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Les Champs du crépuscule

Les acteurs du roman :

 Le récit se déroule en 1967. Dans un village de la Vienne, sur un tissu social qui se déchire de partout sous la poussée d'une époque nouvelle, un vieillard est assassiné.
Parce que, potentiellement, tous peuvent l'être,
il n'y a pas de coupable.
Le lecteur choisira donc le sien.

Le Grand Gaétan, né en 1934, 24 ans en 1958, son père mort en 1953, 33 ans dans le récit.
Prunier-Le Vieux, né en 1890, 24 ans en 1914, 77 ans dans le récit
La Cane,
né en 1920, 22 ans en 1942. 47 ans dans le récit.

Mémène, née en  1929, 38 ans dans le récit
Edgard Dupin, né en 1934,33 ans dans le récit.
Louis, né en 1917, 22 ans en 1939, 50 ans dans le récit
Le jeune Evariste,  né en 1945, 22 ans dans le récit
Norbert, né en 1928, orphelin, 11 ans en 1939, 28 ans en 1956, 37 ans dans le récit
La veuve Boisseau, née en 1930, 37 ans dans le récit. Suicide de son mari en 1953
Son fils, goal de l'équipe de foot, né en 1949, 18 ans dans le récit

Les Frères Augereau, nés en 1935 et 1936, 32 ans et 31 ans dans le récit. Leur frère aîné tué en Algérie en 1956.

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PREMIERE PARTIE

Chapitre premier

 Le bistro

D’ordinaire, le grand Gaétan mettait fin à la partie par trois coups de poings vigoureux frappés sur la table : atout, atout et carreau maître ! Il se cabrait ensuite très en arrière sur sa chaise, les yeux rieurs, tout pétillants d’alcool et de malice.
Farceur, il adressait aussitôt un clin d’œil de triomphe à son partenaire, l’air de dire t’as vu comme je les ai aplatis, et il toisait les deux comparses de l’équipe adverse, lesquels prenaient invariablement un airaffligé en vérifiant sans conviction les cartes jetées sur le tapis avant de balancer les leurs en désordre, dans un geste qui, manifestement, se voulait de dépit.
Le protocole de la capitulation ainsi respecté, le grand Gaétan bombait et se frottait le torse en de larges ronds concentriques. Les quatre ou cinq spectateurs assis derrière les joueurs secouaient alors la tête de côté et vers le bas, avec un sourire nigaud, toujours le même, et si volontaire qu’il leur tordait la bouche : ah, le renard, il est fort ! Il est quand même fort, hein ? !
Parmi eux figurait Norbert, un homme timide, d’aspect noueux, maigrichon, un ouvrier agricole. À ses côtés, se tenait le jeune Evariste Brunet, qui n’avait pas de fiancée, qui ne jouait pas au foot, qui ne faisait rien de ses dimanches et s’y ennuyait beaucoup. Ce jeune homme était un menuisier et travaillait à l’atelier de son père, installé à l’autre bout du bourg sur la route de Bordeaux. La montée, qu’on appelait cette partie sud de la bourgade, parce que la nationale 10 y accusait une légère pente, ombragée d’antiques platanes.
On racontait que le jeune menuisier épargnait tout son salaire, assez maigre il est vrai, parce qu’il avait dans la tête de voyager, loin, très loin. Un jour…
Un autre homme, d’une cinquantaine d’années environ, avec un nez énorme, ridiculementfin entre les deux yeux, mais qui allait s’élargissant et dont la terminaison ressemblait à cette boule dont s’affublent parfois les clowns,relevé tel un groin, tenait compagnie à Norbert et à Evariste. Louis Terrasson, qu’il se nommait celui-ci, un tout petit paysan qui végétait sur une terre ingrate, au lieudit Sémillé.
La grande particularité de ce Louis, quand il n’était pas rivé aux cartes de la partie du grand Gaétan, était de faire hausser les épaules, de faire sourire et même, ça arrivait, de faire rire aux éclats. De peu d’instruction scolaire en effet, il aimait faire l’autodidacte qui sait manier des mots difficiles, et, forcément, ses fanfaronnades lexicales tombaient le plus souvent comme tombent les cheveux sur la soupe.
Louis, clabaudait-on, potassait à la chandelle un gros dictionnaire Larousse, non pas comme un ouvrage de référence ponctuelle, mais comme on lirait un livre avec une histoire, dans l’ordre, de la première à la dernière page. Sans doute en était-il à sa énième lecture depuis le temps qu’on lui connaissait cette curieuse marotte, car on avait remarqué qu’il faisait montre de nouveaux mots sans ordre alphabétique, au gré fantaisiste de son inspiration ou de sa mémoire.
À un voisin qui éprouvait quelques difficultés à terminer la construction d’un hangar, par exemple, un hangar avec un toit plus accentué d’un côté que de l’autre, il avait montré les angles formés par la charpente aux endroits où elle repose sur les murs et déclaré, en montrant du doigt, que c’était parce qu’il y avait là, à n’en pas douter, une dissymétrie. Oui, mais encore… Encore rien. Louis voulait simplement dire qu’il savait ce que c’était qu’une dissymétrie. Plus penché d’un côté que de l’autre, avait-il expliqué devant le froncement de sourcils de son voisin, et le pragmatique éclaircissement avait fait le tour de la commune.

À la table du grand Gaétan cependant, un des deux perdants, le maçon Edgar Dupin, rangeait les cartes et les jetons, en faisant mine d’être désabusé et d’en avoir marre de perdre tous les dimanches. L’autre, Alfred Bouffard, scieur de long, bouilleur de cru mais aussi premier magistrat de la commune, offrait des cigarettes à la cantonade avec la même mine déconfite tandis que le partenaire du grand Gaétan, Auguste Berton, le patron des lieux, la bouille ovale, rougeaude et guillerette, jetait un œil nonchalant à la pendule accrochée derrière le bar parmi les bouteilles et les verres, et s’exclamait toujours que f’ant d’putain, il était déjà six heures et demie !
Le grand Gaétan beuglait alors en direction de Mémène, la maîtresse de céans, qu’elle serve une tournée de quatre Pernod. Se ravisant, il se tournait vers ses supporters qui, eux, ne faisaient mine de rien et poireautaient là, immobiles et silencieux, tels des oiseaux guettant les graines égarées d’un semeur. Il leur demandait si, par hasard, ils n’auraient pas envie de boire un petit coup. Toujours cabré sur sa chaise, avantageux, jovial, il n’attendait bien sûrpas la réponse et rectifiaitaussitôt sa commande. Que Mémène apporte carrément la bouteille ! Celle-ci, grande et svelte femme aux cheveux frisés et auburn, qui officiait derrière son bar, lavait des verres et les essuyait tout en servant de petits ballons de vin, rouspétait qu’une minute, une minute, nom d’un chien, elle n’avait que deux bras !
Auguste, dit La cane parce qu’il boitait suite à un lointain accident de vélomoteur même s’il prétendait devant les naïfs qu’il s’agissait d’une blessure de quand il était prisonnier en Allemagne, se levait donc avec lourdeur, posait sa gitane maïs dans le cendrier, traversait la salle avec son gros cul toujours recouvert d’un épais pantalon à côtes de velours noir, passait derrière le bar, serrait deux ou trois mains, et revenait avec des verres, la bouteille de Pernod et un pichet jaune, estampillé Ricard.

Des gars buvaient au comptoir, d’autres buvaient assis aux tables en jouant à la manille, ou alors en ne faisant rien, en ne disant rien, sinon quelques mots décousus, en ne bougeant pas non plus, en jetant seulement par la porte vitrée où pendaient deux lourds rideaux de dentelles, un regard morose sur le jour qui déclinait.
Parfois, une dizaine de jeunes gens faisaient irruption dans le bistro en gesticulant, en se bousculant, en braillant et en chantant qu’ils avaient gagné les doigts dans l’nez, tandis que les autres avaient perdu les doigts dans l’cul. Tous les buveurs applaudissaient aussitôt à la vaillance de l’équipe de foot de la commune, offraient à boire et les félicitaient en grasseyant, sauf la table du grand Gaétan, encore concentrée sur la valse des atouts, mais qui, bientôt, quand les trois coups victorieux, atout, atout et carreau maître, auraient sonné le glas de la partie, se lèverait comme un seul homme pour aller taper dans le dos des jeunes garçons et leur payer le verre de la victoire.
Quand la fortune des tibias ne lui avait pas souri — et c’était là le plus fréquent — l’équipée rentrait tout de même au café, mais moins nombreuse, sans brailler, sans chanter et sans bousculades. Les jeunes gars posaient en silence leurs sacs et leurs chaussures à crampons toutes crottées le long du bar et attendaient là, avachis, que quelqu’un daigne leur demander si, des fois, ils n’auraient pas perdu leur match… Ils confirmaient alors et se mettaient à aboyer contre l’arbitre et les juges de touche, décrivaient des penaltys flagrants qui n’avaient pas été sifflés, des hors-jeu de dix mètres qui étaient passés à la barbe des hommes en noir et des jeux de mains qui n’avaient pas été sanctionnés. Ils se coupaient la parole, ils s’échauffaient, se montraient désespérés et menaçaient que l’an prochain, bernique, si c’était comme ça le sport, hé ben, faudrait pas compter sur eux pour signer la licence !
Des adultes, des gars du bureau du club, les dirigeants comme on les appelait, Léon Renaud le facteur, Charles Migret le boucher charcutier, et d’autres encore qui les avaient accompagnés, qui avaient tout vu des tribunes, qui avaient gueulé fortet insulté les juges de touche, qui avaient même failli en venir aux mains avec une poignée de supporters adverses, abondaient dans le sens des joueurs et insistaient que c’était bien à dégoûter de jouer au ballon !
Les buveurs se joignaient alors aux jérémiades et à l’indignation. Ils disaient que c’était dégueulasse, qu’il fallait leur casser la gueule un bon coup, à ces couillons d’arbitres, un point c’est tout ! Ils offraient le verre de la consolation, vérifiaient au classement pointé sur le mur entre une réclame Dubo-Dubon-Dubonnet et un miroir piqueté de chiures de mouches, la place de l’équipe, sifflaient une longue note pour alarmer qu’il fallait pas s’endormir, les gars, si on voulait pas finir lanterne rouge de la saison ou alors tranquillisaient que bon, c’est pas grave, il y a encore un peu de marge, mais que quand même, hein, attention, attention… Si les autres trichaient, après tout, ils n’avaient qu’à tricher eux aussi, benêts qu’ils étaient !
Ceci étant dit et bien dit, on buvait des coups de vin, froids ou chauds, et on parlait d’autre choseet tous en même temps, de chasse, de pêche, de braconnages ou de femmes chaudes comme des fours de boulanger.
Le pire - enfin, je dis le pire du point de vue d’un qui se serait trouvé là par hasard pour se reposer un peu de sa route et se rafraîchir car, ce pire-là, c’était l’été et le bistro ouvrait directement sur la nationale 10 reliant Paris à la frontière espagnole - c’était quand l’équipe ramenait une coupe.
Le climat au café des sports tournait alors à l’ouragan. Le fait était cependant très rare… Il suffisait de jeter un coup d’œil derrière le bar sur le maigre alignement des trophées pour en être tout à fait assuré.
Ces soirs-là, les jeunes émules de Raymond Kopa et autres Just Fontaine rentraient en vociférant des chants barbares, rouges comme des soleils couchants, ruisselants comme des fontaines, et ils cognaient sur le comptoir, et ils poussaient des hourra tonitruants, et ils s’égosillaient, et ils dansaient, cabriolaient et sautaient comme des déments.
Toute la salle se levait, poussait des clameurs ahurissantes, même la table du grand Gaétan. On se passait la coupe de mains en mains, on la brandissait, on l’embrassait, on gueulait que c’était la plus belle des coupes jamais remportée par une équipe de foot de troisième division ! On exultait que l’équipe de Brux, ces orgueilleux, ait été battue, celle de Champagné-le-sec itou et surtout celle de Romagne, première au classement de la saison passée. Les plus excités entamaient même les deux ou trois premiers vers de la Marseillaise, aussitôt repris par tous les braillards. Puis on versait une bouteille de vin mousseux dans la coupe couleur argentée, on la vidait et on la remplissait à nouveau, et on la vidait encore et plus on la vidait, plus l‘atmosphère devenait chaotique.
La dernière fois, quand même, on avait poussé le triomphalisme si loin, que le goal de l’équipe, le fils de la veuve Boisseau, garçon malingre et haut comme un échalas, était tombé raide au pied du comptoir, qu’on avait paniqué, qu’on avait bien failli l’étouffer en se pressant tous autour de lui, presque à lui marcher dessus, et que Méméne, affolée et néanmoins fort avisée, avait fait appeler le docteur Lépinoux. Celui-ci avait longuement massé le pauvre garçon, lui avait administré une piqûre, l’avait remis sur pied tant bien que mal et ordonné qu’on le reconduise tout de suitechez lui.
Ce après quoi, il avait sévèrement sermonné toute l’assemblée, en premier lieu les dirigeants, qui avaient baissé les yeux et la tête et balbutié des vous avez raison, Docteur, on fera plus comme ça, c’est stupide, c’est bien vrai ce que vous disez, mais on pouvait pas savoir qu’il était malade…
Ils tinrent promesse, les jeunes gens n’ayant jamais, depuis ce fâcheux incident, ramené que de sévères déculottées de leurs différents tournois d’été.
C’était donc à peu près, avec quelques variantes de circonstance comme celle-ci, toujours comme ça, au café des sports du dimanche soir.

En début de soirée, tout ce monde agité, un à un ou par petits groupes d’affinités, évacuait peu à peu le bistro. La porte s’ouvrait et se refermait alors sans cesse, laissant entrer sur les hommes rouges de chaleur et d’ivresse, de grandes bouffées d’air froid. Si un qui s’en allait se ravisait soudain, le pied déjà dehors et la main sur la poignée du battant entrouvert, pour poser une dernière question, émettre un ultime avis ou rétorquer de loin à une assertion désobligeante en direction d’un autre qui n’avait pas fini son verre et restait assis, on se retournait vers lui, on lui criait dessus, on menaçait de le jeter à plat ventre dans la rue et, tout en essuyant des verres, la belle Méméne criait, allez, ouste, du vent ! Tu rentres ou tu sors ? Décide-toi ! Tu crois que j’ai assez d’argent pour chauffer tout le bourg ? ! ! Le gars obéissait, soulevait son chapeau ou sa casquette, saluait la compagnie, et s‘évanouissaitprestement dans la nuit noire.
Les premiers à déguerpir étaient toujours les trois inconditionnels spectateurs de la partie du grand Gaétan. Dès que celui-ci et ses trois comparses s’étaient levés de table pour prendre place ailleurs, parmi d’autres causeurs, sauf La cane quiconsentait enfin à donner un coup de main au service en passant ses cent kilos derrière le bar, ils sortaient, anonymes et discrets. Ces trois-là avaient obtenu tout ce qu’ils avaient espéré de leur après-midi : ils avaient bu leurs trois ou quatre apéritifs à l’œil, en récompense tacite de leurs commentaires enthousiastes.
Le bistro devenait presque silencieux sitôt que l’équipe de foot et ses dirigeants avaient quitté les lieux, après s’être donné rendez-vous pour dimanche prochain, ici même, à une heure tapante, au digestif. Ne restaient plus bientôt que les derniers traînards, toujours les mêmes, les habitués de la fermeture, le grand Gaétan et son copain Edgar Dupin.
Ces deux-là s’attardaient au comptoir en sirotant les derniers Pernod de la journée avec La cane, accoudé derrière son bar, penché à angle droit, le dos creusé, le buste au-dessus de l’évier et son gros cul rejeté très loin en arrière. Le grand Gaétan, les yeux de plus en plus enjoués et taquins se faisait maintenant égrillard envers Mémène qui haussait les épaules, minaudait aussi, lui disait grand sot, arrête donc tes bêtises, tandis que La cane et Edgar discutaient chasse, chiffre d’affaires respectif en hausse ou travaux à effectuer, pas trop chers, hein, au printemps sur la toiture du bistro, là-haut. Parfois, ils se crêpaient aussi gentiment le chignon, La cane, gaulliste convaincu que De Gaulle nous avait sortis du bourbier algérien, le maçon persuadé du contraire, tapant à bras raccourcis sur les bicots et la Ve République, déplorant les jeunes gars tués là-bas dans les sables brûlants du désert et que c’était une honte, tout ça pour rien, pour que ces salopards puissent avoir un chez eux qui était chez nous, en fait, depuis la nuit des temps. Parce qu’il l’avait faite, lui, la guerre d’Algérie, il avait même été dans les commandos de choc, avec le 1er régiment de chasseurs parachutistes de Pau, le plus ancien et le plus décoré des régiments parachutistes français ! Et il en avait étripé, des fellaghas, pas assez, qu’il disait et que l’Algérie, il ne fallait pas la lâcher, on avait de quoi la garder pour nous autres, oui, sans ces traîtres de politicards.
En dépit d’un cerveau au ralenti sous les vapeurs d’anis, La cane sentait qu’il y avait là-dedans quelque chose qui clochait. L’Algérie était un pays, il y avait des Algériens, donc, ce pays était à eux. C’était exactement la raison pour laquelle, lui, il avait fait la guerre, l’autre, pour que la France soit aux Français et pas aux Fridolins. Mais il n’avait plus la force de s’opposer et de contre-argumenter : Edgar était trop cabochard sur la question. Alors il agrippait la bouteille de Pernod et, d’un signe de tête, invitait son compagnon à vider son verre.
S’empressant d’obéir, le maçon se faisait alors philosophe et concluait que tout ça, c’était de la politique, des idées si tu veux, que c’était important d’avoir des idées à soi, mais qu’il ne fallait pas se fâcher pour ça, c’est-y pas vrai ?

Le grand Gaétan, lui, n’avait pas fait la guerre d’Algérie, bien qu’il fût de la même classe qu’Edgar Dupin. Fils unique, il avait été dispensé de service national en tant que soutien de famille, après la mort de son père. Et tout ça, en plus, ça lui passait largement au-dessus… Surtout les dimanches soirs où La cane n’ayant plus trop la notion des distances, la jolie et grande Mémène, qui prenait la liberté de siroter enfin un verre de Byhrr après sa rude journée, souriait à ses propos coquins et lui donnait de petits coups de torchon sur les mains pour faire semblant de lui dire de se taire.
Il ne se mêlait jamais des colères politiques de Dupin, même fin saoul. Au mieux, de temps à autres, hasardait-il une boutade enjouée en sa direction et affirmait-il qu’en 65, lui, il avait voté FGDS, Mitterrand. L’effet escompté était alors immédiat. Le maçon partait au triple galop, levait les poings au ciel, s’emportait, vociférait que nom de dieu de bon dieu, ce salopard de socialiste avait viré sa cuti ! Parce qu’il était ministre de la guerre, hein, quand ça avait commencé à se bagarrer là-bas. Il était ministre et il envoyait des jeunes gars à l’abattoir en gueulant Algérie française, le salaud ! Après, oui, il avait senti le vent qui changeait de mode, et comme un… Non ? C’est quand même pas vrai que tu votes pour un corniaud pareil, toi, mon copain, mon conscrit ? ! !
Le grand Gaétan faisait un geste évasif qui admettait toutes les éventualités et il s’esclaffait, comme si ça l’amusait beaucoup qu’on perdît son sang-froid  pour des trucs si loin situés, si compliqués et si contraires à la bonne humeur… Il contemplait le monde du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, les épaules larges, les bras forts comme des essieux de charrette, trente-trois ans, bel homme aux cheveux noirs et bien crantés, une moustache frétillante, insouciant, vieux garçon, comme il se plaisait à répéter, parce qu’aucune femme ne veut de moi, et il lorgnait en direction de Mémène.

La deuxième raison pour laquelle le grand Gaétan était apprécié de tous, tenait à sa bonne humeur, à son caractère conciliant et à la désinvolture avec laquelle il accueillait les diverses vicissitudes de l’existence.Il redonnait le moral à ceux qui venaient à flancher et il arrivait même qu’il servît de proverbe spontané à ses compagnons et voisins face à une adversité : faire comme le grand Gaétan, pas s’y casser les dents. Il tapait sur l’épaule d’un quidam dont le moral s’effondrait parce que la récolte avait été désastreuse, annonçait que c’était moins grave que de passer l’arme à gauche et, soudain sérieux, lui proposait discrètement de l’argent à rembourser plus tard, quand ça irait mieux. Des murmures avaient couru de tables en tables et de chemins en chemins selon lesquels il aurait prêté cent mille francs à celui-ci ou à celui-là et que, tiens, il n’en avait jamais revu la couleur… C’était couru d’avance ! Vrai ou faux, le grand Gaétan était sur le sujet muet comme une tombe.
Il consolait cet autre dont la femme venait de jouer ripe, soutenant, lui le célibataire, que c’était une chance à saisir, qu’il allait pouvoir partir sur une nouvelle piste et qu’il valait mieux voir sa femme se débiner plutôt que sa santé ou sa boule, etc. Toutes ces remontées de moral étaient copieusementbénites par de grandes lampées de vin blanc, à ses frais. Et même dans des circonstances moins graves, où il n’y avait pas péril en la demeure, il affichait un optimisme à toute épreuve et transmettait sa bonne humeur, pour les broutilles, les petits tracas, les empêchements, les pannes de matériel, les météos contraires.

La troisième raison de cette sympathique unanimité se fondait sur le drame et la contradiction.
Quand il avait perdu son père, un homme parcimonieux et rabougri, travailleur obstiné qui avait élargi son patrimoine en rognant sur les difficultés des autres, qui ne buvait que le vin de sa vigne, encore que coupé d’eau, qui n’allait jamais au bistro et qui causait peu aux gens, qui ne profita jamais de l’argent ainsi accumulé parce que, par un sale matin d’avril alors qu’il changeait son taureau de pré, un furieux coup de corne lui avait ouvert l’aine et sectionné l’artère fémorale et qu’on l’avait retrouvé à l’agonie, baignant dans son sang parmi les pâquerettes et le trèfle rose, le jeune Gaétan était, fait exceptionnel en ces temps et milieux là, élève au lycée de Civray après avoir réussi au Brevet, diplôme alors prestigieux. Il avait donc dû abandonner ses études pour venir en aide à sa mère dans les travaux fermiers, alors qu’il était à deux mois de passer la deuxième partie de son baccalauréat.
Cette particularité faisait qu’on considérait partout et toujours, plus de vingt ans après, le grand Gaétan comme quelqu’un qui en avait dans le ciboulot. Et on se tapotait le front de l’index, en fronçant les sourcils, d’un air entendu et sérieux.
Voilà pour le drame.
La contradiction résidait dans le fait, inexplicable aux yeux des campagnards, qu’il était le portrait tout à fait inverse de son père. Celui-ci n’était que modestement apprécié de ses concitoyens, mais les circonstances terribles de sa mort avaient néanmoins plongé la commune dans la stupeur. On craignait, en outre, que le jeune Gaétan, beau et robuste garçon, instruit, d’une intelligence hautaine et appelé désormais à prendre les rênes de la ferme, ne se montrât encore pire que son père, âpre au gain, ténébreux, fier et toujours prêt à grignoter un bout de terre. Au vu de sa conduite et de son infatigable jovialité, il en devint, par contraste, encore plus méritant et plus aimable au cœur de la petite communauté.
Tout cela ne faisait évidemment guère fructifier ses affaires car moins il gagnait et plus il dépensait en amusements et en réjouissances. Il vivait en fait sur les acquis paternels et, depuis plus de dix ans qu’il était allongé dessus, le matelas financier commençait sans doute à montrer quelques signes de faiblesse. Pour les deux ou trois marginaux de la commune, des qui besognaient dur, qui voyaient plus loin et devinaient alors l’époque nouvelle de grande culture et d’hégémonie qui frappait aux portes, qui voulaient aller de l’avant, qui se rendaient à des réunions à la ville, qui ne chassaient pas, qui ne buvaient pas, qui ne faisaient rien d’autre que de faire resplendir leurs terres, la chute de ce joyeux drille était inévitable. C’était une question de temps. Comme l’érosion aplatit les montagnes, la bringue creuse le lit des infortunes. Le grand Gaétan brûlait la chandelle par les deux bouts, qu’ils conspiraient entre eux, en guettant la mise en liquidation. À ceux-là, parmi lesquels les frères Augereau de Bena, le grand Gaétan ne parlait pas beaucoup. Il les saluait poliment au marché, dans la rue ou au hasard des champs et des chemins, discutait deux ou trois banalités et, après avoir tendu la main, tournait le dos sans méchanceté ni brutalité, souriant même, comme pour dire qu’il savait bien, allez, le fond de leur pensée, mais que chacun sa vie.

Et le dimanche soir, quand sa grande carcasse en venait à tanguer au bout du bar, que La cane depuis longtemps ne savait plus ni ce qu’il balbutiait ni quel jour on était, qu’Edgar, empêtré dans ses idées de revanche sur l’Algérie, devenait de plus en plus agressif et en voulait au monde entier, prophétisant des catastrophes qui résonnaient de façon comique dans le bistro désert, Mémène sifflait enfin l’heure de la fermeture. Allez ouste, on va se coucher maintenant ! Gentiment mais fermement, elle poussait ses deux incorrigibles clients vers la porte. Le grand Gaétan en profitait pour lui faire un petit bisou dans le cou, de plus en plus audacieux et amoureux, et elle rigolait et le repoussait sans brutalité, l’effleurait même, du bout des lèvres, comme d’une vague promesse.
Les deux hommes disparaissaient alors à tâtons dans la nuit.  Sur les trottoirs de la Nationale 10, ils titubaient et ricanaient, bras dessus, bras dessous. Il arrivait que le grand Gaétan entamât d’une voix de fausset, étonnamment aiguë pour un gaillard de cette corpulence, un refrain genre nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour, en perdant de temps en temps l’équilibre et en s’appuyant alors d’une main aux volets clos des maisons.

Tout ça, c’était donc le dimanche soir.
Tous les dimanches soirs au café des sports se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

*

Chapitre II

Prunier-Le-Vieux

En ces temps d’une agriculture d’inspiration néolithique à sa dernière agonie, la plaine n’avait pas encore été autorisée à repousser l’arbre au fond de la forêt, elle-même réduite à la portion congrue d’un horizon de plus en plus lointain. Elle n’avait pas encore ce pouvoir de vie ou de mort, qu’elle exercera quelque quinze années plus tard, sur tout ce qui ne sert pas à engranger, amasser, pisser du rendement et des quotas. Les paysages de la commune, quoiqu’en sursis, étaient donc encore dessinés par des chemins creux qu’ombrageaient des haies d’ormes et d’érables, des buissons, des bosquets aux multiples essences ou de larges taillis de chênes pubescents.
Les champs ne possédaient pas cette géométrie pragmatique et à angles droits avec laquelle on les a modelés par la suite, cette géométrie rigoriste qui méprise la géographie au point de la soumettre à ses exigences d’espace et de rapidité. Ils avaient les formes et les caprices du hasard, renfermés entre des haies gourmandes ou butant contre des bois souverains. C’étaient des champs à angles aigus, où ne s’engageaient qu’avec difficultés la faucheuse et la charrue.
La rivière, qu’un cadastre haché menu désignait sous le nom de La Bouleure, tantôt se frayait un lit de cailloux roses et blancs sous des tonnelles d’épines, d’aulnes et de frênes mélangés, tantôt coulait ses méandres au milieu des prairies, les prés bas, réservés au pâturage.
C’étaient là des pacages qui sentaient fort la menthe sauvage et qu’envahissaient, dès les premiers beaux jours d’avril, des milliers de tulipes sauvages aux clochettes grenat, subtilement tachetées de jaune. Les enfants en confectionnaient de gros bouquets, hélas malodorants, à senteurs de pisse de chat, prétendait-on. En septembre, dès que faiblissait l’ardeur du ciel et que les brouillards s’attardaient plus longtemps dans la matinée en suspendant aux buissons des larmes indécises, les prés bas s’émaillaient de colchiques, comme un dernier spasme, une dernière résistance des floraisons champêtres face à l’imminence du grand sommeil, et qui, de leur mauve timide, semblaient vouloir fleurir l’inévitable défaite de la lumière, presque la consoler.
La Bouleure coulait saine et propre depuis Caunay en Deux-Sèvres jusque derrière Couhé-Vérac où elle se jetait dans les eaux de la Dive, en arrosant au passage Tassay, Chaunay, Brux, Anché et Voulon. Tout au long de son cours, des peupliers aux lourdes écorces, sur lesquels nichaient des freux et s’agrippaient les bouquets échevelés du gui, semblaient vouloir lui tenir lieu d’escorte.
L’idée pourtant de mettre toute cette insignifiante beauté au diapason d’une époque plus efficace, germait dans les têtes les plus audacieuses. Quelques haies d’érables avaient disparu, de petites pièces d’orge et d’avoine avaient été conquises sur des halliers, des sentiers de traverse avaient été engloutis par les champs, des bosquets d’acacias avaient été rayés du cadastre.
Ainsi s’était déjà formée une vaste étendue, la seule de ce type-là sur toute la commune, qui courait d’est en ouest, son dos légèrement arrondi, de la Nationale 10 jusqu’au village de Sémillé, et, du sud au nord, des portes du bourg jusqu’aux grands bois du Fouilloux. Cet espace dénudé où seuls quelques pommiers et pêchers avaient échappé à la pioche parce qu’ils étaient plantés au bout de vignes éparses, était de façon abusive appelé la Plaine, la Piane en langage du cru, et ceux qui n’y possédaient rien enviaient ceux qui avaient la chance d’y faire valoir quelques parcelles.
Je suppose, sans grand risque de me tromper, que ces modestes horizons d’une centaine d’hectares tout au plus appartiennent aujourd’hui à un même céréalier qui en possède plusieurs autres du même acabit ailleurs, que la Plaine est maintenant uniforme, monochrome, jaune de blé ou verte de maïs, et que les vignes, les pommiers de plein-vent et les pêchers y ont été depuis longtemps arrachés.
Mais à cette époque-là, la Plaine était comme un vieux bout de tissu de partout rapiécé. Une quinzaine de propriétaires s’en partageaient l’ensemencement, encore que pas tous au même endroit, Paul possédant au nord cinq hectares et quatre au sud, Pierre deux là et un autre un peu plus loin et ainsi de suite. Celui-ci faisait du blé et de l’orge, cet autre des betteraves et de l’avoine, plus loin, vers le Fouilloux, un gars plantait des topinambours alors que son voisin semait de la luzerne ou du trèfle. Tout le monde piochait donc dans le ventre fertile de la Piane, selon sa fantaisie et ses besoins immédiats. Le grand Gaétan, un des plus gros possédants sur ce déploiement ouvert à tous vents, y semait huit hectares de blé dur. En novembre, il y labourait et hersait parfois jusqu’à des heures sans nom, emmitouflé dans une sombre et grande capote militaire - cadeau de son copain Edgar - et on entendait son Lanz ronronner dans la nuit depuis longtemps tombée. On jasait alors qu’il ne débauchait pas, ce soir, le grand, parce qu’il avait dû passer le plus clair de la journée à faire les yeux doux à Mémène, pardi !
Louis maugréait parfois, surtout quand il lui prenait caprice de faire ses comptes, que normalement il aurait dû hériter d’un bout de la Piane, mais que c’étaient les frères de sa femme, ces faquins d’Augereau de Bena, qu’il se refusait obstinément à appeler ses beaux-frères, qui avaient mis le grappin dessus. Lui, ses six hectares se partageaient entre de chétifs renfermis ombragés par les bois, et un pré bas. Heureusement qu’il y avait dans ce dernier de l’alluvionnement qui engraissait l’herbe et que c’était bon pour le lait, tout ça. De l’alluvionnement ? Oui, des engrais préhistoriques, peut-être du Jura, qui se baladaient autrefois dans la rivière quand elle était plus large que sa vallée. Et Louis montrait du bras tendu les deux coteaux en pente légère, de part et d’autre du cours d’eau. On haussait les épaules. On ricanait sous cape des alluvionnements à Louis qui faisaient du bon lait et si des gars en venaient à devoir traverser son pré bas, ils disaient en se tordant de rire, attention où tu marches, nom de dieu d’bon dieu, faut pas abîmer les alluvionnements à Louis !
L’été, la Plaine ondulait donc sa crinière diversement blonde, ocre cuivré pour les blés, d’un jaune éclatant pour les orges et d’un jaunâtre tirant sur le gris pour les avoines. À l’automne, quand septembre l’avait mise à nue, que la chaleur au-dessus des chaumes faisait papilloter l’horizon, les chasseurs la parcouraient en long en large et en travers, traquant la caille et la perdrix grise, le lièvre ou l’outarde canepetière. Après, les brumes, les ciels bas et les brouillards venus, on se retirait dans l’humidité sombre des bois ou le long des haies, pour la bécasse, la grive, la palombe ou le lapin. Le merle noir même, pour les moins ambitieux.


C’est donc sur cette plaine, chaque année et toujours par un clair matin de février, que Norbert taillait les cinquante ares de vigne de son patron.
Il allait prestement, il démêlait les ramures anciennes, repérait parmi elles les deux plus vigoureuses, comptait trois yeux à partir du cep et sectionnait la tige en biseau, d’un geste bref, presque chirurgical. Puis, de la poche de son paletot, il exhibait deux bouts de ficelle, un qu’il maintenait en attente entre ses lèvres tandis que de l’autre il attachait le sarment élagué au fil de fer de la vigne.
Prunier-le-vieux, comme on avait coutume de le nommer dans toute la campagne pour le bien différencier de son fils Joseph, le suivait pas à pas et des bois anciens échoués au pied de chaque cep, confectionnait de petits fagots qu’il transportait ensuite, courbé, hésitant et menu, jusqu’au bout de la vigne.
Le ciel au-dessus d’eux était blanchâtre et froid, encore légèrement teinté de rose sur son Orient. Les deux hommes travaillaient en silence et de leurs respirations s’échappaient de petites bouffées de brouillard. De temps à autres cependant, Prunier-le-vieux se relevait, contemplait un moment l’horizon de ses vieux yeux bleus, qu’il fronçait pour tâcher de savoir qui arpentait là-bas l’horizon, et il portait ses mains jusqu’à ses reins ceints d’une ceinture de flanelle, en se plaignant que nom d’un chien faudrait pas vieillir ! Norbert grommelait que c’était bien vrai, mais qu’il n’était peut-être pas besoin de tout fagoter, qu’il ramasserait le reste à la fin de la taille et en ferait un brasier. Prunier-le-vieux haussait les épaules, tordait la bouche en signe d’une vive réprobation devant cette idée de gaspillage, une idée de domestique n’ayant aucun sens de la propriété, avant de reprendre son méticuleux ouvrage.
À dix heures précises, les deux hommes venaient s’asseoir au bout de la vigne, sur une botte de paille. Ils fouillaient dans leur musette de toile de jute et en sortaient de larges tranches de pain, un bocal de pâté et chacun une bouteille de vin. Ils mangeaient ensuite de grosses bouchées qu’ils amenaient jusqu’à leur bouche en les éperonnant de la pointe de leur couteau et ils buvaient de grandes lampées, en renversant très loin la tête en arrière, leur pomme d’Adam toute frétillante sous le flux du lourd breuvage.
Ils posaient leur regard absent sur les quatre coins de la plaine et entendaient, au loin, derrière eux, le grondement des camions qui filaient sur la Nationale 10, direction l’Espagne ou Paris. Parfois, le vieillard allongeait le bras et de la pointe de son couteau montrait un petit tracteur rouge, un Pony le plus souvent, qui fumait sur la plaine. Il ronchonnait alors que tout ça, ces mécaniques, les chevaux à l’abattoir et des engins dans le ciel pour aller voir sur les étoiles, ça finirait mal. Toutes ces bizarreries n’annonçaient rien de bon... Parce que lui, il en avait assez vu, des misères… À la Grande Guerre… Des églises en flammes, des villages entiers assassinés et des hommes éventrés dans la boue dégoulinante des champs. Tout ça… concluait-il, suspensif et l’air navré.
Norbert ne répondait rien. Il pensait seulementque les hommes s’étripaient souvent, oui. Tels des loups enragés. La cane qui parlait de ses prisons en Allemagne, Louis qui gémissait que les Boches lui avaient bousillé l’estomac parce qu’ils lui avaient fait manger des orties et des racines, Edgar qui ne se remettait pas de la guerre d’Algérie et du sang répandu là-bas, et le fils aîné de chez les Augereau, tiens, un camarade de la communale, un peu plus jeune, mais pas beaucoup, qu’on avait ramené un beau jour dans un cercueil drapé de bleu, de blanc et de rouge et qu’on avait enterré, les yeux baissés et les larmes amères, aux roulements des tambours et aux timbres lugubres de la sonnerie aux morts…
Il n’y avait guère que lui, Norbert, pas né à la Première, trop jeune à la Deuxième et déjà trop vieux pour la Troisième, qui n’avait pas fait de guerres. Et le jeune Evariste, son copain, qui n’avait pas fait la guerre non plus… Juste le régiment, à Agen.
Peut-être était-ce tout simplement ce fait de n’avoir pas à se souvenir de drames et de n’avoir eu à tuer dans leur vie que des perdrix et des lapins de garenne, qui les rapprochait l'un de l'autre et forgeait leur camaraderie.
Norbert regardait le vieillard qui mastiquaitses bouchées de pain tartiné de pâté et qui besognait dur pour les soumettre à la morsure de ses dernières dents jaunies, longues et déchaussées… Soixante-dix-sept ans… Les tranchées, les obus, les estropiés et les morts… Il ne les évoquait toujours que par petites phrases décousues et toujours au hasard d’un détail anodin du paysage ou sur un mot insignifiant d’une conversation, mais un mot qui heurtait sans doute un bout de sa mémoire et faisait remonter à la surface toute une confusion dont la vie au fil de toutes ces années avait exigé qu’elle fût réduite au silence.
Ça tombait à plat, on n’écoutait plus, on le laisser radoter.
Une fois, dans les bois, qu’il neigeotait, que Norbert abattait des arbres à coups de hache réguliers, que Prunier-le-vieux, comme à la vigne, ramassait les brindilles autour de lui, faisait des fagots et entretenait le feu dans la cendre chaude duquel on cuirait bientôt les patates, Evariste était venu les rejoindre, envoyé par son père pour s’enquérir s’il n’y aurait pas là quelques bons fûts pour la menuiserie.
Lesdeux hommes avaient interrompu leur travail et, en compagnie du jeune menuisier, avaient parcouru les sous-bois. Ils avaient fureté entre les arbres, jaugé les grands en levant la tête vers le ciel neigeux, dédaigné les petits et les moyens, avant de repérer une dizaine de sujets, énormes, hauts, droits et bien ronds, qui autour d’eux avaient dessiné des clairières où ne croissaient que des genévriers et du houx, et qu’il eût été bien dommage, c’est vrai, de passer par les flammes des arbres pareils ! Evariste les avait marqués d’une croix pratiquée dans la mousse du tronc avec la pointe d’une serpe et avait dit que son père irait voir Joseph Prunier, pour les cuber et s’entendre sur le prix, bien entendu.
Prunier-le-vieux avait alors levé un index calleux sous le nez du jeune gars et avait longtemps déblatéré que ces chênes-là, mon drôle, fallait d’abord savoir, avant de vouloir les prendre, que ce serait sans doute cher, très cher même, parce qu’ils avaient vu des générations et des générations. Pas vrai ? Peut-être même les guerres de Napoléon ! Et quand on a vu tant de choses, qu’on a entendu plusieurs siècles siffler entre ses branches, on se laisse pas abattre pour reun. Suffit pas d’arriver là, de les coucher par terre, de les mesurer et de les emporter. Parce que le grand-père du grand père à son grand-père, et peut-être même plus loin que ça, les avait gardés exprès pour la menuiserie. Et ça faisait du monde, ça, qui était passé là, à les caresser, à les regarder pousser et manger les bois autour d’eux, et tout ça sans jamais rien gagner dessus. Alors, si tu calcules ce que les autres ont perdu d’argent pour qu’elles poussent là, tes planches, ça nous emmène loin dans un chiffre, ça. Ça risque de faire beaucoup de sous, vois-tu, mon drôle. Parce que c’est comme ça qu’on travaillait dans le temps. En pensant aux autres qui viendraient et que si on coupait tout, comme font les jeunes d’aujourd’hui, hé ben, dans deux siècles, bernique, les bois seraient même pas capables de fournir une planche tordue et qu’est-ce qu’i feraient les menuisiers, hein ? Qu’est-ce qu’i feraient les menuisiers, coumme toué, s’ils n’avaient pas de planches à travailler ? Rin, qu’i feraient… Ils mettraient la varlope au clou ! Oui, mon drôle, c’est comme ça qu’on travaille quand on a du jugement. Et ils en avaient, les anciens, du bon jugement ! Faut pas croire qu’ils étaient plus cons qu’aneu !
Evariste acquiesçait poliment à cette logorrhée moraliste et Norbert, sa casquette à rabats enfoncée sur les oreilles, avec des petits flocons qui voltigeaient tout autour, lui adressait des clins d’œil facétieux par-dessus l’épaule du vieillard, mine de dire, fais pas attention, il débloque un peu, l’ancêtre !
Le jeune homme eut hélas la maladresse, la naïveté de jeunesse, sans du tout penser à mal, de badiner que c’était bien vrai tout ça mais que les morts, ils étaient morts, bien morts et enterrés, qu’ils nous foutaient la paix comme on leur foutait la paix désormais et qu’ils n’avaient plus besoin qu’on leur compte l’argent qu’ils avaient gagné pour les autres en laissant pousser des chênes. Ça n’était pas avec des morts qu’on calculait le prix du bois...
Le vieillard, d’ordinaire si falot, devint subitement tout rouge, presque cramoisi. Il toussa, expédia une glaire jaunâtre sur la blancheur de la neige et leva les bras au ciel, en les écartant, avec toujours dans une main une sorte de hachette à sectionner les petites branches. Il rugit que nom de dieu de bon dieu, qui est-ce qui lui avait foutu un godelureau prétentieux pareil, un puceau qui n’avait jamais rien vu de sa vie, un insolent qui avait encore du lait qui lui sortirait du nez si on appuyait dessus et qui parlait des morts en se foutant de leur gueule ! Rin, que tu feras avec des raisonnements tordus comme ça, mon pauvre drôle ! Et ton grand-père, je l’ai connu, moi, ton grand-père, un rude charpentier et un charron numéro un, même s’il aimait mieux le vin débouché que le bouché, pardi, qu’il en abusait joliment et trop souvent et que ça a fini par le coucher tout raide sous les pissenlits, et même si les cotillons des bonnes femmes lui chaviraient la tête ! Un gars qui était pourtant adroit de ses mains comme un singe et qui avait monté une jolie petite affaire, un bel atelier qui avait permis à ton père de s’installer sans un sou à débourser, comme qui rigole, tout cuit tout rôti, et que c’est toi qui seras patron un jour de ça… Grâce aux morts, blanc bec ! Sans eux, tu serais rien du tout, un insignifiant, un traîne-savates, que tu serais… Tiens, Norbert, lui, pauvre diable de rin et qui a rin à lui… Regarde, il est chez nous et il a que ses deux bras pour gagner un bout de pain et pour pas coucher dehors coumme les cheuns, parce qu’aucun mort a  pensé à lui, avant… Alors, hein, qu’est ce qu’en t’en dis de tout ça  ? Les morts, moi, j’en ai vu plus que t’en verras jamais. J’en ai relevé qui bouffaient la terre parce qu’ils gueulaient la souffrance ventre contre terre, qui se tenaient les tripes pour pas qu’elles s’en aillent sans eux, qui appelaient leur mère, les yeux horrifiés sur les brouillards du ciel, hein, tous ces morts-là, c’est pour que tu sois bien tranquille, avec un bon gouvernement de la république qui s’occupe de tes affaires, pour que tu sois chez toué, sans que les Prussiens viennent mettre le nez dans tes affaires… Ouais, j’en ai vu, mon drôle… J’en ai vu plus que t’en verras jamais, des affaires épouvantables ! Et si je suis encore là, devant toué, c’est que la mort a pas voulu d’moué. Je lui fais peur à la mort, c’est pas dieu possible autrement, avec tous les pauvres bougres que j’ai vus tomber sous mes pieds ! Et puis, quand ils nous ont démontés, en mille neuf cent seize, plus de chevaux, plus rien. Ils nous ont mis au crapouillot, les salauds, nous, les cavaliers du 7e hussard de Niort, qui étions capables de sabrer ces cochons de Prussiens comme on fauche les blés au mois d’août ! Dans des trous qu’ils nous ont foutus, comme des rats, à attendre que les casques à pointes viennent nous saigner comme des gorets… Ah, tais-toi ! Tais-toi, donc, tu connais rien… T’es qu’un benêt, qu’un pauvre sot, un vaurien, une graine de bandit et un insolent… Rin que tu connais de la vie !
Evariste, jeune homme frêle, timide et pas méchant pour un sou, succombait sous la volée de bois vert. Il baissait la tête, humilié, vexé, et de la neige venait s’accrocher aux poils de laine de son bonnet. Il revoyait son grand-père qui lui permettait jadis de jouer dans d’énormes tas de copeaux, qui lui faisait parfois de petits jouets en bois, des voitures et des chevaux, et dont ce vieil acariâtre venait de ternir la mémoire… Il pensait surtout, et il s’en ouvrait souvent à Norbert, que lui, il n’aurait pas voulu être un menuisier, ou du moins pas là, sous les ordres du père, mais voyager, faire du compagnonnage peut-être, découvrir le monde et sa jeunesse qui s’étiolait ici, chagrine d’inaccessibles espérances… Il en voulut terriblement au vieillard de l’avoir maltraité devant Norbert, son copain, et d’avoir de façon si désobligeante fait allusion à son grand-père… Il serra les poings, il déglutit, s'avança et…
Norbert le saisit aux épaules et le fit reculer en disant que le jeune menuisier ne pensait pas à mal, que c’était pas raisonnable de s’énerver comme ça, pour des bagatelles. Oui, les chênes seraient chers et on les avait laissés pousser. Mais Evariste n’y était pour rien, lui, qu’on veuille maintenant les abattre ! C’était son père qui voulait les acheter. Pas lui… Lui, il obéissait… Et reprenant sa hache posée contre un maigre chêne pubescent, il se mit à cogner plus fort que jamais, et bientôt l’arbre tombait sur la fine couche de neige, la fouettant de ses branches et faisant voler autour d’elles des tourbillons gelés.

Quand chacun fut sommé - plus tard - de dire exactement ce qu’il connaissait de Gaston Prunier, dit Prunier-le-vieux, jamais Norbert ne fit la moindre allusion à cet échange aussi orageux que subit, et qu’Evariste serrait les poings, qu’il avait voulu faire un pas en direction du vieillard et que même ses yeux baissés étaient humides, tant qu’on aurait pu croire que c’était le vent mauvais du nord qui venait leur faire mal.

Dans les jours qui suivirent, le père d’Evariste, petit homme rond et sanguin, vint dans la coupe de bois accompagné de Joseph Prunier. Celui-ci était maigre et haut sur ses jambes, le visage émacié et les deux yeux profondément reclus au fond de leur orbite, comme s’ils se cachaient là, en retrait, pour épier. Des yeux noirs, inquiets, cerclés de jaune, des yeux un peu comme ceux des oiseaux de proie.
En dépit de cette physionomie peu engageante, Joseph Prunier était un homme calme et d’un caractère assez doux. Peu causeur, travailleur obstiné d’une terre qui s’étendait au Fouilloux sur une trentaine d’hectares, il ne cherchait pas la compagnie, il ne se mêlait pas des chamailles de villages, ne cherchait de noise à personne, se montrait même conciliant s’il advenait un léger litige de voisinage, une borne bousculée par un soc trop gourmand, une bête malencontreusement évadée dans son regain. Comme ses yeux, il était en retrait. Il faisait pourtant partie, le dimanche après-midi, quoique de façon tout à fait irrégulière, de ces silencieux buveurs qui regardaient s’enfuir le jour à travers la porte vitrée du café des sports. Il s’attablait là avec deux ou trois partenaires d’occasion et buvait une chopine de vin blanc en écoutant les braillements et les conversations.
Le bruit courait, avait couru - mais quels bruits ne courent-ils pas en ces campagnes où chacun se guette et se toise, où chacun s’autorise à commenter les infortunes de l’autre, réelles ou supposées ? - qu’il s’usait le caractère à s’interposer entre sa femme et son père, en perpétuelle chicane.
Sur tout. Sur la quantité de grain jetée aux poules ou sur la qualité de l’herbe distribuée aux lapins, sur la façon de servir le vin d’une mauvaise barrique à un gars de passage ou, au contraire, celui d’un trop bon tonneau à un autre moins dans les faveurs du vieillard, sur la soupe trop salée, sur le petit salé un peu trop gras et, constamment, sur les denrées luxueuses achetées au camion de l’épicier, café, chicorée, chocolat, oranges, biscuits ou autres vaines friandises.
Ce conflit, somme toute assez banal, des générations contraintes de vivre sous le même toit, avait cependant atteint, disait-on, son paroxysme, quand Prunier-le-vieux en vint à égarer ses économies. Toute sa maigre pension était en effet jalousement accumulée, trimestre après trimestre, dans un grand portefeuille à l’ancienne, au cuir ridé, aux coutures élimées, qu’il dissimulait partout, en véritable Harpagon, dans le moindre trou de mur, dans une boîte en fer et dans la terre sous un arbre du verger, sous les chevrons d’un quelconque bâtiment, dans le nid des poules, sous son lit, dans le foin, la paille, le toit du cochon, à tel point qu’à force de déménager son trésor, il ne se souvint plus un beau matin de la cachette de la veille.
Il erra alors comme une âme en peine pendant des jours interminables, de cachette plausible en cachette plausible. Il soupira, il grommela, il perdit l’appétit et finit par toiser sa bru, l’œil mauvais, en grondant que, sans doute, sa pension n'était-elle pas perdue pour tout le monde.
L’orage latent éclata et, à en croire Léon Renaud, le facteur, le vieux avait été à deux doigts de recevoir, 
n'eût été l'intervention musclée de son fils, une paire de gifles.
Toujours est-il que le vieillard retrouva son trésor quelques jours plus tard, enfoui dans le tas de blé du grenier, qu’il ne formula aucune excuse auprès de sa bru et qu’il décida de receler désormais sa galette dans la poche intérieure du vieux paletot qui ne le quittait jamais, été comme hiver.
La pauvre femme en était donc profondément lasse, de ces incessantes querelles et jérémiades, et n’eût été son mari qui, le plus souvent, prenait son parti et expliquait à son père qu’on était en mil neuf cent soixante-sept, miladiou, qu’on n’était plus aux temps d’avant-guerre, elle aurait sans doute pris la clef des champs.
C’est en tout cas ce que racontait Louis, qui fréquentait la maison, qui faisait du bois à moitié sur les taillis de Joseph Prunier et qui venait parfois emprunter un outil en échange d’un coup de main donné à Norbert, ou, tout bonnement, discuter le bout de gras et boire un verre. Il disait aussi, Louis, quand il avait un peu trop forcé sur le goulot, que… Bon, enfin, mais c’était pas à répéter, hein, il voulait pas d’histoires avec Prunier, lui… que… même si le vieux était un sacré emmerdeur, c'est vrai, la bonne femme, elle, avait quand même un petit air chipie et que ça l’étonnerait pas… enfin… il disait pas qu’elle courait, non, ça, il disait pas ça, mais quand même, elle lui faisait des petits airs, à Louis, des fois, et des petites minauderies.
Le grand Gaétan levait la tête, frétillait de la moustache, souriait, les yeux mi-clos, et faisait le gars interloqué. Non ? Tu déconnes, Louis, t’as cru, t’as mal vu, tu te fais des idées, mon pauvre… Piqué au vif, Louis affirmait alors avec force que si ! que même, un jour, elle avait mis pour lui, il en était certain parce qu’elle savait qu’il devait venir, du rouge aux lèvres et que le vieux avait marmonné des vilains mots, des sales mots, en haussant les épaules. Et que, oui, elle lui avait fait des petites agaceries amusantes, ce jour-là… Mais, Louis, il s’en foutait pas mal de ça. Parce qu’avec Henriette il avait du bon orgasme à la maison, et quand il voulait. Le grand Gaétan partait alors d’un grand éclat de rire, tapait un grand coup sur l’épaule de Louis, dont le menton venait effleurer le verre en l’éclaboussant de vin rouge, et se tournait vers Mémène, t’as entendu ça, dis ? Louis, il a de l’orgasme chez lui, le veinard ! Tu vois ce que c’est que d’avoir du flair avec un nez pareil ! Il a de bonnes choses chez lui et que les autres n’ont pas !
Louis ricanait en tressautant comme un niais sur ses petites pattes, aux anges, fier et content d’avoir placé un mot difficile. Celui-ci cependant était trop savant, sonnait trop honnête, pour faire vraiment rire Mémène. Subodorant tout de même qu’il y avait là-dessous quelque grivoiserie passée à la moulinette du dictionnaire Louis, elle haussait les épaules sans interrompre sa vaisselle et en soupirant, ah, sacré Louis, va, tu nous feras toujours rigoler avec ta science !


Ce jour-là cependant, le menuisier et Joseph Prunier examinèrent et estimèrent longtemps les arbres, en les caressant, en donnant de petits coups de pieds sur le bas du tronc et en levant haut la tête, vers les derniers houppiers. Prunier-le-vieux avait abandonné son fagotage et les suivait pas à pas, les mains derrière le dos, en prodiguant ses fins conseils et ses évaluations abusives, tant que son fils finit par lui dire de se remettre aux fagots, qu’il allait prendre froid, là, à ne rien faire.

Car l’air était glacé. Le ciel s’était éclairci au cours des nuits précédentes et la fine couche de neige, mêlée aux feuilles mortes, craquait sous les pas. Un mauvais blizzard soufflait de l’est et secouait la cime des arbres dont les dernières branches, comme des moignons gelés, s’entrechoquaient avec de petits craquements sinistres. Les hommes, quoique protégés par le sous-bois, s’étaient emmitouflés dans de lourdes pelisses et portaient des moufles, sauf Norbert qui, mains nues et vêtu d’une simple veste, ahanait et cognait sans relâche au pied des chênes.
L’affaire toutefois semblait bien mal engagée, le menuisier voulant acheter les fûts sur pied, en les faisant abattre lui-même et en les payant sur estimation, le paysan exigeant avec calme qu’ils fussent vendus une fois abattus et sur la foi d’un cubage opéré au sol, beaucoup plus juste. Les deux hommes avaient chacun leurs raisons fondamentalement contradictoires. Le menuisier appâtait le vendeur en arguant du fait qu’il savait, depuis le temps qu’il était dans le métier, mesurer avec précision  un arbre sur pied et que, sur estimation qui valait parole d’honneur même s’il s’avérait plus tard une erreur à son désavantage, il payait tout de suite, là, sur-le-champ et qu’il n’y avait plus à discuter. Et il frappait de petits coups secs sur le  portefeuille qu’il avait  exhibé des profondeurs de sa pelisse. Il savait surtout que, prenant à sa charge l’abattage, le prix du mètre cube en serait diminué d’autant.
Pour le paysan, et quoiqu’il guignât avec appétit sur le grand portefeuille manifestement bien rempli, le mot estimation était un mot de filou, un mot de l’entourloupette marchande. Il résistait donc encore et souriait qu’il préférait attendre un peu ses sous, qu’il allait lui-même faire abattre par Norbert et que, comme ça, il n’y aurait pas risque de fâcheries en pratiquant le prix du mètre cube couché et mesuré au petit poil. Ne serait-ce pas trop bête, hein, de se manger le nez entre voisins pour deux ou trois méchants chênes ? Hein ? Qu’est-ce qu’il en disait, le père Brunet ?
Le père Brunet en disait qu’il fallait voir ça tout de suite… Et, passant outre les arguties, il préleva une tige de noisetier bien droite aux broussailles des sous-bois et tailla deux bâtonnets d’égale longueur. Ce après quoi, il en mit un en position verticale et l’autre en position horizontale, venant buter perpendiculairement le premier. Il recula, il avança, il ajusta, il baissa, il leva l’étrange figure géométrique, il recula encore, il avança de nouveau et, ayant aligné tous les points voulus, son œil et les différentes extrémités des bouts de bois avec, d’une part le bas de l’arbre et, d’autre part, la hauteur jugée exploitable en menuiserie, il marqua enfin de son talon le sol, à l’endroit exact où il se trouvait. Il mesura ensuite la distance entre ce dernier point inscrit dans la neige et le pied de l’arbre, cette distance indiquant selon lui la hauteur exacte de l’arbre. Il fit la même et ingénieuse opération, dite croix du bûcheron, devant tous les arbres convoités avant de mesurer la circonférence de chacun d’entre eux, à un mètre cinquante du sol.
Il agissait en expert, il griffonnait aussi chiffres et opérations sur un petit carnet après avoir soufflé sur la mine gelée du crayon. Attentif, sérieux comme un pape, Joseph Prunier le suivait dans tous ses faits et gestes, portant le gros portefeuille que l’autre lui avait curieusement tendu pour avoir les mains libres. Il déglutissait avec peine, ses yeux jaunes et noirs aux aguets, pressé d’avoir un chiffre, puis une somme, qui sortiraient de ces curieuses manigances, même si, à part lui, il luttait encore et se promettait bien de ne pas en tenir compte.
Le menuisier annonça des résultats qui firent faire une moue désappointée au paysan. Il y avait là, pour sûr, bien plus que ça, voyons, tes bouts de bois disent des conneries ! Non, on n’allait pas se fâcher, tant pis, hein, les chênes attendraient bien encore un peu, depuis le temps qu’ils étaient là… Bon, avait abdiqué le menuisier, mais, c’est ben dommage. Ils sont vraiment beaux, tes chênes… Il tendit la main, se plaignit que fant’d putain, l’hiver voulait pas rigoler, cette année, et fit mine de s’en aller, sans se presser, nonchalant même,  attendant le rappel. Déconfit, se raclant la gorge, Prunier sentait encore dans ses mains la chaude rondeur du portefeuille qu’il avait tenu et qui pour l’heure lui passait sous le nez. Il regardait, morose, ses chênes qui se balançaient sous le vent glacé et qui ne lui serviraient à rien, là, sinon à bouffer la jeune repousse, nom de dieu de bon dieu !
Et si je les abats moi-même, miladiou, et que, comme ça, je te les compte au prix fort, au prix avec façon, mais avec tes mesures, hein, ça serait-y pas raisonnable et une manière de couper la poire en deux ?
Le menuisier s’arrêta, baissa la tête comme s’il réfléchissait, sans se retourner encore. Puis il revint résolument sur ses pas. Il fit encore semblant de calculer mentalement cette dernière proposition du paysan et, ma foi, conclut que si c’était comme ça… Il ressortit alors son carnet et son crayon et les deux hommes s’éloignèrent un peu plus sous l’abri des sous-bois. Là, ils comptèrent, recomptèrent, se repassèrent le carnet et le crayon, puis, enfin, le menuisier fit réapparaître son gros portefeuille et un à un, comptant à voix haute, il déposa les billets dans la main tendue de Joseph Prunier.
Norbert fut averti qu’il aurait à se mettre à l’abattage des fûts dès le lendemain et on convint qu’Alfred Bouffard, scieur de long, maire et bouilleur de cru, viendrait les prendre aussitôt, avant que le vent ne tourne au dégel, rendant les chemins fangeux et impraticables. Et à propos de Bouffard, on rigola que, tiens, ce serait peut-être le moment de goûter sa marchandise, à celui-là, voir si elle réchauffe un peu les boyaux !
Par un geste bref du menton qu’accompagna un sourire malin, Prunier signifia à Norbert d’exhiber de sa musette la fiole de gnôle et, debout près du feu de branchages qui crépitait en expédiant dans l’air transi des étincelles orange et rouge, on se réchauffa le dos aux flammes et le cœur par de petites lampées d’eau-de-vie. Des rouges-gorges sautillaient de brindilles en brindilles, la plume ébouriffée sous la morsure du vent, nerveux, l’œil vigilant et penchant de côté la tête, comme pour épier les quatre hommes debout autour du brasier.

L’anecdote n’aurait cependant pas mérité d’être développée à ce point si elle ne s’était conclue par un singulier rebondissement qui alimenta tout un moment les rigolades et les railleries faciles au café des sports.
Joseph Prunier et le menuiser, après s’être serré la main, s’en retournèrent donc bientôt chacun de leur côté et chacun également satisfait de la tournure qu’avait prise l’affaire.
Ils avaient laissé Norbert et Prunier-le-vieux à leur ouvrage. Ce dernier semblait de fort méchante humeur, bougonnait et geignait sans cesse, haussait les épaules et tordait la bouche, tout en glanant autour des arbres abattus les brindilles pour ses fagots. Quand l’heure fut venue de s’accroupir autour du feu pour déjeuner de patates cuites sous la cendre, de morceaux de porc froid et de fromage, le tout arrosé de vin qu’ils avaient mis à réchauffer près des flammes, le vieillard ne dit pas un mot. Ses  yeux étaient humides et obstinément immobiles. Il distribuait de temps à autre des miettes de son pain aux rouges-gorges et aux mésanges, qui se précipitaient alors et bataillaient dur pour récupérer l’offrande jetée sur la neige, leurs petites ailes frémissantes et rejetées en arrière. Norbert imita bientôt le vieillard et lança aux oiseaux un gros morceau de gras. Attirés, peut-être avec cette prescience caractéristique de la vie sauvage ou alors parce que les petits animaux, qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, qu’on ne devine pas autour de soi, observent tous les faits et gestes des intrusions humaines sur leur territoire, des roitelets vinrent se mêler à la fête, une grosse grive draine aussi, un merle noir et quelques verdiers frigorifiés.
Par instants, les sautes d’un courant d’air glacial se frayaient un passage entre les arbres, couchaient les flammes du feu et soulevaient des tourbillons de neige et de feuilles gelées.

L’orage qui couvait dans la tête du vieillard éclata au souper. Madeleine Prunier avait servi des haricots et des boudins noirs et les trois hommes dégustaient en silence, trempant dans leur assiette de larges bouchées de pain frais. Des rafales venaient cogner aux volets refermés sur la nuit, le feu dans la cheminée ronflait et, devant lui, deux énormes matous étaient étendus de tout leur long, leur ventre gras qui ondulait au gré de la lente respiration du sommeil.
Ce n’est que lorsqu’il repoussa son assiette, qu’il balaya du revers de la main les miettes éparpillées devant lui et referma son couteau, que Joseph Prunier rompit le silence. Il demanda à son domestique le nombre de journées qu’il prévoyait à l’abattage et l’émondage des chênes. Parce que, lui, il n’aurait pas le temps d’aller lui donner un coup de main avec les réparations qu’il avait entreprises dans les granges et, maintenant qu’il avait les sous dans sa poche, s’agissait pas de laisser traîner cette affaire, comprends-tu ? Norbert repoussa lui aussi son assiette, torchée avec tant d’application qu’on eût dit qu’il ne s’en était pas servi, et, semblant réfléchir, allait ouvrir la bouche pour dire que…
Prunier-le-vieux, le nez dans ses mojettes, grogna soudain que les chênes en question resteraient debout.
Assise à l’autre bout de la table, Madeleine Prunier qui épluchait une pomme ridée, une pomme Clochard, souleva les paupières et interrogea son mari du regard, soudain aux abois. Le fils Prunier, la voix enrouée, mal assurée, questionna alors qu’est-ce que c’étaient encore que ces conneries ?
Il n’y avait pas de conneries là-dedans, mon drôle. L’écurie aurait bientôt besoin d’une charpente neuve et il faudrait des solives et des chevrons, et où est-ce qu’il les prendrait, hein, les solives et les chevrons, s’il vendait ses chênes pour faire des planches à l’autre escogriffe ? Et des chênes vendus à bas prix, encore, des chênes comme il n’y en avait pas beaucoup dans les bois du Fouilloux… Il les avait bradés à ce corniaud, qui l’avait joliment roulé, tiens, avec ses mesures à la noix ! Alors, mon drôle, faudra penser les affaires autrement, vois-tu. Parce que ça se passerait comme il venait de le dire…  Les chênes resteraient pour l’instant à leur piace.
Joseph Prunier explosa. De quoi qu’il se mêlait à l’heure qu’il est ? Miladiou, ce n’était pas fini, ce caractère de goret à toujours contredire les façons de faire des autres ? ! Les chênes étaient vendus et payés. Il n’y avait plus à revenir là-dessus et qu’il aille donc dormir un bon coup, tiens, ça irait mieux demain.
Le vieillard leva enfin la tête, jusqu’alors baissée sur son assiette. Il se cabra légèrement en arrière et regarda son fils droit dans les yeux. Norbert l’observait, s’attendant bien sûr à quelque divagation du vieil homme, forcément suivie d’un nouvel esclandre. Pourtant, Prunier-le-vieux avait au coin de la bouche un sourire qu’il ne lui avait jamais vu auparavant, de ces sourires qui sont à la fois mauvais, sereins et triomphants et qui apparaissent, dans les conflits, aux lèvres de celui qui, sûr de son fait, s’apprête à terrasser l’adversaire. Il hocha la tête, fit un signe de la main qu’il leva et qu’il agita plusieurs fois de haut en bas, comme pour dire, tais-toi donc, gamin, tu connais rien ! Et il porta en effet l’estocade en disant d’un timbre bien ferme que les bois et la vigne étaient à lui et à lui seul. Tout le reste, tout ce qu’il avait gagné de ses mains au cours de sa foutue vie, oui, il l’avait donné, mais pas la vigne et pas les bois. Les livres du notaire disaient ça : il en gardait l’usufruit… Et il appuya sur le dernier mot, pour bien faire voir qu’il était un mot de la loi, une clef savante qui lui donnait raison. Alors, hein, tu vas quand même pas, toi, mon drôle, un honnête drôle, vendre des affaires qui sont pas encore à toué, pas vrai ?
Joseph Prunier était exsangue, livide même, et il serrait les dents. Sa pomme d’Adam, saillante et poilue, s’agitait d’un mouvement convulsif et ses mâchoires, quoique fortement crispées, tremblotaient. Il frappa un violent coup de poing sur la table, le vin trembla dans les verres et le pichet, et il explosa que nom de dieu, on allait voir ça ! Non mais, qui c’est qui commande ici ? Ça n’était pas bien déjà, qu’il soit nourri, couché, blanchi, sans jamais débourser un traître sou, qu’il gardait tout et qu’on se demandait bien pour quoi faire à son âge ? Fallait encore qu’il vienne le faire chier avec ses papiers et ses balivernes ! Miladiou, qu’il aille se coucher tout de suite, sinon… Et Joseph Prunier, si calme, si muet d’ordinaire, fit l’épouvantable geste de se lever et de vouloir prendre son père par le revers de son paletot ! Sa femme se jeta sur lui et lui cria de ne pas faire ça. Norbert s’était levé aussi, ahuri, affolé, et gémissait que bon sang, de bon sang, faut vous calmer, patron, faut vous calmer…
Faut pas faire ça !
Le vieillard n’avait pas bronché d’un cil. Il avait secoué la tête, s’était levé et, poussant la porte qui donnait derrière le dos de Norbert, sans un mot de plus avait rejoint sa chambre.
Plus tard, beaucoup plus tard dans la soirée, Joseph Prunier et sa femme ayant sorti de grandes chemises en carton, poussiéreuses et ceintes d’un cordon jaunâtre, épluchaient un à un des papiers dans lesquels ils ne mettaient jamais le nez. Ils lurent, hébétés, écrit d’une belle écriture violette, penchée, avec des pleins et des déliés comme en inscrivait autrefois l’instituteur au tableau noir : l'usufruitier doit donner son autorisation pour vendre le bien sujet à usufruit, et le nu-propriétaire ne peut nuire aux droits de l'usufruitier.

La mort dans l’âme, Joseph Prunier prit le lendemain sa vieille 203 et fila jusqu’à l’atelier de Brunet. Il expliqua en deux mots, s’excusa humblement et ne voulut pas écouter les exclamations, les réprobations, et bientôt les insultes. Il recompta un à un, sur un établi recouvert de sciures, les billets qui lui avaient été donnés la veille.
Mais l’affaire, ébruitée par Norbert en la minimisant et par Brunet en l’exagérant, fit grand bruit sur tout le territoire de la commune. D’autant qu’on apprit que le menuisier avait déjà conclu marché pour la  charpente et les parquets de chêne d’une maison bourgeoise du chef-lieu. On apprit ça de la bouche, fendue jusqu’aux deux oreilles, d’Edgar Dupin, engagé sur le même chantier pour la maçonnerie.
Dans cette transaction avortée, l’œuf, comme on dit, avait donc été par deux fois cuit dans le cul de la poule.
Autant par le vendeur que par l’acheteur.


*

Chapitre III

 Une vigne

La Nationale 10, un des axes routiers les plus importants du territoire national de l’époque, la prestigieuse Nationale 10 reliant Paris à l’Espagne et construite - sous l’appellation cartographique de route impériale numéro 11 - par Napoléon portant ses armes en terre ibérique, la Nationale 10, ce miroir d’asphalte qu’on a aussi baptisé plus tard le cimetière des Portugais parce que les travailleurs immigrés de ce pays l’empruntaient régulièrement pour aller chez eux et s’en revenir, leurs voitures approximatives croulant sous les bagages, et que beaucoup y ont trouvé la mort ; la Nationale 10, donc, traversait le bourg de part en part, en accusant deux virages jugés trèsdangereux. Et pour cause.
Nombreux furent en effet les énormes camions qui vinrent s’écraser, la nuit, contre la boutique hétéroclite du père Raymond, dit le P’tit Boscom parce qu’il était bossu et tout petit. D’ailleurs, quand on rentrait dans son capharnaüm, on ne l’apercevait que par son éternel chapeau de feutre noir se promenant derrière les amoncellements enchevêtrés de la marchandise. Son singulier bazar, où s’entassaient des chaussures, des fusils, des carabines, des frondes, des friandises, de la quincaillerie, des jouets, de la papeterie, des appareils photos, des roues de vélo, des outils de jardin, des paquets de graines, des engrais, des cages, des pièges à rats, arborait son enseigne à la sortie du premier virage à gauche, dans le sens Paris-Espagne, et faisait l’angle du carrefour de la route de Civray.
L’inextricable bazar fut d’abord éventré par un gros Willem marron, au long nez, de la société stur, puis par un Bernard, puis par un Mercedes d’Air Liquide tractant une volumineuse citerne, puis par un Unic de je ne sais quelle grosse entreprise battant raison sociale au diable Vauvert, et puis par quelques autres monstres encore. On constatait généralement, en ces époques de non-réglementation du temps de conduite, que le malheureux chauffeur s’était endormi. A intervalles réguliers, le P’tit Boscom refaisait donc sa façade en vieilles planches et en  parpaings, toujours les mêmes, en attendant que la longue procédure des assurances daigne lui donner l’autorisation de la refaire à neuf… jusqu’au prochain naufrage nocturne d’un mastodonte de la route.
Le deuxième virage, à droite celui-ci et un peu moins accentué, contournait la grande place du marché, au pied des halles. À sa sortie se tenait la boucherie de Charles Migret, que nous avons déjà rencontré au comptoir du café des sports, en tant que dirigeant du club de foot. Un seul camion, après avoir pourtant passé avec succès le virage du P’tit Boscom sous une pluie battante du mois de mai,était venu s’effondrer parmi les quartiers de viande et les charcuteries. Un camion espagnol, tout vert.
On s’en souvint longtemps.
Non pas du camion - on avait un peu pris l’habitude de ces fracassantes déconvenues - mais de ce qu’il mit inopinément au jour. Car le boucher charcutier, qui aurait quand même dû être dans son lit à trois heures du matin, était demeuré introuvable jusqu’à l’aurore ;  jusqu’à ce qu’il arrive enfin sur les lieux, les bras levés au ciel, hurlant, hagard et tout ébouriffé et d’où on ne sut jamais trop quelle secrète escapade. On supposa que… On murmura… On chuchota un nom, on rigola en sourdine, en oubliant presque le chauffeur espagnol, indemne, quoique sonné, et qui tâchait, par des cris et des mots comme des cascades, d’expliquer l’accident aux gendarmes.
Il apparut, par le fait, que monsieur et madame Migret faisaient chambre à part, cette dernière semblant interloquée et même scandalisée de l’absence nocturne de son mari, lequel mari expliqua qu’il avait eu cette nuit-là des insomnies abominables et qu’il était sorti dans la campagne, voir des bêtes qu’il avait mises à l’engrais dans les pâturages, le long de La Bouleure.

Le grand Gaétan, les yeux scintillants de malices, fit au comptoir du café des sports l’éloge public du boucher, loua son courage et sa conscience professionnelle, pour être sorti comme ça, en pleine nuit et alors qu’il pleuvait à verse, voir si ses génisses ne manquaient de rien. Parce qu’une génisse qui manque de quelque chose, hein, avec de l’herbe de printemps jusqu’au ventre et la rivière qui lui coule entre les sabots pour y boire tout son saoul, ça se visite la nuit ; ça peut pas attendre le lendemain matin, tout le monde est en mesure de comprendre ça… On écouta la plaidoirie en poussant des petits couinements de plaisir, en se poussant du coude et en faisant mine que oui, ça, on pouvait dire qu’on avait la chance d’avoir chez nous un boucher charcutier des plus consciencieux, qui veillait à la qualité de sa viande sur pied.
Louis tomba les deux pieds dans le piège et s’inscrivit en faux contre le sentiment général des buveurs. Il prétendit, en toussotant, en se raclant la gorge et en hésitant beaucoup, que le rusé boucher n’était pas à se rincer la peau dans les prés bas, non, qu’il n’était pas en train de caresser ses génisses, mais qu’il était bien au chaud sous les édredons, à caresser la veuve Boisseau qui habitait, comme tout le monde savait, juste en face de chez lui, de l’autre côté du chemin blanc !
On poussa des exclamations outrées, on fit signe au calomniateur d’arrêter de dégoiser des conneries, on s’indigna avec des rires à peine contenus ! Louis plongea la tête la première dans ce deuxième traquenard. Miladiou, qu’il cria, il n’était pas fou, non ? Il l’avait vu, le charcutier, qui frappait chez la veuve, vers onze heures, alors qu’il rentrait en vélo, lui, de chez Prunier où il s’était attardé à discuter le bout de gras ! Même qu’il savait ça depuis belle lurette, qu’elle était chaude comme de la braise, la veuve, et que Migret aimait bien venir s’y réchauffer de temps en temps la couenne, mais que c’était pas ses affaires, à Louis, qu’il n’avait pas à répéter aux autres ce qu’il savait, parce qu’il était un homme qui avait horreur des potins, premièrement, et que, deuxièmement, chacun était libre de faire du libido comme il voulait. Comment ça, du libido, Louis ? J’en sais trop rien. Mais je sais qu’on dit comme ça quand on veut être poli tout en disant des cochonneries.
On décida que le libido selon Louis, c’était du savoir-vivre et on le brocarda, on le poussa en riant, on lui tapa dans le dos tandis que, lui, ricanait du succès chaque fois garanti de ses extraordinaires trouvailles lexicales.
Ce dont il ne se vanta pas cependant, c’est que la veuve Boisseau, femme alerte, qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot, qui travaillait chez les bourgeois du chef-lieu de canton, femme déjà moderne qui portait des pantalons, fumait la cigarette, prenait l’apéritif et mettait du rouge à lèvres, le gratifia quelque temps plus tard d’une paire de gifles retentissante, au hasard d’une rencontre dans un chemin creux de la campagne.
Le boucher charcutier, pour sa part, ne tint pas rigueur à Louis de ses cancans. Bien au contraire. Il lui paya à boire le dimanche suivant, parce qu’il lui semblait que d’être soupçonné de coucher avec la veuve Boisseau, était, ma foi, bien gratifiant pour sa personne et lui permettait même de faire le fanfaron. Nombre d’hommes de la commune, il le savait bien, lui qui voyait tout le monde dans ses tournées de ferme en ferme, eussent secrètement aimé être à sa place… Si place il y avait eu.
Le grand Gaétan quant à lui, si ses compagnons avaient été des compagnons perspicaces, de ces compagnons qui savent lire la lumière furtive des yeux, aurait pu, sinon être trahi, du moins laisser entendre des choses. Car lui toujours si gai, accueillit assez fraîchement le témoignage de Louis. L’éclat pétillant de ses yeux guillerets s’éteignit pendant une fraction de seconde, il baissa le nez dans son verre et regarda soudain ailleurs, vers un gros camion qui passait sur la Nationale 10 en faisant trembler les vitres du café.
Sa bonne humeur rejaillit cependanttrès vite, dès qu’il reprit conscience que le boniment sortait de la bouche de Louis. Il le prit donc fraternellement par les épaules, comme on prend quelqu’un qu’on veut protéger, lui murmura à l’oreille qu’il n’avait pas de chance avec cette histoire de s’être attardé chez Prunier parce que Joseph était justement à l’Hôtel-Dieu depuis trois jours pour y être opéré de l’appendicite, ce que tout le monde savait. Il lui offrit donc un verre de vin, lui dit qu’il était somnambule et qu’il avait des visions, avant de se mêler au brouhaha des incrédulités et des exclamations scandalisées.

La Nationale 10 coupait donc le bourg par moitié, mais pas seulement. Elle partageait aussi la campagne en deux pays quasiment distincts. Comme le font d’ordinaire les fleuves. De part et d’autre de ce ruban bleu jeté en travers des champs, il y avait, si on veut abuser du langage topographique, les gens de la rive gauche et ceux de la rive droite, car, tout comme pour les rivières, on considérait que la grand-route avait une source, Paris, et qu’elle se déroulait naturellement du nord au sud.
Elle surgissait des bois, longeait le Fouilloux en le laissant sur sa gauche, passait entre les Grandes Boisnes et Sémillé, montait jusqu’au Coudreault en délimitant la Piane, redescendait sur le bourg, y torsadait ses deux virages, avant de filer tout droit vers Ruffec.
Mais on ne la connaissait pas jusque là. On ne s’aventurait en effet que très rarement au-delà des Maisons Blanches situées à une dizaine de kilomètres et où elle était coupée par une autre Nationale de moindre importance, celle reliant Niort à Limoges, en formant un carrefour dont on ne parlait qu’avec effroi tant il avait de morts à son actif. Si quelqu’un de la commune parlait de la grand-route, il évoquait toujours la quinzaine de kilomètres comprise entre les bois du Fouilloux et ce carrefour des Maisons Blanches. S’il voulait faire l’important ou le gars qui voyage, il poussait la conversation jusqu’à Couhé-Vérac au nord ou jusqu’à Ruffec au sud.
Mais ça n’intéressait pas grand monde. La Nationale 10 était une entité de la culture communale. Par-delà, elle n’existait pas.

Ceux de la rive droite, de Bena, des Petites et des Grandes Boisnes, d’Antrigé, travaillaient ensemble pour les moissons et les vendanges, ceux de la rive gauche, de Sémillé, du Fouilloux, de La Bauverie, également. On ne se mélangeait pas. Le lieu fédérateur, celui où la Nationale 10 ne séparait plus les gens, c’était le bourg et, plus précisément encore, le café des sports, sorte de grand I vert balzacien où toutes les nouvelles, toutes les ententes comme tous les griefs, étaient exposés, tel que sur un foirail.
Les terres de chacun étaient situées d’un côté et non de l’autre de la Nationale 10. Si on cultivait à droite, on ne piochait pas à gauche et vice-versa, exception faite pour la Piane sur laquelle deux ou trois propriétaires de la rive droite possédaient quelques parcelles. Ils étaient évidemment tolérés, il n’y avait pas de chamailleries - on ne discute ni les actes notariés ni le hasard des héritages matrimoniaux - mais il y avait tout de même un petit sentiment d’étrangeté, comme une sorte d’intrusion ressentie, sans que pour autant la moindre allusion ne soit jamais lâchée sur le sujet.
C’était le cas des frères Augereau, gros propriétaires de Bena, dont la large ferme aux murs épais, propre comme un sou neuf, moderne, bien disposée en carré, dominait la rivière du haut d’une sorte de petite colline que couronnaient des bosquets de chênes et de jeunes châtaigniers.
Ils n’étaient pas très aimés, les deux frères. On les craignait même, surtout le cadet, Roland, sournois et d’un caractère violent. Trop riches, trop âpres au gain, trop asociaux, n’allant ni au café des sports, ni aux fêtes communales, ni à la chasse, ni à la pêche, travaillant fêtes et dimanches et surtout trop à l’affût du moindre petit bout de terre susceptible d’être vendu dans les environs. Ils avaient déjà englouti quelques menues propriétés ayant appartenu à des anciens partis sans descendance directe. Ils avaient racheté, justement sur la Plaine, deux parcelles à la veuve Boisseau et, depuis longtemps, ils louchaient sur la décadence du grand Gaétan, dont nombre de champs de bon rendement jouxtaient les leurs. Ils guettaient le moment où cette joyeuse cigale n’aurait plus le moindre petit vermisseau à se mettre dans le gosier pour lui assener le coup de grâce : une offre au rabais, mais payable rubis sur ongle et sur lequel il se précipiterait, tel un rat sur du pain chaud.
Mais leur obsession, c’était la vigne de Joseph Prunier, auquel ils faisaient inlassablement les yeux doux. Cinquante ares, ça n’est pas une grosse fortune, certes, mais cette fichue vigne, juchée sur le dos de la Plaine, à tout vent et en plein soleil, avait l’extravagance de couper dans son exact milieu les deux lopins négociés à la veuve Boisseau. Huit hectares d’un côté, huit de l’autre, et cette imbécile de vigne qui ne servait à rien, sinon à les emmerder, plantée au beau milieu ! Un désastre, un non-sens pour ces rêveurs d’horizons sans bornes où les machines modernes dévoreraient tout ça en un rien de temps. Ils avaient même argué, selon ce que l’on potina, de cette vigne comme une entrave et une aberration pour faire baisser les prétentions de la veuve Boisseau, leur amie pourtant. Car la vigne de Joseph Prunier arrachée, ça donnerait un champ de seize hectares et demi d’un seul tenant et sur la partie la mieux exposée de la Plaine. Plus de seize hectares pour eux seuls ! Ils en rêvaient, ils en discutaient, ils en rageaient. Plus de seize hectares en un seul morceau ! Presque le triple de toute la propriété de leur corniaud de beau-frère, Louis, sur la faillite duquel ils ne spéculaient pas, parce qu’il n’y avait pas grand chose de bon à récupérer là-dedans, c’était tout morcelé et tout rongé par les bois et, aussi, peut-être, par respect pour leur sœur dont ils plaignaient cependant le sort de s’être affublée d’un imbécile pareil.

Un matin où le soleil pâlichon glissait sur la gelée toute blanche des prés et allumait la cime des bois d’un discret trait de lumière, que la campagne était muette et déserte sous les endormissements de décembre, Roland Augereau, n’y tenant plus, traversa la Nationale 10, coupa à travers La Piane, s’arrêta un moment au bout de la vigne honnie, fit un geste de la tête, un geste de lassitude et de désespérance, et, d’un pas plus que jamais résolu, marcha droit sur le Fouilloux.
Il était un homme court et trapu, de large poitrine, d’avant-bras brefs mais puissants. Le cheveu toujours coupé très ras laissait voir une nuque épaisse et exagérait la longueur des oreilles en donnant à l’ensemble de cette figure sévère un air légèrement idiot, d’autant que les yeux ronds, gris, étaient le plus souvent  agités, comme en proie à de sourds combats intérieurs et que le front était trop large, trop haut et luisait comme une bille. Des maldisants disaient parfois qu’il avait une tête de criminel. Comme s’ils avaient vu un jour un criminel !
Cette fois-ci, dit Roland Augereau à voix haute en traversant les bois par de petits sentiers, à nous deux ! M’étonnerait que tu dises non… Et il tâta l’intérieur de son veston où il avait glissé une belle liasse.
Il pénétra dans la cour de Joseph Prunier, la démarche rapide et décidée de quelqu’un qui vient droit au but, qui est sûr de son fait et qui n’a pas de temps à perdre en balivernes. Il contourna le tas de fumier, avisa Norbert en train de finir le pansage des bêtes, une botte de paille à l’épaule, et s’enquit de où était son patron.
Dans la grange, il est dans la grange du bas à égrener du maïs. Et Norbert suivit des yeux ce visiteur de réputation redoutable, pressentant quelque affaire inattendue qu’il pourrait peut-être raconter dimanche, au café des sports. Prunier-le-vieux sortit de l’étable, vint jusqu’à lui et grommela dans sa lourde moustache jaunie, qu’un Augereau ne rendait visite à ses voisins que s’il avait flairé trois ou quatre sous à lui voler. Tu savais pas encore ça, mon drôle ? C’est vrai que t’es pas du pays ! Mais qu’avais-tu besoin de le renseigner, ce pendard ? Fallait dire qu’il y avait personne ici… Comprends-tu ? Oh, miladiou ! Et Prunier-le-vieux réintégra l’étable, fort mécontent.
Joseph Prunier et Augereau restèrent un long moment dans la grange et, à la grande surprise de Norbert et du vieillard, remontèrent bientôt vers la maison tout en bavardant. Là, ils s’assirent à la table de bois épais et Madeleine Prunier déposa devant eux un pichet de vin. Son mari lui fit aussitôt signe de s’asseoir. Il voulait son avis… Et son avis fut bientôt que c’était une bonne proposition, qu’on n’avait pas besoin de cinquante ares de vigne avec les tonneaux qui étaient déjà pleins jusqu’à ras bord, tant qu’il y avait encore du vin pour trois ans au moins et qui finirait par tourner aigre, ça c’était sûr… Et puis, que ça ne ferait pas de mal d’en boire un peu moins, s’il le fallait.
Le mari avait largement abondé dans son sens. On replanterait une vigne. Plus près d’ici, une nouvelle vigne qui donnerait dans trois ans, ça tombait bien, avec des cépages numérotés comme ils font maintenant. Des cépages qui attrapent moins les maladies et qui demandent moins de soins. On ferait des rangs plus espacés aussi, pour qu’on puisse la travailler avec le tracteur. On pourrait de la sorte se débarrasser du cheval. C’était autant d’économies… Et puis, et puis surtout… Cette fois-ci, la somme proposée était enfin une jolie petite somme, alléchante, très alléchante même.
Alors, on s’était entendu, on s’était frappé dans la main, on avait trinqué, on était radieux mais sans en faire exagérément montre, de peur qu’une des parties, se méprenant sur la jubilation de l’autre, ne s’estimât flouée et ne revînt sur sa décision.
On convint donc qu’on ne ferait la paperasserie chez le notaire qu’à l’automne, après la vendange pour l’un et juste avant les labours pour l’autre. Ça faisait les affaires à tout le monde. Un acompte ? Ma foi… Pourquoi pas ? Comme ça, personne ne pourrait se dédire. Un acompte sur papier signé, alors. Non, avait tranché Madeleine Prunier. On était ici entre gens bien et qui savaient se tenir. Pas besoin d’acompte ; l’argent non reçu ne serait ainsi pas dépensé et comme ça, dans un sens, mis de côté. On réglerait tout ça à l’automne, chez le notaire, au prix convenu ici même.
On se sépara les meilleurs amis du monde.
Joseph Prunier n’en souffla mot ni à son père, ni à son domestique. Ça n’était pas là leurs affaires.
Du moins le croyait-il.
Car l’histoire du menuisier, des arbres vendus puis finalement pas vendus, l’affaire de l’usufruit, éclata au mois de février suivant et Joseph Prunier, effondré, se vit alors dans l’obligation de reprendre sa parole sur deux transactions effectuées à deux mois d’intervalle. Il avait bien cherché à amadouer son père dès le lendemain de l’échauffourée au sujet des chênes, il lui avait parlé du déshonneur qu’il y avait à renier un marché conclu, il lui avait fait miroiter des aménagements dans la ferme qui seraient faits avec les sous des arbres vendus, il avait argumenté qu’il fallait un semoir plus moderne, plus large, pour aller plus vite et gagner plus d’argent. Mais Prunier-le-vieux n’avait rien voulu entendre. Il avait levé le doigt sous le nez de son fils et avait objecté qu’un gars qui commençait à vendre ses affaires pour acheter de quoi travailler, un gars qui, en somme, bradait son cheval pour acheter une charrette, était un gars foutu. C’était comme ça qu’on bouffait une baraque. Et en vitesse, en plus… Il en avait vu d’autres dans le pays, autfoué, qui avaient cru s’enrichir plus vite que tout le monde et qui s’étaient retrouvés cul nu. Alors non, ce serait non et non, tant qu’il serait vivant. Entends-tu, mon drôle ?
Rouge, les muscles tendus à s’en rompre, la rage aux coins des lèvres, Joseph Prunier était sorti de la maison, en avait violemment claqué la porte et avait hurlé à son père — on l’avait entendu des cours voisines — qu’il était un vieux con ! Restée seule avec le vieillard, Madeleine Prunier avait lâché la bonde et vilipendé sans retenue son beau-père, désespérée du désastre de cet usufruit qui leur tombait dessus en reportant aux calendes grecques tous ses espoirs de rénovation de la maison, un petit chauffe-eau pour la toilette, des W.-C. à l’intérieur, des tapisseries aux murs, peut-être même une télévision. Prunier-le-vieux avait simplement posé sur elle des yeux railleurs et l’avait accusée d’être la cause de tout ça, qu’elle était une femme de rin, une gourgandine prête à tout bouffer pour des fantaisies et qu’elle mènerait son fils à la ruine.
Interrogé plus tard, un proche voisin prétendit qu’il avait bien entendu les éclats de voix de cette dispute qui, selon lui, s’était terminée par un bruit sec, une sorte de clic suivi d’un clac. Oui, on aurait bien dit une paire de gifles, mais on ne pouvait pas en être tout à fait certain.
Force fut cependant faite à Joseph Prunier de mettre les Augereau au courant de ce que son père était le véritable propriétaire de la vigne, ad mortem. Sitôt sorti de chez Brunet après lui avoir redonné ses sous, il s’était donc rendu sur la colline des Augereau. Ceux-ci étaient alors rentrés dans une colère noire et avaient voué mille fois Prunier-le-vieux aux gémonies. Roland lui avait souhaité crûment de crever le plus vite possible. De débarrasser le plancher, avait-il dit, et que c’était à cause de vieux cinglés pareils, qui n’étaient plus bons à rien sinon qu’à bouffer du pain, que la nouvelle agriculture ne pouvait pas prendre son élan !
Il avait ensuite violemment pris Joseph Prunier à partie. Est-ce qu’on vendait des affaires sans savoir si on avait le droit ? Est-ce qu’on ne lisait pas les papiers de propriété avant de conclure un marché ? Est-ce qu’on trompait les gens comme ça, qu’on se foutait d’eux comme un vulgaire voyou ? Ah, c’est bien vrai, tiens, ce que les gens racontent, que t’es un cocu et t’as donc une parole de cocu ! Tu mériterais que je t’écrase mon poing sur la figure, là, tout de suite ! Et Roland Augereau avait levé le bras, comme effectivement prêt à frapper.
Épouvanté, humilié, la tête baissée et l’œil humide, Joseph Prunier, pour se tirer de ce mauvais pas, avait juré, craché, et juré encore que la vigne serait vendue, à eux et à eux seuls, dès la mort de son père. Il avait même voulu signer un papier mais l’aîné des Augereau, plus fin, plus calme et plus vigilant que son cadet, s’était interposé aussitôt. Ce papier n’aurait aucune valeur devant un tribunal. On en était donc resté là, sur la foi de ce serment de Joseph Prunier, lequel avait reçu des menaces non équivoques s’il s’avisait de reprendre une seconde fois sa parole.

Comment, dans les jours qui suivirent le marché avorté des chênes, en février, les braillards du café des sports en vinrent-ils à supposer qu’un deuxième marché, projeté celui-là en décembre, avait du même coup capoté ? Mystère et boule de gomme. Joseph Prunier, déjà honteux des chênes payés et restés debout, se garda bien d’en rajouter avec sa promesse de vente établie sur la vigne. Il ne s’en ouvrit même pas à son père au cours des deux altercations. Encore moins à son domestique.
Les Augereau quant à eux n’avaient pas dans leurs habitudes de divulguer le secret de leurs affaires à qui que ce soit, à plus forte raison si elles se soldaient par un échec. Alors ?
C’est pourtant le grand Gaétan qui, le premier et tout réjoui comme à son habitude, provoqua publiquement la conversation sur le sujet, après la partie de belote traditionnelle d’un dimanche soir, alors que, secondé par Louis et Evariste, Norbert en était aux commentaires et aux exclamations d’admiration, le tout en échange d’un petit apéritif, comme de coutume. Il était en train de paraphraser qu’à un moment donné, il avait bien cru qu’il y avait plus de carreau dans le jeu, parce que le père La cane avait coupé l’as et, surprise, avait joué le manillon maître deux tours après. Mais il s’était trompé. Il avait mal vu. Il avait confondu avec l’as de cœur. Il n’y avait pas de loup là-dessous, c’était une belle partie, oui, une belle partie…
Dis donc, cachottier, à propos de loup, l’avait interrompu le grand Gaétan après avoir vérifié d’un rapide coup d’œil jeté à l’autre bout du café que Joseph Prunier ne s’y trouvait pas, il en aurait pas vu débarquer un chez lui, il y a quelque temps déjà ?
Un loup ? Sûr que j’ai jamais vu de loup de ma vie !
Moi non plus, avait ricané Louis, éberlué. Sauf dans le dictionnaire, en image, un gros loup qui furète dans les bois, sur une petite butte enneigée et sous la lune.
Pas un vrai loup, mais un loup avec deux pattes, deux gros yeux ronds, deux grandes oreilles de chimpanzé et presque pas de poils sur le caillou. Il ne l’a pas vu, celui-là ?
Toute la tablée et les buveurs des tables les plus proches reconnurent de suite le portrait de Roland Augereau. Les esgourdes alentour se tendirent. On se retourna même. La Cane et Edgar Dupin clignaient malicieusement des yeux, pour faire semblant qu’ils étaient au courant et qu’ils étaient curieux d’entendre la réponse. Alfred Bouffard, le maire,  jeta un coup d’œil à la pendule, prétexta un rendez-vous, salua et déguerpit.
Augereau était venu un matin, il y avait déjà un moment, disons deux semaines environ avant Noël, c’était vrai. Même que le vieux l’avait engueulé, lui Norbert, parce qu’il l’avait renseigné que le patron était là. Ils avaient discuté tout un moment dans la grange puis ils étaient rentrés boire un coup. Oui, ça c’était vrai de vrai. Mais vrai de vrai aussi que le patron ne lui avait pas dit ce qu’il était venu faire là. C’est sûr, maintenant que tu le dis, que c’était bizarre, cette visite d’un Augereau chez nous.
Ils avaient bu un coup de pinard ? avait aboyé un gars depuis l’autre bout du bistro… Pardi, quand on veut acheter une vache, faut d’abord voir si son lait est bon !
Le café des sports ne fut plus soudain qu’un énorme éclat de rire. On se tapait sur le ventre, on cognait sur les tables, on hurlait que pas besoin de goûter la barrique avant d’arracher la treille, et qu’ils devaient en faire une tête, les Augereau, quand ils avaient appris que Prunier-le-vieux refusait de lâcher la vigne… Alors ça, c’était du pain bénit ! Bien fait pour eux, tout ça !
Quel vieux salaud, avait grommelé Evariste Brunet. Mais, à part Norbert assis tout près de lui, personne ne l’avait entendu, sinon on lui aurait demandé s’il défendait les rapaces, maintenant, et s’il jugeait que ce qui était arrivé à son père avec les chênes ne méritait pas d’arriver aux Augereau avec la vigne !
Le grand Gaétan, lui, rigolait tout son saoul et tressautait d’aise, renversé sur sa chaise, les yeux débordant d’une espièglerie enjouée.  Bah, vous causez, vous causez comme des journaux, mais vous n’en savez foutrement rien de tout ça… Avec des si et des mais, on mettrait Paris en bouteille, comme on dit. Vous y étiez à cette visite de Roland Augereau chez Prunier ? Non. Eh bien vous supposez, vous ricanez, et vous inventez des histoires. Augereau et Prunier ont toujours été un peu copains, ils ne sont pas mon cul ma chemise, c’est vrai, mais ils se causent cordialement… Ce n’est pas vrai, Norbert ?
Si. Un peu. Enfin, pas beaucoup quand même… Ah, vous voyez… et, ma foi, y’a pas de mal à aller boire un coup chez un voisin. Tenez, moi, une fois, j’ai payé un coup à Jean Augereau. On a trinqué à la barrique parce qu’il passait par là pour aller à ses jeunes blés du côté de Vant. Est-ce que ça veut dire qu’il voulait m’acheter quelque chose ? Ben non… Enfin… Pas encore…

Le brouhaha gouailleur cessa tout à coup. On s’observa. On s’interrogea par de petits coups secs du menton. On douta. Le grand Gaétan était-il sérieux ou faisait-il l’âne ? Son copain Edgar Dupin rangeait les cartes et les jetons, le nez baissé. Surtout ne pas s’en mêler. Lui, les Augereau, il les avait en estime. Ils rénovaient, ils bâtissaient, ils projetaient bientôt un nouvel hangar et c’est lui qui ferait les fondations et le gros œuvre. Les Augereau, c’était beaucoup d’argent qui tombait à intervalles réguliers dans son escarcelle. Il y avait une fosse à ensilage aussi, dont ils avaient parlé, la dernière fois… Il faisait grand nuit et il était bien tard. Edgar Dupin était resté longtemps là-bas, à prendre des mesures et à calculer son devis. On était tombé à peu près d’accord et on avait bu un pichet en causant d’affaires et d’autres… De souvenirs tristes aussi… De Pierre Augereau, son camarade de classe, celui qui était l’aîné de la famille avant de laisser ses tripes là-bas, dans des montagnes désertiques, celui que les fellaghas avaient dynamité, pauvre gars, quelques semaines avant sa libération, alors que toute la famille et sa fiancée, oui sa fiancée, se préparaient déjà à fêter son retour. Quand une famille a connu ça, pour rien, pour ces vendus qui ont tout lâché après, elle méritait le respect et le silence.
Edgar Dupin se taisait donc et n’en finissait pas de ranger les jetons, empilant les ronds jaunes sur les ronds jaunes, les verts sur les verts, les rectangles sur les rectangles et les petits carrés sur les petits carrés, avec mille précautions. Il espérait que le grand Gaétan allait arrêter là ses provocations et qu’on ne lui demanderait pas son avis. Pas en public, en tout cas.
Ce soir-là, Louis mérita bien les deux Pernod qu’il lui offrit par la suite. Car il vint, sans le savoir, à son secours avec ses boniments habituels, volant ainsi la vedette au grand Gaétan. La fantaisie lui prit en effet de se vanter que les Augereau, il les connaissait mieux que personne. Si quelqu’un pouvait en causer sans dire de conneries, c’était lui. Parce que c’était sa famille. C’était pas de sa faute, mais c’était comme ça. Et en famille, on dit des choses qu’on répète pas aux voisins. Ce qui se dit en famille, c’est sacré, ça ne regarde que la famille. C’est pour ça qu’on est en confiance, qu’on discute plus librement, parce qu’on est certain que ça n’ira pas plus loin.
Louis marqua une pause, non pas pour voir l’effet produit sur les buveurs grâce à l’espoir d’importantes révélations, mais parce que, tout à coup, il lui sembla qu’il était en train de se tirer une balle dans le pied. Alors, poursuivit-il quand même, mais d’un ton irrésolu, avec l’air empêtré et benêt de quelqu’un qui vient de changer en douce l’intention de son propos et qui improvise sur de l’anodin, il avait entendu dire à l’autre, là, avec sa tête de criminel, un jour qu’il était passé dire bonjour à sa sœur, qu’il boufferait d’ici peu toute la commune tantil y avait de corniauds là-dedans et qui savaient même pas travailler, qui voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, qui se croyaient encore avant la guerre avec leurs chevaux et leurs petits morceaux de terre éparpillés un peu partout. Il avait proposé à Louis de laisser tomber tout ça. Il lui rachèterait ses prés bas, un bon prix, à cause des alluvionnements. Mais Louis, pour bien se foutre de lui sans qu’il le voie, lui avait dit d’accord et avec les sous que tu me donneras, je rachèterai la vigne à Prunier, parce qu’elle me fait bien envie, cette vigne, son vin est fameux, je l’ai souvent goûté… Couillon, l’autre avait tourné les talons et était parti sans demander son reste. Il n’en avait jamais reparlé depuis, tu penses bien !
Et Louis ricanait comme quelqu’un qui se trouve très malin et qui sait bien attraper les autres. Son gros nez en frémissait d’orgueil et de plaisir. C’en était tout à fait grotesque ! On s’apprêtait à le moquer et à le traiter de bonimenteur d’histoires qui ne tiennent vraiment pas debout – faut dire aussi qu’on était vexé de s’être au passage fait traiter de corniaud par le plus corniaud d’entre tous, même si c’était pour rapporter les propos d’un autre — quand, en guise de conclusion, il lâcha une chose qui fit que les railleurs ravalèrent aussitôt leurs persiflages et qui rendit toute l’assemblée soudain sérieuse et pensive.
Inventa-t-il en effleurant malgré tout la vérité, comme il arrive à tous les fabulateurs, ou, incorrigible cabotin, ne résista-t-il pas à l’envie de faire sensation et revint-il à son intention première de dire quelque chose qu’il savait vraiment ? Difficile d’en juger… Toujours est-il qu’en vidant son verre de Pernod et en faisant l’important, d’une voix beaucoup plus assurée, il prévint que fallait faire attention, hein, son beau-frère était bien avec les bourgeois du chef-lieu et même avec le juge de paix et les gendarmes. Si on avait la moindre histoire avec lui, sûr qu’on perdrait et qu’on mangerait tout ce qu’on n’avait pas encore gagné ! Tiens, la veuve Boisseau, Alice, qui c’est qui lui a trouvé les ménages à faire chez les messieurs dames de Couhé ? Hein, qui c’est ? Elle leur doit une fière chandelle, la Alice, aux Augereau ! Sans eux et sans leur bras long, bernique, pas de fantaisies, pas de ville et pas un sou !
Tout ça se savait vaguement, dans l’à-peu-près, en manière de ouï-dire, on n'en était pas du tout certain. On n’en craignait pas moins les Augereau sur la foi de ces rumeurs-là, au cas où, par instinct de précaution. Pire, il arrivait qu’on les flattât. Car rien ne fait plus peur aux petites gens qu’un homme riche et arrogant qui marcherait bras dessus, bras dessous avec les autorités ; tellement peur qu’on s’interdit d’en parler pour éviter de se mettre en même temps à dos et le riche et l’autorité. C’était donc tabou et personne n’avait jusqu’alors osé en faire étalage en public. Ça se murmurait dans les chaumières, à huis clos. Quand on voulait médire des Augereau ailleurs que chez soi, on parlait de leurs ambitions, de la violence du cadet, de leur fortune et on poussait même, parfois, jusqu’à mettre en cause la propreté de cette fortune. Oui, Augereau père… Les années noires… Avec les Boches… Enfin, tout ça, c’est du passé, concluait-on, prudemment évasif.
Le café des sports baissait donc le nez, on se grattait le menton en faisant la moue, on se raclait la gorge, on vidait son verre ou on se tournait vers Mémène pour qu’elle remette la tournée. En fait, on ne voulait pas se rendre coupable d’avoir écouté. Edgar Dupin, au nom d’Alice Boisseau, avait enfin levé les yeux et froncé les sourcils. Le grand Gaétan s’était penché sur l’épaule de Louis et lui avait glissé à l’oreille qu’il se taise, nom d’un chien, sinon il s’exposait à recevoir bientôt une nouvelle paire de gifles ! Et on eût dit, à voir son énorme tarin agité, sa bouchebée et ses yeux vitreux comme sont les yeux des véritables demeurés, que Louis venait effectivement d’en recevoir une nouvelle, paire de calottes !
Et i savait ça comment, le grand Gaétan, hein ? Le grand Gaétan avait un petit doigt qui lui disait tout et, pour l’heure, ce petit doigt était levé, avec un sourire fripon, sous le museau plus piteux que jamais de Louis.

La prémonition s’avéra pourtant bien plus indulgente que ne se montra la réalité ! On ne vit pas Louis aux commentaires de la partie du dimanche suivant. Il était malade ? Non, quelqu’un l’avait aperçu dans la semaine qui montait vers ses bois, une hache et une scie à l’épaule. Mais il avait un large pansement qui lui obstruait un œil, sans doute au beurre noir, et comme on lui avait demandé ce qui lui était arrivé, il s’était plaint que c’était ce putain de vent froid qui lui avait fait une conjonction. Oui, il avait dit une conjonction. Il avait dû, cette fois-ci, lire le dictionnaire que d’un œil.
Et quand il se présenta de nouveau, un peu gêné, taciturne, au comptoir du café des sports - c’était un dimanche - la caustique Mémène, en lui versant un petit verre de vin blanc et après s’être poliment enquise de sa santé, lui avait conseillé de ne dire désormais les choses graves qu’il aurait à dire que dans le jargon des dictionnaires. Par précaution.
Comme un seul homme, la foule des joueurs et des buveurs avait alors éclaté de rire.


*

Chapitre IV

 Les merisiers

Dans ces paysages faiblement bosselés du sud-ouest de la Vienne d’un côté ouverts aux vents humides de l’océan et de l’autre aux souffles plus froids et plus secs du Limousin, découpés menus par les champs biscornus, les bosquets éparpillés et les buissons touffus, les bois du Fouilloux, sombres et compacts, tenaient lieu de forêt.
Quoique divisés en une multitude de petits lopins appartenant à une multitude de petits propriétaires, ils n’en méritaient pas moins cette appellation en ce qu’ils constituaient le gisement principal du bois de chauffage et, dans une moindre mesure, du bois de menuiserie. Brunet affirmait que la qualité y était très inégale et dépendait des lieux de prélèvement. Selon lui, des parcelles ne valaient rien pour le bois d’œuvre, offrant du chêne trop blond, trop tendre et qui se fendillait au séchage, tandis que sur d’autres s’élevaient de vrais arbres de métier, rustiques, excellents pour la charpente, le parquet et, noblesse suprême, pour l’ébénisterie.
C’était sans doute vrai. Un bois étendu, même s’il n’est pas tout à fait une forêt, croît sur des terrains de composition différente et livre ainsi des sujets de qualités diverses à l’intérieur d’une même essence. Mais les paysans pour qui un chat est un chat, qui savent les caprices de la glèbe et un peu moins ceux de la forêt, haussaient les épaules et maugréaient que c’étaient là astuces de marchand de vaches pour payer moins cher ici en compensation de ce qui aurait, peut-être, été payé trop cher là-bas, dans un autre marché d’où le menuisier ne serait pas sorti gagnant. On le soupçonnait de faire ainsi l’équilibriste et de calculer des moyennes, en cheville avec Alfred Bouffard, le maire et scieur de long.
Pour les propriétaires de bois de châtaigniers, il y avait beaucoup moins de discussions. Le prix était le prix et on en vendait surtout beaucoup moins au menuisier, sinon quelques gros pieds pour le parquet. On se réservait sagement le reste pour les clôtures et les piquets de vigne.

Ces pourparlers, ces négociations interminables, ces argumentations et chicanes de plus ou moins bonne foi sur le terrain et devant la matière encore vivante, en s’offrant du tabac à rouler et en signant contrat verre contre verre, constituaient bien les derniers usages culturels du genre. L’époque nouvelle allait bientôt sonner le glas de cette perte de temps et d’énergie en palabres futiles, sonner le glas du commerce à visage humain, tordre une fois pour toutes le cou à ce qu’il restait de troc dans l’échange et la fabrication des choses de la terre.
Quand Evariste Brunet reprendrait l’affaire familiale, il ne chausserait plus ses bottes pour parcourir les taillis dans la neige et le froid, sous la pluie et dans la fange des chemins forestiers, à la recherche d’arbres dressés droit devant lui, au hasard d’une pousse, des arbres avec des racines fouillant les entrailles de la terre, des troncs élancés vers les nuages en pluie et des branches dans lesquelles se balançait le vent et où venaient pour la nuit s’appuyer des oiseaux. Pour œuvrer, raboter et assembler, il commanderait des articles manufacturés, planches, chevrons, lattis et autres poutres chez un grossiste installé dans les environs, qui les aurait lui-même fait venir du diable Vauvert, ou de plus loin encore, et peu importerait. Il n’en saurait pas moins faire l’éloge de leur qualité sur la foi d’un catalogue couché sur papier glacé.
De même Migret n’aurait tantôt plus, pour s’être éclipsé dans la nuit vers des destinations interlopes, l’alibi d’être allé visiter ses génisses meuglant dans des pâturages clôturés de buissons, parmi les boutons d’or et les pissenlits. Il se fournirait directement à l’abattoir ou, mieux, passerait commande par téléphone et il exposerait sur son étal de la viande sans histoire, sans nom précis, de la viande métaphysique surgie on ne saurait d’où… jusqu’aux inepties d’une vache cannibale, nourrie de la moelle épinière d’une de ses congénères. Le boucher, pour n’avoir jamais flatté la puissante échine de la bête, n’en saurait que mieux vanter à ses clients la saveur des morceaux dispersés là, sans aucun rapport tangible les uns avec les autres et peu importerait.
Il en irait de même pour le boulanger et sa farine, le cordonnier et ses chaussures, l’aubergiste et sa tambouille. Les hommes perdraient bientôt le goût de l’artisanat au profit d’une passion pour le commerce. L’art de faire, supplanté par l’art de faire valoir.
Tout cela viendrait, est venu, mais n’était pas encore advenu à l’époque -  c’était hier - où les bois du Fouilloux s’étiraient dans leur longueur très loin le long de la Nationale 10, jusque à Chez Fouché et même au-delà, presque à mi-chemin du chef-lieu du canton, tandis qu’ils pénétraient en largeur jusqu’à Brux en englobant au passage des villages, des lieux-dits et quelques fermes isolées.

Comme tous les grands bois, ceux-ci avaient leur histoire et leurs légendes. Ils auraient appartenu jadis au marquis du Peu, ou comte, on ne savait pas trop, en tout cas un hobereau dont le château en ruines se devinait encore dans une clairière moussue, près du lieu-dit du même nom, par des amoncellements incongrus de pierres que rongeaient les lichens et le lierre. Sans doute les bois étaient-ils à ces époques beaucoup plus vastes. Mais la vente des biens nationaux des lointaines années révolutionnaires, en les distribuant à qui voulait acheter par assignats, les avait morcelés, hachés et découpés en autant d’acquéreurs. Partout en France, les terres s’étaient alors élargies au détriment des surfaces boisées, dans une frénésie de spéculation du paysan, ébahi d’être soudain fait propriétaire après plus de quinze siècles de servitude et de complet dénuement.
C’est en tout cas ce que racontait Alfred Bouffard qui, à ses heures perdues, lorsqu’il n’était ni à sa mairie, ni à sa scierie, ni à son alambic, ni au café des sports, se piquait d’histoire locale. C’est qu’il avait accès à des archives, lui, et à de la paperasse secrète, alors on l’écoutait avec respect. On écoute toujours un maire quand il badine et fait autre chose qu’écrire des règlements qui emmerdent tout le monde. Louis,derrière son dos et quoique l’écoutant attentivement en hochant la tête et en essayant à chaque fois de placer un mot compliqué sans jamais cependant y parvenir, ce qui le vexait beaucoup, contestait que Bouffard, tout maire qu’il fût, n’en savait rien de tout ça et qu’il inventait des sottises à dormir debout. C’était pas comme ça que ça s’était passé, les affaires. C’était comment alors, Louis ? Dis-nous donc un peu… J’en sais rien. Mais je sais que c’était pas comme ça.
On laissait dire Louis, parce que ce n’était que Louis, et on laissait dire le maire, parce que c’était quand même le maire, mais d'abord parce que, de tout ça, on s’en fichait royalement. C’était bien trop loin, bien trop antique pour qu’on se sentît quelque peu concerné.
Quand ils se mettaient en devoir d’évoquer l’histoire des bois du Fouilloux, les plus vieux ne remontaient à grand peine qu’au tout début du siècle et se remémoraient alors des cieux toujours neigeux, des hivers brutaux à en fendre la pierre des chemins, la rivière prise par les glaces dès les premiers jours de décembre et jusqu’à la chandeleur, des bandes de loups hurlant depuis les profondeurs des taillis, et qui, parfois même, tenaillés par la faim, venaient renifler jusque sous les portes des étables. Les vieux racontaient avoir vu leurs parents prendre des fourches et des fusils pour tâcher d’éloigner les bêtes faméliques. Les bois du Fouilloux, pour ceux-là, c’étaient donc les loups et l’hiver.
Pour les autres, un peu plus jeunes, les entre deux âges, c’était la guerre et le repaire des maquisards. On avait depuis leur couvert touffu tendu des pièges aux Boches qui défilaient sur la nationale 10. On en avait dégommé quelques-uns, oui, surtout à la débâcle, quand ils se traînaient, en haillons, et remontaient sur le nord. Il n’y avait pas eu de représailles ? Non point ! Ceux qui étaient passés par là avaient fui en vitesse, sans demander la monnaie de leur pièce, paniqués par ces dédales de broussailles, décousus et tellement propices aux guets-apens… Hum… Hum… Pour les plus jeunes encore, on doutait quand même qu’une puissante armée, victorieuse, qui avait déferlé sur tout le pays tel un raz-de-marée et l’avait tenu sous sa botte cinq années durant, ait pu un tant soit peu s’effrayer des bois du Fouilloux, aussi secrets fussent-ils. Mais on ne contestait pas à voix haute. C’eût été faire injure aux anciens, à leur probité, et aussi à la glorieuse mémoire du patrimoine communal.
Pourtant, si les paysages ne conservaient aucune empreinte du passage des loups, ni aucun stigmate des brillants engagements de la résistance locale, ils gardaient la mémoire de ce passé beaucoup plus lointain de la Révolution et d’une exploitation anarchique, pratiquée au gré des propriétés établies dans la hâte et la confusion. Tantôt les champs, tels des estuaires, pénétraient dans la profondeur des bois, et tantôt c’étaient les bois, telles des presqu’îles, qui s’aventuraient très loin dans les champs. Leur périmètre était donc fort capricieux et, parfois, une péninsule boisée s’était même avancée si loin dans les terres qu’elle avait été un beau jour coupée de ses bases, dessinant un îlot d’ombres sur ledéploiement des champs.
Le long de la petite route musardant de Sémillé à la Nationale 10, le bois palud, agréable futaie d’un hectare environ entourée sur ces trois autres côtés par des cultures diverses et de médiocres pâturages, formait un de ces petits massifs isolés. Un chemin d’argile qu’on empruntait régulièrement pour rejoindre les champs situés au-delà, la coupait en son milieu et les charrettes aux grandes roues étroites et cerclées de fer avaient creusé là de profondes ornières, comblées en toutes saisons par une eau épaisse et rougeâtre.

Un dimanche après-midi, juste avant que ne s’engage l’habituelle partie de belote du grand Gaétan et de ses comparses, comme il était question de ce chemin difficile parce que Norbert avait à passer par là dans la semaine pour enlever la clôture d’un pré que Prunier se proposait de défaire pour l’ensemencer au printemps, Alfred Bouffard avait expliqué que le bois palud avait autrefois été un marécage. Il y avait même eu là des tourbières - des archives  en attestaient -  et on avait dû les exploiter si on en croyait ces grands trous dont était encore criblé le sous-bois. "D’où son nom", avait marmonné le grand Gaétan en brassant les cartes, un sourire au coin des lèvres et les yeux mi-clos à cause de la fumée d’une cigarette qu’il tenait serrée entre ses dents. Et comme Bouffard fronçait les sourcils, que Norbert faisait une moue, qu’Edgar Dupin l’interrogeait du regard et que Louis faisait semblant de comprendre en ricanant et en opinant bêtement du chef, le regard pourtant dans le vague comme quand on cherche l’astuce d’un propos sibyllin, il avait précisé : palus, paludis, le marais…Et avant que les quatre hommes ne se lancent dans la bagarre des atouts, tendus et sérieux, Louis avait eu le temps de lâcher qu’effectivement, il avait lu ça quelque part. Mais il ne se rappelait plus où, dame !… Il lisait tant !
Cinq propriétaires se partageaient la jouissance de ce bois palud, dont Louis pour une quinzaine d’ares seulement, mais une quinzaine d’ares qui valaient de l’or et qu’on lui enviait en sourdine. On allait même jusqu’à penser que les quinze ares du bois palud à Louis, valaient à eux seuls plus chers que tout le reste de sa propriété, de six hectares environ. Sur son petit lopin boisé, situé en lisière d’un pâturage de Joseph Prunier, croissaient en effet de magnifiques merisiers comme on n’en trouvait nulle part ailleurs dans les environs ; de robustes merisiers hauts d’une trentaine de mètres, avec des troncs lisses et droits comme des I. En juin, ils se couvraient de petites cerises sauvages, d’abord rouges, puis noires en juillet, à la chair acide qui faisait faire la grimace si on en venait à la goûter.

Sa grande carcasse appuyée au comptoir du café des sports, le grand Gaétan entreprit un beau jour Louis pour le persuader d'aller tantôt cueillir des merises qu'on mettrait dans l’eau-de-vie. Il verrait, Louis, c’était fameux, et ça donnait à la gnôle un petit goût de noyau sauvage, un goût un peu amer d’amandes et de senteurs des bois, à nul autre comparable. Oui, mais cueillir des merises grosses comme des roubignolles de sansonnets, tu parles d’un chantier, toi… Et puis, elles sont perchées haut, hein, s’agirait pas d’aller se casser la gueule pour des conneries pareilles… Allez, Louis, on va le faire, tu verras, je te dis que c’est fameux… Et Louis, parce qu’il n’était pas trop pressé d’ouvrage, qu’une occasion de faire autre chose que de besogner sa terre ingrate ne se loupait pas et qu’il affectionnait, en plus, la compagnie de ce grand gaillard toujours joyeux, toujours prêt à rendre service, se laissa très vite convaincre et que fant’ d’putain, si tu le dis c’est qu’ça ça doit être vrai !
La cane, arc-bouté derrière son comptoir, déclara qu’il voudrait bien en être aussi, pour se faire une petite réserve, pas pour le bar, hein, pour lui seul, mais qu’avec sa patte folle, il pourrait jamais grimper là-haut, c’était même pas la peine d’essayer, et Mémène se fâcha vilainement, le traita de cinq et trois font huit et de triple idiot, qu’il n’était pas question qu’il aille grimper aux arbres pour se retrouver bientôt sur un fauteuil roulant et que ça serait à elle de le pousser, en plus. Relevant la tête avec dans les yeux à peine ouverts ce petit air voyou dont il était coutumier, le grand Gaétan la rassura que si un tel malheur devait advenir à son pauvre Auguste, il ne la quitterait plus, c’est lui qui pousserait le fauteuil et qui remplacerait La cane partout où il ferait défaut. Et Mémène haussa les épaules en lui donnant un petit coup de torchon sur les mains. Dans ce cas-là… On trouva donc pour La cane et son handicap un poste spécial : il resterait au sol à maintenir l’échelle pendant que Louis et le grand Gaétan l’escaladeraient.
C’est ainsi qu’on vit bientôt les trois hommes qui traversaient les champs en direction du bois palud, portant une lourde échelle et des paniers.
On était à la fin juillet. Les blés, les avoines et les orges mûrissaient sous les brises de l’été et on entendait le bruissement chaud des épis batifolant les uns contre les autres. Tout le monde s’activait donc à la moissonneuse-lieuse, mettait les gerbes en tas, glanait et engrangeait. On rit alors à gorge déployée de ces trois bonhommes occupés à des futilités en pleine saison, surtout du grand Gaétan qui n’avait pas encore un brin de blé par terre sur ses quinze hectares et qui s’amusait aux merises à Louis pour parfumer de la gnôle ! Il n’ira pas loin à ce rythme, ricanaient les Augereau, du haut de leur colline, en se frottant les mains. Pour Louis, c’était un peu moins grave. Ces deux hectares pouvaient attendre encore un peu, d’autant que les épis y étaient fort clairsemés et bien peu prometteurs.
Faisant bien sûr fi des galéjades, les trois lurons, à force de gesticulations et d’acrobaties, finirent tout de même par cueillir un bon panier de merises et, s’il faut en croire les quelques privilégiés qui eurent droit à la goûter aux alentours du Noël suivant, l’eau-de-vie des merisiers à Louis, c’était vraiment un inoubliable régal. Mais, quand même, brocardait-on de toutes parts en secouant la tête pour bien faire voir qu’on était des gens sérieux qui n’auraient jamais l’idée d’un truc pareil, il y avait peut-être autre chose à tirer de ces arbres magnifiques !

Parmi les railleurs les plus mordants, parce que le dépit en plus, Brunet tenait le haut du pavé. Depuis bien longtemps en effet, il tannait la peau à Louis pour qu’il lui vende ses merisiers, dont le bois d’ébénisterie aux dessins délicats, aux reflets rougeâtres, comptait parmi les plus beaux et les plus chers. Il en offrait le double du prix du chêne, il argumentait, il brodait, il prétendait qu’un beau jour, ils allaient crever de vieillesse, les merisiers, et qu’ils ne seraient plus bons à rien, sinon à être passés par les flammes et quel gâchis ça serait ! Il avait d’ailleurs compté les arbres et défini un cubage : Louis pouvait ramasser au moins vingt mille francs et demi, nouveaux bien sûr, plus de deux briques quoi, en se tordant les pouces ! Tu te rends compte toutes les belles affaires que tu peux te payer avec ça, dis ?
Chaque fois cependant, le menuisier s’entendait dire que pourquoi pas, qu’on allait voir ça l’hiver prochain, et chaque hiver prochain venu, il se trouvait que Louis n’avait pas le temps de s’occuper de ça, qu’on verrait l’année d’après, et Brunet enrageait et colportait partout que ce Louis, qui était sans le sou, qui ne sortait aucun bénéfice de sa terre, qui tirait le diable par la queue du premier janvier au trente et un décembre alors qu’il avait entre les mains une fortune qui se balançait au vent, était un vrai cinglé. Les Augereau acquiesçaient, oui, c’était bel et bien un pauvre type, sans aucune notion du bon travail et de l’argent, et quelle gabegie que le tirage au sort ait donné ce lot à leur sœur ! Il eût mieux valu donner de la confiture aux gorets !
En attendant, les merisiers du bois palud vivaient leur belle vie de merisiers, élargissaient un peu plus chaque printemps leurs superbes ramures, se couvraient de mille petites fleurs blanches en avril, s’agrémentaient sous juillet des petites cerises noires qui parfumaient subtilement la gnôle du grand Gaétan et se paraient d’un pourpre étincelant en octobre, comme une tache de sang tombée des nuages sur la presqu’île boisée, toute habillée d’ocre jaune et de marron.

Louis avait-il vraiment conscience de la valeur en papier-monnaie de ses merisiers et si oui, les aimait-il au point de sacrifier cette valeur au plaisir de les voir debout ? Cette dernière éventualité paraît bien peu probable : il ne visitait presque jamais son bois. Bien malin cependant qui aurait pu dire ses intimes motivations, sinon lui-même, mais comme c’était avec ses velléités habituelles d’homme au vocabulaire somptueux, personne n’en faisait cas. Il aurait une fois assuré à Brunet que pas cette année, non, non, vois-tu, l’année prochaine, sûr et certain, promis, mais cette année, je voudrais bien voir un peu ce que donne la bionésose, là-dedans… C’est une maladie ? Ah, tu connais donc rien aux bois et à la nature, tout menuisier que t’es ! La bionésose, c’est quelles bêtes vivent avec quelles plantes. La bio-né-so-se, articulait Louis en gonflant les narines et en ponctuant chaque syllabe d’un mouvement de la main de haut en bas, tel un maestro de la belle langue.
Le menuisier, épouvanté, avait aussitôt fait volte-face et s’était enfui à grandes enjambées, en se frappant énergiquement le front, il est fou à lier, ce pauvre Louis !

La vérité était plutôt que ces merisiers dont les gens faisaient l’éloge avec des contorsions de connaisseurs, qui appartenaient à une essence très rare dans les environs, qui valaient très cher, dont tout le monde aurait bien aimé être le propriétaire, qui faisaient enrager des riches comme Augereau et piétiner d’impatience des gens de métier comme Brunet, constituaient pour Louis une sorte de reconnaissance sociale. Les beaux merisiers à Louis ; Louis a vraiment des arbres splendides ; à qui appartient donc ce bout du bois palud où n’ont poussé que de superbes merisiers ? Ce sont là, voyez-vous, des merisiers qui sont la propriété du ci-devant Louis Terrasson, demeurant à Sémillé…
Comme tous les pauvres de la terre, comme tous les grands perdants des fourbes mystifications de l’argent, Louis ne voyait sa richesse qu’échue tout à fait par hasard et surtout ne brillant que dans le regard des autres. Il lui semblait sans doute que Louis Terrasson, une fois ses merisiers réduits en planches elles-mêmes assemblées en confituriers, vaisseliers ou autres chambres à coucher d’un quelconque bourgeois, qui, lui, ferait à son tour siffler d’admiration ses visiteurs, serait complètement démuni et plus pauvre que jamais. La richesse, une fois de plus, serait passée chez un autre, sans que jamais son misérable nom ne soit mentionné. En aucun cas on ne dirait désormais, en faisant l’intéressé : les six hectares à Louis, coriaces et de rendement chétif, la maison à Louis, toute de guingois et d’étanchéité approximative, les vaches à Louis, bien trop vieilles et aux os saillants, les chevaux à Louis, aux dents limées depuis longtemps, les outils à Louis, antiques, démodés, inopérants… On ne dirait plus rien d’élogieux, on ne lui envierait plus rien, il n’existerait plus que par sa triste médiocrité. Il aurait l’argent en contrepartie, bien sûr… Mais avec tout ce qu’il devait déjà à droite et à gauche, avec toutes les réparations à entreprendre aux divers bâtiments, il n’irait pas bien loin avec les deux briques et demie à Brunet. Au mieux, cet argent, encore faudrait-il qu’il soit judicieusement utilisé, lui permettrait de se hisser à un niveau à peu près décent, somme toute banal et sans retentissement, tandis qu’avec les merisiers, solides, forts, inébranlables, auxquels on jetait toujours un coup d’œil quand on avait à passer par là, hé ben, Louis avait de quoi faire causer à son avantage et se sentait appartenir à la société des gens qui avaient de la bounne benasse au souleil.
Il s’agissait donc de ne pas lâcher la proie pour l’ombre.

Tout ceci jusqu’à ce que, par un après-midi de la mi-février où le brouillard givrait sur les grands arbres, ciselait finement les branchages des buissons, pendait aux fils des clôtures et recouvrait la campagne d’arabesques de glace, Louis ne se rende au Fouilloux, chez Joseph Prunier à qui il se proposait d’emprunter des coins plus lourds et mieux aiguisés que les siens. Il avait entrepris de nettoyer et d’éclaircir une haie d’érables et d’ormeaux délimitant un de ses médiocres lopins. Il brûlait les broussailles et les ronces, abattait les arbres les plus gros et laissait en place les plus frêles. Le travail était malaisé, la haie, coupée en deux dans le sens de la longueur par un fossé, ayant poussé sur le talus, sans doute un ancien mur tant il y avait là de grosses pierres éparpillées au sol. Louis venait de faire tomber un bel érable de Montpellier, qu’on nomme localement l’ageai,  d’un bois compact, dur comme le fer, excellent pour le chauffage mais très pénible à fendre tant il est aussi d’un fil cagneux. Notre bûcheron ne se voyait donc pas d’attaque pour en venir à bout avec ses outils rudimentaires, et puis la journée allait s’achever bientôt, on pressentait la nuit qui approchait à pas de loup, et puis il faisait froid, et puis sa gourde était vide depuis un bon moment, il en avait un peu abusé et ses jambes étaient molles, et puis Joseph Prunier n’était pas très loin, à deux kilomètres environ en coupant à travers les garennes et les bois.

Quand il pénétra dans la cour en légère pente des Prunier, la pénombre déjà glissait sur les toits, leurs faîtages aigus qui se découpaient sur les brumes, à la faveur d’une dernière pâleur du couchant. Louis fit la moue. Il y avait là une fourgonnette, celle de Migret, stationnée près du tas de fumier, juste en face de l’étable. Mais qu’est-ce qu’il fout là, le boucher, à l’heure qu’il est ? S’il est en affaire chez Prunier, sûr qu’on n’aura même pas le temps de trinquer… Il allait pénétrer dans l’étable, quand Migret en sortit précipitamment, rouge, l’air un peu penaud, du moins sembla-t-il à Louis. Il tenait son paletot à la main, comme s’il avait chaud. Sitôt derrière lui, surgit Madeleine Prunier et là encore, il sembla à Louis, qu’elle avait le souffle court, presque haletant, que ses longs cheveux châtains étaient plus que de coutume en désordre, qu’elle était nerveuse et que le regard furtif qu’elle lui jeta contenait de tout, sauf une lueur de bienvenue… Bon, ben, je reviendrai quand Joseph sera là, se dépêchait de dire le boucher, d’une voix puissante comme s’il tenait à être entendu de tout le village. De toute façon, le veau peut attendre quelques jours encore, il est pas tout à fait venu... Il salua Louis d’une petite tape sur l’épaule et s’engouffra dans sa fourgonnette. La voix de Madeleine Prunier, mal assurée comme si elle avait mal à la gorge, demanda alors qu’est-ce qui l’amenait, le père Louis. Pas de chance, les coins n’étaient pas là. Joseph était allé cet après-midi donner un coup de main à Norbert, pour fendre du chêne. Les hommes n’allaient pas tarder, il verrait ça avec eux.

Et quand plus tard il reprit l’étroit chemin des sous-bois qu’enveloppait maintenant la nuit noire, Louis avait presque oublié le soupçon fripon qui l’avait fait ricaner à l’intérieur. D’ailleurs, chose surprenante chez qui aimait tant faire l’intéressant en colportant des fadaises et des présomptions de toutes sortes, il ne s’en ouvrit à personne, du moins pas en public. Il ne résista cependant pas à chuchoter à l’oreille du grand Gaétan que cette fois-ci, il croyait en être certain : le Migret s’occupait joliment de la petite dame Prunier, et le grand Gaétan tout sourire avait mis son index sur ses lèvres, en faisant chuttt, vide ton verre et tais-toi donc, gros sot !
C’est qu’une autre nouvelle, bien moins amusante et qui avait mis Louis dans l’embarras et d’humeur fort chagrine, était survenue ce soir-là. Tu tombes bien, tiens, Louis, je voulais justement te voir, rentre donc cinq minutes prendre une topette, fait pas chaud, avait dit Joseph Prunier s’en revenant des bois. Et là, devant la table, pendant que Norbert s’affairait au dehors à panser les bêtes, que Madeleine Prunier ravigotait le feu, que Prunier-le-vieux, assis en bout de table, renfrogné, coupait de larges tranches de pain dur qu’il dépeçait ensuite en petits bouts dans une gamelle toute rouillée et toute cabossée, pour le chien, Joseph Prunier avait demandé à Louis qu’il élague ses merisiers. Oui, il voulait défaire son pré et l’ensemencer en blé de printemps. Mais la voûte de plus en plus abondante des branches lui bouffait au moins trois ou quatre mètres de terrain sur lesquels rien ne pousserait. Avec le pré, bon, il n’y avait pas beaucoup d’importance, comprends-tu, il s’en foutait, mais avec le blé, hein, au prix où est la semence, ça serait bien de donner un peu d’air à tout ça ! Louis tordait son gros nez désappointé, gardait la bouche ouverte et secouait la tête de côté pour bien faire voir que tout ça l’embêtait beaucoup, que c’étaient là des arbres qui valaient cher d’argent et qui crèveraient sûrement si on les ébranchait de la sorte.
D’ordinaire si gentil et conciliant, Prunier s’était un peu énervé. À sa décharge, il faut préciser que cette scène se passait deux semaines à peine après l’affligeante découverte de l’usufruit auquel étaient soumis les chênes et la vigne, qu’il n’adressait plus depuis lors la parole à son père et qu’il était fâché avec sa femme qui lui tenait grand-rigueur d’avoir laissé coucher ça sur les papiers. Joseph Prunier avait donc les nerfs à vif. Tant qu’il prévint Louis que s’il ne taillait pas ses arbres, il le ferait lui-même, il en avait le droit, les branches étaient sur lui, mais que bon dieu, qu’est-ce qu’il nous faisait chier avec ses merisiers à la noix et que, quand même, on s’était toujours bien entendu, on avait toujours été des bons copains et qu’on n’allait pas se brouiller pour des broutilles pareilles ? ! Louis avait dit que non, fallait pas se fâcher pour si peu, qu’il allait voir, qu’il allait en parler à Brunet ou à Alfred Bouffard qui lui diraient peut-être si les arbres risquaient quelque chose à être ébranchés. Au bout de la quatrième rasade d’eau-de-vie, comptant que sa bonne volonté serait récompensée sur-le-champ par une cinquième, il en était venu à lever la main en guise d’apaisement et de conciliation et à promettre dur comme fer que oui, qu’il allait faire ça, qu’il s’inquiète pas, Joseph.
Et Prunier-le-vieux, toujours en train de préparer la pâtée pour le chien, avait grogné qu’il faudrait pas qu’il oublie, dame, quand le tord-boyaux ferait plus d’effet, et de la pointe de son couteau il avait désigné la bouteille d’eau-de-vie. Parce que, sinon, c’est lui qui irait éclaircir tout ça, et il n’y en aurait pas pour six lunes. C’était comme ça, les affaires, mon drôle, fallait pas que le bien d’un gars profite sur le dos de celui d’un autre.
Madeleine Prunier, passant derrière le dos du vieillard, avait fait mine de lui flanquer un coup sur la nuque.

Mais dans le silence, le froid et l’obscure solitude des bois, Louis retrouva un semblant d’idée. Pour sûr que s’il en causait un mot à Brunet, la réponse était déjà toute faite : faudrait abattre les arbres, et vite. Tout de suite, même. Et s’il les ébranchait lui-même en obéissant à Prunier, ce serait du sale boulot, du gâchis ; ils étaient si beaux avec leurs belles ramures ! Déchiquetés d’un côté, déséquilibrés, mutilés, leur élan vers les nuages profilé de travers comme s’ils étaient bancals, ils n’auraient plus mine de rien !
Louis traversa les bois et les champs à grands pas titubants, trébucha, mit la main à terre pour ne pas tomber tout à fait et repartit de plus belle, en zigzaguant et en insultant sans retenue Prunier et son foutu blé de printemps. Il rentra chez lui, se servit une grande lampée de vin blanc, dit deux mots, deux borborygmes plutôt, à sa femme, enfourcha son vélo et fonça vers le bourg dans la nuit brumeuse.
Il ne filait pas très droit. Il chut dans le chemin creux entre les érables, jura quelle saloperie de vélo, se releva, pédala encore longtemps lui sembla t-il, rechuta, mais pas tout à fait cette fois-ci, et poussa enfin la porte du café des sports, hagard, les yeux flamboyant d’une ivrognerie pleine de courroux.


Le grand Gaétan était bien là, un verre de Pernod à la main, un chapeau feutre légèrement rabattu sur son front, une longue écharpe noire qui s’enroulait autour de son cou et retombait sur sa robuste poitrine. Il se chamaillait avec Edgard Dupin et La cane. Une dizaine de buveurs, parmi lesquels le facteur Léon Renaud et trois ou quatre jeunes gens de l’équipe de foot, dont le fils Boisseau, étaient assis aux tables, muets comme des poissons, le regard endormi sur leurs verres de gros rouge.
Si tu couches tes arbres, c’est con pour la gnôle ! Tel fut le verdict badin du grand Gaétan, quand il fut mis au courant des déconvenues de Louis, par bribes incohérentes et dans une élocution pâteuse. Oui mais, qu’est-ce qu’il ferait s’il était Louis, lui, hein, qu’est-ce qu’il ferait en Louis ? Tu penses peut-être ben que je vais me foutre au garde-à-vous, comme ça, comme avec les Boches..? Vais leur casser la gueule, moi, aux Prunier, un coup de fourche dans le bidon, mais qu’est-ce qui dirait, lui, aux Prunier, s’il était Louis qui a des merisiers que les autres veulent saccager ?
Rien. Si Prunier veut ébrancher, qu’il ébranche. Toi, tu dis que tu n’as pas le temps de t’occuper de ça. Exactement comme tu sais dire à Brunet depuis des années. Mais tu connais Joseph... C’est un chouette type, un pacifiste, un gars d’arrangement, un calme. Il ne touchera pas à tes arbres sans toi. Allez, bois un bon coup de cognac, tiens, même si on dirait bien que t’es passé par les vignes et que t’as plus grand soif à l’heure qu’il est !
Edgar Dupin était d’un avis tout à fait contraire. Si Joseph ne le fait pas, son père le fera, il est têtu comme un bouc, le vieux. Louis, tu vends tes merisiers à Brunet, tu empoches un joli petit paquet d’oseille, tu te remets à flot avec ça, et tout le monde est content. Sauf lui, ponctua le grand Gaétan en poussant Louis de son index, mais pas trop fort quand même. Et La cane s’en mêla en disant que c’était Edgar qui avait raison. Le grand Gaétan n’était jamais sérieux…Fallait pas l’écouter !
Louis voulut hurler quelque chose et il lâcha le bar où il se tenait accroché tel à une bouée. Il recula alors de deux pas complètement incontrôlés, tangua de droite à gauche en battant des bras comme un qui se noierait et il serait assurément tombé à la renverse sur la table des paisibles buveurs, si le grand Gaétan, avec une rapidité et une force incroyables, ne l’eût rattrapé au vol et remis sur ses pattes. De nouveau arrimé au comptoir, Louis put alors hurler à son aise que si Prunier-le-vieux s’avisait de toucher à une seule brindille de ses cerisiers sauvages, il lui écraserait la tête à coups de pioche, à ce vieux saligaud ! Oui, il le tuerait comme une mouche ! Il le saignerait comme un goret !
Il vociférait tant que les trois autres se tapaient sur le ventre et rigolaient comme des perdus, avec des soubresauts et des hoquets, entraînant dans leur hilarité les gars assis aux tables, car il était quand même très rare de voir Louis dans un tel état de nervosité et de fureur alcooliques. Si t’assassines le vieux, c’est tes beaux-frères qui vont être contents de toi, lança La cane en gloussant de plus belle… Tu vas leur rendre un fier service… À Brunet surtout, tonitrua Dupin, et le facteur, de la table où il était tranquillement assis, dit que Madeleine Prunier serait sans doute aux anges, et peut-être bien le fils aussi. Peut-être même qu’ils donneraient une récompense pour ça, parce que le vieux, question de leur empoisonner l’existence, il en connaissait un rayon ! En plus, il avait un beau magot planqué quelque part, une jolie somme bien ronde ! Il le savait bien, lui, facteur, depuis tous ces trimestres qu’il lui apportait sa pension en gros billets flambant neufs.
Assise derrière le bar, jusqu’alors silencieuse parce que toute absorbée — du moins l’avait-elle semblé — par la lecture de son Nous Deux, Mémène intervint qu’il fallait ramener Louis chez lui, que ce ne serait pas raisonnable de le laisser enfourcher son vélo dans cet état et qu’aussi, glissa-t-elle, à voix très basse en direction du grand Gaétan qui fit mine de n'avoir pas entendu, Alice Boisseau ferait peut-être également les yeux doux à Louis, s’il expédiait Prunier-le-vieux boulevard des allongés.
Mais Louis n’était déjà plus là. Il n’entendit rien de tout ça. Le regard rivé au sol, l’œil torve et exorbité, il marmonnait des trucs à lui, des choses inaccessibles, peut-être des mots difficiles du dictionnaire. Il réclama pourtant un autre cognac qu’on lui refusa et le grand Gaétan le prenant par les épaules, l’entraîna au dehors, empoigna son vélo qu’il mit sur le plateau de sa 403 stationnée tout près et le ramena chez lui.
Sitôt assis, Louis s’endormit en ronflant très fort et son chauffeur dut le prendre bientôt dans ses bras pour le poser délicatement devant sa porte.

Interrogé plus tard sur cette satanée soirée et les menaces de mort proférées, jamais Louis ne sut en dire un traître mot. Son souvenir s’arrêtait alors qu’il sortait de chez Joseph Prunier et partait dans les sous-bois et la nuit noire. J’étais sans doute dans l’hypnose… C’est quoi, ça encore ? C’est les nerfs. Comment ça les nerfs ? Oui, les nerfs qui sont si tendus et chavirés que tu peux marcher pieds nus sur des pointes sans rien sentir.
À force d’élucubrations du genre, on en vint quand même à se demander si Louis n’était pas réellement fou.
Le grand Gaétan quant à lui, ses grosses mains crispées sur le volant, ce soir-là ne souriait plus du tout. Les mâchoires tendues, ses yeux cherchant à percer les vagues de brouillard qui dansaient dans les faisceaux jaunâtres des phares, il se tracassait. De bien funestes pensées, qu’il ne confia jamais, s’entrechoquaient dans sa tête d’ordinaire si enjouée.

Après avoir déposé Louis, il vint, à pas de loup comme un maraudeur, frapper à coups feutrés chez la voisine d’en face, Alice Boisseau, dit la Veuve Boisseau.

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DEUXIÈME PARTIE

Chapitre premier

Les doubles coups du sort

À la sortie du bourg, sur la gauche dans le sens Bordeaux-Paris, juste après l’école et le pont par lequel la Nationale 10 franchissait la rivière, une petite route fraîchement goudronnée montait en de faibles et longs zigzags jusqu’au mamelon où était campée la ferme des Augereau, à Bena. Au-delà, elle fuyait droite et plate, vers Sainte-Soline en Deux-Sèvres, vers d’autres terres plus rougeâtres, d’autres pays aux champs irréguliers, clôturés de charmilles ou de murailles de pierres sèches.
Au modeste carrefour qu’elle formait là avec la grand-route, était installé depuis des lustres et de père en fils, l’électricien Alcide Migeon, dont l’activité principale consistait à réparer de gros postes T.SF., à les vendre le cas échéant. Il proposait bien aussi quelques ampoules, des bouts de fil et des fusibles, mais déclarait à qui voulait l’entendre que le métier était à la ruine, les postes allaient bientôt valser à la poubelle, la télévision arrivait au grand galop, les Augereau en avaient déjà une, Alice Boisseau également, et encore quatre ou cinq autres maisons dans la commune. Alcide Migeon avouait n’y entendre goutte, à cette télévision, et qu’il était bien trop vieux, à cinquante ans, pour se mettre à apprendre comment ça marchait, cette saloperie. Alors il baissait les bras et levait de plus en plus le coude au comptoir du café des sports.
Juste en face de lui, à l’opposé du petit carrefour, un autre artisan voyait à grands pas venir les temps qui sonneraient bientôt le glas de son art, Ferdinand Moreau, le maréchal-ferrant, un homme gigantesque, les cheveux roux en bataille, avec des bras à tordre la ferraille et un cou épais comme celui des taureaux. Un homme débonnaire aussi, qui sifflait joyeusement ou chantait à tue-tête en martelant son enclume et qui avait ferré les quatre sabots de tous les chevaux à cinq kilomètres à la ronde. Mais les chevaux un à un disparaissaient. Les Augereau, le grand Gaétan et bien d’autres encore n’en avaient déjà plus. Quelques-uns, comme Joseph Prunier, avaient encore un cheval, qu’ils gardaient pour la vigne dont les rangs trop étroits ne permettaient pas le passage du tracteur, ou pour le ramassage du bois par des sentiers trop malaisés. Mais ces chevaux-là ne sortaient plus que deux ou trois fois l’année et n’usaient guère leurs fers.
Bien sûr, il y avait aussi ceux qui n’étaient pas encore mécanisés et qui travaillaient avec un ou deux canassons, comme Louis, mais ceux-là n’avaient même plus de quoi les chausser convenablement et le maréchal-ferrant ferrait alors à crédit, le plus souvent à fonds perdus. Alors, morose, chantant de moins en moins fort et sifflant de moins en moins souvent, ce Vulcain sympathique ressoudait des socs de charrue, rafistolait des attelages de remorque ou réparait des roues. Du bricolage, se plaignait-il. Tout comme Migeon avec la télévision, il déclarait forfait face à la mécanique des tracteurs. L’heure approchait donc où il faudrait se résigner à pendre le soufflet au clou et fermer le lourd portail de l’atelier.
Comme à toutes les époques charnières, bien d’autres métiers, cordonnier, meunier, charron, bourrelier, rémouleur, marchand de peaux de lapins, colporteurs de toutes sortes, allaient sombrer ou être complètement réorientés. Le forgeron, pour ne parler que de lui, ne verrait bientôt plus la queue d’un cheval mais fabriquerait de mignons petits balcons aux fers torsadés, des barrières emberlificotées, des clôtures stylisées, de charmants supports pour les pots de fleurs de l’épouse de l’agriculteur, reconvertie en institutrice ou employée de bureau à Tartempion.
Le paysan était en train de s’évanouir pour laisser place à l’agriculteur qui, à son tour, céderait quelque vingt-cinq ans plus tard le pas à l’exploitant agricole, lequel succomberait sous les exigences de l’industriel des campagnes, contraint et forcé de produire, produire jusqu’au délire, pour ne pas crever lui-même sous les exigences d’une façon encore plus nouvelle de concevoir les productions.
Nécessité des systèmes et des hommes de plus en plus nombreux à nourrir sur la planète, nécessité des rendements intensifs, sans discernement, nécessité des planifications stakhanovistes d’une économie mondiale, tout ça au détriment exclusif des paysages, des rivières, des étangs, des chemins et des bois et tantôt des climats, c’est-à-dire de l’aquarium humain lui-même.

De chez Migeon l’électricien aux postes t.s.f. ou de chez Moreau le monumental forgeron, on apercevait la haute façade en pierres de la maison Augereau juchée sur son coteau boisé, une des seules maisons de la région qui eût un étage. Rien que pour cet insignifiant détail, on l’appelait parfois, par moquerie ou jalousie, Le château, alors qu’elle n’était somme toute qu’une maison un peu plus élevée que les autres et de facture un peu plus massive.
Quoique peu estimés pour leur fier isolement, quoiqu’ils fussent ambitieux et que le cadet fût d’un caractère brutal, les deux frères ne pouvaient pour autant se compter parmi les gens foncièrement méchants. La méchanceté est une notion morale, abstraite.
Jeunes encore, à peine trente ans, ils avaient tout bonnement pris la mesure de l’époque naissante et, par instinct de survie, cherchaient à s’agrandir, à manger le champ qui leur convenait, à combler le fossé qui entravait leur chemin, à supprimer la haie qui portait ombrage à leurs appétits expansionnistes. Ils pensaient autrement la vieille façon de travailler et ils la pensaient autrement parce qu’il n’y avait pas, pour qui voulait rester au travail de la terre, pour qui ne voulait pas rejoindre bientôt la cohorte aux yeux tristes des exilés urbains, d’autres façons de la penser. Ils n’étaient donc pas plus méchants ou pervers que ne l’est dans la savane le carnivore, pas plus cruels que l’aigle emportant entre ses serres un agneau de la vallée.
Ils possédaient une soixantaine d’hectares. Il leur en fallait le double pour passer au stade de l’agriculture préindustrielle, soutirer les nouveaux rendements, dégager les nouveaux bénéfices, en un mot comme en cent, pour conserver leur statut de travailleurs de la terre. Ceux qui leur succéderaient, plus tard, pour les mêmes raisons, en exigeraient deux cents, trois cents et bien plus encore. Les Augereau seraient alors balayés à leur tour comme des besogneux obsolètes et, à l’automne de leur vie, voueraient aux gémonies la spirale et la folie de l’agriculture intensive. Pour l’heure, ils n’en étaient que les lointains pionniers. Ils étaient donc montés à bord d’un train exigeant, un train qui déjà rentrait en contradiction avec les paysages et les hommes de ces paysages.
Et les trains exigeants, ceux qui roulent pour les grandes mutations, s’ils ne veulent pas s’immobiliser en rase campagne, doivent ignorer le scrupule.
Peut-être aussi, en dehors, ou plutôt en sus, de ces motifs pragmatiques et d’ordre général, la triste histoire de leur famille les avait-elle renfermés sur eux-mêmes et un réflexe de lutte contre l’adversité avait-il alors décuplé leur volonté de parvenir à leurs fins.
Issus de parents déjà aisés qui n’avaient pourtant de cesse que ne fructifiât encore plus leur patrimoine, qui travaillaient dur depuis le lever du soleil jusqu’à bien après son couchant, ils avaient grandi sous la tutelle de cette sœur de douze ans leur aînée et qui avait eu, comme on sait, la curieuse idée de s’amouracher de cet imbécile de Louis Terrasson, un pauvre, un dilettante, un fantasque, un insignifiant de première classe avec, de surcroît, un sérieux penchant pour le jus d’octobre. Triste destinée, pensaient et disaient-ils… Et puis, après cette première déconvenue, somme toute supportable, le ciel un sale matin de septembre mille neuf cent cinquante-six s’était écroulé sur leur tête avec la terrible nouvelle du grand frère tombé dans les sables lointains d’une guerre absurde, alors qu’ils sortaient eux-mêmes à peine de l’adolescence. Par cette mort brutale, déchirante, ils avaient été dispensés l’un et l’autre d’être enrôlés à leur tour dans l’engrenage infernal, quelque cinq années plus tard. Ils vouaient alors à la mémoire de leur frère un sentiment étrange, fait de douleur inextinguible, d’admiration morbide et de sourde culpabilité.
Le malheur hélas ne s’arrêta pas là : les deux parents, frappés dans leur chair jusqu’à l’abattement, changèrent soudain leur vision des choses et on ne les vit bientôt plus s’échiner sur les champs. On ne les vit plus du tout. Ils se barricadèrent sur eux-mêmes, recroquevillés dans une inactivité ahurie, laissant quasiment la ferme à l’abandon jusqu’à ce que, solitaires et muets, tout chagrins, ils rendent les armes à leur tour et s’endorment quelques années plus tard, à six mois d’intervalle. Les deux jeunes frères se retrouvèrent donc avec une ferme d’alors trente hectares sur les bras, leur vingt ans à peine éclos, leur jeunesse soudain massacrée sous le poids des deuils et des responsabilités.
Est-ce ainsi, à force de coups reçus et d’ouragans essuyés que se forment les âmes volontaires et têtues ? Il serait bien péremptoire de l’affirmer tant des causes à peu près similaires peuvent produire des effets tout à fait contraires. Le grand Gaétan, lui-même contraint d’abandonner du jour au lendemain toutes les promesses d’une vie studieuse, n’avait pas non plus bénéficié d’un vent très favorable. Pour affronter l’infortune, il avait emprunté le chemin inverse des Augereau, le parti pris de la dérision, de l’insouciance et de la joie de vivre, dressant entre lui et la réalité le joyeux rempart d’une ivresse quasi permanente. Les frères Augereau et le grand Gaétan ne se rencontreraient donc jamais, ne se comprendraient jamais, se mépriseraient les uns les autres sans jamais n’en faire montre de façon trop criante et n’en viendraient donc jamais à la brouille, grâce, sans doute, à la personnalité complaisante du grand Gaétan, mais aussi et surtout parce que trop de choses fondamentales, constitutives, les séparaient. On ne se brouille et on ne se fâche qu’entre gens d’un même monde, parlant à peu de choses près le même langage.
En dépit de cette vision diamétralement opposée des choses de la vie, les frères Augereau et le grand Gaétan comptaient pourtant un même homme au rang de leurs amis en la personne d‘Edgar Dupin. Celui-ci aurait pu, peut-être, établir comme un semblant de trait d’union entre eux, si cette amitié se fût alimentée à la même source et si l’ami du grand Gaétan eût été le même homme que celui qui fréquentait la maison Augereau.
Ce qui n’était pas le cas.

L’esprit noceur d’Edgar Dupin et son goût pour les cartes, le jeu,  la compagnie, le bistro et les apéritifs, l’avaient d’emblée rapproché du grand Gaétan de retour au pays. Ils étaient du même âge, ils avaient été les meilleurs camarades du monde à la communale, ils avaient grandi ensemble, la ferme où naquit le grand Gaétan étant mitoyenne de la petite entreprise de maçonnerie de Dupin père, à la sortie est du bourg, juste avant la reprise des champs. Ils avaient couru ces champs-là épaule contre épaule, déniché les oiseaux, fureté les bois et les chemins dans de longs vagabondages en culottes courtes, fréquenté les mêmes filles à l’adolescence et fait en même temps leurs premières conquêtes au son de l’accordéon des dimanches après-midi.
Edgar Dupin avait retrouvé son camarade intact à sa sortie prématurée du lycée, redescendu de sa condition de jeune homme cultivé et ne faisant jamais étalage de sa science. Le grand Gaétan, pour sa part, avait aussitôt été repris d’amitié pour ce rustre de maçon et ils avaient continué ensemble le chemin un moment interrompu. Il s’agissait là d’une véritable amitié, de celles qui ne se discutent pas ni ne se réfléchissent, de celles qui passent avec succès les épreuves du temps, de celles qui font fi du déséquilibre des prédispositions intellectuelles, de celles qui font appel au sentiment spontané de la racine, de celles qui, sans stratégie ni causes précises, relèvent beaucoup plus de la fratrie que de la camaraderie.
L’entente cordiale des frères Augereau et du maçon, elle, reposait sur des intérêts réciproques et sur des bases beaucoup plus compliquées, beaucoup plus tardives, sans pour autant qu’elles en soient moins sincères. Moins solides peut-être, plus exposées aux ravages du temps qui passe, encore que rien n’était venu démentir leur amitié, au moment où se déroule ce récit.
Au début de l’année mille neuf cent cinquante-cinq, Edgar Dupin était en effet monté à bord du même bateau que le regretté Pierre Augereau, en partance pour les événements d’Algérie, comme on disait alors et comme on s’est obstiné à le dire si longtemps, comme quoi, si toutes les guerres sont honteuses, celle-ci l’était au point de ne même pas vouloir dire son nom. On disait même «opérations de pacification», tous les tueurs de la terre, on le voit bien encore aujourd’hui, se proposant de mettre des pays à feu et à sang au prétexte d’y instaurer leur paix.
Les deux jeunes gens apparurent dans la conscience des gens alentour comme deux frères d’infortune pour les uns, les pacifistes, ou deux héros bras dessus bras dessous et la fleur au fusil, pour les autres, les va-t-en-guerre. Si la famille Augereau, inquiète, venait à manquer de nouvelles de son soldat, la famille Dupin lui en donnait du sien, et vice-versa. On se lisait les lettres expédiées par l’un ou l’autre des deux soldats, on pointait du doigt sur une carte les endroits mentionnés dans ces lettres, on s’efforçait de comprendre ensemble, on se relevait le moral, on écoutait le poste T.S.F ensemble, on lisait les mêmes journaux, on souffrait et on espérait ensemble.
Quand deux gendarmes, une main portée au képi, muets d’une émotion contenue, vinrent détruire cet espoir sur la colline des Augereau, les premiers à leur rendre visite, à les assister, à tâcher sinon de les consoler, du moins d’apaiser leurs tourments, furent bien les Dupin, eux-mêmes tenaillés par la peur et l’angoisse de voir un beau matin ces deux gendarmes-là venir frapper à leur propre porte.

Et le premier geste que fit Edgar Dupin, démobilisé quelques semaines seulement après le drame de Pierre Augereau, fut de se rendre chez eux, de parler, parler et parler encore, sans relâche, comment c’était là-bas, comment Pierre avait été tué dans un guet-apens tendu par les fellaghas, et de décrire les paysages, les ennemis, la chaleur, les officiers, les embuscades, les oueds et les bleds accrochés aux pierres des montagnes surchauffées par un soleil toujours au zénith. Son retour, son affliction sincère et surtout ses témoignages permirent aux deux jeunes gens, en s’imaginant le pays où était tombé le grand frère, comment il avait été tué et quelles étaient les circonstances générales de la guerre, de faire plus paisiblement leur deuil. La reconnaissance qu’ils en éprouvèrent évolua ainsi jusqu’à la franche amitié. Edgar Dupin, plus de dix ans après, c’était encore l’ombre du défunt qui était revenue, s’asseyait à la table familiale et y buvait un verre, pour le plaisir d’être ensemble et de discuter, parfois de politique.
Car Dupin n’avait pas ramené que des souvenirs de guerre. Il n’avait pas que reconstitué un décor exotique et des contextes pénibles. Dans ses bagages, il avait rapporté aussi, comme tous les pauvres gars engagés dans des causes mortelles auxquelles ils ne comprennent rien, la haine de l’autre, de celui d’en face, en l’occurrence de l’Arabe et du peuple algérien tout entier, et cette haine avait trouvé chez les deux frères écrasés par la souffrance et le ressentiment, le terreau idéal pour croître et se décupler. Dupin souffla sur la blessure béante le feu toujours lénifiant et toujours prêt à s’embraser de la vengeance et de l’exécration pure et simple.
Alors, quand on s’attardait un moment autour d’un verre et d’un morceau de gâteau — à la nuit tombée car les Augereau ne s’accordaient de pause qu’à la nuit tombée — et qu’on en venait à la politique, on fustigeait De Gaulle, on insultait tous les élus en place, tous des salopards et des traîtres, on jurait à la gloire éternelle des généraux vaincus du putsch d’Alger et on mettait toutes ses espérances sur un dénommé Tixier Vignancourt. On ne parlait des Algériens et des Arabes qu’en termes indignes, même si les Augereau n’en avaient jamais croisé et, peut-être, n’en croiseraient jamais un seul de toute leur existence.
La haine par procuration, le plus funeste et le plus lamentable des sentiments humains.

Dans ces conditions, quand les Augereau rénovaient leurs bâtiments ou investissaient dans de nouveaux hangars où mettre leur matériel de plus en plus performant et de plus en plus encombrant, c’était Edgar Dupin qui était choisi pour en être l’artisan sans que la question ne se posât de faire travailler quelqu’un d’autre, même si on discutait les prix et les façons, selon l’ancestrale tradition du paysan. On avait même récemment évoqué la construction d’une étable des plus modernes, où les vaches ne seraient plus attachées, un espace couvert mais ouvert aux quatre vents, où elles vaqueraient à leur guise, se nourriraient elles-mêmes, avec, au bout de ce vaste bâtiment, une salle de traite automatisée et des bacs réfrigérants. Une stabulation libre, que ça s’appelait. Les deux frères en avaient visité plusieurs avec d’autres exploitants du département et la chambre d’agriculture. Ils prévoyaient ainsi d’avoir tantôt vingt-cinq vaches laitières au moins, et plus besoin de les conduire au pré, comprends-tu ? De l’élevage hors-sol, que c’était et c’était ça, travailler avec la modernité. Parce qu’il faut aller de l’avant… Toujours de l’avant !
Ce serait un gros chantier, on en avait défini l’emplacement et Edgar Dupin avait pris des mesures, étudié le schéma-type avec eux et dressé un plan des plus minutieux.
Le maçon trouvait donc sur la colline une source de revenus sûre et régulière et se conduisait en cette maison comme quelqu’un de respectable, de fréquentable et de sérieux dans ses entreprises. Et il l’était, sérieux. Il n’était plus l’incorrigible bambocheur accoté au comptoir du café des sports jusqu’à des heures sans nom. Dans ces moments d’intempérance, d’ailleurs, il n’était jamais question de la maison Augereau, tout comme là-haut sur la butte de Bena, le grand Gaétan n’était jamais évoqué, bien que les deux frères le guettassent dans ses moindres incartades, comme le faucon guette le mulot trottinant son insouciance dans le sillon des champs.

