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23.04.2009

Cynisme communiste - Réalisme de la cruauté.

Solidarnosc.jpgAu Vallon de Villars, Chamby le 22  avril 2008

Cher Bertrand,

D’emblée tu me poses la question : Philip, faut-il geler ou ne pas geler l’accès à la rubrique "commentaires" de nos échanges ? 
Ce choix m’est proposé suite à quelques péripéties animées avec une interlocutrice. Ce gel printanier des commentaires aurait donc pour but de maintenir un certain climat de sérieux, de sérénité autour de nos échanges.

Cette rubrique, comme toutes ses semblables de « L’Exil des Mots », n’est-elle pas actuellement accessible librement aux humeurs de nos lecteurs ?  Pourquoi  alors nos correspondants ne pourraient-ils plus continuer à commenter à leur guise nos échanges épistolaires, même au risque de certains pataquès ?  Pourquoi devrions-nous, pour notre confort ou pour celui d’hypothétiques lecteurs incommodés par des polémiques intempestives, condamner à un triste exil des mots tous  nos commentateurs ?

Nos échanges racontent la Pologne, les Polonais, leur histoire, leur vie d’aujourd’hui, tels que, toi et moi, nous les voyons, nous les ressentons, nous les comprenons. Nous essayons d’être sans fard et sans complaisance et nous ne saurions laisser de côté la passion que nous éprouvons tous les deux pour ce pays et ses habitants.  Pour finir, cher compère, tu me laisses aussi la responsabilité du choix final en me précisant que seule ma voix compte pour trancher cette question.

Tout cela n’est-il pas tournure rhétoricienne de ta part, Bertrand ? Car tu connais ma réponse. Non ?  …
Alors confronté à ton silence dubitatif et pour entretenir le suspense, je garderai cette réponse pour la fin de ma lettre.

Venons-en à notre actualité épistolaire. Tu t’inquiètes à juste titre de l’esprit « taiseux », de cette espèce de brume de silence qui règne autour de la diffusion du film de Wajda sur Katyn en Europe et tu me signales le cas de l’Italie. J’ai lu, entendu et vu l’essentiel de ce qui se racontait sur ce film sur Internet, dans la presse et à la télévision.

Bertrand, je crois que nous pouvons écarter toute idée de complot ou de censure politique avouée ou inavouée des distributeurs et des médias européens. Dans plusieurs interviews et même à la télé française, Wajda en personne fustige la responsabilité de la Télévision Polonaise productrice du film et responsable, selon les propres mots du réalisateur de Katyn, d’une politique de distribution archaïque, digne d’une administration vétuste encore sous l’influence déglinguée de l’idéologie bureaucratique héritée du passé communiste.

En effet, il semblerait que les choses soient plus compliquées et plus obscures que la  fulgurance d’un acte de censure caractérisé. Je connais, par mon métier d’imagier, les logiques commerciales implacables des productions, des coproductions et  des filières de distribution des œuvres cinématographiques en Europe.

Le cinéaste a choisi de ne produire son film qu’avec des financements polonais pour pouvoir contrôler l’indépendance de son scénario, celle du choix de son casting, de son esthétisme et de ses  techniciens. Cette logique de faire de son film une affaire strictement polonaise, on a même refusé une participation d’Arte ou de Canal-plus,  est malheureusement révélatrice d’un choix qui  condamnait Wajda, par avance,  à avoir une distribution chaotique de son oeuvre sur notre continent.

Du coup, aucune stratégie commerciale, faisant de ce film un événement cinématographique européen n’aura été possible. Ce film dès lors a été distribué dans chaque pays, pris isolément, par des petites sociétés opportunistes, sans grands moyens promotionnels, avec un petit nombre de copies, dans un petit nombre de salles.

Ces sociétés qui exploitent ce type de créneau de diffusion ingrat ont au moins le mérite de le faire. On ne saurait donc leur jeter la pierre. Le cinéma est et restera avant tout une entreprise commerciale, que le veuillent ou non les idéalistes et les puristes. Et cerise sur le gâteau une diffusion « télé-commerciale » a gravement court-circuité la sortie en salle.

Je ne connais pas les motivations profondes de Wajda dans le choix de cette politique de production et de diffusion. Mais ce que je vois c’est que ce grand cinéaste ne s’est pas plaint un seul instant d’un boycott ou d’une censure quelconque de l’industrie européenne du cinéma à son égard. Il n’a publiquement dirigé ses critiques que contre ses diffuseurs polonais.

Alors comment comprendre notre malaise, comment comprendre cet aura de silence qui accompagne la sortie de ce film en Europe, comment interpréter la circulation de ces rumeurs de censure, de boycott ? Et si nous touchions là à ce que j’appellerais la « Question polonaise ». Car il y a bien une « Question polonaise » en Europe.

Krzysztof Pruszkowski, mon ami artiste photographe polonais, vivant en France depuis plus de quarante ans, me disait, ces jours, sa lassitude de devoir, au sujet de son pays, sans cesse expliquer des vérités, sans cesse déjouer des mensonges, sans cesse se confronter aux sourires entendus, aux sarcasmes, sans cesse expliquer et informer sur l’Histoire de la Pologne ignorée de ses contemporains, sans cesse réfuter les accusations sur l’antisémitisme du peuple polonais, sans cesse montrer le lien profond entre le nationalisme polonais et le catholicisme, bref sa lassitude de devoir manifester en permanence d’une obligation de réfuter et de convaincre.

Krzysztof me disait son agacement devant la légèreté ou la condescendance avec laquelle des intellectuels européens prétendent lui expliquer les défauts et le passéisme de la société polonaise.  On veut lui expliquer la Pologne à lui, « pauvre artiste polonais », lui qui n’aurait sans aucun doute pas toutes les informations, ainsi que la culture critique nécessaire pour comprendre son pays. Et bien sûr, il s’agit  d’une critique politique et sociologique selon les normes et les schémas en vigueur  chez les spécialistes en Histoire et en sciences humaines des pays de l’Ouest qui n’ont jamais vécu sous un joug communiste.

La pensée communiste, la pensée socialiste, la pensée de gauche, la pensée progressiste, la pensée républicaine de gauche comme de droite ont fortement marqué les artistes, les intellectuels et l’opinion publique en général sur la question de l’appréciation historique du communisme et du socialisme réel pratiqué en Europe dite de l’Est et en URSS.

Cette population, pour l’essentiel, Bertrand, est représentée par notre génération. Les avis sur la question du socialisme réel relèvent du déni de fait, du déni de réalité, du déni d’Histoire.
La chute du communisme est pour la plupart de ces gens, l’échec d’une idéologie, d’un projet politique en soi généreux, idéaliste, novateur, révolutionnaire, utopique fondamentalement bon et représentant un progrès par rapport au capitalisme et à la démocratie parlementaire. Ce projet n’a pas pu se réaliser correctement comme il l’aurait dû, puisque qu’il a été confronté dès sa naissance à la réaction hystérique des pays capitalistes. Son échec et aussi dû au fait que ces « peuples de l’est européen en retard de progrès» n’avaient pas les connaissances et le degrés de civilisation nécessaire pour faire triompher l’utopie sociale.

Un fameux historien communiste anglais, Eric Hobsbawn, apprécié de notre génération, best-seller à travers le monde avec son livre le « 20 ème siècle, le siècle des extrêmes », répand bien cette idée d’un communisme du « goulag » pour la bonne cause, puisque le communisme est historiquement le seul projet de « libération de l’humanité du capitalisme et de l’impérialisme ». Les dizaines de millions de victimes du socialisme réel sont des « victimes objectives » des « victimes inévitables » selon cet historien très prisé. Staline et tous ses acolytes ne pouvaient pas faire autrement pour mener à bien la révolution communiste. La terreur était la seule voie. Il fallait la tenter à tout prix pour le « bonheur hypothétique » de l’humanité tout entière.

