mardi, 28 juillet 2009
Mystère et boule de gomme
Mystère et boule de gomme, disait un de mes frères - j'en ai six - chaque fois qu’il se trouvait en présence d’un problème qu’il ne parvenait pas à résoudre.
Et c'était souvent.
De guerre lasse, je lui demandai un jour ce qu’il entendait par là. Il ne savait pas. C’était là tout le mystère, précisément, et il avait mille fois raison.
Je pensais qu’il était l’auteur de cette plaisante tournure, parce qu’il énonçait fréquemment des espèces d’idiomes accessibles à son seul entendement, encore que je n’en sois pas tout à fait sûr. De deux ans mon aîné, il fréquentait les mêmes bancs d’école que moi, une division en dessous quand même. Je l’entendais alors souvent dire n’importe quoi, tout ce qui lui passait par le crâne, s’il venait par malheur à être interrogé. J’avais mal quand la classe toute entière s’esclaffait devant ses allégations saugrenues et je recevais ces éclats de rire comme autant d’opprobre jeté sur tous les miens.
Un après-midi de juin, les grandes fenêtres tout ouvertes sur les platanes de la cour et sur le cri des martinets, les rideaux noirs bien tirés, un de ces interminables après-midi de révision, d’après déjeuner et de fin d’année où tout le monde baille de lassitude et d’ennui, il sortit de sa léthargie toute l’école en suivant sur la carte le cours du Rhône, le faisant naître en Camargue et se perdre quelque part en Lorraine, ayant au passage oublié de bifurquer à Lyon, sur la droite en direction des montagnes suisses. A l’instituteur épuisé qui lui demandait comment l’eau pouvait-elle bien s’écouler de la mer pour escalader des montagnes, il dit qu’il ne savait pas, qu’il n’était jamais allé dans ces contrées-là.
Marignan, la Bastille ou Waterloo étaient classés dans sa tête dans le même flou artistique ; il n’était pas encore né et il ne se sentait pas, à juste titre peut-être, vraiment concerné. Je ne suis pas vraiment certain qu’il sût, à cette époque du moins, énoncer sans pénibles efforts la couleur du cheval blanc d’Henri IV.
Aussi puissamment armé pour se lancer hors des limites de nos chemins, il n’a évidemment pas manqué d’être dévoré par les pires prédateurs qui soient, à l’affût dans la jungle. Il m’est pénible d’avouer que ce brave type, sans une once de méchanceté, qui s’est chauffé au même soleil que moi, que le même lait du même sein a aspergé, qui a partagé mes joies et mes déboires d’enfance, ait pu sombrer dans l’idéologie la plus répugnante qui n’ait jamais obscurci le cerveau humain et que j’ai combattue toute ma vie. Je n’en parle que rarement, sinon jamais. Cela fait partie de mes désespoirs et de mes désillusions intimes et j’ai souvent pensé, à une époque où je croyais encore possible et souhaitable l’affrontement pour l’avènement de lendemains chanteurs, qu’il aurait pu y avoir entre nous un fusil, dont l’un aurait tenu la crosse et l’autre vu le canon.
Tout comme Jean Macquart, à l’issue de la débâcle.
Salopard né ? Bêtise immonde ? Brute sans aucun discernement ? Désespérance canalisée autrement, à l’envers par exemple ? Les mêmes névroses empruntent-elles pour se vivre et lénifier la souffrance des cheminements divergents, voire diamétralement opposés ? Et puis, un même nid ne produit-il pas, au départ, selon que l’on reçoive ceci comme cela et cela comme ceci, des aliénations différentes ? Je ne sais pas. Mystère et boule de gomme, comme il disait, mon frère, avant de s’éteindre à la flamme tricolore.
Je me suis aperçu bien plus tard que son tic de langage était lexicalisé par des érudits de la langue, sans qu’ils puissent eux-mêmes en donner d’explications sémantiques rationnelles. Disons que peut-être ou sans doute, va t’en savoir, on ne sait jamais, qui l’eût cru, tout arrive à qui sait attendre, c’est tout de même curieux, l’expression était empruntée au crypto langage enfantin.
Soit, moi je veux bien et c’est sans doute vrai. Mais alors, mon frère, disons-le tout net, cet abruti fasciste, était lui aussi un dépositaire et un messager de la mémoire collective et les érudits de la langue, révérence parler, n’en savent finalement pas plus que lui.
De qui faut-il alors que je désespère ? Des érudits de la langue ou de la mémoire collective ?
Comment ne pas désenchanter des hommes ?
Au printemps, nous étions des fleuristes. Nous arpentions les champs, les talus et les bois pour faire des gerbes de fleurs que nous installions partout dans la maison. Avec des clochettes bleues et violettes, des coucous jaunes, des primevères de toutes les couleurs, des orchidées mauves et fragiles, la campagne n’était plus qu’un bouquet, n’était plus qu’un jardin et n’était plus qu’un parfum. Le dessus du panier appartenait aux tulipes sauvages, rose pâle et mouchetées de jaune, que nous appelions des chaudroles. Les prés humides au bord de la rivière en étaient tout émaillés et aussi les sous bois que l’eau avait inondés durant l’hiver. Le vent frais d’avril les faisait danser sous le soleil et nous en cueillions des brassées gigantesques. Ma mère cependant ne voulait pas de ces tulipes-là. En dépit de leur délicate beauté, ces fleurs sentaient la pisse de chat. Des fleurs du mal, nauséabondes mais éblouissantes, que nous jetions alors aux orties.
Dans ce néolithique d’il y a trois secondes à peine, aucune germination n’était menacée de stérilité, aucun oiseau ne risquait le sort des dinosaures, aucune interdiction ne venait encore frapper les fleurs, les champignons et les fruits sauvages de toutes sortes. Aucun poison ne circulait dans la rivière, nous en buvions l’eau, nous y mettions dessaler notre morue que personne ne songeait à voler et les poissons piégés par nos nasses avaient l’œil vif et le fumet appétissant dans nos poêles. Les épis de blé sur les champs étaient aussi serrés que les cheveux sur la tête d’un centenaire, mais le grain à moudre était dur à la dent et ce grain faisait du pain, uniquement du pain, pas des cosmétiques ou du savon.
Les hommes mouraient plus jeunes, me direz-vous. Certes, mais ils ne mouraient qu’après avoir vécu.
Je ne crains pas de dire, nonobstant la déconvenue que je puisse en éprouver, que mon xénophobe et raciste de frère, avec cet esprit qui est devenu le sien, dans une autre époque eût sans doute arboré le sinistre béret de la milice, qu’à cette même époque mais de l’autre côté du Rhin, il eût certainement été un bourreau. Il venait pourtant de ce monde enchanteur qui reste dessiné sous mes semelles.
Ce frère était de tous les vagabondages champêtres et de toutes les cueillettes, il respirait l’air bleu de nos matins, un chat perdu le faisait pleurer, une fleur aux couleurs plus vives que les autres l’émerveillait, un oiseau trop tôt tombé du nid recevait, souvent sans grand succès il est vrai, ses soins.
Alors ? Alors, la poésie des lieux n’est rien si l’esprit n’est pas disposé à la boire ; si son désarroi est ailleurs.
Il n’y a là rien d’original, rien de contre-nature, rien qui tendrait à prouver une sorte de non-déterminisme, une espèce d’existentialisme à quatre sous. C’est seulement un mystère pour moi, un mystère douloureux. Un antisémite fasciste ne peut pas rester mon frère.
Sans en arriver à cette lamentable extrémité, beaucoup d’humains, pour aller là où ils croyaient bon d’aller, ont dû trahir et tordre le cou à l’enfant qu’ils portaient en eux. Cet enfant cependant ne meurt pas, il se réveille un jour, inéluctablement, tôt ou tard, souvent très tard, juste avant la tombée de la nuit, entre chien et loup. Revendiquant alors l’Eden d’où il fut proscrit et la vie qu’on lui a si cruellement refusée, il montre du doigt tout ce chemin parcouru sans lui, indexe toutes ces allées et venues et y inscrit le mot terrible et sans appel : Vanités .
Mais il est trop tard.
Il a même perdu le goût du jeu.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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vendredi, 24 juillet 2009
Savez-vous qui ?
« C’était un de ses hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel.
Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés...»
Mais qui a bien pu avoir entre les mains une plume assez finement aiguisée pour offrir une vision aussi précise et tellement intemporelle de "la chose politique" ?
Un indice : ça n'est pas lui....
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mercredi, 22 juillet 2009
Divorce prématuré d'avec les mathémathiques
(...) Le chemin de l’école était maintenant un sentier silencieux où résonnaient mes seuls souliers. Mes frères et sœurs en avaient appris suffisamment. Leur tête était rassasiée du bagage scolaire.
Aussi, leur quatorzième année pas plus tôt sonnée, les avais-je vu remballer précipitamment les porte-plume et les cahiers, refermer doucement sur eux la porte de la classe, comme pour ne pas déranger les autres, et ouvrir celle d’un atelier pour apprendre à manier des outils beaucoup plus utiles, un rabot, une clef à mollette, un fer à repasser, ou encore un chalumeau.
Moi aussi, j’ai appris le chalumeau.
En autodidacte et bien plus tard. Quand j’ai cru que je savais tout et qu’il n’y avait plus rien d’autre à apprendre. Mais je n’en ai pas fait mon métier. C’était trop dangereux. D’ailleurs, je m’y suis plusieurs fois brûlé les doigts.
Pour l’heure, j’en restais au pont d’Arcole, à l’imparfait du subjonctif et à la longueur de la Loire, ce mauvais fleuve qui ne voulait pas qu’on naviguât dessus pour voyager et commercer. Pas comme la Seine, docile et accueillante qui prêtait ses méandres à tous les échanges. Grâce à sa bienveillance, les farouches nordiques, avec leurs casques à cornes de buffle, leurs longs cheveux nattés et leurs blondes moustaches, étaient venus plusieurs fois visiter Rouen et même, avaient poussé la rame jusqu’à Paris.
Ils n’avaient pas trouvé ça beau, alors ils avaient tout brûlé. Ils avaient considéré aussi que les gens vivaient trop souvent à genoux. Alors, se méprenant complètement sur la barbarie de cette position, ils l’avaient traduite comme une invitation et leur avaient tranché la tête à coups de hache.
Plus tard, lassés de salir leurs armes et de courir la froidure des mers, ils s’étaient mis à genoux eux aussi, pour voir si on viendrait leur couper le cou. En lieu et place, on les avait récompensés en leur donnant un bout de pays et en les priant gentiment de bien vouloir s’y installer.
N’y comprenant décidément plus rien, ils avaient alors jeté les haches au ruisseau, ils avaient planté des pommiers et s’étaient mis à faire du cidre. Allez savoir pourquoi… Par désespoir peut-être.
Tandis que le vent venait plaquer aux larges et hautes fenêtres les feuilles écarlates des platanes, je buvais le moindre mot de l’instituteur.
Je me demandais où il avait appris tout ça et si un jour, moi aussi, je pourrais comme lui, une main négligemment plongée dans la poche de ma blouse, raconter toutes ces choses-là à des enfants émerveillés et gourmands.
Je vénérais son discours et ne lâchais complètement prise que lorsqu’il se mettait à délirer sur un train qui était parti de là-bas à une heure tardive de la nuit et qui en avait croisé, à je ne sais plus quel moment, un autre qui avait démarré une demi-heure plus tôt d’ailleurs, peu importe d’où, et qui avait rencontré en tout cas le premier train près de chez nous. Quand, son histoire à dormir debout terminée, il nous demandait de faire des opérations pour savoir à quelle vitesse ces deux foutus trains avaient bien pu rouler, là, je me disais qu’il était devenu fou, qu’il avait la grippe, qu’il avait bu du vin à midi ou qu’il nous faisait une blague.
Dès qu’il reprenait ses esprits, il redevenait heureusement intelligent. Il ouvrait un livre et nous dictait une page. Une page qui parlait de la chasse, de la pêche, de la récolte des pommes de terre, des vendanges, des quatre saisons. Cela avait du sens et je transcrivais le tout sans la moindre rature, comme si ma plume puisait à la source de sa puissante voix la justesse de la phrase et du mot.
Hélas ses hallucinations le reprenaient régulièrement.
Il changeait alors l’histoire et demandait combien un robinet mal fermé pouvait-il remplir de bouteilles dans la nuit, ou bien il inventait un paysan fantasque qui avait acheté un trapèze, lequel paysan, après mûr examen, l’avait trouvé trop grand pour lui, en avait vendu un bout en forme de triangle à son voisin et combien il fallait donc qu’il vende ce bout de triangle pour récupérer son argent honnêtement.
Avec le chiffre que je lui annonçais au bas de ma page maculée de taches violettes et surchargée de gribouillages, notre paysan avait de quoi acheter toute la commune ou, au contraire, ne pouvait même pas s’offrir un paquet de tabac.
Je n’ai en effet jamais intellectuellement admis qu’on puisse introduire des virgules, mes chères virgules, mes amies qui séparaient les mots, soulignaient des émotions, faisaient chanter les phrases, parmi ces chiffres froids et muets. Quand, à partir du collège, il a fallu mélanger des lettres, des virgules et des chiffres, j’ai complètement démissionné et j’ai sombré dans l’illettrisme mathématique.
Dès lors, tout ce qui a voulu parler de calculs, de mesures, de hauteur, de largeur, mais aussi et surtout d’argent, que je l’aie dû ou qu’il m’ait été dû d’ailleurs, m’est devenu abscons, hors propos, jusqu’au handicap social, jusqu’à la sempiternelle banqueroute. A tel point que, au hasard des étalages et des rayons, je n’ai jamais su dire si une chose affichait un prix exorbitant ou si elle était pratiquement offerte.
Pour les investissements plus conséquents dont une vie se croit obligée d’être jalonnée, j’ai préféré ne rien acheter du tout ou alors j’ai lâchement laissé à quelqu’un d’autre le soin de conduire les négociations. En tout cas, je n’ai jamais apposé mon humble paraphe au bas d’un contrat qui supposait que l’on s’engageât pour trop longtemps et pour des sommes qui dépassaient de très loin mon entendement.
Je ne suis pas très fier de cette irresponsabilité récurrente.
D'autant qu'aujourd'hui, l'automne venu, je la paye chère, au sens premier du terme.Très chère même.
Mais ça nous emmènerait bien trop loin dans la confidence...
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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lundi, 20 juillet 2009
Premières solitudes
Il est des soirs lointains, comme ça, qui restent présents en mémoire, avec cette précision de détails, pourtant en demi teinte, de certains de nos rêves récurrents.
Le vent d’hiver en hurlant bousculait les branches des arbres, à tel point que notre pâle chandelle en vacillait dangereusement et que les ombres aux quatre coins des murs dansaient, la pièce tantôt illuminée ici, tantôt plongée dans l’ombre là, et vice versa. Le docteur avait été demandé au chevet d’un de mes frères qui avait les oreillons, un courageux pionnier car les huit ou neuf autres paires d’oreilles allaient évidemment devoir bientôt s’enflammer de la même et douloureuse infection. Le sage patricien, d’ailleurs, prescrirait pour tout le monde à la fois, faisant d’une pierre presque dix coups. Les assurances sociales se portaient à merveille en ce temps-là. On ne mégotait pas encore sur le prix du moindre suppositoire.
Le docteur était un nouveau médecin. L’autre, celui qui était toujours en retard en dépit de sa 2 CV flambant neuf, s’était retiré prématurément. La rumeur avait couru quelque temps qu’il était gravement malade, ce qui était un comble désastreux pour tout le monde, comme si l’on eût dit que le curé était parti en enfer. Le docteur était pourtant mort très vite, contradictoirement des suites d’une longue maladie, plongeant toute la campagne dans la consternation. Un guérisseur qui mourait avant tout le monde, c’était inquiétant. Ça bousculait l’ordre des valeurs établies.
Depuis le fauteuil où il avait été longtemps cloué, le médecin avait cependant eu le temps de passer le caducée au fils.
C’était comme ça, chez nous. Médecins, notaires, pharmaciens, vétérinaires constituaient d'inébranlables dynasties. Le nouveau prince était ainsi assuré de la confiance totale des chaumières. Mais on exigeait que son art fût digne de son nom. La moindre petite erreur, la moindre hésitation même, lui valait aussitôt le rappel véhément de son noble pedigree et les devoirs auxquels le soumettait sa glorieuse lignée. S’il prescrivait des cachets, on demandait si le père n’aurait pas plutôt ordonné là des suppositoires, lequel père s’était entendu dire avec ses suppositoires que le grand-père aurait certainement préféré des ventouses, et ainsi de suite jusqu’à la saignée.
Docteur-fils était un homme jeune et jovial, la mine poupine et rose, une face de pleine lune au-dessus de laquelle le cheveu était coupé ras. Un gros et brave médecin de campagne, le ventre déjà replet.
Il posa sa sacoche de cuir rouge sur la table, retira ses gants, examina sur toutes les coutures le malade inondé de fièvre, barbouilla une longue ordonnance, lisible du seul pharmacien, son cousin germain. Il fit tout cela en parlant franc et tout sourire. Il disait que ce n’était pas grave mais qu’il ne fallait surtout pas prendre froid, qu’il fallait garder le lit et que ce serait bien si tout le monde pouvait profiter maintenant des oreillons parce que plus il était tard et plus il pouvait y avoir des complications embêtantes, surtout au niveau des testicules.
Ma mère opinait du chef et ponctuait les prescriptions de petits murmures entendus. Le mot qui courait des dangers de complications embêtantes, nous était alors inconnu. Un mot de savant, sans doute un vague organe dont l’instituteur ne nous avait pas encore parlé, un muscle, un os peut-être. Pourtant, on les avait appris par cœur les cubitus, les humérus, les tibias et autres péronés, sur l’affreux squelette bringuebalant au fond de la classe.
Ce squelette-là n'avait point de testicules. Un nerf alors ? En tout cas un truc qui ne devait surtout pas attraper les oreillons.
Son office terminé, le nouveau docteur se leva pesamment, voulut saluer mais, se ravisant soudain, il se rassit. Ayant peut-être considéré qu’il y avait là, autour de cette table, beaucoup de testicules à risques, il se fit présenter tout le monde, un à un, le prénom, l’âge et, pendant qu’on y était, le métier qu’on aimerait bien faire plus tard.
