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17.06.2019

Le pigheon à Cail...

pigeon-ramier-2-104544.jpgQuelles qu'aient été les conditions de notre enfance, celle-ci regorge toujours a posteriori d’insignifiants détails qui, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont restés insensibles à l’érosion du temps et ont ainsi accédé au rang des souvenirs indélébiles. Quand on se retourne un moment vers les premiers horizons, ils forment une mosaïque de broutilles remarquables, bien à part des grands événements qui nous ont été clairement constitutifs.
Ils sont la mémoire sans la pensée délibérée. L'évocation instinctive.
D’aucuns, récitant alors leur lecture, réelle ou supposée, totale ou partielle, personnelle ou scolaire, de Proust, classeront peut-être ce que j’appelle ici mosaïque de broutilles remarquables, au placard de la fameuse "madeleine", grand et incontournable poncif de la culture de surface. Il est d’ailleurs étonnant que cette misérable madeleine, par ses odeurs, ses rondeurs, son goût, ses couleurs, soit devenue l’archétype littéraire de la réminiscence du détail et de l’émotion du temps de l’enfance perdue, car, bien avant Proust, et de façon tout aussi pertinente et sensible, bon nombre d’auteurs avaient mis la plume sur la chose.
Dont Maupassant, dans plusieurs de ses contes et nouvelles, notamment En famille, récit dans lequel l’auteur met en scène un homme dont la mère vient de mourir et qui, promenant son chagrin sur les bords de la Seine, retrouve, dans les odeurs du soir que dégage le fleuve, toutes les scènes, les détails, les paroles de son enfance, quand il accompagnait la disparue sur les rives d’un mince ruisseau, où elle avait coutume de laver le linge.
Louis Forestier note à ce propos :
Maupassant offre, ici, l’exemple d’un fait de mémoire involontaire, d’une de ces réminiscences dont on a beaucoup parlé à propos de Proust, oubliant qu’elles n’étaient pas rares auparavant, et jusque chez Rousseau (qu’on se rappelle le « Ah ! voilà de la pervenche » au livre VI des Confessions). 
J’ai relevé avec délectation parce que Proust et ses inconditionnels m’ont toujours passablement énervé et parce que, depuis toujours, dans la recherche de mon propre temps perdu, je préfère de loin la lecture de Maupassant ou de Rousseau à celle du p’tit Marcel, pour édifiante  que soit cette dernière.
Question tout à fait personnelle, intime, mais, au risque de faire preuve d'une coupable immodestie, j’affirmerai cependant que déclarer ne pas se pâmer d’admiration devant Proust, ou devant tout autre incontournable icône du panthéon, participe d’un certain courage qui peut tout de go vous exclure de la gente élégamment cultivée.
Mais assez – beaucoup trop sans doute – de digressions introductives !

Ainsi, parmi une foule d'insignes bagatelles du passé qui s’invitent au gré d’autres bagatelles surgies de façon impromptue dans le présent, la gorge délicatement rosée, la collerette dentelée de blanc et la silhouette quelque peu ronde et massive, du pigeon ramier, toujours me ramènent vers les chemins et les bois de mon enfance.
Ce bel oiseau est un ami de ma mémoire spontanée. Un fantôme suggestif du temps de mes culottes courtes.
Quand l’automne avait mûri les fruits des chênes antiques au point qu’on les entendait se détacher de leur branche pour rebondir sur les feuilles des sous-bois déjà durcies par les premières gelées blanches, mes compagnons de vagabondage et moi-même guettions sur la cime des plus hauts arbres le jabot mordoré de quelques ramiers venus se réchauffer aux pâles rayons du soleil. Les oiseaux semblaient être pour un temps sortis de l’ombre humide pour prendre un bain de lumière déclinante, avant de disparaître à nouveau, dans un claquement d’ailes alarmées, sous le sombre couvert de la forêt.
Car c’était alors un oiseau essentiellement forestier, farouche et même assez rare. C’était une perle de la faune ailée de nos contrées poitevines. Il n’était pas encore ce citadin des parcs, des jardins et des rues, ce clochard familier se mêlant parfois aux troupes de leurs vagues congénères, éclopés cacochymes des grandes métropoles. Il fuyait l’homme, qui, toujours aussi délicat, l’avait d’ailleurs rangé au rang de ses gibiers de prédilection. Son habitat n’avait pas encore été dévasté par la frénésie des tronçonneuses et ses mœurs encore sauvages ne venaient nullement démentir son identité étymologique, ramier, celui qui vit dans les branches, du latin ramus, puis  de l’ancien français raim.
Le terme a d’ailleurs évolué de sens en sens, tout en restant pareillement… branché. Il s’est élargi, de l’oiseau qui vit parmi les arbres, jusqu’à désigner tout ce qui est sauvage. Il s’est même vu qualifier un homme coureur des bois et des forêts, un chemineau, un être ramier. Puis, par métonymie, il est devenu chant de ceux qui vivent dans les branches, principalement les oiseaux donc, pour donner le ramage.
Un très joli mot, selon mon goût.
Certes, me direz-vous, il existe encore de nombreux ramiers des campagnes, des bois et des forêts. Mais, pour que subsistent ceux-ci, ceux-là ont dû s’adapter aux murs de la cité, muter leur condition d’oiseaux sylvestres en oiseaux urbains, familiers, communs, que les hommes des villes, courbés sur leur trottoirs, la tête à leurs amusements et leurs soucis, ne pensent plus à dénicher ou chasser et, même, nourrissent abondamment des surplus et détritus de leur hyperconsommation.

17:55 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET