mardi, 02 septembre 2008

DES PLAGES DE CHARYBDE AUX NEIGES DE SCYLLA

Les « saint-Jean-bouche-d’or », les charmeurs d’auditoire,
Les placements de sentiments de tout repos,
Et les billevesées de tous les répertoires,
Et les morts pour que naisse un avenir plus beau,
« Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires. »


Georges Brassens
Le sceptique

 

Chapitre I

5.JPG Ses collègues l’avaient surnommé « Monsieur William».
Sans doute un qui connaissait Caussimon ou Ferré ou les Frères Jacques, ou tout le monde à la fois, l’avait-il un beau jour affublé de ce plaisant sobriquet et les autres, à qui peut-être ça ne disait rien mais qui avaient trouvé que ça lui allait bien, avaient-ils  assuré la pérennité du pseudonyme.
C’était vraiment un employé modèle.
Dans ces milieux résignés que constituent les administrations, la seule échappatoire à l’ennui quotidien et le seul remède pour retrouver un semblant de dignité, c’est la diatribe contre la hiérarchie.Qui offre bien le flanc, il faut le dire.
Mais lui, monsieur William, ne médisait jamais, ni par derrière, ni par devant, ne flattait pas non plus, ne disait rien, tout occupé à son labeur, ne se laissant jamais distraire par les conversations, les revendications, les historiettes de cul, ne se mêlant pas de la vie sociale de son service, ni autour de la machine à café, ni devant la photocopieuse, ni à la cafétéria, exécutant simplement ce pourquoi il était là : taper et mettre en pages des notes, des rapports, des comptes rendus, des délibérations, des avant-projets qui ne verraient jamais de projets et qu’une, perchée sur la branche juste au-dessus dans l’organigramme, lui tendait régulièrement, manuscrits en pattes de mouches, gribouillis, brouillons en gestation d’une activité cérébrale tout aussi embrouillée.
Car lorsqu’on est perché sur une branche à responsabilités variables, on ne tape pas sur un clavier.On écrit avec un beau stylo, à l’encre violette de préférence.
On cogite, on oriente son texte, on déduit et l’autre, sur son Word, remet toute cette matière grise au propre, rend lisible et présentable. Trop lisible. Car l’auteur se reprend, regriffonne, raye ou rajoute, précise sa pensée et remet à la frappe. Il relit, se ravise encore et, le plus souvent, en revient à la version initiale, la moins mauvaise finalement.
Monsieur William, sans jamais rechigner tapait sans relâche quatre ou cinq fois la même note. Il finissait par la connaître par cœur.
Ses collègues, eux, bidouillaient sur Excel des colonnes de chiffres qu’ils transformaient en croissants de lune, en savants  histogrammes, en pyramides convaincantes et en savoureux camemberts de toutes les couleurs. Ils avaient pour ce faire suivi des formations et depuis qu’ils étaient revenus de leur stage, sachant manier l’outil,  le roi, surtout celui des cons, n’était plus leur cousin.
Ils ne juraient que par le graphique, grille de lecture de la modernité, éloquence sans phrases, discours sans mots. Et quand ils apprirent à projeter le résultat de leurs élucubrations multicolores sur un écran, qu’ils firent danser, apparaître, s’estomper, trembloter les diagrammes sur petit fond musical avec Power Point, alors ils se crurent arrivés à la maîtrise complète de ce que pouvait produire l‘intellect humain en matière de technologies nouvelles.
Sans vergogne, ils se déclarèrent carrément informaticiens.
S’appuyant doctement sur tout ce plaisant charabia, ils faisaient en outre de complexes évaluations et personne ne leur tendait de gribouillages à mettre en pages. Ils lisaient aussi des décrets et des lois. Ils renâclaient sans cesse, critiquaient les chiffres qu’on leur donnait, conspuaient les décisions de la hiérarchie, fulminaient les textes abscons du journal officiel et acquiesçaient à tout  quand  celui qui était sur la branche juste au-dessus de celle qui faisait passer les brouillons, leur demandait si tout allait bien ou leur commandait de nouveaux camemberts à faire valser sur un écran.
Le service de gestion des effectifs, que ça s’appelait, là où il était employé, monsieur William, et ses supérieurs, justement de fins gestionnaires, portaient chaque année sur sa feuille de notation la mention « excellent », récompensant ainsi son zèle, sa discrétion, son comportement effacé, son assiduité et sa ponctualité. En un mot,  son refus d’exister.
Tout dans sa personne reflétait d’ailleurs ce repli sur soi et ce goût modéré pour le commerce avec autrui. Ses pantalons de toile, trop courts,  étaient ceinturés très haut sur un petit ventre déjà replet. Ses chemises jaunes et fines, ornées d’une cravate invariablement bleu marine qui lui torturait la pomme d’Adam, laissaient voir par-dessous un tee-shirt de frileux. Ses chaussures vernies et pointues étaient toujours impeccablement cirées, toujours neuves et lorsqu’il était assis, c'est-à-dire à peu près huit heures par jour, on apercevait les grandes chaussettes de nylon qui  devaient remonter jusqu’à un  mollet, glabre et blanc.
Ses collègues le plaisantaient, lui disaient de tomber la cravate s’il faisait trop chaud ou de garder le veston s’il faisait trop frais, l’invitaient à sortir un peu de ses gonds, le taquinaient sur son célibat, l’exhortaient à envoyer chier l’autre avec ses notes et ses conneries, disaient qu’elle était bête à manger du foin, qu’elle n’avait jamais passé un concours, était championne de l’avancement de grade au choix et de la promotion interne, même que c’était louche et ils ricanaient parce que coucher avec ça, fallait avoir grand faim et ils imaginaient le gros directeur sévère en copulation vénale avec ce laideron rigide et puis, ah, la, la, quelle misère !
Monsieur William souriait bêtement et immanquablement répétait « C’est sûr, ça, c’est sûr … »
C’est à peu près tout ce qu'on pouvait attendre de lui en façon de commentaires.
Aux pots de l’amitié qui régulièrement célébraient tantôt un départ à la retraite, tantôt un accouchement, tantôt l’obtention d’un concours, tantôt une mutation, un mariage, une nomination, un retour de détachement, un nouvel arrivant, une mobilité interne, enfin tout ce qui fait l’actualité brûlante de ce petit  monde, monsieur William buvait du jus d’orange et grignotait un biscuit. Il trinquait volontiers s’il était sollicité, répondait poliment à une question éventuelle, puis s’éclipsait par les couloirs déserts jusqu’à la solitude de son bureau, non sans avoir remercié dans un murmure poli celle ou celui qu’on célébrait.
On haussait les épaules, on se moquait de ce sympathique  introverti. Le whisky ou le pineau aidant, on jurait qu’il était puceau et les femmes riaient en faisant semblant de rougir. Le directeur d’ordinaire si sévère disait allons, allons…et il bombait le torse au milieu de sa basse-cour qui gloussait alors de plaisir contenu devant cette complicité avec une des plus hautes branches de l’organigramme, si inaccessible au quotidien.

Moi, il m’intriguait ce monsieur William.
J’étais appelé à passer régulièrement dans son service pour prendre la mesure d’un camembert ou d’un croissant de lune à publier dans le journal interne, aux destinées duquel je présidais. Bien inutilement faut dire, parce que personne, ou si peu, ne le lisait. Mais la collectivité pouvait ainsi se targuer de s’être dotée d’un bon outil de communication interne, garante d’une administration moderne, en rupture avec la culture préfectorale, obsolète et rigide.
« Il faut jouer la transparence » disait le gros directeur en s’évertuant à camoufler l’essentiel.
Il surveillait la moindre de mes virgules, remplaçait les mots trop clairs pour des concepts plus vagues, censurait un article innocent simplement parce qu’il commentait, ou plutôt faisait platement état, d’une décision trop récente des instances décisionnaires. En un mot comme en cent, le gros directeur avait une frousse bleue de tout ce qui touchait de près ou de loin à la sphère politique.
Il usait et abusait de l’euphémisme autant que de la périphrase. « Dépenses de personnels », par exemple et de mémoire, devenait sous sa plume vigilante « frais obligatoires prévus par les textes.» Un jour qu’il avait demandé qu’on lui établisse le ratio de ces fameuses « dépenses de personnels » par rapport aux frais de fonctionnement généraux et que l’éloquent histogramme, haut en couleurs,  consciencieusement produit  par les collègues de monsieur William, avait dénoncé une masse salariale de plus en plus gourmande, il avait ordonné qu’on supprime des calculs les salaires des contractuels, des chargés de mission, des femmes de ménage, des vacataires, des détachés, des longues maladies, bref, qu’on lui inverse carrément la tendance et qu’on rabaisse le caquet à cette insolente masse salariale. Ce après quoi seulement il m’avait signé le bon à tirer en disant qu’il fallait être sérieux avec les chiffres et que c’était pas de la littérature, les chiffres.
Outre ces considérations relatives au bon état de marche  des ressources humaines, le reste du journal se résumait à un tissu lénifiant sur les actions et les projets de la Collectivité avec un grand C obligatoire, brodé de tout va bien,  nous travaillons bien, l’argent du contribuable est judicieusement dilapidé, continuons et ainsi de suite. Une vraie messe.

Monsieur William, donc, m’intriguait.
Non pas que je sois attiré outre mesure par les gens éteints à ce point-là et par toute cette pâle médiocrité. Bien au contraire.
Je me demande aujourd’hui quelle force obscure avait pu m’attirer alors vers cet homme-là qui ne présentait absolument rien d’attractif et duquel on ne pouvait rien retenir, sinon l’extrême retenue, justement.
Et pourquoi lui ?
Sous ces lumières jaune pâle de l’ennui, l’insignifiance était à chaque détour de couloirs et derrière chaque porte de bureau, la plus sotte des insuffisances, celle qui est frappée de suffisance. Pour en être en effet arrivés jusque là, c’est-à-dire nulle part, beaucoup de ces petits fonctionnaires, hommes ou femmes, qui n’avaient sans doute jamais pu se traîner plus loin, pensaient avoir gravi les premières marches de l’olympe social et bombaient avantageusement le torse. Surtout en bas. En grimpant un peu plus haut dans l’arbre, on pouvait dénicher quelques esprits un peu plus éveillés, avec une certaine culture et tout emprunts de gentillesse non feinte. Très rarement. Tous, ou presque, à quelque échelon que ce soit, étaient pervertis par une lumière qu’ils croyaient venir du haut et vers laquelle étaient tendues toutes leurs besogneuses préoccupations intellectuelles.
Monsieur William me paraissait autre et il semblait se soucier de son déroulement de carrière, litanie sacro-sainte des liturgies administratives,  autant que de Colin Tampon. En y réfléchissant maintenant, c’est peut-être cette modestie qui m’avait attiré. Il présentait tous les dehors de l’exiguïté, certes, mais  au contraire des autres, on eût dit qu’il en avait pleinement conscience.
Cette modicité portée à ce point quasiment culminant me semblait assurément peu plausible, affectée pour tout dire. L’originalité du personnage résidait justement dans un criant déficit d’originalité.
Ces réflexions faites, je me suis senti un moment proche de lui. Car j’étais là par un hasard de ma vie et je m’y tenais pour tragiquement embourbé,  ne trouvant pas le moyen d’en sortir. Je m’y ennuyais beaucoup et buvais de même, bref, j’avais revêtu pour survivre, la carapace inverse de celle de monsieur William.  Je m’étais fait facétieux, farceur, convivial, merle siffleur, voire braillard. Je savais donc ce qu’était la dissimulation dans ce milieu de la simulation permanente et, à tort ou à raison, je subodorais que le grand timide et employé modèle jouait lui aussi un rôle.
Qu’il se cachait et n’était pas plus à sa place que je n’étais à la mienne.
Survint une anecdote qui me conforta dans cette idée.
Pour tenter de rentrer en communication avec ce zombie bien mis, je pris un beau matin le prétexte d’une note qu’il avait tapée au sujet de la médecine du travail obligatoire et dont le canard interne devait se faire l’écho.
On était en décembre et il était tôt. La nuit dégoulinant de pluie  frappait aux grandes baies vitrées des bureaux et monsieur William, toujours le premier sur le pont,  était seul, déjà occupé à mettre en pages une vaticination de sa supérieure hiérarchique, surchargée d’hésitations. Je le saluai gaiement et lui demandai si je pouvais lire cette note relative à la médecine du travail.
Il leva nonchalamment le regard et ouvrit une chemise de carton posée sur son bureau. Il y en avait trois, chemises, soigneusement empilées à droite de son écran. D’une belle écriture en italique l’une portait la mention « brouillons». C’était de beaucoup la plus épaisse, tellement qu’elle en débordait. L’autre, plus modeste, était signalée « retours de signature, notes et rapports », et l’autre, carrément vide, « instances ».
Il consulta la liasse des paperasses soigneusement classées et me tendit le texte demandé, un léger sourire suspendu à ses lèvres.
Je le remerciai, je lus la note à voix basse et, gentiment, lui fis remarquer qu’il y avait là une faute. Le verbe « s’ensuivre » s’écrivait en un seul mot.
- Je sais, me répondit-il en  souriant toujours benoîtement.
- Ben alors ?
Il montra du menton l’antre fermé et encore plongé dans l’obscurité de l’auteur de cette prose :
- Mais elle, elle ne sait pas…
J’étais interloqué mais je jubilais à l’intérieur. L’employé modèle était un fichu plaisantin.
- Tu as raison. Faut pas instruire les cons.
Il replongea aussitôt sur son écran, comme si déjà je n’étais plus là. Je voulais absolument reprendre la conversation, ne serait-ce qu’en cassant du sucre sur le dos de cette abrutie de femme chefaillon, mais quelqu’un survint.
Je saluai et je sortis.
Mais j’avais ferré mon poisson. Monsieur William pensait des choses sous sa tête d’apparence vaincue et avait voulu que je le sache.
Mais pourquoi moi ?
Je pris la ferme résolution d’essayer de discuter avec ce personnage tellement effacé et par tout le monde  brocardé.
Cependant, après son étrange et caustique assertion, monsieur William avait repris sa coquille, restait quasiment muet, la tête courbée et le verbe toujours aussi niaisement affable.
Souvent, je lui demandai d’autres documents.
J’inventais qu’il me fallait la délibération sur je ne sais quoi ou le compte rendu de je ne sais quelle réunion fumeuse. Il me donnait poliment les papiers. Je cherchais une critique à formuler, espionnais désespérément une faute et découvris enfin, à propos d’un projet évidemment remis aux calendes grecques, un « voir au second semestre de l’exercice prochain »  en lieu et place de « voire au second semestre de l’exercice prochain ». Je  lui signalai en rigolant et pour l’inviter à commenter cet affligeant contresens, mais je m’entendis répondre, sur un ton neutre et simulant parfaitement la surprise :
- « Ah, c’est sûr, ça c’est sûr. Vous avez raison. Je vais le signaler.»
J’en fus énervé et même à deux doigts de l’insulter. Mais insulter qui ? Il n’était déjà plus là, penché sur sa machine à faire des mises en pages.
Je crus m’être trompé sur le personnage. Tout compte fait, c’était peut-être le dernier des imbéciles. J’abandonnai la partie.
J’avais d’autres chats à fouetter. Les congés de Noël approchaient et, comme chaque année, je me réjouissais. J’avais des projets. Jouer de la guitare, passer de longues soirées avec les copains à siroter du vin, peut-être écrire.
L’hiver a toujours inspiré mes velléités d’écriture.
J’oubliai donc monsieur William. D’ailleurs, chaque jour, une fois libéré de cette société in vitro, j’oubliais tout. Je n’habitais qu’à une vingtaine de kilomètres des bureaux et pourtant chaque soir, il me semblait en rentrant chez moi que j’avais fait le tour de la terre, que je revenais des antipodes.
Tant je me sentais en exil dans cet univers où, comble de l’ironie, j’avais pour mission pompeusement notifiée sur ma fiche de poste, d’y « développer un sentiment d’appartenance ».

 

 


 

Chapitre II

 

22.JPGCette année-là, « la trêve des confiseurs » ne fut pas très tendre avec moi. Dans cet éternel conflit sur le mode duquel je vivais  les contingences de ma vie matérielle, l’adversaire ne hissa pas le drapeau blanc.
Entre Noël et le premier de l’an, sombre présage auquel j’étais hélas abonné, le facteur, un remplaçant guilleret, m’avait en effet porté une lettre jaune, aussi hermétiquement cachetée qu’un coffre-fort, recommandée avec accusé de réception, bien entendu.
Sinistre expression, s’il en est. Un accusé de réception. Pourquoi pas une attestation ? Ou une acceptation, un consentement, une reconnaissance, que sais-je encore ? Les synonymes ne manquent pas. Mais  non, un accusé de réception, d’emblée ça  accuse, ça sent pas la bonne nouvelle. On est sur le champ lexical idoine.
Reste plus qu’à lire la condamnation.
Celle-ci m’interdisait d’émettre des chèques pendant dix ans.
Sympa, comme cadeau de fin d’année. Je calculai que ça m’emmènerait jusqu’à la retraite, cette plaisanterie, laquelle retraite serait par ailleurs réduite à la portion congrue tant j’avais musardé en route.
La cruelle missive dressait aussi la liste des chèques que j’avais émis et que mon sympathique banquier avait refusé d’honorer, chacun affublé d’un numéro long comme un jour sans pain,
Bien que toute ma vie se soit déroulée aux bords des gouffres financiers, devant toujours plus que je ne recevais car dépensant sans doute plus que mon rang ne m’y autorisait,  j’entrai cette fois-ci en vive colère. Mes projets de vacances, de fêtes, d’un voyage à Paris chez des amis, tombaient à l’eau. Je n’avais plus un sou et la fin du mois de janvier était loin, très loin encore.
Je me rendis à l’agence bancaire pour y remettre, comme enjoint dans le recommandé accusateur, chèques et carte bancaire que je jetai plus que je ne les déposai sur le bureau du banquier. Vachard, celui-ci me souhaita tout de même bonnes fêtes de fin d’année comme je refermais la porte sur la rue en pluie.
Je m’y retrouvai bien seul, les bras ballants. J’hésitai un instant, calculai le peu de monnaie qui ferraillait encore dans ma poche et décidai d’aller les boire au café jouxtant l’agence maudite.
Je ne saurais vous dire alors par quelle tortueuse association d’idée, là, en proie à mes mélancolies d’interdit bancaire,  accoudé à ce comptoir où des gueulards se souhaitaient avant l’heure la bonne année en ingurgitant des pastis et en pariant aux courses, monsieur William surgit dans ma tête. Peut-être étais-je en train de calculer derechef que le mois de janvier serait effectivement très long jusqu’aux prochains émoluments, qu’il faudrait passer tout ce mois là-bas à rédiger des conneries sans queue ni tête avant de récupérer le  moindre sou, hélas déjà fortement hypothéqué par les arriérés.
Salaire, misère, bureau, monsieur William. Peut-être. Toujours est-il qu’une idée pour le moins bizarre s’imposa à mon esprit. Ce benêt sympathique, sans charges, sans femme, sans enfants, sobre comme un chameau, qui ne fumait pas, qui ne faisait sans doute rien, ne devait pas dépenser un sou de son salaire de tapeur de notes, aussi maigre soit-il. Je le pressentais aussi comme étant un brave gars.
Le jugement sans doute altéré par les bières, je résolus d’emprunter de l’argent à ce pauvre type esseulé qui, trop content de se faire enfin un copain, ne refuserait assurément pas. Je commandai un autre verre et demandai l’annuaire à la caissière qui déjà tendait la main pour recevoir le prix de cet énième demi. J’ignorai délibérément cette main de vautour et me plongeai dans le bottin.
Première difficulté, me rappeler le nom de ce monsieur William. Georges, ça, j’en étais sûr. C’est comme ça que je disais quand j’avais à le saluer, « bonjour, Georges ». Mais Georges comment ? Je me creusai la cervelle, j’essayai de rassembler mes souvenirs, qu’une occasion où j’avais pu être mis en présence de son patronyme resurgisse.
Il était arrivé dans ce bourbier peu de temps après moi. Une quinzaine de jours tout au plus. Une mutation. Donc, on me l’avait présenté puis on me l’avait confié pour que je lui fasse faire, comme à tout nouvel arrivant et en ma qualité de chargé de communication interne, le tour du propriétaire.
Georges ? Georges… On avait dû dire « Monsieur… » et il avait dû tendre une main molle et polie, avec une légère flexion du buste. Je plissai le front, la mémoire aux aguets…Je revis nettement la situation. Monsieur …? Monsieur Trésor ! Georges Trésor, qu’il s’appelait monsieur William. Ça me sembla d’un excellent augure pour ce que je me proposais d’en faire aujourd’hui !
Je commençais à être passablement ivre et j’éclatai d’un énorme rire dans le brouhaha des parieurs à l’anis.
Hélas,  il n’y avait personne de ce nom-là à la lettre T. Evidemment, ce con-là n’avait pas le téléphone ! Pour quoi faire, un téléphone ? Il ne devait connaître personne.
Ou alors,  il n’habitait pas en ville.
J’étais dans l’impasse. Téléphoner au bureau ? Ces imbéciles se demanderaient forcément ce que je pouvais bien vouloir à un monsieur William,  d’autant plus que j’étais en vacances. Et la rumeur se répandrait, enflerait, serait reprise par cent bouches gourmandes de potins insignifiants, avec à chaque fois un détail supplémentaire. Elle emplirait bientôt les couloirs de chuchotements goguenards.
C’est bien connu : c’est là où on sait le moins qu’on fait soupçonner le plus.
Le découragement me prit, presque l’abattement, et l’idée tout à l’heure si lumineuse m’apparut soudain telle qu’elle était sans doute,  complètement saugrenue. Je réfléchis aussi, si tant est que j’en fusse encore capable, que je soupçonnais monsieur William d’être un simulateur. Si tel était le cas, mon entreprise n’avait vraiment aucun sens.
Je rentrai prudemment chez moi, abattu, en empruntant un itinéraire très secondaire, par la forêt, moins exposé aux embuscades des alcootests.
Toute la journée inondée de crachin,  je retournai dans ma tête l’affligeant problème de ma faillite, sans pour autant trouver une porte de sortie.
J’avais bien des amis, des profs pour la plupart. Aucun cependant ne me prêterait de l’argent. Ces fourmis ne sont point prêteuses, c’est là leur moindre défaut. Il eût fallu aussi m’expliquer, raconter ma mésaventure bancaire. Je ne sais pas pourquoi mais chez les enseignants, les questions d’argent sont toujours tabous, presque avilissantes. C’eût été alors comme une mise à nu et on ne se met pas tout nu devant ses amis. Devant un étranger, oui.  C’est gratuit. Devant un ami, l’addition est souvent  trop lourde.
Je téléphonai tout de même à l’un d’entre eux. Nous discutâmes de la politique, de la montée du front national, de cette météo de chien, de la nouvelle année et du temps qui s’enfuyait si vite, du dernier livre de François Bon, la biographie des Rollings stones, bref, d’à peu près tout sauf de l’essentiel de mes préoccupations. Je bus aussi du bon vin d’Anjou que j’avais en réserve, grattai péniblement sur ma guitare quelques chansons de Brassens et me couchai très tôt, la tête en vrilles.

Bien avant le lever du jour, j’étais sur ces chemins de halage qui bordent les canaux du marais.  J’avais besoin de prendre l’air, de réfléchir et de m’orienter vers une décision.
Il ne pleuvait plus et l’air était même frais sous les dernières pâleurs des étoiles revenues. Je marchai longtemps, les mains enfouies dans les poches profondes d’un vieux pardessus. De temps à autre, une poule d’eau, ou un ragondin dont les berges de ces canaux sont envahies, faisait vibrer l’eau du canal et j’apercevais les rides furtives sur la surface de l’eau.
Je vis à l’est le ruban rose de l’aurore se dessiner entre les branchages des grands peupliers tout nus. Des corbeaux déjà désabusés s’éveillaient aux premières lueurs et entamaient au-dessus des labours leur sempiternelle quête pour la survie. Un lièvre à grandes enjambées maladroites regagnait par la solitude humide des labours le gîte où il allait enfin s’endormir tout le jour. Le ruban rose et bleu se précisait, s’élargissait, et entre loup et chien la vie nocturne passait silencieusement le flambeau à la vie diurne. Au village, plus loin et duquel je distinguais la ligne encore sombre des toits, un chien aboya. Sur les pas d’un lève-tôt sans doute. Les premiers merles s’ébrouaient dans des halliers épineux.
J’arrivai à l’écluse bouillonnante d’écume et m’y installai pour fumer une cigarette, assis sur la passerelle enjambant le canal, les pieds pendants sur le vide tumultueux. Le soleil en face de moi, jaune et blanc, émergeait des brumes. Je restai là longtemps, dans cette assourdissante contemplation des tourbillons. Sur les prairies alentour somnolaient des bancs de brume en suspension dans l’air, au-dessus des herbes et des fossés.
Dans mon dos le canal flemmardait, l’eau à fleur de berges, prête à déborder sur les chemins, sous les bosquets et dans les champs. Et devant moi, une fois l’écluse franchie, il fuyait au grand galop. Tout à coup affolé,  il bondissait en vagues désordonnées, brutalement réveillé de sa torpeur par la chute de son cours. Il courait, soudain pressé  d’aller  grossir la Sèvre et de mourir dans la gueule toujours béante de l’Océan.
Cette triste beauté des marais, à l’aube comme au crépuscule,  en demi teinte avec ces silhouettes hiératiques de frênes têtards courbés le long des fossés et des champs, ces sombres peupleraies, zones de brume et d’humidité mystérieuse, m’émeut toujours. La vie est belle par ses détails. Notre paysage est un puzzle délabré parce que nous ne savons plus retrouver la pièce manquante, égarée, qui parachèverait le tableau.
Je ne crois pas au paradis, bien sûr, pas plus qu’aux enfers, qu’aux purgatoires, qu’aux célestes puissances ou autres lénifiantes allégories.
Je crois aux paradis perdus à la recherche intime desquels nous sommes à peu près tous. Désespérément. Nos larmes enfouies. Notre chagrin trahi par la nécessité des apparences.
Ce matin-là encore, un court instant, jusqu’à ce que tous les bruissements ne se fassent bruits, tous les parfums odeurs, toutes les lueurs lumières, que toute chose enfin s’éveillât aux hommes, que les fumées blanches, épaisses, des feux de cheminée qu’on revigore ne s’envolent dans l’air bleu et froid, je trouvai que la vie était belle.
Et puis je rebroussai chemin vers mes mésaventures.
En buvant du café, beaucoup de café, je reconsidérai alors mon idée de la veille et ne la trouvai pas si idiote qu’elle en avait eu l’air. Comme le renard qui sent claironner l’hallali toute proche, acculé au fossé, je m’engouffrai vers ma décision, refusant maintenant de réfléchir.
Ce fut d’une simplicité déconcertante.
Je me rendis en ville dans la matinée, escaladai les escaliers jusqu’à mon bureau et consultai l’annuaire sur Internet. Point de monsieur Trésor dans le département, ni même dans les départements voisins. L’homme n’avait pas de téléphone. Alors je fonçai jusqu’aux besogneuses ressources humaines. J’y fus accueilli par une nuée de perruches piaulantes d’étonnement. On s’exclama, on m’interrogea « rien de grave ? ». Je prétextai un papier oublié et dont j’avais absolument besoin, jetai un œil sur la chaise vide, bien rangée, de monsieur William en congés lui aussi, et profitai d’une éclipse vers les toilettes, la photocopieuse, le bureau du chef, la machine à café ou je ne sais quoi encore, de la grosse collègue préposée aux dossiers administratifs de chaque agent, pour parcourir subrepticement celui de monsieur Trésor.
C’étaient des dossiers bleus, noirs, rouges, jaunes, selon le grade, et qui s’alignaient, impeccablement suspendus dans une grande armoire.
Monsieur Georges Trésor, célibataire, 48 ans. L’homme avait mon âge. J’en fus dépité tant il me semblait vieux. Agent administratif, 1 chemin des  souriceaux, Les Chirons.
Je tenais mon homme et j’avais de la chance : Le nom même du lieudit me donnait le prétexte pour m’y rendre.
Tout à fait à la sortie de la ville direction Bordeaux, je pris à gauche une route minuscule au revêtement approximatif et bordée de grandes haies d’ormeaux et d’érables. Le soleil de l’aurore tenait ses promesses et tout blanc et tout rond montait péniblement, presque à l’horizontale dans l’air limpide, arrosant les champs d’une lumière oblique, encore toute mouillée des intempéries des jours derniers. Devant la voiture fuyaient à tire d’aile des merles et des grives. Beaucoup de grives. Le vent tournait à l’est, il allait enfin geler, faire froid et faire beau. Je me sentis tout heureux, tout à coup certain du bien-fondé de mon curieux dessein.
Je traversai au pas un village assez imposant, croisai un gros tracteur, passai deux intersections et, à la troisième, pris sur ma droite la direction « Les chirons » qu’indiquait une petite pancarte toute frêle, d’écriture italique. Je découvris, après quelque deux kilomètres parcourus entre des bosquets épars et des prés à moitié inondés, un hameau de trois ou quatre habitations, pas plus.
Déjà, ça ne ressemblait pas à monsieur William. Je l’aurais imaginé dans un appartement propret, insipide et blanc, du centre ville. Un appartement comme son bureau, fonctionnel et sans poussières. Là, les chemins étaient fangeux, les maisons d’agréable facture étaient authentiques. Il y avait aussi des vergers et je franchis une étroite rivière en cascades sur un petit pont de pierres.
Le numéro 1 était grossièrement peint à la peinture blanche sur la clôture en  bois qui ceinturait une pelouse et au milieu de laquelle était posée une bicoque, coquette aux volets bleus. De vieux arbres, des pommiers, des cerisiers et des noyers, étaient alignés de chaque  côté de la cour. Aux branches de l’un d’entre eux, pendait une balançoire d’enfant.
Je passai doucement et voulus continuer mon chemin, soudain conscient de l’incongruité de ma présence ici, résolu à fuir. Mais un rideau s’était soulevé à une des fenêtres. J’aperçus un visage derrière ce rideau. Un visage qui ne se découvrait pas entièrement. Un visage prudent, qui épiait sans vouloir être vu. Je stoppai, honteux, comme pris la main dans le sac.
Je ne reconnus pas tout de suite – et j’en fus curieusement soulagé car espérant sournoisement m’être fourvoyé - l’homme qui sortit et qui, depuis le seuil de sa porte m’interrogeait silencieusement. Il était en jean, portait un énorme pull de laine, très long, et une écharpe rouge s’enroulait négligemment autour de son cou.
L’homme me fixait. J’étais presque effrayé.
- Salut Georges, hasardai-je tout de même.
C’était bien Georges. Il s’avança lentement, sans me quitter un instant du regard, lui que je connaissais pourtant les yeux toujours baissés. Je remarquai à ses pieds de lourdes chaussures noires, des rangers de l’armée.
- Ah…c’est vous ?  Bonjour, Pierre. Mais vous êtes perdu par là !
C’était bien sa voix aussi, timide et toujours polie. Un peu plus cassée qu’au bureau cependant. Visiblement, il était  interloqué de me voir ici,  planté devant chez lui.
J’allais expliquer mais il me devança :
- Vous cherchez une faute ?
Je ris. Jaune sans doute, désarçonné par cette spontanéité ironique, agacée, soupçonneuse même. Assurément, Georges Trésor était beaucoup plus vif que monsieur William. Je me qualifiai intérieurement de con et d’imbécile. Je ne me voyais en effet pas en train d’emprunter  de l’argent à cet homme. J’aurais voulu m’enfuir. Je lui fournis néanmoins mon explication.
- Non, je ne suis pas perdu et je ne cherche pas les fautes quand je suis en vacances. Mais c’est une manie chez moi de pointer tous les lieux et tous les  hameaux qui portent le nom de « Chiron » ou « Les chirons ». Sais-tu ce que ça signifie ?
Son visage se radoucit. Il se détendit et redevint à peu près tel que je le connaissais :
- Sans doute la ruine ou les ruines, en gaulois celte.
Monsieur William connaissait des choses. Je n’en fus pas trop surpris.
- C’est à peu près ça. Exactement des pierres entassées au bout des champs, je crois. Et là, neuf fois sur dix, ce nom indique qu’il y eut dans les parages une villa gallo-romaine ou un monument de l'époque. En tous cas une construction qui est longtemps restée en ruines.
Georges me dévisageait.
- Vous aimez l’archéologie ?
- En piètre amateur. En curieux plutôt.
Il fit un geste très lent en direction du soleil qui filtrait par-delà le sombre rideau d’un taillis épais:
- Effectivement, sur le semblant de petite colline, là-bas derrière les bois, il y a eu quelque chose. Mais…
Il hésita.
- Vous saviez que j’habitais là ?
- Pas le moins du monde, Georges, et je ne m’attendais pas à rencontrer un collègue jusque là…
Je crois qu’il me crut. La première stupéfaction passée, il semblait apaisé et, n’eût été cet accoutrement décontracté, je retrouvais chez lui toute la courtoise attitude de monsieur William.
- Quand j’ai acheté la maison, j’ai recherché moi aussi l’origine de ce nom. On aime bien savoir ces choses, enfin, je crois. Un paysan, un amateur comme vous, m’a renseigné. J’y ai trouvé effectivement de nombreux morceaux de tuiles et quelques tessons de poterie.
Il parlait très lentement, bas, avec économie. C’était pourtant pour moi une découverte car je ne l’avais jamais entendu faire une phrase complète.
J’étais surpris, très agréablement. Je considérai monsieur William d’un autre œil et j’en oubliai quasiment ce pour quoi j’étais là. Nous avions, comme je l’avais vaguement pressenti dans l’étroitesse des bureaux, quelques points communs. Car, par-delà le prétexte fallacieux de ma présence ici, j’ai bel et bien toujours été curieux de toponymie. Les endroits, surtout les lieux dits reculés, ne peuvent nous parler que si nous savons lire leur nom. Sans leur nom, ils sont des orphelins, des  muets. Ils sont absents du temps et sont là sans raison.
J’avais dressé toute une liste de noms de villages et de hameaux et, fort de tel ou tel indice, historique ou plus événementiel, je pouvais construire des liens et m’inventer du passé. Le piège des légendes ou des interprétations extravagantes ne me gênait pas. Les erreurs et les fantaisies font aussi partie de la mémoire.
Nous étions là, moi sur le chemin et lui de l’autre côté de la clôture. Il y eut comme un silence gêné, qu’il rompit de sa petite voix timorée.
- Mais ne restons pas là. Si ça vous dit, je peux vous offrir un café. Les gallo-romains vous attendront bien encore un peu.
Je le suivis dans sa maison, enchanté par cette gentillesse et cet humour poli.
C’était une grande pièce meublée de meubles lourds. Une table énorme surtout qui occupait beaucoup de place et sur cette table des papiers, un ordinateur portable, du courrier, les restes d’un petit déjeuner, des fleurs séchées, du linge jeté pêle-mêle, des dictionnaires.
Trois murs étaient entièrement recouverts de livres sur de hautes étagères, du sol au plafond. Beaucoup de livres. 
Une cheminée d’angle à foyer fermé dispensait dans cette grande pièce une chaleur confortable. Un escalier, une échelle de meunier plutôt, depuis un coin de la pièce conduisait à un étage.
Tandis que Georges s’était éclipsé dans une autre pièce, sans doute la cuisine pour y préparer du café mais non sans m’avoir préalablement prié de m’asseoir sur un large fauteuil en tissu un peu délabré, je consultai les livres, comme on le  fait toujours quand on ne sait pas quoi faire, gêné, dans un lieu qui vous est étranger et que votre hôte, pour quelque raison,  vous a abandonné un instant.
Les livres, c’est une carte de visite, c’est un miroir, c’est l’empreinte d’une âme.
Et ceux là criaient plus qu’ils ne parlaient. Ils  en disaient long, très long sur monsieur William.
Il y avait là Michaux, Rimbaud, Kafka, Céline, Montaigne, Baudelaire, Verlaine, Debord, j’en passe et de tout aussi prestigieux. Des Pléiades aussi. J’étais époustouflé, admiratif, et je suffoquai presque quand je découvris un livre que j‘avais moi-même, un livre rare, présent chez les seuls passionnés, le Nettlau et son histoire de l’anarchie. Et puis Lissagaray, tous les grands de la littérature russe aussi, et des titres en une langue que je ne connaissais pas. De vieux volumes ceux-là. Je repérai aussi des livres d’histoire, des traités d’astronomie et de nombreuses encyclopédies sur l’histoire de l’aviation. De très grosses encyclopédies.
Monsieur William était un grand cachottier et tout ça me fit presque peur. Bien sûr que je m’étais imaginé un être qui se camouflait dans l’anonymat d’un bureau, bien sûr que je m’étais dit qu’il ne ressemblait pas au troupeau de toutes ces oies caquetantes.
Bien sûr. Mais à ce point là. La réalité dépassait mon pressentiment. Il n’était pas cet affligeant imbécile chez qui j’étais venu, pauvre imbécile moi-même, pour taper misérablement de l’argent.
Pour autant, j’étais ravi de découvrir le personnage.
- Tu aimes beaucoup lire ? Lançai-je assez fort pour qu’il puisse m’entendre depuis l’autre pièce.
C’était d’ailleurs inutile. Il revenait avec une cafetière et deux tasses. Il souriait curieusement. Je me souviens qu’à ce moment-là, je me demandai soudain pourquoi il m’avait invité à rentrer. Il était certain que j’allais plonger dans sa bibliothèque, découvrir son chez lui. Qu’il allait soulever un pan. Sans doute s’en foutait-il et peut-être mon imagination paranoïaque me jouait-elle des tours. Après tout, n’est-ce-pas le lot de la plupart des hommes d’exister autrement qu’ils ne se présentent socialement sur les lieux de leur gagne-pain ? J’en savais quelque chose, tout de même !
- Bien sûr. Quand je ne tape pas des notes, et, comportement inouï il s’esclaffa,  je lis. Je m’essaye même à l’écriture.
Il montra du doigt l’ordinateur portable.
Pour suivre ce doigt, mon regard dut survoler le linge négligemment entassé sur la table. C’était du linge qui attendait le coup de fer à repasser. Il y avait, parmi ce linge, des petites culottes qui ne pouvaient assurément pas servir de dessous à monsieur William, aussi singulier fût-il. Des chemisiers étroits ne pouvaient également être destinés qu’à un buste féminin.
- Et vous ? Vous aimez la lecture aussi ? Quand vous n’écrivez pas tout ce blabla.
- J’ai lu. D’ailleurs j’ai, ou plutôt j’ai eu sensiblement les mêmes lectures que toi.
- Je n’ai pas tout lu .Loin s’en faut. Et beaucoup de ces livres ne sont pas à moi.
La dame aux petites culottes et aux chemisiers étroits, pensai-je aussitôt. Mais je me gardai bien de demander.
- Vous ne lisez plus ?
- Peu. Des policiers. Ça engage moins l’illusion d’être intelligent.
- C’est étrange. Pourquoi ?
- Sais-tu que Théophile Gautier était une ordure ?
Il accusa le coup et fronça les sourcils. Il servit le café avec les gestes précautionneux de monsieur William. Je continuai.
- La plupart des écrivains ne comprennent rien aux tumultes de leur époque. J’ai dit Gautier parce qu’il a écrit un article ignominieux sur les Communards, les traitant de bêtes féroces et de pouilleux avinés. Mais j’aurais pu dire Georges Sand, Taine et toute cette intelligentsia prétentieuse dont nous nous sommes abreuvés.
- Verlaine a soutenu la Commune. Rimbaud et Hugo aussi.
- Du bout des lèvres. Zola ne l’a pas condamnée, il s’est courageusement enfui de Paris.
- Mais qu’importe. Lire est autre chose. Et puis qui vous dit que la cause de la Commune était tellement juste qu’il eût fallu absolument s’engager à ses côtés ?  Vous êtes un affectif, Pierre.
- Peut-être. Il n’en reste pas moins vrai que l’écrivain à force de pétrir du réel qu’il transforme en fantasme et vice-versa est le plus souvent complètement à contre-vérité de ce qui s’exprime dans les entrailles  de son époque. Mais tu as raison. Qu’importe.
Nous bûmes notre café. Il m’offrit même un verre d’eau-de-vie, de l’eau-de-vie de mirabelle que j’appréciai à sa juste valeur. Puis à brûle-pourpoint :
- Je peux vous accompagner jusqu’à l’emplacement de cette villa. Il y a longtemps que je ne suis pas allé de ce côté-ci.
- C’est vraiment très gentil, Georges. Mais je ne veux pas abuser de ton temps.
Il eut l’air médusé, comme si je venais de dire une ineptie.
- J’ai tout mon temps.

 

 


 

 

Chapitre III

 

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Nous marchions sur un chemin argileux, boueux, creusé de profondes ornières laissées par les tracteurs et où la pluie de ces dernières semaines stagnait en de larges flaques ocre jaune.
A la sortie du village, la petite route se prolongeait en effet par ce sentier qui s’enfonçait sous des bois de châtaigniers. Le sol était tapissé de leurs longues feuilles marron, si bien dentelées mais déjà pourrissantes.
Il faisait froid.
Georges avait endossé un vieux blouson de cuir râpé, un blouson avec des poches partout, une sorte de blouson d’aviateur ou de motocycliste. J’avais quant à moi revêtu mon pardessus.
Quelque part dans les taillis miaulait une tronçonneuse.
- Pourquoi t’obstines-tu donc à me vouvoyer  ainsi ?
- Qu’en retireriez-vous de plus et quelle importance ? Je vous pensais beaucoup moins soucieux des convenances.
C’était gentiment retourné.
Il marchait devant moi et de temps à autres nous faisions un écart dans les sous-bois en escaladant un léger talus,  pour éviter de patauger dans l’eau.
Le chemin débouchait en cul de sac sur un vaste champ légèrement vallonné et jonché des tiges du maïs moissonné, massacrées, tordues en tous les sens comme en un affreux champ de bataille. Notre irruption fit s’envoler de grandes bandes de pigeons ramiers qui glanaient là les restes éparpillés de la récolte et le bleu de leurs ailes miroita sous les pâles rayons du soleil.
Par-delà ce timide relief, des rideaux de peupleraies bouclaient l’horizon.
Là-bas, commençaient  les marais
Georges embrassa l’horizon d’un grand geste circulaire et convoqua le passé.
- Vous voyez, la mer était en bas et la villa installée ici, sur cette demi-hauteur, en bordure du « lacus duorum corvorum », bien orientée au sud-ouest. C’est comme ça que je la vois. Ce devait être une grosse villa. Une villa de riches gallo-romains. Sur votre droite au fond, c’est le village, « le port des gueux. » J’aime bien ce nom. J’aurais aimé y habiter.
Il rit et pour la première fois je m’aperçus qu’il avait des dents dans un état absolument épouvantable.
J’étais ému de son élocution et de son imagination. J’étais venu, pour une raison misérable, à la rencontre d’un homme minable. Sous le prétexte plus relevé de la toponymie, je découvrais un homme attachant et curieux d’histoire.
- Le port des gueux. Oui, j’y vais souvent. Le canal y est beau et large.
- Je me suis laissé dire, mais je n’ai rien vérifié, que ces terres là-bas appartenaient à la marquise de Poléon. Des terres impraticables, inondables, vaseuses et embarrassées de végétation. La généreuse marquise en aurait fait don à ses paysans qui, à force de digues et de canaux creusés, en auraient fait, eux, une terre cultivable, une sorte de petite enclave, un port finalement.
- Et l’histoire ne dit pas si la marquise les aurait reprises alors ?
- Non. Mais le doute est permis.

Nous rîmes de bon cœur et nous nous mîmes à arpenter lentement le champ, penchés sur le sol, chacun de notre côté, chacun à la recherche d’un bout de passé, butinant çà et là, qui un morceau de tuile, qui une coquille d’huître, qui un minuscule morceau de poterie ou un éclat de verre. J’espérais surtout, comme d’habitude en ces lieux, trouver une pièce de monnaie, une médaille, un témoin numismatique qui pourrait dater précisément la villa, lui donnant ainsi un supplément d’âme et de relief. Nous restâmes longtemps là, loin l’un de l’autre, sans dire un mot, parmi les fétus de maïs décharnés, à la recherche de l’empreinte émiettée des temps anciens.

Je levais de temps en temps les yeux et je regardais au loin le marais.
Oui, c’était là-bas la mer, les bateaux et les vents, et j’imaginais là, sur ce sol que foulaient mes pieds,  la vie d’opulents gallo-romains, dans une demeure cossue, ses murs blancs éblouissants de soleil. Des treilles aussi avec de lourds raisins qui embaumaient le sucre de l'automne.
Mais il n’y avait plus là qu’un champ gris et délabré que la charrue éventrait chaque printemps. Sur ces endroits pourtant, flotte toujours comme une sorte de  murmure.
J’étais venu emprunter de l’argent et je cherchais des bouts de tuile des premiers siècles de notre ère. Loin de m’affliger de cette cocasserie, je m’en réjouissais. Je rejoignis Georges à quelque centaine de mètres de là, en train d’astiquer un objet qu’il venait de ramasser. C’était un clou. Un clou énorme, tordu, rongé d’une  rouille épaisse et maculé de boue. Georges affirma que c’était là le clou d’un outil romain et le mit dans sa poche. J’emportai quant à moi des bouts de tuile et un tout petit tesson de poterie rougeâtre, bien galbé et creusé de deux élégantes rainures.
Nous rentrâmes par le même sentier, sous les châtaigniers où gémissait toujours la tronçonneuse.
J’allais bientôt prendre congé. J'en ressentis  comme un grand vide. Nous ne disions plus rien. Nous n’avions plus aucune raison de rester en compagnie l’un de l’autre. Georges m’avait montré ce que je voulais voir et le hasard, en le faisant également amateur de l’histoire des lieux, avait bien fait les choses. Il  nous laissait maintenant pantois, parce que libres de décider de la suite à donner à son caprice.
Arrivés à hauteur de la maison, je m’entendis soudain demander :
- Georges, comment fais-tu pour être si différent là-bas ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il ouvrit le petit portillon qui donnait dans sa cour et m’invita d’un geste sympathique à entrer, avant de le soigneusement refermer derrière lui. Il toussota.
- Vous aimez l’eau-de-vie. Ne vous privez pas du coup de l’étrier.
- Comment sais-tu que j’aime l’eau-de-vie ?
- Parce que vous vous cachez moins bien que moi et les autres s’en font les gorges chaudes.
- Sais-tu quel est ton surnom avec ces cons-là ? Demandai-je, un peu vexé.
- « Monsieur William». C’est plaisant.
- Ça ne te vexe pas ?
- Quelle vexation y aurait-il à être pris pour un employé modèle et…
- Et pour plus con qu’un balai, Georges…
- J’allais le dire. C’est gratifiant, vous le savez bien, d’être pris pour un con par des vrais cons. La différence c’est que moi, je les vois. Eux, ils ne m’ont jamais vu. Et puis, vous savez, je ne suis pas un personnage très reluisant. Je force un peu, c’est tout. Par contre, vous, vous avez une bien fâcheuse réputation.
Je faillis dire qu’il forçait un peu trop, tellement que c’était précisément ce à quoi je l’avais repéré, mais je m’en gardai bien.
- Je sais. Mais je m’en fous.
- Je m’en doute. Sans quoi vous ne l’auriez pas, cette réputation. Vous ne vous dissimulez guère, mais moi je  vois bien que vous n’êtes là que par un accident.
- Le pain est cher. Voilà l’accident. J’aimerais pourtant sortir de cette galère policée.
- Ne parlons plus de cela, voulez-vous ? Nous allons boire ce verre d’eau-de-vie et nous souhaiter bonne année, tiens, ce sera plus gai.
- Tu as raison. Mais…
- Je sais. Vous ne voulez pas abuser de mon temps. J’ai tout mon temps, je vous l’ai déjà dit. Mais vous, avez-vous du temps ? Quels sont donc vos projets de vacances, à part vous promener sur les « Chirons » des gallo-romains?
Nous nous étions assis autour de l’imposante table de bois brut. Georges avait, tout en discutant, rallumé le feu de cheminée, fait disparaître le linge qui traînait là et servi deux verres d’eau-de-vie. J‘avalai cul sec le mien et le parfum des prunes distillées envahit tout mon corps, en flattant toutes les fibres.
Je racontai alors que mes projets avaient fait naufrage avant-hier et comment. J’ajoutai, et cela ne me vint à l’esprit qu’à ce moment-là, que j’allais sans doute avoir de gros ennuis parce que j’étais évidemment dans l’impossibilité de rembourser les impayés et qu’en outre d’autres chèques étaient encore en circulation. Bref, que j’étais sur la paille pour un bon bout de temps.
Il est vrai que c’était grave, mais en ce lieu, avec ce feu attisé qui fumait et voulait flamber tout rouge et tout jaune, ce personnage inattendu et un deuxième verre d’eau-de-vie expédié à la hussarde, cela m’apparut dérisoire.
Georges ne fit qu’un commentaire. Un commentaire  à la « monsieur William » :
- C’est embêtant. Ça c’est sûr, c’est embêtant.
Je m’étais levé et, tout en lui racontant mes misères et alors qu’il s’affairait toujours à réactiver son feu, je regardais par la fenêtre.

Un vent léger faisait osciller la balançoire d’enfant, suspendue à sa branche de noyer. Cette balançoire ballottait comme une nostalgie, comme un souvenir déchu, comme une blessure presque, dans cette cour sans vie qu’inondaient les silences de l’hiver. J’imaginai, je ne sais pourquoi, une fillette en jupette et aux longs cheveux soyeux, rieuse, en train de voltiger à l’ombre de ce noyer.
La gorge me fit mal.
- Tu vis seul ici ?
Georges vint s’asseoir à la table. Il remplit derechef les deux verres, m’en tendit un et me proposa de trinquer. Nous fîmes nos verres s’entrechoquer.
- Na zdrowie, dit Georges en souriant de toutes ses mauvaises dents et comme je fronçais les sourcils, il ajouta, avant de tremper les lèvres dans sa mirabelle :
- A votre santé. Ma mère était polonaise.
- Ah bon ? 
- Oui. Ça n’a rien d’extraordinaire d’avoir une mère de la diaspora polonaise, mais c’est une assez longue histoire.
Visiblement, il n’avait pas beaucoup envie d’en parler. Je n’insistai pas mais lui demandai tout de même s’il connaissait lui-même la Pologne. Il dit que non.  Que par les récits que lui en faisait  sa mère. Il dit aussi qu’elle n’avait jamais vraiment parlé français et que toute son enfance avait été bercée aux accents de cette  langue.
Je ne saurais dire pourquoi mais  j’eus la sensation désagréable qu’il ne me disait pas exactement la vérité. Je mis cela sur le compte de l’évocation de souvenirs qui ne lui étaient pas agréables. Des souvenirs d’enfance. Il y a des points de notre histoire que nous n’aimons pas évoquer. Ce sont souvent les sujets à propos desquels on ne se reconnaît pas dans ce que nous sommes devenus, comme s’il y avait eu une rupture dans la  genèse.
Georges, à l’évidence, voulait changer de conversation et en revint à ma question initiale.
- Oui, je vis seul ici. Mais ça n’a pas toujours été le cas.
Je pensai à la petite lingerie de tout à l’heure et à la balançoire d’enfant, si triste sous son noyer humide. Je pensai aussi aux vieux volumes de la bibliothèque en langue étrangère. Du polonais sans doute. Je me tournai vers la cheminée qui crépitait allègrement maintenant et je remarquai alors, posé sur la poutre en gros chêne qui en constituait le manteau, le combiné du téléphone sur son support.
Monsieur Trésor avait le téléphone et était sur liste rouge. Et quand on est sur liste rouge, c’est qu’on a une histoire. A mes yeux, souvent une histoire pas bonne. On veut éviter des importuns.
- Ça arrive, dis-je.
- Quoi donc ?
- Qu’on vive seul après un couple.
- Ben oui. Voyez-vous, Pierre, je suis moi aussi dans la dèche, sans être dans votre situation avec une meute aux fesses. Certes non,  mais j’ai dû racheter la moitié de cette maison à Justine, mon ex-compagne, et vous connaissez la générosité de la fonction publique pour les petits grades de notre acabit. C’est vrai que taper des idioties à longueur de trente cinq heures, ça ne vaut guère plus, mais bon. Je suis étranglé. Heureusement, je n’ai pas de gros besoins non plus. Je n’ai même pas de voiture.
-  Tu embauches à pied ?
Cela le fit rire.
- Quelquefois. Par plaisir, l’été. Dix bornes, c’est pas la mer à boire. Mais je prends généralement le bus. L’arrêt est sur la nationale, à huit cent mètres de là.
Une chose au moins était claire. Monsieur William n’était pas en mesure de me prêter le moindre kopeck. Sciemment ou non, il venait de me dispenser de lui en faire la demande. Je n‘en ressentis aucun désappointement. Depuis la promenade jusqu’aux ruines englouties de la villa gallo-romaine, je n’étais plus là pour ça. Je me plaisais en cette compagnie nouvelle, d’un commerce aussi agréable qu’inattendu et je remettais à plus tard, comme je l’ai toujours fait, de trouver une solution à mon désastre financier.
Et puis quelque chose, une vague intuition, tellement vague qu’elle ne fut identifiée comme telle que longtemps après, lorsque je dus, maintes fois, me refaire le film de cette histoire, me disait que Georges ne se livrait que par bribes incomplètes et jouait encore les « monsieur William ». Qu’il y avait derrière ce personnage nouveau, quelque chose d’encore bien plus nouveau et à quoi il ne voulait pas me donner accès. Il est vrai aussi qu’il ne me posait aucune question sur ma vie, soit par pudeur, soit par désintérêt, soit qu’il ….
Mais je chassai cette dernière pensée et la portai aussitôt au crédit de mon incorrigible parano.
Je consultai le portable que j’avais toujours en poche. Il me servait de montre,  d’annuaire téléphonique et, beaucoup plus rarement, de calculette.  Depuis un certain temps en effet, la ligne était obstinément muette. Coupée.
Il était quatorze heures déjà. Georges me demanda si j’avais rendez-vous.  Sans quoi il me demanderait bien un petit service.
- Si je peux te le rendre. Dans la mesure de mes maigres moyens, bien sûr…
- J’aimerais aller à La Rochelle. Je vous mettrai du gas-oil, bien sûr. Juste une formalité à accomplir et nous prendrions un pot sur le port. Qu’en dites-vous ?
C’est vrai que je roulais au gas-oil. Cet insignifiant détail n’avait pas échappé à Georges. S’intéressait-il aussi aux voitures, lui qui n’en avait pas ?
- C’est une bonne idée et il fait beau. Je vais t’y conduire et j’irai moi-même saluer un ami.
Je me sentis en fête, au point de vouloir reprendre une autre goutte d’eau-de-vie. Mais je pensai aussitôt que j’avais déjà certainement dépassé les limites au-delà desquelles le précieux permis de conduire s’envole, goguenard, vers un sombre bureau de la préfecture. J’allai m’abstenir mais, considérant justement que les limites du délit étaient dorénavant franchies et qu’une tempérance tardive ne servait plus à rien, je repris un petit verre.
Georges qui s’était absenté une seconde à l’étage redescendait, affublé d’une casquette.
Ça lui faisait une tête toute ronde. Il ressemblait presque à un mauvais garçon, quoiqu’un peu benêt.

Assis à mes côtés, bien calé dans son siège, il demeura longtemps muet comme une carpe, mises à part les banalités d’usage, elle a combien de kilomètres ? Ça consomme beaucoup ? C’est confortable et elle est en bon état. C’était affligeant.
J’embrochai la quatre voies sur les chapeaux de roue et accélérai encore, cent vingt, cent trente, puis cent soixante. L’automobile, souple, bondissait, répondait à la moindre de mes injonctions, impeccable. Je l’avais payée très cher et son crédit aussi me ruinait.
J’attendais un commentaire de mon passager sur cette vitesse excessive. Mais il regardait en silence défiler, d’abord les bosquets et les prés du marais, puis de vastes labours sur lesquels reposaient, immobiles et silencieuses comme si elles attendaient de graves évènements, de blanches colonies de mouettes et de goélands,  puis la forêt de Benon,  puis les mornes paysages de l’Aunis, déserts sans âme, plaines à maïs sans parfum.
Georges ne rompit le silence qu’aux premiers lotissements de La Rochelle, peut-être soulagé par le flux épais de la circulation qui m’obligeait enfin à conduire raisonnablement.
- C’est moche. C’est drôle qu’une ville qui n’est belle que sur une minuscule portion de son centre-ville ait une réputation tellement charmante qu’on accourt de partout pour y baguenauder et que ses habitants en gonflent leur poitrine jusqu’au grotesque.
- L’histoire et la mer.
- Réputation surfaite. Je connais des villages, de l’Ariège par exemple, qui ont aussi une histoire intéressante, qui sont adossés aux Pyrénées et qui pour autant n’ont pas cette image prétentieuse.
- L’île de ré.
- Nous parlions de la Rochelle.
- Richelieu, deux tours et le triangle d’ébène, ça suffit pour attirer le chaland, plaisantai-je, parce que de La Rochelle, de Montcuq tout comme de Zanzibar, je m’en foutais à cette heure comme de l’an quarante. Je pensai à Brassens et à sa « ballade des gens qui sont nés quelque part, » tant il est tout de même vrai que les Rochelais sont particulièrement agaçants de fatuité.
- Ça doit être ça, conclut-il.
Et tandis qu’un peu plus tard je besognais à un créneau difficile, dans une petite rue encombrée près du marché, il déclara :
- Je réfléchissais pendant notre trajet. Vous êtes sympa, Pierre, et je suis content de vous avoir rencontré. Quand on a des ennuis tels que les vôtres, je sais qu’on ne pense qu’à ça et qu’il n’y a dans notre âme plus aucune place pour d’agréables tergiversations intellectuelles. En plus, mais vous le savez, vous risquez les sanctions d’un tribunal. J’aimerais pouvoir vous aider à sortir de ce gouffre. J’ai réfléchi, disais-je….
J’en heurtai violemment le pare-chocs de la voiture stationnée derrière moi. La mienne fit un soubresaut et cala. Deux policiers municipaux qui musardaient là, le long des parcmètres, se retournèrent brusquement et me considérèrent, l’œil réprobateur et le sourcil soupçonneux. Ça n’était pas le moment d’aller balancer mon haleine chargée au nez de la maréchaussée. Je m’efforçai donc de leur adresser un sourire contrit, descendis consciencieusement de mon auto, fis le tour des véhicules et constatai qu’il n’y avait d’impact ni chez moi, ni chez l’autre.
Convaincus de mon honnêteté morale, les deux pandores replongèrent dans leur minutieuse inspection des tickets de  péage accrochés derrière les pare-brise.
- Comment ça, Georges ?
- Je ne sais pas trop encore et rien n’est moins sûr. Donnez-moi encore le temps d’approfondir le sujet. Puis-je vous demander de ne vous en ouvrir pour l’instant à personne ?
J’étais déçu.  Très surpris aussi. Que voulait-il donc me proposer, qu’il faille en garder le secret. Un fric frac ? Non. Quoiqu’il ait changé du tout au tout à mes yeux, monsieur William restait un garçon dans les clous, un garçon dont l’esprit cultivé jetait sur le monde un regard sincèrement critique, certes, mais un garçon frileux, incapable de passer à un acte délictueux.
- Je ne parle pas de mes pitoyables ennuis à mes amis, dis-je un peu sèchement.
Il comprit donc qu’il n’en était pas, de ces amis-là, mais il n’en fit qu’à demi la remarque par une légère moue qui pouvait signifier un « merci » sarcastique. Je crus nécessaire de préciser :
-  Les amis aiment avoir des amis sans problème ; qu’on leur renvoie du positif plein la gueule. Quand tout revêt l’apparence d’aller bien dans les vies, les points d’achoppement sont extérieurs, d’ordre général, sur terrain neutre. Il est plus facile de refaire le monde que de refaire son monde.
Nous descendions la rue Chaudrier qui mène, sous les arcades, jusqu’au  vieux port. Une foule compacte et caquetante de gens empressés envahissait les trottoirs, furetant d’échoppes en échoppes, chocolateries, librairies, magasins de fine vaisselle ou de lingerie, caves à bon vin et tout le saint-frusquin,  des poches plastiques plein les bras débordantes de cadeaux et de friandises. On préparait les festivités de la Saint Sylvestre et l’euro tout nouveau dégoulinait à flots dans les tiroirs caisses.
Toute cette frénésie me donnait le tournis. J’avais la nausée, mal à la tête, l’eau-de-vie sans doute, et je n’avais rien mangé de la journée. Et puis, pour sympathique qu’elle fût, je commençais à trouver que la compagnie de monsieur William s’éternisait. Qu’est-ce que je foutais là ? J’aurais voulu rentrer chez moi. Tirer le rideau sur cette journée qui avait pourtant si bien débuté.
Mais il est vrai que je suis coutumier de ces cyclothymies déplaisantes qui alternent espoirs matinaux, mélancolies vespérales, regains de vitalité en fin de journée, déprime de la nuit et ainsi de suite.
Tout  en se frayant sans brusquerie un chemin dans la foule,  Georges me proposa un verre sur le port et un casse-croûte.
- Je vous invite.
- Mais tu as affaire, je crois ?
- J’ai à récupérer des livres chez une amie de ma sœur, place de la préfecture. Nous irons après, voulez-vous ?
- Ça marche, lançai-je assez fort pour couvrir le tumulte des chalands tapageurs, soudain ragaillardi à la perspective de manger un morceau et surtout de boire un verre. Ta sœur habite La Rochelle ?
- Non. Elle est de passage dans la région pour ses congés de Noël. Chez moi, d’ailleurs. Mais elle y pose seulement ses valises et s’en va butiner de-ci, de-là, d’une adresse à l’autre.
Sans doute l’explication des dessous affriolants qui décidément revenaient à intervalles réguliers m’obséder.
Sur le vieux port, une foule moins dense et visiblement moins agitée, peut-être des touristes qui tenaient déjà là leur cadeau de fin d’année,  flânait au pâle soleil sur le quai Duperey, le long du grand bassin dominé par les deux célèbres tours, comme deux sentinelles austères aux portes de l’océan et dont l’histoire aurait oublié de relever la garde. Une image d’Epinal.
Béotiens insensibles aux charmes si prisés de l’endroit, nous nous engouffrâmes au « Grand Café », entre ses miroirs emberlificotés et son mobilier faussement cossu. Nous prîmes place près de deux  fumeurs de pipe discrètement barbus et qui semblaient réfléchir à des choses extrêmement sérieuses, tant leurs yeux évanescents contemplaient  la buée en ruisselets sur la baie vitrée de la rue.
Je me levai, m’excusai auprès de mon compagnon et allai saluer, accoudée au bar, une vague connaissance qui m’avait de loin gratifié d’un plaisant bonjour de la main et du sourire. Un employé d’une librairie, je crois. Je discutai un instant d’insignifiances diverses, comme on le fait toujours dans les cafés quand on est mis en présence de connaissances vagues, avant de rejoindre Georges qui parcourait distraitement la carte de la brasserie.
- Oui, dit Georges, après que nous eûmes commandé des frites, des saucisses grillées, une demi-bouteille de vin pour moi et un thé pour lui, j’ai réfléchi à de vieux souvenirs qui pourraient vous êtres utiles, dans votre situation…
- Elle fait quoi ta sœur sur Paris ?
Georges sembla complètement interloqué. Il ne s’attendait pas à cette question qui lui coupait de façon bien impolie le début de l’exposé de ses cogitations. Pour la première fois je saisis, l’espace d’une fraction de seconde, un vif éclair d’agacement dans ses yeux et que je ne lui connaissais évidemment pas. Je m’excusai, troublé.
- Ma sœur est psy, reprit-il gentiment, un tantinet moqueur. Vous voyez le genre. Dire qu’elle n’est pas toujours marrante participe d’une tendre litote. Mais je l’aime bien. Elle est en ce moment à Bordeaux et m’avait demandé, si d’aventure je venais à La Rochelle, de lui récupérer un mémoire et des livres. Je crois que je ne l’aurais pas fait si vous n’étiez pas venu. L’occasion…
- Tu as bien fait, le rassurai-je, dégustant  une large rasade de vin et attaquant les saucisses frites qui venaient de nous être servies. Mais je t’ai interrompu stupidement. Que voulais-tu dire à propos de tes souvenirs ? En quoi  peuvent-ils m’aider, Georges ?
Puis, tout ragaillardi par ce vin qui, ma foi, était tellement bon et si  bien parfumé que j’en terminais déjà la demi-bouteille par un troisième et généreux gorgeon, je poursuivis, narquois :
- Il faudra qu’ils soient bougrement intéressants et bougrement insolites, tes souvenirs, si je dois les négocier avec mon banquier. Ce fesse-mathieu ne veut plus rigoler.
- Vous ne croyez pas si bien dire. Mais c’est une longue histoire. Je vous ai dit que ma mère était Polonaise. Oui, je vois bien que vous pensez que nous sommes là, bien loin de vos tourments. Mais commandez plutôt une autre fillette et laissez-moi vous expliquer. Je vais essayer d’être cohérent.
Il parla tant que la nuit, quand il en eut terminé, avait enveloppé la ville et ses trottoirs maintenant déserts. Les mâts de quelques bateaux arrimés au vieux port tintinnabulaient sous une bise légère mais piquante.
J’étais resté tout ce temps suspendu à ses lèvres.
Je n’avais décroché que par instants car j’avais besoin de me convaincre que c’était bien là mon pâle et timide collègue que j’avais en face de moi. J’avais besoin, pour en être sûr, de l’habiller mentalement des stricts habits que je lui connaissais, devant son micro, toujours assis, toujours muet, tant il était quelqu’un d’autre, s’exprimant avec beaucoup de talent et de précision, en des termes choisis qui laissaient par endroits dans sa voix vibrer une émotion authentique.
Mais surtout, surtout, je demeurai complètement ahuri quand il me fit part, en conclusion de son récit, de sa proposition.
Une aventure mirifique destinée à me sortir, moi de l’impasse, et nous deux de l’étroitesse financière  dans laquelle  nous pataugions.
Une aventure dans laquelle je devais plonger corps et âme pour y sombrer finalement, armes et bagages.

 


 

Chapitre IV

 

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L’aiguille au compteur ne décollait pas beaucoup du cent cinquante. Je dévorais littéralement l’autoroute, cap sur Berlin dans la nuit finissante et brumeuse. Je roulais depuis la veille en milieu d’après-midi, j’avais passé les frontières sans frontière, avalé un grand café dégueulasse et une crêpe guère plus appétissante aux alentours de Bruxelles.
J’étais pourtant en pleine forme et je chantais à tue-tête « Avoir un bon copain, c’est c’qu’il y a d’meilleur au monde», version Brassens,  le volant servant  de boîte à rythme.
Je dormirai plus tard dans la matinée, sur un parking de la forêt. Après la vraie frontière. Il y a plein de forêts là-bas. De grandes forêts de pins et de bouleaux, avait dit Georges qui n’y était jamais allé.
Il avait dit aussi : « A peu près vingt huit heures non stop. Votre voiture est puissante et jusqu’à la frontière polonaise, vous ne ferez que de l’autoroute si vous prenez par le nord,  Paris, Bruxelles, Berlin. Après, il faudra être prudent et surtout patient. Vous mettrez presque autant de temps à traverser la Pologne que vous en aurez mis pour traverser la France, une partie de la Belgique et l’Allemagne. Dormez plutôt en Pologne.»
Je comptais donc seize heures quasiment non-stop pour arriver à Frankfurt-sur-Oder et le reste sur les routes polonaises.
Georges avait dit tout ça une fois seulement après que nous eûmes conclu l’affaire. J’avais mis deux jours à me décider, après l’exposé au « Grand Café ». A me décider, vrai, car ce n’était pas rien, mais aussi j’avais vérifié certaines parties historiques du long récit de Georges Trésor. Je m’étais enfermé chez moi et j’avais bouquiné de l’histoire, vérifié des noms, fait des recoupements.
L’histoire de Georges pouvait effectivement s’inscrire dans l’histoire. Les recommandations étaient alors venues. Elles étaient on ne peut plus simples. Je devais être discret, ne pas me faire pincer pour excès de vitesse ou, le conseil n’était pas inutile et Georges avait insisté, en état d’ivresse, descendre à Varsovie dans un hôtel à proximité de la vieille ville, le Gromada, et attendre là mon correspondant polonais qui parlerait anglais et qui m’accompagnerait plus à l’est.
Varsovie n’était qu’une étape.
« Voyez au moins les célèbres remparts de Madame Brel»,  avait plaisanté Georges.
Il avait tout calculé. Cinq mille kilomètres aller-retour. Six litres de gas-oil au cent, trois cent euros pour le carburant et trois cent euros pour les faux frais. « Consommez le moins possible en Allemagne, ils sont des détrousseurs de voyageurs. Changez vos sous à la frontière polonaise, vous serez subitement riche. En zloty, votre pécule équivaudra au SMIG en vigueur en Pologne. Pour passer trois jours, quatre tout au plus, c’est confortable. »
Pour un gars qui n’y avait jamais mis les pieds, il en savait des choses sur le pays, monsieur Georges.
Des parcs immenses d’éoliennes bordaient l’autoroute et les grands bras qui tournoyaient lentement dans la pénombre bleue semblaient saluer gaiement les voyageurs. Je commençais à sérieusement fatiguer quand je dépassai Berlin aux premières lueurs, direction Frankfurt sur Oder, Slubice de l’autre côté du fleuve que je franchis dans la matinée, la dernière de l’année, vers dix heures du matin. De longues, de très longues files de camions poireautaient et les chauffeurs lisaient des journaux, téléphonaient, cassaient la croûte ou ne faisaient rien, les bras ballants sur leur gros volant. Les voitures, elles,  roulaient  au pas, stoppaient, repartaient, stoppaient encore. Des autobus aussi.
Je mis longtemps pour arriver jusqu’au douanier kaki. Il regarda furtivement à l’intérieur de mon véhicule, examina mon passeport, le feuilleta et me fit signe de passer sans même me regarder, l’attention déjà monopolisée par un vieux fourgon derrière moi.
J’étais enfin  en Pologne. Dans la forêt, une grande forêt comme Georges avait dit.
Et puis, comme il avait dit aussi, tout près dans cette forêt, s’ouvrait  une vaste station de carburants avec restaurant, boutiques, bureau de changes et des parkings. « On m’a dit que c’était bien. Vous pourrez vous y reposer», avait encore conseillé Georges. Le « on » était resté strictement indéfini.
Je descendis donc enfin de voiture, les reins en compote, l’œil halluciné d’épuisement.  Je ne m’étais pour ainsi dire pas arrêté depuis Hanovre. Il faisait froid. Mais il fait toujours froid lorsqu’on a sommeil, surtout sous la brume matinale d’un soleil d’hiver dans un ciel inconnu.
Moi qui trois jours auparavant étais cloué au pilori par une interdiction absolue de dépenser le moindre centime, j’étais maintenant en vacances quasiment à l'autre bout de l'Europe. Je me tapai un grand coup sur les cuisses et éclatai de rire tant la  situation était extravagante.
Je fis gaillardement connaissance avec le plat traditionnel, choux, pommes de terre et porc impeccablement frit et pané. Avec la bière en demi litre aussi, tellement aromatisée que j’en abusai et qu’elle réussit à faire ce que les quelque mille huit cents kilomètres parcourus pour la plupart dans la nuit n’avaient pas réussi à faire, m’assommer.
Enroulé dans une vieille couverture de laine et dans mon pardessus, recroquevillé sur la banquette arrière de la voiture, je sombrai longtemps, trop longtemps pour satisfaire les prévisions de Georges.
Car la nuit tombait déjà quand je me réveillai en sursaut, frigorifié jusqu’à la moelle des os. Le cadran du tableau de bord n’indiquait pourtant que quinze heures trente. Alors je me souvins, la gueule en bois, que j’étais loin, très loin. Une terrible angoisse au ventre me donna la nausée. Je pensai à Georges et, fumant cigarette sur cigarette au restaurant, buvant café sur café, sans plus aucun courage pour reprendre dans la nuit les routes inconnues d’un pays complètement inconnu, j’entendis longtemps monsieur William me parler de Georges Trésor.
Il m’envoyait, à la fin d’une histoire à dormir debout, récupérer une fortune qui me sortirait de la mouise pour longtemps. Le jeu en valait largement la chandelle. Oui, bien sûr. Mais…C’était vrai, sans doute. Mais Georges me cachait quelque chose d’essentiel. Je ne savais pas quoi, évidemment, et je ne savais même pas pourquoi je pensais cela. J’étais surtout  trop pendu pour avoir à ma disposition toutes les facultés nécessaires à une réflexion approfondie.
A ma question :
- Pourquoi n’y es-tu jamais allé toi-même et pourquoi n’y vas-tu pas maintenant ? Pourquoi m’as-tu choisi, moi ?
La réponse avait été sans bavure.
- Je ne vous ai pas choisi, Pierre. Vous êtes venu vers moi et le récit de vos embarras que vous m’avez spontanément livré, m’a fait regretter de n’avoir aucun moyen immédiat de vous aider. J’ai convoqué alors cette vieille histoire que j’avais enterrée aux chapitres refoulés de ma jeunesse et j’y ai entrevu une possibilité de vous tirer d’affaire. Je vous l’ai dit : quoique moi-même dans l’exiguïté financière, je n’ai pas de besoins tellement urgents qu’il faille que j’entreprenne une telle démarche et que je convie à mon chevet des fantômes. Cela peut vous sembler extravagant, mais c’est ainsi. J’ai d’autres priorités. Je n’ai pas d’amis non plus, à plus forte raison pas d’amis dans le besoin à qui faire une telle proposition. J’ai aussi un gamin, douze ans à peine. Je pars dès demain en Ariège le rejoindre chez ses grands-parents afin de fêter le nouvel an avec lui. Pour rien au monde, je ne louperais ce rendez-vous. Si vous pouvez attendre un mois ou deux, je vous accompagnerai là-bas. En février si vous voulez.
Le gamin, la balançoire, pas d’amis, pas de besoins. Monsieur William, bien sûr. Ça tenait la route. Assez pour que je me décide à la  prendre tout de suite, la route. Parce que dans mon cas, attendre un mois ou deux, c’était compter sur la Saint-Glinglin. Dans ce genre de problèmes, le temps qui passe est un facteur exponentiel et la tombe se creuse chaque jour un peu plus profondément tant et si bien qu’il ne faut plus guère espérer en sortir.  On dirait que ces chiens jaunes assis derrière les comptoirs des banques, par le truchement des agios, pénalités, frais de rejet, de dossier, d’intervention, de mainlevée, de dates de valeur et autres barbarismes n’ont de cesse que de rendre la pauvreté plus pauvre encore. Même avant d’en être arrivé au krach dans lequel j’étais maintenant englué, il m’était toujours apparu comme une aberration scélérate de faire payer mensuellement des intérêts à quelqu’un qui, précisément, n’arrive pas à boucler ses fins de mois. Une taxe sur l’indigence. Un impôt dégueulasse pour cause d’émoluments  trop modestes. Des coups de pied de l’âne à ceux qui pourtant n’ont jamais été ni rois ni puissants.
L’endetté est toujours aux prises avec les affres du mythe de Sisyphe.
J’en étais là de mes considérations vindicatives quand je jetai un regard épuisé par les baies vitrées du restaurant et vers cette nuit dont j’avais maintenant tellement peur. Je pensai qu’il faisait encore plein jour chez moi, à dix sept heures à peine.
Il commençait à pleuvoir. Angoissé, j’allai regarder de plus près. Il ne pleuvait pas. Il neigeait.  De tout petits flocons, certes, mais déjà le vaste parking en était saupoudré et luisait sous les réverbères. De lourds camions s’arrêtaient et des conducteurs entraient, s’ébrouaient en soufflant des brouillards et commandaient leur dîner. Des solitaires de la Saint Sylvestre et qui avaient l’air de se foutre du nouvel an deux mille trois comme de celui de l’an quarante.
Moi aussi d’ailleurs, je m’en foutais de la Saint Sylvestre.  On m’avait trop fait le coup. De folles embrassades de bonne et heureuse année et, sitôt sonné le deux, des emmerdements. J’écoutais tous ces gens aux têtes sympathiques échanger en cette langue qui roulait comme autant de petites  notes chuintantes et dont je ne saisissais pas le moindre signe.
Accablé, j’étais entrain de décider de repartir tôt le matin, de rester là bien au chaud toute la nuit et de faire la route en pleine clarté. Tant pis pour les horaires. Il me restait encore cinq jours.
Je  n’ai pas vu l’homme s’asseoir à mes côtés.
Ma décision prise, je voulais moi aussi manger un morceau. Autre chose que le plat traditionnel dégusté quelques heures plus tôt et commandé en montrant du doigt. Je gesticulais donc désespérément pour envoyer un nouveau message et je baragouinais en anglais tandis que la serveuse blonde et souriante psalmodiait, écartant ses gros bras laiteux :
- Nie rozumiem, nie rozumiem…
- Monsieur veut  bière et peut-être manger ? dit une voix derrière moi.
Je me retournai vivement. C’était un petit bonhomme rabougri, frêle, presque un vieillard voûté, entièrement engoncé dans un long manteau beige qui le couvrait du cou jusqu’aux pieds et duquel émergeait, comme celle d’une tortue de sa carapace, une tête pourtant sympathique, avec de lourdes moustaches grises et de longs cheveux blancs épars, ondulants presque jusqu’aux épaules mais bizarrement jaunis aux extrémités, comme s’ils eussent été fumés. Une vieille tête d’artiste. Une tête de peintre qui s’est mal vendu.
- Vous parlez français ? Dis-je comme un vrai con, tellement j’étais content.
- Un peu. Je peux aider à commander.
Ce qu’il fit et, tout enjoué, je l’invitai à s’asseoir à une table où je pris moi-même place.
- Je vais à Varsovie. Il faut combien de temps ?
Il me tendit la main et se présenta :
- Bogdan. Je vais Varsovie aussi. Cette nuit, beaucoup d’heures. Il tombera neiger beaucoup. Cinq cents kilomètres. Vous êtes en France où ?
-Vers la Rochelle.
- Ah…Je connais Normandie.
Je ne rectifiai pas. Tout le monde connaît la Normandie depuis le six juin quarante quatre et celui-là était en âge d’avoir participé à la bataille, me sembla t-il.
Il s’était assis en face de moi et, silencieux,  buvait du thé. Je me sentais moins seul. Je dégustais les pierogi au fromage blanc qu’il m’avait recommandés et j’ingurgitais de la bière servie en demi-litre. Tant que je dus m’absenter un moment jusqu’aux toilettes. Quand je revins vers lui, du plus loin qu’il m’aperçut à l’autre bout de la salle me frayant un chemin dans la cohue des clients, il consulta tout sourire une lourde montre qu’il portait à son poignet, en tapotant dessus du bout de son index :
- Vous serez en retard pour réveillon, rigola t-il.
- Je repartirai demain. Je suis en touriste ici et je n’aime pas les réveillons…Vous parlez bien français.
- Je ne sais pas. Je ne parle pas souvent. J’ai appris dans ma jeunesse à l’Université. Comment dites-vous en France ? Euh…C’est comme vélo. Ça revient toujours.
- A peu près.
- Vous êtes venu en Pologne déjà ?
- Jamais. Je vais découvrir.
- Varsovie n’est pas Pologne. C’en est  morceau.
- Je m’en doute. Mais je n’ai que quelques jours devant moi. On dit que les Polonais sont très hospitaliers.
- Nous sommes. Nous aimons recevoir et faire du plaisir, c’est vrai. La première méfiance passée. L’histoire nous a habitués à de méchants visiteurs.
Je me souviens qu’à ce moment-là je me demandai pourquoi ce pépé polonais n’enlevait pas son manteau. Je voulus lui faire remarquer pour qu’il s’installât confortablement car j’avais l’intention de profiter  de sa compagnie un bon petit bout de la nuit, mais je n’osai pas. Tandis qu’il se penchait en avant pour souffler sur son thé, je crus distinguer dans sa poche quelque chose de pesant. Comme un outil lourd, un marteau peut-être. Je passai  outre. Il se leva lentement et plongea sa main gauche dans sa poche, sur cette boursouflure justement.
- Faites attention à alcool. Zéro ici est autorisé. Ne reprenez pas route déjà, elle va être glissante. Soyez prudent. Je dois vous quitter car - il sourit gentiment mais ses yeux, des yeux gris fauve, profondément encastrés dans leur orbite, ne souriaient pas du tout - moi, j’ai rendez-vous.
Il me tendit la main, me recommanda derechef la prudence jusqu’à Varsovie et, croyant sans doute faire un bon mot en français, il éclata de rire :
- « Ce serait trop con », comme vous dites en France !
Il me planta là. Je sentis sur mes jambes le froid neigeux d’un tourbillon quand il ouvrit la porte et s’engouffra dans la nuit.
Je bondis vers cette porte et me lançai à ses trousses.
Je voulais le rejoindre, qu’il me guide jusqu’à Varsovie puisqu’il y allait… Je venais de réfléchir, si c’est bien le mot juste, que huit heures s’étaient déjà écoulées depuis que j’étais arrêté là. Je ne vis rien au dehors, que des rafales de flocons et le parking désert sous les lumières, les voitures immobiles qui se couvraient de neige, les gros camions assoupis dont les bâches clapotaient au vent et, plus loin, la cime des sapins qui se balançaient nonchalamment sous le souffle d’une nuit sans étoiles et glacée.


Je repris la route, direction Poznan, les essuie-glace affolés par la folle sarabande de ces millions de papillons voltigeant dans les phares et qui venaient en pluie s’écraser sur le pare brise. Une voiture avait démarré juste derrière moi et cela m’avait rassuré. Je n’étais pas le seul à prendre le volant par une telle météo. Ça n’avait donc rien d’exceptionnel en ce pays.
Je roulai prudemment et longtemps, des heures interminables, avant de traverser Poznan où je me perdis, où je fis au moins cinq fois demi tour et où je croisai le flux des fêtards du nouvel an. La route, deux voies seulement, cahotait, phosphorait d’une fine poudre que le vent soulevait, mais elle était presque déserte. Au loin seulement, j’apercevais de temps à autres les phares d’autres véhicules. Je croisai aussi quelques camions effrayants de vitesse et je dus à chaque fois serrer dangereusement le bas-côté tout blanc. Partout dans le ciel de Pologne jaillissaient des feux d’artifice et moi, solitaire attentif, je construisais des châteaux en Espagne.
Normalement je rembauchais le six, le lundi. Nous n’étions que mercredi et si, comme l’avait présumé Georges, tout se passait bien, j’entamerais le retour vendredi. Riche de vingt mille euros, treize briques pour moi, avait-il assuré si je lui ramenais son héritage. Une fortune qui me tombait des nues ! J’allais régler toutes mes dettes, entreprendre les travaux de rénovation de ma masure et vivre enfin sereinement. Comme je n’ai jamais trop su calculer, j’estimais même qu’en m’y prenant bien je pourrais peut-être arrêter d’aller me lobotomiser la cervelle dans l’administration, au moins pendant quelques années.
Mes châteaux étaient de plus en plus lumineux quand je passai Konin, plus petite, plus facile que Poznan. J’entamai ma dernière étape dans la nuit noire où inlassablement valsaient des nuées de flocons agités. Des phares jaunes toujours scintillaient au loin dans mon rétroviseur sans que, tout à mes joyeux fantasmes de nouveau riche, j’en éprouve la moindre appréhension. Trois heures après Konin, j’arrivais dans les premiers quartiers déserts de Varsovie, la ville tragique, la ville martyre, la dernière ville avant les vastes étendues de la Russie.
J’évoquai Paris et ses enchevêtrements de ponts, d’autoroutes, d’échangeurs et de bruyants tunnels. Ici, une grande avenue de quatre voies, des rails de tramways qui la longeaient ou qui la traversaient,  et qui s’enfonçait dans la ville, simplement, faubourgs après faubourgs.
Il était cinq heures. Il ne neigeait plus mais la grande cité, sans doute repue de ses festivités, était blanche et sommeillait. J’apercevais au loin, bien au-dessus des toits,  l’imposante stature d’un monument, un colosse parallélépipédique s’élançant par une dernière aiguille vers les nuages et que j’appris plus tard être le palais de la culture et des sciences, cadeau de Staline au peuple polonais qui ne lui en demandait pas tant et qui aurait sans aucun doute préféré se passer de la culture autant que de la science, fût-elle socialiste,  du petit père des peuples. C’est néanmoins vers cet insolent témoin, en suivant toujours « centrum, » que je me dirigeais. Encore des demi tours, des marche arrière, des manœuvres intempestives, des consultations de plus en plus nerveuses de mon plan, de brefs moments de découragement, deux ou trois sens interdits, avant de trouver enfin mon hôtel, enseigne jaune pâle dans une rue parallèle à une grande avenue, une rue calme, pas commerçante du tout, près d’un petit parc où la statue moustachue d’un soldat sur son cheval semblait monter la garde.
La réceptionniste, une jolie femme brune qui s’exprimait dans un anglais tellement impeccable que j’avais du mal à tout saisir, me tendit des clefs à l’énoncé de mon nom et après examen ensommeillé de mon passeport, mais duquel elle reporta tout de même scrupuleusement toutes les données sur son registre informatisé. Je lui trouvai vaguement un air de déjà vu, comme il arrive souvent dans les cas de lassitude extrême. Elle murmura, dans un bâillement à peine contenu,  que c’était au premier étage et me souhaita « good year ». Comme les pneus, pensai-je, ivre de fatigue.
Je m’écroulai là, sur un grand lit à deux places dans une petite chambre toute bleue, exténué, courbaturé, certes, mais fier de moi ; fier et heureux d’être arrivé sans encombres  au terme de mon périple solitaire de deux mille cinq cents bornes.
Ce n’est qu’en début d’après-midi,  quand j’eus pris une douche brûlante et comme je me préparais pour descendre au bar, que je m’aperçus que j’avais perdu ma grande écharpe noire, celle que je portais toujours, chaque hiver, parce qu’elle était un cadeau d’une grande histoire, d’un volcan à jamais éteint et que même mes initiales y étaient soigneusement brodées en lettres rouges. L’incident me mit de fort mauvaise humeur. J’aimais cette écharpe comme on aime certaines habitudes fétiches. Pas de doute. Je me revis la poser sur le dossier de la chaise, au restaurant de la frontière, et sortir précipitamment derrière le pépé à la tête de peintre,  sans écharpe.
Toujours un nuage pour assombrir les cieux, toujours un serpent au paradis, grommelai-je.  Et je me traitai, in petto et sans ménagement, de connard.
Je sortis à la découverte de la ville.
L’air vif me saisit à la gorge et m’inonda les yeux. Une merveille, Stare Miasto. Sur la place du marché de la vieille ville, toute carrée comme celle des petites bourgades des lois de Magdeburg, toute rose qu’on eût dit presque Toulouse, musardait une foule de gens, en dépit du froid et du vent qui s’engouffrait en miaulant au coin de chaque rue. J’étais sous le charme et je flânai dans les rues pavées, le long des boutiques multicolores. Je croisai la mort saluant rigide à chaque obole, un robuste bourreau, sa lourde hache et son billot, un vieux violoniste aux doigts bleus aussi, et je me retrouvai bientôt sur les célèbres remparts.
Varsovie s’étalait alors en contrebas devant moi, comme au théâtre, parsemée d’arbres nus et de sombres bosquets, reposante, ses toits dormants sous un manteau de neige. La Vistule au loin enroulait un pâle méandre autour d’un banc de brume. Je pensais aux drames, je pensais au ghetto, au sang par les armes répandu, à la ville en flammes sous le feu des assassins, ceux venus de l’ouest comme ceux bondissant de l’orient. Je cherchais à entendre, par-delà toute cette tranquillité blanche qu’un crépuscule précoce soulignait encore, les douloureuses mélopées de la mémoire.
Et j’entendais la voix de Georges qui se cassait, « il y a des gens comme ça, bringuebalés par l’histoire et qui sont toujours, toujours, du mauvais côté du fusil… »
Mais les femmes et les hommes marchaient dans ce siècle tout nouveau comme ils marchaient partout, dans toutes les villes du monde, indifférents aux chemins parcourus pour arriver jusque là, insouciants des solitudes.
Comme pour faire mentir mes états d’âme, une femme, une jolie petite femme toute blonde et toute menue qui sur les remparts venait en sens inverse, élégamment chaussée de bottes pointues et portant jean et gros blouson fourré, le menton et le nez protégés d’une large écharpe enroulée tout autour de son cou, me fit un léger signe de la main.
Je répondis à ce signe et la saluai d’un sourire. Elle sourit aussi puis, m’ayant croisé, se retourna légèrement, hocha la tête, comme un appel à la suivre. Lourdaud et benêt, j’évoquai aussitôt une professionnelle qui m’inviterait à dépenser agréablement une portion de mon pécule. Branlant stupidement du chef, je déclinai l’offre et j’écartai les bras en signe de regrets. Elle stoppa tout net et me fit de la main franchement signe de venir jusqu’à sa hauteur. Ce n’était pas là les usages en vigueur chez les artistes du plus vieux métier du monde et mon charme latin, j’en doutais fortement, n’était pas à ce point ravageur qu’on puisse insister de la sorte, spontanément et sans convenances, pour y goûter de plus près.
Intrigué, j’avançai vers elle et comme je la rejoignais, elle reprit tranquillement sa marche en prenant soin de me devancer seulement de quelques pas, afin que je puisse l’entendre sans qu’elle n’ait à se retourner. Son  affriolant valseur se dandinait sans ostentation sous mes yeux médusés. A l’évidence gratuit, il me sembla encore plus appétissant et j’en revins à l’incandescence insoupçonnée de mes charmes. Après tout, tout peut arriver. C’est souvent ce qu’on pense quand on est loin, très loin de son berceau et de ses habitudes.
- Georges m’a dit que je vous retrouverai sans doute quelque part sur les remparts.
Elle parlait français, aussi clairement que pratiqué dans les couloirs de la Sorbonne.
- Mais vous êtes diablement en retard. Je commençais à désespérer. Je suis votre « correspondant », toujours selon la terminologie de Georges, et votre interprète. Je vous conduirai demain matin à deux cent kilomètres à l’est pour que vous y récupériez votre affaire.  A six heures, en bas de votre hôtel, près de votre voiture. Ne me faites pas attendre. Vous avez déjà perdu beaucoup de temps. 
Elle accéléra soudain le pas, descendit prestement du petit sentier qui borde les remparts, sans doute l’ancien chemin de ronde, et disparut. J’entendais le bruit de ses bottines battre le pavé de la ruelle qui remontait vers la place de la vieille ville.
- En voilà des manières !  Hurlai-je en direction de ces pas qui fuyaient, me laissant là pantois.
J’étais sidéré.
Soudain aux prises avec un affreux pressentiment, je sentis la colère battre le tambour au creux de mon ventre. Je regagnai précipitamment l’hôtel par les rues que la nuit maintenant enveloppait.
La neige recommençait à virevolter et s’enroulait autour des lumières. Le vent la poussait devant lui qui faisait se courber les gens, la tête légèrement penchée sur le côté, cherchant à éviter la morsure.

 


 

Chapitre V



P1290040.JPGJ’essayais de diluer mes angoisses dans une des meilleures vodkas selon le barman de l’hôtel qui, par petits gestes, pouce levé et index frappés sur l’étiquette, me l’avait fortement conseillée. La « Pan Tadeusz », limpide, fine, mais rustique pour un gosier plutôt habitué à recevoir le vin et la bière. De petits verres en petits verres,  en même temps que les effluves de la délicieuse eau-de-vie faisaient tourbillonner les neurones, la parano tournait en rond.
Je subodorais maintenant que cette histoire dans laquelle je m’étais engouffré si rapidement et si loin de mes bases, n’était pas aussi simple que je l’avais préalablement et bien naïvement pensé.
Depuis que j’étais en Pologne, j’avais parlé à deux personnes seulement et, toutes les deux, dialoguaient impeccablement en français. En outre, je les avais l’une et l’autre rencontrées à des endroits, sinon indiqués, du moins fortement suggérés par Georges. Je commençais ainsi à douter du hasard qui m’aurait fait rencontrer le pépé au restaurant de la frontière. Il m’avait spontanément abordé, même si c’était pour me tirer d’un léger embarras.
Ses mots me revenaient en mémoire : « Ce serait trop con », sous entendu, « que vous n’arriviez pas jusqu’à Varsovie ». Et ses yeux qui ne souriaient pas du tout quand il disait qu’il avait rendez-vous, lui, et ce manteau qu’il n’enlevait pas, dont la poche recelait quelque chose de lourd. J’avais pensé à un marteau. Pour quoi faire un marteau ? Est-ce que les gens se promènent avec un marteau dans leur poche ? Pourquoi pas plutôt un calibre ?  Et cette voiture partie juste derrière moi, et ces phares omniprésents dans mon rétroviseur ? Autant de choses qui m’avaient sur le moment semblé tout à fait insignifiantes et qui m’apparaissaient désormais comme les détails d’un subtil puzzle.
Parano ou prudence aussi excessive que subite ? La frontière entre les deux est souvent fort ténue. J’ai vu des gars devenir complètement infréquentables pour cause de parano et d’autres plonger dans l’abîme pour ne l’avoir pas été suffisamment.
Restait que la façon qu’avait eu cette femme de m’aborder sur les remparts, sans me regarder, marchant devant moi, créant ainsi l’illusion de deux passants du hasard, au cas où, était digne d’un roman d’espionnage.
Et puis, Georges avait dit : « Un gars vous téléphonera à l’hôtel. En anglais. » C’était pas un gars, c’était une midinette. C’était pas à l’hôtel, c’était dans la rue. C’était pas en anglais, c’était dans ma langue.
Quelque chose ne tournait décidément pas rond.
Soudain, j’eus peur.
Qui était cette femme qui connaissait Georges? Qui était ce pépé qui s’était proposé de faire l’interprète ? Les deux avaient-ils un lien et qu’est-ce que je foutais là, moi, à courir derrière vingt mille euros, à plus de deux mille kilomètres de chez moi, envoyé sur une confidence d’un gars que je ne connaissais même pas. Ou si peu.
Georges avait dit : «  Vous serez discret… » Mais il en avait tellement raconté, au « Grand Café ». Et s’il m’avait chanté la messe ? S’il m’avait endormi avec son long discours et ses yeux qui par moments s’imprégnaient pourtant d’humidité ?
« Ma mère était donc polonaise. Je n’aime pas parler de ces choses-là. Non pas que j’en éprouve de la honte, bien au contraire, mais parce que ça remue des souvenirs qui me dérangent. C’est ainsi. J’ai l’impression d’aller à la rencontre d’un autre moi-même que je ne reconnais pas. Je n’en parle donc jamais. D’ailleurs à qui et pour quoi faire ?
Votre situation actuelle est délicate, Pierre, et, pour peu que je vous devine, je vois bien que tout votre être est obnubilé par les tourments de cette situation et par ceux, non moins périlleux, qu’elle ne va pas manquer d’engendrer. Ce qu’il convient d’appeler « mon histoire » peut vous permettre d’en sortir rapidement si toutefois vous consentez à y sacrifier ce qui vous reste de vacances.
Et ne vous embarrassez pas l’esprit à chercher chicane au hasard, avec des tergiversations comme « pourquoi me dit-il tout cela ? Pourquoi moi ? Nous ne nous connaissons pas » et j’en passe.  Je peux vous aider, c’est tout et ça ne me coûte rien, sinon un effort de mémoire.
Laissez-moi donc, même si cela vous semble long et extravagant, remonter jusqu’à la dernière guerre. La mondiale bien entendu, parce qu’autrement, des dernières guerres, vous savez bien comme moi qu’il y en a quasiment tous les ans… »
Oui. Il avait sans doute raison, Georges. Je cherchais des noises au hasard. Pour ne rien faire du tout et me laisser glisser, comme toujours, sur la pente savonneuse de mes négligences. Je le revoyais s’exprimer et je reprenais espoir.
Mais tout de même. Tout ne se passait pas comme prévu et je n’avais aucun moyen de le prévenir. Je remis tout cela au lendemain.
D’ailleurs, je n’avais guère le choix. J’étais coincé là, ivre en plus,  et il me fallait désormais suivre les aléas de la situation.

