mardi, 24 juillet 2007
Rêve

Je la reconnaissais, la rivière. C’était celle dans laquelle je pataugeais enfant. Celle de tous les opprobres quand je rentrais les chaussettes noyées de ses eaux froides. La Bouleure. On disait alors, par métonymie spontanée sans doute et quand chaque pas gargouillait dans les galoches, qu’on avait boulé.
Il me fallait éviter la rivière à tout prix, donc tamponner un peuplier. Je n’avais pas le choix. La peur des punitions était plus forte que la peur du choc frontal. Je préférais, je m’en souviens nettement, m’écraser contre l’arbre plutôt que d’affronter le courroux maternel.
Je visai donc un arbre énorme, je fermai les yeux, mon galop s’accéléra encore et mon corps sembla prendre du poids.
Je trébuchai, heurtai tangentiellement le tronc et dans le choc une profonde blessure s’ouvrit à l’arcade sourcilière qui dégoulina tout rouge.
Comme un ricochet, je sombrai corps et âme dans le cours d’eau.
Ce fut étrangement chaud et ma plaie se referma aussitôt en une large cicatrise qui barrait mon visage, de l’œil jusqu’au menton. Je n’étais pas mouillé comme si mon corps se fût soudain revêtu des plumes d’un cygne.
Je me hissai sur l’autre berge, très à l’aise. Des gens que je reconnus pour avoir habité les mêmes chemins que moi, applaudissaient et riaient aux éclats.
D’autres, sinistres, que j’avais croisés pêle-mêle dans ma vie, des femmes ou des hommes que j’avais oubliés même, des passants insignifiants de ma mémoire, interchangeables, me montraient du doigt et semblaient vouloir me livrer à je ne sais quelle vindicte.
Il faisait un soleil éclatant au zénith et les prés bas sentaient fort la menthe sauvage.
J’étais en culottes courtes. Ma chemise était déchirée, de la morve me pendait au nez et j’avais chaud. Très chaud.
Quoique cautérisée et comme déjà ancienne, l’indélébile blessure me défigurait et me donnait l’air patibulaire d’un tueur.
Je n’ai pas aimé ce rêve.
Je n’aime pas les rêves qui, comme les rivières, sont trop limpides.
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dimanche, 08 juillet 2007
La frontière, la guerre et l’enfant
Sur la route ordinaire que balisait la forêt, ahanait un camion que je suivais.
Sans voir vraiment. Mais la fillette a montré du doigt.
- Papa, c’est un Russe !
- Ah oui, ma puce….C’est un Russe. Il arrive bientôt chez lui, le Russe, tu vois. Il doit être content.
- Comment i fait le Russe pour traverser le Bug* ?
- Il y a des ponts sur les rivières. Et sur les ponts, il y a des routes pour les voitures et les camions…
-….. Alors, quand on ira en France, on traversera le Bug aussi, nous?
- Non, le Bug et la Russie, c’est devant nous. Là où va le camion. La France, c’est derrière.
- Oui, mais on traversera un Bug.
- Je crois pas. Nous traverserons toute la Pologne, puis toute l’Allemagne, puis toute la France pour aller jusqu’à l’océan, mais il n’y a pas de rivière là où nous passerons.
- Et entre Niemcy** et la France, il n’y a pas de Bug ?
- Non. Pas où nous passerons.
- Et entre la Pologne et Niemcy ?
- Non plus, je crois. Ou alors un petit. L’Oder, que ça s’appelle.
- Alors, c’est le même pays s’il y’a pas de Bug….Prawda, Papa ?
- Prawda, ma puce.
- ……….
- Y aura plus de guerre chez nous, papa ? Les pays, ils sont des copains maintenant ?
- Non, plus de guerre. Tous les pays sont maintenant des copains. Ça s’appelle l’Europe.
- Et les Russes aussi, ils sont en Europe ?
- Presque oui. C’est des copains à l’Europe.
- Et pas l’ Irak ? T’as dit une fois qu’ils faisaient la guerre en Irak…
- Ah, l’Irak c’est pas l’Europe…C’est compliqué, ma puce…C’est à cause du pétrole…
- Et qu’est-ce que c’est le pétrole, papa ?
