26.05.2012
...Escaladant la dune sans jamais voir la mer
Quand, sur les plages en été, de Charente-Maritime, de Vendée ou de Gironde, je voyais grouiller, suer, grogner et ramper les corps à demi nus des tristes vacanciers, l’image d’une main invisible, gigantesque et colérique qui aurait frappé le Massif central d’un puissant coup dont ‘l’onde de choc aurait violemment propulsé, dans un inextricable désordre, les habitants de l’hexagone sur ses dernières frontières, me venait régulièrement en tête.
Je voyais donc ça comme une catastrophe humanitaire.
Et quand, pour faire plaisir à quelqu’un - car je n’ai jamais su nager et je déteste au plus haut point de la détestation, bronzer, lire, même un mauvais livre, ou dormir sur le sable - il m’arrivait, rarement, très rarement, de poser mon cul soigneusement non-dévêtu sur un emplacement à peu près libre et dont la superficie n'aurait pu accueillir qu'une paire de fesses de modeste calibre, coincé entre la famille Duraton bouffant des gaufrettes chaudes dégoulinantes de confitures et les Bidochon lustrant d’une crème répugnante et avec zèle leur épiderme massacré par les UV, l’image s’amplifiait encore et en arrivait à me terrifier, tant que j’avais envie de hurler – que je l’aurais volontiers fait n’eût été la crainte de la camisole de force - à tous ces pauvres gens de rentrer chez eux, de ne pas obéir comme ça au cataclysme du haut et de revenir bientôt, libres, sur ces rivages engloutis par les tristes brumes de la Toussaint.
Avec des ciels gris, du froid humide qui cogne sur les rochers, des vents salés qui poussent des écumes blanches, avec des goélands inquiets peinant à regagner le large, leurs ailes fatiguées par la force des souffles et avec des solitudes; des solitudes immenses à marcher sur le désert de l’océan. Délicieuses tristesses.
Bon dieu, que je me disais, incorrigible et impuissant pourfendeur des systèmes et des réflexes sociaux, même au repos acquis de haute lutte, même dans ce simulacre de bonheur censé les éloigner d'un quoditien morose, même là, on oblige donc les gens à être malheureux !
Enroulant prestement ma serviette sous mon bras – comme mon cul soigneusement non - dévêtu - je m’enfuyais bien vite, tant pis pour le copain ou l’ami qui voulait voir la mer – et je m’installais au bar le plus proche, devant un demi – voire deux, voire trois - maudissant naïvement les hommes, les femmes et leurs enfants, saccageurs de paysages !
Une fois, il m’est arrivé là de descendre en enfer.
Je travaillais alors dans une usine d’ensachage de poudre de lait, j’y faisais les trois-huit et j’étais de semaine de nuit….Comme chantait Béranger : ça vous épanouit la jeunesse, pour le monde on a d’la tendresse.
Bref. Pour faire plaisir à des amis de passage à la maison, des amis continentaux, il avait été décidé (notez le vague très indéfini de la formule) qu’on filerait à la plage à 6 heures du mat, dès que j’aurai pointé la fin de mes huit heures de calvaire.
Je dormirai à la plage. D’accord ? Bon…
Ainsi fut fait. Le petit déjeuner fut au demeurant fort agréable, sur le rivage encore désert avec un petit vent de terre qui faisait frissonner le sable, avec de la viande froide et du gros Bordeaux aussi. Plus de Bordeaux que de viande froide, d’ailleurs.
C’était bien. Sentir en même temps s’enfuir la fatigue de la nuit besogneuse et monter l’ivresse…Et puis le plaisir inégalable de dire de grosses conneries entre copains…
J’ai cependant très vite sombré dans un sommeil d’abruti, un sommeil obligatoire, sans plaisir, incontournable, avec le sourd ronflement encore frais de la mer dans les oreilles….et…soudain dans ce sommeil pesant, empâté, des rugissements horribles, lointains, des présences incongrues, des voix imprécises, caverneuses, des pluies de sable, des cris et des rires étouffés comme venant d’un autre monde, des trépignements, des soubresauts, des couinements, des miaulements, des jappements, des frôlements.
Je me suis réveillé en sursaut au milieu d’une immonde marée de chair, de ventres, d'échines, de cuisses, de poils et de sueurs pestilentielles …
J’ai, bien injustement, engueulé tous ces gens égoïstes, en vacances, et qui ne respectaient même pas le sommeil d’un prolétaire épuisé. Un des leurs.
J'ai déguerpi, vociférant, sous l’œil protubérant, désapprobateur et méprisant du placide et compact troupeau.
Je ne dormirai plus jamais sur une plage.
Ou alors à Noël.
Avec la Grande Ourse toute froide à mon chevet.
Titre emprunté à une chanson de Maurice Bénin : Je vis
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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Commentaires
Pour ça, la Mer Blanche n'est pas mal.
Écrit par : Alfonse | 27.05.2012
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