mardi, 29 juillet 2008

Le bordel de l'édition dite traditionnelle

 A l'heure où l'on parle beaucoup de l'édition numérique, édition de qualité, de ses enjeux et de comment elle pourrait être perçue par les éditeurs dits traditionnels comme un agent concurrentiel,  j'ai envie de remettre en ligne ce coup de gueule d'il y a un an ou un peu plus, déjà.

Parce que si éditer en numérique c'est faire concurrence à ça, alors, c'est comme une sorte de mission d'assainissement du paysage littéraire qui nous arrive.

Et parce que, aussi, ça m'énerve un peu les pleurnicheries que je lis, même sur des blogs amis, du style : Ah, la littérature numérisée, oui mais...Qu'adviendra t-il de nos chers livres avec des couvertures, de vraies pages, la belle sensation du papier, etc et etc... ? 

Je sais bien qu'on ne prouve rien par l'exemple. Mais je n'ai pas l'intention de prouver. J'suis pas avocat.

J'illustre.

 " J’ai écrit un gros manuscrit.
Dont j’étais content, ma foi.
C’est Renan qui disait qu’on est content de la vie quand on est content de soi.
Enfin, j’en ai écrit plusieurs, des manuscrits, plein, mais je n’ai été publié qu’une seule fois(*). Deux éditions quand même tellement mon œuvre s’est bien vendue, ce qui évidemment est loin d’être un gage aveugle de sa qualité.
Et peut-être que c’était peut-être même pas grâce à mon talent, mais parce que je m’étais fait l’exégète de Georges Brassens, que je tiens, et ce depuis mes lointaines et bien regrettées culottes courtes, comme un des poètes qui m'a le plus parlé du monde tel que je le portais confusément en moi.

Mais je m’égare. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Quoique…
Je disais donc que j’avais écrit un gros manuscrit. Dont personne ne veut, bien entendu, mais tous ceux qui taquinent un tant soit peu la plume savent ces mésaventures et les lettres abominables de politesse qui les renvoient se faire voir, et je suis poli,  chez Plumeau.
Parce que la Grèce, c’est trop loin peut-être, révérence parler.

C’est la règle du jeu. Et c’est bien normal. Car il faut que nous comprenions, nous les folliculaires et les velléitaires, qui ne sommes de surcroît ni journalistes, ni enseignants, ni politiques au pinacle, qui n’avons rien à dire d’exceptionnel, qui n’avons jamais tué, jamais violé non plus et qui, voici quelque temps déjà,  ne volons plus, que les éditeurs croulent sous des monticules de manuscrits qui ne valent pas un pet de lapin, qu’ils en ont marre de tous ces connards qui se mêlent d’écriture et qui les font chier et qui…
Bien. Vous connaissez la chanson.
Mais où la chanson, jusque là plaisamment grotesque, tourne franchement au vinaigre, c’est quand votre œuvre chérie, qui ne vaut rien, c’est entendu, mais chérie quand même parce qu’elle est à vous, bordel de merde, disparaît dans le néant des monticules de manuscrits susdits.

Ce fut  la triste destinée de ma malheureuse production dont j’étais si content.
Une maison d’édition, sérieuse comme elles le sont toutes, refuse le 22 août mon chef-d’œuvre en disant que….mais, bon, ne perdons pas de temps, vous connaissez le refrain et la musique.
On dirait la froideur des répondeurs automatiques des gares SNCF.
J’habite loin de cette maison, dans tous les sens du terme. J’habite sur la frontière biélorusse, en Pologne. L’hiver y est rude, la vie étrange. La vie d’exilé est faite de bonheur mélancolique…Mais je m’égare encore.
J’habite loin, disais-je, j’ai tout laissé tomber du peu que j’avais et j’ai pas d’argent, le zloty ne joue pas encore dans la même cour que l’euro, donc je peux pas récupérer le produit de mon intellect, envoyer une chère enveloppe timbrée, etc.
Mais j’ai des amis. Pas beaucoup, mais j’en ai. Autrement, ils ne seraient pas des amis.
L’un, en fait c’en est une, la copine de mon fils, passe à la sus non-dite maison, croulant sous les ébauches de littérature mort-née.
Gêne, excuses, embarras.
On a perdu mon manuscrit !
Non ?
Si, si…
Mais on le retrouvera forcément, c’est sûr, et comme on a quand même tort, on dit que, dès qu’on le retrouvera, on me l’enverra, aux frais de la princesse. C’est gentil, je trouve. Je dis à mon gamin, dans un mail, que c’est bien et honnête. Que je vais attendre.
Nous sommes vers la mi-septembre.

A la Toussaint, je m’interroge. Il y a quelques jours, je téléphone. Normal, non ?
Le gars au bout du fil dit que non, que ça lui dit quelque chose, certes, mais qu’il ne voit pas quand même, qu’il va essayer de voir, que ça l’étonne, que je patiente deux minutes parce qu’il va vérifier sous son monticule, je patiente, j’entends « Merde ! » et des bruits sourds parce que le bonhomme s’est fourvoyé les pinceaux dans des objets sans doute traînant au sol, il revient, il dit, la voix rassurée et plus gênée du tout :
- Ah, mais, nous ne les gardons que deux mois (sous entendu, vos cochonneries) après on les détruit ! On a donc dû le détruire le 22 octobre (pour un peu, il m’aurait donné l’heure du sacrifice) et, le mufle sans aveu, pour me faire voir comment I suit bien ses affaires, me récite la lettre de refus, archivée dans son petit ordinateur sans doute et qu’il m’a expédiée le 22 août…
Je commence en avoir assez…
Je lui dis que je sais tout ça, que, de grâce, il ne me chante pas derechef sa messe et que c’est pas possible qu’ils aient détruit mon livre ou alors, il y a longtemps, parce que mi- septembre, quelque deux semaines après le refus, ils ne l’avaient déjà plus !
Le vaillant éditeur fait encore mine de s’étonner et tout d’un coup trouve une porte de sortie : «  Votre amie qui est passée a dû tomber sur quelqu’un qui ne s’y connaît pas, peut-être une stagiaire…. »
J’ai envie de lui demander si je suis bien chez X, ci-devant éditeur, et non dans une préfecture quelconque ou à la sécurité sociale…
Le gars est gonflé, jusqu’au comique. Vous savez comment il se tire d’embarras ?
Véridique.
Il dit : « Ah, mais je m’en souviens, c’était pas un original…Alors, c’est pas grave… »
Je vous le jure ! Il se souvient de mon manuscrit parce que c’était pas un original !
Je me demande à ce moment-là s’il n’est pas fou ou, tout simplement, s’il n’a pas picolé !
C’était peut-être un stagiaire lui-même.
« Vous savez, on reçoit des manuscrits du monde entier » me rassure t-il, grand professionnel.
Moi j’ai traduit : «  Nous emmerde pas avec ta merde expédiée de Pologne. »
 Alors, il conclut :
 « On le  retrouvera certainement pas votre truc, l’incident est clos… »
Oui. Il perd mes affaires et il clôture l’incident sans me demander mon avis…

Franchement, c’est quoi, ces gens ?

Je ne suis pas un méchant. J’en ai un peu marre des imbéciles, surtout ceux qui bombent avantageusement le torse, mais je ne suis pas un méchant. Cependant, si je n’avais pas été à près de 3000 kilomètres de cet épicier, je lui aurais flanqué mon pied au cul. C’est sûr.
Et puis, et puis, je me demande comment je n’arrive pas à faire mon métier d’écrivain, moi qui suis un mauvais écrivain, alors que des éditeurs, bien plus mauvais encore dans leur domaine, y parviennent…"
 
(*) C'était avant  Publie.net

lundi, 14 juillet 2008

Le chat

Entre chien et loup, longtemps j’ai suivi la piste du loup.
Avant d’être ici.
C’est un lieu commun, un sentier besogneux : l’homme qui veut aller au bout de son art  de vivre ne peut échoir qu’ici.
L’art  de vivre qui ne trouve pas ici son prolongement, son aboutissement peut-être, a composé.
Et c’est tant mieux.
Cet art aura vécu entre la chèvre et le chou. Un loup choisira toujours la chèvre. Que voudriez-vous qu’il fît d’un chou ? Je vous le demande bien. Les chiens, eux, se satisfont de tout. Le chou pour pisser, la chèvre pour la ramener sur les sentiers battus.
En lui lacérant les jarrets.
Et ça lui donne un métier, au chien. Une raison d’habiter parmi les hommes.
Moi, j’ai peur des chiens. J’ai toujours eu une peur bleue des chiens. Des caniches comme des molosses.

Ici, on n’est plus parmi les hommes et les chiens ne viennent jamais. On est entre loups débusqués du hallier.
Mornes arbres d’un morne parc. Allées balayées par des automnes liquéfiés de maussades.
Regards vidés par le tourment léthargique de la chimie, en surface et en pyjama.