- Ben, tu vois, là, en ce moment on se promène en voiture, ça roule parce qu’il y a de l’essence dedans. L’essence, c’est fait avec du pétrole et le pétrole il est sous la terre…
- Et ça fait la guerre le pétrole ?
- Non, mais il y a des pays qui en ont pas, alors il faut qu’ils en achètent aux autres qui en ont et il y en a beaucoup en Irak. Tout le monde veut du pétrole parce tous les pays ont des voitures…
- Pourquoi, ils nous en donnent pas alors ? Nous en Pologne, on pourrait leur donner des pommes et des groseilles et eux, ils nous donneraient du pétrole... Prawda, papa ?
- Prawda, ma puce….Prawda…
-…….
- Papa, roule à cent et double le Russe…
* Rivière frontalière entre la Pologne et la Biélorussie
** « Allemagne » en polonais
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mercredi, 04 juillet 2007
Chemins d’école et ponts d'Arcole
Ce n’était un chemin qu’aux beaux jours. L’hiver, la Bouleure l’effaçait du paysage et en faisait son second lit de débauche. Des bois morts y flottaient à la dérive et au-dessus, inscrivant sur le ciel de grands cercles inquiets, les vanneaux huppés piaulaient pathétiques sur le gris du ciel.
C’était aussi un oxymore, un détour pour éviter le chemin des écoliers.
Le chemin pour contourner les couteaux qui pendaient à leurs ceintures, les haillons d’une marmaille aux gestes brutaux, les feux de camp, , les paniers tressés d’osier, les roulottes, les petits chevaux mouchetés comme ceux des Comanches et les guitares.
C’était un ordre. Les poules renfermées à double tour, les lapins verrouillés dans leurs cases, les outils de jardin remisés, les bicyclettes entravées, les saloirs camouflés dans la maison, les billets des allocations enfouis plus profondément sous la pile de draps, la dernière précaution était enjointe : Prenez le p’tit chemin de la laiterie.
Puis, un jour, le chemin nous fit les archéologues de la guerre.
Car un vieil orme d’un autre monde, déjà mort, avec un trou comme une grotte à sa base, gémissait là sans douleur entre le ciel et l’eau. C’était un monument, la cabourne, le désignait-on, et un matin un chat-huant somnolait sur le pas de cet antre froid et qui semblait vouloir fouiller de ses ombres les entrailles de la terre.
Nous avons admiré l’endormi les yeux mi-clos, nous avons dévisagé ses petites oreilles emplumées et un souffle de vent qui faisait frémir le poitrail, puis nous l’avons cruellement effrayé. L’oiseau somnambule a lourdement heurté la cime des haies et s’est évanoui quelque part sous des nuages indéfinis.
Alors nous nous sommes approchés avec cette fascination étrange du chasseur ou du chien de meute à vouloir respirer l’endroit même où l’oiseau évanescent s’était reposé, comme s’il eût pu oublier là quelque chose de lui, quelque chose de concret et dont nous nous serions saisis. Agenouillés, nous avons scruté et reniflé la senteur humide de la cabourne et nos yeux comme des fouines se sont habitués à l’ombre.
Nous avons reculé, épouvantés et en jetant des cris.
C’était étrange, c’était long, c’était rond, c’était rouillé, c’était pointu.
Un obus ! Une bombe ! Une torpille ! C’est les bohémiens ! Non, c’est les boches ! La guerre !
La guerre, celle dont on nous rebattait tant les oreilles, avec des Allemands vociférants des ordres et voleurs de chevaux, de vaches, d’œufs et de lait, était de retour.
Nous avons fui.
Mais le soir, à pas feutrés pour ne pas déranger la mort qui dormait là depuis si longtemps, avec des précautions rampantes et muettes d’indiens à l’affût, nous sommes revenus : Le monstre serein gisait toujours sur la terre noire de la cabourne.
Alors, nous nous sommes peu à peu habitués à cette terrifiante présence d’un passé tumultueux, un passé d’avant nous, fait de feux et de sang et nous avons juré le secret. L’arbre mort avec la mort lovée à ses pieds est devenu notre totem. Chaque fois que nous sommes passés par là, faisant même un détour pour y parvenir, régulièrement, nous sommes venus veiller sur le sommeil du monstre.
Et nous n’avons rien dit, meurtris dans notre chair et comme si nous étions des soldats assassins, quand le tranchant luisant d’une hache est venu par un sale matin de printemps briser le repos de notre redoutable idole.
Les membres déchiquetés, le cantonnier Gustave s’est éparpillé sur les herbes et du rouge, beaucoup de rouge, s’est répandu sur le blanc des pâquerettes et le jaune des boutons d’or.
Même sous les cabournes innocentes où veillent des chats huants, la guerre chez les hommes ne dort toujours que d’un œil.
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mardi, 03 juillet 2007
Qui sait ?
Je l’entendais briser son errance aux murs des immeubles et miauler au coin des rues, miauler si long que les lumières aux réverbères en flageolaient, effrayées.
Celles accrochées aux fenêtres orange, en face de moi, muettes, semblaient paralysées.
Il n’était pas si tard.
A l’est en décembre, c’est dans l’après midi que le jour démissionne. Après l’heure n’existe plus. Il fait noir.
C’est tout.
Et les mercures aux fenêtres suspendus descendent, descendent comme un vertige.
J’observais, absorbé, la nuit frigorifiée. Ça n’était pas la solitude, celle qui donne le tourment d’être trop loin, quand le monde est flétri sous nos yeux insipides.
Non. Quoique loin, très loin de ma racine, je me sentais malgré tout près de moi. J’interrogeais ce vent hurlant qui n’irait jamais jusques là-bas. Trop lointain. Il n’y avait pas de souffle comme ça, chez moi.
Sur quelle plaine alors, dans quelle forêt, aux flancs de quelle montagne, aux murs de quelle ville somnolente allait-il abandonner enfin sa course et réchauffer son haleine ?
Mais de l’autre bout de la rue le taxi est venu, ses yeux jaunes aveuglés par la farandole neigeuse. Un homme est descendu. Il a chancelé puis il est tombé, sa tête heurtant brutalement la glace luisante comme le fil du rasoir. Un choc douloureux.
Une femme et la fillette se sont penchées sur l’épave évanouie, la secouant, la suppliant.
Elles gémissaient dans le noir. L’homme était lourd et leurs efforts vains.
Une porte a claqué. La poigne pressée du chauffeur a relevé le pochard.
Qui s’est accroché à la femme comme la chaloupe à sa bouée, qui s’est amarré aux épaules, ses genoux qui pliaient. La fillette a pris la main de l’homme vacillant comme un bouffon, murmurante, implorante.
Lui, le taxi, s’est éclipsé au bout des rues, vers d’autres urgences de la nuit.
Alors ils ont marché tous les trois, l’un grognant, les deux autres geignant et le vent à leurs trousses qui miaulait, miaulait si fort qu’on eût dit qu’il voulait les tuer plus encore.
Maintes fois la loque a failli sous son poids entraîner les deux êtres enlacés par la peur.
Sous le reflet grelottant d’un lampion, j’ai vu le filet à sa tempe qui coulait de la misérable blessure.
J’aurais pu être cet homme. Avant. La glace, la neige et ce vent-là en moins.
Un jour, elle aurait vingt ans, la fillette, et n’aimerait ni le vent, ni l’hiver, ni la neige, ni les taxis, ni le bleu de la glace moirant les trottoirs.
Sans savoir pourquoi, peut-être. Elle le dirait en riant, qui sait, dans un jardin fleuri ruisselant de verdure, aspergé de soleil, un verre négligemment tenu à la main, entourée d’amis piaillards à la barbe niaisement naissante qui la trouveraient intéressante.
Naïf, les yeux sur la nuit, je ne cessais de demander quel mal rongeait cet homme.
Qui rongerait les autres, un jour…
Qui le retenaient pourtant de s’effondrer et qui firent qu’il ne gela pas là, dans le ruisseau transi, un soir où le vent hurlait sous mon balcon rêveur.
16:41 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
L’exil des mots
Ce n’est point Jersey et ce n’est point Guernesey. Et quand bien même cela serait. Ce n’est pas un Badinguet, quoique les arcanes de nos institutions en fourmillent, qui m’a conduit là, et je n’ai pas l’envergure d’Olympio. Poétique parce que politiquement ça n’a pas toujours été très reluisant.
De l’autre côté de la rivière, le Bug, il y a un pays qui n’aime pas qu’on dise son nom. Alors, je ne le dis pas. En trottinant jusqu’à l‘Oural, l’Europe musarde sur la berge de ce paisible cours d’eau. Elle prend son temps, l’Europe, et elle a bien raison. C’est en traversant ce fleuve que le conquérant au bicorne et à l’ulcère à l’estomac a débuté son enlisement. Enfin, c’est une cruelle métonymie. Je veux dire l’enlisement de quatre cent mille pauvres bougres, soldats de toutes nations.
J’aime venir rêvasser sur ces berges. Le printemps continental pointe son nez et je n’y suis pas venu de tout l’hiver. Difficile de rêvasser, même pour un rêveur, quand il fait moins trente deux. Je n’avais jamais vu un thermomètre avec un moral aussi bas. Une vraie dépression, toute livide.
Plus loin, là bas, dans l’autre pays, je vois une ville qui résonne comme si elle était bretonne. Brest. Avant, c’était Brest de Lituanie, Brest litovsk. La ville au traité honteux, selon le rusé Oulianov. Elle a connu des tempêtes bien plus dévastatrices que celles qui font rage à la pointe du Raz, ballottée d’une carte d’identité à l’autre, sans même prendre le temps de la lire jusqu’au bout. Polonaise un peu lituanienne, puis Russe, puis Allemande, puis à nouveau Polonaise, puis encore Russe, puis Allemande une nouvelle fois, puis Soviétique, puis…puis plus de Soviétique, alors Russe, finalement, mais blanche.
La forêt me cache la steppe mais je la sais se dérouler derrière, tout près, sous la solitude du vent. Mes pieds sont bien là, sur un tapis d’herbes jaunies par trois mois de neige, mais mes yeux voient presque jusqu’à Moscou.
Il y a un vieil homme.
Il pêche. Il s’en fout des steppes.
Ce vieil homme, si j’en juge par le relief accidenté du visage, a feuilleté des pages effrayantes d’Histoire. Il s’en fout aussi, je crois. Je l’interroge de mes yeux de curieux. Il me sourit tellement gentiment. C’est le seul langage que nous ayons en commun. L’Histoire, elle est aujourd’hui sur ce bouchon qui frétille sous les vaguelettes et qu’il ne quitte des yeux que pour me sourire. Son peuple a été trahi, vendu, écartelé mille fois, son jardin a été dévasté par des ogres à l’appétit monstrueux et il me sourit, à moi l’étranger. C’est vraiment un homme.
Je suis venu jusqu’à cette frontière, sans dictionnaire. Seulement avec ma guitare, des partitions de Brassens et des feuillets de manuscrit chiffonnés et jamais publiés, dans mes poches.
Je ne comprends pas un mot de mon exil. Alors ils prennent toute leur signification musicale, les mots. Ils sont faits pour être entendus et devinés. Je ferme les yeux et j’entends des gens qui disent des choses intéressantes. Ils échangent des idées et des émotions, même à l’épicerie de mon quartier. C’est splendide de voir ces hommes et ces femmes qui fabriquent des mots qui ne veulent pas causer à mes oreilles. Pourtant, je suis sûr qu’ils voient le même monde que moi. Ils en parlent autrement.
Je me sens seul. Mais ça n’est pas douloureux. Au contraire. Quand j’étais chez moi, les pieds dans l’Océan, je savais lire la musique des mots et je me sentais seul quand même, de plus en plus seul. Parce que lorsqu’on connaît trop la musique on finit par ne plus écouter les paroles.
Tu as raison de les aimer, les mots, Poète. Ils sont tous à toi, même ceux que tu ne connais pas. C’est en continuant de les chanter que tu feras sourire les vieillards à la pêche et empêcheras que les villes soient meurtries, d’un char à l’autre.
Si, des fois, furtivement, j’essuie une vieille larme, elle n’a pris sa source qu’au désespoir de cette naïve espérance.
15:43 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature


