lundi, 05 octobre 2009

Le travail tue

savoir.jpgDans un autre monde, dans un pays lointain, dans  une structure honorable mais en des temps pas si reculés que ça, des esprits bienveillants m'avaient choisi pour être un communiquant.
Un qui relaierait sur toutes les branches et brindilles de l’arbre de la susdite structure, les messages des grands décideurs perchés tout là-haut sur les cimes azurées, trop haut en fait pour être entendus de tous.
A moins qu’ils ne se soient mis en devoir de crier, ce qui aurait été quand même peu élégant et peu convenable en ces lieux pondérés.
On aurait pu raccourcir l’arbre, enlever des branches pour qu'il soit plus lisible, l’émonder quoi, me direz-vous..
Bien-sûr…Oui sans doute …C’eût été une solution…

Mais tel  ne fut pas le cas, alors on me  gratifia  de cette grande marque de confiance qui consistait à être le haut-parleur des Olympes. Des esprits chagrins, des fâcheux, des qui sont jamais contents du sort des autres, allaient même jusqu’à dire « à être la voix de son maître ».
C'est malin !
Faisant fi de ces bas sarcasmes et bombant même avantageusement le torse, je m’étais senti  investi d’un bien noble mandat.
Je fus en outre affublé du titre de chargé de communication et c'est ainsi travesti que je me mis d'arrache-pied au travail. Travail de réunion,  travail de compilation d'informations, travail de synthèse  et de rédaction.
Mais, tout chargé que je fusse, j’avais juste au-dessus de ma tête une branche à qui je devais pépier mes élucubrations, laquelle branche avait elle-même une autre branche au-dessus d'elle à qui  elle devait gazouiller l’avancée de mes travaux et dont elle recevait aussi des directives….
Pas facile, tout ça…Un qui pépie, un qui gazouille, l'autre qui siffle, arrivé là haut, ça finit par faire une symphonie.

Bref, ces trois branches-là, dont moi, causèrent longtemps pour mettre au point une stratégie de distribution des messages à transmettre….
Et là, je n’y entendis plus goutte.
J’avais naïvement  pensé qu’il s’agissait d’écrire, de bien écrire, clairement…Mais il était question de schéma directeur, de croquis barbares, de flèches qui montaient vers les cimes et qui en  rencontraient d’autres qui chutaient comme des vertiges et d’autres encore qui fuyaient dans le sens transversal, de gauche à droite et de droite à gauche, et puis des outils qu’il fallait aiguiser, des trucs qu’il fallait dire comme ça et pas comme ça et à ce moment là plutôt qu’à tel autre…
Je suais sang et eau, je m’épongeais le front dans tout ce brouillard épais, tant que je finis par avouer à mes deux branches supérieures, que, moi , j’étais vraiment débranché, que ce travail n’était pas pour moi, que je n’étais pas compétent, qu’il fallait choisir quelqu’un d’autre, que je n’étais pas à la hauteur.
On s’esclaffa, on brocarda, on se tapa sur les cuisses en disant, les yeux rougis par le fou rire, quel ballot tu fais !  Nous non plus, on comprend pas ! En revanche,  on sait que c’est comme ça qu’on doit parler de communication et de management quand on est sur un arbre moderne !

C’est-à dire, en ai-je conclu,  qu’il fallait faire profession de comprendre ce qui, de propos délibéré, ne signifiait strictement rien.
Conclusion bien sentie : Je fus, les quelques années que dura ma mission, excellemment noté par tous mes supérieurs.
Avant de prendre mon envol, à tire-d'aile et vers des cieux où les arbres, déjà alourdis par les givres et la neige, ne supporteraient  pas le poids des ambitions.

 

Image : Philip Seelen

Commentaires

Cela s'appelle, cher ami, la nov'langue. Orwellien en diable.
Et je vous en livre un bel exemplaire entendu à la télé française : Le patron de HEC, prenant appui sur le discours sarkoziste (sans doute piqué à quelque universitaire américain) qui assure qu'on peut "moraliser le capitalisme" a récemment declaré que pour redorer le blason de son école, il proposait, tout en gardant le signe (HEC) de transformer "hautes études de commerce" en "haute éthique contemporaine".
Plus orwellien, dans le genre "nov'langue, tu meurs. Tout comme cette affaire qui m'occupe beaucoup en ce moment, de transformation d'un hospice civil en hôtel pour milliardaires. Car ce n'est pas à vous que je vais apprendre qu'il n'y a pas que les mots qui sont signes et, à ce titre, sont manipulables pour agir sur l'esprit des gens. Les bâtiments, c'est pas mal non plus.
Avec tout ça, gardons bonne humeur, il le faut.

Ecrit par : solko | lundi, 05 octobre 2009

Vendre des bâtiments d'Etat au privé, c'est affaiblir la puissance de l'Etat et renforcer celle du privé, justement à cause du pouvoir symbolique que possèdent ces bâtiments pour la collectivité.

Ecrit par : Feuilly | lundi, 05 octobre 2009

Les mots sont des signes parmi bien d'autres et plus ils sont abscons, bien sûr, plus leur propos est, sinon abscons lui-même, du moins n'avoue pas sa véritable intention.Sans quoi le Jargon des Coquillards n'eût pas eu de raison d'être.
Pour le galvaudage de la mémoire en fait de bâtiments et de sites, il en va de même. Dépouiller la mémoire collective au profit de l'immédiateté dont on sait à quels gestionnaires elle profite.

Ecrit par : Bertrand | mardi, 06 octobre 2009

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