lumière jaune, mêmes chaises vieillottes et lustrées, mêmes petites tables rectangulaires recouvertes de toiles cirées à carreaux noirs et blancs et….même patronne.
Car elle a surgi sur le trottoir, la patronne, avant même que je ne la vois. Elle a ouvert de grands  yeux et s’est écriée, ah ben ça, alors, un fantôme ! Un revenant ! Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu dans les parages, dis-donc ! Qu’est-ce que tu es devenu ? Tu ne roules plus de bois ?

J’ai dit que  non. Que tout ça, c’était fini…
Et j’ai, une nouvelle fois, eu cette terrible vision, dans ma chair,  du  temps qui coule à toute vitesse en donnant l’illusion d’être inerte. Parce que les voyageurs, à l'intérieur, sont parfaitement immobiles.
J’aurais pu répondre en effet qu’entre ce roulage du bois et cette nuit d'automne qui tombait sur le petit bourg silencieux, ce roulage du bois à laquelle cette brave dame faisait allusion comme si je m’étais arrêté hier ou la semaine dernière pour déjeuner chez elle,  il y avait quand même eu quatorze ans passés dans un bureau à Niort et cinq ans en Pologne ! Presque vingt ans.
J’en ai éprouvé une profonde tristesse et j’ai dit un truc tellement vrai qu’il en est devenu une ânerie : Le temps passe vite !

Nous sommes allés voir la forêt noyée de crépuscule. Elle m’est apparue chétive, un peu délabrée. En tout cas elle n'avait nullement la fierté altière de la forêt polonaise. Une lumière orange, triste, une lumière à son agonie,  glissait entre les arbres.
Une grande, très grande impression de solitude, de désespérance et d’inutilité de tout.
On devrait toujours voyager à bord du seul hasard et sans repère de mémoire.

Nous nous sommes enfuis vers la lecture où Jean-Jacques nous attendait, les bras et le sourire resplendissant de présent.

Image : Scène de la lecture de Jean-Jacques Epron

14:24 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

c'est le second retour qui est le bon, quand tout est effacé y compris la déception et qu'on peut se refabriquer complaisamment des souvenirs - quand aux vérités elles semblent souvent être des âneries, surtout quand elles s'imposent à nous, avec leur banalité

Écrit par : brigetoun | 22.10.2010

On te sent déçu devant la forêt de Chizé. Comme si elle ne pouvait pas rivaliser avec la forêt polonaise. Et en effet, elle ne le peut pas. Du coup, c'est la beauté des souvenirs qui en prend un coup. Ce qu'on admirait et qui comptait tant est soudain devenu dérisoire.

Écrit par : Feuilly | 22.10.2010

La mémoire, un ambitus, et le souvenir, un exodus à façon.

Écrit par : ArD | 22.10.2010

J'ai beaucoup aimé tout ce récit aller-retour, et détours. Un instant, avec les jeunes lisant votre blog, j'ai pensé que Durrenmatt aujourd'hui, écrivant «La Visite de la Vieille Dame» devrait s'y prendre bien autrement.
J'ai essayé d'aller sur le site village TV, mais «Zozo», bien que je clique dessus, laisse la place à d'autres émissions. Je réessayerai demain.
Bon retour chez vous, si j'ose dire!

Écrit par : Natacha S. | 22.10.2010

Si cette brave dame t'a reconnu aussi vite, c'est que tu étais resté dans un petit coin de ses pensées et ....que tu n'as pas beaucoup changé;tu devais déjà leur conter plein de trucs marrants
le temps passe vite, ce n'est pas une ânerie, c'est sans doute qu'on fixe de moins en moins dans la mémoire des choses qui seraient douloureuses,qu'il y a de plus en plus de regrets et qu'on masque tant qu'on peut cette grande peur d'aller trop vite vers la fin
alors, carpe diem
amitiés A.M

Écrit par : A.M Emery | 24.10.2010

Merci toutes et tous de votre lecture....
Tu as raison, Brigitte, les souvenirs, ça se fabrique au présent.
Il n'y avait pas, cher Feuilly, de déception dans cette redécouverte des lieux. Simplement la confrontation de ces lieux-là avec l'impalpable parallèle : la fuite de nos vies immobiles.
Sensation banale, sans doute. Mais la banalité vécue vaut toujours plus, à mes yeux du moins, que l'originalité inventée.
J'espère Natacha que vous avez réussi dans vos manoeuvres techniques et, Anne-Marie, je ne sais pas du tout ce que je pouvais représenter dans la tête de cette dame. Peut-être une habitude un peu tapageuse. Les 20 ans écoulés, elle ne les avait apparamment pas vus.
Je retiens aussi la belle formulation d'ARD
A plus !

Écrit par : Bertrand | 25.10.2010

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