26.11.2010
Internet : Histoire d'une rencontre - 2 -

A peu près dans le même temps que la chambre de commerce m'offrait gracieusement un minitel, J’avais acheté à l’irascible contrebassiste et son ridicule délire, un Amstrad 1512 d’occasion avec système d’exploitation. Deux disquettes larges comme des feuilles de platane, une qui servait d’environnement en fait, et l’autre de page pour écrire.
L’ordinateur de l’âge de pierre non encore taillée.
Mais tout cela ne dépassait pas, dans ma tête, le stade de la fantaisie même si j’avais quand même abandonné la machine à écrire pour besogner sur le Word d’avant Windows, version 1, avec le menu en noir et blanc en bas d’écran, « Lire–écrire » « Paragraphe » « Justifier » etc. et qu’il fallait mettre, docte expression et qui en imposait aux néophytes médusés, en « vidéo inversée ».
J'étais encore très loin du réseau. Je travaillais sur un manuscrit que l'Amstrad 1512, fatigué, usé déjà, engloutit un beau matin dans ses entrailles ésotériques et ne me restitua jamais.
Comme un raz de marée cependant qui monterait sans vagues, sans bruit, sans tempête et sans détruire devant lui, mais qui monterait quand même inexorablement, couvrant la plage bien au-delà des rochers et bien au-delà de l’estran, la Bizarrerie opéra en douceur.
Elle atteignit d’abord les rivages de la sphère travail avant d’engloutir ceux de la vie privée, puis ceux de la vie tout court.
Et déjà, à tous les échelons de la hiérarchie sociale, on ne parlait plus que messagerie et courrier électronique en reniflant bruyamment et d’un air entendu. On se perdait en de savantes conjectures d’archéologues sur l’origine du cabalistique @.
Ne sachant en effet absolument pas comment ça pouvait bien fonctionner – on n’a d’ailleurs jamais trop su – au moins abordait-on la chose avec les outils intellectuels qu’on avait à sa disposition, l’histoire et la littérature. On se dédouanait ainsi de l’effort de compréhension tout en faisant mine de savoir de quoi il en retournait.
Et on avait bien raison tant il en va de même de toutes les inventions humaines. Je n’ai jamais su comment je pouvais techniquement passer un coup de fil au Canada ou à Honolulu, mais je sais faire. Tous les secrets du moteur à explosion ne m’ont jamais été totalement dévoilés et j’ai quand même fait plus de vingt fois le tour du monde en automobile. En distance, je veux dire.
On fit donc moult formations un peu partout, on acheta des modems, puis des machines de plus en plus puissantes et on ne cessa d’acclamer toujours plus fort cette source inépuisable d’informations capable de fournir dans l’instant le moindre détail sur n’importe lequel domaine de la connaissance humaine.
La chose apparut donc d’abord, dans sa phase contemplative, comme une incommensurable encyclopédie de tout ce que l’esprit humain avait su produire jusqu’alors.
On ne jura plus que par le www. Pour acheter des chaises, des vacances, des voitures, faire une rencontre, consulter des livres, savoir la profondeur de tel fond marin, visiter des musées, louer des appartements, habiter là plutôt qu’ici, et même, fantasmer ses pulsions les plus secrètes et les plus refoulées.
Tout se conjugua à la vingt- troisième lettre de l’alphabet multipliée par trois. On palabra, on critiqua, on échangea, on proposa, on réalisa, on projeta tout en www, véritable Sésame d’une caverne abritant trois milliards de cerveaux et reliés entre eux, dans les trois minutes, par un langage commun aux multiples centres d’intérêt.
L’ampleur du phénomène m’a tout d’abord fait sourire. Je trouvai tout cela benêt, surtout quand le moindre artisan, le moindre petit commerçant, par exemple, planqué à l’ombre de son clocher rural entre le bistrot et la vieille épicerie, se gaussa à son tour d’être immatriculé tout neuf en www.
Ça faisait fat, connaissances de sot. En l'occurrence, c'était moi le sot et ces gars-là avaient sur moi une longueur d'avance.
Car ils jouaient leur survie. Pas l’équilibre de leur budget, non, mais leur survie d’homme vivant en société car on ne survit pas dans un monde dont le langage mute et vous échappe totalement.
On peut vivre en exil sans la langue dont on a été allaité.
J’y vis.
On ne peut pas vivre chez soi dans un langage ésotérique.
Du ludique et de la connaissance pure, on en était donc venu à ne plus respirer que par les trois lettres. Il suffit alors qu’on apprît la signification de ces trois lettres, la fameuse toile étalée sur le monde entier, pour que tous les rouages, culturels, économiques, intellectuels, affectifs dussent, pour plus d’efficacité et d’intelligence, êtres tissés sur les mailles de cette toile.
Ce que pudiquement et doctement on avait appelé, au début, virtuel, parce qu’il fallait bien pour en conjurer l’angoisse nommer cette nouvelle lecture/écriture du monde, finit donc par devenir la réalité et c’est l’ancienne réalité qui, en s’éloignant, devint tout à fait virtuelle.
Personne ne prit véritablement conscience de l’inversion totale des concepts et de l’irréversible renversement de la perspective.
J'avais, quant à moi, suivi des formations sur un traitement texte révolutionnaire, Works et sur environnement windows...J'étais fier et content. Je passais mon temps libre à écrire et à mettre en pages.
En dehors du monde.
Mon fils, alors étudiant à l'INSA de Rouen, me tendit à Noel un petit carton bien enveloppé et à l'intérieur, ce qui me sembla être une petite boîte en fer.
Un cadeau, ça fait toujours plaisir, mais là, je me demandais bien...
Une demi-heure plus tard, Internet entrait dans ma vie.
On était en 1997.
10:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |
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25.11.2010
Colères sans objet contre objets
J’ai toujours eu un problème avec le monde des objets.
Avec le monde des humains aussi, mais là, au moins j’ai des interlocuteurs doués de parole et de mouvement. Avec eux, dans les situations conflictuelles, il y a au moins un écho. Même leur silence résonne très fort.
Avec les objets, dont l’autre pleurnicheur bourguignon se demandait s’ils avaient une âme attachante, il n’y a qu’un protagoniste, soi-même, à l’intérieur, et, pour garder quand même un peu de tenue et ne pas sombrer dans la folie, force m’est bien alors de leur prêter, sinon une âme, du moins un comportement.
Et c’est le plus souvent un comportement détestable.
Les objets se mettent quotidiennement en travers de ma bonne humeur.
A mes petits projets de tous les jours, ils opposent fréquemment leur force d’inertie, leur muette imbécilité, la sournoiserie de leurs petites dimensions, la complexité de leur utilisation.
Ouvrir une poche de café, au saut du lit, est pour moi un cauchemar.
Elle résiste, se durcit, refuse de livrer son secret, se rebelle, se replie…Un bout se déchire enfin. Mais il y a un autre bout derrière. Un vrai labyrinthe.
Je finis toujours par prendre un couteau et par l’éventrer, cette satanée poche ! Le bel arôme matinal se répand alors, mais la poudre aussi…Colère.
On accuse gentiment ma maladresse. Moi aussi, je m’accuse et je m’auto-incendie.
Mais l’autre jour, tout de même, j’ai acheté une poche de café avec, dessus, le mode d’emploi bien indiqué pour l’ouvrir. Une poche de café didactique. Et je me suis dit que si la marchandise prenait de telles précautions, c’est que c’était vraiment difficile pour tout le monde d’ouvrir son café.
Ça m’a un peu rassuré.
Quand je bricole, la guerre est totale et sans merci.
Il y a une quinzaine de jours, en posant de la laine de verre dans mon grenier, j’ai passé plus d’une demi-heure à chercher le grand couteau qui me servait à la découper.
J’ai regardé partout, je me suis mis à quatre pattes, j’ai fouillé dans tous les recoins, j’ai investi avec une lampe de poche tous les endroits où j’étais passé, j’ai soulevé un rouleau entier que je venais pourtant d’installer avec mille peines, voir si ce connard de couteau ne s’y serait pas glissé.
Gorge serrée, fureur totale, cris furibonds. Je devenais certain que ce couteau était planqué là, tout près, et qu’il riait à lame déployée de mon désarroi.
J’ai fini par le découvrir. Confortablement installé sur une poutre. Je l’ai balancé rageusement par terre. Il a rebondi, s'est glissé entre deux planches. J'ai failli le perdre une deuxième fois.
Après, ça allait mieux…
Je pourrais multiplier les exemples à l’envi. Les meubles dans lesquels je me cogne, les tapis dans lesquels je me prends les pieds, les escaliers roulants que j’emprunte dans le mauvais sens…Une fois, j’ai perdu mon paquet de cigarettes…Là, ça tournait à la rage et ça a duré un moment et plus ça durait plus je haïssais ce paquet de cigarettes et plus j’en avais besoin.
J’ai fini par le découvrir. Dans le frigo. Entre le beurre et un pot de confiture.
Il y a quelques jours aussi, en fendant du bois, j’ai perdu ma hache.
Une petite hache. Une hachette. Pas un lourd outil de bûcheron, quand même.
Enervé par ses mesquineries et ses enfantillages pervers, après l’avoir retrouvée et m’être remis à l’ouvrage, je me suis finalement blessé assez profondément le doigt.
Parfois, je me dis quand même que je suis un inadapté. Un poisson qui ne sait pas nager, par exemple.
Mais quand je suis vraiment de bonne humeur et de mauvaise foi, je me dis que c'est le monde, qui est vraiment trop encombré d'objets.
Et ça n'a absolument rien à voir, mais il y a un graffiti du joli mois de mai que je ne supporte pas : Cache-toi, objet !
14:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature |
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23.11.2010
Le mode d'utilisation du numérique en écriture : Une certaine vision du monde
Je me suis lancé - pas sûr du tout de l’exactitude de l’expression - dans la rédaction d’une dizaine de nouvelles.
Un genre difficile et exigeant, on le sait, si on appelle nouvelle autre chose qu’une forme brève du roman et comme j’ai décidé d’en écrire dix, sans lien apparent entre elles, le travail en est d’autant plus long et passionnant.
Cela me prend évidemment des heures et une certaine énergie au point que ma présence sur l’Exil pourrait en pâtir, ce que je voudrais éviter à tout prix car l’atelier public, le poumon par lequel respire l’écriture, il est là plus que sur les pages isolées d’un traitement de texte.
Mais écrire sur blog ne tient pas du bavardage et il faut surtout éviter que ce qu’on y écrit soit moins beau et utile que le silence qu’on pourrait y afficher.
Sur la page non reliée aux lecteurs aussi, me direz-vous avec juste raison, mais sur celle-ci, on a le temps de retravailler, on est seul et on peut même, si vraiment ça ne dit rien qui en vaille la peine, l’expédier à la poubelle.
Sur le blog, on est en prise direct. L’artiste travaille sans filet, si j’ose.
Là comme partout ailleurs de toutes façons - et c’est ce qui fait de l’acte d’écrire un acte à dimension humaine - si on a l’impression de presser un citron, mieux vaut balancer le citron par-dessus bord et passer à autre chose.
Dans cette manie d’écrire, donc, qui fait l’essentiel de mon activité, il n’y a pas de séparation fondamentale entre ce qui se fait dans l’ombre avec projets (ou fantasmes) éditoriaux - disons traditionnels parce que je n’ai pas envie de me lancer dans une longue digression - et ce qui s’écrit ici.
Les deux veulent participer d’une même présence au monde mais encore en deux temps pour moi, l’un immédiat et l’autre différé. C’est certainement là que j’en suis toujours à la préhistoire du numérique, sans laquelle il n’y aurait pas d’histoire à espérer, bien évidemment.
On peut être certain que dans un avenir plus ou moins lointain - gardons-nous de jouer les astrologues tant les méandres du monde sont capricieux - tout d’un écrivain se passera sur son site, à visage de plus en plus ouvert et dans l’immédiateté de sa création.
Deux mondes pour l’heure se superposent comme les sédiments de la géologie, la librairie et le site internet, et si nous participons des deux couches d’un même limon c’est que nous sommes à une charnière, à un changement d’ère en train de se faire.
En équilibre…
En écrivant cela, je pense à deux écrivants d’internet qui ne se connaissent pas entre eux : François Bon qui travaille exclusivement à ciel ouvert, et Feuilly (avec lequel je vasecommuniquerai le 3 décembre), qui ne partage ni le même esthétisme ni les mêmes convictions en façon de numérique, mais qui, pendant plus d’un an, a mené l’expérience d’une écriture romanesque en direct, avec projet de retravailler le texte et de le soumettre à l’édition traditionnelle.
Deux pratiques presque contradictoires : L’un offre une écriture qui se veut définitive, l’autre une écriture en devenir.
Je prends ces deux exemples comme deux exemples probants de comment on aborde, chacun selon son goût et sa liberté, la préhistoire numérique et je me dis qu’avec mes nouvelles sur le métier et l'Exil, je suis dans une troisième utilisation.
Oui, mais le contenu dans tout ça, que j'entends qu'on murmure...
Le contenu ? Mais la littérature s'écrit plus avec le monde qu'à propos du monde alors, forcément, le choix des moyens, c'est aussi le choix de sa littérature.
13:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : littérature |
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