05.12.2008
Quand le désespoir est beauté par force de poésie
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02.12.2008
Une obscure évidence
Dawno temu, il y a longtemps, c’est comme ça que commencent toujours les contes polonais pour enfants.
Mais ce n’est pas un conte que je me propose de raconter et, en fait, il n’y a pas si longtemps que ça.
C’est une anecdote qui, ce matin, m’est revenue plaisamment en mémoire. Comme ça. Par association d’idées sans doute, mais je ne me souviens plus, comme toujours en pareils cas, des idées nourricières en amont. J’ai perdu le fil conducteur. Je n’arrive plus à démêler l’écheveau tissé au hasard de mon cerveau. Bref.
Dawno temu, donc, j’ai eu un voisin musicien. Un vieux monsieur violoniste. Quand je l’ai connu, il avait 99 ans et il semait encore ses fèves à la Sainte-Catherine. La terre qui semblait ne pas vouloir de lui comme locataire à l’étage en-dessous, n’était donc pas encore trop basse pour ses vieux reins.
Semer des fèves est un acte solennel. Et ça n’est pas Denis, grand semeur de fèves devant l’éternel du côté de Saint-Romans-lès-Melle, qui me contredira. Geste néolithique, sempiternel enfouissement dans le ventre de l’automne du germe qui donnera en mai le fruit succulent, vert pâle, qu’on croquera au sel et au beurre, arrosé d’un petit rosé frais, s’il vous plaît, et à l’ombre d’un marronnier en fleurs ou d’un vieux saule en feuilles.
Semer des fèves, c’est construire un pont entre l’automne et le printemps. Braver les grisailles de l'hiver. Dès décembre, insouciante des frimas, la plante pointera son nez verdâtre hors du labour et végétera ainsi jusqu’en mars, d’où elle prendra son élan.
Semer des fèves, c’est donc affirmer son espérance de vie.
Mon vieux voisin musicien semait de l’espoir.
Puis il eut cent ans. Il devint alors une icône communale. On le célébrait chaque mois d’avril dans la grande salle du conseil municipal, le maire se fendait d’un discours, le maire deux aussi et ainsi de suite…Et les jeunes, moyenne d’âge 80 ans, applaudissaient, pleins d’espoir pour eux-mêmes, à la longévité de l’ancêtre.
Lui, il apportait son violon. Il s’asseyait d’autorité, paraît-il, sur le fauteuil du premier magistrat et jouait une mélodie. Il grignotait ensuite un biscuit au beurre, prenait un verre de vin, puis, conscient du fossé qui sépare les générations dans la pratique de la fête, il laissait les susdits jeunes s’amuser un peu entre eux en prenant congé sur un bon mot :
- A l’année prochaine….Si vous êtes encore là !
Au correspondant d’un journal local qui l’interrogeait au cours d’une de ces célébrations – il y en eut six – il affirma que le secret de sa longue vie, c’était la musique. Selon lui, la musique, si elle n’adoucissait pas forcément les mœurs, du moins les prolongeait-elle considérablement dans le temps.
On lui pardonnera de n’avoir pas cité, pour exceptions qui auraient confirmé cette règle singulière, Chopin, Janis Joplin, Hendrix, Brian Jones et tutti quanti ...
Las, las, las, trois fois las, la Camarde considéra un beau jour que la plaisanterie avait assez duré et d’un seul coup d’un seul, expédia un soir du mois de mars, alors que les fèves s’apprêtaient à boire à pleines jeunes feuilles les premières douceurs, le vieux monsieur chez les Gentils de l’au-delà, au pays du vieux Léon avec son accordéon, au pays des musiciens qui ne jouent plus que des silences…
Eût-elle patienté un mois encore, cette maudite Camarde, que le bonhomme eût encore grignoté un biscuit au beurre et bu un dernier verre de vin pour ses 106 ans !
Le journal, pas local cette fois-ci, mais carrément régional, fit sa une de l’événement. Le doyen, la fierté de la communauté communale de C.C. en Charente maritime, venait de casser son violon à 105 ans et 11 mois, qui dit mieux !?
Et c’est là, in cauda venenum, que survint l’anecdote qui, ce matin, m’est revenue impromptue en mémoire.
Je « travaillais » alors – je demande pardon à tous les autres travailleurs mais je n’ai pas un autre mot à ma disposition - dans une administration.
Un collègue s’empara du journal à la pause-café, la troisième ou la cinquième pause, je ne me souviens plus, et s’écria :
- Tu as vu, Bertrand, ton voisin est mort !
- Oui, je sais…Il allait avoir 106 ans.
- Mais…Il est mort de quoi ? Ils ne le disent pas dans l’article.
- … ?… ?…
Comme quoi, parfois, les évidences ne sont pas directement accessibles à tous.
Et je me demande bien encore, moi, la nature de mon association d’idées matinales.
Me souviens vraiment plus.
13:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |
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01.12.2008
Polska B dzisiaj
Une idée peu à peu s’était imposée à nous.
Écrire un ouvrage qui serait une manière d’ouverture pour cette région de la Podlachie du sud longtemps garrottée sous les armes des différents occupants. Un ouvrage pour francophones voyageurs et curieux. Pas exactement pour le touriste et ses vains loisirs, sa carapace de certitudes et sa convoitise pour les sensations nouvelles ou les cultures fort contrastées. Celui-là s’ennuierait à mourir ici et ne transmettrait au final que l’image de sa propre désolation.
Nous aurions voulu nous adresser à des engoués d’histoire et de géopolitique, soucieux de lire les hommes et leurs paysages, d’en défragmenter le présent par impulsion de la mémoire. Des voyageurs qui seraient venus pour palper les lieux comme autant d’images d’archives, à la recherche d’un lyrisme somme toute assez proche de celui de l’archéologue.
Pour connaître et se faire connaître. Ouvrir une porte à double battant.
Alors de village en village, de petits monuments en petits monuments significatifs, d’églises en bois en églises en bois, de cimetières orthodoxes en cimetières uniates, juifs ou mahométans, en proie aux halliers ou sommairement entretenus, de chemins creux en chemins creux, de forêts tragiques en forêts tragiques, partout où les luttes et les drames avaient laissé leur empreinte, nous avons fureté, interrogé, accumulé des notes et stocké des photographies.
Nous n’avions pas négligé les charmes environnementaux. La vallée du Bug est un site exceptionnel et la rivière est la dernière en Europe dont le cours n’ait pas été dompté ou détourné. Elle n’est d’ailleurs européenne que jusqu’en son milieu. Au-delà, elle est biélorusse ou, un peu plus en amont, ukrainienne. C’est à partir de ces froids tourbillons où se faufilent des silures énormes avec des moustaches telles qu’on dirait des éperons, que commence un immense bloc géopolitique qui s’étend jusqu’au détroit de Béring, quasiment de l’autre côté de la machine ronde. Un bloc qui intrigue, qui inquiète, qui fascine l’occidental.
Sur l’autre berge, on a déjà un pied dans l’antichambre de Dostoïevski et de Tolstoï. Une autre vision du monde. En cyrillique.
Mais pour calmes et singuliers que soient ces charmes environnementaux, ils n’atteignent pas ceux des chutes du Niagara et plus de deux mille kilomètres, c’est beaucoup pour des villégiatures aux motivations bucoliques. Pour ça, il y a le Limousin, l’Auvergne, la Corrèze, l’Ardèche. Que sais-je encore ?
Qui nous lirait alors et qui viendrait de si loin, seulement stimulé par son appétit d’histoire ? Un certain découragement s’est immiscé dans notre travail.
Par ailleurs, la Pologne n’est pas exactement le premier réflexe destinataire d’un qui se propose d’aller faire un tour en Europe. J’ai eu l’occasion de le vérifier maintes fois : ce pays souffre d’une réputation complètement fallacieuse de dénuement et de délabrement. Ça remonte à la force des images, dont la dernière, celle de l’état de guerre de 1981, est restée très présente à l’esprit du superficiel. Avec ces queues de gens debout sur les trottoirs devant les boucheries et les épiceries. Des images d’Occupation et qui frappent fort.
Si fort et si longtemps que je peux témoigner d’un fonctionnaire en mission ici, il y a quelques mois seulement, haut placé sur l’échelle de la connerie administrative française et qui de son minable portable téléphonait à sa fifille que si, si, je t’assure, ma chérie, ils ont même des voitures, du téléphone et de l’électricité ! Grotesque jusqu’au délit quand vous savez que cet imbécile était, là-bas où il y a des portables, de l’électricité et des voitures, porteur de responsabilités importantes dans le domaine de l’agriculture !
Ruminant toute cette bêtise des phototypes, une chanson de Renaud m’est revenue à l’esprit, p’tite conne, dédiée à une jeune fille misérablement morte d’une overdose. « P’tite conne, tu rêvais de Byzance et c’était la Pologne jusque dans tes silences. » Quand un pays souffre de telles métaphores de la part d’un artiste qui est loin d’être le plus con et le plus méchant de sa bande, c’est en dire long sur l’inconscient collectif dépréciateur qui pèse sur lui.
Plus près de moi, c’était juste après l’ouragan de décembre 1999, j’étais invité chez un ami. Il n’y avait plus d’électricité, donc plus de chauffage, mais il y avait, en cette période de Noël, la fille de mon hôte vivant d’ordinaire aux Etats-Unis. Fort mécontente de l’inconfort, elle avait dit à son père : Mais c’est la Pologne, ici ! Vexé, qu’il avait été, mon ami.
Tout considéré, nous avons fini par ajourner jusqu’à plus ample motivés, sinon l’abandonner complètement, notre rédaction. Et puis, goutte d’eau dans un vase déjà suffisamment plein, des institutionnels auxquels nous nous étions adressés pour financer un peu notre entreprise, des qui avaient pourtant la prétention d’être fortement impliqués ici, nous ont fermé la porte au nez.
Doucement mais résolument. C’était peut-être leur manière d’ouverture à eux.
Outre notre recherche des empreintes de l’histoire, nous avions entrepris des chapitres purement pratiques où nous renseignions le voyageur putatif sur les possibilités d’hébergement. Aussi avions-nous visité, décrit et répertorié tous les agroturystica disséminés dans la campagne. Là, devant un thé ou alors devant rien, sinon la langueur d’un après-midi qui passe, la discussion s’engageait, tantôt anodine et tantôt grave.
C’est donc ainsi que j’ai commencé de sillonner ce territoire et ai côtoyé le sentiment, romantique ou j’m'en foutiste, de ses habitants.
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