Car je marchais.
Joie initiale, et jamais égalée depuis, d’être  debout dans l’espace. Aller à la rencontre du vide posé devant vous.
Marcher sous la pluie qui fait couler sa froidure dans le dos ou sous le soleil qui ronge la peau.
Marcher sans dire.
Surtout marcher seul.
Parce qu’on marche d’abord vers cet horizon courbé et qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière le dos rond de cet horizon.
Le soleil y plonge. C’est tout ce qu’on sait.
Encore que…
Vient  un moment où l’on ne sait plus s’il sort de la terre ou s’il va s’y enfouir, tant que l’on ne sait plus, non plus, à quel bout de sa promenade on en est.
Au début ou vers la fin.
Initiatique ou testamentaire.
Une plaine ? Une colline ?  Un fleuve ? Des bois ? Un désert ? Des animaux ténébreux ? Au pire d’autres hommes, qu’il y aurait derrière cette échine enluminée ?
On ne peut rien affirmer de cet horizon voûté. Ou alors des bêtises. Des plates ou des savantes. Ça  dépend comme on marche. En tous cas ne pas écouter sinon son propre murmure.
A écouter les bêtises plates ou savantes qu’on dit de la courbe de l’horizon, forcément on dira soi-même des bêtises.
Plus affligeant : on les croira bientôt.
Comme si on avait déjà été voir là-bas alors qu’on voit à peine jusqu’au bout de ses pieds. Il n’y a pas plus présomptueux, plus répugnant même, que quelqu’un qui marche en faisant croire qu’il sait déjà le paysage de derrière la colline.
Un raseur, un imbécile, au mieux un fat.
 Non. Marcher, c’est ça qu’il faut. Marcher avec le vent qui vous pousse ou qui sort de devant, d’on ne sait où, et qui chahute les poils du visage.

J’ai marché sur la piste du loup. La plus solitaire.
Je m’y suis perdu.
Le chemin jusqu’à l’horizon semblait pourtant largement ouvert. Soudain un mur.
Enfin, c’est ce que je crois, que je me suis échoué.
Mais peut-être  suis-je en fait passé de l’autre côté de la colline en feu et que c’est ça qu’il y avait derrière la colline en feu.
Simplement.
Des imbéciles errants et qui avaient perdu le sens des allégories.

Figurez-vous que, avant que ne se dresse devant moi ce  mur que je n’ai su franchir, j’avais rompu avec le monde entier. Pour de multiples raisons. Des essentielles et de bien superficielles.
J’avais alors pris cette habitude de marcher en sens inverse.
C’est mieux pour éviter la foule qui dit des bêtises intelligentes.
J’entamais ma marche sous le crépuscule des lunes naissantes. Je traversais des champs, des bois, des petites rivières, les mains derrière le dos.
Mes plus belles balades étaient hivernales. Parce que c’est beau, l’hiver. On s’y sent chez soi. Choses désemparées d’elles mêmes, vidées de leurs parures, langages de l’essentiel.
C’est arrivé une nuit sans lune et froide, celle du mardi-gras.
Je venais de terminer un livre et j’étais un homme apaisé.
C’est mon métier. Je suis écrivain. Mais pas un écrivain marchand.
Je n’ai d’ailleurs jamais marché en marchand. Je n’ai toujours marché que pour moi-même.
 Pas pour méditer.
Car dès lors que j’ai franchi la frontière de la solitude quasi absolue - celle dont parlait un autre écrivain et qui disait, je ne me souviens plus son nom, que lorsque les rapports d’un être humain se limite à ceux qu’il entretient avec son épicier, les choses commencent à devenir vraiment claires -  je ne me suis  plus posé les questions qui encombrent l’espace réservé au monde. Toutes les questions sont vaniteuses, je l’ai déjà dit. La seule réponse aux questions est derrière l’horizon.
Insurmontable frayeur, toujours formulée sans jamais être dite.
Et tous ceux qui ont vu derrière cet horizon n’en ont plus jamais reparlé. Et les autres,  les pieux, les philosophes, pire encore, ceux qui relèvent des deux catégories, se croient autorisés à parler à leur place.

La nuit du mardi-gras, donc, il ne gelait pas très fort mais la terre était dure et noire des gels profonds des nuits précédentes. J’étais emmitouflé et j’arrivais bientôt à la fin de ma promenade,  quand le sentier sort des bois et s’engouffre dans les villages, chez les gens qui dorment.
C’est là que j’abandonne. Près du sommeil des gens.
Ce n’est pas leur sommeil que je fuis, vous l’aurez pressenti. C’est leur réveil.
C’était ma promenade nord, de loin ma préférée, celle des bois sombres et des bruissements fauves.
Car, voyez-vous, j’avais quatre promenades bien définies.
La promenade sud, à l’opposé, était celle des champs et des buissons courts.
Une promenade tout ouverte au soleil pendant la journée, sans doute, et la nuit entièrement offerte aux souffles timides de la lune, c’est sûr. Une promenade sans ombre. Ouverte.
La Ouest, elle, suivait la rivière et traversait quelques halliers moussus, faits d’aulnes et de roseaux. Une promenade humide, un peu indécise et où le pied qui s’enfonce est parfois pénible.
La Est escaladait lentement un coteau et débouchait soudain, c’était à chaque fois surprenant, sur une sorte de plateau herbeux avec des arbres par-ci, par là et du vent toujours dedans. La promenade des renouvellements de décor.
Toutes faisaient rigoureusement vingt kilomètres.
Pour l’heure sur cette promenade nord, la plus froide, le temps de faire demi-tour, de retraverser les bois de chênes et de châtaigniers mêlés comme leurs odeurs mouillées, d’arpenter un petit champ ondulant, de pénétrer dans un autre bois encore par un sentier brumeux,  il serait l’heure du premier aboiement des chiens et du premier soupir des loups. Je me glisserai sous les draps.
Paisible.
Je travaillerai tout l’après-midi à mes corrections.
J’aime me corriger. C’est comme si j’étais deux hommes. Un passé et un présent. Tiens, qu’est-ce qu’il raconte là, ce gredin ? Et là, c’est bien ce qu’il dit…Je me corrige le plus souvent à voix haute.
Ça  donne le brouhaha des controverses.
Ensuite, je dînerai en buvant du vin et je ressortirai à mon rendez-vous avec les ombres de la nuit.
Pour marcher.
Demain serait la promenade ouest.
Car mes promenades tournent en sens inverse des aiguilles de la montre.

Ce fut juste un  frôlement tiède.
Je sursautai.
Un chat.
Un chat jaune faisait le dos rond et se dorlotait gentiment contre ma jambe, queue dressée et ses deux yeux verts qui flamboyaient vers moi.
Je me moquai de ma frayeur et machinalement me penchai pour gratifier l’animal d’une caresse humaine
Le chat retroussa alors les babines, siffla, cracha et me blessa la main d’un méchant coup de griffes.
Il bondit dans les fourrés et j’entendis sa course dans les sous-bois.
Le salaud !
Sur le chemin du retour, je me plus en de naïves allégories sur la séduction fortuite suivie de la brutalité gratuite.
Je me dis aussi que le chat était un être hybride. Un être qui n‘a pas choisi entre le chien et le loup.
Qui est les deux.
Ce chat pouvait être aussi bien un couche-tard qu’un lève-tôt.
Car les chats vagabondent la nuit et dorment le jour. Ou inversement.
Ça dépend des saisons et ça dépend des maisons.
C’est pour ça qu’ils ne sont aimés ni des chiens ni des loups.
Seulement des hommes.

J’oubliai le chat jaune.

