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dimanche, 23 septembre 2007
La chose immense
Je suis certain d’au moins une chose :
Cela ne se produira pas.
Pas là. Pas encore en tous cas.
Car vous sentirez venir les choses.
Vous vous sentirez mal. Troublé.
Perturbé ou très amoureux
Pourquoi pas satisfait, heureux
Ou juste solitaire, effrayé.
Vous vous apercevrez soudain
Que rien n’est comme vous espériez
Que cette personne que vous pensiez
Être vous, soudain n’est plus rien.
Pour une raison ou pour une autre
Votre « je » ne répondra plus.
Modification survenue
À son insu. Disons, au vôtre.
Pire : tout bougeait depuis toujours !
Tout ce que vous considériez
Comme allant de soi a changé
Totalement et sans recours.
Amour, travail, famille, passion :
Remparts auxquels vous avez cru.
Nul ne vous protègera plus
Depuis la modification.
Vous tenterez de griffonner
Sur les murs, dans le sable, le givre,
Un journal, la marge des livres,
Bientôt, vous abandonnerez.
Les couloirs que vous empruntiez
Vingt fois par jour vous sembleront
Plus longs. Tellement plus longs.
Bientôt, vous abandonnerez.
Et les ombres, toutes les ombres
Sans exception, celles de l’enfance,
Celles des baisers, celles des offenses,
Seront profondes, bien plus profondes.
Vous essaierez alors peut-être,
Comme je l’ai fait, d’aimer la toile
D’un beau ciel si rempli d’étoiles
Qu’il vous aveugle au fond de l’être
Sauf que nul ciel, nulle création
Ne pourra plus vous aveugler.
C’est en vain que vous parcourrez
La magie des constellations.
Vous fixerez pendant des heures
Des jours peut-être, voire des années
En sentinelle, l’obscurité
Sentant venir en vous, la peur.
Puis, peu importe où vous serez
Rue déserte, église, restaurant,
Confort de votre appartement,
Consciemment, vous vous détruirez,
Lapiderez vos habitudes
Quand la chose immense surgira
Complexe, déchirante. Elle vous dira :
« Je suis ta fin des certitudes »
Vous resterez dans votre coin
Lourd du meilleur et pour le pire
La lumière pour tout souvenir,
La nuit au cœur, sommeil en moins.
Et là, enfouie sous votre nom :
La créature que vous étiez
Celle que vous êtes et resterez.
Les cauchemars commenceront.
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vendredi, 21 septembre 2007
Savoir lire, fascination du livre et désespoir
Vous poussez la porte et vous entrez bien au chaud. Vous vous dirigez vers le rayon littérature et vous ouvrez, vous caressez, vous parcourez quelques pages, vous taquinez du chapitre.
Les phrases murmurent.
Vous n’entendez plus le petit grelot de la porte qui s’ouvre et se referme sur les chalands, vous ne voyez plus la libraire, vous ne sentez plus sur vos glabres mollets l’haleine humide de la rue.
Vous ne connaissez pas votre bonheur, vous dis-je.
Je peux suivre un peu une conversation. Le sujet global. Je peux aussi faire les politesses d’usage, bonjour, au revoir, il neige, combien je vous dois, pardon, et tous ces mots de la convenance qui s’accrochent à nos lèvres pour dire aux inconnus qu’on est là.
Mais lire ?
Dans ma ville d’exil aux rues frigorifiées par la neige et le vent, c’est pourtant vers les librairies que je vais.
Quand je suis à Varsovie, une seule adresse. Marjanna, dans le hall de l’Institut français.
C’est comme à la maison…J’y reste des heures.
Mais là, plus à l’est, j’entre dans la librairie, je tape mes chaussures pour en faire tomber la neige, et je vais directement au rayon des beaux livres.
Je caresse leur belle couverture, je les ouvre.
J’ai l’impression de retrouver là de vieux copains qui m’attendaient.
Balzac et « Stracone złudzenia », Stendhal et « Czerwone i czarne », Hugo et « Nędznicy», Camus et « Dżuma », Dostoïevski et « Bracia Karamazow ».
Mais ils sont tous devenus fous….Je scrute la belle écriture. C’est une belle police et le papier est bien blanc et bien lisse.
Je sais qu’il y a là de belles choses. Je lis Sorel, je lis Valjean, je lis Natacha. C’est à peu près tout. Alors j’essaie de me resituer dans le récit…
Mes yeux s’embrouillent.
Je me retourne. Je prends un livre d’images, dépité. Un loup dans un sous-bois, un élan qui traverse la plaine ou alors l’Armée rouge grignotant peu à peu le territoire polonais repris aux bourreaux nazis.
Les images ont un langage universel. Seuls les yeux lisent. Méthode syllabique.
Je vais rentrer chez moi et prendre ma Takamine. Je me suis permis de mettre, il y a longtemps, l’Albatros en musique. Comme Ferré, l’emphatique en moins.
Do, Mi mineur, La Mineur, Fa, Do, Sol 7 etc.
Il n’y a pas plus simple. Tout est dans l’arpège et la mélancolie et mes ailes d’exilé n’ont rien de celles du géant.
Ouvrir mes livres aussi et voir si je sais encore lire.
Oui, je sais encore. La nuit tombe.
Et je sais que demain je pousserai encore la porte de la librairie. Comme un manant qui cherche du chaud, comme un sans abri qui se serait pris de complicité avec son banc.
La dame me sourira et me dira « Dzien dobry » puis ne me regardera plus.
Elle me prend pour un grand lecteur, je crois.
13:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : litterature
mardi, 18 septembre 2007
Si vis pacem, para bellum
Depuis quelque quarante années, on meugle à tout va, c'est de bon ton car on est pas des boeufs, ah, l'Europe, l'Europe, une idée géniale...Plus jamais de bruits de bottes et de canons sur le vieux continent...Ah ! Europe ! Europe !
Longtemps, j'ai moi-même meuglé de bonheur : Ah, Europe, Europe !
Assez !
Où nous emmène cette grande idèe ?
Voila qu'une fondation polonaise,"un concert pour Noel", fondation qui fait des choses bien, méritoires, honnie de l'intégrisme catholique qui, comme chacun le sait, s'octroie le monopole de la bonté, voila donc que cette fondation se voit refuser une subvention par Bruxelles...
Bof, tout le monde s'en fout, à vrai dire...MAIS il y a un MAIS :
Dans le même temps, un pilier de Radio Marya reçoit une somme considérable d'argent frais de cette Europe éclairée et donneuse de leçons pour subventionner...une école !
Je vous laisse deviner quels élèves sortiront promus d'un tel cloaque. Au programme : Antisémitisme, haine raciale, catholicisme inquisiteur et...farouche anti-européanisme.
Une Europe comme ça, moi, ça me donne envie de tirer la chasse d'eau !
15:40 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : litterature
lundi, 17 septembre 2007
Je connais des halliers
Ce sont d’inextricables taillis aux épines longues comme des dédales, orphelins, tout tremblants d’abandon aux portes des villages, engloutis par le lierre, inondés de verdure enchevêtrée.Des oiseaux y nichent, des serpents y réchauffent la froideur de leur sang sur des herbes séchées, des rongeurs y grignotent et le souffle du vent dans des branches qui se croisent et s’entrecroisent, y fredonne des murmures.
Sous les frondaisons bourdonnantes ou sous le tapis rouge de listopad, le mois des feuilles qui tombent, ou encore sous l’épaisseur d’un suaire de glace, dorment des hommes, dorment des femmes et parfois des enfants.
Les croix sur les tombes ont deux branches par l’oubli vermoulues.
Ce sont là nécropoles que le seul printemps vient fleurir.
Ce sont là sanctuaires où l’homme n’hasarde plus sa mémoire.
Presque des sanctuaires maudits, plus resplendissants pourtant que le marbre tellement glacé d’en face, celui des vrais cimetières où crisse le gravier sous la chaussure, où les floraisons n’ont pas de saison et où reposent de vrais morts, avec les vrais sacrements d’une vraie religion et de vrais visiteurs à petits pas menus, courbés sous un vrai chagrin, courbés sous le regard des lourdes croix à branche unique, courbés sous de vraies gerbes de fleurs, de vrais souvenirs, de vrais présents en pleurs...
Pas comme ceux de ces fourrés sauvages, là où nichent des oiseaux, se réchauffent des serpents, grignotent des rongeurs et fredonne du vent.
Ici sont des anciens, des qui ont éteint la lumière avant qu’elle ne revienne sur le pays ressuscité par les armes et le sang.
Pour s’endormir en paix, ceux-là avaient dû faire allégeance aux dogmes du conquérant, baisé les deux branches du tsar de toutes les Russies.
Ce sont des dormeurs sans val, qu’aucun poète ne songe à venir immortaliser.
Brutalisés par le sabre, agenouillés par le goupillon, répudiés par le néant.
Preuves de son inexistence, dieu qui ne pardonne pas qu’on se trompe de dieu, fait que le châtiment est plus beau encore que ne l’eût été la récompense.
Oecuménisme. Pourquoi un si beau mot pour dire la fusion du mensonge ?
Viens.
Viens dans ces halliers que des sommeils embaument, au milieu de ces tombes écroulées, qui se cachent, qu’il faut chercher, qui ne sont plus que débauche grandissante d’une végétation qui s’empile à chaque printemps, tels les sédiments de l’irrévérence.
Dans ce jardin-là, tu es en équilibre. Sur l’intangible frontière, entre l’indécence de la profanation et la sagesse de l’archéologie.
Tu peux fermer les yeux. Ici, on peut marcher partout…
Ces broussailles sont un paradis accusateur des falsifications d’en face, avec toutes ces choses vraies sous la froidure de ses faux marbres et le souffle dans les branches, là-haut qui croisent et s’entrecroisent, chante et chante….
Le mépris des hommes rend libre et beau.
Ecoute…Ecoute encore. Tu peux t’asseoir et te reposer là. Te faire ronces débridées, lierre englobant, liane, branche, tout esprit de Dionysos, souffle, fauvette, esprit errant au secours d’un néant.
On dirait qu’il entonne, le vent au-dessus de ta tête, l’anecdote sanglante des choses de l’esprit à l’esprit imposées et le ressentiment revanchard, inextinguible, des hommes de la bonne foi.
Là, sans morale, jamais ne seras seul.
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jeudi, 06 septembre 2007
Petites anecdotes de concerts

Le public d’un interprète de Brassens est toujours un copain et un complice. Un clin d’œil. On est là dans un cercle d’amis. On a été convoqués, par des affiches ou des entrefilets dans les journaux, voire par les murmures du bouche à oreilles, à venir célébrer un autre ami commun, disparu.
Chacun vient donc avec son lot de souvenirs, avec son mot à dire, comment, quand, pourquoi, il a découvert et écouté Brassens. Alors, autour d’un verre c’est toujours un plaisir, le projecteur éteint, les cahiers de partitions rangés, les divers petits accessoires pliés et les guitares soigneusement remisées dans leur housse, d’échanger quelques mots avec ces gens venus vous applaudir, vous bien sûr, mais surtout Brassens.
Jouer Brassens sur scène commande que l’on soit d’abord modeste. Ne jamais perdre de vue la silhouette du Poète qui vous a prêté ses mots et que ce sont ces mots-là que le public est venu entendre.
Alors évidemment, il y a quelques anecdotes. Quelques-unes d’entre elles, vécues avec Dominique ou bien seul, parfois cruelles, le plus souvent amusantes, me sont revenues en mémoire à l’heure où je me préparais, ici en Pologne, à donner cinq concerts dans cinq villes différentes, devant un autre public, francophone celui-là et pour qui la verve de Brassens est inscrite dans une langue apprise et non lapée au berceau.
Une expérience plus difficile. Mais passionnante.
Déçu mais content
Nous avions pris, avec Dominique, le parti d’éviter les grands standards qui, en dépit de leur valeur intrinsèque que nous ne contestons pas, nous semblaient ennuyeux à jouer. Un peu trop rabâchés pour tout dire. Ainsi la Brave margot, l’Auvergnat, les Bancs publics, Marinette et autres Copains d’abord n’étaient-ils jamais inscrits à notre répertoire. Nous recherchions l’interprétation de textes moins connus.