Ce personnage très âgé, qui ne renie et ne regrette en rien son engagement dans le PC anglais, rajoute à ce cynisme percutant un mépris profond pour les peuples soumis à ce joug terrifiant. Selon son enseignement de l’Histoire, ces peuples victimes de cette expérience n’étaient pas assez mûrs techniquement, culturellement et économiquement pour réussir cette révolution en tout point géniale, prédite par Marx et initiée par Lénine.

Bertrand, je crois que cette manière de penser l’Histoire est bien profondément ancrée dans nos sociétés capitalistes de l’ouest européen qui ont échappé à la dictature du communisme bureaucratique. Ainsi une grande partie de l’élite de ces pays n’a pas pris la dimension réelle de ce qui s’est passé à l’Est de l’Europe et particulièrement en Pologne depuis 1945 à aujourd’hui.

1968. Alors que toute la jeunesse de l’Occident descendait dans la rue contre les pouvoirs vieillissant issus de la génération de la guerre, que la France forgeait son mythe de Mai 68 à coup de drapeaux rouges et de slogans à la gloire du marxisme-léninisme, pendant ce temps en Pologne, la répression du régime communiste réel s’abattait brutalement sur l’opposition étudiante et ouvrière qui manifestait contre l’absence des libertés fondamentales dans la société socialiste.

Dans toute la Pologne des milliers d’étudiants sont exclus des universités. Les syndicats et le parti sont encore et encore épurés des  « éléments à la solde de l’impérialisme et du sionisme ». Le vocable « antisioniste » alimente alors une propagande anti-sémite du Parti Communiste contre les dirigeants juifs étudiants tel Adam Michnik. Les autorités somment les juifs de choisir  entre la fidélité à leur patrie la Pologne ou leur départ pour Israël.

C’est alors que toute l’opposition de gauche au pouvoir stalinien fut éliminée des organes de représentation. Cette répression politique eut des conséquences immenses dans l’accélération historique de la chute du communisme à l’Est. Pour cette génération de la gauche nouvelle, 1968 fut la fin de toute illusion de réforme du communisme. Une génération entière d’opposants abandonna toute référence aux classiques du marxisme. Elle renonça à tout espoir de pouvoir réformer la dictature socialiste de l’intérieur.

Une nouvelle opposition vit ainsi petit à petit le jour. Celle-ci, rejointe par d’autres courants conservateurs, a déterminé le caractère politique et idéologique de l’opposition polonaise pour les deux décennies suivantes. Au cours de la montée révolutionnaire de 1980-81 leur langage et leurs convictions furent dominants au sein de Solidarnosc. Le coup d’Etat du général Jaruzelski, en décembre 1981, confirma aux yeux de la majorité de la population la justesse des enseignements que ces opposants avaient tiré de  la répression de 1968.

A l’Ouest, pour beaucoup de sympathisants de la révolution polonaise, cette transformation de l’opposition polonaise ne fut pas comprise au même rythme que celui où elle se déroulait dans le pays même. Ainsi l’ignominie des communistes fit apparaître au grand jour les valeurs cachées du conservatisme et les qualités morales de l’Eglise catholique. C’est l’Eglise, seule autorité morale qui disposait d’une autorité suffisante dans le pays, qui prit la défense des étudiants emprisonnés et insultés. Lorsque les autorités communistes avaient écrasé leurs propres normes légales pour maintenir leur pouvoir, le respect des conservateurs pour ces normes prit alors un sens nouveau.

Ce qui s’est passé en Pologne marqua la fin du « siècle d’or » des idéologies communistes révolutionnaires, la fin pour une génération entière de toute croyance dans les possibilités d’une révision du socialisme réel, comme de celle en une idéologie communiste qui puisse être prise au sérieux, en y trouvant des valeurs authentiques et la force pour une pratique politique contemporaine.

Actuellement trois générations animent la Pologne que nous connaissons. Celle qui a fait la Révolution de 1989, celle qui a fait ses premiers pas politiques pendant la révolution et qui a grandi sous le post-communisme et celle qui a 20 ans aujourd’hui et qui est née sous le capitalisme post-communiste.

De cette vie nouvelle de la Pologne bien peu de médias et de journalistes nous en parlent. En cette année 2009, la Pologne n’est même pas célébrée à sa juste valeur pour son rôle éminent et déterminant dans la défaite du communisme de 1989 qui a entraîné la chute du mur, puis la fin de l’URSS. Seule la chute du Mur de Berlin est unanimement célébrée à cause de son côté immensément spectaculaire et symbolique de la fin de la division de l’Europe en deux. La victoire de Solidarnosc est à peine évoquée. Et le peuple des Allemands de l’Allemagne de l’Est passe aujourd’hui pour le héros de cette histoire.

La Pologne n’en dit rien, mais son peuple a de la mémoire, et à raison, il nous en veut à nous ses cousins européens, pour ces oublis, pour ces maladresses à répétition. Rien n’a été plus significatif de ce mauvais esprit européen à l’égard de la Pologne, que cette arrogance allemande, il y a trois ans maintenant, qui ne cessait, dans les institutions européennes, de distiller un révisionnisme d’appellation concernant les camps de la mort allemands en Pologne. Pendant plus d’une année des officiels et des politiciens allemands désignaient « Auschwitz, Birkenau, Majdanek, Sobibor, Treblinka, Chelmno, Belzec » en tant que « Camps polonais de la mort ». 

Ces Allemands prétextaient que le qualificatif « allemand » ne convenait pas pour décrire ces camps d’extermination. Selon eux le peuple allemand en aurait toujours ignoré l’existence, puisque l’extermination des juifs d’Europe par les autorités allemandes était tenue secrète. Seuls les Nazis connaissaient l’existence de ces camps. Les restes, les ruines de ces camps ne pouvaient donc être qualifiées de « camps de la mort allemands ». Dès lors le qualificatif de leur localisation géographique paraissait aux yeux de ces gens comme étant le plus adéquat pour leur appellation : « Camps de la mort polonais ». Quelle ignominie et quelle insulte !

Il a fallu une très forte mobilisation de l’opinion, menée par les Polonais, pour obliger les Allemands à cesser ces manœuvres révisionnistes au sein des instances européennes.

20 ans après la Révolution, la Pologne est en crise et à la recherche de ses valeurs, de ses repères d’aujourd’hui. Lech Walesa, le héros de Solidarnosc, le Prix Nobel de la Paix, le premier président de la Pologne après le communisme est lui-même mis en cause par un jeune historien de la génération qui n’a pas connu le communisme. Accusé par ce jeune homme, d’avoir collaboré avec la police politique communiste, ce truculent personnage historique menace de quitter son pays si les autorités n’interviennent pas pour rétablir son honneur. Les révélations de compromissions de centaines de personnalités de l’opposition anticommuniste avec les services secrets du régime communiste ont ébranlé les mémoires et détruit des figures de valeur.

Une partie de la jeunesse actuelle se décrit comme paumée et désabusée face au conservatisme des gouvernements successifs de ces dernières années. Le Pays se sent perdu entre le souvenir de la période communiste, la nostalgie des espoirs de la Révolution et l’espérance déçue d’une amélioration rapide des conditions de vie pour la majorité, avec l’adhésion pourtant prometteuse à l’Union Européenne.

De cette Pologne, on ne nous en parle guère. Et c’est de celle-ci qu’ensemble nous devrions parler aussi et peut être avant tout, cher Bertrand, parce qu’elle est vivante et que le rappel sans cesse du passé ne suffit pas à sa faim de démocratie, de justice sociale, d’équité et de valeurs culturelles. Une nouvelle génération de créateurs, d’écrivains, de musiciens, de cinéastes est née. Nous la découvrirons ensemble et la ferons découvrir à nos correspondants, nos lecteurs.

Quant à nos COMMENTAIRES, puisque j’en ai par toi l’autorité, Ami Bertrand, je les déclare solennellement OUVERTS.

Fidèlement à toi.
Philip Seelen.

 

Image : Philip Seelen

10:14 Publié dans Correspondances avec Philip Seelen | Lien permanent | Commentaires (18) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.04.2009

À Jean-Claude

P6150049.JPGTexte écrit ici en Pologne dans la douleur du décès de mon plus cher ami et lu par mon frère aux obsèques, à Châtelaillon en décembre 2006.

Je le publie ici parce que la littérature qui mord dans la vie, qui mord dans les tripes, qui vit du sang qui palpite, la littérature qui a peur de la mort par amour du monde, qui ne poursuit pas d'autre but que sa propre survie, n'a pas de tabous.

Et je le publie maintenant parce qu'à quelques jours seulement, enfin, d'honorer ma promesse.

 

 

De tellement loin, là où résonne encore l’écho de ton  pas,
Le timbre de ta voix,
Les taquineries de ton rire,
Le silence inquiet de tes grands yeux,
De l’exil où tu étais venu et m’avais embrassé,
De ce lointain exil,  ô douleur, je te serre dans mes bras !

Vois-tu, plus rien ne sera désormais comme avant.
Et pour moi, pour nous tous qui si haut t’avons porté dans le cœur,
Une feuille manquera désormais à la branche,
Une branche à notre arbre,
Un arbre à notre forêt,
À notre forêt un sentier vagabond,
À notre sentier l'espoir de t'apercevoir au détour.

De ce côté-ci de la terre, sous ces nuages et ces étoiles aujourd’hui inondés de stupeur, je ne vois plus que le froid d’une absence.

Tu es tellement loin, mon Jean-Claude...Je suis si loin.
Mais je viendrai…
Je viendrai en boitant, je viendrai en rampant, je viendrai en tombant, je viendrai tout tremblant, je viendrai en volant.
Mais je viendrai…
Je viendrai un moment.
Et je m’assoirai là.
J’irai sur ton néant.
Je reverrai silencieux tous nos combats perdus.
Je sentirai encore ta main flotter sur mon épaule.
Je dirai en murmures l’inutile et la vanité des idées et j’inonderai ta tombe des larmes de l’éternité amicale.
Ta tombe sans croix, ta tombe sans fleurs, ta tombe nue, ta tombe toujours rebelle, toujours debout et qui brandit encore ta lutte obstinée à la face d’un monde avachi et depuis le fin fond des ténèbres.

Partant enfin, tournant le dos à ta solitude ensevelie, je cracherai à la gueule du ciel mon désespoir de toi et notre haine du mensonge !

15:59 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.04.2009

La loi des silences

katyn 3.jpg

Biała Podlaska le 20 avril 2009

Cher Philip,

Je souscris évidemment à ton initiative de contact avec Madame Barbara Miechowka et te remercie vivement d’avoir en même temps mis à contribution tes amis Krzysztof et JLK.
Que ce dernier, dont on sait la rigueur et le sérieux des engagements littéraires, se fasse l’écho de nos échanges, me comble de joie.
Tout ce bel ensemble quelque peu troublé cependant par une réaction intempestive et démesurée d’une commentatrice dont j’ignorais jusqu’alors tout de l’imbécile orgueil et de l’instinct de susceptibilité.
Je m’en suis expliqué dans les commentaires sous ta précédente lettre. Il ne doit s’agir que d’une internaute en mal de plaisir réel et qui cherche partout sur le virtuel à combler un bien triste et misérable vide de sensations, et ce, sous les prétextes les plus futiles. Discussion close.
Nourri cependant de ce triste incident, je me demande si nous ne devrions pas, sous nos lettres publiques, fermer les commentaires afin que les lecteurs puissent venir ici uniquement guidés par l’appétit de lecture sans être divertis par l’incompréhension  dont sont souvent entachés lesdits commentaires, où l’écriture ne peut s’exprimer que de façon péremptoire et où, à la faveur de la répugnance que nous éprouvons tous les deux pour la censure, les divagations de la calomnie peuvent se promener en toute impunité...
Je te laisse, assez lâchement je l’avoue, prendre la décision en la matière.

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais principalement t’entretenir.

J’ai rencontré ce matin un ami qui me disait qu’en Italie, le film d’Andrzej Wajda était pratiquement censuré dans les salles. Il n’existera qu’en version DVD et la RAI ne pourra l’exploiter que d’ici deux ans.
Je n’ai rien lu là-dessus, je te livre à chaud les bribes d’une conversation.
Il y a donc une espèce de conspiration du silence établie autour de ce film en particulier, mais surtout autour de la réalité de Katyń.
Je me dis alors, Philip, que la route est encore longue, très longue, avant que l’ouest n’admette définitivement la juste version du crime perpétré il y a 70 ans. A la vitesse historique, il y a donc tout juste quelques minutes. Admettre la vérité effroyable sur Katyń, c’est admettre avoir tacitement participé au gigantesque  mensonge mis en place par Staline. C’est avouer avoir joué le jeu dangereux de l’autruche.

Pourtant, l’Union Soviétique n’existe plus et…
Oui, mais l’équilibre européen mis en place après la chute du mur repose aussi sur un consensus, un modus vivendi avec le grand voisin européen, la Russie.
Et celle-ci est très pointilleuse sur l'image de son passé à donner en pâture au monde. Il s’agit alors, pour l’ouest, d’éviter les questions qui fâchent. Voir par ailleurs la présentation scandaleuse que fit Le Monde du film de Wajda.
On n’en est plus à un mépris près pour le pays directement concerné : La Pologne. Les réflexes de mensonges et de sauvegarde des tabous sont toujours les mêmes. Cet ami Polonais avec qui je discutais ce matin, m'a dit un jour que la Russie et l'Europe s'étaient toujours chaleureusement serré la main...par-dessus la tête baissée de la Pologne.
À ce triste égard et à titre d'édifiant exemple, il suffit de relire la correspondance de Voltaire et de Catherine de Russie. L'image du philosophe éclairé en prend un sale coup et se transfrome soudain en l'image d'un vieillard berné, manipulé par le despote le plus sanguinaire de l'époque et qu'il encourage à étrangler la Pologne sous ses armes.

De tout cela, le peuple polonais a donc quelque conscience. Et il ne faut pas chercher ailleurs, dans une sorte de réflexe ombrageux, provocateur, dans une espèce de sursaut défensif, l'explication de la politique quasiment isolationniste menée récemment par ce pays, sous la houlette des frères Kaczyński.
Tu sais mon peu de sympathie pour les partis populistes, où qu’ils soient amenés à sévir. Mais, même en déplorant les égarements de cette politique de l’orgueil bafoué et qui s’exerça en Pologne de juillet 2006 à novembre 2007, j’arrive à en faire une lecture historique, donc à en comprendre les tenants et les aboutissants. Pas trop de jugements hâtifs comme j'ai pu en lire chez les journaux  parisiens bien pensants et bien à l'abri de cette récente époque .
La blessure et la douleur amènent parfois des réponses fausses, aux antipodes de ce qu’elles recherchent en matière de pansement.
C’est cela que je voulais te dire, cher Philip.

Amitié fraternelle, toujours
Bertrand

 Image : Philip Seelen

15:28 Publié dans Correspondances avec Philip Seelen | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET