20.08.2011
Nouais ou, même, Nooouuuaaais...
Nouais, ou Noouuuaais, répondait plus sobrement et sur son état civil au prestigieux prénom de la dysnatie, Louis.
Mais ses ricaneurs de voisins préféraient nettement l’appeler Nouais, voire Noouuuaais.
Noouuuaais, qu’on disait derrière son dos, en tordant beaucoup le nez et la bouche, dans le même sens, en fermant bêtement les yeux, en prenant un air franchement idiot et en accentuant très exagérément la première syllabe. Noouuuaais.
On prétendait par ce sobriquet émis comme il se doit, singer sa nonchalance débile, son accent graisseux et l'incurable bêtise dont il était censé souffrir.
Le personnage possédait, il est vrai, cette prodigieuse faculté des gens dont la vie est simple comme bonjour, d’avoir son mot savant à dire sur tout. Sur la politique qui était dégueulasse avec De Gaulle, sur la détérioration de la météo, sur la façon dont il fallait travailler, opposée au modernisme qui pointait à l’horizon le bout de son sale nez, sur l’école qui ne sert pas à grand chose après quatorze ans sinon à former des merdeux prétentieux, sur ceux qui sont honnêtes parce qu’ils préfèrent aller au bistrot qu’à l’église, sur ceux qui sont mauvais parce qu’ils ont beaucoup de terre et une automobile pour aller prier, sur la qualité du pinard d’un tel ou d’un tel, sur la guerre qu’il était le seul au village à avoir fait, les autres étant soit trop jeunes, soit trop vieux, soit…et là ça finissait par un murmure grinçant, un juron et un crachat épais. Dans l'ordre.
Ah sur la guerre ! Sur la guerre, Louis était intarissable. Un puits de science. Il en savait tout. Il la portait dans sa chair. Il la décrivait comme si on y était et pour nous autres en culottes courtes de pubère, il était un vrai grand livre ouvert sur ces cataclysmes que nous n’avions pas vus, que ma mère évoquait souvent et qui semblaient avoir traîné jusques dans mes chemins, aux portes de ma maison, avec des soldats gutturaux, casqués, armés jusqu'aux dents et rapinant tout ce qui leur tombait sous la main.
Nouais parlait de la guerre beaucoup mieux que l’instituteur qui généralisait, qui montrait des cartes et qui donnait des dates qu’il fallait apprendre. Ce que disait Nouais, lui, ne réclamait pas qu’on l’apprît par cœur et qu’on le récitât. Ça ne réclamait rien, tant c’était beau et inquiétant à écouter ! Comme au théâtre.
Il décrivait le feu, le sang et la terre qui volait en éclats et les copains tombés dans la boue, avec une précision épouvantable qui nous donnait la chair de poule.
Mais, hélas, hélas, il décrivait toujours aux mêmes heures. C’est ça qui était curieux pour nous, les mômes qui travaillions chez lui au ramassage du tabac durant les mois d’été. C’était toujours après le repas de midi, juste avant la sieste de quatorze heures, quand Noouuuaais s’était goinfré beaucoup et avait bu comme un vrai Gaulois. Ou alors après la petite collation de seize heures, avec pâté, fromage, rillettes, saucissons, poulet froid, gâteau et deux litres bien frais, épais, parfumés, tirés à la barrique. Ça le rendait mélancolique, ces repas, qu'on se disait nous autres. Mélancolique et grand narrateur.
Si, avides et curieux, nous tentions de l’interroger dans la matinée ou alors assez longtemps entre deux prises, Nouais, agacé, soufflait, gonflait son gros nez et disait qu’il avait pas de temps à perdre avec des conneries pareilles.
On était là pour travailler, miladiou !
Image : Philip Seelen
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17.08.2011
D'assourdissants silences
L’histoire est ainsi faite : des évènements, des désastres et de hauts faits connus de tous depuis les premiers bancs d’école, des subtilités plus profondes appréhendées des seuls universitaires, des tenants et des aboutissants occultes, délices des historiens et des chercheurs, puis enfin des fragments épars totalement ignorés, victimes d’un étrange silence et sur lesquels on tombe par hasard, au détour d’un vagabondage.
