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11.10.2017

Dame de nuit

littérature,écrtitureIl en va des animaux en général et des oiseaux en particulier comme des hommes : certains préfèrent la course du soleil et vivent parmi les chiens, d’autres la course de la lune et vivent parmi les loups. Certains se lèvent donc quand l’étoile de feu darde son premier rayon sur les limites visibles de l’orient, d’autres quand elle arrose le ponant d’une dernière flambée.
Chez les oiseaux, la chouette hulotte, on le sait, est de ces derniers noctambules. Elle habite la nuit qu’elle frôle et caresse de son aile chuintante ; elle voyage sous le silence des étoiles, elle ne vaque à ses mœurs secrètes que dans l’obscurité et ne s’endort qu’au chant du coq, tels les fantômes et les âmes damnées.
La lumière l’éblouit et si vous avez l’heur d’en surprendre une reposant en son repaire - un creux d’arbre, une cavité rocheuse quelconque, une poutre dans la pénombre d'une  vieille grange  - et que vous la tirez de son sommeil, vous verrez alors ses yeux accablés, torturés par cette clarté avec laquelle elle ne sait lire le monde.
Dès lors, si on n’est pas un fringant rossignol du mois de mai, est-ce qu’on peut décemment chanter la nuit ? Est-ce que la chouette chante ? Est-ce que cette plainte, cette sorte de lamentation émise comme par un indicible désespoir, peut être assimilée à un chant ?
D’ailleurs, elle s’appelle chouette hulotte, notre chouette, ou encore chat-huant. Le chat qui hule, huler en vieux français signifiant pousser des cris, et qui donna, emprunté à l’onomatopée latine ululare, hululer.
L’oiseau des ténèbres est inscrit au langage des hommes par son cri seulement… Un chat qui hurle. Une double malédiction sans doute. Le sceau de l'enfer.
Parce qu’il est enveloppé par la noirceur de la nuit, cet ululement est donc ressenti comme profondément lugubre et, dans les campagnes, il évoque toujours la mort qui rôderait alentour. Quelqu’un est mort ou quelqu’un va mourir. La chouette, on le voit, est ainsi l’oiseau de  mauvais augure par excellence. Ne la crucifiait-on pas sur les portes des maisons que l’on prétendait vouloir exorciser ?
Prodiguant au fond des chaumières cette peur atavique, irraisonnée, de la nuit et des fantômes qui la hantent et la bravent, elle est un peu - qu’on me passe le coq-à-l’âne - comme les anarchistes de Léo Ferré : on ne l’entend que lorsqu’on a peur d’elle.

Au vu de tous ces sinistres préjugés de l’imaginaire qui accablent cet oiseau pourtant charmant, on est dès lors en droit de se demander ce que vient faire dans notre langage le qualificatif un peu mièvre chouette pour dire une chose ou une situation agréable, plaisante ou bonne. C’est chouette ! C’est cool !
C’est que cette dame de la nuit passerait malgré toute sa funeste symbolique pour être coquette. Selon P. Guiraud, il n’en est cependant rien. Du moins ne fait-elle pas sa plume plus méticuleusement et plus souvent que tout autre oiseau de la planète. Cette réputation ne lui serait venue que d’une proximité phonétique avec l’ancienne forme du verbe choyer, chouer.
C’est bien possible. Pourquoi pas ? Les mots, il est vrai, dans leur histoire, sont souvent nés par l’oreille et se sont transmis ainsi, car la parole est bien antérieure à l’écrit. Mais, s'agissant de la chouette, le voisinage phonétique n’en a pas moins produit son contraire, car notre oiseau peut aussi prêter son nom à une vieille femme désagréable, acariâtre, dont on dira alors qu'elle est une vieille chouette.
Là, c’est vraiment pas chouette du tout, parce qu’il n’y est vraiment pour rien, l’oiseau noctambule ! C’est la littérature qui lui a collé cette étiquette sur le dos, une de plus, et plus particulièrement Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, livre dans lequel une mégère, une harpie, un succube tranchons le mot, des plus imbuvables, s’appelle Chouette.

Reste à savoir pourquoi… Reste à savoir, dans cet emprunt littéraire, qui fut l’œuf et qui fut la poule.

15:49 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Tags : littérature, écrtiture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.03.2017

Prince de l'onde

indeks.jpgBien plus qu’un plumage, c’est un véritable habit de lumière, chamarré d’orange et de bleu turquoise, qu’arbore cet oiseau farouche des berges humides, des rivières, des canaux, des étangs et des lacs.
Il habitait en grand nombre, je me souviens, les rives des conches et des rigoles poissonneuses du marais poitevin, et sous les sombres frondaisons des frênes têtards et des aulnes, sa parure étincelait soudain, furtive, entre deux rayons de soleil filtrés par l’épais feuillage.
Et je l’ai retrouvé ici, sur les prairies parcourues de minces ruisseaux d’eau claire, tout comme sur les berges escarpées, sablonneuses, du Bug fougueux.
D’ailleurs, sans même parfois les voir, j’ai reconnu aux frontières de l’Europe beaucoup d’oiseaux des rivages atlantiques, quoique décalés par les saisons, ceux qui hivernent là-bas prenant leurs quartiers d’été ici. Je les ai reconnus, pour la plupart, à leurs mélodies, car la langue que chantent les oiseaux n'a ni frontières ni pays. Les ramages, à la double croche près, sont les mêmes sur les rives du Bug que sur celles de la Sèvre niortaise.
C’est ce qui en fait à mes yeux d’expatrié des êtres universels.

Mais les oiseaux  portent d'autres noms selon le coin de ciel qu’ils sillonnent de leurs charmantes, et parfois éphémères, envolées. C'est ce qui fait aussi d'eux des étrangers, en dépit des trémolos identiques, de la même façon de voler, de construire leur nid et de se présenter au promeneur sous les mêmes camaïeux.
En apprenant leurs noms, il m’a alors semblé les apprivoiser mieux, les faire poètes complices de mes paysages et de mes saisons.
Des noms parfois difficiles, tel celui de ce magnifique oiseau, donc, fureteur des eaux et des ajoncs.Le martin-pêcheur...
Son appellation polonaise m’a longtemps posé une grosse interrogation : Zimorodek, littéralement, celui qui naît en hiver.
J’ai longtemps cherché le pourquoi de cette fantasque désignation : les oiseaux naissent au printemps, à plus forte raison sous ces rudes latitudes continentales où l’hiver est tout de silence, de neige et de glace, sans le moindre vermisseau à se glisser dans le bec.
J'ai alors feuilleté mes grands  livres d'oiseaux, leurs textes et leurs images. J'ai consulté les sites consacrés à l'ornithologie... Le martin-pêcheur naît bien en mai ou en juin, comme à peu près tous les personnages de la gent ailée.
De guerre lasse, j'ai alors interrogé quelqu'un dont je savais qu'il avait un ornithologue parmi ses proches. Et la réponse, linguistique, est venue éclairer l’apparent non-sens.
Le martin-pêcheur creuse des galeries souterraines dans les berges des cours d'eau et c'est là, dans ces sombres tunnels, qu'il fait son nid et se reproduit, comme s’il voulait contredire, par un berceau sépulcral, caverneux, humide et froid, l’éclat de sa prestance une fois éclos au grand air. Comme s’il voulait être ce que le gracieux papillon voltigeant d’un parfum de fleur à un autre est à la chenille.
Or, ziemia, c'est la terre et zima, c’est l’hiver. Initialement, l'oiseau portait donc nom ziemiorodek, celui qui naît sous la terre. L'oiseau souterrain...
Mais la langue polonaise, comme toutes les langues du monde, vit. De l'érosion déposée sur elle par des siècles de pratique et d’échanges, d'un emploi fautif un jour glissé entre ses lignes, par deux petites voyelles tombées aux oubliettes, elle s'introduit triomphalement dans les dictionnaires et les manuels, gommant ainsi son histoire aux yeux du quotidien inattentif.
Zimorodek. Celui qui naît bien au printemps, mais sous la terre...
Et qui s'évanouit de mes paysages, le grand hiver blanc revenu.

Sa carte d’identité française, quoique évidemment plus accessible pour mézigue, n’est guère  simple non plus. Le Martin en question se nourrit exclusivement de poissons ; pêcher est dès lors son art de survivre. Mais pourquoi Martin, plutôt qu’Anatole, Paul ou Francis ? Les dictionnaires, reconnaissant que les raisons - linguistiques ou sémantiques - du choix de ce nom propre leur échappent, notent cependant que le procédé dans l’histoire de la langue qui dit les oiseaux fut assez courant, jacquot pour le perroquet ou sansonnet, de Samson, pour l’étourneau ou la grive.
Ils ne disent pas, et je m’en étonne, que Martin a également longtemps désigné l’âne, jusqu’à donner ce beau sarcasme lexicalisé,  il y  a plus d’un âne à la foire qui s’appelle Martin, pour dire un caractère, une réputation, un défaut communs à beaucoup de monde.
Pour en revenir cependant à notre beau martin-pêcheur, au XVIe siècle, celui-ci portait simplement nom martinet, après s’être fait appeler martinet-pescheur. La langue supprima donc d’abord le pescheur, avant de se raviser et de préférer abroger le suffixe et, pour rétablir dans sa plénitude la qualité première de l’oiseau.
Elle a laissé ce nom de martinet tout court à un autre oiseau, qui, lui, en exécutant tout là-haut, sur les ciels torrides des soirs d’été, ses acrobaties et ses criardes farandoles, n’excelle en fait que dans la pêche aux moustiques.

 

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18.03.2017

Assoiffées d'azur

grues.jpgQuand les tout premiers soleils de mars s'abreuvent aux tout derniers îlots de neige sur la prairie riveraine de la forêt, que l’eau forme ainsi de petites lagunes qui clapotent et miroitent au vent, que le ciel d’hiver a tronqué sa tunique blanche pour une liquette légèrement bleutée, que dans les halliers qui jouxtent ma maison la grive, le merle et le bouvreuil se volent dans les plumes pour la meilleure branche où sera posé leur nid d’herbes et de mousses, alors, un beau matin, je les entends enfin...
J’entends leurs cris discordants, presque gutturaux, que répercute l’écho des lisières et je sais dès lors que les grues sont revenues de leurs quartiers d’hiver.

J’eus une fois, à l’aube naissante, l’heur de voir un couple de ces grands oiseaux en pleine chorégraphie nuptiale. Les deux amants déployaient leurs ailes et leur zèle pour bondir tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, et ils criaient, et ils se tournaient autour, et ils levaient la tête et le cou vers le ciel comme pour une incantation chamanique vers les nuages rosissant, transcendés par leur désir - leur besoin diront les puristes de la faune emplumée  - d'accouplement.
Car ils sont de grands amoureux, ces oiseaux-là ! De fidèles amoureux. Les couples juvéniles se forment ad vitam aeternam au cours du long voyage de retour vers le nord et l’est de l’Europe. Là, on se rencontre au hasard d’un jour de repos, sur un rivage atlantique, une plaine des Flandres ou un vallon humide des Ardennes, et, au milieu de la bruyante multitude des congénères, on discute, on se plaît, on se promet de ne pas se perdre sous les nuages, sur la mer, dans la nuit et dans les vents du grand périple. On se jure, dur comme bec, de se retrouver là-bas, au pays des amours, qui dureront ce que dure l’été septentrional et oriental.
Les grues cendrées commandent mon respect. Un respect mêlé d'une certaine mélancolie du bonheur. Comme toutes les créatures allégoriques de la liberté, de l’exil, du voyage et de l’éternel retour ; comme toutes les créatures jouant leur vie sur les musiques inscrites au firmament des saisons, des climats et, in fine, des mouvements de la machine ronde ; comme toutes les créatures dont le sang palpite à l’unisson avec celui de la planète bleue ; comme toutes les créatures qui n’ont pas oublié ce que la créature humaine, par orgueil crasse et délire économique, a cessé de sentir.
Elles sont de grandes navigatrices et d'habiles aventurières de l’atmosphère, mes grues ! Elles savent trouver les ascendances thermiques pour s'élever très haut et voyager ainsi, d'un thermique à l'autre, par vol plané, soutenues et poussées par les courants. Elles pourraient ainsi donner aux hommes de grandes leçons d’humilité et d’intelligence, eux qui, par panique un peu tardive d’être tantôt contraints de grouiller comme des rats dans la poubelle qu’ils ont consciencieusement souillée de leurs détritus, n’ont désormais de cesse qu’ils n'aient fait référence aux énergies renouvelables ! Les grues, elles, ne puisent dans leurs réserves et n’usent du vol battu, grand consommateur de leur énergie, qu’au-dessus des mers, que pour les étapes de nuit et par météo contraire, ce frein sévère à l’espoir d’atteindre la chimère lointaine.

Ils sont ces oiseaux de la bohème automnale que chantaient les deux poètes :

 Regardez-les passer, eux, ce sont les sauvages,
Ils vont où leur désir le veut par-dessus monts,
Et bois et mers et vents et loin des esclavages :
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons !

Même si, sacrifiant à l’expression, dans une autre évocation, l'un d'entre eux chante aussi :

Car même avec des pieds de grue,
Faire les cent pas le long des rues,
C’est fatigant pour les guibolles.

 Ah, mais que parfois les mots sont bien cruels ! Faire le pied de grue, attendre comme un sot, attendre aussi comme la fille de joie attend qu’un esseulé en mal d’une étreinte humaine lui verse son obole ! C’est donc par une image uniquement physique que le crétin de base a affublé la Fille du nom de l’oiseau. Parce que le vieux verbe gruer, c’est aussi attendre et que l’impassible oiseau, au repos sur une patte, semble lui aussi attendre.
La grue grue, certes.
Mais pas plus que le héron ou le flamand rose. Alors..? Mais il est vrai que notre crétin de base, dont le langage a phagocyté les lexiques, parle aussi de cocotte et de poule. De la volaille qui ne grue pas, donc.

Dans la langue polonaise, l’oiseau cendré s’appelle żuraw. Il tient ce nom d’une délicieuse baie dont on fait une confiture qui accompagnera avec bonheur les viandes froides et qui pousse dans les sous-bois de l’automne et les tourbières, żurawina, la canneberge qui, avec sa fleur inclinée vers le sol au bout de sa longue et fragile tige, évoque peu ou prou la grue.
Ah, mais que parfois les mots sont avec délicatesse parfumés !

canneberge.jpg

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09.05.2016

Les oiseaux - 2 -

                                                                                        La huppe

huppe_10.jpgElle est de si remarquable façon emplumée qu’on est en droit de se demander pourquoi le langage se plaît à l'identifier sous deux antinomies. C’est en effet la huppe fasciée pour son plumage, sa physionomie, son apparence délicate - son délit de sale gueule à l’envers si l’on veut - mais c’est aussi la huppe ordinaire.
Peut-être parce que, chez elle, il  est ordinaire d’être singulier.
N’ayant pas poussé plus avant l’investigation, je l’avoue, c’est à cet oxymore drolatique que j’en suis arrivé, ayant par ailleurs remarqué que cet oiseau des bosquets et des prairies supportait très bien la contradiction.
Je ne parle là que de ses noms confirmés, de ceux que lui prêtent les ornithologues, les dictionnaires et les livres d’oiseaux. Un détour par les langues vernaculaires nous apprendra cependant que pour la dire on s’est essayé également à de nombreuses onomatopées, en imitation de son chant ingénu, joué sur une note trois fois répétée, machinalement, comme sans état d’âme. Un ramage qui ne ressemble donc en rien à son plumage, avec ou sans fromage tenu dans son bec. Suivant les régions, cela donne ainsi la poue poue ou la bout bout, par exemple. Dans mon Poitou natal, on l’appelle plutôt la pue pue, par une double allusion quelque peu désobligeante à son chant et à l’odeur fétide qui s’exhale de son nid où, paraît-il, jamais elle ne daigne faire le ménage et qui recèle ainsi les déjections accumulées de ses oisillons, mêlées à d’autres immondices toutes plus nauséabondes les unes que les autres.
Certes, elle ne fait pas le ménage, cette grande dame ! Mais a-t-on jamais vu une tête couronnée vaquer à des occupations domestiques ? Son élégance, sa toilette raffinée, sa belle couronne de haut dignitaire des royaumes champêtres, tantôt haut relevée, tantôt rabattue sur la nuque, ne la dispensent-elles pas des charges qui incombent d’ordinaire à une maîtresse de maison ? Noblesse oblige, voyons !
Les gens huppés, l’histoire nous en donne leçon, ne sauraient se compromettre dans l’exercice d’aussi viles besognes !
Deux réputations, la beauté de l’habit et la mauvaise odeur,  lui collent dès lors à la livrée : une vraie aristocrate, on le voit, la poudre et le maquillage dissimulateurs en moins. Dans les temps jadis, une troisième réputation, dont elle s’est apparemment libérée, l’accablait aussi : celle de la stupidité. Et voyez comme se construit ainsi notre langage ! Dans celui des joueurs et des tricheurs du XVIe, son nom servait à épingler un naïf que l’on pouvait facilement spolier, un étourdi, un jocrisse, et c’est par altération de ce nom qu’est né le mot «dupe», initialement orthographié «duppe». La duppe n’était donc qu’une huppe qu’on effeuillait et qu’on dépouillait ainsi de toute sa superbe !
Mais la huppe de nos jours n’est plus dupe et a su, au fil des métonymies malintentionnées, laisser derrière elle cette bien peu reluisante carte de visite. Elle l’a gentiment refilée au pigeon qui, comme chacun sait, se laisse facilement plumer…
Car ainsi vont les argots, les jargons et finalement les vocables du dictionnaire et de l’écrivain. Ils volent de sémantique en sémantique, du tripot à la rue et de la rue à l’Académie. Un jour, le pigeon se débarrassera sans doute, lui aussi, de sa fâcheuse renommée et, ayant dès lors dans vos desseins de détrousser un sot, parlerez-vous peut-être d’un moineau, d’un chardonneret ou d’un vulgaire choucas ; que sais-je encore ?
Les noms d’oiseau, c’est bien connu, servent à tout et plus particulièrement, à des lustres de leur tranquille réalité, à pimenter les volées de bois vert !

Notre huppe, fasciée ou ordinaire, comme il vous plaira, est donc une aristocrate par la prestance, mais aussi par l’éducation qu’elle donne à ses oiselets. Quand elle leur distribue la becquée au nid - un nid de roturier du plus bas étage qui soit, négligé et seulement établi dans un amas de pierrailles ou dans le trou délaissé d’un pic, - ils se présentent à elle en file indienne, chacun à leur tour, comme à la grand’messe. Dans ce cérémonial de haut rang, celui qui vient d’être servi se place aussitôt en dernière position et l’oiseau ne saurait admettre qu’on dérogeât au décorum : un coup de bec vindicatif ramènerait aussitôt le petit filou aux bonnes manières dues à sa naissance !
Pourtant, l’oiseau sang-bleu trouve souvent pitance, pour lui et sa petite famille, dans les bouses peu ragoûtantes des vaches, qu’il explore à seule fin d’y dénicher insectes et autres petits vermisseaux. Pour la conservation de son espèce, l’aristo va ainsi jusqu’à se faire fouille-merde et, de fait, exécute une fois encore le grand écart entre son noble maintien, son étiquette sociale, et des pratiques dignes du dernier des gueux !
Oui, il est bien tout ça, ce magnifique oiseau bizarrement chamarré et dont les mœurs semblent vouloir sans cesse contredire l’apparence. Mais il est surtout, pour moi, un des grands et premiers messagers de la belle saison revenue.
Sur la pelouse gorgée de rosée, Madame de la Huppe, l’œil alerte, un beau matin d’avril picore.
Ou alors, si je ne la vois pas encore, j’entends bien sur la prairie où somnolent quelques derniers brouillards, ses trois notes, pou-pou-pou, pou-pou-pou, légèrement teintées de mélancolie et lancées un peu à la manière du crapaud sous les chauds crépuscules de juillet.

Décidément, Madame la Marquise est bel et bien l’oiseau de la controverse et des contraires ! Car le sonneur squameux blotti sous l’humidité obscure d’une pierre, n’est-il pas, à tort ou à raison, l’archétype même de la laideur ?

12:09 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.05.2016

Les oiseaux - 1 -

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La grive litorne

 Vous en souvient-il de ce conte romantique - au demeurant fort beau - qu’est Le Merle blanc d’Alfred de Musset ? De cet oiseau singulier au plumage albinos et qui, rejeté de toute la gent ailée, ne trouve pas la moindre branche où passer sa nuit ?

Il s’agit bien sûr d’une allégorie, tant de fois remise sur le métier qu’elle en est devenue proverbiale pour dire le poète, le différent, l’incompris du commun des mortels, le moqué puis le banni, bref, il s’agit de l’Albatros baudelairien et de bien d’autres figures littéraires.
Le Merle de Musset, lui, découvre enfin un confortable dortoir sur lequel tombent les pénombres du crépuscule. Mais les branches en sont déjà peuplées de grives qui ne stigmatisent nullement ni ne chassent l’oiseau blanc mais qui, au contraire, lui font une petite place et l’invitent à partager leur gaieté du soir. Car elles viennent de faire, à n’en pas douter, la tournée des vignobles et, gavées de raisins frais, elles ricanent, causent, s’agitent, rotent, tiennent des propos fripons et repoussent fortement du bec. Des grives qui, voulant sans doute tenir la dragée haute aux dictionnaires des expressions et locutions, ont à cœur de montrer qu’elles n’usurpent point leur réputation, soûles qu’elles sont comme des Polonais, des pompiers, des ânes ou des bourriques.
Le Merle blanc se voit donc contraint de chercher ailleurs un pampre où poser son sommeil. Ceci dit, il ne devait point s’agir là du bel Alfred qui, comme on le sait, d’aventure invité à une table où coulait le vin, y courait plus qu’il n’y allait. Ce qui, à mes yeux, en fait d’ailleurs un poète véritablement aux prises avec le mal du siècle et en phase sincère avec l’esprit romantique – quoiqu’il en ait dit -, à la différence de l’austère Hugo, du sérieux de Vigny ou du politicard Lamartine.
Mais revenons à nos grives… Serait-ce cette sympathique propension aux bacchanales automnales qui donnerait à la chair de cet oiseau, appréciée autant des aristocrates de la papille que du brutal chasseur, un goût des plus raffinés, comme un arôme subtil que l’on ne retrouverait que dans les vapeurs des grands crus ? Toujours est-il que son joli nom sert à formuler un de ces proverbes exécrables de la résignation, selon lequel faute de grives, on mange des merles. Blancs si possible. Dans le même genre de saloperie propre à formater des âmes d’esclave, on trouve aussi, quoique de façon plus abrupte et sans faire le détour par la délicatesse de la grive, quand on n’a pas ce qu’on aime, il faut aimer ce qu’on a. Bien voyons… On reconnaît dans ces deux misérables énonciations tout le poids du joug social et judéo-chrétien. Eh bien moi qui ne mange pas de grives, sinon des yeux, je dirais que faute de grives, il faut manger des ortolans, du caviar, du foie gras fermier, des testicules d’ours sauce champenoise… en un mot comme en cent, tout ce qui pourrait égaler ou surpasser en succulence et finesse le bel oiseau des bois et des jardins ! Et quand on n’a pas ce qu’on aime, et qu’on y a humainement droit, alors il faut tout faire pour l’avoir, le voler, même, si nécessaire. C’est comme ça qu’on vit sa vie quand on a du mal à la subir...
Mais voilà que poussé par les aquilons d’un intempestif courroux, je me suis encore envolé à tire-d’aile bien loin de ma grive. Litorne. J’ai choisi celle-ci, plutôt que la mauvis, la musicienne ou la draine, parce qu’ici, sous cette latitude orientale, elle est ce que m’était l’hirondelle sur les rivages de l’ouest. Aux premiers jours de mars, quand d’épais îlots de neige parsèment encore les champs, les chemins et les sous-bois, que le vent est encore frais mais transporte déjà sous son aile comme un changement d’intention, un beau matin, j’entends le tchak tchak tchak caractéristique de la grive litorne. Elle est juchée au plus haut du vieil orme qui ombrage mes étés, elle bombe son torse délicatement moucheté et me fait joyeusement savoir son retour.
Elle a passé l’hiver sous des cieux plus cléments, plus à l’ouest et plus au sud, en France ou en Espagne. Elle vient d’où je suis venu, la litorne. Elle m’apporte des nouvelles de là-bas, elle me chante que ça n’est pas si loin, allez, qu’avec deux petites ailes seulement on fait feu de tout climat, on navigue d’une branche de pin maritime à la ramure d’un bouleau continental et que la terre est toujours ronde et belle qui tournoie sous le ciel des saisons.
Tout le printemps durant, je verrai et j’entendrai la grive litorne autour de moi. Car elle est la seule de son espèce à vivre en colonies et tous les membres du clan vont, viennent et s’en reviennent du nid aux halliers, des halliers aux vergers, aux buissons, aux ruisseaux, aux herbages des prés, dans une incessante cavalcade.
Et gare à  l’intrus qui s’approcherait du coin de bois ou du breuil où la turbulente communauté a choisi d’installer ses nids. Qu’il soit chat, pie, corbeau, fouine, chien errant, homme, la garde prétorienne qui veille sur les couvaisons, le survole aussitôt, descend sur lui en vol piqué et le bombarde à qui mieux mieux de ses fientes. Elle conchie à volonté. C’est là son arme de dissuasion.
Et si vous êtes dans les parages sans pourtant aucune intention mauvaise en votre cœur, que vous cherchez l‘ombre ou des fleurs sauvages, hé bien peut-être serez vous victime de dommages collatéraux.
Mais, pour peu ragoûtants qu’ils soient, on n’en meurt pas, de ces dommages-là. Les oiseaux viennent de loin, de très loin, de bien plus loin que ne viennent les hommes : ils savent la lenteur et la beauté des choses et, de fait, ignorent la barbarie.
Et c’est bien là l’ignorance qui les élève au rang de l’intelligence, loin, très loin, à des années-lumière au-dessus des hommes.

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