Je sortis bien avant l’aube et bien avant six heures, car je voulais voir arriver « mon interprète.» Savoir si elle était seule ou non.
La petite rue où j’avais stationné mon véhicule était déserte et silencieuse ; il faisait un froid de canard et la fine couche de neige, gelée, craquait sous mes pas.
Je l’entendis d’abord. Les mêmes petits bruits de bottines pointues sur le verglas des trottoirs. Puis je la vis. Elle dépassa mon véhicule, lentement, sans y prêter la moindre attention, alla jusqu’au bout de la rue et revint sur ses pas. « Toujours aussi mystérieuse, la minette » pensai-je et je sortis discrètement de mon abri, le pas-de-porte d’un magasin de chaussures.
Je me glissai au volant. Elle ouvrit la porte et s’engouffra plus qu’elle ne pénétra à l’intérieur. Je démarrai. Le thermomètre du tableau de bord indiquait moins onze et les vitres étaient recouvertes d’une croûte de neige gelée. Je dus redescendre, gratter, balayer, souffler, taper et attendre que la chaleur de l’intérieur fasse peu à peu fondre la glace.
J’enclenchai enfin la première. Nous n’avions pas dit un mot.
- Ça ne se fait pas de dire « bonjour » en Pologne ?
- Si. On dit dzień dobry.
- Ah bon… Alors dzień dobry.
- Dzień dobry, Panu.
- Et on va où comme ça ?
- On sort de la ville et on prend Terespol. Je vais vous indiquer. Vous prendrez à gauche à ce premier carrefour, là-bas.
- C’est une grosse ville ?
- C’est la ville frontière avec la Biélorussie. De l’autre côté, c’est Brest.
- Brest Litovsk ? La ville du traité de Lénine ?
- Brest Litovsk, oui. Mais je ne suis pas férue d’histoire. Surtout pas de celle du nabot bolchevique.
- Je suis pourtant là, pour « cause historique », grinçai-je, arrogant, déjà agacé.
Elle resta silencieuse. Nous traversions la ville qui s’éveillait et la circulation à toute vitesse s’amplifiait. Je vis sur ma droite la  statue d’un homme faisant mine de marcher d’un pas guerrier, le balancement des bras bien imités et que je reconnus pour être celle du général De Gaulle. Il m’apparut là, dans cette ambiance,  aussi bien à sa place qu’un poisson le serait dans un tas de paille, d’autant plus qu’un palmier, oui, un palmier, resplendissait au milieu du rond point. Sans doute un ersatz. J’allai poser des questions mais je m’abstins. La dame s’agaçait d’histoire, même si le bonhomme là, avec ses allures martiales, n’avait rien d’un nabot bolchevique. D’ailleurs, nous traversions déjà la Vistule, large, mystérieuse et belle et des arbres livides sous les lumières de la ville miroitaient dans ses eaux. Je  pensai à Napoléon campant sa grande armée sur ces berges-là, en partance pour la débâcle de Moscou. Décidément, j’étais entouré de bien célèbres esprits.
Ma passagère semblait frigorifiée, le visage à demi masqué par sa longue écharpe, le col de son blouson relevé, les mains englouties dans les poches. J’augmentai le chauffage et poussai la ventilation. Enfin réchauffée, la fille ne se mit à l’aise que vers la sortie de la ville. J’hasardai alors un clin d’œil. Elle était bien jolie, mon interprète, et les rondeurs de ses seins sous le pull de laine rose semblaient badiner comme autant de promesses subliminales. Mon esprit se mit à battre la campagne.
- Vous connaissez la France ?
Elle dut trouver, à juste titre,  ma question tellement bête et convenue qu’elle en éclata de rire. Un vrai rire, venu de très loin, du fond de la poitrine. Un rire charmant, au demeurant, et sonnant clair. Ses dents étaient blanches comme neige alentour.
- Aussi bien que vous. J’y suis née et j’y vis.
- Vous n’êtes pas polonaise ? Dis-je, déçu, je ne saurais trop expliquer pourquoi.
- Et qu’est-ce qui pourrait vous faire croire que je suis polonaise ? J’ai un accent ?
- Bah, non. Mais on est en Pologne, tout de même?
- Ben oui, et alors….Vous êtes polonais, vous ?
Je me trouvai vraiment stupide. Je crois même que je rougis. Ou alors le chauffage était trop fort. Elle devait avoir une piètre opinion de moi, benêt posant des questions idiotes et faisant des déductions qui ne l’étaient pas moins. En éprouva t-elle quelque compassion ? Elle me demanda si elle pouvait fumer, me sourit et enchaîna.
- Excusez-moi, je ne suis pas de très bonne humeur. On le serait à moins. Oui, je suis bien française et vous, vous êtes ici parce que vous êtes endetté jusqu’au cou et que Georges vous a donné un tuyau pour vous sortir d’embarras. Il ne vous a guère laissé le choix. On n’attire pas les mouches avec du vinaigre. Mais il a fait une connerie énorme et ne s’en est rendu compte qu’un peu tard, comme d’hab. Je suis là pour essayer de stopper cette connerie.
J’étais soudain hors de moi, la gorge douloureuse de colère et de révolte.
Je filais vers la Biélorussie, dans une campagne tantôt boisée, tantôt ouverte sur de petits champs ensevelis sous la neige, doublant des hameaux et des maisons de bois dont les toits fumaient dans l’air glacé d’une aube naissante et tout ça, c’était une connerie qu’elle allait réparer !
Je fis une brusque et dangereuse embardée sur cette voie étroite dont sont jalonnés les grands axes polonais et dont on ne sait pas trop bien s’ils sont des voies de circulation, des voies de garage, des voies pour les vélos, des voies pour les piétons, pour les derniers véhicules hippomobiles, pour doubler, pour se  rabattre in extremis ou pour pisser. Bref, une zone de non-droit, un fourre-tout à la discrétion de chacun, en cas d’urgence ou en cas de rien du tout.
Je stoppai donc là-dessus et voulus prendre ma charmante compagne par le colbach, lui faire enfin cracher le morceau de toute cette histoire.
Plus vive que l’éclair du tonnerre, elle plongea la main dans la  poche intérieure de son blouson ouvert et  je sentis aussitôt entre les côtes la pression sans équivoque d’un objet dur et froid. Je baissai les yeux, effaré. Le poing serrait un calibre qui ne tremblait pas et le regard de la donzelle ne vacillait pas non plus, aussi dur et aussi glacé que le canon qui me tétanisait.
D’un battement bref des paupières accompagné d’un imperceptible mouvement de tête en direction du pare-brise, elle m’enjoignit de reprendre la route, le visage aussi expressif que celui d’une momie.
Cette fois-ci,  j’étais vraiment dans la merde. Il ne s’en était d’ailleurs pas fallu de beaucoup que ce ne fût au sens propre. Je tremblais comme feuille de novembre, même quand elle eut escamoté prestement son diabolique engin. J’y connais rien en armes. Je faillis demander, c’eût été le comble de l’idiotie décalée, si elle avait actionné le cran de sûreté avant de le ranger. J’entrouvris les mâchoires et n’entendis que l’entrechoquement ridicule des dents, comme quand on a un accès de fièvre.
- Vous aurez compris qu’il faudra gentiment vous abstenir de jouer aux petits soldats. Ce n’est plus l’heure et vous n’avez pas le profil. En dépit des apparences, je suis là pour vous éviter des tonnes d’ennuis au regard desquels vos démêlés avec votre banque font figure d’enfantillages. Mais, dans votre intérêt, ne me compliquez pas la tâche. Je suis pressée et si vous devez en plus, m’empoisonner l’existence, je vous flanque une balle dans votre jolie cervelle. Y’a pas plus simple.
Les dents claquèrent plus vite et plus fort encore, tant que c’en était complètement grotesque.
- Georges est un être d’exception pour plein de choses, mais c’est un dangereux immature. Sa tête fonctionne autrement et dès qu’il se mêle d’affaires un peu sérieuses - heureusement il n’a pas souvent l’occasion d’en évoquer une de l’envergure de celle-ci - c’est la catastrophe. Je sais évidemment ce qu’il vous envoie faire ici. J’en ai été bouleversée dès que je l’ai su. C’est votre faute. Si vous aviez eu un brin de perspicacité, vous n’auriez pas choisi un gars comme Georges pour confident. Vous avez foutu les pieds dans une ruche en hibernation et vous lui avez donné l’occasion de chasser le fantôme qui le hante. Il s’est servi de vous pour tenter de l’anéantir. On tue les fantômes en les faisant revivre, en les faisant remonter à la surface. Mais il n’a pas tout mesuré, c’est le moins que l’on puisse dire. Alors il m’a alertée, comme un gamin qui vient de mettre le feu et qui ne sait plus comment arrêter la dévastation. Je suis partie dans l’urgence, juste derrière vous. Par les airs, bien sûr. Tenez-vous donc bien tranquille et nous mettrons ainsi toutes les chances de notre côté pour réussir et sortir sains et saufs de ce guêpier. Je ne vous le répèterai pas.
Elle alluma une autre cigarette. Mes dents se calmaient. Alors je demandai si on pouvait quand même s’arrêter boire un coup, histoire de les calmer plus encore, mes dents fébriles, et de retrouver dans un bière ce qui me restait d’esprit. J’étais vraiment hors sujet sur toute la ligne.
- On peut. Nous sommes en avance. Il y a un bar station-essence à quelques kilomètres maintenant. Ah… au fait, soyez tendre en public. Jusqu’à ce que je reprenne l’avion, samedi matin, et vous la route, je suis votre femme. Ça vous va ?
Elle sourit en penchant la tête, l’air discrètement coquin.
Non, ça ne m’allait pas du tout.  Je n’en dis évidemment rien, encore tétanisé par la terreur de l’arme. Je fis un gros effort pour sourire. Une grimace, sans doute
- Détendez-vous, nom d’un chien. Nous sommes amoureux, mariés et en vacances. Nous ne sommes pas à l’enterrement…
- Enfin, pas encore, ajouta-t-elle, absolument sinistre.
Il me fallait aussi des toilettes. Vite.
- Oubliez aussi cet incident. Vous ne m’avez pas laissé le choix. Faites ce que je vous dis. Objectivement, je suis votre alliée, que ça me plaise ou non.
Nous nous étions arrêtés dans une vaste station avec, en effet, une boutique, un café et un restaurant et où ça sentait bon les pommes de terre, la viande cuite, la charcuterie, et les placki.
Ça sentait tout simplement bon la joie de vivre d’un matin ordinaire.
Je lui avais pris la taille et elle s’était un peu haussée sur la pointe des pieds pour m’embrasser. Du bout des lèvres et sur la joue, bien sûr. Pas la peine de faire semblant au-delà du strict nécessaire.
Je me mis enfin à réfléchir un peu.
Cette femme n’était pas une rigolote. C’était une belle petite femme, certes,  mais  une violente. Une pétroleuse sans état d’âme. Résolu désormais à fuir de là au plus vite, avec ou sans les vingt mille euros mais  vivant, je décidai de ne pas la perdre de vue, de l’épier et d’attendre un faux pas pour me tirer d’affaire. Une amie ? Mon cul...Je n’ai jamais eu d’ami qui se proposait de m’envoyer un pruneau dans le citron si je ne leur obéissais pas au doigt et à l’œil. Et puis, toutes ces précautions, ce rôle de mari qu’elle m’imposait, et que j’aurais volontiers joué de ma propre initiative en d’autres circonstances, prouvaient qu’elle n’était pas sereine, qu’elle se méfiait, que quelqu’un d’autre était à nos trousses.
Mais qui était-elle, elle ?  La question me martelait la cervelle.
L’ambiance s’étant nettement améliorée, elle devant son café au lait et moi devant ma bière, je décidai d’essayer de la piéger, qu’elle lève un peu le voile. Oubliant mon effroi de tout à l’heure, j’eus une pensée affligeante, honteuse, vraiment, mais puisque je me souviens l’avoir eue, autant la noter : «  Après tout, ce n’est qu’une femme… », tentai-je de me rassurer.
- Bien sûr que je ne vais pas faire le zigoto, dis-je. Vous savez pourquoi je suis venu de si loin. Puis-je au moins nourrir quelque espoir de récupérer l’argent promis ou bien Georges, en plus d’être inconscient, est-il aussi un affligeant mythomane, voire un affreux menteur ? Vous semblez bien le connaître.
- Georges est tout. Sauf tout ça. Disons une intelligence supérieure qui lui occulte la réalité et le mouvement des choses. Il vit dans un monde de silhouettes, comme un presbyte sans ses lunettes. Des autres, il ne se préoccupe que du contour et ne s’approche jamais plus qu’il ne lui est nécessaire. Cela lui convient parfaitement. C’est un fugitif permanent, exilé dans son imaginaire. Enfin, vous le connaissez dans le monde du travail et vous savez à quel point il est capable de faire abstraction de l’environnement humain. C’est ainsi qu’il vit en dehors, quoique sur un autre mode, mais avec la même vision prismatique des réalités. Sa protection du monde est efficace. Il ne faut pas qu’il s’aventure au-delà de ses remparts, c’est tout.
Je revis monsieur William. Cela me sembla être un siècle auparavant.
- Il y a une chose que je ne comprends pas bien, continua t-elle. Tant il est protégé, justement, par sa carapace, il ne viendrait à quiconque, surtout parmi ses collègues, l’idée d’aller lui rendre visite. Qu’est-ce qui a pu vous amener chez lui ? Je ne crois pas au hasard. Qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes intéressé à lui au point de lui parler comme à un ami ?
- On voit bien que vous n’en avez pas, d’amis.
J’avais fait mouche. Avec la bière et la table entre nous, j’avais envie d’en découdre. Elle se raidit et perdit un peu de sa superbe.
- Pourquoi dites-vous cela ?
Encouragé par cette légère déstabilisation, je dégoupillai ma grenade,  au hasard. C’est sa façon de décortiquer la personnalité de Georges qui m’avait mis sur la piste. Des mots intelligents qui  palabraient du blabla. On m’avait déjà fredonné ce cantique. Plein de fois.
C’était bien maigre comme intuition, mais je n’avais rien à perdre, sinon à être ridicule, car elle n’allait quand même pas me coller son calibre sous le nez en public. Je regardai quand même autour de moi. Des gens mangeaient et des gens regardaient les nouvelles à la télé, haut perchée dans un coin de la salle, entre deux grosses plantes vertes.
- On ne se confie pas à ses amis. On se confie à des inconnus. C’est plus sûr. C’est exactement ce que j’ai dit à votre frère.
Deux fois touchée, qu’elle était, ma braqueuse. En plein dans le mille même, car elle devint très pâle, bascula légèrement sa chaise en arrière et ce que je vis s’allumer dans ses yeux n’était pas rassurant du tout, du tout…Du dépit et de la colère.
Et quand on est en colère et dépité, ça peut vite tourner au mauvais vinaigre si on a de l’artillerie dans son blouson.
- Que dites-vous là ? Quel  frère ? Vous êtes cinglé ou quoi ? Vous devriez arrêter la bière.
J’eus un doute et j’eus peur, mais j’étais lancé et je suis un con vindicatif.
- De votre véritable état, vous êtes psy. Vous habitez Paris et vous étiez chez Georges, ces jours-çi.
Elle chancelait presque. J’assenai le coup de grâce, pas très fin, c’est vrai, mais efficace :
- D’ailleurs, vous y avez laissé des soutiens-gorge et des petites culottes. J’espère que, dans votre précipitation à me coller le train, vous les avez récupérés.
Je ricanai. Pâle comme la mort, après un silence mauvais, elle pointa sur moi un index tremblant.
- Il va falloir fermer ta gueule sur tout ça, salopard. Sinon je te promets que tu ne reverras jamais le ciel de ton foutu pays.
- Ça n’est pas le tien ?
- Pas tout à fait, et, alliant la parole à la parole, elle m’inonda, presque à voix basse mais avec les dents serrées, d’un flux verbal auquel je n’entendis goutte. Du polonais bien sûr, mais c’était pas du Mickiewicz. Dans ce chuchotement chuintant, c’était coupant comme le fil du rasoir et aussi inquiétant que le sifflement du serpent.
Deux flics avec larges casquettes s’étaient cependant arrêtés sur le parking. J’avais aperçu leur véhicule à gyrophare au travers des carreaux gelés et je les voyais maintenant debout au bord de la route. Ils observaient la circulation, frottant vigoureusement leurs mains gantées.
Je n’avais jamais vu de flics avec autant de bonheur.
Elle, elle leur tournait le dos. Moi, je ne tournais jamais le dos aux fenêtres et aux portes. Une manie de paranoïaque. Cette imprudence me rassura quant à la dangerosité de ma pétroleuse.
- Votre frère aussi parle bien polonais. Vous devriez vous calmer. Vous avez commis une satanée erreur de permettre que nous nous arrêtions là. Avec une nana censée me protéger et qui tombe dans le premier piège tendu, je suis mal loti, moi…
- D’ailleurs, je m’appelle Pierre. Pierre mal loti, m’esclaffai-je, subitement content de moi, complètement à côté de mes pompes.
Je prenais de l’assurance et de la hauteur. Je la tenais entre mes griffes de gros chat matois et elle se tenait raide et silencieuse. En lui posant une main sur l’épaule, comme le font tous les maris du monde à leur femme dans tous les restaurants du monde, de l’autre main j’exhibai sous son nez les clefs de ma voiture, les animant d’un petit mouvement narquois de balancier.
- Vous ne pourrez bouger d’ici que si je consens à redémarrer. C’est la dialectique du maître et de l’esclave, dis-je en faisant le malin. Je connais mieux Hegel que Lacan, moi. Vous êtes à pied, en pleine campagne, il y a du monde et, derrière vous, deux flics. Votre flingue, vous pouvez l’oublier. Va falloir être gentille et vite tout me raconter, en long, en large et en travers. Sans quoi, vous voilà dans la mouise, ma belle. Moi, je n’ai rien fait, je suis un petit fonctionnaire français en vacances…
- Et moi, je suis l’envoyée du Vatican en Europe centrale, m’interrompit-elle, goguenarde.
Je la fis taire d’un geste et continuai :
- Je visite la Pologne de l’est et vous m’avez braqué à Varsovie pour m’obliger à vous prendre à mon bord. Vous êtes une folle. Il faut me secourir. Je sais dire tout ça en anglais, à peu près.
- Pas sûr que les flics parlent anglais.
- Ils en ont peut être une connaissance passive. Ça suffira pour vous passer les menottes.
Etrangement, elle ne semblait pas effrayée. Elle avait même repris du poil de la bête et me considérait avec un petit sourire sardonique qui ne me disait rien qui vaille. Elle ne s’était même pas retournée pour vérifier si je ne bluffais pas pour les flics. J’eus le très mauvais pressentiment d’être allé trop vite en besogne. Avoir deviné qu’elle était bien la sœur de Georges ne suffisait pas à me faire maître du jeu et peut-être allait-elle me sortir une carte maîtresse qui foutrait tout mon plan en l’air.
Elle me rit presque au nez. Ses yeux, ses beaux yeux tout noirs comme du charbon,  étaient inondés d’une méchante lueur. D’un geste du pouce par-dessus son épaule et toujours sans se retourner, elle montra la direction où se tenaient les flics.
- Allez-y, ils vont être contents. Après deux ou trois vérifications, ils auront mis le grappin sur un criminel psychopathe.
J’hallucinais.
- Un criminel psychopathe ? Moi ? Mais c’est vous qui êtes cinglée ! Vous devriez vous mettre à la bière.
Elle alluma une cigarette, souffla haut la fumée et se fit suave :
- Cette nuit, Pierre, dans le parc en bas de votre hôtel, vous avez étranglé une prostituée et vous l’avez abandonnée là, dans la neige, en véritable salaud.
- Vous êtes une folle !
- A l’heure qu’il est, on a dû la découvrir, la pauvre mignonne, gelée, la langue affreusement tirée à la face livide du monde. Le seul indice que les enquêteurs aient en leur possession, mais ce n’est pas rien, c’est l’arme de ce crime dégueulasse, une longue écharpe noire, avec des cheveux dessus, des empreintes, des traces ADN bien sûr, et même vos initiales, délicatement brodées en rouge. Vous auriez tout aussi bien fait de déposer votre passeport auprès de votre victime. Vous étiez sans doute dans un état second. L’alcool et l’orgasme du tueur. Brrrrrrrr…
Elle eut comme un frisson de profond dégoût.
Je crus que j’allais m’évanouir. La salle de restaurant, les tables, les chaises et les clients se mirent à tournoyer et j’eus une nausée affreuse. J’ouvrais la bouche et la regardais sans la voir. C’était un cauchemar. J’allais me réveiller et rire de tout ça en buvant un bon coup de vin d’Anjou bien frais.
Tout cependant était bien réel, comme ces deux flics, là-bas, qui n’arrêtaient pas de scruter la circulation.
Ma vie, ma pauvre vie que j’aimais tant, était en train de basculer dans l’horreur d’un petit matin continental, tout habillé de neige et tout pétri de gel. Je l’entendis continuer, mais loin derrière un brouillard :
- En Pologne, c’est même pas la peine de penser autrement, c’est la réclusion à perpétuité.
J’allais devenir fou. Je me pris la tête entre les mains et tout se reconstitua très vite.
Mon écharpe à la frontière, le pépé aux allures de peintre et son arme dans la poche. J’étais tombé entre les mains de criminels parfaitement organisés.
J’étais un homme foutu.
- Combien de fois devrais-je vous dire de ne pas jouer aux petits soldats ? Maintenant que vous êtes là où personne ne vous a demandé de venir, sinon vos minables urgences, tenez-vous tranquille. Faites strictement ce que je vous dis de faire et vous retrouverez vos pénates. Ce sera mon dernier avertissement, Môssieur Pierre…
Il est l’heure. Nous repartons.

 

 


 

Chapitre VI

 

P1280009.JPGJe conduisais comme un zombie dans ce beau paysage mais que je ne voyais qu’à peine. Paysage de mes fantamagories d’enfant, avec de la neige et des bois, des rivières gelées et des toits qui boucanaient jusqu’au ciel, bleu, immense et muet.
Je doublai une charrette attelée d’un cheval avec des pompons rouges et dont les naseaux crachaient de petits nuages de fumée.
J’étais au bord du précipice.
Cette femme à côté de moi n’avait qu’une poussée du coude à donner pour me faire basculer. Je la haïssais et j’aurais pu la tuer là, de mes mains, que je l’eusse fait avec délectation. Je maudissais le prétendu monsieur William. Je me maudissais moi-même d’avoir écouté son histoire et d’avoir cru apercevoir, au bout, le bout de mon tunnel. Je pensais à la première démarche qui m’avait conduit jusque chez lui ! Je n’étais qu’un sinistre et ridicule imbécile. Lui,  avait senti venir le poisson, l’avait appâté, impeccablement ferré et mis dans sa nasse. Je n’avais plus qu’à m’y débattre et tenter d’y survivre.
Je ne croyais pas un mot de l’analyse de cette bonne femme sur l’intelligence supérieure, le flou de la réalité, l’imaginaire et autres balivernes. Georges était sans doute le chef d’orchestre, les deux autres, ma gardienne et le pépé, exécutaient la partition et moi j’étais le bouffon du roi. Le danseur de la mise en scène.
Je voulais réfléchir maintenant au but réel de ma « mission », mais je ne le pouvais pas. L’image épouvantable d’une fille gisant sur le pavé d’un square de Varsovie, étranglée toute bleue par l’écharpe fétiche de mon bonheur enfui, me hantait, me révulsait.
Le pépé m’avait pris en charge dès la frontière. Le pépé était là pour cette écharpe car Georges avait remarqué qu’elle ne me quittait jamais. Elle s’enroulait autour de mon cou dans les couloirs des bureaux comme au « Grand Café » de La Rochelle.
La sœur avait pris le relais à Varsovie. J’étais encadré, marqué à la culotte depuis le début.