Ma mère fit le tour de ses sujets, énonça les prénoms et les âges respectifs laissant à chacun le soin de bégayer ses fantasmes professionnels. J’entendis menuisier et mécanicien, bien sûr, mais aussi laitier, cantonnier, épicier. Une sœur dit qu’elle voulait être couturière, une autre, beaucoup plus ambitieuse, ou plutôt pour faire sottement plaisir à ce nouveau et jeune docteur, dit qu’elle serait infirmière. Le complaisant médecin siffla d’admiration, l’encouragea et la félicita. C’était un noble et beau métier et ma soeur se dandinait de plaisir d’avoir su décrocher le premier rôle.
Ma mère hélas interrompit brusquement l’enchantement en déclarant qu’elle en était bien incapable.
Les présentations s’achevaient sur cet ultime encouragement à la vocation et le docteur, s’étant à nouveau levé, tendait le bras vers le loquet de la lourde porte qu’il s’apprêtait à ouvrir sur la nuit hurlante. Le timide faisceau de lumière qui se balançait toujours d’un côté sur l’autre dut changer de direction et venir éclairer la pénombre où j’étais demeuré silencieux. Le docteur arrêta son geste et me montra du doigt.
Inadvertance, oubli délibéré ? Ma mère en tout cas avait négligé de me nommer. Elle fit un geste vague en battant l’air de sa main, qui pouvait vouloir dire que cela n’avait aucune importance.
Humilié jusqu’à en avoir mal à la gorge, je devançai la question de ce fouineur et dis que moi, c’était simple, je ne voulais rien faire du tout. Ma mère écarta légèrement les bras, la paume de ses mains tournée vers le haut, haussa les épaules et leva les yeux au plafond. Clairement, ça voulait dire qu’elle avait raison : Ce n’était pas la peine de me présenter.
Dans ce clair obscur chevrotant, je fus pourtant le seul qui afficha clairement ses ambitions et qui atteignit durablement ses objectifs.
La couturière ne recousit que les boutons de chemise de son bonhomme de mari, l’infirmière n’endossa évidemment jamais la blouse, le mécanicien revit très vite ses prétentions à la baisse, les menuisiers, en dépit de réelles dispositions, ne le furent pas jusqu’au bout. Point d’épicier, point de cantonnier ni de laitier, mais des ouvriers d’usine qu’on envoya un beau matin à la soupe populaire, parce que ce qu’ils fabriquaient était devenu complètement inutile ou parce que ce n’était plus comme cela qu’il fallait faire et que ça ne leur servait plus à rien de savoir mesurer la délicate épaisseur d’un poil de cul avec leurs pieds à coulisse.
Ce monde est d’une gentillesse que la gentillesse ne peut assurément pas comprendre.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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vendredi, 17 juillet 2009
La langue et ses hasards
Nous sommes bien sérieux avec la langue : Grammaire, étymologie, histoire des tournures, écriture stylisée, figures de style chères aux métalinguistes, etc.
Comme en toponymie, j'aime cependant me permettre de temps à autres des rapprochements intempestifs et des entorses fantaisistes. Faire parler le réel par-delà "l'établi", le ramener à moi seul, à ma propre histoire, au détriment de la vérité pure. Jouer avec le hasard et la tonalité des mots.
Ainsi en va t-il pour le haricot. Le légume. Pas le vert, le blanc, le flageolet, Rognon d'Oise ou autres Pont l'Abbé. Bref, la mojette, celle que Rabelais, par la voix de Panurge, accuse de rendre le carême encore plus déplaisant.
C'était le plat avec un grand P - si j'ose - de mes étés d'adolescent passés dans les fermes aux divers travaux des champs, pour quelques francs à boire sans retenue au bal du samedi soir suivant.
Quand il n'y avait pas de mojettes au menu, il y avait des pommes de terre. Et vice-versa. Ça limitait considérablement les horizons de l'apprentissage du goût.
Par un doux euphémisme allégorique, le paysan nommait en ricanant le précieux légume " les musiciens", en évocation des flatulences, frappées là-bas comme partout ailleurs d'un fort tabou social, qu'il provoque.
- Tu reprends des musiciens, gamin ?
Or il se trouve qu'en polonais, le facétieux féculent se dit fasola.
Carrément une demi-gamme.
Comme quoi les mots, s'ils restent de la conscience parlée, sont parfois, avec un peu d'imagination, du pur et plaisant hasard.
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jeudi, 16 juillet 2009
Les figures de style d'un exil
Chacun a son histoire, plus ou moins maîtrisée, mais qui en tout cas fait qu’il est ce qu’il est, agissant en fonction d’elle, pour elle et en même temps qu’elle. Espace restreint de notre liberté ? Vieille controverse byzantine qui se fourvoie à vouloir éclaircir la part de déterminisme qui serait en nous !
Foin de ces spéculations, surtout si ce déterminisme, c’est d'abord nous.
Mon récent retour en France, au bout de plus de deux ans et demi d’absence, a profondément changé mes émotions de l’exil. Ça n’a plus les mêmes couleurs. Elles sont désormais plus contrastées, se détachant plus nettement les unes des autres dans le paysage intérieur.
Un pays, comme un lieu, comme une ville, comme un village, comme un chemin, ne vaut dans notre mémoire que par ce qu’on y a vécu. S'inscrivent dans notre cerveau les images, douces ou désastreuses, de ce vécu. On dit pour l’exil, fût-il volontaire, l’appel des racines, l’atavisme de la terre natale. On est là, il me semble, plus sur le champ de l’idéologie cérébrale que sur celui de l’émotion viscérale.
La culture, les us et coutumes ? Oui, sans doute. Mais la culture et les habitudes, c’est comme les idées : qui n’en change pas n’en a pas. D’autant qu’un exil aujourd’hui supporte mieux l’éloignement culturel grâce à ce subtil cordon qu’est l’internet. Je vis aux frontières orientales de l’Europe mais je lis, je consulte, j’écris, je communique avec mes signifiants culturels. Il en était certes pas de même pour les exilés du début de la première moitié du siècle dernier et, a fortiori, pour ceux d’avant.
Partir, quelle que soit la distance parcourue, c’est donc boucler une valise pleine de vécu, ne plus rien y ajouter, la reléguer au rang de la mémoire, certains effets sur les étagères de la mémoire neutre, en fichiers morts, en lecture seule, d’autres sur les étagères de la mémoire active et capables de susciter sentiments et émotions. C’est là la vraie mémoire, cet oxymore quantique constitué de passé qui se vit au présent.
C’est cette mémoire là que j’utilisais avant, quand je regardais le pesant soleil disparaître par-delà les crêtes de la forêt ou sur l’échine de la plaine, très loin. D’où je venais. Ce point cardinal rougissant réveillait en moi les amis, ce que nous avions fait, dit, ri et espéré ensemble.
Mes nostalgies passagères étaient en fait une métonymie, nommant une partie, l’affectivité particulière, par un tout, le pays natal. La France.
Mais l’histoire est intervenue. Tout ce petit peuple de mon cercle libidinal a été défiguré par les trois ans de mon absence. Quand je les ai revus, j’ai revu les fantômes de ma mémoire, les négatifs de la pellicule, les traces de pas qu’ils avaient imprégnées sur notre bout de route commun.
Mais pas eux. Ils avaient disparu. Passons sur les très peu honorables raisons de cette disparition.
Je leur suis cependant redevable de cet incomparable service rendu de ne plus avoir à les regretter. Quelque chose s’est brisé. Quand je dis «mon pays» les choses sont désormais nettement plus claires. Il est seul concerné. La métonymie s’est effritée, s’est faite simple comparaison. Pas même l'élégance de la métaphore.
Le soleil disparaît tous les jours aux mêmes endroits pourtant et selon la course des mêmes saisons. L’ouest qui incendie les nuages montre maintenant la direction de rumeurs océanes et de marais. Il est une géographie et ce sont mes propres pensées, mes propres solitudes, mon propre vécu, mon histoire et mon cheminement intérieur que me montre la chute du jour. Rien ni personne d’autre ne m’accompagne dans cette réappropriation de l'orientation.
Je suis redevenu entier face à mes seules décisions. Libre.
L’exil est parfait quand il n’a plus grand chose à regretter des affections humaines.
La Pologne est ma nouvelle métonymie.
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vendredi, 10 juillet 2009
De Zola à… François Bon, par exemple
Je dis « par exemple » parce que de tous les écrivains contemporains, François Bon est celui que je connais le moins mal et que d'autres, mais que je connais plus mal encore, auraient sans doute pu venir étayer mon propos.
Disons que je le lis depuis Le crime de Buzon, que je le suis pratiquement tous les jours dans son métier d’écrivain, en bref ou en profondeur, que je figure au catalogue de Publie.net et qu’enfin, originaire, tout comme lui, des plages de l’Atlantique, je sais dans les grandes lignes son histoire personnelle.
Nous avons eu, à Civray, le même professeur de lettres et on s’en souvient profondément de ce petit professeur replet, urbain et bonhomme, qui nous fit découvrir et aimer Stendhal et Balzac alors que nous n’avions que trois vilains poils blonds sous le menton, et encore…
Donc, puisque je place ici François Bon en face de Zola, vous aurez compris que je veux hasarder un parallèle entre ces deux écrivains.
Je vous devine alors fronçant le sourcil. Ça ne vaut pas la peine, ne vous inquiétez pas. Je veux seulement dire un mot sur le métier d’écrivain considéré à deux époques lointaines l'une de l'autre d'un siècle environ, et ne parlerai point de leur écriture respective.
Quoique j’aimerais un jour revenir sur Zola. Parce qu’il est un monument de la littérature, un monument incontournable au lycée, mais un monument que les Lagarde et Michard nous ont enfoncé dans la tête à coups de poncifs et de clichés et dont nous n’avons aperçu que les grands traits publicitaires, souvent ceux de ses détracteurs, d‘ailleurs.
François Bon s’est consacré, comme on dit, à part entière à la littérature dès 1982 alors que rien, dans sa formation initiale, ne le destinait au métier des lettres. 1982 n’est déjà plus notre époque, certes, mais il fallait tout de même un sacré culot et une audace convaincue pour se lancer dans cet océan incertain, à 30 ans, à l’âge où l’on construit sa vie matérielle, sa vie de famille, son cercle territorial. De l’audace, oui, pour tout laisser tomber d’un métier honorablement rémunérateur, changer de cap à 90 degrés et se jeter dans la grande aventure littéraire. Bien d’autres, en même temps que lui, ont pris la plume entre les dents…Mais en se gardant bien de démissionner, qui de son poste de prof, qui de son poste de chef de bureau, qui de je ne sais quel poste "beurre dans les épinards."
"Le ventre plein, l’homme peut discuter", dixit une vieille chanson anar.
Ce que François Bon fit en 1982, ne serait cependant plus possible aujourd’hui (1). C’est certain. Notre époque s’est rationalisée, s’est rétrécie, n’est plus qu’un tunnel, un couloir, de ces couloirs étrangleurs où s’engouffrent les bovins poussés au cul et qui n’ont d’autre issue que les couteaux luisants d’un abattoir.
Bien lui en prit donc, à François Bon. Vingt-sept ans après, il est toujours là et, ma foi, il a matériellement survécu, il a couche molle et a fondé famille, etc.
Mais, que je sache, il n’a point acheté de gentilhommière et n’a point fait fortune, alors qu’il a derrière lui une œuvre fort conséquente.
Voilà, succinctement, pour François. Mais Zola dans tout ça ?
De passage à l’Institut Français de Varsovie, j’ai retrouvé un vieux numéro du magazine littéraire d’octobre 2002 principalement consacré à Zola. Il est d’ailleurs marrant de constater que le sommaire de ce numéro, pur hasard, comporte aussi le nom de François Bon pour la sortie de son livre, Rolling Stones, une biographie.
Voilà donc mes deux écrivains face à face, complices, prêts à la confrontation, à cent ans exactement de la mort de l'un d'entre eux. Une même passion, deux grands talents, deux époques.
Zola n’était pas non plus prédestiné au métier d’écrivain. Mais qui l’est, me direz-vous avec juste raison, sinon tous ?
Son père, ingénieur italien décède prématurément. Èmile a sept ans. Il lui faudra attendre 17 ans encore avant qu’on ne consente à lui accorder la nationalité française. Esseulé, déstabilisé, pauvre, le jeune Zola n’a jamais réussi au baccalauréat, lui.
Il rentre d’abord comme commis chez Hachette, travaille, grimpe les échelons, rencontre des gens de lettres, etc.
Dans un article de ce vieux numéro du magazine littéraire, Médan ou l’autoportrait d’un bâtisseur, signé d'Evelyne Bloch-Dano, on peut lire et mesurer ainsi les profondeurs abyssales qui séparent la condition matérielle de mes deux protagonistes :
« ….la première fierté éclate dans ses mots écrits à Flaubert juste après l’achat : « la littérature a payé ce modeste asile ». (…….) le succès est venu en 1877 avec L’Assommoir. Zola en a profité pour acheter une maisonnette. Chaque nouveau livre va permettre de l’agrandir, elle est le reflet de la réussite. Il en est l’architecte et le maître d’oeuvre. Nana lui offre la tour où se trouveront la salle à manger, le cabinet de travail et la chambre à coucher. Dès les premiers travaux, dans le même élan constructeur, il a composé parallèlement le plan du roman et ceux de la maison. Les mineurs de Germinal financeront le salon et la salle de billard, la lingerie de Madame et les chambres de bonne. Petit à petit, il achète les terres environnantes jusqu’à la Seine. Médan aura sa ferme, ses serres, son potager, son verger. (….) Car c’est cela avant tout Médan : non pas parade d’un nouveau riche qui joue au châtelain – il aurait été si facile de revendre et d’acheter une gentilhommière – mais paradis, affirmation d’une origine, celle d’un homme qui a conquis seul sa fortune, grâce à sa plume. »
Hé ben dis donc !
Je pense alors que, si Brassens s'est plaint d’être né avec cinq siècles de retard - tout heureux qu’il eût été de retrousser la gueuse en compagnie de François Villon -, ceux qui se consacrent aujourd’hui et avec bonheur à la littérature, ont dû pointer leur nez un siècle trop tard !
Ce qui me fait enrager quand même et augmente encore mon mépris, pourtant déjà profond, pour notre époque, c'est que, François Bon eût-il été Èmile Zola, que la maison, les meubles, les livres, les effets personnels, l'intimité de Julien Gracq, n'auraient pas été livrés aux serres de stupides vautours, dignes créatures de leur époque.
1 - J'ai fait la même chose, mais à cinquante balais passés, quand le chemin parcouru est déjà plus long que celui qui reste à faire. Ça n'a donc rien à voir, même si, excécutant ce plongeon vers l'inconnu tangible, mieux vaut savoir que s'ouvrent devant vous le minimum vital et de vieux jours mal assurés, dans tous les sens du terme.
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mercredi, 08 juillet 2009
Attendez-moi sous l'orme !
Depuis le temps – plus de deux siècles c’est sûr - qu’il s’évertue à puiser dans la terre sablonneuse le secret de sa longévité, son feuillage extrême flirte maintenant avec les firmaments.
Il n’est pas à moi. Il n’est à personne, en fait. Il est à lui seul sans doute. Le concept n'eût-il été honteusement galvaudé voici exactement vingt ans en France, que je l'eusse volontiers baptisé "l'arbre de la liberté".
C’est un ormeau, l’arbre qu’un mal sournois a pratiquement rayé des paysages de l’ouest, l’arbre tellement à l’écoute des hommes qu’il a donné là-bas son nom à bien des villages de Charente-maritime ou de Vendée, des Lhoumeau et des Oulmes, par exemple.
Si proche des humains qu’il a même évolué de son berceau latin, ulmus, en oulme, puis carrément en homme, s’inscrivant dans les pierres de la mémoire sous le nom de lieux-dits tels que Le pas de l’homme, Le col de l’homme ou encore Les quatre hommes.
Un arbre véritablement humaniste.
Le mien – enfin, je veux dire celui qui se dresse à dix pas de ma maison dans un no man’s land d’inextricables halliers - fait honneur à la générosité de son espèce : il arrose bénévolement une partie de mon territoire de ses dernières branches qui retombent en de lascives tonnelles, jusqu’à terre bientôt, et sous lesquelles j’aime musarder.
Sous son aile protectrice, je n’attends rien. J’ai les pensées incertaines qu’on a parfois à l’ombre des grands monuments. Celui-ci a connu les démantèlements successifs de la Pologne, il a été Russe, Polonais, Allemand de l’infamie gammée, Polonais encore mais plié sous le collectivisme stalinien, puis enfin Polonais républicain, aux brises largement libérales.
Il a vu passer à ses pieds, courir, fuir et s’affronter des soldats de tout drapeau. Des casqués, des cosaques, des cavaleries échevelées, des artilleurs empêtrés dans la neige, des généraux pressés et vociférant des ordres et des contre-ordres... Peut-être a t-il même bu quelques gouttes de sang, au hasard d’une embuscade assassine.
Il surplombe les environs. De là-haut, il voit loin par-delà le Bug, en Biélorussie. Respect s'impose et, avec lui, la crainte.
Car aujourd’hui, le moindre orage prenant des allures de cyclone torrentiel fouetté par la violence des bourrasques, il me menace. L’ami, l’ancêtre, le témoin des âges anciens, dans sa fragilité majestueuse et sénile, risque de couper un sale jour ma demeure en deux, sous le poids d'une agonie précipitée par l’intempérance caractérielle des cieux.
Je l’ai vu se tordre sous la furie, résister bravement, pencher dangereusement, craquer de toutes ses fibres, gémir et hurler...Tout de même, me dis-je, si la foudre à ce jour n’a pas réussi à l’atteindre, disons depuis la fin du 18ème siècle, qu’aurait-elle la perfidie de venir aujourd’hui le terrasser sous mon nez ?
N’empêche. La prudence recommande qu’on lui fasse baisser pavillon ; Que d’habiles bûcherons, en cinq minutes et trois coups de tronçonneuse, l’amputent d’un siècle et le réduisent de moitié.