Il faisait un soleil tout pâle dans un ciel tout bleu et la lumière éclairait  plaisamment ma petite table au travers les vitres, quand je me remis à mes relectures de l’après-midi.
C’était agréable, cette lumière diaphane sur les pages.
Ça me plaisait aussi ce que je relisais. Une série de réflexions-souvenirs sur un lointain voyage, dans le temps je veux dire, que j’avais fait  dans des villages silencieux de l’Europe centrale. J’y  avais rencontré des hommes poilus comme des barbares. Encore éberlués  par le poids de l’histoire  et contraints par les rigueurs des hivers continentaux.
C’étaient des gens de ma génération, pas assez vieux pour se coucher encore mais déjà plus assez jeunes pour accueillir les bras ouverts un nouvel espoir qui viendrait des vents d’ouest.
On leur avait trop fait le coup des lendemains chanteurs et quand on leur parlait de cette nouvelle espérance, ils se tapaient sur les cuisses en tordant la bouche, rieurs et goguenards.
Je leur disais qu’ils avaient bien raison ; Je n’avais pas vécu la botte stalinienne mais je savais les stupidités et les mensonges des sociétés dites libérales à la seule recherche d’une croissance qui ne voulait absolument rien dire pour le bonheur des hommes,  sinon un peu plus de cochonneries à se procurer pour le passant et un peu plus d’or dans l’escarcelle des maîtres.
Mes compagnons sans comprendre vraiment haussaient les épaules. Ils conduisaient par les sentiers que durcissait le gel ou qu’engloutissait la neige, d’immenses chevaux rouges, de ces chevaux que montaient, m’a-t-on dit, les effrayants chevaliers teutoniques, des chevaux puissants, des chevaux de guerre , des chevaux pour massacrer les mécréants.
 Eux, ne songeaient pas à la guerre ni à massacrer qui que ce soit : ils débardaient des arbres que tiraient leurs chevaux, comme depuis la nuit des temps.
De robustes pieds de nez à la marche de l’histoire ; Des hirsutes de la forêt hercynienne, presque.
Leurs regards avaient la froideur des couteaux mais leurs poignées de main la chaleur des amitiés humaines.
Longtemps j’étais resté parmi eux. A les écouter, à regarder le froid pétrifiant toute chose. Simplement.
On parlait par gestes ou par onomatopées.
Ça limitait considérablement les risques d’erreur. Sans les phrases, le coeur va souvent à l’essentiel.
Oui, ça me plaisait bien, ce voyage que je refaisais là parmi eux, avec mes pages.
Moi qui vivais comme les loups, sans une âme avec qui converser, je m’aperçus qu’ils me manquaient ces hommes brutaux des forêts de pins et de bouleaux.
Je soupirai. J’aurais tant voulu les….Je regardai vers le dehors…
Je vis ses deux yeux verts, d’une immobilité terrifiante : Le chat jaune était là, sur le rebord de la fenêtre, et m’observait.
Je poussai un petit cri d’effroi et me levai d’un bond.
M’avait-il suivi ?
Etait-ce un chat haret ?
Qu’est-ce qu’il voulait, ce chat, à la fin ?
Etait-ce bien le même ?
Je consultai la paume de ma main ou deux traces de griffes boursouflaient.
Le chat miaula et je vis la blancheur effrayante de sa dentition.
Je m’approchai de la fenêtre.
Il fit le dos rond et miaula encore, implorant comme seul savent implorer les chats.
J’ouvris la fenêtre.
Je ne peux pas dire pourquoi. Ni comment.
Je n’ai pas pensé à ouvrir la fenêtre. Je l’ai ouverte, c’est sûr, mais je ne m’en souviens pas : ce chat me faisait soudain peur. Pourquoi lui aurais-je ouvert ? Est-ce qu’on ouvre sa fenêtre à la peur ?
Je me souviens qu’il a sauté d’un bond sur le plancher de mon petit bureau, qu’il s’est encore dorloté gentiment à ma jambe, que je n’ai pas osé le caresser, que je lui ai offert un reste de viande, qu’il a mangé, que je lui ai offert de l’eau, qu’il a bu, puis qu’il s’est endormi, en fœtus, sur le fauteuil, près d’une série de livres traitant de l’anarchie.
Un rayon de soleil caressait ses oreilles qui frémissaient pendant qu’il ronflait.
C’était idiot, mes frayeurs. J’avais des réactions idiotes. Les réactions décalées de la solitude. Ce chat cherchait une maison ; C’était un chat errant.
Je le regardai dormir paisiblement et je souris. Je me résolus à adopter le chat.
Je repris mes lectures.

«Des paysans de ces bois,  j’avais appris des techniques du monde néolithique.
Vers le milieu du printemps, par exemple , quand  le sol était enfin libéré de l’étreinte du gel, il fallait parcourir la forêt là où elle avait été éclaircie par le bûcheron des années auparavant et trouver une souche de pin, une vieille souche.  D’un gros pin. Il fallait ensuite  déterrer cette souche à la pioche,  avec ses racines, et  l’extraire comme une grosse pieuvre sous le sol endormie.
C’était alors un parfum insoupçonnable surgi des profondeurs. Toute la résine s’était concentrée dans ce cœur nourricier et qui n’avait pas voulu mourir de la mort de son nourrisson.
On transportait alors  la souche et avec une hache luisante comme une arme de précision on la dépeçait  en  petits tronçons d’une dizaine de centimètres, pas plus.  Ces tronçons gorgés de résine deviendraient  de véritables petits feux d’artifices  qui s’enflammeraient  et serviraient à démarrer les poêles, la saison venue.
Aux fenêtres la glace serait  suspendue sous le hurlement des vents mais la chaleur monterait lentement des grands poêles en  faïence. Tôt le matin. Très tôt. Bien  avant que le jour n’ait pointé le bout d’un rayon glacé.
La  forêt était explorée dans ses moindres ressources, prélevées avec parcimonie.
C’est au cours d‘une de ces expéditions de printemps que j’ai rencontré… »


Je n’avais pas trop envie de me souvenir de ça. Je me levai.
Le chat avait disparu. Mes livres s'étaient volatilisés.
Je courus au dehors et hurlai mon épouvante aux quatre coins du monde.

Après, je ne sais plus...
J’ai rêvé de lumières bleutées qui tournoyaient.
Puis je me suis réveillé au lit.
En pyjama.

Le monde est devenu inodore incolore et sans saveur.
Potable.

mardi, 08 juillet 2008

In vino veritas

Alain Rey et Sophie Chantereau connaissent bien la langue et lui rendent d’incomparables services. Au point de la dispenser d’idéologie. Ils lui font dire ce qu’elle dit. Ni plus, ni moins.
Leur dictionnaire des expressions et locutions, première et deuxième édition, décrit l’origine des tournures, explique, compare, illustre et commente.
Commente ?
Donc suppute. Ah, alors peut-être, après tout, interviennent-ils, nos auteurs. Peut-être qu’ils s’interposent  entre nous et le langage.
P2110037.JPG
En fait, je me rétracte bien vite. Il n’y a pas plus idéologique qu’un dictionnaire. Pas plus subjectif qu’une définition.
Mais j’aime beaucoup Alain Rey et Sophie Chantereau. A moi aussi ils ont rendu d’incomparables services au cours de la rédaction du livre que j’ai consacré à la poésie de Georges Brassens.
N’empêche…
Parfois, quand ils ne savent  pas trop, ils font comme nous tous, ils terminent leurs phrases en queue de poisson, laissant l’interlocuteur sur sa soif.
C’est le cas de le dire pour les Polonais et leur légendaire ivrognerie. Ne dit-on pas, en effet, « Saoul comme un Polonais » ?
C’est vrai que depuis que je vis parmi eux, j’ai vu des Polonais le soir le long des rues que le froid enveloppe, sur des trottoirs livides, qui titubaient sous le poids de la vodka ou celui de piwo.
Mais quand je vivais sous les cieux océaniques de mon pays, j’ai aussi vu pas mal de Français, à commencer par moi-même, des Allemands également, des Finlandais, des Irlandais, des Portugais et des Italiens,  la démarche plutôt équivoque et le verbe sinueux.
Des Anglais aussi, beaucoup d’Anglais. Des Anglais gueulards, surtout quand ils sont loin de leurs pénates. Comme si l’ivresse, sur leur île puritaine, était inaccessible. Les Anglais adorent se saouler chez les Gaulois : « Quand t'es à Rome, fais comme les Romains ». C’est délicat.
Bref.
Si je me mets à digresser sur les Anglois, j'en ai pour deux plombes !

Donc; pourquoi les Polonais, ainsi ravalés au rang  du cochon, de la grive, de l’âne, de la bourrique ou du pompier ?
Empressons-nous de consulter nos deux érudits :
« …Cette comparaison n’affecte pas le peuple de la Pologne, probablement moins buveur que les Français, bien qu’il ait partagé avec les Russes, aux XVIIIème et XIXème siècle, une réputation de brutalité dans les mœurs et de sensualité. Il doit s’agir d’une référence  aux soldats polonais, mercenaires appréciés sous l’Ancien Régime (les cavaliers dits polacres ou polaques), puis après les guerres de l’Empire. »
Il y en a des choses dans ce bavardage policé !
D’abord, que viennent faire ici les Français ? S’ils sont probablement plus buveurs que les Polonais, pourquoi la conscience collective n’a-t-elle pas retenu « bourré comme un Français» ? Cette petite assertion ressemble plus à une formule de politesse courtoise, une pommade d’intromission, qu’à une explication sémantique sérieuse. Hors sujet.
Si on veut dire à quelqu’un qu’il est con, il arrive qu’on commence par faire son autocritique, complètement hors sujet aussi, afin que le juron passe avec douceur.
La comparaison au service de l’euphémisme.
Ensuite, ce « quoique », conjonction restrictive s’il en est et si parfaite pour semer le doute, insinuer, nuancer le propos…Les Polonais, mais pas seulement eux, les Russes, les gens de l’Est, disons les Slaves, ont eu, deux siècles durant, une réputation de barbares. Si le peuple polonais ne doit pas s’offusquer de la comparaison initiale sur l’ivrognerie, à quoi bon lui rappeler qu’il a eu une bien mauvaise renommée chez les latins, tellement raffinés ?
Encore hors sujet…Une bise à droite, un coup de pied à gauche. L’explication musarde, tarde à venir, balance, prend des précautions de chats de gouttière. S’il ne s’agissait d’aussi talentueux linguistes, on serait tenté de crier : « Au fait ! Au fait ! »
Mais nous y voilà. Il doit s’agir des soldats mercenaires. Il doit s’agir. Comme disait Coluche « C’est même pas sûr ».
Bon. D’accord. Mais pourquoi ? Mystère et boule de gomme. Il doit s’agir de soldats mercenaires, polonais et appréciés. On ne voit pas trop la relation de cause à effet. Les soldats qui se saoulent sont-ils donc plus appréciés que les sobres pioupious ?
Au cœur du sujet, la lumière s’éteint.
Terminé.

Autant vous le dire tout de suite : Ma compagne polonaise, aux racines ukrainiennes, bref, une slave, en tous cas aux mœurs fort délicates, n’a apprécié qu’à demi la lecture que je lui fis de cette explication emberlificotée.
Alors elle m’a raconté. L’expression est en fait un éloge.
Napoléon ayant, je ne sais ni où ni quand, peut-être au cours de la campagne de Russie, donné quartier libre à ses troupes avant la bataille, ou peut-être avant une marche forcée, je l’ignore, celles-ci en tous cas s’adonnèrent bien évidemment à d’outrancières libations. Des délices de Capoue.
A tel  point qu’il fut bien difficile aux différents officiers de les remettre en ordre de marche le lendemain matin. Seules les escouades de Polonais étaient sur le pied de guerre à l’heure convenue, frais comme des gardons.
Rentrant en fort courroux, L’Empereur aurait alors lancé à ses soldats :

« Si vous voulez vous saouler, saoulez vous comme les Polonais ! »

Je vous l’ai dit dès le début.
Rien n’est plus subjectif que l’explication du langage, de ses tournures, de ses tenants comme de ses aboutissants.

dimanche, 06 juillet 2008

La mémoire et la terre

P1280003.JPGSur le sable, sur la boue ou dans la neige, le marcheur laisse forcément l’empreinte d’un cheminement.
C’est son second voyage, celui de la mémoire.

Moi,  je suis un randonneur fatigué.

Alors, je me retourne.
La longue sinuosité de mes pas se perd dans une nébuleuse, derrière des rideaux de forêts.
Je suis sorti de ces antiques futaies, tout là-bas. Je le sais bien. Comme d’une forêt hercynienne et devant le sol est vierge.
J’ignore quels seront les dessins que mes souliers vont y inscrire.
Mais je sais bien où ils vont. Je sais bien le projet accablant de mes pas. Je ne sais pas leur nombre.
Je vais peut être ralentir et penser à ces traces de pas, tendre l’oreille pour écouter comment elles vivent leur vie de traces de pas.
Mais la plaine semble effrayante.  Balayée par les vents, on dirait qu’elle s’enfonce dans la terre, là-bas, qu’elle veut l’étreindre, s’y confondre et s’y perdre.
Elle courbe l’échine, vaincue par l’horizon.
Le courage m’abandonne, je le sens bien.
Je vais renoncer et remonter jusqu’aux forêts, derrière. Je vais marcher là où j’ai déjà marché pour arriver jusqu’à cette fatigue et jusqu’à cette peur.
Mais, volontaire, j’abîme le contour des pas anciens. Dans ce sens là, je ne sais pas marcher avec aisance et naturel. Aller jusqu’au bout de ce muet sentier, c’est trébucher à coup sûr. Tomber peut-être.
On ne descend pas de cheval pour se regarder monter.

Et il n’y a que fantômes au bord de ces signatures qui ricanent de ma vaine aventure à vouloir les faire vivre deux fois. Parce qu’ils sont des fantômes, ils ne comprennent pas que c’est moi qui veux vivre deux fois.
Si j’avais su tout cela, si j’avais su la mélancolie de ce désespoir des étoiles, j’aurais tourné en rond. A un certain moment, forcément, je me serais revu, je me serais fait un signe de la main, je me serais salué, tout en continuant d’accomplir mon destin de marcheur vers cette échine,  là où l’horizon et la terre s’embrassent.
Ces pas sont ma consternation. Ils n’ont rien résolu des fondements du voyage. Ils ne savent parler que morts.
Comme eux redoutable tautologie, le bonheur illusoire est dans la relecture de ces épitaphes à la rencontre desquelles je m’efforce désespérément d’aller, pour occulter la plaine.
C’est une mémoire qui sert à oublier.

mardi, 01 juillet 2008

La douane et le lettré

P5310020.JPGC’est une étrange impression que d’enseigner à l’autre, l’étranger, la conversation française.
Surtout si c’est toi l’étranger.
On s’y perd et c’est tant mieux. Parce que rien n’a jamais été sans doute aussi stupide que le concept d’étranger. C’est un concept ignorant de la dialectique, à tel point que  l’étranger, c’est toujours l’autre.
Cette impression, donc, de sortir de toi. Comme si tu te regardais voir.
Tu dessines le monde avec un crayon difficile et qui t’est pourtant aussi naturel que l’odorat, l’ouie ou la vue. Tu ne croyais pas détenir tant de savoir parler.
Et l’élève te regarde. Admiratif, il dit que c’est beau, le sourcil cependant froncé par l’effort pour tenter de capter cette cascade bouillonnante qui sort de ta bouche, trop vite, trop vrai. Il faut alors prendre le temps de la faire s’écouler,  la faire extérieure à toi.
En fait, tu asperges l’élève du lait dont tu as été nourri, et c’est là l’essence même de ton art. Ton talent, c’est un berceau, une voix lactée.
Alors tu l’invites à boire avec toi ce lait. Qu’il raconte une histoire avec les mots de ta mère. L’aventure est risquée. Il lui faut s’extirper de lui. Se faire orphelin de la sienne.
« J’ai été en frontière rrrousse avec Pologne alentour quinze années passées…A Kaliningrad. Oui ? Bon.  J’avais revenou de voyager à Saint Petersbourg…» Mais les mots se cherchent et les conjugaisons trébuchent. Tu le corriges, bien sûr. Mais doucement, pas tout à fait,  juste un peu,  pour ne pas troubler l’accouchement qui s’opère et ne pas altérer ce plaisir évident qu’il a de jouer les premières gammes de cette musique baroque. Il chante une histoire et, avec tes mots atrophiés, il te la donne.
Toi le prof, tu te fais soudain indulgent avec la grammaire, pardonnes les glissements de sens, laisses passer les synonymes intempestifs et les homonymies douteuses, ne relèves pas les pataquès.
Et l’histoire se sculpte. Devant toi, l’homme construit un château. Un château qui branle, certes,  mais un château quand même, un château que tu vois, que tu entends, que tu comprends et, même, ô bonheur, que tu aimes.
Ta  langue, tes mots, sont à lui.
Incorrigible natif, tu as rebâti cependant le château dans ta tête, au fur et à mesure qu’il l’élevait, pierre après pierre :
« Il y a une quinzaine d’années environ,  je revenais d’un voyage à Saint-Pétersbourg, par Kaliningrad à la frontière russo-polonaise. C’était juste après la chute du mur, en 1990, je crois. Saint-Pétersbourg est une ville magnifique, une ville de rêveur, sillonnée par les eaux. Une sorte de Venise russe.
J’avais fait le tour des librairies. Elles n’étaient hélas plus qu’un grotesque déballage de livres de science fiction américaine et de lamentables romans anglo-saxons à gros tirages. J’ai regardé, curieux et déçu.
J’attendais autre chose des vents de  l’Ouest.
Le prix était aussi trop élevé pour moi. Beaucoup de roubles pour un seul de ces bouquins et je n’avais pas beaucoup d’argent. Alors, j’ai musardé parmi les rayons obscurs de l’arrière boutique et là j’ai découvert, abandonnés, mis au rebut, de vrais livres, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Tchekhov. De vieux livres méprisés, abandonnés dans leur pousssière. J’ai pu en remplir un plein sac à dos tant ils étaient bradés.
A la frontière, les douaniers étaient vigilants et  fort soupçonneux de tout. Devant moi, ils ont arrêté un homme qui portait un sac semblable au mien. Ils ont ouvert ce sac qui s’est avéré receler beaucoup de vodka et de cigarettes.
J’observais leur manège. L’un d’eux surtout avait un comportement étrange, poussant du coude le contrevenant, plaisantant avec lui, goguenard.
En fait, il traitait une affaire. Quand il fut subrepticement payé en tabac et en alcool,  le voyageur put enfin rentrer sans plus d’encombres en Pologne.
Vint mon tour.
Le fonctionnaire déjà se délectait à la vue de mon sac à dos aux coutures martyrisées, aux lanières douloureusement bandées par la surcharge. Et puis, il y avait ma gueule, cheveux longs, barbue. Une sale gueule de fumeur et de buveur.
La stupéfaction et le désappointement furent tels qu’il recula d’un pas et montra du doigt, révulsé,  demandant ce que c’était que ça.
 Je dis des livres.
Des livres ! Pour quoi faire ?
Pour lire, enfin.
Lire ? Pour quoi faire? Qu’est-ce que c’est exactement ?
Les frères Karamazov, Anna Karénine, La Mouette, Raskalnikov et autres récits d’un chasseur….
Rien à  fumer là-dedans. Rien à boire non plus. Que de l’ésotérique.
La colère avait succédé à l’étonnement. La vindicative botte du fonctionnaire dépité maltraita les livres. Il me fit violemment signe de déguerpir avec ma poubelle et sa bouche n’était plus qu’insultes et mépris. »

Epuisé, l’homme te regarde. Il voit que tu as compris son aventure. Alors il exulte. Il sait parler.
Sans appeler le conditionnel passé deuxième forme à son secours, l’élève vient de te raconter l’universalité de la connerie humaine.


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