jeudi, 28 août 2008
Nrrrrrrrrrrrrrr
La lumière devient bougrement paresseuse. La nuit, elle, se fait de plus en plus gourmande.
Ce matin, lever à cinq heures. Les premières lueurs seulement. Plus de deux heures de retard sur le solstice.
Ce soir à vingt heures, nuit, crépuscule achevé.
Dans presque toutes les langues indo-européennes, la nuit se dit en commençant par un N.
Un copain linguiste s’amusait à m’expliquer, il y a quelques années, qu’avant le langage et la conceptualisation du monde, donc aussi avant l’apparition des divinités, les hordes humaines resserraient le soir plus étroitement la peau de bête autour des corps, écarquillaient les yeux, effrayées de cet enveloppement par les ténèbres et, traduisant leur angoisse, voire leur terreur, grognaient une onomatopée gutturale, profonde, du genre Nrrrrrrrrr, Nrrrrrrrrrrr….
A la réapparition de la lumière, montrant, éberluées, le réveil des cieux, ces mêmes hordes saluaient par un rictus beaucoup plus gai, beaucoup plus ouvert, genre Drrrrrrrrr, Drrrrrrrrrr…..
Essayez devant votre ordinateur. Il n’y a pas de honte à vouloir savoir. Vous verrez, c’est probant.
Dans les langues indo-européennes, donc, le jour commence effectivement presque toujours par un D même si, chez nous, il a changé de place, le D, il s’est planqué au milieu d’« aujourd’hui.»
Ces explications m’ont plu en dépit de leur assise scientifique pour le moins originale. Ou plutôt grâce à…
C’est que mon copain linguiste était aussi un peu poète. Et les poètes aussi, ils découvrent des choses.
C’est donc la nuit qui s’avance maintenant.
Nrrrrrrrrrrrr...
Le souffle est plus frais, plus humide. Des taches bariolées apparaissent déjà au front des arbres, le long des routes et à la lisière des grandes forêts.
Les cigognes ont disparu. Seuls leurs gros nids témoignent d'un éphémère passage.
Bientôt le sol se crispera sous le gel, les rivières grelotteront, novembre saupoudrera la surface des grandes léthargies.
C’est donc la rentrée.
Et son éternelle ritournelle de clichés.
Des blogs amis, des blogs qui en pincent pour la littérature, des blogs que je ne nommerai pas, parce que quand des amis m’énervent je n‘aime pas que tout le monde en profite, affichent complets.
Des dizaines et des dizaines de livres à lire, et ça dit que c’est bien et ça dit qu’il faut lire ça, et ça dit que ça fait référence à des choses et que c'est clair...
Nrrrrrrrrrrrrr !!!!!
Franchement, où est la délicatesse de lire quand elle se donne des rendez-vous aussi convenus ?
Au mieux, c'est de la sensibilité de salons. Au pire, de tiroirs-caisses.
Moi, je suis un paranoïaque. A de rares exceptions près, plus on me conseille un livre, plus je m’en éloigne et plus je m’enfonce vers les valeurs sûres qui se soucient de la rentrée comme de Colin Tampon.
Normal. Les auteurs sont morts et ils ne sont plus réédités. Du moins pas forcément aux rentrées.
Tout ça m’effraie, à vrai dire.
Nrrrrrrrrr !!!!
M’enlève même l’envie de lire à cette saison commençante et déclinante.
Un ami va me ramener le livre de Martine Sonnet.
Je ne l’ai pas encore lu. A 2500 Km, on a toujours 2500 heures, au moins, de retard.
Puis je vais peut-être relire les frères Karamazov. Là, ça fait plus de 2500 heures.
Pour la troisième fois en trente ans.
Dimitri, surtout, me fascine.
Les nouveautés, j’attendrai quelque temps encore. Que les morts-nés s’évacuent d’eux-mêmes, leurs poumons défectueux asphyxiés par les gaz de la machine marchande.
Quand il ne restera plus que des livres.
Pour l'heure, je m'en vais de ce pas admirer la campagne polonaise et le commencement du déclin des choses qui finissent.
Ma rentrée ne sera guère éclairée.
Nrrrrrrrrrrrrrrr !!! Nrrrrrrrrrrrrrrrrrrr !!!!! Nrrrrrrrrrrrrrrr !!! Nrrrrrrrrrrrrrrrrrrr !!!!! Nrrrrrrrrrrrrrrr !!! Nrrrrrrrrrrrrrrrrrrr !!!!!
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mercredi, 20 août 2008
Prague, 20 août 1968
Photo AFP

De passage à Prague en 1993, j’avais été invité à dîner chez une dame, professeur à l’université et mère d’une amie.
Le coup de Prague est pour moi, du point de vue émotionnel et de façon indélébile, lié à cette rencontre.
Aujourd’hui, forcément, je revois avec précision cette soirée.
Nous étions à la fin du souper et nous dégustions, si j’ose dire, de la Becherovka, tant l’élixir national est capable de faire renoncer le plus gourmand d’ivresse....Bref.
Notre hôtesse nous parlait de ses cours à l’université. Elle avait eu comme auditeur un certain…. Jan Palach.
Elle nous parlait aussi des différentes conférences qu’elle faisait un peu partout en Europe sur Spinoza.
Et à propos de ses voyages à l’étranger…
« En août 1968, J’étais à Londres avec mon mari. J’avais été invitée à la télévision car on voulait avoir mon sentiment, en tant qu’intellectuelle, sur le printemps de Prague et sur les risques d’intervention soviétique.
J’avais ri. J’avais plaisanté que nous n’en étions pas là et nullement inquiets. Que l’entrée des chars russes dans Prague était un fantasme des occidentaux. Tout ça n’était pas sérieux.
Sur le chemin du retour – nous étions en voiture – fatigués, nous nous sommes arrêtés à une centaine de kilomètres de Prague et nous avons campé. C’était dans un tout petit village entouré par de belles et sombres forêts. Le temps était d'un calme olympien et la nuit brillait de toutes ses étoiles. C’était superbe.
Fort tard, j’ai été réveillée par le tonnerre. Dans cette demi conscience propre au sommeil interrompu, j’ai réfléchi que le temps était pourtant au beau fixe, que le tonnerre ne pouvait pas déja ... J’ai réveillé mon mari. Nous nous sommes assis sur nos sacs de couchage et nous avons écouté, la gorge serrée d'un sombre pressentiment : L'obscurité était remplie d’un grondement sourd, là-bas, sur notre gauche, bien au-delà de la forêt.
Un grondement régulier, ininterrompu, inquiétant.
Nous sommes sortis précipitamment. Le fracas lointain continuait, tel celui que ferait un monstre inconnu en investissant le monde à la faveur de l'endormissement général.
Toute la campagne tremblait sous le poids effrayant du vacarme.
Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre.
Tout espoir était mort en dépit de cette vaste voûte qui scintillait au-dessus de nous, qui continuait de sourire, et je venais de déclarer à la barbe du monde entier que ce bruit effroyable, ça n’était qu’imagination de l’Ouest…
Nous n’avons pas pu rentrer à Prague, bouclée par les blindés. »
C’était en 93.
Vingt cinq ans après, cette dame en parlait avec des larmes plein ses yeux attristés.
Elle m’a appris, entre autres, la vanité de tout commentaire péremptoire sur les chemins que peut emprunter, lors d'un évenement, la folie des hommes.
Dommage que cette dame, philosophe meurtrie, n’ait jamais rencontré et nourri de son expérience les deux imbéciles que sont décidément Maitre Renart, dit Bernard Henry Lévy, et son comparse Ysengrin, alias André Gluxmann.
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lundi, 18 août 2008
Polska dzisiaj - chantier en cours -
LA GUERRE
Je pense à mon pays.
La Méditerranée, les Pyrénées, l’Océan Atlantique, la Manche, la Mer du Nord, les Alpes. Une forteresse aux frontières inexpugnables. Il n’y a guère que le Rhin pour lui avoir causé de lourdes déconvenues. Les fleuves, c’est plus discutables que les mers et les montagnes. C’est étroitement liquide et ça tord ses caprices dans tous les sens.
Je ne crois pas alors qu’on puisse avoir la même vision du monde selon que l’on soit à bord d’un navire bien calé sur les flots où sur un que les tempêtes ont ballotté au gré des houles et qui finalement a trouvé refuge dans le creux d’une vague qui passait par là.
Le Bug est la frontière. En deçà de ce Bug, 27 pays se sont nécessairement dilués dans une même solution d’avenir. Mais plus profondément ancré que celui de pays, est le sentiment confus de la nation. Quoique l’ayant toujours désavoué pour le savoir dangereux à manier, je n’ai pris la pleine conscience de ce concept fumeux, mais combien réel, qu’en exil.
Un pays, c’est une géographie avec des bornes imposées ou sauvegardées au gré de la fortune des armes. Un pays, c’est un paysage, la planète virtuellement cousue de pointillés. Une nation, c’est des gens qui vivent avec des repères communs. Avec des douleurs et des chants communs. Des gens qui sont tels qu’ils sont et qui se reconnaissent ainsi parce qu’ils ont parcouru un même chemin, qui remonte à la nuit des temps et que rien ne peut effacer.
Une tribu.
En Pologne, après bien des divagations, le pays est acquis. Mais la nation est disloquée. Elle s’étend bien plus loin que la rivière Bug et, à l’autre bout, n’a jamais prétendu aux rives de l’Oder. De ce divorce entre la nation et le pays est né ce je-m’en-foutisme tantôt souriant, tantôt nerveux, qui entoure tous les détails de la vie quotidienne. On est d’accord avec le monde mais en sourdine on n’admet pas ce monde. L’homme de Gnojno était un Polonais exilé en Pologne. Tout comme ces milliers de Polonais transplantés à l‘ouest, dans l’ex-Allemagne.
Je me souviens d’un concert que je donnais à Wałbrzych, ville minière dans les Sudètes, à l’extrême sud-ouest du pays. Une trentaine de personnes étaient venues au rendez-vous. C’étaient tous des gens d’un certain âge, voire d’un âge certain, et d’une sympathie exquise.
Ils m’ont raconté avoir passé toute leur vie en France. Puis l’heure étant venue de mettre les outils au clou, le devoir de survivance en quelque sorte accompli, ils étaient revenus s’installer au pays. Ils avaient bouclé la boucle et dans leurs yeux tremblants, on voyait bien qu’ils savaient pertinemment ce qu’ils étaient revenus y faire, au pays. Au timbre de leur voix, on entendait aussi chuinter les mélancolies du double exil. Ces hommes et ces femmes avaient vécu leur vie en regardant sans cesse vers la Pologne, très loin, comme une promesse. Ils vieillissaient maintenant en regardant vers la France, comme vers leur vie trop vite enfuie.
Ils n’étaient pas partis de Wałbrzych. Wałbrzych était allemande, Wald burg, la ville boisée. Aucun polonais de leur génération n’y est né. Leur berceau était à l’autre bout, ici peut-être ou bien plus à l’est encore, mais le retour au pays s’était arrêté là, au confluent des frontières allemande et Tchèque. Ils ne pouvaient guère revenir moins loin. Comme s’ils n’eussent pas pu se résigner à retourner au début de leur histoire, de peur peut-être d’y perdre totalement de vue le parcours accompli. Peut-être aussi pour re-déguerpir à nouveau au plus vite, au cas où…
On ne s’installe que moitié rassuré à l’ombre des volcans.
L’un deux me dit avoir la double nationalité. Sur un ton si humble, tellement triste, comme s’il s’excusait de n’avoir pas su choisir vraiment, comme s’il avouait une sorte de bâtardise, que j’en éprouvai un pincement douloureux à la poitrine.
Ces hommes et ces femmes avaient regagné leur pays. Pas leur nation. Et ils vivaient à Wałbrzych les uns contre les autres serrés, de peur de se perdre peut-être.
Une tribu.
Ça n’est pas agréable à écrire et ni même à penser mais je ne suis pas de ceux qui bêlent à tout vent que l’Europe est à jamais sauvée des cataclysmes guerriers. Parce que derrière les poteaux qu’elles plantent pour marquer sa souveraineté, aussi loin qu’elle puisse étendre ses ailes, il y aura toujours un pays qui ne reconnaîtra pas ces poteaux comme plantés au bon endroit ou une nation qui s’en sentira bafouée. De plus, à l’intérieur même de son enceinte, et ce d’autant plus sûrement qu’elle ne cesse de s’élargir, longtemps des nations seront agitées par leur sentiment équivoque d’une adhésion forcée à une histoire usurpée, sentiment tellement nébuleux qu’il faudra bientôt le taxer de barbare. Peut-être, sûrement même, les générations d’un futur plus ou moins lointain aboutiront-elles à l’effacement de ce sentiment occulte.