Nous arrivions maintenant à hauteur d’une ville moyenne que contournait, en un long demi-cercle, une déviation à deux voies. Je voyais, comme posés au hasard sur les champs, des immeubles et des maisons les unes contre les autres blotties, endormies sous la neige immobile. Ma geôlière rompit le silence.
- Nous ne sommes plus très loin. Une quarantaine de kilomètres environ. Je veux que nous fassions le plein juste avant d’arriver là-bas. Nous risquons de repartir en pleine nuit et nous serons sans doute pressés. Vous arrêterez à la prochaine station. C’est un libre service. Vous me donnerez les clefs de la voiture, toutes les clefs,  et  c’est moi qui descendrai. Au cas où il vous prendrait fantaisie de faire des bêtises.
Je m’entendis la harceler de questionnements, d’une voix lamentable :
- Je ferai comme vous voulez, mais je vous en supplie, dites-m’en plus . Que suis-je parti chercher ? Est-ce que j’ai au moins une chance de m’en tirer ? Qui me dit que vous n‘allez pas me loger une balle dans la nuque ou ailleurs, comme vous avez étranglé cette fille ?
- Personne ne vous fera le moindre mal si vous ne faites que ce pour quoi vous êtes ici ; me conduire, récupérer le colis, lui faire passer tranquillement la frontière et filer jusqu’à Paris. Vous aurez des instructions et saurez où exactement le moment venu. Vous aurez votre pognon en France. Vous ne parlerez pas, vous ne trahirez personne, vous vous tiendrez peinard dans votre jardin. A la moindre incartade, fût-ce dans dix ans, vous seriez extradé vers la Pologne pour y purger votre peine. On est bien d’accord ?
- Ma peine…Ma peine, vous en parlez à votre aise.
- Vous êtes un salaud de killer, Pierre, et vous avez tué cette femme. Tenez-vous le pour dit. La réceptionniste de votre hôtel quitte son poste à six heures du matin. Elle vous a vu sortir du petit square, l’air hagard. Elle a toutes les indications de votre passeport, elle connaît votre nom, elle connaît votre adresse.  Ah, j‘oubliais, son père était un militaire. Un militaire un peu spécial au ministère de la défense. Il a rendu de grands services à sa nation. Sa fille n’a aucune raison d’inventer une histoire de crime crapuleux, même sur un témoignage tardif. Vous ne l’avez pas trouvé sympa ?
- Qui ?
- Son père,  à la réceptionniste…
- Où ?
J’étais éberlué. Je m’attendais une nouvelle fois à ce que le ciel s’écroule sur ma tête.
- Il vous  a servi d’interprète. Gentiment. A  Slubice.
Elle éclata d’un rire énorme, me regarda, me montra du doigt comme on montre l’idiot du village, humiliante et resplendissante de cruauté. Elle se foutait de la gueule du gibier pris au piège, elle exultait et ma mine de pauvre type déconfit devait être à ce point pitoyable qu’elle déclenchait son hilarité.
J’étais mort. Je ne disais plus rien, terrassé, anéanti. Oui, toutes les preuves et même un témoignage existaient d’un crime que je n’avais pourtant pas commis, mais dont je ne pourrais me disculper que difficilement, après maintes et maintes procédures, de toutes façons que depuis une cellule en terre étrangère.
L’idée me vint encore de m’enfuir, de me réfugier à l’Ambassade de France à Varsovie  et de raconter mon histoire de A à Z, en n’omettant aucun détail. Il serait tout de même possible, après moult vérifications, de prouver qu’elle était vraie et que j’étais tombé dans une machination infernale. On interrogerait mon banquier, on enquêterait sur Georges, on découvrirait quelque chose, on remuerait ciel et terre pour me sortir de là. Pour la première fois, moi qui toute ma vie ai dénié à la justice ses prérogatives d’équité, je lui faisais maintenant aveuglément confiance. Elle était ma seule issue, mon sauveur.
Je réfléchis soudain, abattu,  que le crime avait été commis en Pologne et que la justice de mon pays n’était pas là compétente.
Comme il arrive souvent dans les grandes situations de stress, quand l’autre semble lire dans vos pensées, la femme à côté de moi reprit tout haut le fil de mes cogitations. Elle assena le coup de grâce et  renvoya mes soudains et maigres espoirs aux calendes grecques.
- Ne mûrissez surtout pas le dessein de vous en remettre aux autorités. On ne vous croirait jamais et on ne vous lâcherait plus. Criminel sexuel en fuite avec un faux passeport. Pourquoi un innocent devrait-il se faire falsifier des papiers ? Un chef d’inculpation qui vous enfonce encore plus la tête sous l’eau. Comme vous l’avez si bien dit, vous êtes mal loti, Pierre…Perpète, c’est ce qui vous pend au bout du nez.
Elle se pencha sur moi, ouvrit la poche intérieure de mon blouson et en exhiba un passeport, avec ma photo souriante, un vrai passeport, plus vrai que vrai, mais au nom de « Roger Duvivier, 144 rue Monge, Paris… »
Comment avait-elle pu le  mettre là, dans ma poche ? Cette ordure de femme était le diable des pickpockets. Quant à la photo d’identité, je la reconnus tout de suite. Elle faisait partie d’une série de quatre, réglementairement déposée dans mon dossier administratif, service de gestion des effectifs.
Monsieur William était un crotale. Tapi derrière son micro, son œil somnolent et mi-clos, silencieux, patient, il avait guetté la proie. Depuis longtemps, il préparait son coup. La boucle était bouclée et l’étau maintenant cadenassé autour de moi, jusqu’à la douleur.
Je ne bougeai plus, terrifié, vaincu. Je me laissai emporter comme feuille morte dans le tourbillon d’un vent de folie.

Nous prîmes le gas-oil, comme elle avait dit, puis nous quittâmes la grande route de Terespol pour une voie minuscule, bordée de grands chênes noirs et enfouie sous la couche de neige, beaucoup plus épaisse qu’à Varsovie. La frontière Biélorusse était indiquée à dix kilomètres par « BY ». Deux passages de roues luisants de verglas servaient de couloir de circulation, comme des rails à voie unique, qui ne permettaient pas le croisement. Par trois fois au moins, je dus stopper sur le bord de la route dans des amoncellements de poudre blanche. Je sentais l’arrière de la voiture glisser en crabe, dangereusement. Je suais et je m’épongeais le front du revers de ma manche.
- Soyez prudent. Nous n’en avons plus pour longtemps.
- Qu’allez-vous faire de moi ?
La voix était nouée comme par une douloureuse angine.
- Ce que vous en ferez. Votre destin vous appartient.
C’était grotesque, mais je n’avais plus les mots pour le dire. Autour de nous, le panorama était pourtant magnifique mais hélas, étouffé par mon cauchemar, je n’en goûtais pas les charmes à leur juste valeur. Nous longions un large fleuve au flux presque tourbillonnant. On eût dit un grand trait gris et bleu tracé sur la pâleur du monde.
Sur ses rives silencieuses, des arbres gelés qui courbaient sous le poids du givre étincelant venaient plonger le bout de leurs branches dans sa houle. De petits corbeaux, des corneilles semblables à celles de mes lointains marais,  planaient en son dessus et le soleil transi comme une perle d’ambre en contre-jour, derrière les arbres reflétait des lumières étranges.
- C’est le Bug. Ce que vous voyez de l’autre côté, c’est la Biélorussie.
J'étais térrifié par l’étroitesse du chemin, une patinoire de  neige avec le fleuve en contrebas. Et je m’en foutais de la Biélorussie, de la carte de géographie et du monde entier. Rentrer en France.  Sain et sauf. Je n’avais plus que cette pensée, comme une bouée lointaine et vacillante où accrocher mon désespoir.
- Prenez à gauche.
Je pris. Nous tournions maintenant le dos à la rivière frontalière et par un chemin forestier nous nous enfoncions sous des pins. J’étais en première et la voiture patinait, rugissait, rechignait, aux prises avec des bosses et des trous effroyablement glissants.
Et puis nous débouchâmes soudain dans une vaste clairière, complètement imprévisible, faite de prairies ondulantes, émaillées ça et là de petits étangs gelés avec, au loin, des hordes de chevaux qui faisaient des taches sombres sur ce grand tapis blanc. Il y avait là une sorte d’auberge, en bois, dans un carré ceinturé de dépendances aux toits de chaumes qu’alourdissait la neige. L’endroit semblait désert, abandonné des hommes. Pourtant je voyais  s’envoler des cheminées les arabesques bleues des feux de l’intérieur et un chien famélique, un vieux chien  moustachu, vint avec lenteur et fatigue renifler jusqu’aux pneus de la voiture.
- N’oubliez pas. Vous êtes mon mari français. Je suis polonaise. Nous sommes venus passer les fêtes de fin d’année quelque part en famille. La mienne….
C’était vraiment une grande professionnelle. Comme nous descendions de la voiture et comme nous nous dirigions vers l’auberge solitaire, elle m’avait pris le bras, trottinant gaiement à mes côtés. Elle m’avait appliqué sur les lèvres le bout de ses lèvres et j’avais eu l’impression horrible d’embrasser un cadavre, tant sa bouche  était glacée. Au bord de la folie et de la panique, je me demandai soudain si ce baiser n’était pas, au sens propre, celui de Juda confirmant à un tueur embusqué que  j’étais  bien l’homme dans la tête duquel il fallait loger une balle. Je me retirai vivement.
- Ne faites pas l’idiot, murmura t-elle, toujours affable et souriante, mais ses ongles pointus s’enfonçant douloureusement dans mon bras, même au travers l’épais tissu de mes vêtements.
Un petit monsieur tout chauve et une grosse femme rousse, tout enjouée, nous accueillirent à bras ouverts dans une vaste salle un peu sombre où scintillait encore le sapin des réjouissances. Les longues tables étaient dressées de couverts austères et de  lourdes argenteries. Les meubles, petits buffets, armoires et confituriers sentaient la facture authentique. Un grand piano à queue baillait aussi dans le fond, ouvert comme si, dans tout ce silence attristé, il attendait un artiste qui vînt le tirer de son mortel ennui. Tous ces efforts de bon goût, déjà surchargé, étaient cependant réduits à néant par d’innombrables trophées de chasse dont s’encombraient les murs. Et tandis que la femme prenait en charge nos vêtements, à petits coups de courbettes singulières et de «  proszę, proszę » répétés à l’envi, le petit chauve expliquait ses exploits de chasseur. C’est du moins ce que je subodorais car il montrait les têtes d’élans, de chevreuils, de cerfs, de renards et de blaireaux et ma tortionnaire répondait, s’exclamait et posait même des questions. Flatté jusqu’à la démesure, le chauve alla caresser une fourrure et commenta d’un air qui me sembla grave. Mon interprète se tourna vers moi, gaie comme un pinson :
- C’est la peau d’un loup qu’il a lui-même tué voilà quelques années, là dans les bois alentour. Il dit que chaque hiver, ils viennent de Biélorussie en traversant le Bug parce que la forêt, de l’autre côté, est complètement sauvage et pas entretenue du tout. Une forêt pour les loups. Mais ils disent toujours ça. Les indésirables viennent obligatoirement de chez les Russes.
Puis sur un ton suave comme du miel mais avec un éclair dans les yeux qui n’admettait pas la tergiversation :
- Faites celui qui est épaté. Nous avons besoin de cet abruti.
Je m’approchai du loup, la peau écartelée comme un tapis, sifflai admirativement, flattai un peu plus loin la tête hideuse d’un élan avec des gros yeux en verre, en proie à une  véritable frayeur au milieu de toutes ces têtes de mort. Le petit homme était content que je loue ainsi le tableau de ses venaisons et il babillait à mes côtés. Tuer un loup n’est pas à la portée du premier fusil venu. Il rit et eut l’air de faire une plaisanterie dans ma direction.
- Il dit que des Français sont venus chasser ici, il y a quelques années. Mais c’étaient des petits joueurs, ils ne voulaient aller que dans les champs, tirer des perdrix et des lapins. Pas comme les Allemands, eux, des chasseurs de forêt. Quand ils viennent par ici, c’est pour traquer du gros !
- Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? Je ne suis pas chasseur.
- Plutôt gibier, c’est vrai, et elle partit d’un grand éclat  de rire, donnant ainsi le change à l’autre comme quoi elle goûtait la plaisanterie. Je grinçai également une espèce de rire. Ce ne devait pas être très  réussi car le bonhomme arrêta là ses stupides vantardises et nous fit signe de nous asseoir. Il nous offrit enfin de la vodka. J’en avalai deux verres d’un seul trait. Elle demanda de l’eau et du thé.
Puis la grosse femme rousse, à ma grande stupéfaction,  nous montra notre chambre. C’était à l’étage et c’était une pièce immense faite de bois de mélèze qui embaumait la résine. Une large fenêtre donnait sur les lisières de la forêt et sur les prairies glacées d’immobilisme et de silence. Le lit était grand aussi, délicatement recouvert d’une couverture rose. J’interrogeai ce lit et elle surprit mon regard.
- Un mari et une femme ne commandent pas de lits séparés. De toutes façons, nous ne dormirons pas ici. Au cas où,  il y a aussi un grand fauteuil, là, vous le voyez ?
Elle montra du bras et s’écroula dessus. Tranquillement, elle déchaussa ses bottines qu’elle fit voltiger l’une après l’autre au milieu de la pièce, d’un habile coup du pied. Elle défit son pantalon et le jeta sur le lit. Elle était désormais en slip, là, devant moi et j’étais tout contrit.  Un slip noir, fort aguichant, orné qu’il était de petites dentelles. La garce était jolie, avec des jambes fines, bien modelées et des hanches souples.
Elle ôta son blouson mais le garda posé sur ses genoux. Tout à l’heure, en bas, j’avais bien remarqué qu’elle avait donné  à la grosse femme ses gants et son écharpe mais avait refusé de lui passer son blouson, lui expliquant peut-être qu’elle avait un peu froid car elles avaient souri toutes les deux. Je savais, hélas, trop bien la cause de ce manège.
- Je vais prendre une douche. Nous descendrons déjeuner vers treize heures et nos amis  arriveront bientôt. En attendant, mettez-vous à l’aise, reposez-vous. Si tout va bien, vous reprendrez la route cette nuit.
Elle alla jusqu’à la porte et je vis le balancement impeccablement rythmé de ses deux jolies fesses. Cette femme était mon bourreau et elle avait ruiné ma vie. Je ressentis pourtant de bien intempestives et sauvages pulsions. Elle se retourna vivement, tel un chat sur la queue duquel on aurait marché et comme si elle avait senti sur son cul la morsure de mes deux yeux.
Elle avait actionné la serrure à double tour et pris les clefs.
- Au cas où vous auriez encore vos idées suicidaires de liberté.
« Même en slip, une  psy reste une psy, » m’entendis-je penser, brusquement refroidi.
- Douchez-vous tranquille. Je n’attends plus que le moment de reprendre cette route et de foncer sur la France…
- Sur Paris, précisa- t-elle.
Je m’allongeai sur le dos, les mains sur la nuque, les yeux rivés sur le plafond de lambris noueux. Le lit était moelleux et je voulais dormir, faire le vide, fuir tout ce délire dans lequel j’étais empêtré. J’entendais derrière la porte le ruissellement tiède de l’eau.
Il n’y avait pas d’issue. J’étais entre les mains d’une organisation criminelle bien  rôdée et qui prévoyait tout. Il fallait maintenant obtempérer sans faille et espérer qu’ils me lâchent, leur but une fois atteint. J’eus envie de vomir. Ils ne me lâcheraient pas. Ils allaient me dégommer à Paris, ne pas laisser derrière eux un témoin aussi dangereux, qui aimait trop boire et qui ne saurait pas tenir sa langue assez longtemps. Et cette question harassante, obsédante, terrifiante, qui me martelait le crâne : Qu’étais-je donc venu chercher-là de tellement clandestin qu’ils aient mis tant de moyens, jusqu’au crime, pour me lier pieds et poings ? C’était assurément bien autre chose que ce que m’avait indiqué Georges. Il m’avait servi une fable qui pouvait tenir debout, dont le décor et les personnages ne démentaient pas l’histoire et, à cause de cela peut-être, j’avais écouté le chant des sirènes et plongé la tête la première.
Des armes ? De la drogue ? Des documents ? De l’argent pillé, beaucoup d’argent ?
Je fermai les yeux et la voix de Georges tournoya dans la chambre, comme un lointain murmure, derrière l’écoulement cristallin de la douche.
« Savez-vous donc qu’en septembre 39 le gouvernement polonais avait choisi la France pour terre d’exil où le général Sikorski avait constitué une armée forte de quatre vingt cinq mille  hommes destinée à combattre l’Allemagne nazie depuis la France ? A l’armistice, craignant avec justesse d’être livrés à Hitler par Pétain et son régime crapuleux, le gouvernement et Sikorski s’étaient enfuis à Londres, et c’est de  là, en s’appuyant sur une partie de la communauté polonaise restée en France qu’ils ont organisé leur résistance armée ; tout un canevas de réseaux de renseignements et d’actions, intégré aussi par certains Français.
Quoiqu’elle n’eût alors que vingt ans, Zofia Kowalska, ma mère, fut  nommée responsable d’un de ces groupes dès 1941. Animée d’un patriotisme exalté,  elle s’était en effet déjà distinguée en Pologne sur plusieurs coups de mains audacieux. A Gdansk, pour tout vous dire. Elle n’était pas non plus tout à fait une inconnue, son oncle étant un officier de l’état-major de Sikorski.
En France, son groupe était mobilisé sur les attaques de convois ferroviaires, principalement ceux affectés au transport de munitions. Comme Roger Vailland. Je me permets cette petite digression car j’aime cet écrivain qui semble aujourd’hui tombé en disgrâce. « Les Mauvais coups » est pourtant un roman des plus sobres et des plus authentiques qu’il m’ait été donné de lire.
Mais revenons à ma mère. Il y a des gens comme ça, voyez-vous, dans les périodes chaotiques, que l’histoire bringuebale d’un drame à l’autre, d’un bain de sang à un autre bain de sang et qui, malgré leur engagement total et leur honnêteté morale sans faille, ou plutôt peut-être à cause de cette honnêteté,  sont toujours, toujours,  du mauvais côté du fusil. Ce fut le cas pour beaucoup. Peu m’importe à vrai dire. Ce qui compte pour moi,  c’est que ce fut le cas particulier de Zofia Kowalska dont le destin, une fois qu’il eut été porté à ma connaissance,  m’a permis de relativiser tout engagement, toute philosophie, tout parti pris  et toute idéologie.
C’est pour cela que je n’aime pas en parler. L’histoire peut nous révolter, Pierre. Bien souvent même, elle le doit. Mais elle nous révolte doublement et nous attriste douloureusement quand elle fait partie de nous, quand nos racines ont baigné dans ses blessures et se sont abreuvées de son sang.
Ce que je veux vous dire, c’est que  les « libérateurs », une fois libérés, n’étaient pas tous d’accord entre eux, bien loin s’en faut. Vous savez sans doute cela. Leurs projets autant que leurs états de guerre ne plaidaient pas pour la même paroisse et la cacophonie de leurs divergences emplissaient les hémicycles, les rues et même les cercles familiaux. Il y a cependant une chose au moins qui les rassemblaient dans leur besoin de relire l’histoire comme des apocryphes : la non-reconnaissance de tous ces guerriers de l’ombre, de tous ces soldats du désespoir, de tous ces déracinés de l’exil,  dont les étranges patronymes ne sonnaient pas spécialement l’état civil tricolore. La résistance et la libération devaient carillonner clair et franc comme étant l’œuvre de vaillants Français. La reconquête de la dignité bafouée par la botte et la trahison passait par ce mensonge par omission. Une nation violée a besoin de tous ses arguments pour se reconstruire et se sentir à nouveau propre sur elle.
Le groupe Manouchian, poète et homme d’honneur et de vertu s’il en fut, qui comptait aussi dans ses rangs des Polonais dont  huit figuraient sur l’affiche rouge, a spectaculairement fait les frais de cette impérieuse nécessité de redorer le blason  et nous sommes encore loin de vraiment tout savoir sur les circonstances de sa liquidation, si tant est que nous le sachions un jour.
Manouchian et ses camarades ont-ils été trahis, ignominieusement dénoncés, ou ont-ils été délibérément envoyés sur des opérations à l’évidence mortelles, eu égard aux moyens et aux renseignements dont ils disposaient ? Dans l’un ou l’autre cas, par qui ? Aucun historien ne peut répondre convenablement encore aujourd’hui et chacun ne peut apporter pour la compréhension de ce drame particulier de notre histoire que des allégations.
Ce qui est certain, c’est que la plupart de ces étrangers, quand l’occupant ne les a pas passés par les armes, ont été soigneusement passés sous silence par l’occupé.
C’était une nécessité, je le répète, et nous pouvons, avec le recul nécessaire, le comprendre. Car si nous savons bien que la politique est fondamentalement sale et que l’histoire n’en est que la matière limoneuse, nous n’en refusons pas moins à celle-là ce que nous acceptons de celle-ci.
Il en fut quelques-uns cependant pour ne pas admettre dans leur chair, en leur nom et au nom de leurs camarades fusillés, torturés ou déportés, ce mépris silencieux du pays dans lequel et pour lequel ils avaient combattu.
Zofia Kowalska fut de ceux-là. Avec trois ou quatre de ses derniers compagnons restés debout, elle ne déposa pas les armes sitôt que De Gaulle se mit à crier victoire dans les micros de Paris. Spécialiste des guets apens, je vous l’ai dit, et bien renseignée sur les mouvements désordonnés qu’effectuait la débâcle allemande, elle avait organisé l’attaque d’un petit convoi de déserteurs SS qui  tentaient de fuir, via la suisse, vers les côtes italiennes. Ils emportaient avec eux ce qu’ils avaient pu récupérer de leurs rapines et de leurs crimes, argent, or, tableaux de maître et surtout un coffre de bijoutier, rempli jusqu’à la gueule de diamants, colliers, bagues et autres orfèvreries d’une valeur inestimable.
Après l’armistice de mai, le groupe ne restitua pas son butin, dépité et considérant sans doute naïvement que des vainqueurs aussi ingrats ne méritaient pas qu’on leur serve sur un plateau le fruit d’un dernier engagement. Pour prix de tous les autres objets d’art et valeurs, ce qui devait représenter une fortune, un bateau fut clandestinement affrété jusqu’au Danemark pour y acheminer le coffre. De là, par petites étapes, il fut transporté jusques chez un  oncle de ma mère, d’origine Ukrainienne, à l’est actuel de la Pologne où il se trouve toujours, silencieux témoin de l’histoire d’un groupe et d’un combat désavoués, renfermant en son flanc d'inappréciables richesses.
Car de retour au pays, les Polonais découvrirent installé sur leur nid un autre aigle,  au bec aussi crochu et aux ongles aussi meurtriers que ceux du précédent. La Pologne était à nouveau écrasée sous la botte  infâme de son libérateur. Zofia Kowalska, pour éviter d’en prendre un qui l’aurait à coup sûr conduite enchaînée jusqu’en Sibérie, sauta clandestinement dans le premier train en partance vers l’ouest. Elle mit six mois, par petits bonds, par petites combines et ruses diverses, à regagner Paris où elle s’installa, définitivement trahie par l’histoire, de quelque côté qu’elle se tourne.
Jusqu’à sa mort en mil neuf cent soixante dix, à quarante neuf ans seulement, délabrée par les tourments ravageurs de l’alcool et du silence, elle ne fut plus qu’une petite employée minable d’un fleuriste du boulevard Sébastopol.
Par un raffinement de cruauté, le destin avait voulu que cette femme, activiste déchue, guerrière exemplaire, s’amourachât jusqu’aux épousailles, en mille neuf cent cinquante et un, d’un cheminot de la gare du Nord, mon père, fier militant du parti le plus stalinien d’Europe.
Nous n’avons jamais constitué une véritable famille. J’ai grandi dans les pensionnats de l’instruction publique et Malgorzata, ma sœur, fut élevée pour une bonne part en Pologne, chez l’oncle maternel.
Ce coffre, Pierre, je peux vous le faire rapatrier en France, en prenant d’abord quelques rendez-vous par téléphone ou par mail.  Vous avez une bonne voiture et vous avez un peu de temps. Si vous êtes partant, vous me le ramènerez, discrètement bien sûr. Il n’a pas de papiers officiels, il n’est pas non plus déclaré comme volé et il y a peu de chance, peu de malchance plutôt, pour que vous soyez fouillé à la frontière. De toute façon, c’est un moindre risque à courir.
Je connais depuis longtemps quelqu'un intéressé pour convertir toutes ces préciosités en espèces sonnantes et trébuchantes. Je ne m'en suis jamais préoccupé. Pour moi, voyez-vous Pierre, cet objet a une valeur hautement sentimentale et profondément symbolique. Il est le testament secret de combattants floués. De sa valeur marchande, je me fiche littéralement.
Vous m'avez, en quelque sorte, remis en mémoire le désespoir de ma mère. Il me plaît aujourd'hui de penser que c'est son combat désavoué qui aura, soixante ans après,  pris sa revanche en sortant un inconnu d'un guêpier financier dans lequel il était en train d’étouffer.
Il y aurait vingt mille euros pour vous."

Je dus m’endormir. Ou plutôt m’assoupir de ce sommeil inconfortable et fatigant, quand la réalité ne vous quitte pas tout à fait et incommode votre demi-conscience de ses aspérités. Je perdis le fil du discours de Georges et je me revis enfant, gambadant le long d’une rivière où gargouillait une cascade…Ma mère me sermonnait pour mes chaussettes mouillées.
J’entendis cesser le ruissellement de l’eau et s’entrouvrir la porte de la douche. Je ne saurais dire pourquoi je fis semblant de dormir, les yeux mi-clos, distinguant ma geôlière à travers un brouillard. Peut-être nourrissais-je encore le secret espoir de la surprendre et de la neutraliser, en dépit de tous les affreux moyens de pression qu’elle avait à sa disposition.
Elle était en jean et en tee-shirt et quand elle alla jusqu’à la porte pour y remettre les clefs, je vis la crosse, noire et redoutable, du pistolet glissé dans le dos, entre la peau et le pantalon. Je pensai alors, à la vue de cette arme qui ne la quittait jamais, que j’avais en face de moi la fille d’une combattante intrépide, beaucoup plus qu’une psy et ses discours emberlificotés.
Elle se retourna subitement, se campa bien sur ses jambes écartées et, plus vive que la foudre, sortit son arme, les bras tendus,  la crosse entre ses deux poings serrés, me braquant au visage. Je tombai dans le piège et me levai d’un bond, absolument épouvanté.
- Vous êtes complètement folle ! Qu’est-ce que vous faites ?
Elle partit d’un grand éclat de rire, un rire saccadé qui lui secouait tout le buste.  Elle  rangea son artillerie.
- Vous êtes un sacré menteur, vous. Vous me guettiez ? Et pourquoi donc ?
- Parce que je vous trouve belle, balbutiai-je comme un triple idiot et dans un affreux claquement de dents, bien forcé de dire quelque chose.
- Si vous aviez quelques velléités, au demeurant complètement incongrues dans notre situation,  et si vous aimez les belles nanas, retenez bien que je vous suis une concurrente.

J’étais maintenant, sans ambages, au fait de son intimité sexuelle et j’en étais tout déconfit. J’avais honte aussi. Gros phallo aux prises avec ses peurs et ses fantasmes, je pensai soudain que toutes les psy étaient de cruelles lesbiennes qui réglaient des comptes avec elles-mêmes. Intellectuellement, c'était vraiment au ras des pâquerettes, mais j’avais de sacrées circonstances atténuantes.
- Trêve de plaisanterie, se reprit-elle sèchement. Je dois vous mettre au parfum, juste assez pour vous éclairer sur ce qui vous reste à faire.
Elle s’assit dans le fauteuil.
Je me levai, épuisé et morose.
J’allai jusqu’à la fenêtre.

 


 

Chapitre VII

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Le ciel comme un voile s’était enveloppé de gris et de petits  flocons au-dessus des prairies papillonnaient en désordre, chahutés par le vent. Je voyais les chevaux, au loin, rassemblés en de petits troupeaux compacts, les uns contre les autre serrés, immobiles. La forêt s’était assombrie et fermait l’horizon d’un infranchissable rideau.
Ce devait être une très grande forêt, on la devinait tout alentour, mystérieuse et profonde.
Je restais là, le front contre cette vitre glacée et je considérais tout ce paisible silence. Nous étions sans doute à des lieues et des lieues de la moindre habitation. Un endroit d’où il est bien vain d’appeler qui que ce fût à son secours. Un endroit pour les loups. Comme celui dont la peau pendait au mur et dont le petit homme chauve était si fier.
Je demandai soudain si je pouvais commander de la vodka.
- Absolument pas. Jusqu’à ce que vous ayez regagné Paris, ne songez plus à l’alcool. Vous avez besoin d’être en possession de toutes vos facultés. Georges vous avait d’ailleurs soigneusement prodigué ce conseil. Après, quand vous serez riche, noyez-vous dans des tonneaux d’eau-de-vie si ça vous chante.
- Ce qu’a dit votre frère, je m’en fous littéralement aujourd’hui. Il a menti sur toute la ligne. Depuis le début. Avant même que je ne lui adresse la parole, si vous voyez ce que je veux dire. Et j’en ai par-dessus l’imagination, ras la banane, de toute cette histoire de cinglés… Tuez-moi. J'abandonne. Je ne vous obéirai plus.
L’interdiction d’alcool, qui aurait cicatrisé un moment mes angoisses, m’avait à ce point énervé que j’en oubliais ma peur et les dangers.
- Non, je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire. Mais qu’importe, je ne vous tuerai pas. Au cimetière, l’éternité protège de tout. Je préfèrerais, si vous veniez à manquer à vos engagements, vous savoir en train de pourrir dans une centrale polonaise. La jeune démocratie n’a encore trouvé ni le temps ni les moyens de les rendre un peu plus humaines, elles ne sont pas de tout confort. Les communistes ne faisaient pas dans la dentelle  et...
D’un geste elle montra la  fenêtre :
- Vous voyez le climat ? Rêvez plutôt à ce dont vous avez toujours rêvé, d’une vie oisive, tout du moins sans boulot, et à l’abri du besoin jusqu’à votre dernier souffle. Car Georges a sous-estimé votre salaire. Vous rentrerez plein aux as chez vous et vous enterrerez cette histoire. Personne ne viendra vous emmerder. Il y a des tas de gens qui vivent sur d’inavouables non-dits.
Elle s’interrompit un instant et la voix se fit glaciale.
- Georges m’a rapporté textuellement les propos qu’ils vous avaient tenus. Ça n’était  pas la peine. Ce qu’il vous a raconté, c’est aussi mon histoire et je ne laisserai pas un minable de votre espèce, soixante ans après,  la terminer en queue de poisson.
Ses yeux exprimaient une colère et une méchanceté telles qu’un frisson me parcourut l’échine. Je portai mon regard encore plus loin, sur les forêts obscures. Eus-je alors comme une hallucination ? Je tressaillis. Au coin de la dépendance au toit de chaume, tout près,  complètement à la limite droite de mon champ de vision, je crus voir prestement se couler une ombre, comme quelqu’un qui se voûterait. Ça ne pouvait être le chasseur sans cheveux. Nous entendions en bas des voix et des bruits de vaisselle qu’on brassait. Peut-être le vieux chien cherchant un endroit où calmer sa lassitude de vivre. Toutes les vieilles bêtes du monde sont ainsi, allant de-ci, de-là, s’enroulant ici une minute pour vouloir s’endormir là-bas l’instant d’après,  d’un coin de fenil à un coin d’écurie, nulle part à leur aise, gémissants et perclus de douleur.
Je n’en dis pas un mot à la femme.
- Nous allons descendre déjeuner. Pour ses clients, le propriétaire des lieux organise sur les chemins forestiers des randonnées en traîneau tiré par un cheval.  C’est une calèche d’été de laquelle on enlève les roues et qui glisse sur les lames de suspension en forme de skis, tout bonnement. Dès que nous en aurons terminé avec notre petit tête à tête en amoureux,  vous ferez mine de me  demander si vous pouvez faire cette balade. Vous aimez la neige et vous voulez découvrir toute cette calme splendeur de l’hiver continental. Moi je n’aime pas, je connais  et j’ai froid. Je traduirai tout mot pour mot et je laisserai enfin  aller mon petit mari chéri, avec des airs effarouchés de vierge folle et avec mille recommandations de prudence au cocher pour qu’il vous ramène sain et sauf.
Elle sourit et, s’étant embrassé délicatement la paume de la main, souffla en ma direction l’ironique et virtuel baiser.
Cette main cependant tremblait d’un léger frémissement.
- Quand vous reviendrez, tout sera joué. Laissez-moi vos clefs. Nous nous chargerons du chargement, si j’ose dire, et nous repartirons aussitôt.
- De qui avez-vous peur ? Demandai-je à brûle-pourpoint.
- Cela ne vous regarde pas et je n’ai pas peur. Contentez-vous d’aller admirer le paysage avec ce balourd.
Je comprenais qu’elle ne voulait aucun témoin à son rendez-vous.
- Et la grosse femme ?
- La grosse femme, comme vous dites, est cuisinière, femme de ménage, repasseuse, blanchisseuse, tout ce que vous voudrez. Elle quitte  à treize heures.  Notre grand veneur est aussi un solitaire et un célibataire endurci.
- Vous connaissez bien la maison.
- Plus que vous ne le pensez.
Elle baissa le regard et contempla ses mains, toujours légèrement agitées.
-Allez, nous descendons.
La salle déguisée en musée de la nature était toujours aussi froide et étouffante et  nous nous installâmes tout au fond. Ma compagne me tenait le bras, la tête légèrement penchée sur mon épaule, toute chatte cajoleuse. Le petit chauve, lui, était toujours aussi enjoué et se dandinait autour de nous, fort prolixe et affable.
- Il dit que le déjeuner est prêt.
- Toute cette logorrhée ne dit que ça ? C’est une langue très périphrastique.
- Aucune importance. Souriez, soyez gai, nom d’un chien.
La table d’un repas polonais est alléchante.  Tout y est plaisamment présenté dès le début, de l’inévitable soupe juqu'aux desserts, gâteaux ou fruits, en passant par les viandes, les légumes ou le bigos. C’est plus rapide. Les Polonais ne s’attardent à table que s’ils y ont des invités.
Une bouteille de vodka présidait au milieu d'une abondance multicolore de légumes, de viandes, de sauces et de fruits et comme je lorgnais pitoyablement dessus, guettant une indulgence bien improbable de ma commensale, d’autorité, l’homme chauve voulut en remplir nos deux petits verres.
La main posée sur le sien, elle sembla indiquer que nous n’en prendrions pas, ni elle, ni moi. Je ne savais évidemment pas quelle explication elle fournissait, allègrement souriante, mais notre hôte qui dans un premier temps en avait  paru tout affligé et qui, la bouteille toujours à la main, avait insisté lourdement, finit par la reposer, vaincu et même en riant de bon cœur et en me gratifiant de clins  d’œil entendus.
- Que lui avez-vous donc dit ?
- Que vous n’étiez pas habitué à l'alcool fort et que ça vous coupait de tous vos moyens…
Je l’aurais volontiers étranglée. Elle riait comme une folle en se penchant en arrière et je voyais ce cou renversé, déployé, agité par le rire.
- Faites semblant de faire maintenant votre demande, m’ordonna-t-elle, enfin calmée. Dites n’importe quoi, je m’en fiche. Mais faites celui qui tente de  me convaincre de quelque chose, parce que lui, par ce temps- là et à cette heure-ci, il va falloir absolument le décider. Je sais qu’il écoute. Ça l’amuse de nous entendre parler cette étrange musique. Il faut aussi lui donner le temps d’harnacher son cheval. Allez-y…
- Tout de suite. Laissez-moi vous dire que je vous déteste à un point tel que je ne pensais pas qu’il fût possible de détester quelqu’un. Vous et votre salaud de frère, vous avez foutu ma vie en l’air. Je ne sais pas qui vous êtes exactement et dans quel sombre milieu vous pataugez, mais vous êtes des criminels. Vous me tenez mais je veux que vous sachiez, bien inutilement sans doute,  combien je vous hais et combien je vous maudis !
Je lui avais pris les mains et semblais la supplier gentiment, mon discours complètement décalé.
- C’est bien, continuez.
- Je ne me fais guère d’illusion : des ordures de votre espèce ne laissent pas traîner derrière elles des témoins comme moi, des minables, comme vous dites. Alors, à un moment donné ou à un autre, vous me descendrez ou me ferez descendre. Je m’en fous. Mon seul regret sera de ne pas vous avoir vu crever vous-même de mes yeux, la gueule ouverte, une balle dans le gosier ! Car je sais que vous avez une meute au cul et que vous chiez dans votre froc. Je voudrais avant de mourir vous voir supplier un bourreau, lamentable d’incontinence, souillée de votre propre merde  !
J’étais déchaîné. Ça ne collait plus du tout. Elle avait elle aussi du mal à tenir son rôle, ébranlée par la brutalité des propos. Elle me fit taire d’un geste et siffla entre ses dents serrées, menaçante :
- Tu n’auras jamais ce plaisir, taré ! Maintenant ferme ta sale gueule !
S’étant refait aussitôt un masque tout sourire, elle appela le petit bonhomme, me montrant avec de grands gestes, un peu excitée. Elle négocia longtemps, l’autre gesticulant, faisant des manières en direction des fenêtres où voltigeait la neige et se faisant tirer l’oreille. Puis elle se radoucit subitement, me prit la main sans me regarder et toujours palabrant avec notre hôte, sembla se faire presque implorante. Le petit homme  finit enfin par succomber sous le charme insidieux.
- C’est bon. Il vous emmène pour trois quarts d’heure environ car la nuit tombera vers quinze heures. Il me fait confiance pour garder la maison un moment, le brave homme. Nous le rejoignons tout de suite à l’écurie, juste en face. Il vous prêtera des gants et un bonnet. Allons-y. Niveau chrono, ça va être juste. Et jouez franc jeu, vous auriez tout à perdre à vouloir faire le malin, vous le savez.


N’eussent été ces funestes circonstances, que j’aurais pu goûter tous les enchantements de cette singulière randonnée. Il crachinait de tout petits flocons glacés et j’entendais même leur grésillement heurter les branches et les aiguilles des pins. Nous avions pris par un étroit sentier et devant nous la blancheur des sous-bois était absolument immaculée. Le traîneau glissait sur ce tapis moelleux à une allure assez vive et cahotait au rythme régulier de la robuste croupe que je voyais devant moi se déhancher avec élégance.
Mon cocher n’était plus chauve. Sur sa tête était posée une énorme chapka à longs poils noirs et il avait également revêtu une lourde pelisse. Il encourageait son cheval de « wio, wio, wio», chaque onomatopée ponctuée d’un bruit de bisou et il riait très fort de toutes ses dents jaunes et déchaussées,  apparemment fier de son attelage et comme on rigole quand on a des sensations fortes à faire partager à l’autre. Deux grelots accrochés au harnais tintinnabulaient joyeusement dans la pénombre lunaire du chemin forestier.
D’une grande poche de sa pelisse, mon compagnon tira une bouteille de vodka en s’esclaffant bruyamment et en clignant de l’œil en direction de l’auberge, derrière nous, comme quelqu’un qui vient de réussir un bon tour. Il en enfila une lampée à assommer un bœuf et me tendit le flacon avec des « ah, ah, ah, proszę, proszę »…Je me sentis revigoré et, du fond du coeur remerciai le brave homme en levant le pouce et en gloussant. J’en ingurgitai moi aussi deux ou trois lampées, moins généreuses que la sienne, il est vrai, mais au final ça devait revenir à la même dose. Tout de suite je me sentis légèrement ivre, presque apaisé.
Le layon fit alors une courbe complètement sur la gauche et se dirigea vers la lisière avant de déboucher sur les prairies. Ce fut alors une muette et large étendue cerclée  de  forêts, balayée par le vent et l’intempérie neigeuse. Mon postillon rieur m’offrit le coup de l’étrier avant de fouetter gaiement le cheval, qui partit au triple galop. Les flocons me mordaient les joues comme autant de petites aiguilles. Je goûtais toutes les ivresses, celle de l’air vif, du vent, de la vitesse, de la neige comme celle de la vodka, soudain hilare, comme devenu fou.
Je pensai à Nicolas Rostov et à Natacha, sur une page superbe de Tolstoï, filant à toute allure dans une nuit blanche de Russie, à bord d’une troïka.
Parvenu rapidement à l’autre bout de ce grand champ livide, l’homme commanda à son attelage qu’il fît demi-tour en un brusque virage,  très accentué,  et nous penchâmes dangereusement, telle une embarcation gîtant sous la tempête, tels aussi des skieurs amorçant leur descente. Au loin, dans les premières ombres du crépuscule,  notre hôte alors m’indiqua d’un geste son auberge adossée à la forêt, le rai timide des lumières aux fenêtres, son toit fumant, ses dépendances, sa large cour au milieu. Il riait toujours et montrait du doigt, sans doute très fier de son domaine.
Décidément, cet homme était fier de tout, de son loup, de son traîneau, de son cheval, de son auberge, de lui-même. Peut-être était-il tout simplement un homme heureux.
Mais sa mine enjouée brusquement s’effondra. Il se renfrogna et son rire si joyeux s’éteignit d’un coup. Dans ses yeux broussailleux, agités et plissés par l’effort pour fouiller là-bas l’horizon brumeux des toits en demi-teintes,  une inquiétude, une interrogation, apparut. Il se tut, ne montra plus du doigt et, tirant sur les rennes, il émit un long « prrrrrrrrrrr. » Le cheval stoppa tout net, là, au milieu du champ et s’ébroua bruyamment en secouant son harnais.
L’homme s’était mis debout sur le marchepied et il regardait.
Il regarda longtemps. Il grommela un sourd borborygme et me jeta comme un regard interrogateur, presque sévère. Je tâchai de voir moi aussi, au loin, la cause de ce brusque changement d’humeur.
Je crus apercevoir comme des ombres qui se faufilaient le long des dépendances et je crus discerner des mouvements derrière les pâles lumières aux fenêtres. Je crus aussi distinguer une masse sombre au bord du sentier qui jaillissait des bois jusqu’au milieu de la cour, celui par lequel nous étions arrivés le matin, comme s’il y avait là-bas un véhicule autre que ma voiture.
Mais ce dont je fus absolument certain c’est de voir, derrière les fenêtres, un brusque éclair jaune, puis deux, puis trois, suivis de claquements sourds.
Les petits troupeaux de chevaux aussi, rassemblés pour la nuit à l’autre bout de la prairie, s’étaient mis à galoper en rangs serrés et tournaient en rond, comme au manège.
Mon conducteur reprit précipitamment les rennes, en fouetta la croupe du cheval,  hurla un ordre qui se prolongea sur la plaine, jusqu’au  rideau des forêts qui  nous en renvoya l’écho. Nous partîmes au grand galop, soulevant derrière nous des nuages de poudre blanche. En dépit de cette allure vertigineuse, le cocher d’une main tenait les guides, en frappait le dos du cheval, et de l’autre, sans se retourner, sans jeter même un regard, fouillait dans un coffre installé à l’arrière et que j’avais initialement pris pour une boîte à outils. Il en sortit un fusil qu’il posa  sur ses genoux, le plia en deux et introduisit deux cartouches, une dans chaque canon. D’un coup sec, il referma le fusil.
Mon chasseur de loups ne s’aventurait jamais en forêt sans ses armes.
Il avait fait tout cela sans le moindre coup d’œil, d’une seule et redoutable main d’expert, avec une rapidité et une précision extraordinaires.
J’étais effrayé tant il hurlait, tant il allait de plus en plus vite, tant il tenait rivés des yeux de fou sur son auberge qui grossissait maintenant et où l’agitation était de plus en plus perceptible, et tant je pressentais un drame, forcément lié à celui dans lequel je me débattais depuis mon arrivée en Pologne.
L’homme sauta du traîneau alors qu’il était à peine arrêté, au beau milieu de la cour. L’attelage  continua sa course effrénée quelques mètres encore, moi seul bringuebalé à son bord.
J’assistai à la scène avec la précision et les lenteurs hallucinantes du cauchemar. La silhouette d’un homme immensément grand et que je crus être habillé d’une tenue militaire apparut dans l’encadrement jaune de la porte de l’auberge. Il avait ses manches retroussées, un béret et portait une mitraillette à la hanche. Il criait dans notre direction. Une flamme rouge jaillit entre les mains de l'aubergiste et le militaire s’écroula, le ventre déchiqueté d’une décharge de chevrotines. Derrière le tireur, un homme avait surgi de l’ombre. Il vociféra des mots qui devaient être des sommations. Le chasseur de loups pivota sur lui-même en se baissant légèrement et mit en joue. Pas assez vite Une salve terrible déchira la pénombre en crachant le feu. Projeté à plus d’un mètre en arrière, le chasseur sauta haut en l’air les bras écartés et s’effondra, le visage sur le ciel.
Une grande tache sombre dégoulina aussitôt sur la neige et au bord des écuries, assis sur son cul, la gueule immobile et ouverte, le vieux chien vers la nuit sans lune brailla de rauques chevrotements, comme des souffles poitrinaires.
Une brève détonation fit à nouveau trembler l’air humide et glacé…
Je m’étais jeté du traîneau, joue contre terre  les mains sur la tête, épouvanté. Des cris qui semblaient des ordres brefs, violents, fusaient et des bruits de pas au galop sortaient de la forêt et envahissaient la cour.
Je sentis alors sur ma nuque la pression d’un objet dur et glacé et  je reçus dans les côtes un coup de pied si violent que je roulai dans la neige, loin sur moi-même comme un ballot désarticulé. L’homme m’appuya avec violence le canon d’une arme terrifiante sur un oeil. Je ressentis une insupportable douleur, comme si on m’arrachait cet œil. C’était un militaire, je le voyais en borgne, il était ainsi encore plus épouvantable de fureur et il hurlait :
- Nie ruszaj sie, skurwysynu ! Nie ruszaj sie ! (Ne bouge plus,  fils de pute ! Ne bouge plus !)
J’allais m’évanouir, résolu à mourir. Et j’entendis alors une voix qui, même très forte, était beaucoup plus calme que toutes les autres, une voix qui s’approchait :
- Niech Pan go zostawi ! Niech Pan go zostawi ! To nasz... (Laissez-le ! Laissez-le ! Celui-là est des nôtres)
Une voix dont je crus bien reconnaître le timbre lymphatique, à un tel point d’irréalité que je pensai être déjà mort.
Mais mon tortionnaire me relevait d’une poigne énorme et me soulevait à la hauteur de son robuste menton, comme un paquet de guenilles, avant de me reposer au sol. Je chancelais, les côtes martelées par la souffrance, l’oeil en sang que je sentais dégouliner sur la joue. Dans un vertige de brouillard, je vis devant moi la mince silhouette d’un homme en jean et en manteau de fourrure ouvert sur un épais gilet pare-balles, le col relevé et qui, au bout d’un bras ballant tenait dans sa main un revolver énorme, à hauteur de sa cuisse.
J’écarquillai mon œil sain et dodelinai de la tête, encore plus ahuri : à quelques mètres de là, Georges me considérait d’un air grave, la mine épuisée.
Il leva le bras et du canon de son arme indiqua l’entrée de l’auberge au militaire qui m’immobilisait toujours en me serrant la nuque. Quand je passai à sa hauteur, je l’entendis, c’était bel et bien lui, qui murmurait :
- Rappelez-vous malgré tout que je viens de vous sauver la vie.

Le spectacle dans la grande salle aux têtes de gibier était alors insoutenable. Ce n’était plus là que l’horreur d’un champ de bataille, ruisselant de carnage.
D’abord, j’avais dû enjamber le colosse recroquevillé sur le pas de la porte, les tripes dégoulinantes et baignant dans une mare de sang, les yeux encore grand ouverts sur la neige poissée. Puis à l’intérieur je trébuchai, entre les tables, sur un autre corps étendu les bras en croix, la poitrine ensanglantée, un petit vieillard en manteau beige, les cheveux longs et gris aux extrémités jaunies et une lourde moustache au-dessus de sa bouche grand ouverte, comme s’il bâillait. Mon peintre.
Et puis sur le ventre, jeté en travers d’une table, un homme atrocement défiguré par une rafale laissait pendre dans le vide une mâchoire déchiquetée, désolidarisée du reste. Plus loin encore, un autre homme, très jeune celui là, barbu et de type méditérranéen, était comme paisiblement assis le long du mur, sa tête sur la poitrine, les bras pendant en arrière, les jambes affreusement mutilées.
Je vis tout cela et je vis aussi que le grand piano, au fond, était criblé d’impacts, son beau bois noir et vernis hérissé d’échardes. Du sang avait giclé sur les touches d’ivoire.
Des argenteries étaient renversées et les nappes tantôt blanches ruisselaient toutes rouges. Et les animaux aux murs, eux dont le paisible destin avait été un beau matin soldé par un coup de fusil assassin au cœur de la forêt, l’œil torve et le museau figé, restaient de glace, comme les derniers juges aux heures ensanglantées d’une  apocalypse monstrueuse, désespérés des hommes.


Je dus m’asseoir, ivre de dégoût,  et mon gardien, toujours le même, resta planté dans mon dos, la mitraillette en bandoulière à hauteur de la hanche. Je ne pensais à rien, hagard, devenu fou, contemplant d’un œil le tableau irréel. L’odeur encore chaude du sang partout répandu emplissait l’air et faisait se soulever ma poitrine en de rauques hoquets, tels ceux d’un moribond.
Il y avait là un petit groupe d’hommes, des civils. Je les regardais sans les voir mais je les entendais. Des voix  parlaient tantôt français et  tantôt polonais, comme chacun son tour. Je voulus me lever, je me rassis, je me relevai encore dans un effort surhumain. La main de fer de mon ange gardien se posa sur mon épaule et me plaqua sur la chaise, comme pris entre les mâchoires d’un étau. Dans un vertige, j’entendis derrière moi la voix que je connaissais trop bien, mais cette fois-ci tranchante, autoritaire :
- Powiedziałem Panu, aby go zostawić ! To nasz człowiek. (Je vous ai dit de le laisser ! Cet homme est des nôtres.)
Je me retournai avec peine, les os endoloris et je dus faire des efforts, lever la tête pour le mettre dans mon champ de vision handicapé de moitié.
Il n’avait pas la tête inexpressive que je lui avais toujours connue. Il était blême, les traits de son visage tirés jusqu’au rictus.  Il semblait accablé. Je le voyais comme on croit voir une apparition, là, en cette contrée si lointaine, au milieu de cette tuerie de sauvages et donnant ce qui me semblait bien être des ordres à un militaire. Il me fixait sans mot dire. Je le regardais, hébété. Je ne croyais pas encore vraiment que ce fût là devant moi, Georges, l’homme qui m’avait expédié en enfer.
Je puisai très loin en moi l’énergie pour dire, dans un râle affreux où je ne reconnus même pas ma propre voix :
-  Tu es une ordure … une ordure immonde. Comment aurais-je pu croire… ?
Il ne parla pas tout de suite. Il vint avec peine jusqu’à moi, à petits pas fatigués, me prit par le bras et m’entraîna doucement vers le fond de la salle, jusqu’où je n’étais pas encore allé. Contre le mur, d’un geste las il me montra un drap blanc qui recouvrait une forme. Un drap blanc maculé de rouge. Il me lâcha le bras et doucement releva un coin de ce linceul.
Le visage d’une femme dormait, intacte et les yeux paisiblement clos, sans douleur, absolument reposés, ses cheveux blonds rejetés en arrière et sa bouche, fine et rose, qui semblait sourire encore, les lèvres à demi pincées. Quelqu’un sur sa poitrine avait croisé ses mains.
Georges rabattit le drap avec des précautions délicates.

Je sentis dans ma poitrine comme un poignard brûlant. La femme que j’avais tant souhaité voir crever d’une rafale, à qui j’avais craché ma haine au visage, gisait à mes pieds, baignant dans son sang et drapée d’une paisible éternité. Mon vœu était exaucé et pourtant j’en éprouvai comme un remords étrange, comme une tristesse indéfinie, comme une douleur singulière.
- …Oui. Je suis une telle ordure qu’il m’a fallu même abattre ma propre sœur.
Et en même temps qu’il avait parlé, Georges m’avait montré des yeux, au milieu du petit groupe d’hommes qui discutaient gravement, un coffre métallique ciselé, pas très haut, pas très gros non plus, mais massif et très lourd.
- Le salut d’à peu près la moitié de la planète était à ce prix là.
Il avait seulement murmuré, comme pour lui-même, et son regard était revenu, mélancolique et froid, se poser sur le suaire blanc portant une salissure abominablement rougeâtre, au niveau du ventre.
Je crus même voir, mais je n’en suis pas certain,  dégouliner jusqu’au menton comme un chagrin humide.
Je m’assis à nouveau, épuisé, laissant tomber mes bras entre mes jambes et ma tête s’écrouler sur ma poitrine. Mon œil me faisait affreusement souffrir et chaque battement de mon cœur était un terrible coup de marteau assené sur la plaie.
J’éclatai en sanglots, tout mon être secoué par la souffrance.
- Pourquoi ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi m’as-tu noyé dans ce bain de sang, salaud ? Je veux bien  mourir mais je voudrais tant savoir...
Georges donna encore des ordres autour de lui. Des hommes prenaient des photos et des mesures et ils fouillaient les morts avant de les recouvrir  d’un drap. Il resta debout devant moi.
- Plus personne ne devrait mourir dans cette tragédie. Vous saurez en temps voulu, très vite. Je ne vous expliquerai cependant que le strict nécessaire à la compréhension de votre rôle. Pour que vous puissiez continuer à vivre et…
Il hésita.
- …à hanter de vos fantasmes poétiques les ruines des gallo-romains.
Il me sourit.
- Pour l’heure, je n’ai pas une minute à vous consacrer. Il me faut  mettre un point final à tout cela…
Il montra la salle ensanglantée d’un geste circulaire.
- Quelqu’un va vous accompagner dans une chambre à l’étage et un médecin examinera votre blessure à l’œil.
Demain sans doute, vous rejoindrez la France.

 

 



Chapitre VIII

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« C’est ainsi, Pierre. Pour la première fois de son histoire le monde est en guerre sans le savoir vraiment. La guerre par explosions dramatiques et sporadiques, manifestes, mais le véritable champ de bataille, lui, reste invisible bien qu’il soit partout. Dans les rues, dans des chambres obscures, dans des soirées anodines, aux terrasses des cafés, à l’école, au supermarché, dans les palais du pouvoir et les couloirs des grandes instances et enfin dans la tête de chacun.
Aucune armée au monde n’est capable de vaincre s’il n’y a pas d’ennemis clairement identifiés. Les gens baissent la tête, les journaux déblatèrent, les politiques ne voient qu’une partie de la lutte, celle qui assure la pérennité de leurs mensonges et de leurs erreurs, et les intellectuels, comme tous les intellectuels depuis la nuit des temps, ne puisent leurs renseignements qu’à la source de leur propre intelligence, comprenant ainsi le monde uniquement comme ils pensent qu'il devrait être. Jamais tel qu’il est.
Je me suis fait le Don Quichotte d’une armée engagée dans un combat sans fin prévisible. Un combat pour combattre. Je ne fais ce métier ni par idéologie, ni par appât mercenaire. Je fais ce métier parce que je suis le fils d’une combattante trahie de tous côtés, pour sa mémoire et dans l’espoir de limiter, autant que faire se peut, l’horreur des massacres. Pourtant, aucune bataille comme celle dans laquelle je vous ai enrôlé ne se solde par une victoire ou par une défaite. Elle cesse pour un temps. C’est tout. Car toujours ce qui a été tué renaît de ses cendres. Sous une autre forme, sous d’autres cieux, pour d’autres et multiples raisons, avec d’autres armes, connues ou inconnues. En tout cas toujours inattendues. Même une tempête cyclonique, une sécheresse, un déluge soudain ou un froid polaire peuvent désormais être soupçonnés de manipulations scientifiques du climat détourné en arsenal de guerre dirigé sur une terre hostile. La propagation d’une nouvelle maladie comme la résurgence d’une ancienne, doivent aussi être examinées de près. Nous avons atteint, voyez-vous, ce point de non-retour ou tout est possible puisque  plus rien d’humain n’est faisable.
La guerre a toujours été criminelle, me direz-vous. Lancer des milliers d’hommes les uns contre les autres pour les faire s’entretuer est fondamentalement criminel, bien entendu. Mais qu’on en pleurniche d’humanisme frileux ou qu’on en soit exalté, les tueries sont inhérentes aux qualités de l’espèce humaine. C’est un fait. Tout raisonnement sur l’humanité et son destin qui ne prend pas comme point de départ ce postulat terrifiant, est un raisonnement qui s’enfonce dans l’erreur ou qui ne dit que la moitié des choses. Ce qui revient au même. Avez-vous déjà entendu parler, par exemple, de lions, de zèbres, de singes, d’aigles, de roitelets ou de grillons se massacrant, en rangs serrés, à l’intérieur d’une même espèce ? Tout au plus des manifestations d’énervement ou un torse bombé pour éloigner quelque importun d’un territoire.
La particularité innovante de la guerre qui lézarde aujourd’hui la planète, c’est qu’un seul belligérant à la fois est engagé dans la bataille. Chacun son tour. Comme dans une partie d’échecs. La guerre coupe-gorge, sans véritable début, donc sans fin. Aucun chapitre de Clausewitz ne traite de cette guerre-là. »

Assis à mon chevet, Georges était en train de conclure.
Depuis une heure au moins qu’il était avec moi, il sirotait la même tasse de thé, le visage effroyablement creusé par la fatigue. Il avait monté pour moi une bouteille de vodka et du café. J’avais bu deux verres d’eau-de-vie et dédaigné le café.
J’étais étendu, le torse nu. Le jour se levait péniblement que je voyais poindre par une fenêtre pratiquée dans le toit, juste au-dessus de mon lit. J’apercevais à peine quelques dernières étoiles. Mon œil gauche était obstrué d’un lourd pansement et mes côtes cerclées d’un bandage qui faisait plusieurs fois le tour de mon corps. Je me souvenais que l’homme qui m’avait prodigué ses soins m’avait aussi administré une piqûre. J’avais aussitôt dormi comme un mort.
Maintenant je savais mon histoire et plus je la savais, au lieu d’en être apaisé, plus j’étais anéanti par le cauchemar que je venais de traverser. Cette chambre, ce bout de ciel en demi-teinte obscure, cette voix monocorde, me remplissaient d’effroi.

- « Je vous ai attendu longtemps et vous avez tardé à venir, avait commencé Georges en pénétrant doucement dans la chambre. J’ai même cru un moment que vous ne viendriez jamais et j’ai bien failli abandonner. Mais…
Il s’était  mis à rire bizarrement d’un petit gloussement forcé, comme s’il avait eu mal aux mâchoires :
- Les ordres que je reçois sont impératifs et absolument incontournables. Pas comme ceux que nous recevions, vous et moi, là où nous nous sommes rencontrés. »
J’avais noté au passage l’emploi de l’imparfait.
- « Je suis un militaire un peu spécial, vous voyez très bien ce que cela signifie. Depuis longtemps nos services avaient tendu la toile autour de vous mais vous avez musardé avant de venir y pendre vos ailes. Chaque mouvement de votre compte bancaire était soigneusement enregistré, chaque emprunt pour en rembourser un autre fortement encouragé, en coulisses et  par nos soins, à un taux de plus en plus fort, avec des mensualités de plus en plus lourdes. Souvenez-vous bien. De vous-même, vous n’avez jamais pris l’initiative de ces expédients catastrophiques qui étaient autant de petits coups de pelle creusant chacun un peu plus profondément votre tombe. A chaque convocation pour vous sermonner, « trouver ensemble une solution », on vous a chuchoté cette solution dans l’oreille.
Car il n’y a pas plus laxiste que vous en matière de gestion de la vie quotidienne, Pierre. Vous aimez vous laisser glisser et c’est pour cela que vous avez été minutieusement choisi. Ne vous en étonnez pas outre mesure. Vous êtes des milliers de gens à être choisis pour jouer un rôle sans n’en jamais rien savoir. Peu sont élus, si j‘ose dire.  Car  il faut pour cela passer  une foule d’épreuves. Pas facile de réussir un concours quand on ignore qu’on est en lice. »
Il avait encore ri, doucement, comme sous cape, et s’était interrompu un instant pour siroter une lampée de thé :
- « Vous avez brillamment passé toutes les épreuves… »
Je m’étais levé péniblement sur un coude pour me servir un autre verre, posé sur la table de chevet. Je tremblais de tous mes membres et j’étais foudroyé. Moi, le gueulard donneur de leçons, le chantre de la liberté, grand pourfendeur des aliénations et des systèmes, le théoricien d’idées que je voulais nouvelles et généreuses, ma vie n’avait été qu’un puzzle savamment mis en place, pièces par pièces, par des mains invisibles.
Etrangement, c’est moi-même que je m’étais tout à coup mis à détester.

« L’étude de votre personnalité avait conclu à neuf chances sur dix pour que vous veniez vous adresser à moi, une fois acculé au mur, immobilisé, tétanisé par la menace de poursuites pénales suspendue au-dessus de votre tête. Je vous passe les détails de cette étude de personnalité. En gros, disons votre alcoolisme chronique, vos amitiés construites plutôt sur l’intellect que sur l’affectif, votre refus immature du monde matériel et de ses contraintes, ces trois éléments réunis et interdépendants nourrissant chez vous un sentiment de réelle solitude et une révolte viscérale, honnête, sans calcul et ne reculant devant rien.
Vous êtes un être profondément attachant, Pierre. Un authentique, un amoureux de tout ce qui vous entoure et ressemble à l'humain, toujours prêt à ouvrir grand vos bras à la veuve et à l'orphelin. Hélas, c‘est ce qui fait de vous une proie idéale. Ajoutez à cela votre parcours judicaire parsemé d’embûches et une intelligence au-dessus de la moyenne. Vous aviez tout pour fouiller dans votre imagination et me repérer ainsi comme un personnage jouant la candeur, se cachant, parce que vous-même n’avez jamais été réellement à la place où vous auriez dû être pour réaliser votre vie. Je surgirais forcément dans votre esprit au moment de votre pendaison financière car vous auriez l’impression qu’en me sollicitant vous ne demandiez, en fait, à personne, du moins à pas grand-chose. Je suis apparu dans votre esprit, tel que nous l’avions pressenti, comme une bouée où vous pouviez vous accrocher sans déchirer votre image et sans compromettre outre mesure votre amour-propre. »
Je ne disais évidemment pas un mot, horrifié de tant me reconnaître, comme si je me voyais agir et penser en double. Au ralenti aussi, comme si j’étais déjà mort. L’homme qui sirotait son thé, là, dans cette chambre où j’étais étendu, était un monstre de perspicacité machiavélique et j’étais tombé, tout cru, tout rôti, entre ses griffes.
- « Depuis longtemps, disons depuis le milieu des années quatre vingt dix, nous avions en notre possession certains indices nous encourageant, si j’ose, à penser qu’une partie des matériaux nucléaires de l’ex-empire soviétique fuyait par petites doses, marchandée contre fortune par des bandes, et ce, en direction d’états désireux de se procurer sous le manteau l’arme atomique. La planète marchait sur des œufs. Elle y marche encore, d’ailleurs.
Pour avoir des racines et des relations en Pologne, j’ai été mis en charge d’observations délicates et secrètes que je ne vous livrerai pas. Pour votre sécurité autant que pour la mienne. C’est à partir de ces investigations que je suis tombé sur un hasard des plus douloureux. J’ai commencé à soupçonner Małgorzata. Aux questions récurrentes et de plus en plus précises qu’elle me posait sur le coffre maternel, aux fréquents voyages qu’elle faisait jusqu’ici,  à son train de vie mené tambour battant et bien supérieur à celui d’une petite psychologue anonyme, j’acquis bientôt la conviction que ma charmante sœur, tout comme moi mais de l’autre côté de la barrière, menait double vie.  Mise sous surveillance, ses contacts à Paris aussi bien qu’à Varsovie ont été rapidement identifiés. Ces contacts n’étaient pas des inconnus de nos services. J’étais, hélas, sur la bonne piste. J’aurais donné beaucoup pour m’être fourvoyé. J’aurais même accepté d’être viré des opérations spéciales et j’aurais réintégré mon arme d’origine, l’aviation de chasse. Ma soeur, hélas, faisait bel et bien partie des mafias dont nous devions à tout prix stopper les agissements.
Elle était de l’autre côté, engagée dans le combat opposé au mien, mais sans doute pour la même et profonde raison : la trahison du pays faite à notre mère.
J’ai su alors, par déduction autant que sur renseignements, que les bijoux du hold-up avaient été extraits de leur coffre et négociés à prix d’or.  Celui-ci désormais recelait bien autre chose et cet autre chose devait absolument être acheminé en France. Je lai compris car Małgorzata n’avait de cesse que de m’implorer d’aller récupérer notre coffre chez notre grand oncle ukrainien et de le ramener en France. Initialement dans son plan c’est moi, son frère, qui devais porter le chapeau et partir au casse-pipe. J’en ai éprouvé une amertume immense, un douloureux dépit.
- « C’est notre héritage à nous, Georges », répétait-elle.
C’est vous que j’ai choisi pour cette mission délicate et pour toutes les raisons que je vous ai données. Dès qu’elle l’a appris, par mes soins, c’est-à-dire environ dix minutes après votre départ, ma soeur est devenue comme une folle hystérique, m’a gratifié de mille furieuses injures et s’est engouffrée à vos trousses. Tout comme je l’avais prévu, elle a cédé à la panique. Bien évidemment, elle  n’avait jamais rien soupçonné de mes engagements dans les services de sécurité extérieure de l’Etat. »
Georges s’était tu. Il avait posé sa tasse de thé et il avait baissé les yeux sur la paume de ses mains qu’il avait contemplée tout un moment. Sa voix s’était faite plus lointaine.
- « Elle a compris à la dernière seconde de sa vie…Effarée. Je n’ai pas eu le choix. Elle allait dégoupiller une grenade. Je n’ai eu qu’une fraction de seconde pour l’empêcher de tout faire sauter. »
Puis il avait continué :
- « La suite, vous la connaissez. Pour être certains de bien vous tenir et que vous n’alliez pas filer avec ce que vous croyez être une fortune en bijoux, ils ont tué en votre nom. Ça, nous ne l’avions pas prévu. Nous avions prévu des moyens de pression, bien sûr, mais pas celui-ci. J’étais le seul de nos services à connaître cet endroit où nous sommes actuellement et j’ai bien présumé de ce que ce serait précisément ici, dans ce désert frontalier et forestier que ma sœur connaît bien pour y avoir vécu une partie de son enfance, qu’elle demanderait à ce que le coffre soit transféré, en toute discrétion, dans votre voiture anonyme et en partance vers la France, transporté par un petit fonctionnaire qu’elle pensait, au départ,  au-dessus de tout soupçon.
C’est donc là que nous sommes venus mettre un terme à l’aventure.
Inutile de vous en épouvanter a posteriori. Rempli d’eau et de plomb, ce coffre que vous deviez acheminer contient en fait cinq pastilles de plutonium, prêtes à un emploi apocalyptique. Via Paris, il devait être acheminé vers un pays dont je vous tairai le nom. Sans notre intervention, et la vôtre, la face du monde en aurait pu être changée. Que cela vous console au moins de tous vos déboires. »
Je crus devenir fou. Georges, le tapeur de notes, le silencieux, l’idiot des couloirs, la risée des minables, était donc un agent de la sécurité extérieure, un agent secret de l’Etat...Il m’avait manœuvré à sa guise, avec patience et talent, sans aucune bavure. Et moi, dans toute cette machination, j’allais traverser benoîtement l’Europe avec à mon bord de quoi éliminer la moitié de l’humanité.
Tout cela  était-il bien possible? Ne me mentait-il pas encore ? Pourtant l’abominable tuerie, en bas dans la salle de l’auberge, était bien réelle, alors…
Une question soudain s’était imposée à mon esprit. Quelque chose ne collait pas, un détail qu’il avait omis de me préciser ou qu’il ne voulait pas préciser. Je l’avais fixé de mon seul œil valide. Il rangeait sa tasse de thé et se préparait à partir.
- Tu ne m’as pas parlé du passeport…
Il avait eu l’air ennuyé. Il avait soupiré bruyamment.
- « Le passeport... Il est au final la cause de tout cet épouvantable massacre. Je vous l’avais  fait établir au cas où ça tournerait mal et dans l’éventualité où nous échouerions. Il eût fallu alors, pour sauver votre vie et protéger nos réseaux, que vous restiez ici longtemps, très longtemps, sous cette fausse identité. Je suis désolé, mais c’eût été comme ça. J’avais en effet posé comme condition pour accepter de vous manipuler que jamais nous ne soyons mis dans l’obligation de vous éliminer physiquement. Ce passeport avait été glissé par mes soins dans la doublure de votre pardessus. « Au grand café », alors que vous discutiez au comptoir avec un de vos amis. Vous auriez été prévenu de sa présence en cas de nécessité…Mais vous avez été  intercepté à la frontière par une des plus grosses légumes de l’organisation aux trousses desquelles nous étions et qui vous a fouillé. Vous êtes très inconséquent quand vous buvez. Vous vous êtes éloigné aux toilettes en confiant à un inconnu vos vêtements, simplement mis en confiance parce qu’il parlait votre langue. C’est ce passeport dérobé et votre imprudence, Pierre, qui nous ont forcé d’intervenir ici. Sans quoi, nous vous laissions filer jusqu’à Paris, sous bonne et discrète escorte, et vous interceptions au moment de la livraison. Nous avons eu les fournisseurs parce que nous les avons patiemment filés. Nous avons su ainsi qui était le client final mais nous ignorons toujours qui sont, en France, les véritables intermédiaires. Ce sera pour plus tard. Peut-être. Car nous avons quelques doutes. Il se pourrait qu’ils soient proches, très proches même, du pouvoir. En marge de l’accomplissement de ma mission, pour ma satisfaction personnelle, c’est ce que j’aurais bien voulu mettre au jour.
Votre faux passeport a donc alerté nos oiseaux. Ils vous ont soupçonné d’être un mauvais joueur, un truand d’assez haute volée et qui avait mûri le dessein sous une fausse identité et sans doute avec des complices, de leur fausser compagnie avec les bijoux qu’était censé receler le coffre. C’est pour cela qu’ils ont tué à Varsovie. Pour vous couper la route.  Ils ont fait d’une pierre deux coups, vous liant pieds et poings par le meurtre d’une prostituée et en vous dérobant vos papiers falsifiés, comme preuves supplémentaires de votre crime. Car si on peut s’appuyer sur un pauvre type en vadrouille touristique, on ne peut faire confiance à un bandit capable de se procurer de faux documents. Nous sommes intervenus ici parce qu’ils vous auraient fait liquider quelque part en France. Vous ne seriez jamais allé jusqu’à Paris, Pierre. Quant à nous, ils nous auraient filé entre les doigts. Dans notre belle démocratie, ces criminels bénéficient d’inquiétantes protections. Un simple assassinat sur une quelconque aire d’autoroute, commis par un tueur mercenaire recruté dans la pègre, n’aurait pas suffi."

Georges en avait terminé.
Il se leva. Je sentis qu’il allait partir, me planter là, et j’eus envie de le supplier de ne pas me laisser seul. Il me devança.
- Je ne crois pas que nous nous reverrons,  Pierre. Essayez de me pardonner tout ce chambardement de votre vie. Mais vous avez toujours rêvé de combattre sans jamais oser vous lancer dans la mêlée. C’est chose faite. Vous avez fait, à votre insu et pour votre cause uniquement, c’est vrai, du bon travail et rendu de grands services à une bonne part de l’humanité. Tâchez de mettre  tout cela dans un coin paisible et confortable de votre mémoire et profitez de votre vie.
Il ajouta avant d’ouvrir la porte :
- Quelqu’un viendra vous chercher et vous conduira à l’aéroport. Votre voiture sera rapatriée.  Vous avez eu un accident.
Puis, alors qu’il était déjà dans le couloir, il se retourna une dernière fois :
- Vous avez joué au loto et vous avez coché les six bons numéros, veinard. Dès votre retour, vous recevrez en poste restante le ticket gagnant. Votre compte en banque va être  plein à craquer et votre interdit bancaire levé. Tâchez seulement de ne pas replonger. Vous voyez bien jusqu’où cela peut mener…

Il referma sur lui la porte. Je ne le revis jamais.


Depuis lors, mon existence est celle d’un oisif plein aux as et mon affable banquier me reçoit toujours en m’ouvrant grand ses bras, m’offrant de-ci de-là des placements juteux à ne surtout pas manquer. Comme je n’y entends goutte, je signe en silence des bas de pages rédigées comme  en hébreu.
Et je bats la campagne, uniquement occupé à humer le vent des marais, à sentir la légèreté des bruines sur mon visage, à suivre le pas d’un chevreuil sur la boue d’un chemin de halage, à contempler le soleil qui plonge derrière les grands peupliers, aux heures calmes du soir, comme s’il y était un moment retenu prisonnier par de grands bras lancés vers le ciel et qui le supplieraient de rester encore un moment.
Mais dans mon sommeil, le moindre frémissement sur les contrevents disjoints que la pluie fait ruisseler, le moindre frottement sur les tuiles de mon toit où des chats sont en maraude, un halètement de la cheminée, un craquement assoupi du vieux bois dans l’escalier, le froissement d’un papillon de nuit pris au piège de mes rideaux, me font surgir du sommeil et interroger la nuit de mes fièvres maladives.
Le jour, un bruissement au bord des chemins que bordent des halliers, un gibier qui déboule à mes pieds et détale à travers les champs humides, un ragondin qui s’ébroue, un arbre qui gémit sous les caresses d’un souffle, m’arrachent un petit cri d’effroi et me font trébucher. Dans un café ou au restaurant,  si un monsieur m’aborde,  me sourit ou me demande du feu, dans la rue, si j’entends des pas qui emboîtent de trop près les miens, au supermarché si quelqu’un porte un instant sur moi son regard endormi, à la poste, à la boulangerie, chez le boucher, à la pharmacie, partout mon âme autant que mon cœur, comme des animaux blessés, cherchent à fuir et à se dissimuler.

Je suis au  paradis des choses tangibles mais aux portes d’un enfer de solitude morale anxieuse jusqu'à la douleur, déprimée, qui, à n’en pas douter, je le sens bien à mes vertiges de plus en plus fréquents, à mes pertes de mémoire de plus en plus handicapantes, aux sanglots qui jaillissent à tout moment et comme sans raisons, aux quantités effroyables d’alcool que j’ingurgite chaque jour, finira par me tuer plus sûrement que les fusils de toutes les conspirations du monde.

FIN
KONIEC