Mais les arbres en Pologne sont sous la protection bienveillante du législateur.
Un arbre de plus de cinq ans, où qu’il ait eu le caprice d'installer ses racines, où que vous ayez eu la négligence de le planter – avec cette inconscience coupable des pauvres hères qui s’affublent d’un petit animal de compagnie, serpent, chien, singe ou autre lézard sans prévoir qu’il est un être vivant qui va bientôt envahir l’espace vital – un arbre de plus de cinq ans d'âge, disais-je, ne vous appartient plus.
S’il vous prend fantaisie de vous en débarrasser, de lui jouer un sale tour de tronçonneuse, il vous faudra en faire préalablement la demande écrite et largement motivée à la mairie : préciser son essence, son âge, sa circonférence exacte à un mètre du sol et rédiger clairement les funestes raisons qui vous poussent à vouloir l’expédier soudain au royaume des cendres.
Si vous possédez un bois, une petite forêt privée, ne pensez pas qu’il vous sera loisible d’aller y puiser librement et chaque hiver votre provision de bois de chauffage. Un forestier de l’État vous accompagnera d'abord et vous indiquera nettement quels sujets vous pouvez prélever. S’il n’en juge aucun dans votre patrimoine qui soit indigne de survivre, hé bien, ma foi, il vous donnera gentiment l’adresse d’un marchand de bois ou de charbon.
Je plaisante, bien sûr, par exagération. Mais la réalité est bien telle que.
Par cette politique de l’arbre, dans un pays où le mercure descend régulièrement en-dessous de 20°, où l’électricité est hors de prix, où le fuel domestique est un fortune, où l’hiver s’éternise de début octobre aux premiers jours de mai, les Polonais ont bien compris que leurs amis les bois et les forêts, les haies, les bouleaux, les pins, les aulnes, les ormeaux et les vieux chênes étaient en mortel danger de convoitise permanente et qu’il valait mieux se rafraîchir à l'ombre éternelle de leur feuillage plutôt que de se réchauffer à l'éphémère de leur flamme.
Et cette clairvoyance et cette amitié instinctive, que n’ont-elles inspiré les gestionnaires prétentieux de l’ouest, aux climats pourtant timides, et fait se taire la bêtise et la folie hégémoniques des céréaliers de la Beauce, du Lauragais ou de la plaine charentaise !
Les paysages y auraient sauvegardé leur gaieté et eussent été épargnés de cette morne platitude où le regard porte de clochers en clochers, jusqu’à des villages dont on ne sait même plus dire le nom, tant ils sont accrochés aux miroirs d’autres horizons !
Mon ormeau – celui qui me prête son ombre – est un vieux guerrier. Si le vent furibond menace de jeter sa carcasse impériale en travers de mon toit, il n’en reste pas moins sous la protection des lois.
Pour services rendus à la poésie des lieux.
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mardi, 07 juillet 2009
Quelques mots à propos de Pierre Michon
Un homme qui écrit a t-il la prétention, toujours, d’inscrire son nom dans la pierre ?
Je n’en sais rien en vérité. Je pense parfois que oui. Je crois à ce désir-fantasme, avoué ou inavoué, conscient ou occulte.
Immense travail cependant, travail titanesque de l’anti-deuil de soi-même.
Car facile pour chacun d’entre nous d’inscrire son nom sur une feuille de papier ou sur un écran. Difficulté énorme à vouloir cependant l'orthographier convenablement dans la pierre : il demande alors l’absolue qualité de la calligraphie et l’inébranlable solidité de chaque lettre.
Elle n'est sans doute pas donnée à tout le monde, cette opiniâtreté poétique du sculpteur quand le propos de l’artiste et la précision de son petit coup de marteau puisent à la source même de sa propre vie. Quand la qualité de la pierre, sa docilité ou sa dureté, est imprégnée du sang qui coule dans les veines de l’artiste.
Une chose est certaine pour ma gouverne personnelle : le doute, immense et despotique. Plus je persiste à écrire et plus je doute. Surtout à la relecture. Quand je prends du recul, que j’ai laissé reposer, que je me fais exclusivement lecteur. Extérieur et me dédoublant.
Mais est-il décemment possible de descendre de vélo pour se regarder pédaler? Je ne vois alors pas grand chose de l’effort, guère de relief venir s'inscrire dans la pierre. Je n’aperçois en tout cas pas ce contraste précieux qui fait qu’une praxis humaine devient une œuvre.
Plus je lis les autres aussi. Pas les grandes cathédrales. Celles-ci ont le front altier et vierge de toute érosion. Elles ont la fierté des grands voyageurs, la fiabilité des vieux chênes et la noblesse enjouée du granit. Elles ont bravé le souffle de bien des tempêtes, essuyé bien des coups de butoir et parfois même – comme Villon – des siècles d’ombres silencieuses.
Elles sont bien plus que des œuvres, elles sont des preuves, car passées sous toutes les fourches caudines, soumises à mille feux brûlants et toujours ressorties victorieuses de leurs cendres.
L’écart abyssal qui les sépare de ma propre écriture me les rend inoffensives. Un moineau ne partage pas exactement les mêmes portions de ciel que l’aigle. Il vole comme lui, avec la même technique, mais très loin en-dessous.
Le doute, il est chez les contemporains. Chez les artistes qui respirent la même époque que moi. Plus je les lis, plus je les aime (pour certains d’entre eux) et plus je mesure, dans ces moments d’incertitude qui peuvent aller jusqu’au découragement, ma vanité à vouloir écrire. Cette vanité est pourtant constitutive, pour une bonne part, d’une folle entreprise dont je ne pris pourtant pas l’initiative : Exister.
Quand on doute, ça ne peut être évidemment permanent, sans quoi ça ne serait plus du doute mais, au mieux des jérémiades, au pire de la déprime et il faudrait alors changer radicalement son fusil d’épaule.
Car il arrive qu’on rencontre sur ses chemins de lecture, un homme qui vous fait signe, qui semble parler de ce dont vous parlez. Mieux, certes, mais qui dit des choses que vous portez. Qui manie la gouge et le cisèlement avec une telle ampleur qu’il vous semble que c’est ainsi qu’il faut les manier pour tenter d’inscrire dans la pierre son bref passage.