Lorsque la dissolution liquide des pays dans un même bocal sera devenue plus compacte et plus solide.
Mais les hommes aiment lire le chemin dallé par leurs ancêtres pour arriver jusqu’à eux. Les hommes aiment réveiller les fantômes de leur généalogie parce qu’ils murmurent ainsi au plus profond de leur identité. Les hommes déracinés laisseront alors un vide, un trou béant, une incompréhension à leurs enfants des siècles futurs, soucieux de leurs premiers Edens. Et tant qu’il y aura ce manque de tracabilité de l‘histoire individuelle, subsistera ce sentiment d’appartenir à de lointains vaincus, la nation exterminée par le pays.
Prévoir que cette Europe est pour l’éternité à l’abri des guerres et des combats, c’est en outre juger que nous serions des hommes bien meilleurs, bien plus accomplis, bien plus intelligents, bien plus humanistes et bien plus généreux que tous ceux qui nous ont précédés. Et ça, c’est d’une incommensurable vanité partout démentie par les réalités.
Pour n’en citer qu’une, de ces réalités, mais une grosse, une qui effraie, divise et révolte beaucoup de Polonais, c’est l’installation d’un bouclier anti-missiles américain sur leur territoire.
« Quand on parle de paix, le cul sur des canons », écrit Brassens.
De jeunes anarchistes de Gdansk lui font amèrement écho : « Non contente d’avoir essuyé tous les malheurs de l’histoire, la Pologne propose maintenant de servir de cible à ceux qui ont envie de tirer. »
Et d’autres Polonais encore, des lambda ceux-ci, des non-engagés : « Comme ça, si ça pète, on sera encore les premiers à se faire casser la gueule ! ».
Et dans la bouche d’un Polonais, se faire casser la gueule, ça résonne très fort.
C’est l’été finissant, les lumières obliques et les frissons déjà humides des ombres trop hâtives et trop longues.
Les états d’âme peu engageants que m’inspire la rivière nonchalante qui sépare deux mondes, se diluent dans un calme souverain.
Comme si tout ce territoire, avec ses champs jetés à l’assaut des forêts, ses arbres qui déclinent sous la tombée des jours, ses rivières qui roulent leurs neiges fondues des montagnes d’Ukraine aux plaines de Varsovie, avec aussi ses paysans courbés sur la terre de sable, ingrate et poussiéreuse, ne voulait plus entendre parler de tumultes.
N’aspirait qu’au silence, au repos et à l’oubli.
A des années-lumière de mon pessimisme.
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jeudi, 14 août 2008
La fête aux génitifs
L’amour de la poésie sans la poésie de l’amour est une supercherie d’esthète.
Pour tenter d’échapper à la bêtise du monde, mieux vaut commencer par fuir le monde de la bêtise. Loin.
C’est une fois installés dans leur vie de cadre que les politiques se mettent à palabrer sur le cadre de vie.
La déontologie de la politique s’efface devant une certaine politique de la déontologie.
Le centenaire d’un événement quel qu’il soit est tellement triste qu’on dirait un évènement de centenaires.
La folie des grandeurs est inversement proportionnelle aux grandeurs de la folie.
Son intelligence des situations renseigne vite sur la situation de l’intelligence d’un individu.
En période de soubresauts révolutionnaires, le pouvoir réduit toujours la jeunesse d’une théorie à une théorie de la jeunesse.
Le combat de la littérature, fort heureusement, ne se limite pas à la littérature de combat.
Le combat contre la pauvreté de l’existence va bien au-delà du combat contre l’existence de la pauvreté.
Le politiquement correct soumet sournoisement le respect des règles aux règles du respect.
Equilibre mondial : Quand la guerre des nerfs se fait nerf de la guerre.
L’athée redoute la fin du voyage, le croyant spécule sur le voyage de la fin.
L’ennui naît souvent de cette lâcheté : Quand le sentiment du glas tarde à sonner le glas des sentiments.