Une deuxième personne était à la fois proche des Augereau et du grand Gaétan, mais dans l’ombre, et là, il n’était pas question de trait d’union possible, pour la bonne et simple raison que les deux frères ignoraient l’existence de cette amitié commune et, l’eussent-ils sue, que c’eût été alors un sujet de discorde encore plus profond et, sans doute cette fois-ci, carrément la guerre ouverte.
Il s’agissait d’Alice Boisseau, dite la veuve ; la jeune veuve pour les plus insidieux usant en la circonstance d’un euphémisme de bon aloi.
Doublement jeune en effet.Comme femme parce qu’elle n’avait alors que trente-sept ans et comme veuve puisque, mariée très tôt à un dénommé Daniel Boisseau en réparation d’amours buissonnières, elle avait perdu ce mari de façon tragique trois ans plus tard, à l’été mille neuf cent cinquante-deux, et s’était retrouvée soudain seule à vingt-deux ans, avec une ferme, réduite il est vrai - nous le verrons - à la portion congrue, et un bambin de trois ans, l’actuel gardien de but de la pétulante équipe de football.
Ce garçon d’ailleurs, de constitution cacochyme, long, osseux, désœuvré, devait un caractère sournois et brutal à la dramatique disparition de son père ; c’est du moins ce qu’on  racontait, en prenant l'air officiel d'une compassion convenue.
Parce qu’elle vivait seule avec ce fils, parce qu’elle travaillait à la ville, parce qu’elle était belle encore, ses longs cheveux aux reflets roux peignés en une opulente queue de cheval, parce qu’elle était grande, svelte, fumait la cigarette, portait des talons hauts tous les jours et parfois des pantalons, parce qu’elle avait derrière elle plusieurs histoires d’amour, Alice Boisseau passait au village pour une femme à part, une originale, presque une excentrique, sur le dos de laquelle on cassait sans retenue pas mal de bois mort mais que, face à face, on gratifiait d’un respect mielleux, les hommes surtout, les femmes jetant sur elle le regard de l’opprobre, celui qu’on jette sur ce que l’on ne comprend pas, que l’on craint confusément et que l’on jalouse en secret.
Les terres de son défunt mari s’étendaient en grande partie dans une vaste clairière coincée entre Sémillé et les sombres lisières des bois du Fouilloux. On y accédait depuis Sémillé par un chemin montant entre les vignes et depuis Le Fouilloux, de l’autre côté des bois, par des chemins limoneux, ombragés de chênes respectables et de hauts châtaigniers. C’étaient là de bonnes terres, grasses et profondes, entrecoupées de quelques épais buissons et parsemées de fruitiers, de petits pêchers de vigne et d’antiques cerisiers.
Daniel Boisseau et Gaston Prunier, alors sémillant
sexagénaire, se partageaient la jouissance de cette fertile trouée.
Il advint cependant que Boisseau, grand passionné de chasse depuis son plus jeune âge, tireur réputé habile et infatigable arpenteur des garennes, des chemins et des bois, s’acoquina, on ne sait trop par quel biais, avec des notables du chef-lieu animés de la même passion, et qu’il en vint à passer le plus clair de son temps dans les chasses privées de forêts lointaines, aux abords de Poitiers. Pour s’y rendre sans être tributaire de qui que ce fût, il acheta même une rutilante 203 grise, tout juste sortie d’usine.
Les escapades eurent d’abord lieu tous les dimanches, donc sans être préjudiciables à son temps de travail, mais au détriment quand même de son portefeuille, la location des actions de chasse coûtant très cher pour un petit paysan de son acabit et chaque journée de battue au sanglier, au chevreuil ou au renard se terminant en apothéose par des repas pantagruéliques, payés en commun et organisés dans des maisons forestières, apprit-on par la suite, avec force alcool, des musiciens avait-on prétendu, et même des filles aux grâces des plus enivrantes... Vrai ou faux, toujours est-il qu’on ne vit bientôt plus Daniel Boisseau aller aux champs, le lundi étant devenu jour de chasse, puis le jeudi, puis le samedi. On raconta aussi que pour se hisser au niveau social de ses compagnons de battue, souffrant peut-être en leur compagnie d’un vague complexe d’infériorité, il payait plus que son écot à chaque bombance, participait largement à l’entretien d’une meute de grands chiens courants, offrait le meilleur vin bouché, apportait avec lui du champagne exquis et de la viande de bœuf à griller, choisie parmi les morceaux les plus raffinés et les plus chers.
On le devine sans peine : Boisseau en vint à engloutir dans sa passion cynégétique et les ripailles qui allaient de pair, bien plus qu’il ne gagnait. Pris au piège, entraîné dans les tourbillons de son plaisir, il chercha dès lors à emprunter et trouva sur son chemin Gaston Prunier, la main toute disposée à tendre son portefeuille en échange d’hypothèques sur des morceaux de terre de la clairière, de plus en plus grands, de plus en plus souvent et de plus en plus au rabais, le prédateur tenant entre ses griffes une proie fragilisée et la serrant de plus en plus fort, jusqu’à l’étouffement.
Daniel Boisseau dut donc un beau jour se résigner à n’avoir plus aucun titre de propriété en poche, tous étant silencieusement passés dans celle de Gaston Prunier. Ayant même emprunté plus qu’il n’avait d’hypothèques à faire valoir, il dut bientôt remettre à son créancier sa belle 203 Peugeot, celle dont son fils hérita par la suite, et n’eut donc plus de moyens pour rejoindre dans ses réjouissances le cercle dispendieux des notaires, avocats, entrepreneurs importants, médecins et autres bourgeois de la ville.
Dos au mur, acculé telle la bête avant l’hallali, il supplia sa femme de lui céder les pièces qu’elle avait conservées en son nom propre, sur la Plaine. Au désespoir depuis la débauche de plus en plus dévorante de son époux et pressentant une échéance désastreuse, Alice Boisseau refusa fermement. On cria, on fulmina, on cassa de la vaisselle, on claqua des portes et on en vint même jusqu’aux mains, selon ce qu’a raconté le voisin d’en face, Louis, témoignage à prendre, donc, avec précautions.
Alice Boisseau cependant tint bon et les deux parcelles de La Plaine furent sauvées du naufrage. Vaincu, Boisseau n’eut plus qu’à implorer Gaston Prunier pour qu’il lui accordât des délais, qu’il patiente un an ou deux, qu’il allait trouver un moyen d’ici là de rembourser avec intérêts et de faire lever les hypothèques.
Prunier resta de marbre, déclara que le vin était tiré et que des temps sévères attendaient maintenant le débiteur. Il n’y pouvait rien. C’était comme ça. C’était la loi et la loi est sans indulgence pour qui dépense avant d’avoir gagné et plus qu’il n’est en mesure de gagner.
Par un clair matin de juillet, aux aurores, alors que le soleil montait doucement à la conquête de l’immensité sereine et bleutée, sans une tache au-dessus de la cime immobile des bois, Daniel Boisseau prit le chemin serpentant entre les vignes jusqu’à la clairière, s’arrêta au beau milieu des champs, fouilla d’un regard fou les quatre horizons désespérément vides et muets, avant d’appuyer une dernière fois sur la gâchette de son fusil.

La tragédie plongea toute la contrée dans l’effroi. La mort, de quelque façon qu’elle frappe, fait toujours peur mais la mort par suicide, elle, épouvante, tant elle s’entoure de mystères en amont, tant elle fait apparaître au grand jour un désespoir jusqu’alors silencieux, une souffrance insupportable, une solitude abominable et tant elle fait peser dans la tête des gens le sentiment d’une obscure culpabilité.
Il n’y eut pourtant pas d’énigme à bâtir autour du geste de Daniel Boisseau. Tout le monde avait suivi des yeux sa décadence effrénée, tout le monde avait commenté et craint une issue accablante, mais personne n’avait pu imaginer celle-ci, pas même Gaston Prunier qui se plaignit à qui voulut l’entendre que s’il avait su, il lui aurait rendu ses terres, à ce pauvre diable, et donné des délais pour les sous, et puis voilà tout, et il hochait la tête comme pour appuyer la sincérité de ses tardifs regrets. Alors, rends-les à la veuve, lui avait-on lancé au visage. Il s’était fâché tout rouge. C’était pas pareil ! Il avait été en affaires avec le mari, pas avec la femme ! Et qu’on ne se mêle pas de ça, miladiou ! Un marché était un marché. Surtout un marché paraphé par le notaire ! Était-ce sa faute, à lui, hein, si ce Boisseau avait voulu péter bien plus haut que son cul ?
Partout on plaignit pourtant la jeune veuve et son bambin. On chercha à la secourir, on l’aida dans les travaux de première urgence et Louis laboura, hersa et ensemença les deux parcelles rescapées sur La Plaine. Le premier hiver qui suivit le drame, il lui fournit même le bois de chauffage et l’aida aux ramassages des foins et de l’avoine l’été suivant, en bon voisin, en homme foncièrement charitable, sans arrière-pensée aucune, mais hélas, hélas, trois fois hélas, en s’en vantant partout, en exagérant, en inventant des détails plus ou moins croustillants, voire désobligeants, à tel point qu’Alice Boisseau dut tantôt lui signifier qu’elle se passerait désormais de ses services.
Louis se vexa et, bien incapable d’établir la relation de cause à effet, fantasma plus qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, prétendant que la jeune veuve avait des gens qui s’occupaient d’elle par en-dessous, qu’elle n’était pas dans la peine, qu’il y avait anguille sous roche dans toute cette histoire et qu’elle trouverait bientôt nouvelle chaussure à son pied, si ça n’était déjà fait.
Bref, puisqu’elle refusait son bras secourable, il lui fit partout des galants.

Des hommes dont la culpabilité était sans doute fort sincère, quoiqu’ils n’y fussent dans le fond pour pas grand chose, furent les trop riches compagnons de chasse du malheureux Boisseau. Certains proposèrent spontanément de l’argent, le bourgeois croyant toujours tout réparer par la vertu de quelques écus sonnants et trébuchants. Cette obole indélicate fut refusée avec froideur. D’autres offrirent du travail d’employée de maison si un jour la jeune veuve arrivait à se débarrasser de ce reste de ferme et voulait être autonome. Ce jour-là vint quelques années plus tard et deux citadins, un médecin et un négociant en gros de matériaux de construction, tinrent promesse. C’est donc chez eux qu’Alice Boisseau faisait les ménages, s’occupait des courses et du repassage, accompagnait les enfants à l’école, par ce seul biais-là de son histoire et non, comme Louis l’avait bonimenté sans vergogne au café des sports, par l’entremise des frères Augereau.

La famille Augereau ne croisa la route d’Alice Boisseau que trois années plus tard. Car le malheur aime revenir frapper aux mêmes portes, il aime pointer à plusieurs reprises les mêmes vies de son terrible index, il aime se rappeler au mauvais souvenir de ceux qui, l’ayant enfin surmonté, tentent d’en cicatriser une fois pour toutes les blessures. C’est ainsi que, peu à peu remise de son épreuve, la belle et jeune veuve rencontra l’aîné des frères Augereau, de quatre ans son cadet, un jeune homme gai, intrépide, courageux et d’une gentillesse exquise.
On les vit ensemble courir la campagne, on les vit ensemble à la fête annuelle de septembre, on vit de plus en plus souvent Pierre Augereau traverser la Nationale 10, prendre par les bois du Fouilloux et les champs pour venir jusqu’à Sémillé, étriller le cheval, l’atteler, aider aux travaux, labourer et ensemencer les deux parcelles de son amie. On les vit gais comme des pinsons rouler en bicyclette entre les haies touffues des chemins, et on les vit un beau jour, la main dans la main, monter la petite route blanche du coteau de Bena. On les vit donc fiancés et, ma foi, dans le fond, on se réjouit de ce que ce grand malheur trouvât une honorable consolation, que Pierre Augereau était un brave et honnête garçon, que ce lambeau de ferme qui restait à la charge de la veuve allait enfin trouver deux bras robustes pour le remettre à flot.
Louis, puisqu’il s’agissait là de son jeune beau-frère et qu’il serait évidemment invité au mariage, lui, se réjouit plus fort que les autres et que ce sera bien aussi de se réconcilier, pour l’occasion, avec la mariée. Et comme il en était en ce temps-là dans les toutes premières pages du dictionnaire, il frétilla du nez, ricana comme un benêt et annonça en levant le doigt, la fin des brouilles ab irato. Puis il attendit l’effet produit, en gardant la bouche ouverte et en la remuant, comme s’il souriait encore… Rien ne vint cependant. On fronça légèrement le sourcil, on crut à un parent éloigné qui se serait appelé Birato et qui serait au mariage, ou alors à une passagère erreur de mot. On n’y prêta aucune attention : on n’était pas encore aguerri à l’étrange manie de l’apprenti savant !
On sait comment l’histoire qui en vint à passer par là, solda une nouvelle fois toutes les promesses d’avenir d’Alice Boisseau par le chagrin. Frappée deux fois en cinq ans à peine, anéantie, elle loua le peu qui lui restait de ferme et se souvint des offres des bourgeois du chef-lieu. On ne la vit plus dès lors que très rarement, quand elle partait prendre l’autobus au bord de la Nationale 10 ou lorsqu’elle en revenait. On la saluait avec timidité, n’osant s’enquérir de comment ça allait. Elle répondait poliment mais sans plus, sans s’attarder à causer et sans manifester la moindre civilité, la tête ailleurs, dans les mélancolies amères du double échec. Le seul à qui elle ne rendait pas son salut, à qui elle vouait une haine implacable, une rancune féroce qui augmenta encore avec la perte de son deuxième espoir, Gaston Prunier, dit bientôt Prunier-le-vieux, finit par ne plus la saluer lui-même et, hochant la tête, grommela souvent que c’était là une gourgandine déloyale, une putain qui portait malheur et qui n’avait pas su prévenir l’effondrement de son mari, qui même, peut-être, l’y avait encouragé, et qu’elle aille au diable !

Il arrivait cependant qu’Alice Augereau ne descendît pas de l’autocar à l’arrêt de la petite route de Sémillé, mais au prochain, celui de la route de Bena, juste devant la forge du puissant et radieux maréchal-ferrant. Elle marchait alors d’un pas bref jusque sur la colline boisée et venait des heures et des heures durant causer avec les parents Augereau, enfermés dans leur inguérissable désespoir. Elle fut pour eux une espèce de baume épanché sur la douleur, même si cette fidélité ne suffit pas à les acheminer vers l’apaisement total. Plus tard, les deux jeunes frères lui surent gré de son attachement à la famille et continuèrent d’entretenir avec elle d’affectueuses relations, même si, avec le temps qui passe et change toutes les dispositions d’esprit, les visites réciproques s’espacèrent de plus en plus. Elle resta néanmoins pour les deux frères, tout comme Edgar Dupin, le symbole en chair et en os et la mémoire toujours vive du soldat tombé en Algérie.

Puis un nouveau rayon de soleil, d’abord timide, vint s’immiscer dans la vie attristée, résignée, aux fenêtres résolument fermées de la veuve Boisseau, en la personne guillerette, légère et toujours disponible du grand Gaétan. Ce fut au hasard des rues du chef-lieu qu’ils se croisèrent, qu’ils s’arrêtèrent pour se saluer, qu’ils échangèrent quelques mots, qu’ils s’installèrent dans un petit bar discret, qu’ils y burent plusieurs verres d’apéritif, en vinrent à causer du village, des gens, de leur vie, des drames qui n’épargnent personne et du temps qui passe là-dessus. Et cette rencontre fortuite se changea bientôt en rendez-vous réguliers. Chaque jeudi après-midi, demi-journée de congé de l’employée de maison, le grand Gaétan passait au café des sports, prenait plusieurs verres pour bien faire voir qu’il était dans le coin et filait jusqu’au soir à son rendez-vous amoureux.
Alice exigea cependant de son amant que jamais ils ne se rencontreraient dans la commune, au vu et au su de toute une petite communauté qui ne manquerait pas de les venir tourmenter de ses sarcasmes. Elle voulait vivre, c’était bien légitime, ce nouveau bonheur qui lui tombait du ciel, loin du théâtre de ses drames, loin de son histoire, loin des comptes à rendre, dans l’ombre rafraîchissante du plus pur anonymat, pour tout recommencer à zéro, tout oublier, remettre au fil de l’eau la grande barque de l’espérance, tant elle trouva chez le grand Gaétan le réconfort et l’insouciance dont avait soif sa vie si jeune encore. Elle s’accrocha donc au bras de ce robuste gaillard comme à la bouée d’une dernière promesse, elle se passionna, elle se confia, elle dit sa haine inextinguible, qui lui gâchait encore la vie, de Gaston Prunier, elle avoua son incroyable mépris pourtant à l’égard de la conduite de Daniel Boisseau, elle parla sans ambages de cette émotion si folle qu’elle avait ressentie dans les bras de Pierre Augereau. Elle trouva l’oreille et le cœur du grand Gaétan tout disposés à comprendre, lui-même confia sa vie abattue en pleine fleur de l’âge. Il la prit sous son aile enjouée, oublieuse, distraite et je-m’en-foutiste, et lui proposa la gaieté et l’ivresse pour tâcher de gommer les tracas et les souvenirs les plus cuisants.
On vit alors la jeune veuve, sans en connaître la cause réelle mais en lui supputant d’inavouables aventures chez les citadins, resplendir à nouveau, dans tout l’éclat de sa gracieuse personne.

Homme de parole, le grand Gaétan avait tenu promesse et jamais ne s’était jusqu’alors rendu chez sa maîtresse. Où en était-il de ses projets, de ses désirs de vivre auprès de cette femme déjà tant éprouvée ? Sans doute ne le savait-il pas lui-même, n’y réfléchissait-il même pas, cueillait-il la rose comme elle était venue, laissait glisser ce bonheur impromptu comme il laissait glisser tout le reste, confiant le destin aux mains du hasard, car déjà parvenu trop loin sans doute et trop bas sur la pente de la démission.
Reconduisant Louis ivre mort, le grand Gaétan ce soir-là frappa donc à la porte taboue d’Alice Boisseau. Lui dire que Mémène, du café des sports, était sans doute au courant de leurs amours, ne pouvait pas attendre, selon lui, jusqu’au jeudi suivant.

Quelque chose venait de se briser, il le craignait fort, tant les amours écloses dans l’ombre et protégées par un silence jaloux se nourrissent aussi de cette ombre et de ce silence et peuvent, exposées en pleine lumière, soudain tomber en ruines.

*

Chapitre II

Un vingt-trois février

Février n’en finissait pas d’habiller de froid les paysages, d’éparpiller des brouillards tenaces sur les champs et sur la rivière ou bien de se répandre par intermittences en une petite neige capricieuse, frivole, à peine capable de saupoudrer la campagne dormante. Le ciel était le plus souvent bas, d’un gris presque translucide, un ciel d’attente et qui ne s’ouvre plus. Le nordet, faible mais aigu, faisait se dandiner la tête chauve des grands arbres et les oiseaux des bois, des grives litornes et mauvis, des bruants jaunes, des verdiers et même des geais étrangement muets, s’étaient rapprochés des villages, furetaient sous les pommiers et les poiriers des cours, cherchaient pitance sur les jardins déserts.
Les hommes vaquaient à leurs occupations de tous les jours, soignaient les bêtes à l’aube et, dès la nuit venue, refermaient derrière eux les portes des écuries pour venir s’asseoir auprès des cheminées. Ils y décortiquaient des noix, taillaient de nouveaux manches aux petits outils ou égrenaient des maïs, en se levant parfois jusqu’aux vitres embuées, les essuyant d’un revers de leur manche pour voir si le soleil pointait enfin un rayon par-dessus les toits accablés de grisaille, si mars s’annonçait, si les cieux allaient bientôt mettre fin à cette longue réclusion au coin des feux. Ils tapotaient le baromètre pour en faire osciller l’aiguille, faisaient la moue, se versaient un verre de vin et revenaient s’asseoir devant les flammes, de gros chats endormis enroulés à leurs pieds.

Louis n’aimait pas rester au coin du feu.
Il s’était donc installé dans la grange où il refaisait les cordeaux pour la conduite de ses chevaux. Il avait collecté une lourde gerbe de cordes et les nouait les unes au bout des autres, les réunissait en paquets qu’il fixait ensuite à une sorte de X en bois, bien plus haut que large et posé au sol. Avec une petite manivelle, il actionnait le tout et un lourd cordon de cinq mètres environ se formait bientôt, tressé et serré très fort. Comme il avait le temps et que, finalement, il était bien au chaud dans cette grange, entre les tas de foin et de paille, il en fit bien plus que de besoin et proposa le surplus à Joseph Prunier, histoire de générosité spontanée et de camaraderie, certes, mais aussi pour tâcher de l’amadouer un peu au sujet de l’ébranchage des merisiers. C’est des cordeaux solides, hein ! Tu verras qu’ils useront ton bidet… Je te les donne, bien sûr… Vais pas faire du lucre sur toué quand même !
Du lucre ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Tu veux dire du sucre, peut-être. Non, du lucre ! Ha, je vois que tu connais pas les mots justes… Du lucre, c’est quand on gagne des sous. Comment que tu fais donc tes comptes, si tu sais pas calculer ton lucre, bon sang de bonsoir ! Et Louis avait fait la moue dépitée de celui qui en avait un peu marre de toujours devoir expliquer à des ignorants.
Prunier, lui, avait haussé les épaules en pendant les cordeaux à un clou et avait bientôt gratifié Louis d’une petite topette. Tiens, prends donc un coup de lucre, qu’il avait ricané.
En même temps qu’il torsadait ses cordeaux, Louis surveillait un curieux dispositif installé au dehors, au pied d’un vieux poirier. C’était un rectangle grillagé, l’ancienne porte d’un clapier, debout, légèrement incliné et qui reposait sur un petit piquet à la base duquel il avait noué l’extrémité d’une longue corde courant à travers la cour jusqu’à ses pieds, dans la grange. Juste en-dessous de ce rectangle, Louis avait balayé le sol et disposé quelques poires gelées.
C’est qu’il s’était mis en tête de manger des merles, Louis ! Alors, si un de ces oiseaux avait l’audace de venir picorer sous son piège, il tirait la corde d’un coup sec, le petit piquet tombait en même temps que le cadre grillagé et l’oiseau imprudent restait prisonnier là-dessous. En deux journées à peine, il captura ainsi quatre grives mauvis et six merles. Il commanda que ces derniers fussent rôtis dans la poêle, puis, enfourchant son vélo, il partit à la recherche du grand Gaétan à qui il voulait offrir, moyennant un ou deux apéritifs bien sûr, les grives dont il le savait fort gourmand.

Au café des sports, on s’étonna. On n’avait pas vu le grand Gaétan depuis deux jours, chose exceptionnelle. La cane supposa la grippe et Mémène plaisanta, mais de bizarre façon, sans l’ombre d’un sourire, la bouche pincée, qu’il était peut-être tombé amoureux, le grand Gaétan, et qu’il était devenu sage. Désappointé, Louis fouilla donc dans la grande poche arrière de sa vieille veste et posa les quatre grives sur le comptoir. Les veux-tu ? Dame, elles sont jolies ! Si tu me les donnes, je les prends, et La cane soupesait les maigres oiseaux, soufflait sur les plumes pour en apercevoir la chair, violacée et ridée. Au final, Louis se fit offrir quatre Pernods et il resta là plus d’une heure, en badinant pas mal de conneries, du genre qu’il était quand même pressé parce qu’il avait une vingtaine de merles à plumer et à faire rôtir. Puis il reprit son vélo et s’éclipsa, passablement éméché.

Norbert venait d’en terminer de l’abattage du bois. Avec Prunier-le-vieux, il avait ensuite scié les troncs à un mètre de longueur, fendu les plus grosses bûches et mis le tout en stères. On viendrait ramasser la récolte à l’automne, juste avant les grandes pluies. Ce chantier terminé en tout début d’après midi, Joseph Prunier lui avait demandé qu’il aille dès le lendemain matin au bois Palud pour défaire la clôture du pré à ensemencer en mars, puis, sitôt le dégel amorcé, de commencer le labour. Un labour de printemps, pas trop profond, hein ? Lui, Joseph, terminait la réfection de son toit de grange et triait du blé au grenier, le meilleur, à fournir au boulanger en échange des bons pour le pain. Pour l’heure donc, et puisqu’il était trop tard pour embaucher quelque chose de plus sérieux, que Norbert vienne donc l’aider à finir d’empocher ce blé !

Prunier-le-vieux, morose, se réchauffait au coin du feu et crachait de temps en temps sur les braises. Il épluchait des pommes, la tête basse, le regard perdu sur des flammes qu’il imaginait peut-être beaucoup plus loin, sur d’inextinguibles champs de bataille toujours en ébullition dans sa vieille mémoire… Plus personne, sinon Norbert, ne lui adressait la parole, encore que très peu et au-dehors seulement, quand ils étaient seuls. L’ambiance dans cette maison était donc lourde de rancœurs et de graves vexations.
Le vieillard abandonna bientôt ses pensées et son feu, emmancha une serpe avec une grande gaule de châtaignier, prit une fourche à l’épaule et s’en alla par les champs et les vignes, à pas courbés. Depuis la lucarne du grenier, son fils le vit disparaître au coin du premier bosquet de noisetiers, le montra du doigt à Norbert qui tenait un sac de jute la gueule ouverte, et hocha tristement la tête, comme désabusé.

Debout devant la fenêtre, Madeleine Prunier suivit des yeux son beau-père en soulevant un coin de rideau, et, dès qu’elle ne le vit plus, cogna au plafond avec le manche du balai. Ton père est parti aux merisiers, hurla-t-elle, la tête levée vers le grenier. La voix de son mari, amortie, lointaine à travers les planches, dit qu’il savait, qu’après tout Louis avait été averti, et puis fallait que ça soit fait avant mars, cet ébranchage, et on était déjà fin février. Nous aurons des histoires avec Louis. Louis ne fait jamais d’histoires. Je le dédommagerai s’il le faut.

Madeleine Prunier, une épingle à cheveux serrée entre ses dents, secoua la tête, refit précipitamment son chignon devant un miroir ovale posé sur le manteau de la cheminée, mit un soupçon de rouge aux lèvres, une goutte d’eau de Cologne à son cou, se tapota les joues et sortit par la porte de derrière. Elle faisait un saut jusqu’au bourg car il n’y avait plus ni farine, ni huile, qu’elle cria en direction du plafond, et son mari là-haut grommela que oui, qu’il avait bien entendu.

Evariste Brunet passait de lourds madriers à son père qui les dégauchissait à la varlope, avec des gestes réguliers, amples et puissants. Le jeune homme regardait souvent par la fenêtre de l’atelier où pendaient des toiles d’araignée alourdies par les poussières et les sciures. Il voyait la légère côte de la Nationale 10 et les deux rangées de vieux platanes, austères et noirs sous la lueur pâlichonne du jour. Il voyait aussi de lourds camions qui vrombissaient pour reprendre de la vitesse après les doubles virages et qui trouvaient devant eux, rageurs, cette pente qui leur coupait leur élan. Evariste tâchait alors de voir d’où venaient et où allaient ces camions en lisant les inscriptions des bâches ou, en se hissant sur la pointe des pieds, la plaque minéralogique. Bilbao, Madrid, Rouen, Paris, Orléans, Normandie, Bordeaux, Bayonne, Pau, Lille, Tarbes, Pampelune, il voyageait avec eux vers toutes ces illustres destinations, aux sonorités exotiques. Distrait, lointain, il était parfois en retard pour passer un madrier et son père attendait, les bras ballants. Il le rappelait à l’ordre sans ménagement, alors c’est aujourd’hui ou pour demain ? Il le traitait aussi de rêveur et de foutu gars qui n’avait jamais la tête à son ouvrage et qu’on verrait bien comment il se démerderait pour faire tourner la boutique, quand lui, il serait entre quatre planches ! Tiens, de toute façon, c’est tantôt fini… Pousse donc jusqu’à Boisnes, tu noteras les mesures du vieux buffet à la mère Suzette, qu’il faut refaire le fond et les tiroirs.
Evariste démarra aussitôt sa mobylette et prit la clef des champs, son mètre, son grand crayon de bois et son carnet en poche.

Edgar Dupin ne faisait rien. Ou pas grand chose. Trop froid pour maçonner. Il restait donc chez lui, auprès du poêle. Il comptait et recomptait des devis, rangeait quelques factures maculées de gras et griffonnées au stylo bille. Puis, le soir venu, il traversait le bourg et venait boire des Pernod avec La cane car le grand Gaétan était introuvable depuis deux soirs. Alors, il discutait avec La cane, s’inquiétait de ce que son compagnon était sans doute malade, étonnant quand même pour une force de la nature comme ça… Il irait voir chez lui.
Il alla, ne le trouva pas et n’en souffla mot à personne. Il prit cet après-midi-là son fusil, détacha son chien d’arrêt, passa au café des sports boire un vin chaud et partit arpenter la campagne et les sous-bois. Il y a un premier passage de bécasses, avait-il lancé à La cane en refermant la porte sur lui.

Les Augereau, eux non plus, n’étaient pas au coin du feu. Ils avaient installé des cordeaux au sol, bien droits, qui traçaient sur le pré attenant à leur ferme un rectangle de vingt mètres sur trente : ils étaient en effet occupés avec pelles et pioches aux fondations de leur stabulation et ils creusaient la terre sur soixante-dix centimètres de profondeur. Au printemps, Edgar comblerait tout ça avec du béton et élèverait le bâtiment futuriste, le bâtiment de la nouvelle manière de travailler.
Les deux frères étaient vêtus de lourdes vestes et portaient des bonnets et des mitaines de laine car le vent sur leur mamelon était froid et soufflait plus fort qu’ailleurs. De temps en temps, quand ils relevaient la tête pour souffler un peu, ils apercevaient le bourg aux toits gris et la rivière, tel un grand  serpent argenté se glissant et rampant sous les brumes. Ils voyaient aussi la Plaine, de l’autre côté de la Nationale, la Plaine sereine et vide qui dormait sous l’hiver, et, loin sur leur gauche, ils distinguaient très bien la ligne sombre des bois, les champs légèrement blanchâtres et les contours capricieux des bosquets un peu partout découpés. Ils crurent distinguer comme une silhouette, très loin, vers la lisière du bois palud. Ils se la montrèrent, levèrent le menton, froncèrent les sourcils, hochèrent la tête comme pour dire que c’était curieux et, ressaisissant leurs pioches, reprirent leur rude ouvrage de terrassement.
De temps à autres cependant, ils jetaient un coup d’œil interrogateur vers cette ombre qui remuait sur l’horizon incertain du bois palud. Et ils grommelaient, cherchant à comprendre, vexés de ne pas bien distinguer...

Alice Boisseau était assise en face d’un grand gaillard aux solides épaules, avec des cheveux noirs crantés et une fine moustache bien taillée, dans un petit bar du chef-lieu, Les Quatre Pignons, si discret et si charmant. Elle sirotait un Martini blanc et son compagnon buvait Muscadet sur Muscadet. Autour d’eux s’étalaient de larges plantes vertes posées sur des meubles rustiques. Les tables, massives et cirées, des tables de chêne sillonnées par les fines arabesques du bois et tavelées par de gros nœuds noirs, enroulés tels des coquillages fossiles, étaient désertes. Les deux amants n’échangeaient pas un mot. La veuve Boisseau baissait la tête. Elle attendait une réponse qui tardait à venir et plus le silence se prolongeait, plus il devenait pénible, plus l’espoir se brisait en elle et plus le gouffre une nouvelle fois s’ouvrait sous ses pieds. Le grand Gaétan posait un regard absent, vide, sur la baie vitrée où pendait un grand rideau noir à fleurs rouges. Des camions passaient tout près de la vitrine, la frôlaient presque, la faisaient trembler et bourdonner avec une telle frénésie qu’on eût dit qu’elle allait soudain voler en éclats.
À chaque camion, la salle était plongée l’espace d’un court instant dans une pénombre fuyante.
Les yeux du grand Gaétan ne souriaient pas, comme en proie à une profonde indécision, à une vague douleur aussi, à moins que ce ne fût de l’ennui ou de la perplexité. Après un interminable moment ponctué par l’agaçant mouvement de métronome d’une énorme Comtoise - elle indiquait maintenant treize heures et demi - il prit enfin la main d’Alice, soupira, fit rejaillir dans ses yeux toute leur gaieté et toute leur friponnerie habituelles, vida son verre d’un trait, embrassa la main et dit que oui, que c’était d’accord. Il ferait ça pour elle, pour eux deux, et après, on verrait bien… On vivrait la vie comme elle viendrait… Alice Boisseau lui embrassa les doigts, lui sourit et dit que oui, qu’on verrait après, l’important aujourd’hui était de faire ça, pour repartir d’un pas nouveau, ailleurs.
Ailleurs est un grand mot d’amour. Seul le hasard est en mesure de lui donner un nom.
Ils se levèrent, actionnèrent une petite clochette de bronze posée sur le bar et attendirent une demi-minute. Une grosse dame poussa la porte derrière le comptoir, un lourd comptoir de bois brut aussi méticuleusement astiqué que les tables, leur sourit et leur tendit une clef.
Ils montèrent à l’étage.

Charles Migret, rouge et visiblement excité, rentra chez lui fort tard et de fort méchante humeur. Il avait couru les fermes alentour pour peser des veaux, crut-il bon de se justifier auprès de son jeune commis qui rangeait les étalages et disposait les viandes dans de grands frigos… Aucun de ces veaux cependant ne lui avait convenu, trop jeunes, trop maigrichons, alors, pour se distraire un peu d’avoir perdu tout son après-midi avec ces corniauds qui voulaient vendre avant la saison, il était revenu par les chemins bordés de vieux ormeaux, le long de la rivière. Pour voir s’il y avait des canards et des bécassines à tirer bientôt, expliqua t-il encore.
Il n’y en avait pas, seulement quelques vanneaux huppés, qui piaulaient en tournoyant dans le ciel gris, au-dessus des arbres et au-dessus de l’eau.

C’est, à peu de choses près, ce que chacun faisait en ce début d’après-midi du vingt-trois février, un jeudi tout gris, enveloppé de brouillards et de froid, avec sur le sol cette fine poudre neigeuse que le nordet bousculait et amassait sur les talus des bords de route, au pied des arbres.
Plus tard dans la soirée, le blé au grenier une fois mis en sacs, Joseph Prunier demanda à son domestique d’aller rejoindre son père pour voir s’il n’ébranchait pas trop copieusement ces satanés merisiers et qu’il espérait quand même que Louis ne prendrait pas la mouche pour si peu. Il ordonna à Norbert de dire au vieillard, de sa part, de laisser tomber pour aujourd’hui, qu’on verrait ça demain matin, à tête reposée.
Norbert se racla la gorge, toussota et baissa la tête. Il avait envie d’ergoter qu’il serait peut-être mieux qu’il y aille lui-même, que sans doute le père Prunier ne l’écouterait pas, lui, le domestique, mais il n’en fit rien : déjà Joseph Prunier avait tourné les talons et avait disparu dans la pénombre de l’étable.

Prunier-le-vieux, quoique ses gestes fussent lents, ralentis dans leur enchaînement par la réflexion et la prudence propres aux vieillards, était encore un homme d’une extrême habilité. Il soulevait très haut les bras, ajustait sa serpe au fil aussi luisant que celui du rasoir, et, d’un geste bref, précis, coupait une branche en biseau, dans l’exact alignement du champ. Le souffle court, il posait ensuite son outil, empoignait sa fourche et entassait les branches sectionnées les unes sur les autres, en prenant bien soin qu’elles reposent sur la propriété de Louis Terrasson.
Derrière le vieil homme, la lisière des merisiers semblait avoir été tracée au cordeau, presque comme un mur d’enceinte, sans une ramure portant son ombre sur le pré. Prunier-le-vieux était habile, certes, mais il était aussi fort méticuleux. Un homme soucieux du travail bien fait, ronchonnant parfois, souvent même, au hasard d’un champ grossièrement labouré, d’un sillon courbé, d’une chaintre mal fignolée, d’une haie élaguée et qui laissait pendre des lambeaux d’écorce et de bois écorché.
Le vieil homme avait du travail une très haute estime. Son savoir-faire, ça n’était pas le beaucoup en peu de temps, mais l’impeccable. Le peu non perfectible. Il avança bientôt d’une dizaine de mètres, à pas menus, précautionneux, là où les merisiers n’avaient pas encore été taillés, se retourna, évalua d’un coup d’œil expert ce qui dépassait, sut avec précision où il fallait frapper encore et revint lentement en arrière, pour reprendre sa serpe.
Du bois mort craqua sous des pas que feutrait la fine couche de neige. Il tendit l’oreille et tenta de percer la pénombre du sous-bois, ses vieux yeux plissés par l’effort.
Quelqu’un arrivait en tapinois de cette pénombre et s’était arrêté là, juste en bordure du champ.
Quelqu’un le guettait.
Prunier-le-vieux se pencha pour mieux voir à travers les broussailles de la lisière, mit sa main en visière, fronça plus encore et reconnut la silhouette. Il eut un mouvement de surprise, ricana méchamment et voulut dire quelque chose. Ben, c’est-y que tu v… ?
L’ombre sauta jusqu’à lui, le heurta violemment et le plaqua au sol. Deux mains glacées encerclèrent son maigre cou et il tenta de se retourner sur le ventre pour échapper à la douleur de l’étreinte. Un coup violent porté sur sa nuque, avec une pierre, un bâton, un outil lourd, lui arracha un hurlement épouvantable, rauque et sauvage, juste avant qu’il ne plonge dans les ténèbres.
Il ne sentit plus dès lors les mains qui serraient encore la gorge, toujours plus fortement, qui exigeaient le dernier souffle et qui tremblaient. Il ne vit pas non plus le visage
déformé par la violence qui se penchait sur lui, qui haletait et soufflait par le nez, les dents serrées, tout près de son visage à lui, presque à l’effleurer, tel celui du loup fanatisé par la mise à mort.

 

L’homme qui, selon ses dires, découvrit le corps sans vie de Prunier-le-vieux et qui donna l’alerte, Norbert, fut donc aux premières loges d’une longue série d’interrogatoires.
Il dit que non, qu’il n’avait pas traîné en route, qu’il était venu directement par les bois, qu’il avait traversé la clairière du patron, semée d’orge et d’avoine, et qu’il avait ensuite pris à gauche, jusqu’au champ du bois palud en traversant un guéret malaisé, appartenant à Louis Terrasson. Mais… Si, à la réflexion, il s’était un peu attardé. Il s’excusait, rouge, la gorge sèche et l’élocution rendue difficile par la peur et l’inquiétude… Il avait posé culotte à l’abri d’un de ces anciens trous dont les bois du Fouilloux étaient criblés et où on déposait parfois des objets inutilisables. D’anciennes carrières d’extraction de la terre glaise de maçonnerie, recouvertes aujourd’hui de mousse et sur les bords desquelles croissaient des chênes noirs, rachitiques et tordus. Il avait, dans cette position où l’on peut facilement être confondu avec la grisaille et la brume des sous-bois, observé un renard qui s’était approché de lui en furetant, le museau au sol, sa belle queue rousse en panache. L’animal s’était arrêté en l’apercevant soudain. Il n’était pas à plus de dix mètres et Norbert distinguait ses deux yeux flamboyants, immobiles, scrutateurs. C’était la première fois qu’il voyait un goupil d’aussi près. Mais tout à coup l’animal avait fait une volte-face, sans raison apparente, en se rendant peut-être compte que cette forme accroupie était l’ennemi atavique, et il s’était enfui en courant très vite et en zigzaguant parmi les arbres, presque en bondissant. Une demi-heure ? Non. Un peu moins je crois. Je sais pas combien de temps. J’ai roulé une cigarette aussi.
En revanche, oui, oui, il maintenait avec fermeté que la grande serpe emmanchée était soigneusement posée, avec la fourche, sur le tas des branches déjà coupées et alignées les unes sur les autres à l’orée des merisiers. À une quinzaine de mètres environ de l’endroit où gisait Prunier-le-vieux, sur le dos, tout bleu, avec sa langue qui sortait et du sang qui avait coulé de l’arrière de son crâne défoncé, sur la neige du pré. Oui, c’était comme ça, qu’il l’avait trouvé. C’était pas beau à voir… Alors, selon lui, le vieillard ne travaillait pas quand son assassin était venu ? Non, il ne devait pas travailler.
La victime connaissait donc son meurtrier. Elle causait amicalement avec  lui, peut-être, et rien ne lui avait indiqué que cet homme,  ou cette femme, était venu pour tuer. Et cet assassin était encore là, tout près, parmi les habitants de la commune et les connaissances de la famille Prunier.
C’est cette conviction des policiers enquêteurs -  messieurs en costumes gris venus de Poitiers avec le procureur de la République et les gendarmes du chef-lieu, des messieurs pâles comme des malades, maigres, secs comme des couteaux, froids comme la lune, qui posaient des questions idiotes à tout le monde et qui restèrent longtemps sur la commune - c’est donc cette conviction, bientôt cette évidence, qui jeta l’effroi sur toute la communauté et en pervertit définitivement la cohésion.

Louis avait été au deuxième rang des interrogatoires et avait eu beaucoup d’ennuis. Il était même resté deux jours et deux nuits à Poitiers, tant ses déclarations avaient été farfelues, contradictoires et parfois à peine compréhensibles. C’étaient ses merisiers, ses beaux merisiers, ses splendides merisiers, le dessus du panier de tout ce qu’il possédait que la victime était en train de saccager, oui. C’était vrai. Ce fumier, heu… ce Gaston Prunier était un vieil emmerdeur ! Mais de là à le tuer, ça non ! Louis, il n’avait jamais songé à tuer quelqu’un. Que des merles et des grives, qu’il avait étranglés justement ce jour-là. Etranglés ? Oui, pour les étouffer car je les prends vivants, moi, les merles et les grives ! Après, je les étouffe comme ça, couic… et crac, on sent le petit os qui casse et il est mort ! Exactement comme est mort le père Prunier, savez-vous ? Non… je sais pas. Personne m’a dit et je l’ai pas vu, moi, Prunier. C’était quand la dernière fois ? Heu… il n’y a pas ben longtemps… peut-être une dizaine de jours. J’étais chez eux pour emprunter des coins à fendre le bois. Le vieux était là aussi qui coupait du pain dur pour son chien. Je m’en souviens très bien. On a bu deux ou trois petites topettes en blaguant. De la bonne gnôle parce que son vin, il est bon, à Joseph. Il a une bonne vigne au soleil, sur La Piane, et la gnôle qui est tirée de là est fameuse. Même qu’elle est, enfin qu’elle était, à Prunier-le-vieux, la vigne, pas au fils. Maintenant, elle est à lui, du coup… Va pouvoir la vendre à mes cons d’beaux-frères. Dans le fond, ça arrange un peu tout le monde, cet événement. Bref, on a causé du mauvais temps qui faisait qu’on n’avançait pas vite dans nos ouvrages. Et encore ? Et encore rien, c’est tout… Non, monsieur Terrasson, ça n’est pas tout. Ce soir-là, Joseph Prunier vous a demandé de couper une partie de vos arbres et vous êtes allé aussitôt vous saouler au café en hurlant que vous alliez fracasser la tête de Prunier père s’il touchait à un de vos merisiers. C’est vrai… Enfin, c’est vrai que Joseph m’a dit que je coupe mes cerisiers sauvages. J’ai dit oui, pas de problème, je vais faire ça… Après, je me souviens plus de rien… J’avais trop bu.
Mais Louis, bien que ni stratège ni réfléchi, sentit sur sa nuque le souffle douloureux de la trahison, le persiflage du mouchardage, le feu de la malveillance. Il déglutit et son gros nez sembla grossir encore, les narines béantes. Il soupira avec force. Peut-être même éprouva t-il de la peine de se voir si peu aimé. Car quelqu’un avait déjà parlé de lui aux policiers, dans le détail, rapporté son ivrognerie de ce soir-là et ses soi-disant propos menaçants. Quelqu’un qui lui voulait du mal. Il frissonna. Et Prunier, ce con, qui avait déjà fait état de leur conversation sur les merisiers ! Des salauds, des peureux, j’aurais pas voulu les avoir contre moi pendant la guerre, à causer comme ça aux policiers. Ils m’auraient fait fusiller, ces salauds ! Et le grand Gaétan, où est-il, lui, à l’heure qu’il est ? Disparu…Lui, il dirait rien aux policiers. J’en suis sûr… Il est au-dessus d’eux. Au-dessus de tous. Il m’aurait protégé sans poser de questions de si patati ou patata.

Les policiers observaient le silence de Louis, assis devant eux et penché en avant, évadé dans ses réflexions, les bras reposés sur ses cuisses, ses mains rugueuses de paysan qui se croisaient à hauteur des genoux. Pour un policier, ça pouvait ressembler aux réflexions d’un assassin qui cherche à monter une histoire, qui se creuse la cervelle pour trouver des alibis qui tiendraient debout.
Car c’est surtout sur son emploi du temps au cours du tragique après-midi, que le pauvre Louis trébucha à maintes reprises. Les grives, La cane, les verres de Pernod, le vélo dans la campagne solitaire… Oui, mais après… Il ne savait plus trop… Faut dire qu’il était un peu pompette… Encore ? s’était écrié d’impatience un homme de la police. Un peu, pas fin saoul. J’ai dormi dans la grange, sur le foin. Par cette température ? Il ne fait pas froid dans ma grange. Et peut-être que j’ai pas dormi, après tout. Je me suis allongé puis j’ai pansé les bêtes, et puis… quelle importance, tout ça ? Non, ma femme ne m’a pas vu. Quand il fait froid comme ça, elle ne bouge pas beaucoup du coin de la cheminée. Personne ne m’a vu quand je suis revenu du bourg non plus… Enfin, moi j’ai vu personne en tout cas. Car des fois, on croit qu’on est pas vu et on est vu quand même par quelqu’un qu’on n’a pas vu, hein ? Ça m’est arrivé une fois en Allemagne, voyez-vous, quand j’étais prisonnier. Vous avez pas connu ça, vous, la guerre, les Fridolins, vous êtes trop jeunes.  Bref.  Je tâchais de pas aller au boulot un matin qu’il y avait beaucoup de neige avec du grand vent et que ces fous furieux voulaient nous faire creuser des fossés le long d’une voie ferrée. Je m’étais planqué avec un vieux copain derrière un baraquement et… Bon, bon… Mais à part dormir, disons vous allonger sur le foin et nourrir vos trois ou quatre bestioles, vous n’avez rien fait de l’après-midi, monsieur Terrasson ? Vous êtes parti du café des sports à quatorze heures trente. La nuit tombe à dix-huit heures trente… Quatre heures de vide, quatre heures sur lesquelles vous n’avez rien à nous dire, sinon une improbable sieste dans un tas de foin.
Un autre mouchard était tapi dans l’ombre… Louis frissonna de nouveau et les policiers, chacun à part soi, notèrent ce frisson. Un autre mouchard, oui, sinon comment ils sauraient, ces cochons endimanchés, l’heure qu’il était, hein, quand j’ai donné mes grives ? Il n’y avait que La cane, Mémène et Edgar Dupin qui est venu après. Les fumiers… I veulent me coller le crime sur le dos, les salauds ! Putain, si le grand Gaétan avait été là, ils auraient rien su, ces pingouins ! Il leur aurait cloué le bec, lui, en deux temps trois mouvements !
Un jeune policier avait soudain posé sa main sur l’épaule de Louis, qui s’était retourné aussitôt et lui avait souri, considérant spontanément ce geste comme réservé à la camaraderie. C’était un jeune loup de la nouvelle école, un qui pensait avoir compris à qui il avait à faire, alors il tendit un piège grossier à ce rustre, un piège dans lequel peu d’hommes sans doute seraient tombés. Louis y plongea cependant la tête la première. C’est ce qui lui valut de coucher deux nuits sur une planche clouée au mur et sous une vieille couverture qui puait la poussière et le rance. Il raconta plus tard que ça lui avait rappelé sa jeunesse, quand il était prisonnier des Boches par des moins vingt-cinq degrés et de la neige jusqu’aux genoux, alors que ça l’avait pas beaucoup impressionné de dormir en tôle, il en avait vu d’autres, Louis. Mais personne ne l’avait écouté. L’heure, à ce moment-là, n’était plus aux boniments et à la forfanterie.  L’heure en était à ce qu’un criminel, un féroce capable d’étrangler un vieillard sans défense, un ancien de Verdun décoré de la croix de guerre, rôdait parmi eux tous, incognito, souriait et tendait la main pour qu’on lui sert, offrait l’apéritif, jouait peut-être aux cartes et parlait de la nouvelle lune et du dégel.
Un fauve que rien ne distinguait d’entre eux tous. Un des leurs. Un ami, un parent peut-être.

Ce jeune policier rendit son sourire à Louis et annonça que, dans le fond, brave monsieur Terrasson, je vous comprends bien. Gaston Prunier était en train de détruire une partie de votre beau patrimoine. Oui, je vous comprends, moi… Parfois, sans réfléchir, sans même penser vraiment à mal, on dit des choses graves, sous le coup de la colère, et avec un petit coup dans le nez en plus, ça aggrave les réactions… Vous savez, moi, je suis de la Creuse, une région forestière, une région où les grands bois sont rois et mes parents ont là-bas de bien belles forêts de chênes, plus belles que nulle part ailleurs. Je n’aurais pas aimé que quelqu’un s’avise de venir les mutiler. Alors, je suis bien placé pour comprendre… Et le jeune policier tendit un verre de bière à Louis qui l’avala d’un trait, en penchant très loin la tête en arrière, soudain ragaillardi, soudain plus sûr de lui. Alors, il faut tout me dire. Quelqu’un vous a vu poser votre bicyclette dans le sentier du bois, vers seize heures trente. Le bois… comment dites-vous déjà ? Le bois palud… Oui, le bois palud et vous étiez là-bas, Louis. Ce témoin est formel. Mais  il n’y a aucun mal à ça, on a le droit d’aller où l’on veut et quand on veut, heureusement !  Dites-nous donc vous-même que vous êtes passé par là-bas et ce que vous y avez vu. Après, c’est à nous de nous débrouiller pour trouver le salopard qui a fait le coup. Personnellement, je sais bien que ça n’est pas vous… J’ai même hâte qu’on vous raccompagne à votre domicile, où l’on doit s’inquiéter. Mais il nous faut auparavant savoir ce que vous avez vu au bois palud. Vous êtes notre témoin principal dans cette triste affaire. Nous avons besoin de vous, Louis.
Louis fronça les sourcils et plissa son front déjà marqué de profondes crevasses, d’autant plus tranchées qu’elles étaient bien plus blanches que tout le reste du visage, hâlé, brûlé par le grand air, le soleil et le vent. Il demeura ainsi une bonne minute, comme s’il faisait un effort de mémoire ou comme s’il cherchait à comprendre le sens de cette tirade du jeune policier. Un témoin principal dans une histoire de meurtre, c’était quelque chose quand même ! Il lui sembla alors que le moment était sans doute venu de faire l’intéressant, de faire le savant, de montrer à ces policiers qu’ils n’avaient pas à faire à un sot.
Du bout de l’index, il se tapota plusieurs fois la tempe et déclara qu’il y avait eu de l’occultisme là-dedans, à un moment donné.
Les policiers se regardèrent tour à tour, perplexes. Vous voulez nous dire quoi, exactement ? Ah, je vois que vous ne connaissez pas le mot, messieurs, et Louis ricana en tordant de plaisir contenu son gros nez rond. C’est normal, c’est là un mot difficile et, moi, il a fallu que je l’étudie longtemps avant de bien le savoir. C’est un mot venu de la science et qui dit qu’on pense des fois des trucs, ou qu’on les voit, qui se passent ailleurs même si on est ailleurs au moment où les trucs se passent. Ha, vous voyez, c’est drôle, ça, hein ? C’est ça, qui s’appelle de l’occultisme.
Les policiers médusés échangèrent un nouveau regard. Le plus jeune pensa qu’il avait bien à faire à un fou, et il s’enfonça dans la conviction que le criminel était bien là, devant lui, dans ce lourdaud moitié imbécile, avec ses grosses mains raboteuses, ses ricanements idiots et ses déclarations déroutantes. Surtout quand Louis affirma que oui, que c’était vrai, qu’il avait foncé au bois palud avant de rentrer s’allonger dans le foin. Il était allé là-bas à cause de l’occultisme, voyez-vous. Il lui avait semblé dans sa tête qu’il se passait des choses graves au bois palud. Mais il savait pas qu’il avait été vu, par contre.
Les policiers soufflèrent un bon coup et échangèrent des clins d’œil radieux. On s’empressa de demander à Louis Terrasson de signer tout ça, en prenant bien soin d’omettre ses divagations divinatoires. Puis on dit qu’il était tard et qu’on établirait demain matin une déclaration beaucoup plus circonstanciée.
On le poussa ensuite dans une cellule obscure.
Quand la lourde serrure ferrailla derrière son dos, le prisonnier crut soudain que le monde venait de s’écrouler sur sa tête et se vit perdu. Sa gorge se noua. Son regard hébété se mouilla.

Louis revint bien évidemment sur ses déclarations et réaffirma avec force qu’il avait passé cet après-midi-là dans le foin. Ou la paille, peu importe. En tout cas dans sa grange. L’occultisme, c’était pour rigoler, pour voir si les gens de la police, qui sont malins et instruits, en connaissaient autant que lui.
Libéré faute d’indices convaincants et bien qu’il fût fortement soupçonné d’être l’auteur du forfait, on lui signifia - futile précaution - l’interdiction dans laquelle il était désormais de quitter le territoire de sa commune, et ce, jusqu’à nouvelles dispositions contraires.
Rentré chez lui et complètement chamboulé dans sa tête, Louis demanda alors à Léon Renaud, le facteur, de lui apporter chaque matin le journal et s’enferma à double tour deux longues semaines durant.

Il lut tout ce qu’on racontait sur le crime désormais intitulé L’Assassinat du bois palud et il se reconnut dans ce qu’on appelait sans ambages, en fait de témoin principal, le suspect numéro un, le seul suspect qui aurait pu avoir un mobile sérieux, le vol ayant d’emblée été exclu puisqu’on avait retrouvé dans la poche intérieure du paletot du vieil homme une somme d’argent assez considérable, dissimulée dans des liasses de vieux papiers journaux.
Le portrait qu’on brossait de ce tueur potentiel, petit paysan pauvre, fantasque, féru de vocabulaire savant employé le plus souvent à mauvais escient, un peu ivrogne, un peu fainéant, le blessa mais le fit ricaner tout de même quand le journaliste tatillon en vint à évoquer la façon qu’il avait d’étrangler les oiseaux, sans doute pour faire plus vrai et effrayer la galerie par une petite touche de cruauté.
Puis, au fur et à mesure des jours, on oublia un peu Louis. Le journal s’attachait maintenant à rendre compte de la personnalité de la victime, respectable vieillard de soixante-dix-sept ans, héroïque poilu de la Grande Guerre, soldat d’honneur et de bravoure, travailleur infatigable et toujours alerte malgré son grand âge, homme sans histoires, sans conflits avec qui que ce soit, honorablement connu de tous, un homme qui avait réussi à doubler sa superficie exploitable en quarante années d’un labeur assidu. Un exemple à suivre pour nous autres qui voulons pousser l’agriculture en avant, avait déclaré Roland Augereau, de Bena. D’aussi loin que je m’en souvienne, il avait toujours été en avance sur son temps, et n’oublions pas qu’il avait été aussi un soldat, un qui méritait de la Patrie et qui avait un sens aigu du devoir, avait renchéri son frère, Jean.
On interrogea bientôt un jeune homme que Louis reconnut pour être Evariste Brunet et il se demanda bien ce que le menuisier venait faire là-dedans. Il ne savait pas que le jeune Brunet, envoyé à Boisnes par son père pour y mesurer un meuble,  avait été vu qui faisait un crochet par le Fouilloux, voir s’il rencontrerait Norbert, son copain, puis, apprenant que celui-ci était parti au bois Palud, qu’il l’avait rejoint, en coupant par les champs avec son vélomoteur, histoire de discuter cinq minutes. Les policiers établirent donc qu’Evariste Brunet était dans les parages du bois palud au moment du crime. Le journal ne disait rien là-dessus, mais informait néanmoins que le domestique de la maison Prunier, qui n’avait pas tout signalé aux enquêteurs quant à son emploi du temps, avait été de nouveau entendu et assigné à résidence. Louis éplucha longtemps le dictionnaire et finit par comprendre que Norbert était logé à la même enseigne que lui : pas question de dépasser les limites de la commune.
Tout un tas d’autres témoins étaient chaque jour questionnés, mais le journal ne donnait pas de noms. Il devenait d’ailleurs de plus en plus imprécis et les articles étaient de moins en moins longs.
Louis se creusa pourtant la cervelle pour essayer de mettre un nom sur ce gars qui avait été inquiété parce que son commis avait déclaré qu’il était rentré tard, beaucoup plus tard qu’à l’accoutumée et que, même, ses pantalons étaient maculés de terre au niveau des genoux, comme s’il s’était agenouillé quelque part dans la campagne. On avait voulu procéder à des analyses pour savoir d’où pouvaient provenir ces souillures, mais hélas le pantalon avait déjà été passé à la lessiveuse. Le journal n’en savait pas plus ou n’était pas autorisé à en dire plus.

Un matin cependant, Louis fronça  son crâne chauve en écarquillant les yeux, et, ayant relu pour la seconde fois son article quotidien à mi-voix, comme pour bien s’en imprégner et bien se convaincre de n’avoir pas la berlue, il frappa un grand coup sur la table, gonfla son nez dans une inspiration nerveuse, se leva pour boire un coup, relut une troisième fois et hurla que nom de dieu de bon dieu, ces imbéciles de journalistes ne connaissaient rien à leur affaire ! Ils ne savaient rien et ne racontaient que des âneries, ah les pendards et, surtout, surtout, ah la fieffée coquine, ah la comédienne !
Il s’agissait d’un long article sur la famille Prunier, les journalistes n’ayant sans doute plus rien à se mettre sous la plume concernant une enquête qui ne livrait rien de consistant. Le fils, Joseph, paysan exemplaire, complaisant, sobre, bon voisin et sans histoires, comme le père, mais surtout la bru, profondément choquée, alitée depuis quinze jours tant elle avait été meurtrie dans sa chair par la tragédie, très attachée qu’elle était à son beau-père, toujours prévenant et qui l’aidait dans tous les menus travaux de la ferme. Oui, disait entre guillemets Madeleine Prunier, il était un excellent homme et j’espère que la justice nous désignera le coupable pour qu’on sache un jour pourquoi notre pauvre papa a été la victime d’un sadique. Elle espérait aussi, elle qu’on n’avait jamais vu prendre le chemin de l’église, pas même aux Pâques ou à la Noël — une église toujours au trois-quarts déserte il est vrai — qu’il était aux cieux et qu’il y reposait en paix.
Ainsi soit-il ! rugit Louis Terrasson, et il jugea, en vidant cette fois-ci le pichet de vin d’un trait, que jamais on ne mettrait la main sur le meurtrier, tant toute cette histoire était cousue de mensonges, de non-dits, d’ignorances et que, ma foi, la vie devait maintenant reprendre son cours… Ainsi allaient les choses et les catastrophes. Après tout, Prunier-le-vieux n’avait rien à faire là, à esquinter ses arbres ! Dans le fond…
Même très secrètement, Louis n’alla pas au bout de sa pensée.
Et puis, peu à peu, le journal réduisit à la portion congrue ses articles sur L’Assassinat du bois palud, plus de photo de la lisière fatale, plus de photo du bourg, de la Nationale 10, de La Plaine. Il devint évasif, parla d’un autre homme qui avait témoigné et affirmé, sinon prouvé, qu’il était au chef-lieu au moment du crime - une dame en avait témoigné - puis ce fut le silence complet.
Louis dit à Léon Renaud qu’à partir de demain, il ne prendrait plus le journal. Et comme l’autre lui jetait un regard torve, mi-interrogateur, mi accusateur, mi on-ne-sait-trop-quoi, ça revenait trop cher, comprends-tu, crut bon d’expliquer Louis, troublé par cette étrange œillade du facteur.

Mars et le soleil du printemps, encore tout pâlot de sa longue réclusion hivernale derrière les nuages, étaient cependant de retour. Des rayons de fine lumière filtraient à travers la poussière épaisse des carreaux et venaient caresser la table recouverte d’une vieille toile cirée.
Louis remit le nez dehors, prit la mesure de cette tiédeur qui flottait dans l’air et annonçait la promesse des beaux jours. Mille petits nuages laiteux musardaient sur le fond bleu des quatre horizons et quelques passereaux, déjà, avaient abandonné les pépiements plaintifs des mortes saisons. Appuyés sur la cime des arbres, ils entamaient les premières mesures de leur répertoire galant.
Louis gonfla son vélo, l’enfourcha et partit par les chemins bordés d’ormes et d’érables. Les premiers bourgeons, timides encore, montraient le bout de leur museau à l’extrémité des rameaux et sur le haut des talus, mieux exposé aux caresses de la lumière nouvelle, des violettes, des coucous et des boutons d’or refleurissaient en tremblotant sous la fraîcheur du vent.
En tapinois, comme si c’était la première fois qu’il poussait cette porte vitrée, Louis se présenta au café des sports.

Il y avait là beaucoup de monde, immobilisé dans un étrange silence.

*

Chapitre III

 L'Accablement

Toutes les couleurs, toutes les senteurs et toutes les tiédeurs du mois de mai enchantèrent une nouvelle fois les campagnes. Les jeunes céréales sur la Plaine ondoyèrent sous les va-et-vient des respirations océanes, les bois du Fouilloux abandonnèrent enfin leurs sombres nudités pour des costumes plus seyants en verts multiples, chatoyants pour les érables, lumineux pour les noisetiers, tendres et clairs pour les châtaigniers, plus prononcés et plus austères pour les grands chênes aux galbes ancestraux.
La rivière, de plus en plus fine, de plus en plus tapie au fond de son lit, scintilla encore un peu sous les premières lueurs de l’aurore, se changea bientôt en un minable ru verdâtre, avant de disparaître, vaincue par l’éclat des zéniths. Les grands peupliers en agitant leurs feuilles en forme de cœur escortèrent son départ, la menthe sauvage et les herbes folles assiégèrent son lit et des vaches normandes, blanches aux poils hirsutes tavelés de marron, vinrent pâturer son cercueil.
La canicule enflamma bientôt le ciel et fit sur les champs ocre jaune et couleur d’or danser des courants d’air diaphanes. Accablés de touffeur, les bois du Fouilloux perdirent de leur superbe et prirent une teinte poussiéreuse. Les hommes coupèrent la paille, battirent le grain, de grands mouchoirs à carreaux noués autour de leur cou. Ils montèrent au grenier des sacs pesants qu’ils portaient sur leur échine, arc-boutés sur des échelles de fortune, puis, leurs granges rassasiées jusqu’aux charpentes, ils parcoururent La Plaine en chaumes, derrière la caille et le pouillard.
Ils éventrèrent à nouveau la terre et déversèrent au sillon les espoirs d’un lointain froment, furetèrent dans les sous-bois pour débusquer la bécasse et les feuilles autour d’eux tourbillonnèrent de toutes les couleurs. Le vent chargé de pluie et de brumes réapparut tout enveloppé de gris, la rivière reconquit peu à peu son lit, gonfla, gronda et recouvrit bientôt tous les prés alentour, les sous-bois des bosquets et les chemins trop bas.
Sur les rivages extrêmes de sa crue, une fine couche de glace miroita comme un diamant brisé, des fumées se couchèrent sur les toits et les hommes, leurs membres fourbus, revinrent s’asseoir au coin des cheminées, moroses, guettant par-dessus la grisaille obstinée des vieux toits d’écurie les premiers clins d’œil du grand mouvement des choses et de la fuite circulaire du temps.

Atout, atout et carreau maître ! conclut encore le grand Gaétan, mais sans frapper sur la table, presque en murmurant et en jetant ses cartes qui tournoyaient un bref instant avant de se poser sur le dernier pli. Ses camarades ne vérifiaient plus, ne prenaient plus un air médusé, comme résignés, et jetaient, désinvoltes, leurs cartes vaincues. S’établissait alors un silence embarrassé, avant que le grand Gaétan, l’éclat rieur dans ses yeux passablement fané, n’offrît l’apéritif et que La cane ne se levât pour aller chercher, en claudiquant et en se plaignant d’avoir mal aux reins, un pichet et la bouteille. Il n’y avait plus de commentaires. Louis attendait son verre et ne soufflait mot, Norbert regardait ses chaussures, les mains croisées à hauteur des genoux, comme égaré dans de sombres méditations. Evariste Brunet était obstinément absent.
Dans la salle où flottait une lourde odeur de fumée froide mêlée aux chaudes haleines des buveurs, on causait à mots éteints, on chuchotait presque, on jetait des regards alentour et on fuyait celui de l’autre. Mémène essuyait ses verres et servait de petits ballons de vin rouge, sans plaisanter, sérieuse, aimable du bout des lèvres seulement, comme si tous ces gens qu’elles croyaient connaître par cœur fussent devenus des étrangers, arrêtés là au hasard d’un voyage.
L’équipe de foot ne braillait plus guère. Elle n’en avait d’ailleurs plus beaucoup l’occasion, tous ses matchs se soldant avec acharnement par de sévères déconfitures. Les jeunes gens rentraient au café tout crottés et la tête basse. Au début, ils attendirent des questions qui ne vinrent pas, alors ils se résignèrent à commander eux-mêmes leurs verres, en se cotisant pour l’addition.
Parfois, un des dirigeants, Léon Renaud ou Migret, ce dernier particulièrement taciturne et son visage ovale et rougeaud fermé à double tour, offrait quand même la tournée, mais comme à regret, comme sacrifiant à une espèce de protocole. Ils arboraient des mines franchement déconfites pendant que leurs joueurs se chamaillaient désormais entre eux, fallait pas tirer le coup franc comme ça, patate ! Pas de ce côté-là, j’étais tout seul sur l’autre aile et toi t’as rien vu ! Et le goal, un goal de rin, prendre six buts en dix minutes, tu plongeais quand la balle était déjà au fond des filets, t’es aveugle ou quoi ? Tu peux causer, Paul, comme arrière central, on a déjà vu mieux ! Une vraie passoire et chaque fois que t’as voulu arrêter un gars, tu l’as balancé par terre et l’autre couillon a sifflé penalty ! Tu peux être content de toi !
Au cours d’une de ces controverses, jusqu’alors assez pacifiques, survint cependant, au mois d’avril, un fâcheux incident. Le fils Boisseau, après avoir encaissé treize buts, avait cette fois-ci vraiment pris la mouche. Il se fâchait que merde, un goal, c’était un dernier rempart et un rempart ça sert à rien si les soldats qui le défendent sont des branquignols ! Ouais, des branquignols ! Vous avez joué comme des gonzesses ! Moi, l’année prochaine, j’arrête ! Je ne joue pas avec des gonzesses ! Je fais autre chose de mes dimanches… Et tu vas en faire quoi, de tes dimanches ? Tu vas aller à la chasse ? Comme ton père ? avait méchamment insinué un tout petit gars fluet et blondinet, l’ailier gauche de l’équipe.
Un grand silence s’était alors fait parmi eux et ce silence avait aussitôt gagné toute la salle, pourtant déjà peu bavarde et qui sembla tout à coup retenir son souffle. C’était comme si l’assassinat du bois palud, latent, toujours présent dans les esprits, mais refoulé, tu, venait, par une allusion à un autre drame plus lointain, de refaire brusquement irruption à ciel ouvert.
Adrien Boisseau était blême et ses mâchoires bleuies tremblaient. Il brisa soudain son verre sur le rebord du comptoir et du redoutable tesson qu’il serrait dans sa main nerveuse, menaça la gorge de son offenseur, en l’empoignant par les cheveux et en lui tirant la tête en arrière. Tout le monde recula d’un pas, épouvanté, avec des semblants d’appels au calme tandis que le grand Gaétan traversait la salle en deux enjambées et prenait le jeune Boisseau à bras-le-corps. Qu’est-ce que c’est que ces bêtises, Adrien ? Allons, calme-toi, calme-toi !
L’atmosphère au café des sports en avait chuté d’un degré encore. Le geste du jeune Boisseau, dont on savait qu’il était un garçon en dessous, sournois, mais dont on ignorait qu’il puisse être à ce point violent, apparut à tout le monde comme la partie soudain visible d’un épouvantable iceberg sur lequel ils étaient tous échoués. La méfiance, le doute, la suspicion, le malaise, comme de funestes lames de fond, risquaient à tout moment de remonter à la surface et de tout briser sur son passage de ce qu’il restait de bonhomie et de camaraderie entre tous ces hommes.

Une autre circonstance était venue leur prouver, si besoin en était, combien le crime leur pesait sur les épaules, combien il avait détruit leur confiance et ravagé le fond de leurs pensées.
La cane, accoudé derrière son bar, à angle droit comme d’habitude, discutait vaguement avec le grand Gaétan et Edgar Dupin assis, eux, à une table. Au dehors, une pluie de printemps battait la porte vitrée. On entendait l’eau que fouaillaient et projetaient sur les trottoirs les pneus des lourds camions.
Léon Renaud, une grande pèlerine de facteur jetée sur ses épaules, fit soudain irruption dans le bistro et, brandissant le journal, aboya que l’assassin était sous les verrous ! Son annonce fit l’effet d’une douche brûlante sur les trois hommes et les quatre ou cinq autres éparpillés çà et là, muets comme des carpes, dont Bizet le coiffeur, Maurice Chalon, le photographe, Alcide Migeon, l’électricien. Le grand Gaétan jeta instinctivement un œil sur son compagnon Edgar et il crut, l’espace d’une seconde, le voir pâlir. La cane demanda comment ça ? Qu’est-ce que tu nous chantes, Léon ? Et tous se levèrent et se penchèrent sur le journal que tendait le facteur, l’air triomphant et un large sourire qui fendait sa maigre figure.
Ils lurent avec gourmandise et leurs lèvres murmuraient les mots. On avait arrêté, quelque part entre Angoulême et Bordeaux, à Chalais exactement, un vagabond, un trimardeur qui voyageait de Tours à la frontière espagnole selon ses dires, poussant devant lui un landau rempli de guenilles et d’ustensiles divers, parmi lesquels - et c’est ce qui lui avait valu d’être entendu par la police - quatre journaux des vingt-cinq et vingt-six février, deux éditions de la Vienne et deux éditions des Deux-Sèvres, tous ouverts et repliés sur les pages relatant l’Assassinat du bois palud. D’après les savantes estimations des enquêteurs, cet homme, d’origine marocaine, aurait traversé les bois du Fouilloux le vingt-trois février, s’en serait écarté d’un kilomètre environ, direction Sémillé, de sorte qu’il aurait ainsi pu aller jusqu’au bois palud. L’homme avait confirmé les soupçons des policiers quant à cette embardée faite sur son parcours. Il était bien sur la petite route de Sémillé le vingt-trois février en fin d’après-midi, pour s’y reposer un moment dans le fossé, à l’écart du vacarme des camions.
Ah ! le fumier, avait rugi Dupin dès le dernier mot avalé, rouge comme une tomate, presque bleu. Un melon, un crouille ! Je l’ai dit mille fois et je le dis encore ! Des sanguinaires ! C’est lui, c’est certain ! Je les connais, moi ! Je les ai eus en face de moi, ces cochons ! Et, singeant tout à coup la Marseillaise sans même s’en rendre compte, il leva les bras au ciel et vociféra qu’ils venaient maintenant jusque dans nos campagnes étrangler nos vieillards !  Il  frappait du poing sur le comptoir tant que les verres de l’étagère accrochée juste en-dessus s’en entrechoquaient.
D’autres hommes arrivèrent qui tenaient eux aussi le journal dans leurs mains et ce ne fut plus qu’un tollé ahurissant, qu’un rugissement, tout le monde parlait à la fois, insultait, braillait, dénonçait, sans acrimonie excessive toutefois, avec une sorte de jubilation même, cette nouvelle apparaissant de taille à libérer enfin toute la communauté du fardeau qui l’accablait.

Le grand Gaétan ne disait rien. La cane non plus. Tous les deux s’étaient appuyés sur le bar, devant un Pernod, le grand Gaétan sur un coude et légèrement de trois-quarts, les pouces croisés à hauteur du nombril, le regard narquois. Il profita d’une toute petite pause dans le charivari des clabauderies pour demander où était le mobile là-dedans. Et puis, le journal racontait que cet homme avait été arrêté mais ne le désignait pas expressément comme un coupable. Si tous les gars qui ont été entendus dans cette sale affaire avaient été coupables, je ne serais pas là, toi non plus, toi non plus et toi non plus… On y est à peu près tous passé. Alors…
On devint muet. On se regarda. Certains prirent soin de relire l’article, d’autres baissèrent les yeux ou firent mine de regarder passer des camions, à travers la porte vitrée dégoulinante de pluie. Comment ça, on y est tous passé ? Mais on n’est pas des Arabes, nous autres ! On est des vrais Gaulois et puis, quel mobile ? gueula Edgar Dupin. Un Arabe n’a pas besoin de mobile pour égorger un chrétien. Tu sais pas ça, toi, même avec ton instruction, parce que t’as pas eu affaire à eux !
C’était bien la première fois qu’Edgar Dupin faisait explicitement allusion à l’instruction de son camarade, soulignait cette différence entre eux, et évoquait la dispense dont avait bénéficié le grand Gaétan d’être mobilisé en Algérie. Celui-ci aurait pu s’en offusquer, tant c’était désobligeant, mais il sourit à peine et ses yeux mi-clos retrouvèrent un moment leur gaieté habituelle. L’instruction n’a rien à voir là-dedans, Edgar, mais le bon sens. Je comprends bien que si ce vagabond était coupable, ça donnerait enfin un nom à la peur de tout le monde, et quel nom ! Un étranger, un mendiant, un sinistre inconnu, bref, le Mal en personne. Chacun pourrait à nouveau vaquer à ses occupations sans regarder de travers son voisin et, bien sûr, il y en a un ou une parmi nous qui serait plus soulagé que tout le monde, pas vrai ? Il ou elle ne ferait plus de cauchemars, la peur au ventre de se voir repérer et d’avoir à gravir un beau matin les marches d’un échafaud. Et toi, Edgar, ça alimenterait bigrement ton moulin de haine et de revanche, avec tes deux acolytes, là-haut, que ce soit un homme du Maghreb. Ça ne te semble pas un peu trop parfait pour être vrai, tout ça ? Comment imagines-tu un chemineau dénué de tout, qui ne mange ni ne boit tout son saoul, qui couche dehors, qui va nus pieds dans un pays qui lui est étranger, qui tombe sur une liasse de grosses coupures comme jamais il a pu même en imaginer et qui ne prend pas un seul billet de mille ? Hein, comment tu expliques ça, toi ? Non, pour moi, vois-tu, la police patauge depuis le début, interroge un tas de gens et ne trouve rien à se mettre sous la dent. Il lui faut pourtant un assassin, alors elle en fabrique un sur mesure. C’est aussi simple.
Et celui-là, en plus, est de taille à faire regretter à toute la vermine revancharde les fameux accords d’Evian, conclut-il, laconique, plus bas, désabusé et comme pour lui-même.
Le maçon accusa le coup et déglutit avec peine. Sa grosse pomme d’Adam s’agita de va-et-vient convulsifs, il roula des yeux mauvais, il avait envie de crier, il serrait les poings et faisait des efforts titanesques pour se contenir. Dépité, lui aussi nota que c’était la première fois que son compagnon évoquait sa camaraderie avec les frères Augereau, en public en plus. Une sourde colère bouillonnait à l’intérieur, mais il ne voulut pas s’engager sur ce terrain-là. Trop tabou, trop pomme de discorde entre lui et le grand Gaétan, s’il arrivait qu’on dût s’expliquer là-dessus. Et puis, l’amitié, depuis si longtemps fidèle entre eux, fut finalement la plus forte et lui coupa le sifflet. Il baissa la tête, lorgna sur les deux verres de Pernod posés sur le comptoir, La cane comprit et servit une dose. Dupin hasarda quand même, mais sans crier, et les journaux, hein, les journaux ouverts sur ces articles-là, c’est quoi ? Du hasard ? Le grand Gaétan émit un petit rire, la bouche à peine ouverte, avant de reprendre son verre à la main et de conclure, va donc chez Louis, tu trouveras le dictionnaire grand ouvert sur la table. Viendras-tu nous chanter après avoir vu ça que Louis est un savant et un grand professeur ?
Pas sûr que Dupin saisit tout de cette hasardeuse association. Ce qui est certain, c’est qu’il abandonna la partie, bougonna quelque chose sur ce corniaud de Louis et son dictionnaire, avant de se retirer dans un mutisme boudeur. Tous les autres étaient restés silencieux, attentifs à la passe d’armes entre les deux amis. Les uns trouvaient que Dupin avait raison, que c’était bien ce clochard arabe qui était venu tuer chez eux, parce qu’un Arabe, ça tue forcément, et les autres penchaient plutôt pour le grand Gaétan, le trouvaient juste dans ses propos et sûr de lui.
Trop sûr, même. Quand le journal annonça le surlendemain que le vagabond marocain avait été remis en liberté et lavé de tout soupçon, on se chuchota à l’oreille que tiens, bien sûr que le grand Gaétan savait que ce n’était pas ce mendiant, parce que peut-être que… hein ? Tu vois ce que je veux dire ? Pas besoin de te faire un dessin ?
En tout cas, l’espoir un moment soulevé retomba aussitôt et chacun reprit son cafard, retrouva ses frayeurs et, pour tenter de les conjurer, ses cruels ragots.

D’autant que de grands bouleversements s’amorçaient qui alimentèrent la sournoiserie des conversations murmurées en tête-à-tête, la rancœur et le trouble.
Tout là-haut sur leur mamelon, les Augereau avaient dressé un énorme bâtiment en fer, avec un toit en tôle brillante qui étincelait sous le soleil et renvoyait parfois dans l’air des reflets incandescents, comme une grosse étoile ou une soucoupe volante échouée sur la colline. En tout cas quelque chose qui détonait dans le paysage, quelque chose qui ne se mariait pas avec les molles insouciances de la terre, des nuages et des bois.
On vint voir la stabulation de près, on vit toutes ces vaches qui se promenaient sans entraves sous le grand abri, on vit les frères Augereau balancer des bottes de foin et des farines une fois par jour seulement, on vit les bêtes se nourrir à leur convenance, on demeura interdit devant la salle de traite resplendissante, propre comme un sou neuf, avec du carrelage au sol et sur les murs comme pas grand monde n’en avait encore dans sa propre maison, on vit les grands bacs réfrigérants où tournoyaient des quantités effroyables d’un lait crémeux, on tordit la bouche vers le bas en agitant la main pour faire voir combien on était épaté et combien on avait compris que, décidément, l’époque était en train de prendre un sacré virage !
On n’en redescendait pas moins la colline en grognant que tout ça, c’étaient des conneries, que les Augereau n’étaient que des imbéciles vaniteux et que ce n’était certes pas comme ça qu’on travaillait !
Mais on vit bien pire. On vit à l’automne ces mêmes Augereau arracher la vigne de Joseph Prunier dont les feuilles écarlates, éclatantes, couleur de sang, flamboyaient encore sous la lumière d’octobre et on les vit labourer bientôt leur grande parcelle de plus de seize hectares. On les vit aussi, de-ci, de-là, supprimer sans vergogne des haies épaisses à l’ombre desquelles poussaient les mousserons et les morilles de printemps.
On apprit par ailleurs que Brunet avait demandé à Bouffard qu’il aille dans les bois de Prunier pour y débarder enfin la dizaine de chênes promis, on entendit, stupéfaits, vrombir une tronçonneuse dans les mains de Norbert qui abattait sans relâche beaucoup plus d’arbres que d’habitude et plus longtemps, jusqu’en avril, et on entendit bientôt enrager le tracteur de Prunier qui essouchait une grosse partie de ses vieux taillis.
On sut également que Madeleine Prunier, enfin remise de son ineffable chagrin, avait commandé de gros travaux d’intérieur à Edgar Dupin, des cloisons, des sols, une toiture, et à Brunet des portes et des fenêtres, à un plombier de la commune de Brux des robinets et une douche, au peintre des tapisseries, au plâtrier des carrelages.
Elle avait en même temps convaincu son mari, disait-on en fermant les yeux et en haussant les épaules, de se lancer dans l’élevage des veaux, l’élevage en batteries, des veaux qui ne bougeraient pas, qui ne sortiraient pas, qui ne verraient qu’à peine la lumière mais qui seraient venus trois fois plus vite que sous la mère. C’était Charles Migret, en bon voisin et en premier futur fournisseur-client du futur éleveur, qui dirigeait plus ou moins la construction du bâtiment destiné à cette nouvelle industrie. Chaque jour en tout cas, il venait s’enquérir de l’avancée des travaux et prodiguait ses conseils, parfois même ses ordres. Le bouge pas mé d’là-bas que l’chat de d’ssous la table, insinuait-on de toutes parts. L’a dû y musser une souris
On voyait tout ça pousser sur le sang du bois palud
comme fleurs sur le terreau, et on n’y allait pas de main morte dans les suppositions les plus vipérines, les plus cruelles et les plus indignes.
Louis, retrouvant sa vieille manie après des mois et des mois d’une sage accalmie, déclara à Mémène que c’était là de la captation. Le dictionnaire était formel là-dessus ! Mais Mémène boudait et ne lui prêtait nullement attention, sinon en haussant les épaules, alors Louis crut bon de développer que c’était là un mot  difficile et
pas fait pour tout le monde, un mot des tribunaux quand ils mettaient quelqu’un en prison parce qu'il avait obligé un autre gars, en le menaçant ou en le rossant, à lui donner ses affaires... Louis avala d’un trait son verre de rouge, s’essuya la bouche d’un revers de manche et comme Mémène lui tournait toujours le dos en faisant mine de ranger des verres sur les étagères, il dit que tout ça, ça se voyait comme le nez dans la figure. De la cap-ta-tion, répéta t-il en battant la mesure. Enervée, Mémène se retourna soudain et lui enjoignit de fermer sa g… ou d’aller raconter ses boniments chez sa voisine, la veuve Boisseau, pendant qu’elle était encore là !
Car une autre nouvelle, énorme celle-ci, extravagante, qui avait d’abord couru les rues, les chemins et les champs sous forme d’un bavardage incrédule avant d’éclater tout à fait sereinement de la bouche même du premier intéressé, un dimanche soir au café des sports qui avait comme un seul homme baissé la tête et murmuré que chacun était libre de faire ce qu’il voulait, avait décontenancé la belle tenancière au point de la rendre, depuis, d’humeur fort désagréable : le grand Gaétan vendait toutes ses terres aux Augereau ! Oui, il abandonnait tout, il vendait même son matériel à des gars de Charente et il ne conservait que la maison, les poules, les lapins et les trois ou quatre chèvres, pour sa vieille mère. Lui, il partait bientôt vivre à la ville, au chef-lieu du canton où on lui proposait un portefeuille de courtier dans une grande compagnie d’assurances. Voilà, pour lui, c’était fini et bien fini…Il tournait la page et il souriait, les yeux mi-clos, le visage enjoué, ayant retrouvé toute sa belle humeur. Il paya ce soir-là une tournée générale, fit remettre ça encore, mais ne parvint pas à dérider complètement la physionomie de ses compagnons.
Quelque chose en effet, dans cette nouvelle ahurissante, se brisait à jamais. Peut-être imaginait-on mal sans lui le café des sports, le bourg, la commune, la campagne et les champs sans une rencontre fortuite avec sa grande et joyeuse carcasse au détour d’un chemin. On était en outre vexé qu’il n’annonçât pas ce que tout le monde soupçonnait et que venait maintenant corroborer la nouvelle de son départ : il s’installait en ménage avec Alice Boisseau qui vendait elle-même sa maison.
Et tout ça dans la foulée du drame qui avait ensanglanté la commune. Telle une traînée de poudre, les rapprochements les plus insidieux se mirent à courir en une sournoise rumeur et, si je m’en réfère à ce que me raconta, quelque quarante-cinq ans plus tard et à mots couverts, chevrotants, gênés, honteux, un témoin de l’époque aux yeux larmoyants, cette rumeur s’inscrivit durablement dans la mémoire collective comme étant la clef la plus plausible de l’énigme.
Mais il est vrai que le vieillard me cita in extenso tous les noms qui figurent dans ce récit, le sien propre excepté, bien entendu. Il est surtout vrai que le grand Gaétan et Alice Boisseau n’avaient jamais eu le temps de s’opposer aux racontars et ne pouvaient plus contredire qui que ce soit depuis bien longtemps : la mort les avait fauchés en mille neuf cent soixante neuf alors qu’ils roulaient à tombeau ouvert à bord de leur Simca 1000, sur la Nationale 10 en direction de Poitiers.
Une nuit du mois d’août. Ivres. Au lieu-dit Les Minières, pour être tout à fait précis.

Dans son annonce publique au café des sports, ce qu’avait également tu le grand Gaétan - parce qu’il avait sans doute estimé que ça ne regardait que lui - c’était sa négociation avec les Augereau.
Il la garda par-devers lui et n’y repensa toujours par la suite, au cours du peu de temps qu'il lui restait à vivre, qu’en hochant la tête, un sourire d’indulgence, presque de compassion, suspendu aux bords des lèvres.

Il était donc monté un soir sur la colline et avait trouvé les deux frères affairés dans leur superbe salle de traite. Ils poussaient deux par deux les vaches, de grasses hollandaises au poil finement lustré, dans un étroit passage limité par de lourdes barres de fer amovibles et qui menait aux stalles équipées pour la traite. Là, l’aîné ajustait la machine sous les pis pendant que le cadet s’occupait de faire évacuer les deux laitières précédentes par un autre passage du même style que le premier et qui reconduisait à l’enclos de la stabulation. Les deux frères rayonnaient de leur innovante technique et étaient de fort joyeuse humeur. Quand l’imposante silhouette du grand Gaétan se présenta devant la porte, presque à l’obstruer, ils ne purent retenir un mouvement de surprise, presque de recul. Bonsoir la compagnie ! Est-ce qu’ils en avaient encore pour longtemps ? Parce que l’heure était venue de causer et s’ils étaient bientôt disponibles, il attendrait un peu.
Les Augereau s’étaient regardés, perplexes, anxieux, avant que Roland ne retrouve un semblant d’aplomb et ne demande qu’est-ce qu’il y avait donc de si urgent pour son service. Ça se discute à tête reposée, avait affirmé le visiteur. Les deux frères s’étaient à nouveau regardés, de plus en plus sur le qui-vive. Ils avaient maugréé qu’ils en avaient encore pour une dizaine de minutes et le grand Gaétan avait patienté, adossé au mur, les bras croisés, une petite lueur ironique allumée au fond des yeux devant ces deux frères ambitieux aux prises avec leur modernité, mais qui, maintenant, s’agitaient, se dépêchaient, visiblement nerveux et renfrognés.

Dès que les dernières bêtes eurent été libérées et poussées dans l’enclos, les frères voulurent discuter là, debout, les mains dans les poches. Ce que j’ai à vous dire… Le grand Gaétan marqua une pause avant d’ajouter, le doigt levé, et à vous proposer, se discute assis à une table, en gens sérieux. Je ne viens pas vous proposer d’acheter le journal, et il s’esclaffa, railleur. Bon sang, rentre alors ! et les trois hommes, ayant bientôt tiré chacun une chaise à soi, s’assirent autour de la petite table, moderne, en formica, comme tout dans cette cuisine toute blanche, toute muette, toute propre, aux larges baies vitrées.
C’est la vie, commença le grand Gaétan, et elle réserve bien des surprises à tout le monde. Des choses qu’on pensait inenvisageables arrivent, des projets aboutissent qu’on n’avait jamais pleinement mûris dans sa tête, d’où le vieux proverbe, fontaine je ne boirai pas de ton eau, sans doute. Alors, je suis venu vous dire, en bon voisin et alors que rien ne m’y oblige, que je vais bientôt me mettre en ménage avec une dame… Les Augereau ouvrirent la bouche, stupéfaits et colère, sans doute pour dire en même temps, que veux-tu que ça nous foute et si t’es venu là pour nous raconter ta vie, ça nous intéresse pas le moins du monde, on n’a pas de temps à perdre avec tes fariboles…
Une minute,  une minute… Et le grand Gaétan avait levé la main pour leur clouer le bec avant même qu’ils n’émettent un son. C’est une dame de vos amies que j’ai choisie pour m’accompagner. Oui, Alice et moi allons habiter ensemble, et je vous dis cela car je sais comment et pourquoi, bien sûr, elle fut liée à votre famille.
Roland Augereau s'était soudain congestionné, prêt d’éclater. Sa tête ronde, rasée, avec ses deux longues oreilles, son visage rubicond et ses deux gros yeux encore plus exorbités que de coutume, était à ce moment-là vraiment effrayante. Il se leva d’un bond, cria que nom de dieu, il n’allait pas laisser Alice gâcher sa vie une deuxième fois avec un noceur, un fêtard et un débauché pareil ! Il fit le tour de la table et voulut empoigner son visiteur, sans doute pour le jeter dehors.
Mais le grand Gaétan, sourire crispé, s’était levé aussi, avait tendu sa robuste main, avait agrippé l'irascible par le col de sa chemise et, tournant le poing, l’avait maintenu à distance et quasiment soulevé de terre. Calme-toi, bonhomme, calme-toi, tu n’arriveras jamais à rien si tu n’écoutes pas les gens jusqu’au bout… Un jour, pauvre imbécile, tu trouveras quelqu’un qui aura des choses importantes à te dire, une femme peut-être, qui sait ? Et toi, aveuglé par l’orgueil et la vanité, tu passeras à côté de ta propre vie. Comme un triple con que tu es.
Alors, je te relâche et tu m’écoutes jusqu’au bout sans broncher ou je t’envoie valdinguer à l’autre bout de ta cambuse et on en reste là ?
L’aîné s’était levé aussi et, paniqué, tendait les mains pour essayer de séparer les deux hommes. Mais le grand Gaétan avait de lui-même lâché prise et l’autre était retombé de grotesque façon sur ses deux pattes. Alors, voilà, assieds-toi et entends bien que si je n’avais eu que mes amours à te dire, je ne serais pas venu perdre mon temps dans ta baraque. Car le temps, mon mignon, ça ne se vit pas obligatoirement derrière une charrue ou avec un manche de fourche entre les mains. Le temps, c’est aussi profiter de sa vie, aimer et rigoler. Moi aussi, donc, j’ai besoin de toutes mes heures pour faire ça et elles valent tout autant que les tiennes, ces heures-là. Comprends-tu ? Alice et moi allons donc vivre ensemble, que ça te plaise ou non. Et pas ici, en ville. Je déménage, j’arrête tout. Tu vois un peu où je veux en venir maintenant ? Mets deux secondes tes méninges en branle au lieu de monter sur tes grands chevaux !
Roland Augereau, pâle comme un linge, agité d’un léger tremblement du menton, remettait son col de chemise en place et se tâtait le cou, endolori tant la poigne du grand Gaétan avait serré fort. Son frère lui jeta un coup d’œil, ils se regardèrent, s’interrogèrent en silence et enfin, se détendirent complètement. Tu vends ? Ben voilà, tu comprends vite ! Oui, je suis venu vous proposer trente hectares de bonnes terres de groie, au prix courant, payables rubis sur ongle et assez vite, le temps de la paperasserie. Je suis pressé. Très pressé même. Il faudra vous décider au galop, sans quoi je mets en fermage et, pour le fermage, il y aura toujours preneur immédiat, vous le savez aussi bien que moi.
Pour être enfin tout à fait franc, ça n’est pas de gaieté de cœur que je m’adresse à vous. Je ne vous aime pas. Pas plus que vous ne m’aimez. Mais je n’ai pas le choix. Vous êtes les seuls dans la contrée capables de me payer comptant et les seuls intéressés pour acheter le tout, sans détail.
Les deux frères avalèrent sans sourciller la couleuvre du cinglant mépris. Devant leurs appétits, l’amour propre s’éclipsait et fondait comme neige au soleil. On discuta donc encore longtemps, prix, modalités, délais, avec tout le calme et le sérieux  dus  à l’importance de la transaction qu’on préparait. Et quand le grand Gaétan se leva enfin, que Roland Augereau, radieux, voulut sortir une bouteille de vin bouché pour fêter ça, il le regarda bien dans les yeux, sourit et, poliment, refusa que non, ce vin-là lui avait coûté bien trop cher pour qu’il puisse le savourer comme le mérite tout bon vin.
Il avait salué et il était sorti.
Les deux frères, debout sur le pas de leur porte, avaient suivi des yeux la 403 qui descendait à vive allure la petite route du bourg et qui trouait la nuit de ses deux faisceaux jaunes.
Ils s’étaient essuyé le front, avaient regardé les étoiles, souri et pensé à cet avenir lumineux qui leur tombait soudain du ciel.
Des mains d’Alice Boisseau eût été plus exact.

De grands chambardements étaient ainsi en cours. Le tissu humain de ce microcosme rural craquait sous toutes ses coutures et, dans le même temps, sans qu’il y ait de relation directe de cause à effet mais parce que les temps en étaient partout venus, l’homme des champs et des bois entamait son long divorce d’avec les paysages. Ceux-ci n’apparaissaient déjà plus comme les compagnons vivants sur lesquels on pose un regard fraternel, qui nous les fait aimer comme on aime l’air qu’on respire, mais ils devenaient de simples outils jugés selon qu’ils soient en mesure de participer au fonctionnement intensif que l’on préméditait ou selon qu’ils puissent en apparaître comme des entraves. L’intérieur des hommes était en train de se transformer radicalement sous la poussée de cette vision embryonnaire et qui avait la prétention de faire de la campagne une industrie, une seule industrie, une grande industrie, et de la terre, une esclave sans dignité, un support anonyme et sans âme.
Des villes, en ce printemps joyeux, parvenaient pourtant les chahuts lointains d’une fête et les clameurs de nouveaux espoirs poétiques rêvant de vivre la vie exactement à l’opposé, en phase avec le grand mouvement des choses et en exigeant une jouissance non usurpée de l’existence. En rase campagne, ne percevant que très obscurément le sifflement des pavés qui volaient dans l’air des rues, le paysan attendait, les mains croisées, que la nouvelle époque qui surgirait de cet affrontement auquel il n’entendait goutte, le remette sur sa selle de paysan ou, au contraire, en solde définitivement le destin.

Découragé, voyant tout le monde qui vendait, achetait, arrachait, rénovait, construisait, Louis vint un beau matin frapper chez le menuisier, qui lui ouvrit tout grand sa porte, l’accueillit à bras ouverts et s’exclama, enfin !
Il discuta à peine le prix. Pas sûr qu’il percevait clairement le rapport qu’il pouvait y avoir entre une liasse de billets tout neufs et ses beaux arbres sauvages se balançant sous le souffle des saisons. Il avait perdu avec le grand Gaétan son compagnon le plus sûr et le plus indulgent, toujours de service et toujours disposé à écouter ses âneries et ses exhibitions lexicales.
Alors, plus grand chose ne semblait lui importer.
Et puis, le pourpre automnal de ses chers merisiers avait désormais la couleur maudite du sang. Il exigea que le menuisier fît vite et le payât sur le champ, sans l’entourloupette des boniments.
Et la lisière du bois palud, qui fut longtemps la fierté dérisoire d’un pauvre, devint bientôt un inextricable hallier de ronces, de lierres, d’herbes folles et d’épineux rabougris, où plus personne ne mettait les pieds et qu’on lorgnait avec effroi si on ne pouvait pas faire autrement que de passer par là.
On ne sut jamais ce que Louis fit de tout cet argent que lui compta Brunet. Il ne modernisa pas sa ferme, il n’acheta pas de nouveaux matériels, il ne fit pas réparer les toits, ni de sa maison ni de ses bâtiments. On le vit encore plus souvent au café des sports, certes, où il se plaisait à vouloir imiter le grand Gaétan, buvant beaucoup et offrant encore plus, à tout le monde, même, une fois, à toute une famille de vacanciers arrêtée là en descendant sur l’Espagne et médusée d’être tombée inopinément sur un Père-Noël loufoque en plein désert.
Les merisiers un à un passèrent donc dans la poche de La cane, a-t-on prétendu.
Pas tous. On sut quand même, par Léon Renaud qui n’était plus à une entorse près faite à son devoir de discrétion, que Louis avait commandé et reçu une énorme encyclopédie reliée cuir, illustrée, complète, en couleurs et en vingt-quatre volumes.
Pour qui faire ? S’interrogeait-on, même pas goguenard, car on avait perdu le goût de la gouaillerie et de la rigolade : Louis ne faisait plus jamais étalage de son vocabulaire !
Sans doute en restait-il désormais à la silencieuse contemplation des images.
Et si tel était le cas, ce rustre, ce lourdaud jouant de ridicule façon au fin lettré, était alors entré de plain-pied et avant tout le monde dans l’époque nouvelle, qui, bientôt, n’aurait plus à offrir aux hommes que des images, faute de réalité créatrice à leur proposer.

FIN

Écrit par Bertrand REDONNET Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Ah j'ai enfin compris, grâce aux explications que vous donnez à Michèle, ce que ça voulait dire (en cliquant dessus) le texte en une seule page !

Écrit par : solko | 16.01.2014

Oh ! Inattentif lecteur !
Bien envie de vous donner une punition ... Mais bon, que je ne vous y reprenne plus à ne pas suivre...(!)

Écrit par : Bertrand | 16.01.2014

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