Tel fut bien ce qui m’advint à Sarnaki, charmante petite bourgade coulant des jours paisibles et verdoyants à 140 km à l’est de Varsovie.
Un monument surprenant
La campagne alentour évolue de forêts en vergers, de prairies indolentes en bosquets éparpillés, de chemins de traverse en ruisseaux herbeux. Les branches des fruitiers plient sous le poids des griottes, poires et autres pommes, tel qu’au jardin des Hespérides.
C’est un peu vous dire si, arrivant à Sarnaki, les dispositions d’esprit sont au calme, au charme et au bucolique, à des années-lumière des cataclysmes guerriers.
C’est aussi vous dire si le sourcil se fronce, incrédule, en apercevant au beau milieu de la petite place, un énorme engin de guerre, le nez planté dans la terre et élevant haut dans les airs son fuselage et ses ailerons.
Bien que n’étant pas un grand passionné de la chose militaire, je me suis approché et j’ai lu, interloqué : « Oni ocalili Londyn, They saved London »
Diantre !
Qui ça ?
Et quel est donc ce monstre échoué là, queue en l’air, comme s’il tentait désespérément de rejoindre les redoutables entrailles de la terre ?
Sarnaki. Pologne de l’est. Sauvé Londres.
Des pages essentielles avaient dû être escamotées de mon manuel d’histoire.
L’arme quasi absolue
En matière de conquête de l’espace, il est communément admis que les pionniers furent les Soviétiques et les Américains.
C’est aller un peu vite en besogne en occultant carrément le programme du IIIème Reich de mise au point de tout un arsenal de fusées, et ce, depuis 1937.
Lancée le 3 octobre 1942 depuis la base de Peenemünde, port d’Allemagne sur l’estuaire de la Peene, une fusée de plus de 14 tonnes, s’est élevée à une altitude de 83 kilomètres et à la vitesse de 1340 mètres/seconde, soit près de mach 4.
Pour la première fois, un objet conçu et fabriqué par des hommes avait donc pénétré dans l’espace, ce qui avait fait dire à Walter Dornberger, officier responsable jusqu’en 44 du projet V2 :
« Nous avons envahi l’espace et nous avons utilisé cet espace comme pont entre deux points situés à la surface de la terre. Nous avons prouvé que la propulsion par fusée était utilisable pour se déplacer dans l’espace …. » Et d’ajouter « Aussi longtemps que durera la guerre, notre première mission sera de perfectionner rapidement la fusée pour qu’elle devienne une arme. »
C’est donc logiquement au général en chef des SS, Heinrich Himmler, que sera confié le programme allemand de développement des armes nouvelles, jusqu’à ces terribles bombes volantes, ces missiles balistiques, les V1, puis les V2.
V comme Vergeltungswaffe, arme de représailles qui, selon Hitler, devait assurer au IIIème Reich une hégémonie de 1000 ans.
S comme silence, S comme Sarnaki
Dans tout ce que j’ai pu lire, entendre ou voir sur la question, nulle part ne figure le nom de Sarnaki, sinon à Sarnaki même.
Et pourtant…
C’est bien dans cette campagne environnante de Sarnaki qu’étaient effectués, pour une bonne part, les tirs d’essai du V2.
C’est bien ici que des résistants polonais de l’AK se sont évertués, au péril de leur vie et de celle des leurs, à collecter les débris des explosions. Ils les faisaient ensuite transporter à Lublin, puis à Varsovie ou d’autres résistants, ingénieurs et techniciens, les analysaient et envoyaient les conclusions de leurs recherches à Londres.
C’est bien grâce à ces hommes de l’ombre, à ces Polonais anonymes à qui aucun honneur n'a été rendu, que les Alliés furent bientôt convaincus que l’Allemagne nazie était sur le point de se doter d’une puissance de feu redoutable.
C’est bien ici qu’en mai 44 un missile tombe sans exploser et c’est bien sa réplique exacte, dans la position où il fut retrouvé, qui a été érigée sur la place en 1995 et sur lequel je suis tombé, effaré de réapprendre l'histoire, au hasard d’une promenade.
Moisson de matière grise
Après mai 1945, les Alliés époustouflés devant les réalisations technologiques des Allemands, se livrent à une véritable curée.
La plupart des missiles sont embarqués sur des navires, direction les USA en même temps que 122 ingénieurs capturés, dont Walter Dornberger lui-même, sont priés de traverser l’Atlantique.
Les soviétiques récupèrent des débris en Pologne, ici même à Sarnaki, et prient gentiment, eux aussi, les ingénieurs nazis de bien vouloir les accompagner jusqu’à Moscou.
Les Britanniques s’attachent également les services d’une vingtaine d’ingénieurs.
La France, quant à elle, obtient, au bout d’âpres négociations avec le commandement américain, de récupérer 250 ingénieurs. Parmi eux, Heinz Bringer, qui inventera le moteur Viking des Ariane.
... Et vous dire ce que je pense réellement de tout ça, nous prendrait un temps que je n'ai pas.
B.REDONNET
Article publié dans "Les échos de Pologne", numéro 89 de septembre 2008.
09:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |
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16.08.2011
Lettre à mézigue
A toué mon ami des lisières, arpenteur des rondes frontières et d’ailleurs…
De retour de la Creuse, après une mise au vert et des « mériennes régénératrices », je t’écris cette bafouille depuis mes champs derrière et ce petit bout du Poitou qui nous rassemble et nous ressemble… où les pierres usées des chemins creux murmurent des histoires d’hier et d’aujourd’hui.
Des nouvelles des bouts de chandelle qui arpentent les venelles avec un peu d’humanité au bord des cœurs en bandoulière.
Juste envie de mettre en partage nos talus vagabonds où poussent les coquelicots frêles et résistants.
Une petite bafouille pour tisser cette histoire, qui par-delà frontières et barrières, fait rimer joliment ces mots tant de fois galvaudés, fraternité et humanité.
T’en souviens-tu de ces premiers courriels où je te parlais de cette envie de mettre en voix ton « Zozo » ?
Et puis, guitare en bandoulière, tu es venu l’automne dernier pour la création de cette lecture à haute voix, « Zozo, chômeur éperdu ».
Avons parcouru le Poitou-Charentes, de village en village et depuis « Zozo » va son chemin…
Cet été, le « Zozo » a même été programmé au « festival au village » à Brioux-sur-Boutonne et au festival « Contes en chemins » à Sainte- Eanne (avec en prime, ta présence avant que tu ne repartes vers ton « exil », là-bas…)
Et dans « la grande et belle chaîne du livre… », loin des beaux discours, en artisan de la lecture, en semeur de paroles aux quatre-vents, je continue à semer mes petits cailloux… non… nos petits cailloux… sans toué mon ami des lisières, cette lecture de « Zozo » n’aurait pas emprunté les routes vicinales et improbables, loin des lieux institutionnels de la culture et de la littérature…
Et sais-tu qu’en colporteur, j’ai toujours dans ma valise à histoires et à mémoires, tes livres que je vends en marchand des quatre-saisons… ?
Et sais-tu que nous n’avons pas fini notre ouvrage ?
De nouveaux projets, de nouvelles rencontres, fleuriront nos saisons à venir…
En attendant de te revoir, toi et ta p’tite famille, et de te donner des nouvelles d’ici,
Je t’embrasse en braconneur de paroles,
je te salue en arpenteur de livres,
je te serre la pogne en passeur de mots
je t’envoie de grandes brassées fraternelles…
Jean-Jacques
10:13 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |
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15.08.2011
Le petit homme du temps qui passait
Je n’ai pas le temps…
Je n’ai pas eu le temps….
Je m’occuperai de tout ça quand j’aurai le temps.
Diantre ! Si nous réfléchissions un tant soit peu à notre langage quotidien, nous aurions toute raison d’en être effrayés.
Avoir le temps.
Avoir une montre, une pendule, des priorités, un train à prendre, être fainéant, ne pas avoir envie, être lent, d’accord. Mais avoir le temps, quelle vanité !
Inversion complète du réel : C’est le temps qui nous a. Et complètement d’ailleurs. Parce que lui, il ne s’arrête qu’une seule fois. Et là, quand il s’est arrêté, on a vraiment tout son temps.
Le temps qui passe. Tout le monde connait les célèbres vers : Le temps s'en va, le temps s'en va, madame, - Las! Le temps, non, mais nous nous en allons - Et tôt seront étendus sous la lame. Dichotomie douloureuse. Et pour la résoudre, autant, finalement, abuser des tournures consacrées qui s’approprient avantageusement cet insaisissable vainqueur.
Dans le genre contraire, on dit aussi : J’ai du temps devant moi….Oui, sans doute, mais cela n’est-il pas présomptueux et ne fait-il pas allègrement fi de l’éventualité d’une peau de banane posée sur ce temps-là ?
Le seul temps à qui je reconnaisse une existence trop véritable, n’est pas devant, mais derrière. Ce temps-là, j’eusse aimé qu’il m’appartînt complètement, mais le nombre de fois où j’ai pu dire « je n’ai pas le temps » me prouve bien qu’effectivement, il n’y eut jamais le moindre temps qui soit à moi, puisque, même sans avoir le temps, je suis arrivé jusque là.
Comme pris en charge par un invisible véhicule, en fait.
Bref, j’ai perdu mon temps à ne pas avoir le temps. Et voilà une bien belle expression de dépit ! Perdre son temps. Enfin reconnaître que le temps est quand même un ami. Comme lui, on ne perd que celui qu’on n’a jamais eu !
Et pendant que je délire, là, sur ce blog inutile, le temps passe...le temps passe…
Le temps s'écoule, comme disait Raoul (1).
Alors me revient en mémoire une image. Une anecdote qui, en dépit de son caractère dramatique, m’avait presque fait mourir de rire, comme on dit sans vraiment penser à ce qu’on dit.
C’était à Mauzé-sur-le-Mignon, le Mauzé-sur-le-Mignon de ce cochon de Morin (2), et c’était par un après-midi froid, bas et gris, de novembre.
Le ciel pesait comme un couvercle. Un après-midi de long ennui. Long comme un corbillard.
J’étais en train de perdre lamentablement mon temps dans un bistro plongé dans une triste pénombre. J’y lisais le journal et j’y buvais des demis.
Derrière le bar, le patron feuilletait un magazine de sport, peut-être de cul, et, à part moi, un seul client était là, debout. Un tout petit client, un petit alcoolo sympathique, bien connu dans le coin, tout petit, si petit que son menton arrivait à peine à la hauteur du zinc.
Il se languissait devant un verre de mauvais pinard, du rouge, et, dans l'obscur silence du petit bistro, on n’entendait par intermittences que sa toute petite voix de fausset qui psalmodiait, tandis qu’il regardait au travers un rideau jauni la rue immobile, morose, vide et muette : O s’passe rin…O s’passe rin… O s’passe vraiment rin…
Il ne se passait rien, effectivement. Le temps - il est coutumier du fait - faisait semblant de s'être arrêté et le petit bonhomme semblait s’en désespérer.
Presque en avoir peur.
Tellement qu’il porta soudain sa petite main à sa petite poitrine, poussa un petit cri strident, comme un couinement de souris, et écroula son petit corps au pied du grand comptoir.
Dans les cinq minutes qui suivirent, les pompiers alertés débarquaient : sirène, crissement de pneus, apostrophes, gyrophare, portes qui claquent, brancard, médecin, infirmier, badauds extirpés de la grisaille, surgis d’on ne sait où, femmes et enfants aux fenêtres.
Un vrai charivari, cette rue absolument morte quelques instants plus tôt !
Le petit homme, sans doute las de perdre son temps devant un verre de mauvais vin et devant les facéties du temps qui faisait mine de ne plus passer, venait de transformer la rue déserte en champ de foire où les gens se saluaient, s’interpellaient, demandaient, constataient, critiquaient, supputaient, plaignaient, commentaient, pronostiquaient et se lamentaient.
Bref, s’amusaient enfin à perdre un temps fou, à peine retrouvé, et qui n’avait jamais été à eux.
1 - Vaneigem
2- Les Contes de la bécasse
Illustration : Sur la frontière ukrainienne, un cheval attend tranquillement son maître qui a pris le temps de s'arrêter boire un coup.
06:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |
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