15:58 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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mercredi, 06 août 2008
Gerhard, jardinier
J’ai laissé en France un tas de petites affaires, de ces petites affaires qu’on met dans des tiroirs qu’on n’ouvre plus parce qu’on n’a plus envie d’ouvrir des tiroirs, parce qu’on n’est plus soi-même qu’un tiroir et que dans ces tiroirs aussi y’a des lettres de créanciers, des lettres malveillantes de banquiers irascibles, des rappels à l’ordre à cotiser, que sais-je encore ?
Et dans tout ce fourbi de l'insouciance, y’a d’autres affaires qui n’ont rien à y faire : des cahiers écrits, des pages gribouillées, des bouts de partitions inachevées, des photos, des disques, des cassettes audio…
En visite ici début juillet, mon fils m’a ramené une de ces cassettes audio. Une vieille cassette audio comme on n’en voit plus.
Avec une photo aussi, deux hommes se tenant par l’épaule et deux enfants devant eux, sur le perron d'une maison ensoleillée.
Deux documents auxquels je tenais pourtant et que j'avais abandonnés sur ma route. Deux documents par eux-mêmes et par le sentiment ému qui me lie à l’homme dont je les tenais.
Un soir à Vaison-La-Romaine au pied du Mont Ventoux, en 2003 je crois.
Il y avait là des livres, des gens et des chants. Un homme aux cheveux blancs qui crantaient, le visage toujours souriant, de ces visages ouverts qui vous donnent tout de suite envie d’ouvrir vos bras.
Nous nous sommes liés d’une éphémère camaraderie. Nous avons bu pas mal de verres de Côtes-du-rhône ensemble, nous avons déjeuné aussi. Nous nous sommes racontés. Lui plus longuement que moi. Sans fioritures ni nostalgie surfaite. Et pourtant…
Gerhard qu’il s’appelait et que j’espère qu’il s’appelle encore. Allemand de son état civil.
Par un dimanche gris d’hiver, dans l’est de la France, j’ai oublié précisément où, sur la frontière je crois, Gerhard en vadrouille avait voulu se restaurer dans une auberge isolée.
La porte était ouverte. Il était entré.
La tenancière était alors précipitamment venue à sa rencontre et lui avait dit, gentiment mais l'air un peu gêné quand même, que l’établissement était fermé.
Qu’elle en était bien sûr profondément désolée pour lui.
Gerhard avait fait une longue route et il lui en restait encore beaucoup à faire. Il avait faim. Il s’apprêtait à demander très poliment à être servi malgré tout, même d’un repas froid.
Car au fond de la salle un peu obscure, quatre personnes se restauraient pourtant en riant et en blaguant.
Avant même que Gerhard n’ait eu le temps de formuler sa supplique, un homme trapu et abondamment moustachu s’était levé de la table et était venu dire à la patronne des lieux, avec un fort accent du midi et tout sourire :
- Hé, bien sûr que c’est ouvert, puisque nous sommes là. Madame, mettez pour cet homme un couvert à notre table. Il va déjeuner avec nous.
Et prenant Gerhard par l’épaule comme un vieux camarade, l’homme l’entraîna jusqu’à sa table.
Il déjeuna copieusement avec les quatre personnages qui plaisantaient beaucoup et qui parlèrent avec lui des choses simples ou plus compliquées de la vie qui passe.
C'est ainsi que Gerhard en vint à confier qu'il n'avait pas de travail.
Le moustachu débonnaire lui demanda alors s’il aimait s’occuper d’un jardin. Quoique surpris, Gerhard dit que oui, il savait, il aimait bien ça même.
Alors, sans plus d’ambages :
- T’as trouvé du travail, Gerhard. Je t’embauche pour entretenir les extérieurs de ma maison en région parisienne. D’accord ?
Ainsi fut fait. Et pour longtemps.
Quinze ans.
Gerhard devint le jardinier d’un certain Georges Brassens.
Et il m’a confié à moi :
- Georges n’avait pas besoin de jardinier. Dans son jardin, fallait toucher à rien, fallait laisser les herbes faire ce qu’elles voulaient, qu’elles vivent leur vie d’herbes. Il n'y avait rien à faire. Nous sommes devenus des amis. Chaque fois que je voulais prendre une binette ou un râteau, Georges tempêtait : - Qu’est-ce que tu vas encore me saccager ? Laisse ça tranquille ...
Véridique. Mon histoire comme la sienne. Corne d"aurochs m'a confirmé plus tard.
Et la cassette ? Un soir de fête, Brassens s'évertuant à chanter « le Fossoyeur » en allemand. Un mauvais enregistrement pris sur le vif, mais le seul de Brassens en allemand.
Et la photo ? Une vieille photo de Gerhard avec ses deux enfants et Brassens, pipe au bec et le bras posé sur son épaule.
A Crespières.
Aujourd'hui, tendre salut à vous deux, vieux compagnons !
15:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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Pauvres
Misère de la misère, ils projetaient de se nier, de s’éliminer. De se rayer de la carte.
Et leurs vainqueurs le savent bien. Qui, sans la brutalité des fusils, les ont gentiment collés au mur infranchissable de l‘accession à la propriété. Des pauvres un peu riches. Ou des riches un peu pauvres, c’est selon.
C’est bien fait !
Car un pauvre qui ne se rebelle que par sa pauvreté est déjà un riche dans sa tête, c’est-à-dire un salopard social en puissance. Un salaud d’pauvre. Le moindre pouvoir en fait une éponge malléable.
Ne lui confiez jamais la profondeur de vos rêves les plus chers ! Il la vendrait au plus offrant.
Et c’est bien ce qu’il advint aux poètes de toutes les révolutions qui avaient enrubanné leurs rimes dans les plis d’un drapeau. Passeport pour toutes les trahisons : Un drapeau dans ses plis a toujours en réserve une salve pour ceux qui ne veulent pas saluer !
Elle est pauvre et le luxe de son toit avec ses trous béants laisse passer la froideur des étoiles jusqu’à sa table de chevet.
Un rebelle pauvre et qui s’en fout d’être pauvre, ne sera jamais vaincu.
Ou alors que par lui-même.
Un jour de trop lourde mélancolie, peut-être.
11:31 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
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lundi, 04 août 2008
Humains, icy n’a point de mocquerie,
J’étais pas en vacances.
Pour la bonne raison que j’ai décidé de passer le reste de ma vie en vacances. C’est pas si facile qu’on pourrait le croire de passer sa vie en vacances, de ne pas participer à la croissance.
Ça demande même plus d’efforts que d’y participer. Mais ce sont là des efforts agréables. Des oxymores de saltimbanques.
Surtout quand on n’est pas à la retraite, qu’on n’a pas encore l’âge et que même si on l’avait, l’âge, on serait quand même gros jean comme devant parce qu’on n’a pratiquement rien donné dans l’escarcelle de la solidarité sociale.
On n’y a pas pensé. On musardait. On chantoit des âneries. On regardait par la fenêtre. On a même cru, un moment, à des utopies qui disaient que le monde allait devenir humain. C’est malin !
Travailler plus pour gagner plus, qu’il disait, l’autre. On aurait pu lui rétorquer, quand même, qu’on perd sa vie à vouloir la gagner.
Mais l’époque a perdu l’odeur des bons mots incisifs. Alors, on l’a laissé dire.
On laisse tout faire et tout dire.
Tenez, comme ça :
Depuis le début de l’été, je fais régulièrement le tour des blogs amis.
"Fermeture estivale", "Pause estivale", "Pause tout court", "Nous sommes momentanément absent", que je lis.
Humains, icy n’a point de mocquerie, mais j’ai l’impression des fois de faire le tour des boucheries-charcuteries, boulangeries-pâtisseries ou autres papeteries.
Fermé pour congés annuels.
Si c’était pour cause d’enterrement, encore. On compatirait en silence.
Alors je me suis dit que j’étais un mauvais bloggueur. Encore sur la marge.
Parce qu’un vrai bloggueur, ça a des congés.
Sans solde sans doute, mais des congés quand même.
Ah, vivement les feuilles jaunies et qui dansent sous les premiers brouillards des équinoxes, vivement le vol plané des grands migrateurs, les odeurs humides des bolets, la lumière oblique des matins, que les blogs requinqués, plus forts de leur repos, la mine poupine, l’esprit plus vif que jamais, nous offrent les bonnes résolutions poétiques des rentrées.
Parce que la poésie, la réflexion, la critique, les coups d'gueule, l'écriture du monde, c’est à la rentrée que ça se passe.
Mais pour rentrer, faut être sorti.
Sais pas comment j’vais m’en sortir, de cette rentrée.
J’aurai rien à dire. J’ai rien vu.
Humains, icy n’a point de mocquerie...
13:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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