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09.05.2016

Les oiseaux - 2 -

                                                                                        La huppe

huppe_10.jpgElle est de si remarquable façon emplumée qu’on est en droit de se demander pourquoi le langage se plaît à l'identifier sous deux antinomies. C’est en effet la huppe fasciée pour son plumage, sa physionomie, son apparence délicate - son délit de sale gueule à l’envers si l’on veut - mais c’est aussi la huppe ordinaire.
Peut-être parce que, chez elle, il  est ordinaire d’être singulier.
N’ayant pas poussé plus avant l’investigation, je l’avoue, c’est à cet oxymore drolatique que j’en suis arrivé, ayant par ailleurs remarqué que cet oiseau des bosquets et des prairies supportait très bien la contradiction.
Je ne parle là que de ses noms confirmés, de ceux que lui prêtent les ornithologues, les dictionnaires et les livres d’oiseaux. Un détour par les langues vernaculaires nous apprendra cependant que pour la dire on s’est essayé également à de nombreuses onomatopées, en imitation de son chant ingénu, joué sur une note trois fois répétée, machinalement, comme sans état d’âme. Un ramage qui ne ressemble donc en rien à son plumage, avec ou sans fromage tenu dans son bec. Suivant les régions, cela donne ainsi la poue poue ou la bout bout, par exemple. Dans mon Poitou natal, on l’appelle plutôt la pue pue, par une double allusion quelque peu désobligeante à son chant et à l’odeur fétide qui s’exhale de son nid où, paraît-il, jamais elle ne daigne faire le ménage et qui recèle ainsi les déjections accumulées de ses oisillons, mêlées à d’autres immondices toutes plus nauséabondes les unes que les autres.
Certes, elle ne fait pas le ménage, cette grande dame ! Mais a-t-on jamais vu une tête couronnée vaquer à des occupations domestiques ? Son élégance, sa toilette raffinée, sa belle couronne de haut dignitaire des royaumes champêtres, tantôt haut relevée, tantôt rabattue sur la nuque, ne la dispensent-elles pas des charges qui incombent d’ordinaire à une maîtresse de maison ? Noblesse oblige, voyons !
Les gens huppés, l’histoire nous en donne leçon, ne sauraient se compromettre dans l’exercice d’aussi viles besognes !
Deux réputations, la beauté de l’habit et la mauvaise odeur,  lui collent dès lors à la livrée : une vraie aristocrate, on le voit, la poudre et le maquillage dissimulateurs en moins. Dans les temps jadis, une troisième réputation, dont elle s’est apparemment libérée, l’accablait aussi : celle de la stupidité. Et voyez comme se construit ainsi notre langage ! Dans celui des joueurs et des tricheurs du XVIe, son nom servait à épingler un naïf que l’on pouvait facilement spolier, un étourdi, un jocrisse, et c’est par altération de ce nom qu’est né le mot «dupe», initialement orthographié «duppe». La duppe n’était donc qu’une huppe qu’on effeuillait et qu’on dépouillait ainsi de toute sa superbe !
Mais la huppe de nos jours n’est plus dupe et a su, au fil des métonymies malintentionnées, laisser derrière elle cette bien peu reluisante carte de visite. Elle l’a gentiment refilée au pigeon qui, comme chacun sait, se laisse facilement plumer…
Car ainsi vont les argots, les jargons et finalement les vocables du dictionnaire et de l’écrivain. Ils volent de sémantique en sémantique, du tripot à la rue et de la rue à l’Académie. Un jour, le pigeon se débarrassera sans doute, lui aussi, de sa fâcheuse renommée et, ayant dès lors dans vos desseins de détrousser un sot, parlerez-vous peut-être d’un moineau, d’un chardonneret ou d’un vulgaire choucas ; que sais-je encore ?
Les noms d’oiseau, c’est bien connu, servent à tout et plus particulièrement, à des lustres de leur tranquille réalité, à pimenter les volées de bois vert !

Notre huppe, fasciée ou ordinaire, comme il vous plaira, est donc une aristocrate par la prestance, mais aussi par l’éducation qu’elle donne à ses oiselets. Quand elle leur distribue la becquée au nid - un nid de roturier du plus bas étage qui soit, négligé et seulement établi dans un amas de pierrailles ou dans le trou délaissé d’un pic, - ils se présentent à elle en file indienne, chacun à leur tour, comme à la grand’messe. Dans ce cérémonial de haut rang, celui qui vient d’être servi se place aussitôt en dernière position et l’oiseau ne saurait admettre qu’on dérogeât au décorum : un coup de bec vindicatif ramènerait aussitôt le petit filou aux bonnes manières dues à sa naissance !
Pourtant, l’oiseau sang-bleu trouve souvent pitance, pour lui et sa petite famille, dans les bouses peu ragoûtantes des vaches, qu’il explore à seule fin d’y dénicher insectes et autres petits vermisseaux. Pour la conservation de son espèce, l’aristo va ainsi jusqu’à se faire fouille-merde et, de fait, exécute une fois encore le grand écart entre son noble maintien, son étiquette sociale, et des pratiques dignes du dernier des gueux !
Oui, il est bien tout ça, ce magnifique oiseau bizarrement chamarré et dont les mœurs semblent vouloir sans cesse contredire l’apparence. Mais il est surtout, pour moi, un des grands et premiers messagers de la belle saison revenue.
Sur la pelouse gorgée de rosée, Madame de la Huppe, l’œil alerte, un beau matin d’avril picore.
Ou alors, si je ne la vois pas encore, j’entends bien sur la prairie où somnolent quelques derniers brouillards, ses trois notes, pou-pou-pou, pou-pou-pou, légèrement teintées de mélancolie et lancées un peu à la manière du crapaud sous les chauds crépuscules de juillet.

Décidément, Madame la Marquise est bel et bien l’oiseau de la controverse et des contraires ! Car le sonneur squameux blotti sous l’humidité obscure d’une pierre, n’est-il pas, à tort ou à raison, l’archétype même de la laideur ?

12:09 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.05.2016

Les oiseaux - 1 -

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La grive litorne

 Vous en souvient-il de ce conte romantique - au demeurant fort beau - qu’est Le Merle blanc d’Alfred de Musset ? De cet oiseau singulier au plumage albinos et qui, rejeté de toute la gent ailée, ne trouve pas la moindre branche où passer sa nuit ?

Il s’agit bien sûr d’une allégorie, tant de fois remise sur le métier qu’elle en est devenue proverbiale pour dire le poète, le différent, l’incompris du commun des mortels, le moqué puis le banni, bref, il s’agit de l’Albatros baudelairien et de bien d’autres figures littéraires.
Le Merle de Musset, lui, découvre enfin un confortable dortoir sur lequel tombent les pénombres du crépuscule. Mais les branches en sont déjà peuplées de grives qui ne stigmatisent nullement ni ne chassent l’oiseau blanc mais qui, au contraire, lui font une petite place et l’invitent à partager leur gaieté du soir. Car elles viennent de faire, à n’en pas douter, la tournée des vignobles et, gavées de raisins frais, elles ricanent, causent, s’agitent, rotent, tiennent des propos fripons et repoussent fortement du bec. Des grives qui, voulant sans doute tenir la dragée haute aux dictionnaires des expressions et locutions, ont à cœur de montrer qu’elles n’usurpent point leur réputation, soûles qu’elles sont comme des Polonais, des pompiers, des ânes ou des bourriques.
Le Merle blanc se voit donc contraint de chercher ailleurs un pampre où poser son sommeil. Ceci dit, il ne devait point s’agir là du bel Alfred qui, comme on le sait, d’aventure invité à une table où coulait le vin, y courait plus qu’il n’y allait. Ce qui, à mes yeux, en fait d’ailleurs un poète véritablement aux prises avec le mal du siècle et en phase sincère avec l’esprit romantique – quoiqu’il en ait dit -, à la différence de l’austère Hugo, du sérieux de Vigny ou du politicard Lamartine.
Mais revenons à nos grives… Serait-ce cette sympathique propension aux bacchanales automnales qui donnerait à la chair de cet oiseau, appréciée autant des aristocrates de la papille que du brutal chasseur, un goût des plus raffinés, comme un arôme subtil que l’on ne retrouverait que dans les vapeurs des grands crus ? Toujours est-il que son joli nom sert à formuler un de ces proverbes exécrables de la résignation, selon lequel faute de grives, on mange des merles. Blancs si possible. Dans le même genre de saloperie propre à formater des âmes d’esclave, on trouve aussi, quoique de façon plus abrupte et sans faire le détour par la délicatesse de la grive, quand on n’a pas ce qu’on aime, il faut aimer ce qu’on a. Bien voyons… On reconnaît dans ces deux misérables énonciations tout le poids du joug social et judéo-chrétien. Eh bien moi qui ne mange pas de grives, sinon des yeux, je dirais que faute de grives, il faut manger des ortolans, du caviar, du foie gras fermier, des testicules d’ours sauce champenoise… en un mot comme en cent, tout ce qui pourrait égaler ou surpasser en succulence et finesse le bel oiseau des bois et des jardins ! Et quand on n’a pas ce qu’on aime, et qu’on y a humainement droit, alors il faut tout faire pour l’avoir, le voler, même, si nécessaire. C’est comme ça qu’on vit sa vie quand on a du mal à la subir...
Mais voilà que poussé par les aquilons d’un intempestif courroux, je me suis encore envolé à tire-d’aile bien loin de ma grive. Litorne. J’ai choisi celle-ci, plutôt que la mauvis, la musicienne ou la draine, parce qu’ici, sous cette latitude orientale, elle est ce que m’était l’hirondelle sur les rivages de l’ouest. Aux premiers jours de mars, quand d’épais îlots de neige parsèment encore les champs, les chemins et les sous-bois, que le vent est encore frais mais transporte déjà sous son aile comme un changement d’intention, un beau matin, j’entends le tchak tchak tchak caractéristique de la grive litorne. Elle est juchée au plus haut du vieil orme qui ombrage mes étés, elle bombe son torse délicatement moucheté et me fait joyeusement savoir son retour.
Elle a passé l’hiver sous des cieux plus cléments, plus à l’ouest et plus au sud, en France ou en Espagne. Elle vient d’où je suis venu, la litorne. Elle m’apporte des nouvelles de là-bas, elle me chante que ça n’est pas si loin, allez, qu’avec deux petites ailes seulement on fait feu de tout climat, on navigue d’une branche de pin maritime à la ramure d’un bouleau continental et que la terre est toujours ronde et belle qui tournoie sous le ciel des saisons.
Tout le printemps durant, je verrai et j’entendrai la grive litorne autour de moi. Car elle est la seule de son espèce à vivre en colonies et tous les membres du clan vont, viennent et s’en reviennent du nid aux halliers, des halliers aux vergers, aux buissons, aux ruisseaux, aux herbages des prés, dans une incessante cavalcade.
Et gare à  l’intrus qui s’approcherait du coin de bois ou du breuil où la turbulente communauté a choisi d’installer ses nids. Qu’il soit chat, pie, corbeau, fouine, chien errant, homme, la garde prétorienne qui veille sur les couvaisons, le survole aussitôt, descend sur lui en vol piqué et le bombarde à qui mieux mieux de ses fientes. Elle conchie à volonté. C’est là son arme de dissuasion.
Et si vous êtes dans les parages sans pourtant aucune intention mauvaise en votre cœur, que vous cherchez l‘ombre ou des fleurs sauvages, hé bien peut-être serez vous victime de dommages collatéraux.
Mais, pour peu ragoûtants qu’ils soient, on n’en meurt pas, de ces dommages-là. Les oiseaux viennent de loin, de très loin, de bien plus loin que ne viennent les hommes : ils savent la lenteur et la beauté des choses et, de fait, ignorent la barbarie.
Et c’est bien là l’ignorance qui les élève au rang de l’intelligence, loin, très loin, à des années-lumière au-dessus des hommes.

14:39 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | Bertrand REDONNET