Je parle de Pierre Michon.
Je ne l’avais pas rencontré par les Vies minuscules, mais par La Grande Beune, livre admirable, je n’ai pas d’autres mots pour en parler et, cherchant à en utiliser d’autres, j’abîmerais ce que j’en ai ressenti. Livre tout imprégné d’une douce violence, aucun mot superflu, aucun synonyme qui ne soit à son exacte place, aucune virgule qui ne défaille, aucun adjectif superfétatoire, aucune émotion, aucun sentiment qui ne soit planté dans le cœur du lecteur par un seul trait, à peine ébauché, avec la pudeur et la délicatesse de l’honnête homme. De l’art accompli. De ces livres qu’on garde toujours près de soi, en référence.
Vinrent ensuite les Vies minuscules, dont on a à peu près tout dit de ce qu’elles ont ouvert de nouveaux espaces et d’espoirs à la littérature. Après les Vies, difficile de vouloir en effet s’écrire comme avant. Pierre Michon a pour ainsi dire volé au secours de la littérature et lui a sans doute donné la bouteille d’oxygène qui lui manquait pour continuer son ascension vers les sommets.
A trente-neuf ans et après des années d'un travail solitaire, silencieux et profondément réfléchi. Un chef-d'œuvre ne s'improvise pas.
Je lis actuellement – en autres – le livre qu’Agnès Castiglione lui a consacré dans la Collection Auteurs, chez Culturesfrance éditions.
Dans le document audio qui accompagne l’ouvrage, j’entends l’artiste qui parle des lieux des Vies minuscules, dans la Creuse, lieux qu'il est revenu hanter de son écriture, pour les réhabiter, tuer ses fantômes peut-être, en les faisant revivre mentalement.
« On fait tous un musée de nos… »
ou encore :
« Je devais en finir avec le deuil… Il fallait que je redouble cette perte et que je m’en affranchisse. »
et
« Quand on ne peut s'en sortir de sa famille, de ses fatas, il faut en faire du Sophocle, les mettre sur un théâtre mythologique.»
j'ai cité de mémoire.
Mais quand c’est exactement ce que l'on tente de faire soi-même, l’entendre d’un homme dont l’oeuvre fait école et traversera sans doute les vicissitudes du temps, ça met plein de choses dans la tête et dans le cœur.
Pas l’espoir de réussir, non. Pas du tout, et ça n’est pas primordial. C'est même dérisoire.
Plus glorieux et plus gai que tout ça, c'est le signe qu’on n’est pas seul et qu’on travaille dans le bon sens à sculpter son morceau de pierre pour - par le subtil agencement des lignes, des courbes et des angles - voir apparaître bientôt son archéologie.
Ce que Pierre Michon appelle "la réhabilitation de nos propres vies".
Entendre ou ré-entendre absolument, ici, Pierre Michon, Jean Echenoz, Jean-Baptiste Harang....
Image : Philip Seelen
13:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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jeudi, 02 juillet 2009
Bulletin météo

J’insiste.
Lourdement, c’est le cas de le dire : les cieux sont devenus fous furieux….Peut-être ont-ils en cela décidé d’imiter les hommes.
Si Noël n’est pas blanc et ne croule pas sous sa tunique moelleuse, on dit que les Polonais ont l’impression que la terre s’est arrêtée de tourner.
Là, au solstice d’été à peine dépassé, aux antipodes exacts du réveillon donc, ils ont l’impression contraire qu’elle tourne trop vite, qu’elle s’est emballée et que la voûte des cieux, essoufflée, qui ne parvient plus à suivre le mouvement, va bientôt se morceler et s’éparpiller sur nos têtes en mille funestes morceaux.
Dès le matin, grand ciel bleu, chafouin quand même, avec quelques nuages blancs qui moutonnent sur l’horizon, comme des soldats planqués en embuscade et qui attendraient le moment opportun pour se lancer à l’assaut d’un terrain laissé à découvert.
La chaleur cependant monte progressivement, les nues aussi, dans un parfait mouvement d’invasion synchronisée. La fin d’après-midi est alors accablante, les cigogneaux sur les nids ouvrent large leur bec, l’air est immobile, toute l’artillerie est en place là-haut, jaune, grise, flamboyante par endroits, noire comme l’encre en d’autres… et soudain, le champ de bataille, ce chaos, se déchire de toutes parts, dans un vacarme épouvantable.
Hier, la foudre est tombée à vingt mètres, pas plus, de ma maison. Ce fut une lueur démente et un claquement monstrueux de fin du monde. Nous avons sursauté et les vitres ont dangereusement tremblé. Grosse grêle et pluies diluviennes. Je n’avais jamais vu autant d’eau tombée en si peu de temps et avec une telle ponctualité. Chaque jour au rendez-vous, à la demi-heure près.
Protégé par la forêt, qu’ils disaient. Le problème c’est que l’orage, une fois franchies les cimes de ce rideau sylvestre, est comme un cheval fou. Prisonnier de la clairière, il y tourne en rond, de plus en plus hystérique, pétaradant, donnant force ruades, la crinière échevelée, affolé et cherchant désespérément l’issue.
Les champs sont bien sûr inondés et si l’on regarde le paysage dans sa totalité, si on ne fixe pas son attention que sur ces lacs intempestifs, si on embrasse en même temps, les arbres tout feuillus, l’herbe verte et les fleurs, on se demande bien sur quelle saison on est en train de naviguer. On ne sait plus à quel équinoxe se vouer. Dans les sillons creux, entre les pommes de terre, s'écoulent de petits ruisseaux boueux où des hommes ont….pêché des poissons fourvoyés !
Le soleil tout le jour chauffe à blanc cette eau stagnant sur la prairie, qui macère, qui manque d’oxygène et qui pourrit en dessous.
Les moustiques, vindicatifs à souhait, par milliers s’en donnent partout à dard joie et la campagne sent le mauvais marais. Surtout dès le matin, quand l'air est à nouveau d'une fraîcheur délicieuse et que le champ de bataille est purifié, lavé des furieuses effusions de la veille, fin prêt pour une nouvelle débauche d'affrontements aux lance-flammes et canons gros calibre.
Photo : Marek Raczyński
09:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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