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dimanche, 25 novembre 2007

…Et pour une escalope

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C’était à Lorient.
Une signature dans une librairie.
En mai et il faisait vraiment chaud. Patrick, l’éditeur, suait sous son indéfectible et noir chapeau et nous faisions de régulières escapades en face, à la terrasse d’un grand bistrot, pour nous y mouiller généreusement les amygdales.
J’étais derrière ma table et je me languissais. Des gens venaient, discutaient, palpaient le livre.

J’allais donc  plier les gaules quand une petite femme aux allures pressées, qui, elle,  allait passer son chemin et filer vers un autre destin, entraînant par la  main une fillette, s’arrêta tout net devant ma table en poussant un petit cri de franche surprise :
- Ah, Brassens !
- Eh oui…
Elle prit le livre, parcourut la quatrième, revint à la couverture,  fit la moue et déclara :
- J’ n’aime pas Brassens….
J’étais déçu. Cette petite bonne femme alerte m’était en effet soudainement sympathique.
- Ca arrive, dis-je comme un corniaud.
- Enfin, c’est pas que j’n’aime pas. C’est que je comprends pas tout. Voilà.
- Ca arrive, m’entendis-je récidiver comme un triple idiot.
- Mais vous savez quoi ?
- Ben non…
- Je vais vous en  acheter deux…
Je ne saisissais pas bien. Retrouvant un semblant d’esprit, je m’interposai tout sourire :
- Il ne faut pas acheter des livres qu’on…. Qu’on n’aime pas.
Il faisait vraiment trop chaud ou alors nous avions trop forcé sur les demis. J‘avais failli dire « qu’on ne comprend pas ».
- Oui, mais mon mari est un vrai mufle, un phallo qui ne fait rien à la maison, pas un plat, pas un coup de balai, n’étend jamais le linge, ne fait strictement rien des choses ménagères…Rien.

J’étais évidemment sidéré de tant de confidences aussi spontanées qu'intempestives et j’attendais la chute avec effroi.
La petite femme s’excitait.
Elle poursuivit :
- Il ne fait les courses que chez le boucher. C’est tout. Et vous savez pourquoi ?
- Ma foi, non.
Elle sembla s’agacer de tant d’ignorance de la part d’un écrivain.
- Eh ben,  mon mari il adore Brassens. Et le boucher aussi, et quand ils sont tous les deux, ils en profitent, ils  passent des temps infinis à parler de Brassens.
- Ah, c’est curieux, aggravai-je mon cas.
- C’est comme ça. Alors, vous allez m’en signer deux et je vais leur offrir. Ca, ça va leur faire plaisir…
Je m’appliquai à deux belles dédicaces, remerciant in petto ce boucher poète et ce bonhomme de mari phallocrate.
Brave dame ! Je la revois encore, tout excitée et tellement authentique !
Au dîner, je conseillai à Patrick de varier un peu et d’organiser parfois des signatures dans les boucheries charcuteries.
Il se trouve qu’il s’y trouve aussi des gens férus de poésie.
 
Photo : Patrick Clémence et son épouse, éditeurs contraints à l'abandon parce que non dopés aux élixirs du libéralisme...Ici au festival de Vaison-la-Romaine.

dimanche, 18 novembre 2007

Brassens et de la corde de pendu

897fb13b0cfbd423227b53673ae802f8.jpgBrassens, dont les béotiens de tout poil ont dit, disent et diront encore longtemps qu’il ne s’engageait pas pour les grandes causes et sur les grandes préoccupations de son temps - ceux-ci considérant sans doute que s’engager c’est porter ostensiblement à bout de bras les drapeaux flottants de ses convictions - avait pourtant fait en même temps son entrée en scène et un scandale  par un pamphlet remarquable contre la peine de mort, Le Gorille.
Forestier raconte d'ailleurs cette anecdote où de jeunes artistes avaient justement organisé, bien plus tard, un concert contre la peine de mort.
Ils avaient invité Brassens qui gentiment avait décliné, arguant du fait qu’il n’était pas à son aise dans les grandes kermesses et que sa présence n’apporterait pas grand-chose de plus à cette manifestation qu’il soutenait de tout cœur.
A force d’insistance et pour faire finalement plaisir à ces sympathiques chevelus, Brassens consentit tout de même à faire une brève apparition, mais hors affiche.
Ce fut bref. Le poète moustachu offrit deux titres, le pied sur son éternelle chaise et aux lèvres le non moins éternel sourire, avant de céder précipitamment la vedette aux jeunes.
Ce fut même bien trop bref. Le public se leva, réclama, appela, se bouscula, hua, à tel point qu’on rattrapa Brassens qui déjà s’était installé au volant de sa voiture et qu’on le supplia de remonter, sans quoi la soirée  risquait de tourner à l’émeute.
On remit la chaise en place et Brassens interpréta, magistral, Le Gorille. Il y eut alors quelques secondes d’un silence pathétique avant le tonnerre d’applaudissements, sitôt  qu'il eut conclu :
« Comme l‘homme auquel le jour même il avait fait trancher le cou ! »
Emu, Forestier se souvient. « Tous avons su alors pourquoi il était venu. Mais pour cela, il nous a fallu attendre le dernier vers. Pour ne pas nous faire de l’ombre, à nous, jeunes artistes engagés…»

Ce fut la seule contribution  de Brassens à un concert militant et c’est vrai que le dernier vers tombait comme un couperet. C’est d’ailleurs l’unique fois, si ma mémoire ne me joue pas un sale tour, où Brassens dans ses poèmes fait directement allusion à cette horreur sanglante que fut la guillotine.
L’inconditionnel de Villon quand il évoque le châtiment suprême parle de la pendaison, que ce soit dans la Mauvaise réputation, la Messe au pendu, Celui qui a mal tourné, le Moyenâgeux, les Quatre bacheliers, le Grand chêne, Mourir pour des idées ou , magnifique, le Verger du roi Louis de Théodore de Banville.

Le temps est un faux-jeton et commet force erreurs de parallaxe.
« Plus de danse macabre autour des échafauds » et " Car enfin la Camarde n'a pas besoin qu'on lui tienne la faux", qui déjà peuvent nous paraître surannés,ont été écrits dix ans, oui, dix ans avant l’abolition de la peine de mort !
Pas engagé Brassens ? Je ne suis pourtant pas certain que les visions des poètes de cette fin  2007 portent aussi loin leurs lumières et leurs exigences humanistes.

mercredi, 14 novembre 2007

Apostasie

Dans toutes ses décisions éducatives ma pauvre mère a toujours obtenu l’effet contraire à celui escompté. Elle n’avait en effet autorisé mes sorties du collège qu’aux vacances, privant ainsi le pouvoir de tous ses moyens de pression et stimulant en moi la passion de l’affrontement et de la provocation.
Nous n’étions que trois ou quatre déshérités dans ce cas singulier. Tout le reste se tenait coi, acquiesçait, saluait et rampait car la terrible épée de la consigne du dimanche se balançait en permanence sur leur tête courbée, laquelle tête ne tenait qu’à un fil.
Combien de gars robustes et bravaches des grandes classes, avec un fier duvet naissant sur leur menton, ai-je vu se liquéfier littéralement parce que la punition suprême venait de tomber ! Le samedi, à l’heure où le collège se vidait de tous ses potaches, ils accrochaient piteusement leurs ongles douloureux aux grilles et regardaient partir tous les autres vers la tendresse  des pénates.
Nous, les orphelins relégués, les prenions en charge et tâchions pour un moment de les distraire de leur détresse. Ceux-là, grands ou petits, riches ou pauvres, ânes bâtés ou forts en thème, nous vouaient alors un respect que rien ne pouvait plus venir altérer.
Ils devenaient nos amis, passaient dans notre camp, au grand désespoir de l’administration qui essayait par tous les moyens de les dissuader de se laisser pervertir par d’aussi mauvaises fréquentations. Mais ils avaient avec nous partager le pain d’une séquestration dominicale et nous regardaient désormais comme de dangereux mais généreux barbares qu’aucun règlement ne faisait trembler.
Quand l’effectif au complet se tenait au garde-à-vous devant tous les règlements de la vie collective, nous nous conduisions comme des voyous.
Ma mère fut maintes fois convoquée.
Elle ne vint jamais.
A chaque sommation, elle écrivait, de sa belle écriture en italique, avec des pleins et des déliés, qu’elle n’avait pas de voiture, que le bus était trop cher, qu’elle faisait une confiance totale à l’enseignement public pour faire de moi un bon citoyen et salutations distinguées.
On ne pouvait rien opposer à d’aussi laïques arguments.
On m’abandonna alors complètement et mon professeur de français-latin, le cher homme, se fit mon avocat dans tous les conflits que j’avais à résoudre avec le corps disciplinaire.
Une fois seulement, il ne suivit pas mon raisonnement et plaida coupable.
Le dimanche matin en effet, mes codétenus avaient sur moi le privilège d’être autorisés à sortir. C’était pour se rendre à la messe, certes, mais au moins ils sortaient de l’enclos.
Comme ceux de l’école primaire de mon village, ils me laissaient honteusement pour faire semblant de s’aller moucher à la soutane.
En ces hauts lieux de la laïcité, la liberté du culte était bien la seule qui demeurât inviolable. J’entrevis là une contradiction, une faiblesse dans la carapace, une brèche dans laquelle je m’empressai de m’engouffrer.
A l’heure de la messe, j’avais pour moi le collège tout entier, en tête à tête avec le seul directeur. Ça crée des liens. Il se changeait alors en bonhomme, me parlait de ses grands enfants, de son jardin, m'engageait à ne pas négliger plus longtemps les mathématiques, m’exhortait à respecter enfin les règlements qui étaient faits pour le bien de tous et, sans transition, me demandait gentiment ce que je lisais en ce moment.
Peut-être pour savoir où j’en étais  sur le chemin de la subversion.
Un certain dimanche, je mis mon plan à exécution et  dissertai longuement. Avec mes mots, j’expliquai que j’avais mûrement réfléchi à l’existence du Ciel, qu’il n’était pas possible que tous les livres, justement, abordassent d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin,  cette question qui semblait sous-tendre toutes les autres, sans qu’il y ait dans cette grande préoccupation une lumière dont le rayonnement m’était rendu inaccessible par les rigueurs idéologiques de ma mère. Ça frisait la maltraitance intellectuelle.
Je lui dis qu’on ne pouvait imposer à qui que ce fût de ne pas croire en Dieu.
J’exigeai donc de me rendre moi aussi à l’office dominical, pour vérifier tout cela de plus près.
Je voulais sortir. Ne serait-ce que pour prendre l’air des rues pendant le trajet. Et puis, je me faisais fort de convaincre mes petits copains de trouver un moyen de fausser compagnie à l’accompagnateur de service. L’un d’entre eux avait d’ailleurs déjà réussi et était revenu avec des cigarettes que nous avions fumées dans le seul après-midi, jusqu’au vomissement.
Le touffu sourcil du directeur se soulevait d’indignation et les gros yeux stupéfaits roulaient comme des boules derrière les lunettes de myope. Il écumait de colère contenue, pris au piège de sa bonhomie, son discernement et son intégrité morale mis à rude épreuve par ce phraseur pendard et insolent. Il n’avait aucune thèse humaine et sérieuse à m’opposer, alors il se coucha derrière son règlement et lâcha la bonde. Il hurla que je n’étais même pas baptisé, n’avais pas communié et que ma mère ne m’autorisait pas à me rendre à l’église. C’étaient les parents, et personne d’autre, qui décidaient des orientations religieuses de leur progéniture. Lui, il ne portait aucun jugement, ce n’était pas son rôle, mais s’il contrevenait à cette loi, il serait entièrement responsable de tout ce qui pourrait m’advenir sur le chemin du culte. Je n’avais pas exactement le profil d’un individu pour qui il était prêt à courir un tel risque !
Il ricana.
Je rétorquai qu’il ne pouvait rien arriver à quelqu’un qui, de son propre chef, partait à la rencontre de Dieu, ce quelqu’un fût-il un fripon de mon acabit. Sans vouloir ni préjuger de ses propres convictions ni dénigrer les prérogatives qui étaient les siennes, je lui dis aussi que son règlement était dérisoire et ridiculement petit au regard des prescriptions célestes.
Voyant qu’il allait s’étouffer, j’ajoutai en ricanant à mon tour qu’à l’époque de l’Inquisition on lui aurait certainement arraché sa grosse langue de directeur, pour entrave délibérée à l’exercice du culte.
N’y tenant plus, il me gratifia d’une paire de gifles si puissante que je basculai jusqu’au mur, à deux mètres de là et m’y heurtai violemment le crâne.
Au travers de mes larmes de douleur et de haine, alors qu’il me croyait à terre, vaincu et soumis, je portai l’estocade en criant qu’il venait de commettre là une indélébile entorse à son exécrable règlement, que j’en portais l’empreinte et que réparation allait lui en être forcément demandée.
C’est lui qui abdiqua, effrayé. Il écroula tout son flasque embonpoint dans le fauteuil de cuir et se prit la tête entre les mains. Pendant toutes ces années où je dus rester entre ses murs, plus jamais il ne m’adressa la parole.
Alertée, ma mère répondit, toujours de sa belle écriture, que mon histoire d’église était normale, que j’étais fou à lier et que j’aimais raconter des billevesées. Il ne fallait pas prendre tout cela au sérieux. Elle comptait toujours sur la qualité de l’enseignement public pour faire de moi un bon citoyen, et cætera et salutations distinguées.

Le professeur de français-latin s’amusa beaucoup du récit qu’on lui fit de l’incident.
Il me dit que j’avais joué là un sacré coup de poker, que c’était bien essayé mais qu’évidemment il ne croyait pas un traître mot de mon apostasie.
Enfin, soudain sérieux comme un pape, ce n’est guère le cas de le dire, il conclut que si je voulais rester intelligent et continuer de lire des livres vertueux, il serait bon que je restasse à l’écart des églises.
Il plaida donc coupable, j’abandonnai la partie mais sur le chemin du ciel ne feignis plus jamais de faire un pas.
 
Extrait d'un manuscrit, "Le silence des chrysanthèmes"  et pour faire un peu écho à celui des éditeurs

lundi, 05 novembre 2007

Le langage et les chevaux

c2fecedffbbd2c827caabb2ab206cbd6.jpgAu pays et ses chemins de pierres où cahotaient mes premiers pas, vivaient aussi de fiers et robustes chevaux.
Ils tiraient la charrue sous les cieux tourmentés de novembre ou menaient la charrette par des champs humides, aux clairs matins d’avril.
On les conduisait à la voix.
C’était « hu-o » et ils avançaient, c’était « hue » et ils prenaient le chemin de droite, c’était « dia » et ils bifurquaient sur celui  de gauche et c’était enfin un « woooooo »,  long comme une blanche pointée.
Alors les chevaux  s’arrêtaient.
Mais, secouant le harnais, ils avançaient encore d’un pas jusqu’aux buissons et de leurs grosses babines retroussées arrachaient des bouquets d’épines que leurs longues dents jaunes et déchaussées par le mors entravées, mastiquaient bruyamment en une écume verdâtre.
Ces chevaux avaient une langue.
Je veux dire qu’ils entendaient un langage.
Comme l’enfant du berceau.
Est-ce à dire qu’ils avaient une conscience ?
Plutôt un récipient pour stocker quelques mots ?
Ces onomatopées d’un monde oublié me sont revenues en ce lointain pays et je les ai entendus, les conducteurs de ces plaines et des forêts, menant d’immenses chevaux rouges, masses impressionnantes de muscles et de force et qu’on m’a dit être ceux montés jadis par les effroyables chevaliers teutoniques, terreurs des villageois, exterminateurs incendiaires des campagnes.
Le christianisme à coups de têtes tranchées et roulant dans les herbes rougies de crépuscules assassins.
 
Ces grands chevaux-là n’entendent ni « hue », ni « dia » ni  même l’impératif « woooooo.» Pourtant ils tournent à droite et prennent à gauche et ils reculent et ils s’arrêtent. « Wio, wio » ponctué d’un bruit de bisou pour partir et un long « prrrrrrrr » pour arrêter tout net.
Ils reculent aussi sur un vocable étrange « Nazad. » 
Ce sont des chevaux slaves. Leur récipient est slave.
J’ai voulu caresser le bout de leurs grands museaux où fumaient deux farouches naseaux plus doux que le velours.
Mais en quelle langue ?
Et au-dessus pérorait un pinson sur la branche en bourgeons. Je ne le voyais pas tant le ciel étincelait mais je savais que ce chant sortait du petit poitrail rose d’un mâle en parade.
Dans ces trois notes, inlassablement répétées, j’ai entendu les couleurs des marais et l’odeur des marées.
Mais il est vrai que les hommes ne parlent pas aux oiseaux.
Alors, des plages de l’océan aux frontières de la steppe, ils pépient une chanson qui m’a semblé universelle.

L’exilé est partout à la recherche des sons qui le ramèneraient chez lui.

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