mercredi, 29 octobre 2008
Le grand mouvement des choses
Ce que je ressens du monde revêt la douceur apaisante d’une vaste rondeur. Mais pas comme un cercle élégant tracé par le compas d’un écolier studieux. Une boucle plutôt. Besognée par un cancre.
Je vis sur une boule bleue qui tourne autour d’une boule rouge ou jaune, suivant des saisons qui tournent en rond… Et quand je regarde le ciel sur la plaine, il plonge en arc de cercle sur cette plaine, laquelle courbe elle-même l’échine, fait le dos rond, là-bas sur les derniers brouillards de l’horizon.
L’horizon. Terme ambigu. Incertain. En même temps d’espoir et de chute. Mirage trompeur de la ligne droite. Point de mire du marcheur fatigué. Infranchissable. Sans cesse reculé. Dansant.
C’est ainsi que les bâtisseurs d’horizons ne vont jamais au bout de leurs rêves.
L’horizon. Ligne circulaire, variable en chaque lieu, dont l'observateur est le centre et où le ciel et la terre semblent se joindre. Oui. C’est Le Littré qui le dit.
Et je vois le Littré partout au bout de mon chemin. L’horizon est donc circulaire et les lignes horizontales ne sont jamais droites puisque par définition astronomique, elles sont des parallèles à cet horizon.
Je marche vers l’horizon. A la verticale, que je marche. Perpendiculaire à une courbe.
Comment dès lors marcherais-je droit vers un point final ?
Tout a la rondeur des espaces qui commencent et finissent en même temps, sans qu’il n’y ait de trajectoire linéaire.
Quand je regardais l’océan, il était aussi comme une sorte de sphère liquide et tremblotante et dont je n’apercevais qu’un pôle qui miroitait sous la lumière d’une grosse étoile ronde.
Si j’imagine l’univers dont une des théories le décrit encore en expansion, j’imagine une sphère incommensurable et chaude qui gonfle encore sous l’impulsion d’une force titanesque qui lui viendrait du centre.
Les limites où se meurt le rationnel et où trébuche l’imagination, c’est la définition, l’existence même du vide sur lequel se répandrait cet univers en mouvement circulaire, projeté à l’infini.
Car pour qu’un corps se distende et prenne de l’ampleur, il lui faut forcément rencontrer du vide. Et le vide, le néant, par définition, ça n’existe pas. Prétendre à une existence du néant, c’est implicitement poser le postulat de sa négation.
Je vis, nous vivons, dans cette rondeur chaotique. Nos états d’âme, nos pulsions, en sont forcément déterminés pour une part.
Et du hasard d’une naissance à la dernière pelletée du fossoyeur, ce que nous appelons la fuite du temps et qui n’est que l’éphémère de notre marche vers l’horizon intangible, me semble donc un cercle imparfait, musardant du point zéro au point zéro. D'un hasard à l'autre. Avec entre les deux la vanité pensante.
La vision commune de cette fuite est une trajectoire. Le temps rationnel, vécu comme corps unique à sens unique. C’est la vision capitaliste du temps. Une vision métaphysique du mouvement.
Si tel en était, pour nous souvenir, il faudrait nous retourner. Nous ne nous retournons pas. Nous nous voyons en un point donné du cercle imparfait. Là où nous sommes déjà passés et où nous avons déposé comme gages de notre venue, des rêves d’enfant, des larmes, des visions fulgurantes de la mort.
Seuls les gens qui pensent leur vie comme une ligne droite à parcourir pensent qu’on patauge quand on est dans la nostalgie. Nostalgie. Se souvenir avec douleur. Sur une boucle, on a une vision d’ensemble. On se voit partout à la fois. Le présent regarde le passé sans nier sa qualité de présent irrémédiablement entrainé dans sa chute vers le futur
Nous nous croisons, en fait. En même temps ici, ailleurs et déjà là-bas.
Aimer, c’est être quantique. Multiple. Et comme son propre horizon, impalpable.
Le grand mouvement des choses.
J’aime alors les saisons, leur retour et leur fuite. L’éternel retour des mêmes gestes de la terre dans sa complicité avec le reste du monde.
Particule de ce bal où tournoie la valse enchevêtrée des choses, je ne suis rien sans l’exode des oiseaux vers le nord, puis vers le sud, puis vers le nord encore. Rien sans la nuit qui engloutit le jour et ce jour à son tour qui dévore la nuit. Qui l’épluche d’est en ouest. Rien sans mon affection pour les paysages peints, modelés, parfumés par une latitude et un climat. Par un mouvement.
La pendule universelle.
Jusqu’à l’horizon courbé, toujours défaillant. Jamais vaincu.
13:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Le mouvement , c'est encore en Camargue que je le ressens au plus vrai . Car deux forces s'affrontent en permanence , le fleuve et la mer .Puis le vent qui s'enroule dans le paysage modifiant les contours de la côte , le vent qui charrie le sable des dunes , la mer et le fleuve qui charrient le limon .... Et les saisons qui vont et viennent comme les oiseaux migrateurs ... C'est là bas que je me sens toute petite devant ses forces contre lesquelles il paraît si déroisoire de lutter , car vaincue je le serais un jour , car mon mouvement sur cette terre devra s'arrêter ,de cela seul je suis sûre .
Ecrit par : Débla | mardi, 28 octobre 2008
c'est magnifique ce que vous écrivez, quel homme!
Ecrit par : Gertrude | mardi, 28 octobre 2008
Belle réflexion.
Et qui explique pourquoi nous ne sommes pas plus avancés à la fin du voyage: l'horizon a progressé avec nous.
Ecrit par : Feuilly | mercredi, 29 octobre 2008
Je ne sais pas si mon commentaire mérite d'être retrouvé. Votre texte m'a fait penser à Rousseau, qui disait qu'on ne pouvait bien écrire qu'en marchant. En le découvrant, j'avais lu un lien entre l'horizon, la marche, l'écriture. Un je universel, aussi, à la recherche de sa singulaité. En fait je ne sais plus, car c'est fugace une impression. Et j'ai horreur de tout ce qui est dissertaion figée, vous savez, "moi je dis que". En tous cas il y a un mouvement et une halte, c'est ce que je ressens en le relisant qui se déplie dans ce texte.Merci de le publier ainsi.
Ecrit par : solko | vendredi, 31 octobre 2008
Je viens de relire ce texte après ton commentaire sur "Cercles concentriques" dans Marche romane.
C'est vraiment très très fort. L'écriture ample collant au propos.
Ecrit par : Michèle | lundi, 29 juin 2009
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