23.11.2013
La barbe !
La route est luisante de gel, comme un miroir laissé par la nuit sous la voûte forestière. Et la lune, là-haut entre deux nuées rousses, en rajoute avec sa lumière qui tremblote et se reflète. Il faut conduire doucement.
- Va doucement. Ça glisse.
- Je sais.
Un renard saute le talus, traverse en trottinant, s’engouffre sous les pins. Je ne freine pas. Surtout ne pas freiner. Il est beau, roux avec sa grande queue. Blanche, m’a-t-il semblé. J’aime cet éveil de la vie sauvage entre chien et loup.
- Tu as vu ? Va doucement…
- Oh, tu me barbes, tu sais. Je le vois bien, qu’il faut aller doucement.
- Je te quoi ?
- Tu me barbes. Tu m’ennuies, quoi... (silence un peu vexé).
- Je ne connaissais pas ce mot dans ce contexte. C’est un euphémisme pour un autre mot un peu moins poli, sans doute ?
- C'est ça, oui... Mais c'est vrai, ça. Pourquoi dit-on comme ça ? Faut que je recherche. Tu as raison. Qu’est-ce que la barbe vient foutre là-dedans ?
On rigole. Et la route qui glisse, la nuit et la forêt et même le souvenir du renard passent au second plan.
- Va doucement...
(Soupir !)
- C’est ennuyeux de se raser ?
- Non. J’aime bien, moi… On a l’impression de se refaire un visage tous les matins…Tout en pensant à autre chose. En faisant des projets pour la journée, par exemple. Il y en a même un qui, paraît-il, pensait à être Président de la république en faisant ça.
- Et alors ?
- Ben, ça lui a pas mal réussi, à ce c… (pas d’euphémisme, là)
Quelque deux quarts d’heure plus tard. Voyons ce que dit le dictionnaire des locutions : "Après avoir longtemps été associé à la sagesse, le mot barbe est lié en français moderne à l’ennui." Je suis d’accord, mais j'aimerais bien savoir pourquoi. Allons, allons, Monsieur Rey...Passons au dictionnaire culturel. Ils sont magnifiques, ces quatre gros volumes, avec leurs pages fines, couleur café-crème.
- Tu trouves ?
- Pas vraiment.
Très complets, ces dictionnaires. La barbe, disent-ils, est riche de symbolique dans les textes religieux, Ancien Testament, Coran. Dans l’iconographie chrétienne, Dieu est toujours barbu. Mais il y a aussi le côté inquiétant de la barbe, Barbe Bleue chez Perrault et, dans la réalité, le sinistre Landru…
-Tu me diras ?
-Oui, bien sûr. Mais c’est assez long…et ça se complique.
Elle est aussi, cette foutue barbe, l’objet des soins masculins parmi les plus attentifs, afin de bien présenter, car, c’est bien connu, chez les humains, l’habit fait souvent le moine. Présente ou absente, elle est un vecteur de la sociabilité, d’où l’importance du barbier dans la culture occidentale, considéré à la Renaissance comme un véritable artiste esthéticien. La profession est d’ailleurs consacrée, fait remarquer le dictionnaire culturel, par Beaumarchais, avec Le Barbier de Séville et Le mariage de Figaro et par Mozart, le Nozze di Figaro.
La barbe…la barbe….Tiens, c'est marrant ça : le ministre de l’instruction publique du Second empire tenta d'en faire interdire le port aux enseignants, au prétexte qu'il était un signe manifeste de ralliement à la cause de l’opposition…Hé ben ! Les hippies, les fidèles de Fidel Castro, les intégristes musulmans, les rabbins…Oui, la barbe a bien un aspect identitaire. Un goût d'appartenance à...
J’ajoute Che Guevara, quand on se croyait en mesure de faire chuter le vieux monde, et qu’on portait tous la barbe, histoire d’effrayer le bourgeois, peut-être. De faire plus vrais dans nos déterminations. J’ajoute aussi cette envie d’avoir la barbe dès qu'elle a des velléités de pousse, pour montrer aux jeunes filles qu’on est devenu un homme avec des désirs partout… Nos règles à nous, presque. Bref, hors sujet tout ça.
-Alors ?
-Très intéressant, mais ça ne me dit pas en quoi c’est profondément ennuyeux.
On change derechef de dictionnaire…Historique, celui-ci.
- Ah, ça y est ! Rébarbatif…Tu écoutes ?
- Suis toute ouïe.
- De l’ancien français rebarber, littéralement tenir tête, être barbe contre barbe, quoi, comme quand on se dispute fort, prêt qu'on est à en venir aux mains. Qu'on se mesure. Un peu comme les animaux.
- Oui...
- Ben, c’est repoussant tout ça, très agressif. C’est rébarbatif et, quand c’est ennuyeux, on peut dire aussi que c’est rébarbatif…Un roman rébarbatif, une écriture rébarbative. Qui ne donne pas envie, quoi.
- C'est un peu barbant, non ?
- Un peu...
Mais c’est ça aussi, vivre ensemble et ne pas être né avec les mêmes étymons au-dessus du berceau : ces détours passionnants pour fouiller la langue de la vie quotidienne et tenter d'en découvrir le secret musical.
Ce secret qu'on joue d'oreille, sans connaître la partition.
Image : Philip Seelen
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22.11.2013
De ma fenêtre
Le vent souffle en gris sur les grands bouleaux jaunes et les tilleuls qui s’ébouriffent. Entre deux courants d’air, la chute des feuilles caresse en silence l’inertie d'un après-midi quelconque
Je regarde par la fenêtre.
Depuis des lustres et des lustres, aucun voyageur n’accoste plus à mes rivages, c’est pourquoi je n’interroge plus l’horizon.
Je regarde. Simplement. Sans attendre et par plaisir.
D’ailleurs, ce serait chimère que d’interroger un horizon que délimite une forêt. D’une forêt, nul ne peut arriver. On ne peut qu’en surgir.
Comme ce loup d’un matin de décembre.
Un éclair fauve qui ne m’avait laissé que le dessin de ses griffes sur la neige du talus. Pour me signifier sans doute que jamais plus je ne le reverrais. La trace, l’empreinte, le vestige, donnent toujours cette impression du jamais plus, cette odeur de fuite puis de disparition. La trace gravée sur un passage, c’est un peu la mort qui survit. La comète du fouilleur. Qui la questionne, s’évertue à la faire parler, qu’elle dise son nom, qu’elle murmure son âge et pourquoi elle s’est fossilisée là, précisément.
Il la veut absolument de dimension humaine pour qu’elle le ramène à sa place à lui, dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.
Je m’étais agenouillé ce matin-là sur la neige et j’avais tenté de lire pourquoi ce loup, là, sans meute, errant sur mes lisières, pourquoi cette bête et sa beauté farouche des dieux anciens ; pourquoi cette apparition fuyarde du mythe honni des contes et des légendes.
Le stigmate m’avait confié alors la solitude errante d’un vieux voyageur, de ces voyageurs qui ne suivent jamais votre route, mais la traversent perpendiculairement. Qui la coupent avec brusquerie ; juste le temps de vous couper le souffle et que renaissent dans votre tête les vestiges ataviques de rêves à peine formulés.
C’est du moins ce langage-là que j’avais entendu.
Je m’étais relevé. Comme pour tenter de freiner la fuite du sauvage, j’avais encore scruté la pénombre blanche des sous-bois où de menus flocons gelés et tombant en averse crépitaient sur les aiguilles des pins.
Puis j’avais regagné ma maison ; mon temps à moi dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.
Je regarde par la fenêtre.
Le ciel épais est gris et c’est là une couleur qui côtoie sans crier toutes les autres. C’est elle qui domine aujourd’hui et c’est elle qui donne aux verts sombres des pins, aux jaunes des bouleaux, aux marrons des tilleuls, aux rouges fanés des dernières fleurs de mon parterre, toute l’opportunité de leur présence dans le paysage. Au service des autres teintes, le gris n’existe pas en tant que tel. Sans elles il est triste et laid, sans lui elles sont fades, comme elles le sont toujours sous un ciel céruléen. Même le silence prend toute sa force avec du gris. Un silence lumineux m’est toujours apparu comme une anomalie tapageuse.
J’aime l’automne.
Mais le temps me pousse, nous pousse, inexorablement vers les ténèbres de la tombe. Alors ce ciel bas sur le monde, ce souffle qui déplume les arbres, ce mutisme du village, cette solitude sans nom, tout ça est beau.
Parce que tout ça, c’est de l’anti-néant.
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18.11.2013
Le Lego de l'ego
La psychanalyse a ceci de fort méritoire qu’elle ne laisse pas grand monde indifférent.
Vous avez ceux qui la voient partout et s’évertuent à décortiquer le moindre de leurs rêves comme un message subliminal, ceux qui se piquent de fine, docte et profonde analyse sur tout comportement un tantinet singulier ou contradictoire, ceux qui souffrent réellement et se fourvoient dans leur douleur jusqu’au point d'aller lui demander un accès à eux-mêmes ; accès qui, pensent-ils, mettra fin à cette souffrance, et ceux qui, enfin, font une irruption de boutons dès qu’on prononce son nom, qui disent que ce sont là des conneries, bref, ceux qui, comme Sartre avant qu’il ne se rétracte, sont prêts à nier l’inconscient. Par frousse, sans doute, et pour tronquer leur ignorance contre l’énoncé d'une autre ignorance aux allures savantes, comme toutes les ignorances qui pèsent lourd.
Tous, à mon sens, sont dans l’erreur. A tel point que je peux bien rajouter la mienne en livrant ma propre vision des choses.
La psychanalyse, en tant que théorie, est une somme d’investigations parmi lesquelles il arrive que quelques-unes, par hasard, soient vérifiées par le réel. Elle est donc, toujours à mon sens, une donnée de l’existence parmi tant d’autres et l’erreur intellectuelle a consisté à donner une prépondérance à ses énoncés, à leur conférer un rôle de déterminisme qu’ils n’ont absolument pas.
Ce que nous sommes est sans doute une accumulation de circonstances et de vécus, parfois fugaces, à peine entrevus, dont les premiers apprentissages de la vie, leurs anicroches, leurs bobos plus ou moins profonds, et que le grand fleuve de la vie a jetés aux oubliettes et recouverts de ses alluvions. C’est là un de nos matériaux, pas plus important que ne le sont les autres : la volonté, l’envie, le désir, les accidents de parcours, les angoisses de l’adolescence, les traumatismes de nos échecs, l’orgueil de nos quelques réussites, l’affrontement avec le monde, notre banalité physique, notre laideur ou notre beauté.
La psychanalyse en tant que thérapie est donc un leurre énorme. Remonter à soi par le biais d’un seul élément - le vécu non perceptible emmagasiné dans un oubli que la théorie a nommé inconscient - ne peut conduire au bonheur de soi que par une sorte d’auto-satisfaction d’être soudain mis en présence d’un individu dont on ignorait qu’il fût en nous. Vouloir accéder à ces fourmillements de la galaxie inconscient, c’est poser le postulat, jamais vérifié, que savoir un mal, c’est le guérir. Comme si, par exemple, la peur d'un danger pouvait faire qu'il soit obligatoirement évité...
On me pardonnera de simplifier à outrance et de passer sous silence les notions de la théorie psychanalytique, telles que subconscient, moi, sur-moi, moi social et tutti quanti.
J’ai une idée du bonheur beaucoup plus simple : l’accession à mes désirs. Quels qu’ils soient.
Et si cette accession est vouée à l'échec parce qu'ils sont impossibles à satisfaire, parce que je n’en ai pas les moyens ou parce que l’idée que j'ai de l'éthique m’en interdit le chemin, la possibilité de les classer au rang de mes fantasmes secrets, avec qui, ma foi, je ne vis pas trop mal, m'est offerte. Un peu comme les raisins verts du renard de la Fable. Et pas de panique de perversion avec le mot "fantasme", il inclut aussi la rêverie, le songe, l'imagination !
Qu’ai-je besoin pour cela de savoir les millions de petits éléments qui composent mon univers ? Je vis avec cet univers, je sais qu’il émane de lui des particules que j’ignore, mais qu’importe ! Mieux. Quel plaisir ! Parce que c’est quand même une joie que de se surprendre soi-même et je est bien le dernier individu avec lequel j’admettrais, passez-moi la trivialité de l’expression, de me faire chier.
Il ne me déplaît pas de ne pas tout comprendre du contenu de ma valise et c’est même en farfouillant dans ce contenu disparate qu’on se dirige peu ou prou vers l’art. Celui qui prétendrait tout savoir et tout comprendre de lui n’aurait rien à dire de beau aux autres. Ce qui ne signifie pas que tout individu qui ouvre sa valise produit du bel art. C’est là un autre domaine, celui de la hiérarchisation sociale de l’esthétisme.
Les gens qui consultent un psy, qui font des analyses, (j’en ai rencontré beaucoup,) m’ont donc toujours fait beaucoup de peine. Parce que pour faire une démarche pareille, il faut souffrir réellement, profondément, et, au final, c’est un aveu d’échec terrible quant à la puissance, à la volonté et à la capacité à s’assumer tel que l’on est, en vrai, en matière et en histoire.
C’est, irais-je même jusqu’à dire, le désaveu terrifiant d'un amour de soi. Parce que l'amour de soi ne signifie orgueil, égocentrisme, nombrilisme que pour les imbéciles, toujours ingénieux quand il s'agit de prendre des raccourcis. Pour les autres, il signifie estime. Un individu qui ne s'estime pas se suicide. Forcément.
Un psychanalyste, connaissance d’un de mes amis, me disait un jour, dans un vieux bistrot de la rue Ménilmontant, après une longue conversation régulièrement ponctuée de demis, le poncif suivant : à cinq ans, tout est achevé chez l’individu du magma inconscient avec lequel il devra vivre.
Je devais avoir alors vingt-trois ou vingt-quatre ans et j’avais avalé sans coup férir tous les bouquins de la Petite Bibliothèque Payot sur le sujet… J’ai donc bayé du bec comme un corniaud, comme on baye du bec devant une vérité désarmante, et je n’ai pas su répondre à cette rencontre d'un soir ce que je répondrais aujourd’hui : c’est ça, monsieur, qui est fabuleux, qui est riche, cette matière achevée qu’on porte en soi et qu’on pétrira chemin faisant pour aimer, désirer, chanter, écrire, rêver, détester, s’opposer à… Cette matière qui servira de tremplin à notre volonté de vivre. Cette matière initiale dans laquelle nous aurons à sculpter, à l'instar de Pygmalion, la vie dont nous tomberons amoureux.
Je n’ai pas su répondre cela parce que, dans ma tête, à l’époque, cette notion d’achèvement résonnait comme une catastrophe, comme un déterminisme affligeant, véritable assassin du libre-arbitre.
Je suis pourtant né avec deux jambes et je ne considère pas que ce soit un handicap insurmontable que de devoir mettre un pied devant l’autre et ainsi de suite, pour me déplacer dans l’espace.
07:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |
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