Cela amenait parfois des déceptions.
Un soir, donc, un brave monsieur, bien mis et d’un âge certain, s‘est approché de moi alors que j’étais encore en train de plier mes fils :
- Vous ne jouez pas l’Auvergnat ? J’adore l’Auvergnat.
- Non, nous ne la jouons pas. Mais c’est une belle chanson, c’est vrai.
- Et Brave Margot…Ah, Brave Margot, j’aurais bien voulu l’entendre, Brave Margot…
- C’est sûr, elle est bien.
- Franchement, je m’attendais aussi à entendre les Bancs publics. C’est une chanson qui a fait scandale à l’époque, vous savez. Du grand Brassens. J’avais vingt ans, alors, vous pensez si c‘est une chanson qui nous a marqués, nous les jeunes.
- C’est vrai, mais voyez-vous, on peut pas tout jouer en une soirée. Il y en a cent quatre vingt deux.
- Cent quatre vingt deux ! Ah, fant’putain, en effet ! Mais quand même, les plus connues, c’est beau et ça fait plaisir. Et les Copains d’abord ? Vous jouez pas les copains d’abord non plus ?
J’étais agacé. Faut dire que je suis toujours agacé quand il faut plier des fils. Dominique, lui, il est plus calme. Il lambine, il prend son temps. On dirait qu’i fait son lit. Il enroule, il range bien ses cahiers dans un sac, sac que j’avais baptisé « western » parce que c’était un joli vieux sac de cuir jaune un peu râpé, avec des lanières partout. Souvent aussi il volait à mon secours pour rabattre mon pupitre métallique dont j’étais en train de torturer les organes dans tous les sens sans trouver la solution du labyrinthe.
- A ce que je vois, vous avez dû vous faire chier pendant une heure et demie, ai-je dit un peu brusquement au Monsieur.
- Ah, non alors ! Pas du tout. C’était magnifique…. Vraiment. Je croyais connaître Brassens, mais là, je suis surpris.
Puis, après une petite pause :
- Vous voulez boire un coup ?
Et pendant que nous prenions notre bière, les coudes serrés dans la cohue, il me dit, pensif, un peu mélancolique même :
- Ouais. J’croyais mieux connaître. J’crois que je vais m’acheter des disques.
J’ai su alors que le spectacle lui avait bien plu.
Scandale sur un titre
C’était dans une auberge perdue au milieu des prairies et des marais et c’était l’hiver. En février je crois. Nous faisions un week-end performance : Vendredi soir, samedi soir et dimanche après-midi. Nous en sortions fourbus.
Comme j’ai aimé ces concerts. ! Nous sommes venus deux années de suite. Pendant que les gens arrivaient, s’installaient en discutant dans la petite salle, Dominique et moi allions prendre l’air, parlions de choses et d’autres et les brouillards gelés alentour s’accrochaient aux prairies. Dominique rêvassait le nez dans des étoiles transies et les mains bien au chaud dans ses poches. Dominique pose toujours un regard interrogateur, métaphysique sur ces intelligences lumineuses, là-haut qui le fascinent.
Puis nous entrions. Les vitres ruisselaient de buée. Nous serrions des mains et nous nous préparions à jouer. On nous montrait du doigt ou du menton.
Ce soir-là, un petit gars un peu bedonnant, la mine poupine et le cheveu bien cranté, est venu nous saluer et nous présenter sa jolie petite femme. Il devait l’aimer, sa femme, parce que tout de suite il s’est mis à faire le fanfaron avec « les artistes ».
- Ah, quel plaisir ! On va entendre du Brassens ! J’les connais toutes. Toutes ! Ca fait quarante ans que j’l’écoute, moi, le gars Brassens …
Sa petite femme acquiesçait et buvait des yeux son petit bonhomme de mari au ventre discrètement replet. Ils étaient vraiment charmants.
Dominique est alors subitement monté sur la scène, il a récupéré sa grosse bible, les œuvres complètes, il a ouvert l’ouvrage vers la fin puis, étalant le livre sous le nez du couple médusé, à la page « S’faire enculer » :
- Et celle-là, vous la connaissez ?
La petite dame a rougi jusqu’aux deux oreilles, qu’elle avait d’ailleurs joliment duveteuses, mais elle a ri en même temps. D’un petit rire polisson, à peine étouffé.
Le petit ventre a froncé les sourcils, il a fait semblant de regarder la partition sans s’attacher au titre et, grand seigneur :
- Non, celle-là, j’la connais pas.
Moi, l’insolence m’avait arraché des larmes de rire.
Pas méchant pour un sou, Dominique. Un taquin.
Je l’ai vu après, au cours de la soirée, discuter bien amicalement avec ce couple sympathique, en prenant un pot.
Des gammes avant toute chose
Après une première partie, nous nous étions installés avec le public pour prendre un pot. Le hasard avait fait que nous nous étions assis à côté d’un tout petit bonhomme, tout sec et tout nerveux.
Il portait de grosses lunettes de myope, il avait la bouche un peu taillée en biseau, une mèche rebelle balayait son front et il était un peu voûté. Il ressemblait à Jean Paul Sartre dans sa période maoïste.
Forcément, il en vint à nous interpeller. Dominique était en pleine forme mais moi, j’avais la voix qui se cassait, éraillée. Nous en étions à la huitième heure de concert en deux jours, quand même.
Sartre nous enseigna alors qu’il fallait soigner, entretenir, travailler, échauffer, entraîner la voix. Il était lui-même chanteur dans un groupe, à La Rochelle.
Tous les matins, dans sa salle de bain et devant la glace, il faisait des gammes, lui. Oui, Messieurs !
Et il nous montra.
Comme font les bébés quand ils remuent les lèvres très vite et qu’ils y passent leur main et qu’ils font «brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr.»
Mais là, c’était un bébé chanteur. Le « brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr » s’articulait plaisamment, se modulait habilement pour donner la gamme complète, du Do jusqu’à l’octave. Les lèvres remuaient et s’agitaient dans un tremblement frénétique.
C’était gentiment grotesque et absolument désopilant. Tellement que le bonhomme n’arrêtait plus de nous montrer et répétait à l’envi ses singeries de mélomane. Les gens regardaient ce vieux fou nous donner la leçon.
Sartre en vint à demander sa récompense. Pouvait-il monter sur scène avec nous et chanter une chanson ? Il connaissait par cœur « le Mauvais sujet repenti ».
A la reprise, il chanta donc, d’une petite voix fluette, juste cependant : « Elle avait la taille faite au tour, les hanches pleines… » Dominique l’accompagnait.
Resté en bas, j’étais malade de rire.
Sartre cabotinait à son aise, se dandinait sur ses petits pieds vernis et se déhanchait comme une demoiselle.
Puis il voulut en chanter une autre, puis une autre encore. Nous dûmes finalement faire les gros yeux pour qu’il consente à reprendre sa place dans le public…
Sartre, vous dis-je !
Le bidon d’huile en moins.
Entre Sète et Montpellier
Je les avais invités à participer à mon répertoire et je les avais accompagnés sur « Dans l’eau de la claire fontaine.»
Un moment inoubliable. Si ce n’est avant le concert, une discussion sur la Tchétchénie, que j’avais eu la maladresse de provoquer, et qui m’avait fait froid dans le dos. Tout musiciens que nous fussions, nous ne voyons pas exactement les choses de la même façon, c’est le moins qu’on puisse dire.
Bref, là n’est pas, aussi grave soit-il, mon propos.
J’avais évidemment parlé de Brassens, de son oeuvre, de sa vie, de Sète.
A l’entracte, c’est un gros gars qui est venu me trouver, un géant, la moustache généreuse retombant en halliers sur ses lèvres sanguines. Nous sirotions du vin chaud. Il me surpassait d’au moins deux têtes et je devais me tordre le coup et lever la mienne pour n’apercevoir, finalement, qu’une pomme d’Adam.
- Ah, c’est bien ! Bravo ! Je voulais vous féliciter…Et de sa main large comme une enclume, il me rudoyait amicalement l’épaule.
- Mais vous vous êtes trompé, pour Sète, poursuivit-il, goguenard.
- Ah ? C’est possible…
Je revenais justement de Sète où j’avais été invité pour le vingtième anniversaire de la mort du Poète et peut-être avais-je commis une erreur de date ou de lieu en y faisant allusion.
Le gros gars benêt, là, devant moi, avait l’air sûr de son fait et quoi qu’il fût d’aspect débonnaire, ses mensurations étaient de nature à refroidir toutes velléités de controverse.
- Oui, déclara t-il, Brassens était de Montpellier.
J’étais amusé par ce gros bonhomme et sa non moins grosse erreur.
Je lui souris.
- Ah, non, Brassens est né à Sète.
-Non, non, j’vous dis. Je suis chauffeur routier. Alors, vous savez, du pays, j’en vois et quand je passe à Montpellier, je m’arrête toujours sur sa tombe. Parce que Brassens, c’est pour moi, etc.…etc.
Je me suis dit que ce Monsieur, dans son rude métier, devait souvent se tromper de route… ou de client. Voire, dans le privé, de tombe ou d’enterrement.
C’était avant la vulgarisation du GPS, c’est vrai, mais quand même.
…Et pour une escalope
J’étais derrière ma table et je me languissais. Des gens venaient, discutaient, palpaient le livre.
J’en avais tout de même signé une dizaine dans l’après-midi.
J’allais donc plier les gaules quand une petite femme aux allures pressées, qui allait passer son chemin et filer vers un autre destin, entraînant par la main une fillette, s’arrêta tout net devant ma table en poussant un petit cri de franche surprise :
- Ah, Brassens !
- Eh oui…
Elle prit le livre, parcourut la quatrième, revint à la couverture, fit la moue et déclara :
- J’ n’aime pas Brassens….
J’étais déçu. Cette petite bonne femme alerte m’était en effet soudainement sympathique.
- Ca arrive, dis-je comme un corniaud.
- Enfin, c’est pas que j’n’aime pas. C’est que je comprends pas tout. Voilà.
- Ca arrive, m’entendis-je récidiver comme un triple idiot.
- Mais vous savez quoi ?
- Ben non…
- Je vais vous en acheter deux…
Je ne comprenais pas. Retrouvant un semblant d’esprit, je m’interposai tout sourire :
- Il ne faut pas acheter des livres qu’on…. Qu’on n’aime pas.
Il faisait vraiment trop chaud ou alors nous avions trop forcé sur les demis. J‘avais failli dire « qu’on ne comprend pas ».
- Oui, mais mon mari est un vrai mufle, un phallo qui ne fait rien à la maison, pas un plat, pas un coup de balai, n’étend jamais le linge, ne fait strictement rien des choses ménagères…Rien.
J’étais évidemment sidéré de tant de confidences spontanées et hors sujet et j’attendais la chute avec effroi.
La petite femme s’excitait. Elle poursuivit :
- Il ne fait que les courses chez le boucher. C’est tout. Et vous savez pourquoi ?
- Ma foi, non.
Elle sembla s’agacer de tant d’ignorance de la part d’un écrivain.
- Eh ben, mon mari il adore Brassens. Et le boucher aussi, et quand ils sont tous les deux, ils en profitent, ils passent des temps infinis à parler de Brassens.
- Ah, c’est curieux, aggravai-je mon cas.
- C’est comme ça. Alors, vous allez m’en signer deux et je vais leur offrir. Ca, ça va leur faire plaisir…
Je m’appliquai à deux belles dédicaces, remerciant in petto ce boucher poète et ce bonhomme de mari phallocrate.
Brave dame ! Je la revois encore, tout excitée et tellement authentique !
Au dîner, je conseillai à Patrick de varier un peu et d’organiser parfois des signatures dans les boucheries charcuteries.
Il se trouve qu’il s’y trouve aussi des gens férus de poésie.
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