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12.11.2010

Ne lire que des signes

PB020007.JPGVous ne connaissez pas votre bonheur.
Vous poussez la porte et vous entrez bien au chaud. Vous vous dirigez vers le rayon littérature et vous ouvrez, vous caressez, vous parcourez quelques pages, vous taquinez du chapitre.
Les phrases murmurent et tombent sous le sens.
Vous n’entendez plus le petit grelot de la porte qui s’ouvre et se referme sur les chalands, vous ne voyez plus la libraire, vous ne sentez plus sur vos glabres mollets l’haleine humide de la rue.
Vous ne connaissez pas votre bonheur, vous dis-je.

Je peux suivre un peu une conversation. Le sujet global. Je peux aussi faire les politesses d’usage, bonjour, au revoir, il neige, combien je vous dois, pardon, et tous ces mots de la convenance sociale qui sont imprégnés sur nos lèvres pour dire aux inconnus qu’on est là.
Mais lire ?

Dans la ville  aux rues frigorifiées par la neige et le vent, c’est pourtant vers les librairies que je vais.
Quand je suis à Varsovie, une seule adresse. Marjanna, dans le hall de l’Institut français.
C’est comme à la maison…
J’y reste des heures.
Mais là, plus à l’est, j’entre dans la librairie, je tape mes chaussures pour en faire tomber la neige, et je vais directement au rayon des beaux livres.
Je caresse leur belle couverture, je les ouvre.
J’ai l’impression de retrouver là de vieux copains qui m’attendaient.
Balzac et « Stracone złudzenia », Stendhal et « Czerwone i czarne », Hugo et « Nędznicy», Camus et « Dżuma », Dostoïevski et « Bracia Karamazow ».
 Mais ils sont tous devenus fous….Je scrute la belle écriture. C’est une belle police et le papier est bien blanc et bien lisse.
Je sais qu’il y a là de belles choses. Je déchiffre, entourés d'une forêt de signes cabalistiques,  Sorel, Valjean, Aliocha. C’est à peu près tout. Alors j’essaie de me resituer dans le récit…
Mes yeux s’embrouillent.
Je me retourne.
Dépité, je prends un livre d’images. Un loup dans un sous-bois, un élan qui traverse la plaine ou alors l’Armée rouge grignotant peu à peu le territoire polonais repris aux bourreaux nazis.
Les images ont un langage universel. Seuls les yeux lisent. Méthode syllabique. C'est sans doute pour ça que le spectacle  - tel que mis au jour par les situationnistes - endort si bien les gens. Quand leur cerveau n'est plus capable de  lire que des images.

Je vais rentrer chez moi et  prendre ma Takamine. Je me suis permis de mettre, il y a longtemps, l’Albatros en musique. Comme Ferré, l’emphatique en moins.
Do, Mi mineur, La Mineur, Fa, Do, Sol 7 etc.
Il n’y a pas plus simple. Tout est dans l’arpège et la mélancolie et mes ailes d’exilé n’ont rien de celles du géant.
Ouvrir mes livres aussi  et voir si je sais encore lire.
Oui, je sais encore. La nuit tombe.

Et je sais que demain je pousserai encore la porte de la librairie.
La dame me sourira et me dira « Dzien dobry » puis ne me regardera plus.

Elle me prend pour un grand lecteur, je crois.

 Dernière mise en ligne, septembre 2007

Illustration : Dans le parc du musée   Joseph Kraszewski.

12:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Je me souviens parfaitement de ce texte.
Tout ce qui nous habite et nous agit sans faire de bruit...

Écrit par : Michèle | 12.11.2010

il est vrai que la librairie est le seul commerce où l'on entre avec plaisir, la boulangerie peut-être , elle sent bon; dans les deux, on cherche une nourriture, et tu ne caches pas ta frustration, ce mur devant lequel on est quand on ne peut pas lire mais ce texte est de 2007, tu y as certainement bien plus de repères, à l'heure où tu écris , maintenant. Quel bel hommage au papier et son aspect sensuel!espèrons que tu as fait une bonne pioche quand tu étais en France( l'avion limite nos envies) mais çà, c'est pour la maison et sa chaleur et son confort;si je pouvais t'envoyer quelques degrés et plein de livres.....

Écrit par : Anne-Marie Emery | 12.11.2010

Michèle, vous lûtes ( avec une conjugaison pareille, le vouvoiement s'impose) il y a quelques années..Déjà trois ans...
Et Anne-Marie, oui, j'ai quand même fait quelques progrès même si je ne me vois pas encore lire un livre en polonais.

Écrit par : Bertrand | 15.11.2010

Les commentaires sont fermés.