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24.08.2009

Journal mort-né

 

C'est en lisant ce matin Carnets de la Désirade de Jean-Louis Kuffer, que m'est revenu en mémoire ce que j'avais entrepris moi-même au 1er janvier 2009 et que, suite au dégoût qui s'est emparé de moi après les blessures reçues en France fin avril, j'ai abandonné.

Je publie donc un tout début, les trois premières ébauches d'une année qui devait en compter 365 et à qui les pièges douloureux sur lesquels nous trébuchons parfois, ont cruellement tordu le cou.

L'écriture, c'est du sang  chaud et vivant. Si, en amont, le coeur vient à défaillir, le ruisseau coagule.

 

2009,
Journal de Pologne



P3190009.JPGC’est une espèce de défi que j'ai envie de lancer en même temps à l’écriture dans sa connexion à la vie et à la vie dans son rapport à l’écriture : Sont-elles capables de s’aimer au point de se nourrir l’une de l’autre ?
L’entreprise est risquée.
Menée à terme à tout prix, elle risque de sombrer dans l’insignifiance ou l’invention stérile,  une espèce d’onanisme besogneux qui ne fera plaisir à personne. Abandonnée en cours de réalisation, elle peut me persuader qu’écriture et vie quotidienne sont deux pays séparés, dont la seule passerelle de communication serait la sublimation, la transformation, la digestion poétique.
Pour répondre à ce défi, donc, il me faut explorer cette matière chaque jour créée, par choix, nécessité ou hasard, et savoir, à la manière d’un journal, si la vie mérite d’être écrite.
Il ne s’agit évidemment pas de consigner scrupuleusement tous les faits et gestes d’un quotidien. Ce serait impudique, fastidieux à faire et mortellement ennuyeux à lire. Il s’agit d’écrire ce que certains aspects de la vie quotidienne engendrent comme réflexions ou (et) émotions.
Afin de n’être pas tricheur quant au but que je me suis fixé, je m’engage à ne point prendre de notes sur le directement vécu. De n’écrire que le lendemain de chaque jour, c’est-à-dire de laisser la mémoire faire son travail de mémoire et de ne restituer que ce qu’elle a jugé digne d’être retenu de la veille.
L’œuvre ainsi mise en chantier comportera douze chapitres, chacun portant le nom du mois, en polonais et avec son explication.
En effet, pour catholique qu’elle soit, la Pologne n’en a pas moins conservé les jolies appellations païennes de ses mois, chacune, sauf mars et mai, faisant référence aux climats, à la saison et à l’agriculture, bref, au grand mouvement des choses.

Enfin, une triple et ambitieuse motivation devra présider à cette rédaction : Donner, encore plus, le plaisir d’écrire, de vivre, et peut-être, peut-être, d’être lu un jour.
Si tout ça vaut la peine d’être lu.
Car il n’y a pas d’écriture sans projet de lecture, n’en déplaise au grand Montaigne.


1er janvier 2009


STYCZEŃ



Jeudi 1er
3.JPGDepuis plusieurs jours qu’il oscillait entre le zéro et le moins cinq, le mercure ce matin s’est décidé à descendre jusqu’à moins 10. L’année commence donc livide et glacée et la fine couche de neige tombée la nuit de Noël craque maintenant sous les pas.
Nous avons été réveillés par des détonations.
C’est la tradition en Pologne depuis le départ des communistes. A minuit, les habitants interrompent leur réveillon et allument des feux d’artifice, à la ville comme à la campagne, côté jardin comme côté cour.
À Huszcza, au nord, à Tuczna au nord-est, à Stasiόwska et Bokinka Paňska à l’est, le ciel étincelait donc par intermittences rouges, bleues, jaunes et vertes. Dans toutes les autres directions, l’horizon était muet : C’est la forêt comme un rideau, sombre, compacte et silencieuse, étrangère aux festivités du Nouvel An.
J’ai soulevé le rideau et regardé au-dessus d’elle quelques étoiles frigorifiées.
Nous ne fêtons pas la Saint-Sylvestre. Nous ne faisons pas de réveillon de Noël non plus. Nous ne fêtons jamais les diktats du calendrier.
Nous habitons un village près de la frontière biélorusse, Kopytnik. C’est en fait une clairière de la forêt et c’est une solitude choisie qui ne fête que le hasard ou ses dates personnelles.
Nous étions donc couchés à huit heures. J’ai pensé un moment à tous ces réveillons en France. J’y buvais beaucoup de vin et de champagne. Embrassades fraternelles, souhaits, puis…

Dans la journée le thermomètre chute encore sous les rayons blafards du soleil.
J’ai lu quelques pages de l’Histoire de la Révolution française de Michelet. Pas certain que j’aille jusqu’au bout de cet énorme ouvrage. Je retiens déjà qu’il n’y a que deux protagonistes historiques, la Révolution et le Christianisme.
Ce dernier, vainqueur, tient pour l’heure la dragée haute au peuple de Pologne.



