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02.07.2009

Bulletin météo

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J’insiste.
Lourdement, c’est le cas de le dire : les cieux sont devenus fous furieux….Peut-être ont-ils en cela décidé d’imiter les hommes.
Si Noël n’est pas blanc et ne croule pas sous sa tunique moelleuse,  on dit que les Polonais ont l’impression que la terre s’est arrêtée de tourner.
Là, au solstice d’été à peine dépassé, aux antipodes exacts du réveillon donc,  ils ont l’impression contraire qu’elle tourne trop vite, qu’elle s’est emballée et que la voûte des cieux, essoufflée, qui ne parvient plus à suivre le mouvement, va bientôt se morceler et s’éparpiller sur nos têtes en mille funestes morceaux.
Dès le matin, grand ciel bleu, chafouin quand même, avec quelques nuages blancs qui moutonnent sur l’horizon, comme des soldats planqués en embuscade et qui attendraient le moment opportun pour se lancer à l’assaut d’un terrain laissé à découvert.
La chaleur cependant monte progressivement, les nues aussi, dans un parfait mouvement d’invasion synchronisée. La fin d’après-midi est alors accablante, les cigogneaux sur les nids ouvrent large leur bec, l’air est immobile, toute l’artillerie est en place là-haut, jaune, grise, flamboyante par endroits, noire comme l’encre en d’autres… et soudain, le champ de bataille, ce chaos, se déchire de toutes parts, dans un vacarme épouvantable.
Hier, la foudre est tombée à vingt mètres, pas plus, de ma maison. Ce fut une lueur démente et un claquement monstrueux de fin du monde. Nous avons sursauté et les vitres ont dangereusement tremblé. Grosse grêle et pluies diluviennes. Je n’avais jamais vu autant d’eau tombée en si peu de temps et avec une telle ponctualité. Chaque jour au rendez-vous, à la demi-heure près.
Protégé par la forêt, qu’ils disaient. Le problème c’est que l’orage, une fois franchies les cimes de ce rideau sylvestre, est comme un cheval fou. Prisonnier de la clairière, il y tourne en rond, de plus en plus hystérique, pétaradant, donnant force ruades, la crinière échevelée, affolé et cherchant désespérément l’issue.

Les champs sont bien sûr inondés et si l’on regarde le paysage dans sa  totalité, si on ne fixe pas son attention que sur ces lacs intempestifs, si on embrasse en même temps, les arbres tout feuillus, l’herbe verte et les fleurs, on se demande bien sur quelle saison on est en train de naviguer. On ne sait plus à quel équinoxe se vouer. Dans les sillons creux, entre les pommes de terre, s'écoulent de petits ruisseaux boueux où des hommes ont….pêché des poissons fourvoyés !
Le soleil tout le jour chauffe à blanc cette eau stagnant sur la prairie, qui macère, qui manque d’oxygène et qui pourrit en dessous.
Les moustiques, vindicatifs à souhait, par milliers s’en donnent partout à dard joie et la campagne sent le mauvais marais. Surtout dès le matin, quand l'air est à nouveau d'une fraîcheur délicieuse et que le champ de bataille est purifié, lavé des furieuses effusions de la veille,  fin prêt pour une nouvelle débauche d'affrontements aux lance-flammes et canons gros calibre.

 

Photo : Marek Raczyński

09:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.06.2009

L'écrivain des hautes terres

JLK chargé de bouquins sur le chemin de la Désirade.jpgIl lit.
Il  lit tout.  De Léautaud à Houellebecq en passant par Dostoïevski, Proust, Simenon, Genêt, Balzac, Flaubert, Sagan, Littell, Tolsto
ï, Aragon, Calet, j’en oublie, qu’on me le pardonne, des kyrielles et des kyrielles. Il me faudrait,  pour être juste, y consacrer trois écrans. Au moins.
Insatiable gourmand, il lit.

Mais il referme bientôt le livre, le repousse doucement sur son bureau encombré, pose ses lunettes sur la quatrième de l'ouvrage, avant de relaxer ses yeux d’une lente mais énergique pression des majeurs.
Il reprend les lunettes. Par la grande baie vitrée, il jette alors un œil reposé sur l’éternité bleutée d’une montagne, contemple un instant la cime des pins accrochés à la pente et qui se dandinent sous un souffle invisible de l’équinoxe, hésite un moment encore et, dans un sourire sans doute, nous tend les bras et s’élance à notre rencontre.
Il nous écrit. Il ne veut pas rester seul, garder par-devers lui tout l’enchantement.
Et nous nous rejoignons. Nous traversons le fil de milliers de pages. Des qu’on a lues nous-mêmes, des qu’on n'a pas lues encore, ou qu’on ne voulait pas lire mais qu’on regrette déjà d’avoir boycottées, comme si, mal renseigné, mal aiguillé,  on avait loupé un autobus, une fête, une occasion de se régaler.
Quand je dis, il lit tout, je ne fais nullement dans le quantitatif d’un ermite studieux, préoccupé d’une névrose papyrophage.
Je dis exactement l’inverse.
Je dis que je viens de lire un artiste brillamment libre.
Et c’est cela qui m’a enchanté jusqu’aux délices dans ma lecture des lectures de Jean-Louis Kuffer, Riches Heures, compilation de textes écrits sur son blog et publiés aujourd’hui - illustration magnifique de la modernité incontournable et double de notre activité d'écrivain - aux Èditions l'Âge d'Homme, Collection Poche Suisse.

Cet homme le dit : l’idéologie m’a toujours serré  aux entournures. Son esprit est donc libre du poids des convictions et du conformisme, celui-ci prétendrait-il appartenir au camp de l’anticonformisme.
Et la liberté suppose le courage. Presque l’aveuglement de la volonté innée.
En 1972, époque triomphante des lendemains qui chantent, époque aux drapeaux noirs et rouges plantés sur les certitudes du basculement prochain vers l’Eden d’une société sans classes – le « s » est peut-être superflu -  Jean-Louis Kuffer, jeune homme à la fleur de l’âge, mais jeune homme déjà émancipé des entraves de l’appartenance, rencontre Lucien Rebatet et l’interviewe à propos de « Les Deux
Ètendards », roman paru en 1952 et écrit «chaînes aux pieds».
Au lendemain de sa visite, Jean-Louis Kuffer publie son entrevue, ce  qui « lui valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit… »
Oui Jean-Louis, parce que les apôtres de la liberté et autres pourfendeurs des aliénations,  les bons quoi, les Jacobins des clubs,  les Robespierre du vrai, n’aiment pas qu’on fasse usage de la liberté autrement que pour  cirer les pompes de leurs généreux idéaux. Ou généraux idéeux, comme on veut.
Les chiens aboient. Certes. Mais la caravane passe tout de même.
J’ai noté  ce passage de  « Riches Heures » parce qu’il est significatif – autant que peut l’être un passage -  de tout ce qui se dégage de la lecture de Jean-Louis Kuffer. Un esprit clair uniquement préoccupé de littérature et d’esprit, donc de vie, et s’exprimant « par-delà le bien et le mal », par-delà l’ombre, fût-elle rafraîchissante et prometteuse, des chapelles.

Et puis, ceux ou celles qui me lisent ici, comme ceux ou celles qui connaissent Chez Bonclou ou Zozo, savent l’importance constitutive des paysages, des horizons, des saisons, des intempéries et des bois et des forêts et des chemins de traverse, sur mon écriture.
En filigrane, par de brèves et précises annotations, j’ai retrouvé cette fibre qui m’est chère chez Jean-Louis Kuffer.
Quand il a posé son livre, défatigué ses yeux, remis ses lunettes, Jean-Louis Kuffer regarde son pays des grands plissements chaotiques. Par ce regard à peine évoqué, il aime profondément sa terre, la terre, et la vie, sa vie, qui s’accroche aux arbres, ses arbres, du parcours, son parcours, de ce côté-ci de l’écorce terrestre :

« Peu importe - dit-il - que je ressuscite avant ou après la mort. Ce qui compte est que le présent que je vis annule la mort. »
Comment ne pas entendre dans cette voix, la voix lointaine d’un frère, l’appel de la forêt des vivants, pour qui tire sur sa chaîne et regarde plus loin que semble porter le regard humain ?

Ceux qui penseraient alors, jaloux, mauvaises langues ou aigris, ou tout ça à la fois, que Redonnet écrit sur le livre de Jean-Louis Kuffer pour renvoyer l’ascenseur, Jean-Louis Kuffer ayant lui-même gratifié son récit «Zozo» d’un très bel article, ceux-là  auront beau tendre l’oreille.
Jamais ils n’entendront cette voix-là.
Ils auront beau insister encore, aplatir leur corps, plaquer un tympan obstiné contre terre, ils n’entendront pas celle-ci non plus :

« Bien plus que la différence, dont on nous rebat les oreilles et qui signifie peu de choses à mes yeux, c’est la ressemblance qui m’importe en cela qu’elle surmonte les particularismes raciaux, sociaux ou sexuels au bénéfice de valeurs plus fondamentales. »

La plume des hautes terres. Oui. Et d’un humanisme plus élevé encore. Jusqu'aux tourbillons de l'espérance.


Jean-Louis KUFFER - Riches Heures (Blog-Notes 2005-2008) - Èditions l'Âge d'Homme - Collection Poche Suisse - Avril 2009 - 276 pages - Illustration couverture : Philip Seelen

Image ci-dessus : Philip Seelen itou

12:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET