samedi, 14 février 2009

La louve

1093779180939gu.jpgJe m’étais  procuré, il y a quelque temps de cela, un vieux livre de contes et légendes dans une bibliothèque. Un mauvais livre de reprises et qui ne citait même pas les auteurs ! Parmi ces légendes, mal dites, mal écrites, souvent bêtes comme chou, de ce vieux livre, une seule m’avait accroché quand même. Son sujet.
Sans que le mot ne soit évidemment prononcé, il s’agissait en fait  de lycanthropie.  La Louve blanche, qu’elle s’appelle, cette légende.
La lycanthropie. L’être redoutable qui remonte à la surface. Le monstre humain atavique qui prend soudain le dessus. Légende, fantasme ou réalité psychotique ?
Alors, je me suis documenté un peu. Faut dire qu’ici, en Pologne où la forêt et la plaine sont toujours blanches, avec ce silence immaculé des hivers continentaux, je suis un peu hanté, des fois, par l’image des loups.

Je  suis resté pantois :  je me suis en effet aperçu que la légende du mauvais livre était, en fait, un copier/coller d’un fait divers rapporté comme authentique !
Elle disait mot pour mot le cas d’Arline de Barioux, dont le procès avait eu réellement lieu en 1588, à Riom.
Je vous livre à peu près ce que j’ai pu en lire :
Arline de Barioux, épouse de Nicolas de Barioux, vivait une vie ordinaire et agréable dans les montagnes du Cantal. Elle était jolie, aimable, et son mari en était, paraît-il, fortement épris.
On est content pour lui, mais c’est drôle comme on a besoin de le préciser…Un mari, ou un compagnon, qui ne serait pas épris de sa compagne, franchement, qu’est-ce qu’il foutrait là ? Le monde est vaste, quand même !
Bref, trêve de digressions…Monsieur de Barioux aimait sa gentille petite femme. Point.
Tous les vendredis après-midi, celle-ci avait cependant l’habitude de quitter le logis familial pour aller, la chère âme,  porter de quoi se nourrir aux pauvres de la campagne environnante.
Une femme, ou un homme, qui s’absente régulièrement, même jour, même heure, sous quelque prétexte que ce soit, moi qui suis parano, je trouve ça bizarre depuis la Fée Mélusine.. Mais bon, passons…

En fait, là, dans cette histoire précise, j’ai raison. Parce que tous les vendredis après-midi, l’angélique Madame de Barioux se rendait à la forêt où elle…. se changeait en loup et dévorait des enfants !!! C’est en tout cas ce que l’enquête a déterminé.
Où ça, des enfants ? Est-ce que ça pousse dans la forêt, des enfants ? Oui, ça peut arriver…Enfin, je veux dire…Bref, ne soyons pas insidieux. C’est pas le moment.
Mais, las, las, las,  trois fois las, un vendredi du gai printemps de 1588, Roger Griffoul, le chasseur du coin, revient bredouille de sa chasse. Il est pas content du tout, Griffoul. Comme tous les chasseurs bredouilles du monde.
Comme tous les chasseurs du monde quand ils rentrent bredouilles, je veux dire. C’est plus clair comme ça. Parce que les chasseurs bredouilles du monde, c’est un beau pléonasme et…
Ça me fait penser, tiens, à une réflexion de Léautaud : Si les lièvres avaient des fusils, on en tuerait moins…
Mais ça n’a rien à voir ici…Et puis Léautaud, c’étaient plutôt des chats…
Revenons donc à nos moutons : Roger Griffoul, tout dépité qu’il était, voit alors surgir devant lui un énorme loup qui a vraiment l’air féroce. C’est dit comme ça dans l’histoire, d’où je me suis mis à supposer qu’il y en a des qui ont l’air gentil.
Griffoul tire. Sans  succès. En fait, ce Griffoul, ça doit être un maladroit, que je me dis. Parce que louper un merle, d’accord. Mais un loup ? Hein, c’est gros, quand même, un loup féroce !
Le loup, lui, en dépit de ce coup de fusil raté du chasseur dépité, veut en découdre et il montre d’horribles crocs baveux….Pour se défendre, Griffoul saisit son couteau de chasse et un combat féroce s’engage alors entre le loup et l’homme.
Courageux, Griffoul. Moi, poltron comme tout, j’aurais détalé de là en vitesse ou j’aurais grimpé à un arbre, quitte à attendre là-haut jusqu’au jugement dernier.
Mais Griffoul, lui, il est pas comme ça. Il réussit même à trancher une patte du loup…La patte droite, disent exactement les minutes du procès de Riom. L’animal abandonne alors le combat et s’enfuit, tout sanguinolent, sous les taillis épais.
Sur trois pattes, en claudiquant et en gémissant…Ça, c’est moi qui le dis…Comme la chienne de Léo Ferré, qui n’avait que trois pattes….
Bon mais, Ferré, Léautaud, je vais finir par m’embrouiller, moi…

Peu après, Nicolas de Barioux rencontre le chasseur Griffoul sur la route. Par hasard, sans doute. L’histoire ne le dit pas… Mais le hasard fait bien mal ou mal bien les choses. Parce que le chasseur, la face livide, le menton convulsif et la lèvre sèche et exsangue, balbutie :
- “Je me suis battu avec un loup, dis donc, je lui ai coupé la patte et voilà ce que je rapporte! ” et il montre une main de femme !
On serait effrayé à bien moins, convenons-en….Nicolas, lui, sent sa tête qui chavire : il reconnaît la bague au doigt de la main sanglante. Il s’agit de la bague de sa femme, bon sang de bon sang !
Arline de Barioux revient, elle, subrepticement au logis en fin de journée, longe les murs et se renferme dans sa chambre à double tour.
Se renferme à double tour dans sa chambre. C’est plus clair comme ça.
Mais comme de Barioux sait tout,  il force la porte, et oblige  la femme dont il est follement amoureux, à montrer l’ignoble blessure. Il exige des aveux. Comment ? Je sais pas…Toujours est-il que la louve, heu, la femme, avoue tout et moi c’est tout ce que je sais.

Eh, ben, dis-donc, il a dû avoir une de ses frousses a posteriori, le gars de Barioux ! Moi si je m’apercevais un jour que j’ai couché avec une louve sanguinaire pendant des années, que je l’ai caressée, aimée, qu’elle m’a embrassé le cou, la pomme d'Adam et même pire, je deviendrais vraiment fou à lier...
Pas lui. Il garde la tête froide et sa femme, heu, sa louve, il la livre à la justice.
Elle eut donc droit à un procès qui passionna les foules et elle fut brûlée le 12 juillet 1588 sur la grand-place de Riom. Vous ne me croyez pas ? Allez-y,  à Riom, vous verrez ! Vous demandez le tribunal,  les greffes, les archives...Allez-y ! En plus, c'est joli, Riom...J'y suis allé. Une fois.

Voilà donc l’histoire…Je me demande quand même : en quoi un tribunal humain était-il compétent pour juger un animal ? Mais c’était une femme ! Bon, ben alors, où était le problème ? On la jugeait parce que c’était pas une femme, justement..

Je suis stupéfait. La légende du mauvais livre, figure dans les archives d’un tribunal comme un fait avéré !
Et la question qui me tarabuste : qui, du juge ou du grimaud, s'est inspiré de l'autre ?
L’Inquisition, peut-être ?  J’en sais bougrement rien….
En tout cas, une femme qui se change en louve, moi, légende, fantasme, manipulations des gens d’église ou réalité,  ça me fout la chair de poule.
Le contraire, non, ça serait pas pareil…Ça irait dans le bon sens, en quelque sorte...
Mais personne n'a, à ce jour, fait mention d’une métamorphose dans ce sens là…

Ce qui ne veut pas dire que ça n'existe pas, hein ? Faut pas me faire dire ce que je ne dis point.
Des fois, les gens, i disent pas tout de ce qu'ils savent.

Photo du haut : Wikipédia

Commentaires

Légende revue et corrigée par tes petites touches personnelles .... Tu es un conteur né !
Je souris grâce à toi sur ce qui devrait me donner la chair de galine .....

Ecrit par : Débla | vendredi, 13 février 2009

Et si toutes les femmes étaient des louves?

Blague à part, je plains quand même la pauvre accusée, qui non seulement avait perdu une main, mais qui en plus a perdu la vie dans un procès dont on peut quand même supposer qu'il contenait pour le moins des vices de forme.

Ecrit par : Feuilly | vendredi, 13 février 2009

C'est ce que je me demande...Quel sombre intérêt y avait-il là-dessous ? Moi, j'vois tout de suite les soutanes de l'Inquisition... Ou un truc d'héritage, de malversation...Un truc dégueu...
Débla, je suis content de t'avoir fait sourire. Vaut mieux, parce que sinon, faudrait en pleurer..C'est d'ailleurs pourquoi j'ai pris ce ton...

Mais, peut-être qu'après tout, je me demande...

Ecrit par : B.redonnet | vendredi, 13 février 2009

C'est Giono qui affirma, je crois, que les meilleurs romans se tirent des vieilles chroniques. En voilà une exemple. Et je confirme. Superbement raconté.

Ecrit par : solko | vendredi, 13 février 2009

Merci Solko...Longtemps que je ne suis allé faire un tour par chez vous....C'est pourtant une belle maison où il y a du grain à moudre.
Je m'en vais réparer cette négligence.
Amitié

Ecrit par : B.redonnet | samedi, 14 février 2009

Le seul intérêt pour une femme, disons des brouillards océaniques de l'ouest, de se changer en louve (et je vous concède que ce n'est pas le bon sens de la métamorphose), serait de se retrouver sur les bords polonais de la Bug, sans avoir à parcourir 2500 km de monts et de vaux, de plaines et de vallées, de lacs et de forêts.

Que le conte soit beau et coule comme le ruisseau...

Ecrit par : michèle pambrun | lundi, 16 février 2009

J'ai rencontré ici, comme évoqué dans " chez Bonclou", je crois, ou dans "Charybde et Scylla", un homme qui avait chassé des loups...Je parie qu'il les confondait avec des anges : pour lui, les loups n'avaient certainement pas de sexe...

Ecrit par : B.redonnet | lundi, 16 février 2009

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