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vendredi, 26 octobre 2007
Les hommes boivent
Je n’ai jamais pu croiser un homme qui chancelait sous un pont, sur un banc, dans la rue et dans la nuit, le cerveau en dormance sous des vapeurs d'eau-de-vie, sans me demander quel mal pouvait bien ronger l’intimité de ses entrailles.
En tous cas, je n’ai jamais voulu être de ceux qui semblent n’avoir pas mal. Ils sont pour la plupart d’affligeants coquins. Tous ceux que j’ai vu jeter la pierre au buveur étaient intoxiqués à de bien plus pernicieux élixirs, des quintessences grossières et qui ne troublent pas la hiérarchie de la meute.
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mercredi, 17 octobre 2007
François Bon
Je tiens François Bon pour un auteur majeur de notre époque, époque qui, lorsque l’heure sera venue de parler d’elle-même aux autres temps, empruntera parmi d’autres la voix laissée par l’écrivain.
Sans doute retiendra t-elle aussi le service incomparable rendue à la littérature par ce pionnier de l’expérience littéraire internet, quand elle voudra faire savoir comment sa littérature a négocié le difficile virage entre la stricte imprimerie et l’écran numérique.
Au cas où je serais lu de façon partiale, j’indique que François Bon n’est pas un ami personnel, que nous ne nous sommes croisés qu’une seule fois sur le terrain du livre - dans une Deauville en proie aux colères d’Eole- et que si nous avons fréquenté les bancs d’un même lycée, là-bas dans la Vienne, ce fut sans nous y rencontrer, lui petit seconde et moi déjà grand terminale tout occupé à me laisser pousser trois poils de barbe pour ressembler au Che et délaissant Zola et Stendhal pour un certain Lénine..
Ces nécessaires digressions étant faites, je veux dire que pour quiconque veut savoir la place de l’écrivain, une place de chair et de vie, dans cet inextricable fouillis libéral de nos sociétés, la lecture de ce texte est incontournable.
Un grand texte, tout de sincérité et de sensibilité, plus qu’il n’y paraîtrait de prime abord.
L’analyse partielle qui en a été faite ici par Benjamin Renaud est à lire également.
François Bon nous indique au début qu’il a toujours ressenti problème avec une certaine lenteur à répondre spontanément à des contradicteurs. Ce qui me remet en mémoire cette anecdote de Jean-Jacques Rousseau traversant Genève sous les quolibets sans trouver le moindre mot à opposer et qui, beaucoup plus loin, beaucoup plus tard, beaucoup plus haut marchant dans la montagne, découvrit enfin les réparties justes et cinglantes qu’il aurait dû faire là-bas, en bas, dans la cité des horlogers.
* Photo d'automne n'ayant rien à voir avec le texte, petite route polonaise à la frontière bielorusse
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mercredi, 03 octobre 2007
Voltaire et la Pologne
Dire que Voltaire était également éminemment versatile, sans être tout à fait original, constitue une allégation est un peu plus relevée.
Affirmer, comme je me propose de le faire, que c’était aussi un piètre observateur des choses de son époque, participe alors d’une appréciation scandaleuse que beaucoup ne manqueront pas de ranger au rang des hérésies intellectuelles.
Mais les anathèmes ne m’effraient pas.
D’abord, si ses écrits, comme ceux de bien d’autres, servirent de terreau fertile aux idées révolutionnaires, ils furent aussi les lumières qui permirent au despotisme de perdurer un peu plus longtemps, en se prétendant justement éclairé. Mais ne lui en tenons pas rigueur : c’est le lot de toute critique radicalement intelligente que de renseigner l’adversaire sur ses failles les plus réelles et les plus menaçantes pour sa survie afin qu’il y sursoie, tout aussi intelligemment, et assure ainsi la pérennité de sa domination.
C’est le lot de toute critique mais, à mon goût, on le passe bien trop souvent sous silence s’agissant de Voltaire.
Ensuite, s’il fut certes, deux fois embastillé par un régime qu’il conspuait à merveille, il se fit aussi le thuriféraire d’une Angleterre royale, qualifiée de pays de la liberté, et fut également accueilli à bras ouverts par le roi de Prusse. Passons encore.
Nul n’est prophète en son pays.
Ce qui me dérange beaucoup plus, ce sont ses divagations sur la Pologne, où il n’a jamais mis les pieds, où il ne comptait aucun ami et où il était cependant beaucoup lu et même influent. Ses détracteurs y étaient bien évidemment les catholiques.
Mais pour être décrié par des catholiques point n’est besoin d’être un grand subversif. Suffit juste d’être un homme qui écrit le mot « liberté ».
Pour être déjà une République, la Pologne intriguait donc Voltaire. Le nom sans doute le fascinait.
Mais une République nobiliaire. Une République avec un roi, donc une forte centralisation du pouvoir. Voltaire y perdait son latin.
Ainsi quand les nobles non catholiques exigèrent eux aussi de participer au pouvoir, Voltaire les soutint-il en même temps que Catherine de Russie. On ne peut être que d’accord. Mais les aristocrates catholiques, soucieux de leur hégémonie, comme tous les catholiques de l’histoire et du monde et pour juguler l’influence grandissante de la Russie, ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils constituèrent alors la confédération de Bar, notre Fronde, et s’attirèrent ainsi les foudres de la grande Catherine, qui n’attendait que le prétexte de l’intransigeance de ces catholiques polonais pour voler au secours de son amant, le roi de Pologne, et surtout pour engloutir le pays.
Attiré, subjugué, séduit par les discours de la grande impératrice, despote sanguinaire, plus encline à convaincre ses contradicteurs par le glaive que par la joute verbale et au regard de laquelle Louis XV eût pu apparaître comme un grand démocrate, Voltaire se prononça avec enthousiasme pour une intervention militaire en Pologne.
C’est assez troublant pour une Lumière.
Une Lumière aveuglée par ses propres reflets et qui ne voyait en la Russie qu’une adversaire redoutable du catholicisme et de « la cour de Rome ».
Funeste et grossière erreur d’appréciation. La Tsarine nymphomane écrasa les confédérés mais aussi et surtout la Pologne, qu’elle se partagea comme une ogresse avec l‘Autriche et la Prusse.
C’était en 1772. Le premier partage d’une série de trois dont le dernier, en 1795, rayera carrément le pays de la carte, même dans sa dénomination, pendant 123 ans, jusqu’au 11 novembre 1918.
Le moins que l’on puisse dire c’est que si Voltaire n’était pas un salopard, il était un candide qui n’entendait strictement rien aux préoccupations expansionnistes des despotismes de son temps et d’Europe.
Il avouera d’ailleurs, dans une lettre à Frédérique II à propos de cette affaire de la mise à sac de la Pologne: « J’ai été attrapé comme un sot .. .»
C’est exactement ce que je voulais dire. Sans vraiment oser.
Mais il l’avait dit mieux que moi.
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