Vendredi 2
eee.JPGÇa ne veut plus rigoler, côté températures. Moins 17. Je l’avais pressenti depuis le lit, à l’air plutôt frais de la chambre.
Je m’active donc pour allumer les gros poêles de faïence, des poêles comme au temps de François-Joseph selon la belle comparaison de Stasiuk.
Quand nous les avons fait construire, l’été 2007, par un vieil homme qui en possède encore la science, je n’arrivais pas à me faire une idée de comment ils fonctionneraient.
Ce sont de gros parallélépipèdes en jolies briques, un mètre sur un mètre de base pour deux mètres de haut.
Ils sont des poêles du paradoxe : ils chauffent quand ils sont éteints. L’intérieur est en effet un labyrinthe inextricable de briques réfractaires maçonnées à l’argile, de pierres pêle-mêle, certains mettent même des bouts de verre. Tout cet agencement emmagasine la chaleur qui se dégage d’un foyer situé à la base et qu’on fait vrombir le matin pendant une heure et demi environ, avec des bûches de bouleau et de pin. Puis, lorsque le tout est brûlant, qu’il ne reste plus qu’un fin tapis de braises, on ferme. On étouffe ce qu’il reste d’énergie. Les gros poêles restituent alors lentement la chaleur prisonnière de leurs entrailles.
J’aime ce système ancien de la Pologne de l’est et de Russie. La chaleur est vivante, concrète, personnifiée. Elle sent bon. Je n’ai jamais aimé ces conforts où on ne voit rien de la source qui vous chauffe, comme si elle était tabou, moche. J’aime voir d’où vient le soleil.
Avec ces poêles à l’ancienne, on nous a pris pour les farfelus que nous sommes. C’est un système de pauvres. Le cœur de la Pologne bat maintenant au rythme du confort moderne. Chauffage central au charbon. L’air de Biała Podlaska, ville à 30 Km de ma forêt, sent le soir comme la vieille Angleterre.
Je m’active donc, comme chaque matin très tôt. Bientôt, il fera bon vivre dans toute la maison de bois….



Samedi 3
P3190014.JPGMoins 11. Ça se réchauffe un peu, si je puis dire. Mais le vent s’est levé et la sensation est en fait bien plus terrible que ce qu’indique le thermomètre.
C’est souvent le cas en Pologne. D’ailleurs la météo et les sites internet donnent toujours trois valeurs, la température mini, la température maxi et la température ressentie. J’ai vu des moins 12 sans un pouce de vent plus supportables que des moins quatre avec du vent, surtout soufflant de l’est.
Sur une branche des halliers qui bordent la fenêtre, j’ai accroché une boule de nourriture pour les oiseaux. Pas une mésange, pas un rouge-gorge, pas un bouvreuil, pas même un moineau, pas le moindre passereau n'est venu jusqu'alors y picorer. Ils sont partis, les oiseaux. Je me demande bien où. En ville, dans les granges, sous des climats plus cléments ? Ils font leur exil en sens inverse du mien.

Je reste bloqué ce matin sur une page de mon  manuscrit, Climats. Je n’arrive plus à trouver une liaison décente qui continuerait le texte là où je me suis arrêté. Je relis, je supprime des passages, je refais le texte quelques pages en amont. Je cherche l’intrus. Car je suis certain que lorsqu’un travail d’écriture est coincé, c’est qu’il y a une divagation quelque part, quelque chose qui n’est pas en vous, qui est venu sur la page par tarissement et qui sonne faux. L’écrivain est alors à la recherche du fil qui le reconduirait vers lui-même.
Ou alors, c’est que ce manuscrit est mort-né, qu’il n’a plus rien à dire. Qu’il ne veut pas aller plus loin. Tel un cheval rétif.
Ça ne me met pas forcément de très bonne humeur.

Dans l’après midi, Direction Włodawa, 50 km au sud-est sur la frontière ukrainienne.
La campagne est littéralement statufiée. Nous traversons des bois et des prairies inertes sous le gel, la neige et le ciel gris. Sur un petit lac au milieu des champs, des adolescents ont organisé une partie de hockey sur glace.
Et puis, bravant le blizzard et le froid, je vois des prélats, cotillons sacerdotaux au vent,  venir frapper à plusieurs portes le long des villages en bois. Ils viennent chez le Fidèle pour la traditionnelle visite d’après Noël. Si tu ne vas pas à Lagardère….Discuter, voir comment ça va, boire un thé peut-être et glaner quelques sous pour la paroisse.  Pour moi, ce sont là des images d’un autre temps et qui m'émeuvent. Qui me ramènent à mes premières confrontations avec le monde.
Les hommes de Dieu seront bien accueillis : Les cieux se font apparemment plus prometteurs que le matérialisme historique.
Mais il y a beaucoup plus nature dans le paysage... Sur un labour gelé, au sortir d’une forêt de bouleaux, deux grosses masses sombres et hautes cheminent. D. me montre et je m’arrête. Quelle surprise ! Ce sont deux magnifiques élans, la femelle devant, le mâle et sa ramure majestueuse derrière. Je m’en veux terriblement de n’avoir pas l’appareil photo ! Ils sont superbes, ils vont nonchalamment entre deux tronçons de forêt. Un tableau comme dans un rêve.
D. me dit n’en avoir jamais vu en liberté bien qu’elle sache par des forestiers qu’ils existent bel et bien ici.
Ils se sont immobilisés et me regardent, inquiets.
Je les laisse alors à leur errance glacée. J’emporte avec moi leur image sur la désolation crépusculaire des champs.

Soirée sous la chaleur des grands poêles. Le vent hurle au dehors et secoue les volets. En Pologne, on ne ferme jamais les volets. Le vent vient du sud, très froid. Il a dû au passage lécher le sommet gelé des Carpates.
Je lis Michelet et me remets à mon manuscrit dont j’entame le dernier chapitre consacré au climat polonais. Il semblerait que j’ai déniché les paragraphes qui interdisaient la progression de l’ensemble.
D. lit ¨życie Chopina¨, la vie de Chopin, et me fait de temps à autres part d'un détail de sa lecture.
J’apprends beaucoup. Notamment que Chopin n’aimait pas du tout faire de la scène.
Je fais in petto un  rapprochement tout à fait intempestif avec Brassens.


etc...etc..jusqu'au 29 avril...

07:51 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

J'aime le "Journal (d'écrivain)" comme principe d'écriture (genre littéraire, diront d'autres) et je trouve que cette forme va bien avec ton écriture : quelque chose de ample, de vaste, un grand souffle...

Écrit par : Michèle | 21.08.2009

Cher vieux, Tu as tort de douter de l'intérêt de tes phrases et de ton poële et des halliers et des oiseaux. C'est ça aussi la littérature. Des années durant j'ai lu Léautaud qui souvent en raconte moins que ce que tu écris là. C'était comme une hygiène, comme de lire Amiel dans son journal pléthorique ou Stendhal dans le sien. L'important est le ton. La respiration. Bien entendu ça se gâte dès qu'on y pense ou qu'on pense qu'on est lu. Aussi le genre carnet, le genre journal est une affaire de tempérament. Mais tu y es naturel et tu devrais continuer, même sans tout mettre en ligne. Emmanuel Berl disait qu'il écrivait pour savoir ce qu'il pense. Pour ma part, ce serait plutôt pour savoir ce que je ressens. Et je me surprends ici, à te lire, à ressentir en te lisant beaucoup de ce que je ressens aussi. Ainsi de suite. Donc je continue de te lire ci-dessous... Ah oui, les oiseaux, ce jour-là, avaient migré jusque chez moi...

Écrit par : JLK | 21.08.2009

Je partage l'opinion de JLK. Ce journal aurait mérité de continuer à vivre. Il faudrait peut-être songer à le reprendre. Rien d'anecdotique, ici, finalement. On sent surtout la présence de l’auteur, qui pose son regard sur les choses et c’est cela qui est important, ce regard.

Écrit par : Feuilly | 24.08.2009

Merci à tous (te) les trois de ces encouragements et appréciations diverses.
En fait, et c'était là mon propos, le flux de ces quelque 90 pages que constitue cette sorte de journal fut assassiné en mai, à mon retour, quand j'étais sous le choc, et quand je cessai alors d'écrire au quotidien pour quelque temps, le temps que l'envie de respirer quelque chose de beau ne revienne.
Mais le journal présentait alors un grand trou de deux semaines au moins et je n'ai pas eu le courage de le combler.
Écriture, vie et littérature.Indissociables. Donc, reflets les unes des autres. Pourquoi pas alors un journal avec un grand silence au milieu ?
Aime beaucoup ce que tu dis, JL, d'Emmanuel Berl : Écrire pour savoir ce qu'on pense, ce qu'on ressent...

Cette "rentrée" me remplit quand même de joie, un nouveau livre, sans doute au printemps 2010 '"Au temps qu'il fait" et...et le temps, celui qu'il fait justement, passe...Conjurer la peur, c'est ça aussi l'enjeu...
Et seules la joie, l'amour, l'amitié et la fraternité sont à la hauteur de cette conjuration
Amitié à vous.

Écrit par : Bertrand | 24.08.2009

Hé toi l'écrivain !
Voilà que dans un souci d'euphonie, tu touches à mes voyelles en hiatus pour en faire une synalèphe par contraction.
Ainsi j'avais écrit "quelque chose de ample", justement parce que c'est ample et tu m'en fais une petite chose "d'ample". Quel moche mot, quel momoche, quoi ! :-)

Écrit par : Michèle | 24.08.2009

Hé toi la lectrice !
Mais de quoi parles-tu donc, hein ?
Je ne vois ici que de amples intentions...Voyons, voyons, que s'est-il passé, hiatus, puis plus de hiatus, puis protestation énergique, puis bredouillements qui font semblant de n'pas comprendre... ?
Ah, quel monde !

Écrit par : Bertrand | 24.08.2009

Quel monde de cochons ! Aux dernières nouvelles, "Zozo" figure sur la table d'une librairie de l'agglo de Tarbes, ousque ces libraires (y sont plusieurs dans cette librairie) placent les livres qu'ils ont aimés. Sur cette table, les livres restent longtemps.

Écrit par : Michèle | 24.08.2009

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