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16.01.2015

Brassens : les mots du cygne

Je remets en ligne parce que, la folie du martyre ayant envahi le monde, je me demande comment Brassens écrirait aujourdhui cette strophe.... ou, même, s'il l'écrirait.

Mourir pour des idées

Les Saints Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre,
Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici bas.
Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire,
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas.
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité.
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté :
Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.

20081208Grece.jpgCe sont là des vers qui ont fait grincer bien des dents.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir en pensée vers une époque où l’engagement pour «changer le monde» était en permanence à l’ordre du jour.
Toute la horde gauchiste issue d’une bien mauvaise lecture d’un non moins mauvais centralisme démocratique à la Lénine ou à la Mao Tsé Toung, tous les militants staliniens des vieux partis poussiéreux, qui avaient vu, un moment, leurs troupes ébranlées par le souffle de mai 68 et qui, peu à peu, en bons charognards de l’histoire, reprenaient du poil de la bête grâce à l’écrasement de ce même mai 68, - souvenons-nous que L’Humanité titrait partout que les anars étaient des flics payés par l’étranger- ces mêmes anars perdus quelques années plus tard, à l’époque de ce poème, dans les fumées romantiques de la reprise individuelle ou de la propagande par le fait ou encore dans celles des feux de camp «baba», tous les pro-situs courant derrière une théorie qui, déjà, avait perdu sa complicité avec la réalité, tous, ou à peu près, crièrent haro sur cette voix qui prétendait que se battre, et surtout mourir, pour un quelconque idéal était chose débile.
Tous ces gens-là, jeunes et généreux (excepté les staliniens), ne l’étaient pas encore assez, généreux, pour lire correctement entre les lignes visionnaires du vieux poète.
Je comptais beaucoup de camarades parmi eux.
J’avais alors vingt-deux ans et, quoique moi-même embarqué dans les illusions des préparatifs du Grand Soir, j’essayais de convaincre ceux que je comptais au nombre de mes amis, ceux qui, depuis longtemps, avaient déchiré les cartes et fui les séminaires de l’idéologie, qui menaient leur combat au quotidien, qui n‘avaient que le mot Vie à la bouche, qui méprisaient le prêcheur de quelque paroisse qu’il fût, que Brassens ne disait pas autre chose qu’eux. Que nous.
J’avais sur eux le privilège d’être accompagné depuis ma première adolescence par le verbe du poète moustachu.

Bien avant que les pavés ne volent dans l’air enjoué des rues, j’avais chanté Le Pluriel et aussi ces vers des Deux Oncles :

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas…

En écrivant Mourir pour des idées, Brassens alliait donc l’intelligence au courage, car il fallait être bien téméraire pour chanter ainsi à contretemps de toute une époque.
Mais, individualiste désespéré, le poète n’a jamais crié avec les loups, qu’ils soient braves gens, d’âme guerrière, bourgeois, prêtres d’une Eglise ou prêtres d’une Révolution.
Et plus, il sait trop que tous ces combats sont perdus d’avance et que ceux qui brandissent le plus ostensiblement les drapeaux, sont souvent les premiers à jeter l’éponge ou à changer de direction, dès que souffle un vent nouveau.
L’avenir, c'est-à-dire notre présent, lui a hélas donné raison…
Car le temps se fout des combats d’antan et de leurs sacrifiés. Seule demeure la solitude de l’homme face à son éphémère destin et cet homme n’a à opposer à ce destin que la poésie, qui sublime et sait aller plus loin encore que la fuite du temps. Qui veut inscrire dans les temps non encore venus son empreinte.
C’est la seule chose dont soit convaincu Brassens, quoique, se sachant condamné à mourir sous peu, à un  ami qui  tentait de le consoler en disant : «Mais Georges, il y a ton œuvre !», il avait répondu :
«Tu sais, une œuvre, quand on sait qu’on va mourir bientôt… !»(1)
N’empêche que Brassens fut, toute sa vie, très vigilant devant tous les prosélytismes, tous les prophètes et tous ceux dont la parole cherche à convaincre.


Pour embrasser d’un seul trait de plume tout ce beau monde hétéroclite des prêcheurs, Brassens fait référence à Saint-Jean Chrysostome, docteur et père de l’Eglise primitive, né à Antioche en 349, mort en 407.
Du grec Khrusos, l’or et stoma, la bouche, Chrysostome signifie littéralement «bouche d’or».
Ce nom de Chrysostome ne fut pourtant donné à Saint-Jean, autrement dit Saint-Jean bouche d’or, qu’au VIe siècle. Il avait en effet étudié l’art oratoire avant de devenir avocat, puis évêque d’Antioche, avant qu’Arcadius, empereur d’Orient, ne le nommât patriarche de Constantinople.
D’une intelligence féconde, virulent contre les vices, prêchant avec force et talent l’austérité des mœurs, les sermons de Saint-Jean bouche d'or lui valurent d’être considéré comme le premier et le plus grand orateur de l’Eglise primitive. Il fait partie de cette génération de grands prédicateurs qui contribuèrent à l’édification de l’Eglise, après l’avènement de l’empereur chrétien d’Orient.
Véritable apôtre de la Bonne Nouvelle contre les déviances doctrinales qui menaçaient la jeune communauté chrétienne, servi par une éloquence hors du commun, Saint-Jean  bouche d’or cherchait à concilier le message des évangiles et la vie sociale de son époque.
Il a laissé des traités, des liturgies, des homélies et des épîtres.

Il a surtout fait, dans toutes les idéologies et à toutes les époques du monde, des émules à l’écart desquels l’esprit chanteur doit toujours se tenir, sous peine de perdre sa liberté créatrice.
C’est exactement ce que nous dit Brassens et c’est exactement ce que les mutins de mai et de l’après-mai voulaient signifier. Mais ils ne se sont pas compris.
Ou  alors trop tard.

(1) Pierre Cordier, "Je me souviens de Georges"

Illustration  : Rue89, 7 décembre 2008, Grèce.

07:27 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.05.2014

Quand Rome brûle

Je remets en ligne ce texte extrait de Brassens, poète érudit (Editions Arthémus 2001 et 2003) parce que pour nous, qui nous mêlons d'écrire et de chanter alors que gronde le canon dans l'est de l'Ukraine en risquant d'entraîner le vieux continent dans le chaos, il est d'une pathétique actualité.
Je ne dirai jamais assez - au risque de lasser - que Georges Brassens était aussi un visionnaire.

***

Honte à qui peut chanter

Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, elle brûle tout l’temps,
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
A Gavroche, à Mimi Pinson.

[...]

Le feu de la Ville éternelle est éternel,
Si Dieu veut l'incendie, il veut les ritournelles
A qui fera-t-on croire que le bon populo,
Quand il chante quand même, est un parfait salaud ?

littératureA tous ceux, de moins en moins nombreux il est vrai, qui ont fait le reproche à Brassens de ne s’être engagé dans aucune grande bataille de son temps, alors qu’à mon sens la puissance de son verbe s’était engagée dans toutes, il faut lire, ou, encore mieux, chanter ce poème.
On a fait grief au poète, évadé du STO, d’avoir continué dans l’ombre à sculpter ses rimes alors que l’heure était au combat et à la résistance. Quelque trente ans plus tard, on lui demandera pourquoi il était absent des barricades de mai 68, ce à quoi, hospitalisé pour des coliques néphrétiques, il répondra avec grand humour : Je faisais des calculs, monsieur !
Brassens a dit partout et toujours que le seul moyen qui était à sa portée pour combattre la connerie humaine et la méchanceté, c’était la poésie et le son de sa lyre.
Il a déjà crié son dégoût des tueries avec La guerre de 14-18. Pathétiquement, il a chanté l’absurdité de la guerre avec Les deux Oncles, une de ses chansons les plus controversée. Il a maintes fois affirmé son refus de mourir pour des idées :

Car à forcer l’allure, il arrive qu’on meure
Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain.

Il faut être clair. Brassens ne dédaigne pas ceux qui s’engagent dans un combat qui leur semble juste. Simplement, il leur reproche de vouloir à tout prix y engager les autres, comme si leur vision des choses et leur manière de s’opposer au monde étaient universelles.
Ce procès de non-engagement est d’autant plus mal fondé que Brassens s’est toujours inscrit en faux contre la violence, l’injustice, l’hypocrisie et les diverses aliénations. Partout sa plume a placé l’homme et son bonheur au cœur de ses préoccupations. En 1952, il donnait un magistral pamphlet contre la peine de mort avec Le gorille. Trente ans avant l’abolition de cette peine de mort. Pas engagé, ça ?
Sa lutte à lui, comme à bien d’autres, c’était d’abord l’intelligence et une certaine idée de la bonté, traduites en vers, en rythmes et en rimes.
Cette arme serait-elle moins redoutable qu’une autre ?
Si cela était, pourquoi alors tous les dictateurs du monde, à toutes les époques, ont-ils, avec le viol des femmes, toujours commencé à exercer leur pouvoir ordurier en coupant les ailes à la poésie, à la connaissance et à l’art de s’exprimer ?
Pourquoi le livre a-t-il toujours été l’ennemi numéro un du pouvoir totalitaire ?
Et quand la fumée des canons s’est dissipée, quand la poussière du temps a fait son deuil de tous les morts, l’histoire ne conserve-t-elle pas alors l’écho retentissant de la révolte des plumes ?
Eh bien, oui ! Pendant que les hommes s’entre-tuaient, en Espagne, partout dans le monde, en Indochine, en Algérie, le poète composait dans l’ombre.
Prenant le contre-pied de Lamartine, il persiste, signe et crie haut et fort ne pas en avoir honte.
Car dans son «Ode à Némésis», déesse de la vengeance chargée de rappeler à chacun le rang qu’il doit tenir, Lamartine s’insurge contre le rôle assigné au poète en période de lutte. A ceux qui lui reprochent de vouloir se mêler de politique, il oppose son droit à participer aux combats pour la liberté et la citoyenneté :

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle,
S’il n’a l’âme et la lyre et les yeux de Néron,
Pendant que l’incendie en fleuve ardent circule
Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon !

Alphonse de Lamartine - Méditations poétiques - Ode à Némésis

Brassens, en butte aux reproches exactement inverse, détourne donc tout naturellement en antiphrase les vers fougueux de Lamartine.

Déférence gardée pour le poète bourguignon, nous ne saurions cependant avoir la même estime pour l’homme public. Car on sait que Lamartine avait de grandes, de très grandes ambitions politiques. Membre du gouvernement provisoire en tant que ministre des affaires étrangères, il alla jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle où il échoua avec assez de fracas.
Criblé de dettes à la fin de sa vie, il acceptera même, deux ans avant sa mort, une rente allouée par Napoléon III.
Le moins que l’on puisse dire, avec l’avantage du recul, c’est qu’il eût été mieux inspiré d’écouter Némésis et de mener son combat avec l’arme qu’il savait le mieux manier : l’écriture.
D’autant plus que Brassens lui rétorque que s’il est honteux de chanter quand les hommes sont occupés à de plus augustes affaires, c’est-à-dire à se massacrer sans retenue, quand donc chantera-t-on ?
A tout moment, depuis la nuit des temps, partout dans le monde une Rome brûle.



09:07 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.11.2011

Brassens : les mots du cygne - FIN -

J’en termine donc aujourd'hui de cette mise en ligne entamée en janvier dernier, avec une interruption quand même entre juin et août.
Je la termine par le texte qu’on donne généralement pour être le dernier de Brassens
Reprendre page par page un livre écrit en 1999/ 2000, il y a donc 11 ans, a quelque chose de fastidieux, certes, mais aussi quelque chose de concluant :
1) D’abord, j'ai bien senti que si j’avais dû écrire ce livre en 2011, je ne l’aurais pas écrit comme ça. C’est certain. Au niveau de l’expression surtout. Mais c’est une constatation qui vaut pour à peu près tout ce que nous écrivons.
2) Ce dont je me suis aperçu surtout, c’est combien nous avions changé d’époque et combien ce livre, dans la façon dont je l’avais conçu et avec quels matériaux je l’ai écrit, ne correspond plus aujourd’hui aux sources de notre savoir à la con.
Avant d’entamer la rédaction proprement dite de cet ouvrage, j’avais pris des notes et consulté des livres, des dictionnaires et des encyclopédies pendant presque un an, de janvier 1999 à novembre. Cette recherche m‘avait passionné. J’ai d'ailleurs conservé toutes les notes prises à l'époque, quelque 300 pages. Pour plus de clarté, je vous ai joint la bibliographie.
Aujourd’hui, mesdames et messieurs, un  petit coup de clic sur Wikipédia, sur Google ou ailleurs, et hop, terminé…On survole, on choisit… On fait le fier. On ne feuillette plus. On clique, on clique…Même pas besoin de carnet et de stylo… Un rapide copier/coller, et l’affaire est dans le sac. Et ça brille, en plus !
Aujourd’hui, donc, je mettrais peut-être trois semaines à rechercher et à noter ce que j’ai recherché et noté pendant un an.
J’en éprouve un sentiment mitigé. Une sorte de découragement peut-être, une nostalgie, et une sourde colère contre les imbéciles heureux du «Tout internet».
Passéiste ? Un peu, oui…Et fier de l’être. Car si Internet est un outil performant, incontournable pour certaines choses, il n'en reste pas moins l'outil des ignorants pressés de passer pour savants, et à bon compte...
Je pourrais aujourd'hui faire publier ce livre en numérique. J'y ai pensé à l'époque où Bon n'avait pas encore, pour moi, mis bas les masques. J'en ai aujourd'hui la possibilité ailleurs.
Me manque le principal : la franche envie. Parce que c'est un livre décalé de l'esprit internet, une recherche d'avant homo internetus.

Il reste, lecteurs, que si j'ai pu vous procurer quelque plaisir en vous offfant ce texte par "petites goulées" - selon le mot de Brigitte Célérier du temps elle passait encore par là- alors, je ne me serai pas livré inutilement à cette activité de recopiage, in fine quelque peu monastique.
Salut !

brassens.jpg

 Jeanne Martin

 Moi, la première à qui
Mon cœur fut tout acquis
S’appelait Jeanne Martin,
Patronyme qui fait
Pas tellement d’effet
Dans le Bottin mondain.
Mais moi j’aimais comme un fou
Ce nom si commun,
N’en déplaise aux minus.
D’ailleurs, de parti  pris,
Celle que je chéris,
S’appelle toujours Vénus.

 Hélas un béotien
A la place du sien
Lui proposa son blase
Fameux dans l’épicerie
Et cette renchérie
Refusa pas, hélas !
Et j’eus ma troisième  tristesse d’Olympio,
Déférence gardée envers le père Hugo.

 les chants du crepuscule.jpgAu tout début, il y eut la canne de Jeanne. Il y eut aussi en 1962, Jeanne, deux hommages à l’amie et la confidente de toujours, Jeanne Le Bonniec.
A la toute fin, comme un tendre clin d’œil posé sur la dernière page des cahiers de l’artiste, voici un poème, tout fait d’une délicate nostalgie et qui porte le prénom de celle qui accueillit le jeune homme à Paris, lui offrit le gîte et le couvert, pour qu’il puisse entièrement se consacrer à sa plume.
La première qui a cru en lui.
Alors qui es-tu, toi, Jeanne Martin ?
Une astuce du poète, une rencontre de jeunesse, une imagination sublimée ?
Peu importe.
Brassens fait de Toi le symbole de la jeunesse enfuie et des choses de la vie qui évoluent, qui changent, qui se débaptisent, ne nous laissant que les brumes un peu mélancoliques du souvenir.
Le temps s’enfuit.
La ville où est née le poète, Cette, est devenue Sète.
La rue où il est né, au 54 rue de l’Hospice, porte maintenant le nom d’Henri Barbusse, écrivain d’inspiration communiste rendu célèbre en 1916 par Le feu, œuvre réaliste sur la vie des combattants des tranchées.
Et puis, Jeanne, une Jeanne dont on ignore tout, a contracté mariage avec un jeune freluquet, délaissant ce nom si commun mais qui chantait si bien à son oreille.
Quelqu’un, depuis longtemps, guette le poète et l’attend dans l’ombre.
Brassens ne reconnaît qu’à peine son monde, réel ou imaginaire.
Il ne pouvait guère mieux nous transmettre le chagrin qu’il en éprouve de s’en sentir peu à peu exclu, qu’en faisant allusion à Olympio.
C’est en effet sous le nom d’Olympio que se désigne Victor Hugo dans différents poèmes des recueils, Les Rayons et les ombres, Les chants du crépuscule, Les Voix intérieures ou encore Les Feuilles d’automne.
En fait, Hugo parle de lui et s‘adresse à lui-même, Olympio étant dans ces poésies le lien qui unit le «Moi» au «je», comme dans Tristesse d’Olympio qui évoque les amours entre le poète et la jeune actrice, Juliette Drouet.
L’artifice permet d’aller au fond de soi-même en évitant le «je» brutal et quelque peu indécent dans les confidences, indécence qu’on a tant reprochée aux romantiques. C’est à la fois un procédé de modestie (qualité assez rare chez Hugo) et une manière de se tenir à l’écart : «je me raconte intimement en vous parlant d’un autre.»
Olympio est le personnage dialectique capable de résoudre la contradiction du discours intime.
Plus tard, Hugo abandonnera Olympio, et, avec plus de force et de maturité, célébrera ses états d’âme en assumant complètement le «je».

FIN

 Salut, Monsieur Brassens, et qu’aux grandes ripailles de l’éternité, ton âme se soit installée à la même table que celle de François Villon, de Jean de la Fontaine, de Rabelais, d’Hugo, d’Apollinaire et de Rimbaud.
Tes amis de toujours.

Manuscrit terminé le 22 août 2000, édité en avril 2001 (première édition) puis en mai 2003 (deuxième édition) 

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BIBLIOGRAPHIE
Auteurs consultés, ouvrages cités

 -          Pierre Abélard : Sic et non
-          Guillaume Apollinaire : Alcools / Les Onze mille verges
-          Honoré de Balzac : Le père Goriot
-          Baudelaire : Les fleurs du mal
-          Nicolas Boileau : Discours au roi
-          Bonaventure des Périers
-          Alphonse Bonnafé : Brassens, poésie et chansons
-          Brantôme
-          Buffon : Histoire naturelle
-          Louis-Ferdinand Céline : Mort à crédit
-          André Chénier : Elégies
-          Pierre Corneille : Le Cid
-          Démocrite
-          Diderot : Le neveu de Rameau
-          Alexandre Duval : Les Héritiers
-          Jean-Pierre Claris de Florian : Fables
-          Jean de La Fontaine : Fables
-          Antoine Furetière : Le dictionnaire universel
-          Jean Giraudoux : Amphitryon 38
-          Pierre Guiraud : Les locutions françaises
-          Hébert : Le Père Duchesne
-          Homère : L’Illiade et l’Odyssée
-          Victor Hugo : Les Misérables/Les Chants du crépuscule/ Le dernier jour d’un condamné
-          Alphonse de Lamartine : Ode à Némésis
-          Paul Léautaud : In Memoriam/ Le petit ami
-          Stéphane Mallarmé : L’Azur
-          Clément Marot : Le Blason du beau tétin
-          Molière : Don Juan/Amphitryon/ L’Amour médecin/Tartuffe
-          Michelet : Histoire de la Révolution française
-          Max Nettlau : Histoire de l’anarchie
-          Frédéric Nietzsche : Le gai savoir / Ainsi parlait Zarathoustra
-          César Oudin : Les curiosités françaises
-          Blaise Pascal : Pensées
-          Charles Perrault : Contes
-          Jacques Prévert : Paroles
-          L’abbé Prévost : Manon Lescaut
-          Marcel Proust : A la recherche du temps perdu
-          François Rabelais
-          Jean Racine : Bajazet
-          Jean-François Régnard : Les folies amoureuses
-          Arthur Rimbaud : Œuvres complètes
-          Jean-Paul Sartre : Les Mouches
-          Madame de Sévigné : Lettres
-          Paul Scarron : Le roman comique/ L’Enéide
-          Schopenhauer : Sur les femmes
-          Jules Vallès : L’insurgé
-          Varron : Les satires Ménippée
-          François Villon : Le testament
-          Vincent voiture
-          Jaroslav Vrchlicky : Les Fenêtres dans la tempête
-          Zo D’Axa : L’en dehors

DICTIONNAIRES ET ENCYLOPEDIES CONSULTES :

Jean-Claude Bologne : Dictionnaire commenté des expressions d’origine littéraire - LAROUSSE - Collection Le souffle des mots  - Edition mai 1999
LAFFONT- BOMPIANI - Dictionnaire encyclopédique de la littérature française - Robert LAFFONT - Collection  Bouquins - Edition mars 1999
Alain REY - Sophie CHANTEREAU - Dictionnaire des expressions et locutions - LE ROBERT - Edition avril 1995
Alain REY - Marianne TOMI - Tristan HORDE - Chantal TANET - Dictionnaire historique de la langue française - 3 volumes- LE ROBERT - Edition mars 1999

Encyclopédie UNIVERSALIS : 1997
Encyclopédie ENCARTA : 1997 -
LE LITTRE : Dictionnaire de la langue française classique -  Edition de référence : entre 1873 et 1877 -

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15.11.2011

Brassens : les mots du cygne

Chansonnette à celle qui reste pucelle

 Certes, si te presse
La soif de caresses,
Cours, saute avec les
Vénus de Panurge.
Va, mais si rien n’urge,
Faut pas t’emballer.

 Mais si tu succombes,
Sache surtout qu’on peut
Etre passée par
Onze mille verges,
Et demeurer vierge,
Paradoxe à part.

littératureCette tendre ballade, jouée en accords mineurs, célèbre le libre arbitre en amour.
Car si l’évolution des mœurs et des mentalités fait que les tendresses juvéniles ne sont plus interdites par les froides valeurs de la morale conventionnelle, le poète ne voudrait pas pour autant que l’adolescence confonde cette levée de l’interdit social avec l’obligation de le transgresser.
Une aliénation ne se dépasse pas par la pratique systématique de son contraire. C’est là un principe qui ne vaut pas seulement pour la sexualité juvénile… S’adressant à une adolescente, Brassens lui suggère donc de ne point succomber à la mode libertine, mais de n’obéir qu’à ses désirs.
Et puis, la virginité, celle qu’on offre à l’âme que l’on croit sœur et rencontrée au hasard des chemins, c’est bien autre chose. Brassens l’a dit par ailleurs : Quand Cupidon s’en fout, on peut perdre la vertu mais pas la tête. Et c’est bien dommage.
Pour le redire ici,  il use d’un habile jeu de mots entre les onze mille verges et les onze mille vierges, par une double allusion à Apollinaire et à une légende de l'église catholique .

En 1907, Guillaume Apollinaire, par nécessité d’argent nous dit-on, publie sous le manteau deux romans pornographiques, «Les exploits d’un jeune Don Juan» et « Les onze milles verges», ce dernier texte constituant une sorte de négation de la vie humaine, dans un monde complètement démentiel fait d’angoisses et de fantasmes nauséeux, voire sadomasochistes, et qui annonce Michaux et toute l’école surréaliste, mot qu’Apollinaire sera d’ailleurs le premier à employer pour qualifier, en 1917, le drame qu’il vient d’écrire, «Les mamelles de Tirésias».
Le titre choisi par Apollinaire, Les onze mille verges, est un détournement d’une légende qui enthousiasma la chrétienté, et qui, à la fin du Moyen-âge, inspira de nombreuses œuvres d’art, Les Onze mille vierges.
La fable prend sa source à la fin du IVe siècle, à Cologne. C’est là qu’un certain Clematius y restaura une basilique où auraient été ensevelies des vierges martyrisées au cours du siècle précédent.
Clematius inscrivit la date de ses travaux mais ne donna aucun nom aux prétendues pucelles. C’est au IXe siècle que des religieuses voulurent raconter l’histoire des martyres. Elles leur donnèrent alors des noms, parmi lesquels figurait celui d’Ursule. Elles en comptèrent onze, puis, par une erreur d’interprétation des chiffres romains, onze mille.
A la fin du Xe siècle cependant, la légende avait pris totalement corps. Ainsi Ursule, fille du roi de Grande Bretagne, aurait été demandée en mariage par le fils du roi d’un peuple barbare.
La demande ayant été agréée, Ursule est entourée de dix compagnes et chacune d’elles est accompagnée de mille vierges pour faire pèlerinage à Rome.
C’est au retour de leur saint périple, alors qu’elles descendent le Rhin après Cologne, qu’elles font la rencontre des Huns, conduits par Attila. Lequel, comme chacun sait, ne faisait pas dans la dentelle…Ce que chacun sait aussi, c'est que le sauvage au célèbre catogan ne pouvait déjà être en train de flâner sur les rives du Rhin au IIIe siècle, puisqu'il n'y vint qu'au Ve (vers 450). Mais bon, si ce n'était lui, c'était peut-être son frère.
Ursule ayant bien entendu refusé la demande en mariage que ne manqua pas de lui faire le cruel, mais cependant fort galant barbare, les onze mille vierges sont massacrées sur-le-champ. Là oui, on peut reconnaître Attila. J'en conviens...

Même si cette fable manichéenne au possible ne contient sans doute pas une once de vérité - mais une fable est une fable - on chercha néanmoins à la faire entrer dans l’Histoire à plusieurs reprises et particulièrement en 1106, quand de nouveaux fossés furent creusés autour de Cologne et qu’on y découvrit les nombreux ossements d’un antique cimetière.
A grands coups de fausses inscriptions et d’interprétations fantaisistes, on tenta en vain d'attribuer ces restes aux onze mille vierges d’Ursule.

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08.11.2011

Brassens : les mots du cygne

La légion d’honneur

 Tous les Brummel, les dandys, les gandins,
Ils les considérait avec dédain,
Faisant peu de cas de l’élégance, il s’ha-
billait au décrochez-moi ça.
Au combat pour s’en servir de liquette,
Sous un déluge d’obus, de roquettes,
Il conquit une oriflamme teuton,
Cet acte lui valut le grand cordon.
Mais il perdit le privilège de
S’aller vêtir à la six-quatre-deux,
Car ça la fout mal, saperlipopette,
D’avoir des faux plis, des trous à ses bas,
De mettre un ruban sur sa salopette :
La légion d’honneur, ça pardonne pas.

littératureLes honneurs pervertissent.
Celui qui aurait eu l’occasion de les fréquenter, mais qui s’en tint toujours soigneusement à l'écart, le sait bien.
Pour rester un acteur libre de sa vie, il ne faut pas trop s’exposer à la reconnaissance et ne pas succomber au désir de gloire.
Cette composition, une des dernières, est très belle et tout à fait fidèle à l’œuvre entière.
Le poète qu’on a jamais pris en flagrant délit de mondanités, l’homme simple, mal à l’aise sous les feux de la rampe, qui a si allègrement stigmatisé la «Déesse aux cent bouches», prend ici à partie La légion d’honneur, comme symbole suprême - et ridicule - de toutes les gratifications.
Ainsi ce brave homme de la strophe, contraint et forcé d’être tiré à quatre épingles pour porter l’insigne décoration, lui qui, nullement soucieux des modes vestimentaires, s’habillait sans recherche et n’avait que mépris pour tous les élégants et autres muscadins, disciples de «Brummel».
Ce George Bryan Brummel, 1778-1840, jeune homme anglais fils d’un parvenu, se fait remarquer à Eton et à Oxford, pour son sens de la répartie et pour son audace, certes, mais surtout pour le soin extrême qu’il apporte à son élégance vestimentaire.
Sa rencontre avec le Prince de Galles, le futur roi Georges IV, lui ouvre les portes de la haute société britannique.
Bientôt ami du duc de Bedford, Brummel donne des réceptions fort guindées, qui tournent parfois à l’orgie.
Pendant vingt ans, il impose dans tous les salons anglais son point de vue quant à la subtilité de l’habillement et, chez tout ce que l’Angleterre compte de distingué, il est le référent absolu en matière de bon goût et d’étiquette.
Son style finira par coloniser toutes les capitales européennes. Dans les salons, bien entendu, pas sur les boulevards populaires...
Tombé en disgrâce en 1816 auprès du Prince, Brummel voit bientôt son influence décliner. Criblé de dettes de jeu, il passe la Manche et s’installe à Calais.
Tentant de reprendre en France le même train de vie, il est emprisonné en 1837, ruiné et poursuivi par la horde de ses créanciers.
Libéré grâce à l’influence d’anciennes connaissances, il mourra à Caen, dans une maison de retraite, dénué de tout, même de sa raison et, cruauté du sort, quasiment en haillons, contraint de s’habiller, lui aussi, au décrochez-moi ça.

Attestée en 1842, l’expression, sans lien aucun avec Brummel mort en 1840, s’est rapidement lexicalisée pour devenir un  nom composé désignant la boutique d’un fripier, vendeur de vêtements d’occasion.
Le mode impératif indique la désinvolture, bien compréhensible, de l’acheteur populaire et non l’insolence ou le dédain.
Soit dit en passant, permettez-moi de conclure que le fait que Brummel ait été sans doute obligé d’en passer par là, ne m’anime d’aucune émotion particulière. Il faut dire aussi que ce Brummel exerça une certaine fascination sur pas mal de nos écrivains, dont Baudelaire et Balzac.

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L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l’empêcher de boire un pot
C’était ni plus ni moins risquer sa peau.
Un soir d’intempérance, à son insu,
Il éteignit en pissotant dessus
Un simple commencement d’incendie,
On lui flanqua le mérite, pardi !
Depuis que n’est plus vierge son revers,
Il s’interdit de marcher de travers.
Car ça la fout mal d’se rendre dans les vignes,
Dites du Seigneur faire des faux-pas
Quand on est marqué du fatal insigne :
La légion d’honneur ça pardonne pas.

littératureNos antihéros sont toujours décorés pour de hauts faits absolument insignifiants et toujours accomplis non seulement en dehors de leur volonté, mais encore dans l’exercice même de leur inconduite. C’est assez dire la valeur du badge qu’on leur accroche au veston !
En tout cas, ce médaillon de pacotille contraint son porteur à rester dans le droit chemin. Au sens propre dans cette strophe.
Car en évoquant l’âme du bon feu Jehan Cotart, Brassens en appelle à une ballade de François Villon, prière pour sauver l’âme d’un ivrogne impénitent, souffrant d’une inextinguible soif :

On ne lui sceu(t) pot des mains arracher :
De bien boire ne feut(s) oncques fetard.
Nobles seigneurs, ne soufrez empescher
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard

Même Jehan Cotard qui, nous dit Villon, buvait jusqu’à son dernier sou, qu’on ne vit jamais sans une cruche portée à ses lèvres, qui se cognait aux étals du boucher, qui jamais ne s’allait coucher sans tituber, serait, lui répond Brassens, devenu un modèle de sobriété, la légion d’honneur épinglée à son habit.
Le message est clair : gardez vos joies et vos inconduites et tenez-vous bien à l’écart de ces singeries !

Dans une autre mesure, cela me fait un peu penser aux écrivains soudain gratifiés d'un grand prix littéraire : souvent, ils disparaissent on ne sait où, comme si la renommée les avait soudain taris.

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05.11.2011

Brassens : les mots du cygne

L’Andropause

Ô, n’insultez jamais une verge qui tombe !
Ce n’est pas leur principe, ils crient sur tous les tons,
Que l’une de mes deux est déjà dans la tombe
Et que l’autre à son tour file un mauvais coton.

littératureC’est là un morceau purement bravache et provocateur.
Le ton du cinglant démenti rappelle celui du Bulletin de santé, sauf que ce ne sont plus les élucubrations de la presse qui sont visées, mais celles de ces maris trompés qui font courir la rumeur selon laquelle leur dangereux rival aurait enfin atteint l’âge où, lentement, déclinent les appétits sexuels.
Si le Bulletin de santé avait un pied dans la réalité - la presse murmurant que Brassens était gravement malade - l’Andropause est évidemment une pure fiction. C’est là toute la différence aussi.
Se targuant d’en être resté à ses premières vigueurs, Brassens tente toujours et encore de conjurer l’inexorable vieillissement.
Comme dans Trompe la mort, il affirme que le temps n’a aucune prise sur lui. L’angoisse suprême ancrée au fond des tripes, il adresse encore une fois un bras d’honneur tapageur à l’éphémère condition humaine.
Et quand bien même les érections seraient-elles plus velléitaires à présent ! Le fait serait de lui-même assez pathétique sans, qu’en plus, on ne vienne l’injurier de sarcasmes désobligeants. J’allais dire, tirer sur une ambulance.
Pour ajouter à ce pathétique hypothétique, Brassens détourne alors un vers de Victor Hugo, qu’il va chercher, subtil clin d‘œil, dans Les Chants du crépuscule :

Oh, n’insultez jamais une femme qui tombe !
Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe !

Victor Hugo - Les Chants du crépuscule - XIV -

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Tout au plus, gentiment diront-elles : « Peuchère,
Le vieux Priape est mort » et, la cuisse légère,
Le regard alangui,
Elles s’en iront vous rouler dans la farine
De safran, tempérer leur fureur  utérine
Avec n’importe qui.

 littératureLe fait est assez rare pour mériter d’être souligné : les deux derniers vers de cette strophe constituent à mes yeux une faute de goût sous la plume du poète. Je mets ça sur le compte que nous sommes dans les textes posthumes, inachevés, presque des brouillons encore. Il me plaît de croire que Brassens les aurait supprimés ou les aurait profondément  remaniés. J’ai déjà eu l’occasion de lire certains de ses brouillons, (notamment ceux publiés par André Tillieu) et où l’on voit bien le travail accompli sur les vers et la distance qui sépare parfois la formulation définitive du premier jet.
Reste l’évocation de cet étrange petit dieu, fils d’Aphrodite et de Dionysos, et dont la particularité réside, comme chacun sait, en ce qu’il possède un membre absolument démesuré et toujours en érection. Le pauvre !
Pour cette malformation, impudique et difforme, sa mère, déesse de l’Amour, le rejeta, comme quoi, les dieux ont leur raison que la raison etc.…
Mais, loin d‘être ici une hâblerie de gros phallo, l’allusion à Priape peut être un aveu dramatique et désespéré et c’est en cela qu’elle est des plus fines. Je parle de l’allusion, bien sûr.
Car aux environs de 300 avant Jésus-Christ, dans les épigrammes de l’Anthologie grecque, Priape, le sexe toujours érigé, est le gardien des vergers et des potagers, l’agressivité de ce colossal pénis devant effrayer les voleurs qu’il menace des pires sévices sexuels.
De plus, Priape porte sur lui des fruits abondants, symboles d’une fertilité qu’il serait censé procurer aux terres sur lesquelles il est campé.
Mais rien, dans les jardins qu’il protège, ne pousse. Ce sexe incongru est donc traduit dans les textes comme stérile et parfaitement inutile quant à la conservation des espèces.
Il nous faut également ajouter que dans toutes ses tentatives de séduction, Priape échoue et, jamais apaisé, le sexe aux mensurations légendaires devient alors un objet de dérision, à tel point que Priape supplie les voleurs et les voleuses de franchir les clôtures des jardins, afin qu’il puisse sur eux satisfaire ses appétits.
Non seulement, donc, ce sexe est infécond mais, comble de malheur, il est incapable de procurer la moindre volupté. Les médecins hippocratiques ont d’ailleurs qualifié de «priapisme» une maladie congénitale où le pénis reste constamment et douloureusement en érection.
Le drame de Priape est drame humain. Il est en effet toujours représenté comme totalement homme, à  la différence des satyres, mi-hommes, mi-bêtes et qui ont, eux, les veinards ! accès à la volupté, comme si une sexualité débridée ne pouvait être que l’apanage des créatures hybrides.
Heu...C’est curieux, ça…Je précise donc que je raconte là ce que dit stricto sensu la mythologie, et que je me garderais bien de porter un quelconque jugement critique sur la chose.

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29.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Adieu, Poète !


Quelques œuvres posthumes

littératureC’était il y a exactement 30 ans aujourd’hui 29 octobre et c’était la nuit, juste avant que la pendule ne bascule de l’autre côté de la date : le grand manuscrit se refermait, soudain orphelin de sa belle plume.
Libération qui, à l’époque, avait encore quelque intelligence complice avec les hommes, titrait le lendemain : BRASSENS CASSE SA PIPE.
J’étais dans une librairie, rue Saint-Yon, à la Rochelle et mes yeux n’arrivaient pas à se déconnecter de ce gros titre qui résonnait comme un grand malheur.
A Saint-Gély-du-Fesc, à deux pas des flots bleus, le poète avait donc déposé armes et bagages aux pieds de la Camarde ; celle qu’il avait tant raillée, qu’il avait tant provoquée de son verbe.
Orpheline aussi, la guitare, qui laissait mourir de chagrin ses accords et sa pompe légendaire. Le doigté, si alerte, si jazz, si romantique, incomparable à nul autre par sa sobriété techniquement difficile, s’éteignait.
La voix chaude, ronde, fraternelle s'était tue. Un homme d'une exceptionnelle valeur humaine et d'une modestie qui devrait aujourd'hui faire crever de honte tous les seigneurs-détenteurs de la fausse parole, grands ou petits, donnait sa démission au vaste monde.
Des copains de Nantes rencontrés beaucoup plus tard à Vaison-la-Romaine, Les Passants (salut fraternel, Serge, si tu passes par là !) lui ont dédié une superbe chanson, Le poète et les croque-notes :

Que tu remontes sur scène, hélas, n'est pas demain,
Alors prends cette chanson comme la poignée de main
Qu'on n'a pas échangée dans ta loge de chanteur,
C'est pas gentil d'éconduire tous tes admirateurs,
Parce qu'une mort imbécile
T'a fait taire la glotte,
Toi, le Poète,
Et nous les croque-notes !

Moi-même orphelin de père, de racines et de repères, je venais de perdre mon poète, celui qui m’avait appris à décliner mon émotion sur une guitare et par le mot. Du même coup, une bonne part de ma confrontation poétique avec le monde s’envolait.
Un chant se taisait.
A jamais.
J’ai rencontré beaucoup d’amis autour de Brassens. Des musiciens et des poètes pour la plupart. On avait les mêmes références, on avait le même goût pour les mêmes poésies, on avait les mêmes chansons aux lèvres, on taquinait les mêmes accords de guitare, et on se disait qu'on était comme des frères qui auraient bu le même lait, mais qui auraient grandi, sans se connaître, dans des endroits différents, loin les uns des autres. Tous ces copains se souvenaient, plus de vingt ans après, de ce qu’ils faisaient et où ils étaient quand ils ont appris la mort de Georges Brassens. Un bout du chemin s'était figé à cet endroit précis. Il y avait, il y a et il y aura un avant et un après .

Certes, en 1982 et en 1985, des textes méconnus ont été ressortis des tiroirs par Jean Bertola, dont certains ont été repris plus tard, avec bonheur, par Maxime Le Forestier.
Certes. Mais si, comme le disait Brassens lui-même, « une chanson, c’est une lettre à un ami», j’ai eu, en dépit de l’incontestable plaisir à découvrir à titre posthume le langage du poète, la triste impression d’avoir reçu comme de chaleureuses nouvelles de la part d’un copain qui, pendant la distribution du courrier, avait faussé compagnie au vaste monde.
J’ai eu le sentiment d’un silence encore  plus dense.
J’ai donc sélectionné, parmi la trentaine de titres que le poète n’enregistra jamais, les textes qui me parlaient le plus de lui. Ceux, en fait, sur lesquels j’aurais tant aimé entendre son amicale intonation et son  timbre frondeur.
L’esprit est encore là, même si le cœur s’est envolé là-bas…Vers le Grand Peut-être.

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 Le Vieux Normand

 Quand tous les rois Pétaud crient : « Vive la République ! »,
Que « Mort aux vaches ! » même est un slogan de flic,
Que l’on parle de paix le cul sur des canons,
Bienheureux celui qui s’y retrouve, moi non !

littératureJusqu’à ce que ne sombre la lumière, Brassens a gardé le même esprit de solitude.
Ce texte est en effet du même tonneau que Le pluriel et Mourir pour des idées. Le refus de s’engager dans la confusion tapageuse des idéologies aura donc toujours été l’engagement majeur du poète.
L’homme de Sète se conduit en sage et vieux Normand, comme si cette apparente absence de position tranchée lui faisait murmurer  : P’être ben qu’oui, p’être ben qu’non.
Ainsi, avant de tirer sa révérence, n’a-t-il aucun conseil à prodiguer aux jeunes générations, aucune certitude à leur transmettre et sur laquelle elles pourraient asseoir leur jugement et construire leur monde.
Sur les questions essentielles de l’existence, Brassens est avant tout un dubitatif et ce que bon nombre de jeunes (et de moins jeunes) cons, qui se croyaient pourtant des plus fins et des plus intelligents, ont pris pour une fuite, n’était que le désespoir modéré d’une intelligence visionnaire. Suffit aujourd’hui, en 2011, de voir l’état du monde pour en être convaincu et suffit d'entendre le vide effrayant du discours, partout où il a des prétentions, pour mesurer combien, en trente ans, nous n'avons pas bougé d'un poil. A y regarder de près, nous aurions même plutôt réculé.
Déjà, dans la cacophonie contradictoire des discours d’idéologues, Brassens ne trouvait rien qui aurait pu correspondre à sa vision du bonheur.
L’homme était en-dehors. Et je me sens aujourd’hui de plus en plus en phase avec lui. J'ai appris la solitude. Je l'ai appris par le brouhaha des hommes :

Moi, le fil d'Ariane, il me fait un peu peur
Et je n'men sers plus que pour couper le beurre.

Aux enfants de 68 qui «interdisaient d’interdire», le poète déconseille de conseiller.
Aux grands de ce monde qui prêchent la force de dissuasion par l’arsenal apocalyptique, autrement dit le trop fameux si vis pacem para bellum, il offre son plus pur scepticisme.
Il dédaigne aussi et surtout ces rois Pétaud qui, pour rester dans la course aux pouvoirs et vendre leur vieille marchandise idéologique, endossent les couleurs de la démocratie.
Quand on fait allusion au roi Pétaud, on pense évidemment à Rabelais.
Mais Rabelais n’a pas créé le « Roy Pétault». Il l’a fait revivre de la légende d’un obscur personnage, qui tiendrait son nom du roitelet, petit roi, car on nomme ainsi cet oiseau nerveux, toujours en mouvement, toujours à la recherche d’un territoire, «roi petare» ou encore «rey petare».
A la fin du XVIe, on retrouve le roi Pétaud dans des expressions proverbiales telles que «C’est la cour du roy Pétauld où chacun est maître», pour désigner une organisation, un lieu, où règne le désordre et où rien n’est cohérent.

Pour l’histoire, notons qu’Honoré Daumier, bouillant révolutionnaire républicain sous le règne de Louis-Philippe, et qui fut tout à la fois peintre, graveur, sculpteur et dessinateur, fut incarcéré six mois puis interné comme aliéné, après avoir publié en 1831 et 1832 deux magnifiques lithographies dont l’une, La cour du roi Pétaud, pourfendait les vices de la monarchie du Roi-bourgeois.
Grand admirateur de Balzac, Daumier avait aussi superbement croqué certains personnages de la Comédie humaine, dont l'inquiétant Vautrin et le pathétique père Goriot.

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26.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Lèche-cocu

 Si L’homme était un peu bigot,
Lui qui sentait fort le fagot,
Criblait le ciel de patenôtres,
Communiait à grands fracas,
Retirant même en certains cas
L’pain bénit d’la bouche d’un autre.

littératureAvec Le Cocu nous avions brièvement évoqué ce Tartufe qui, pour séduire les femmes, s’évertue d’abord à imiter les maris, transgressant ainsi les règles de bonne conduite qui doivent être observées à l’égard du mari bafoué.
Si Brassens méprise cette misérable stratégie de son antihéros, il s’en amuse aussi, car,
comme dans une fable, la morale est sauve : jamais Lèche-cocu, dont les intentions sont à chaque fois découvertes par les maris, ne parviendra jusqu’à leurs femmes.
Même si nous ne sommes pas en présence d’une des pièces maîtresses de l’œuvre, de celles qui ont posé avec brio les questions essentielles, Lèche-cocu reste une plaisante comédie, une facétie récréative et bien ficelée.
C’est la blague éternelle de «l’arroseur arrosé» et, sur fond rieur, le procès des tartuferies amoureuses.
Brassens raille tous ces mauvais jeux de rôle dans lesquels se démène son personnage et il les choisit parmi les plus saugrenus, parmi ceux qui lui sont particulièrement détestables, du flic au militant en passant par le militaire jusqu’au calotin.
Car ce séducteur maladroit ne recule devant rien, allant même jusqu’à imiter un mari dans ses frénésies religieuses, lui qui, pourtant, en profondeur, sent fort le fagot.
La locution est très évocatrice.
Elle serait née en 1594 dans le fameux pamphlet politique et collectif, La satire Ménippée, dirigé contre les fanatiques de la Ligue, celle déjà évoquée avec Oncle Archibald. Les nombreux auteurs de cette satire étaient des loyalistes ecclésiastiques, des juristes et des poètes humanistes.
Le succès de ce texte, qui tenait son titre d’une œuvre de Varron, 116-27 avant J.C, «Les Satires Ménippées», du nom du philosophe cynique Ménippe de Gadara, contribua à la victoire définitive d’Henri IV.
Le pamphlet de 1594 se présente comme une sorte de farce avec prologue et épilogue où les états de la Ligue sont raillés de façon burlesque et l’expression sentir le fagot y désigne ceux qui sont promis au bûcher, c’est-à-dire les hérétiques.
Au fil du temps, la locution a évidemment perdu de sa violence satirique. Elle n’est plus employée que dans une pure intention littéraire comme ici, où Brassens remet à l’ordre du jour la métaphore tragi-comique.
Car, au bout du compte, si ce n’était cette manie de se renier constamment pour plaire aux maris, ce Lèche-cocu serait finalement bien sympathique au poète : il est foncièrement anticlérical, antimilitariste et n’aime pas les flics.
Mais tout le monde l’aura compris : il est avant tout un gros sot dont les apostasies successives, au lieu de le servir, le perdent à chaque fois davantage.

 

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Et nous, copains, cousins, voisins,
Profitant (on n’est pas des saints),
De ce que ces deux imbéciles
Se passaient rhubarbe et séné,
On s’partageait leur dulcinée
Qui se laissait faire docile.

littératurePour railler ce flagorneur, Brassens ne pouvait nous offrir meilleure référence ni plus subtil clin d’œil à un des grands maîtres de notre patrimoine littéraire.
La scène première de l’acte III de L’Amour médecin de Molière voit en effet deux hommes de l’Art, M.Tomès et M. Des Fonandres, s’affronter quant à la nature d’un remède à prescrire à une patiente.
M. Filerin s’interpose, leur enjoignant de cesser leurs inutiles disputes qui, dit-il en substance, risquent de faire découvrir au peuple toute la forfanterie et toute la fatuité de la médecine.
Ces arguments de poids ramènent très vite les deux comparses à la raison, qui s’empressent alors de conclure un pacte par M. Fonandres ainsi formulé à l’adresse de M. Filerin, l’entremetteur :

- J’y consens ; Qu’il me passe mon émétique pour la malade dont il s’agit, et je lui passerai tout ce qu’il voudra pour le premier malade dont il sera question.

Par allusion directe à cette réplique, est née vers 1788 l’expression Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné, ces deux plantes médicinales ayant à peu près les mêmes vertus…laxatives !
Elle s’emploie ironiquement pour dire deux personnes qui se font de mutuelles complaisances et concessions, non par conviction, mais par pur intérêt, comme nos deux praticiens de l’Amour médecin.
Tout comme aussi le dragueur de maris et le mari lui-même, tous les deux ayant le plus vif intérêt à ne pas se perdre de vue et à ne se
point fâcher.

Image 1 : Philip Seelen

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22.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Histoire de faussaire

Se dessinant sur fond d’azur,
La ferme était fausse bien sûr,
Et le chaume servant de toit,
Synthétique comme il se doit.
Au bout d’une allée de faux buis,
On apercevait un faux puits
Du fond duquel la vérité
N’avait jamais dû remonter.

littératureC’est un véritable exercice de style auquel se livre Brassens avec cette Histoire de faussaire.
Certes, il peut arriver que dans une aventure amoureuse, on découvre soudain que l’essentiel est faux. On devrait d’ailleurs, dans ce cas-là, parler plutôt d’une «mésaventure amoureuse ». Mais tout, en situation réelle, ne peut être à ce point falsifié.
Dans le tableau dressé par Brassens, tous les coups de pinceau sont faux, absolument faux, et ce, dans leurs moindres détails. A tel point que ce faux-là ne peut décemment être vrai.
C’est là toute la belle astuce de ce poème - à la musique qui swingue et que j’adore vraiment jouer - et la chute, avouant enfin une heure authentique de vrai bonheur au cœur de cette ambiance frelatée, est un retournement magistral de situation, comme seules en connaissent les comédies classiques.
Cette maîtresse dont l’environnement quotidien est tellement kitsch, nous est alors sympathique. Faut dire aussi qu’elle ne nous avait jamais été vraiment antipathique car, vers après vers, jamais le poète n’avait introduit la notion de mensonge délibéré avec intention dolosive.
Le pathétique de cette composition réside en fait dans la naïveté du décor. C’est donc un décor qui méritait le regard désabusé du poète tolérant et non l’acrimonieuse critique du donneur de leçons : Brassens sait que même les gens qui se fourvoient dans les artifices du mauvais goût, sans désir de tromper mais dans le seul but de tenter d’exister un peu, méritent qu’on s’attarde en leur compagnie, qu’on leur soit fraternel.
On me pardonnera ce raccourci fulgurant mais, après tout, la poésie ne se nourrit pas des mêmes exigences que la philosophie où seule la Vérité avec un grand V est source de bonheur.


Dans une Histoire de faussaire comme celle-ci, nulle part la vérité ne peut trouver asile. Pas même au fond d’un puits factice dans un jardin artificiel.
C’est une allusion à une courte maxime, «La Vérité se cache au fond d’un puits », attribuée à Démocrite, penseur du Ve siècle avant Jésus-Christ et contemporain de Socrate.
Démocrite fut le fondateur des prémices d’une philosophie, l’atomisme, selon laquelle le non-être, le néant, a une existence car c’est lui qui crée le mouvement des parties insécables de l’Etre, les atomes. Le moins que l’on puisse dire alors, c’est que Démocrite a jeté les bases, du moins en idée spéculative, d’une science qui allait révolutionner la connaissance physique du monde et introduisait, déjà, la pensée quantique.
Pour en revenir à la vérité dissimulée au fond d’un puits, on retrouve la maxime chez Boileau, Discours au roi :

Ils tremblent qu’un censeur… ; n’aille du fond du puits tirer la vérité.

 Si la métaphore exprime la difficulté qu’il y a, en toutes choses, à dissocier le vrai du faux, point besoin d’aller sonder les abîmes du puits dans  cette Histoire de faussaire : la difficulté étant elle-même illusoire, comment, en la surmontant, pourrait-on accéder à une quelconque vérité ?

*

La seule chose un peu sincère
Dans cette histoire de faussaire
Et contre laquelle il ne faut
Peut-être pas s’inscrire en faux,
C’est mon penchant pour elle et mon,
Gros point du côté du poumon
Quand amoureuse elle tomba
D’’un vrai marquis de Carabas.

 

littératurePeu de gens sans doute ignorent le nom de ce marquis du fameux conte de Perrault : fils cadet d’un meunier, ce personnage est abusivement fait marquis par un procureur, le Chat botté.
Ce qui nous échappe bien plus, c’est l’origine du nom, sur laquelle d’ailleurs Perrault n’a donné aucune explication.
Sans être tout à fait certaine, la plus plausible serait celle d’une interposition décelée dans un texte d’un écrivain juif de langue grecque, Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus-Christ.
Ce texte In Flaccum, avait été écrit contre le gouverneur Flaccus qui avait soutenu une révolte du peuple contre les juifs d’Alexandrie.
On y trouve le nom de «Carabas» pour désigner un fou qui errait tout nu de par la ville et que les Alexandrins déguisaient en souverain avec une couronne de papier et un sceptre de roseau pour railler Agrippa, nommé roi de Judée par Caligula.
Toujours est-il que le nom de Carabas désigne désormais une noblesse de pacotille, un roturier qui s’affuble de titres d’emprunt.


La dame, dans notre Histoire de faussaire, qui sait si bien s’entourer d’un monde d’objets factices, ne pouvait, en poussant sa logique du fac-similé jusqu’au bout, ne tomber amoureuse que d’un Carabas, un vrai, c’est-à-dire un vraiment faux. Au grand dam du poète…
Comme quoi, et c’est aussi toute la délicatesse de ce poème, il est des émotions où le faux et le vrai se plaisent tellement bien ensemble, qu’ils ne forment plus qu’une seule et même réalité.
Il n'y a que des imbéciles convaincus pour ne pas le savoir : les idéologues, les petits manichéens du tout vrai ou du tout faux. Du noir et du blanc. Au mépris de tout contexte humain et des vastes couleurs du monde.


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18.10.2011

Brassens : les mots du cygne

 Don Juan

Gloire au flic qui barrait le passage aux autos,
Pour laisser traverser les chats de Léautaud !
Et gloire à Don Juan d’avoir pris rendez-vous,
Avec la délaissée que l’amour désavoue !
Cette fille est trop vilaine, il me la faut !

littératureLe personnage de Don Juan est un monument, une cathédrale même, de la littérature universelle.
D’origine espagnole avec El burlador de Sevilla y convidado de piedra, soit «Le séducteur de Séville et le convive de Pierre», la comédie de mœurs fut très vite mise à contribution en Italie par les comédiens de la «Commedia dell’arte», avec quelques remaniements, et ce, probablement avant 1650.
En 1657, les susdits comédiens triomphèrent à Paris, au théâtre des Italiens.
La pièce eut auparavant de nombreux imitateurs français, notamment l’acteur Dorimont qui en donna en 1661 une tragi-comédie en cinq actes.
C’est certainement parmi ces imitateurs de talent que Molière puisa l’inspiration de son Don Juan bien à lui.
Il le fit jouer pour la première fois le 15 février 1665.
Depuis, Don Juan est passé sur nos pupitres d’écolier et, même s’il ne l’a pas fait, est venu enrichir notre langage pour dire un séducteur, abuseur de ses charmes, que ceux-ci soient réels ou imaginaires.
En fait, si Don Juan est universel c’est qu’il est l’archétype même de la joie de vivre, du libertinage blasphématoire, de la légèreté d’esprit uniquement préoccupé des plaisirs terrestres, par opposition à l’austère sérieux des questions du divin et du salut de l’âme.
Certaines lectures inattentives, voire un manque de lecture tout court, ont déjà réduit Don Juan, soit à un épicurisme primaire, soit à une recherche névrotique du plaisir.
C’est à la fois mal connaître la philosophie d’Epicure, la souffrance de la névrose et le personnage dont on parle.
Chez Molière, disons-le tout de go, Don Juan est tout proche de Tartuffe en ce que les deux personnages sont les entités contraires d’une même dialectique du mensonge.
C’est la lecture qu’en a faite Brassens, la bonne à mon sens. C’est celle d’un homme qui, par goût et raffinement, toujours s’inscrit en faux contre le convenu, contre le préjugé et contre la fausse dévotion.
Je serais alors tenté de dire qu’avec son Don Juan, Georges Brassens nous livre une part de sa philosophie de vie.
Par-delà le bien et le mal des attitudes, chacun, quand il le souhaite, peut en effet jouer son rôle à contre-emploi, déjouer celui qu’on veut lui imposer et retrouver le zèle marginal de son humanité première.
Ainsi, strophe après strophe, cet automobiliste qui met toute son adresse à éviter le hérisson égaré, le quidam qui ne hurle pas avec les loups, le curé qui tend la main à l’hérétique, la bonne sœur qui masturbe charitablement l’handicapé jusqu’à jouissance et l’inconnu, sans doute moustachu et grand amateur de bouffardes, qui, ne croyant pas aux idéologies salvatrices, n’importune son voisin ni de ses convictions, ni de ses discours tapageurs :

Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint,
Se borne chaque jour à ne pas trop emmerder ses voisins !

Ainsi aussi ce flic, investi d’un rôle souvent difficile dans l’œuvre de Brassens et qui, tout comme dans l’Epave, se conduit ici en parfait honnête homme.
De son autorité, il fait alors barrage aux automobiles pour donner la priorité aux chats, d’ordinaire victimes de la frénésie mécanique.
Et encore pas n’importe quels chats, mais ceux de Léautaud !
Autant dire des chats perdus, des orphelins et des recueillis. Des écorchés vifs.
Saluons ensemble la perfection du clin d’œil fait en direction de Paul Léautaud.
Car par-delà l'originalité de l’œuvre de cet écrivain, sachons qu’il fut le fils d’un père comédien et résolument séducteur, un véritable disciple de Don Juan et qui vogua toute sa vie d’aventures en aventures.
A tel point que Léautaud fut le fils d’une de ces «compagnes temporaires» qui l’abandonna trois jours après sa naissance.
Il ne revit sa mère que très brièvement, à l’âge de trente-et-un ans, à l’occasion d’un enterrement. Il conçut pour cette « femme de mauvaise vie » des désirs œdipiens très forts, qui, selon ses dires, furent presque satisfaits, mais qui en tout cas furent à la source de deux de ses œuvres majeures, In memoriam et Le Petit ami.
Critique littéraire au «Mercure de France», puis à la «Nouvelle revue Française», Paul Léautaud fut souvent congédié pour son esprit fantasque, authentique et s’exprimant au mépris des convenances.
Il nous a laissé, avec son Journal littéraire tenu pendant soixante-trois ans, un implacable pamphlet à l’encontre des personnalités du monde littéraire qu’il était alors amené à côtoyer.
Léautaud s’était installé en 1911 dans sa «baraque» de Fontenay-aux-Roses où, misanthrope sublime, il vivait en compagnie de tous les chats et de tous les chiens abandonnés et errants qu’il pouvait recueillir.
Les marxistes du gotha littéraire n’ont évidemment pas manqué de voir en lui un affreux réactionnaire. Il est vrai qu’il fait mine de regretter l’Occupation allemande et se dit même antisémite dans son Journal littéraire d’après-guerre. Mais le personnage est bien plus compliqué que cela : les pages de ce même journal des années 30 et des années de guerre font montre d’un profond mépris à l’égard de la droite réactionnaire et de l’Allemagne nazie.
Pour mémoire, on peut lire ici l'excellent texte que Jean-Louis Kuffer consacra à Léautaud en mai 2011.

De Léautaud à Brassens, qui ne se sont jamais rencontrés,  une main invisible s’est tendue. C’est la main d’une fraternité bourrue. Une main complice, celle qui, peut-être, faisait déjà chanter Baudelaire :

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique…

Ch. Baudelaire, les Fleurs du Mal - Le Chat

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15.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Les ricochets

J’avais dix-huit ans
Tout juste et quittant
Ma ville natale,
Un beau jour, ô gué,
Je vins débarquer
Dans la capitale.
J’entrai pas aux cris
D’« A nous deux Paris ! »
En Ile-de France,
Que ton Rastignac
N’ait cure, ô Balzac :
De ma concurrence.

Balzac4.jpgEt comme pour corroborer le propos précédent, comme pour bien montrer que ses artifices ont bel et bien berné les cruautés du temps, le poète enchaîne avec une salve de ricochets qui glissent avec une aisance exquise, une jeunesse insolente et une souplesse de cabri, sur les eaux de la Seine.
Faisant discrètement allusion à Rimbaud ;

«On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
-         Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

-         On va sous les tilleuls verts de la promenade…

Georges Brassens semble ajouter : « on n’est guère plus sérieux à dix-huit ans.»

Mais tout ça, c’était il y a longtemps… Au début. Quand le jeune Sétois, plus ou moins contraint de quitter Sète après son fric-frac raté, «monte» à Paris.  Les ricochets est un poème sur des souvenirs de jeunesse, sans nostalgie, maîtrisé par une plume souveraine, en pleine possession de son art.
Il est la mémoire du jeune homme découvrant le pavé parisien, dans ces rues où flotte le parfum des plus grands poètes. C’est bien à la  rencontre de ces âmes qui hantent encore la Ville qu’est venu le Sétois. Il est venu là pour écrire et flâner derrière ses illustres maitres, Villon, Hugo, Apollinaire, Baudelaire et tous les autres.
Il n’est pas venu faire fortune, animé par l’esprit de la conquête ou celui de la revanche sociale, pour gravir les échelons de la notoriété comme Eugène de Rastignac, héros balzacien et jeune homme du «Père Goriot» qui, arrivant de Province, lance depuis le Père Lachaise son célèbre défi :
- A nous deux, Paris !
Avec un certain succès d’ailleurs, parce qu’on retrouvera Rastignac, arriviste et mondain, dans toute la série balzacienne des «Scènes de la vie parisienne.»

Nulle intention de cet ordre n’habite le jeune Brassens. Il se souvient avec délices qu’il est venu pour la poésie et c’est avec une grâce singulière qu’il nous le confie dans la strophe suivante.

*
Gens  en place, dormez
Sans vous alarmer,
Rien ne vous menace.
Ce n’est qu’un jeune sot
Qui monte à l’assaut
Du p’tit Montparnasse.
On s’étonn’ra pas
Si mes premiers pas
Tout droit me menèrent
Au pont Mirabeau
Pour un coup d’chapeau
A l’Apollinaire.

 62-Pont+Mirabeau_06-2007.JPGMontagne de Phocide, région centrale de la Grèce antique, le «Mont parnasse » était consacré à Apollon et aux Muses.
Il est depuis le séjour symbolique des poètes.
Par extension, le Parnasse désigne la poésie et la locution « les nourrissons du Parnasse" nomme les poètes.
C’est donc cette montagne que Brassens se propose d’abord de gravir en rencontrant Paris.
Après les difficultés des premières marchent – qui dureront quand même quinze ans - il parviendra au sommet, nous le savons, même si une prime amourette sur les berges de la Seine, contée ici avec humour et tendresse, le distraira un moment de son initial projet
De cette aventure première, sa première aventure parisienne,  il ne garde point de blessure indélébile. Car tout est éphémère, tout s’en va, rien, ou peu de choses, n’est véritablement accessible :

Et qu’j’avais acquis
Cette conviction qui
Du reste me navre,
Que mort ou vivant
Ça n’est pas souvent
Qu’on arrive au Havre !

Les grandes questions traitées avec une simplicité magnifique. En quelques vers…
Oui, tout s’en va… Comme cette eau du fleuve sous le pont Mirabeau où, poète en herbe, Brassens était tout de suite venu saluer, comme il se doit à un poète en herbe, le grand Apollinaire :

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.
Guillaume Apollinaire – Alcools – Sous le pont Mirabeau

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12.10.2011

Brassens : les mots du cygne

 1976

Trompe la mort

  Avec cette neige à foison
Qui coiffe, coiffe ma toison
On peut me croire à vue de nez
Blanchi sous le harnais.
Eh bien, Mesdames et Messieurs,
C’est rien que de la poudre aux yeux,
C’est rien que de la comédie,
Rien que de la parodie.
C’est pour tenter de couper court
A l’avance du temps qui court,
De persuader ce vieux goujat
Que tout le mal est fait déjà.
Mais dessous la perruque j’ai
Mes vrais cheveux couleur de jais.
C’est pas demain la veille, bon Dieu !
De mes adieux.

littératureNous sommes donc en 1976. Le mal insidieux poursuit son ténébreux chemin.
Le poète amaigri «flotte dans ses vêtements» tandis que les flocons des neiges éternelles ont saupoudré les ondulations toujours soignées de la chevelure.
Sur la lourde moustache aussi s’est déposé le givre. De la fidèle pipe s’échappe comme la fumée bleue des matins d’hiver.
Brassens sait maintenant que, dans ses propres coulisses, rôde la Camarde.
Bravache, l’angoisse du temps qui fuit, celle qui toujours l’a hanté, nouée au creux du ventre, il lève le poing aux nues et, une fois encore, tente de conjurer le sort en le démentant effrontément, en le provoquant, en jouant au plus fort que lui, avec, brandie dans ce poing levé, la seule arme qu’il n’ait jamais possédée : la poésie.

Chant de la peur et du désespoir, chant de révolte d’un homme éternellement amoureux de la vie et qui n’ignore rien de l’issue fatale, prochaine. Qui sait la défaite qui l’attend. Baroud d’honneur, voici Trompe la mort, une blessure sur fond d’humour frondeur.
Cet album sera le dernier…Après lui, Brassens mènera son combat solitaire, jusqu’à ce que nous savons tous, mais, en témoignent les titres posthumes, toujours la plume et la guitare à la main.

Comme pour retarder ce fatidique instant où le soleil plongera une dernière fois derrière la ligne d'horizon, le poète mettrait lui-même en scène les ombres du crépuscule, bernant ainsi l’étoile sur la réalité de sa propre course.
Toutes les petites diminutions qui ralentissent le pas et l’ardeur à vivre ne seraient donc que de savants trompe-l’œil, telles ces tempes maintenant grisonnantes, stigmates pourtant irréfutables de l’érosion.
Ces artifices inventés par Brassens prennent complètement à contre-pied l’usage de ces hommes un peu ridicules qui, blanchissant, se mettent en devoir de se teinter les cheveux. Qui veulent mentir au temps, le refuser, le remonter. Brassens fait la même chose, mais dans l’autre sens, il anticipe sur ce temps. Il ne cherche pas à se rajeunir pour tromper son monde, mais à prendre les dehors d’un vieillard pour tromper le temps.
C’est beaucoup plus difficile, à mon sens, de vouloir tromper le temps que les hommes (ou les femmes plutôt).


Blanchi sous le harnais dit bien cette impression d’une longue expérience acquise au prix de l’accumulation des années.
Au XVIIe siècle, le mot harnais désignait les bagages et toute la suite d’une armée en campagne, avant de nommer d’abord l’équipement complet du soldat, puis, plus spécialement, son uniforme.
De là est née une expression endosser le harnais, pour dire de quelqu’un qu’il embrassait la carrière militaire, qu’il entrait dans les ordres ou qu’il se destinait à un métier juridique, bref, qu’il entamait une profession où le port d’un habit spécifique était de rigueur.
Dès le XIIIe siècle, le mot a désigné par extension l’équipement complet du cheval d’attelage et même, dans un sens plus moderne à partir du XIXe siècle, le mot a pris un temps la valeur d’accoutrement ridicule.
Par une allusion directe à un vers du Cid, acte II, scène 8, la locution blanchi sous le harnais, est en usage au XVIIe siècle et signifie, bien au-delà de la carrière des armes, qu’on s’est usé et fatigué dans l’exercice d’une fonction ou d’un métier.

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08.10.2011

Brassens : les mots du cygne

A L'ombre des maris

 C’est mon cas ces temps-ci, je suis triste, malade,
Quand je dois faire honneur à certaine pécore.
Mais son mari et moi, c’est Oreste et Pylade,
Et, pour garder l’ami, je la cajole encore.

Ne jetez pas la pierre à la femme adultère,
Je suis derrière.

littératureLe cocu, nous l’avons vu avec le titre du même nom, bénéficie dans l’œuvre de Georges Brassens d’un véritable statut, fait de droits et de devoirs comme tous les statuts, et l’éthique du poète commande qu’on ne déroge point à certaines dispositions de ce statut.
Plus loin, nous rencontrerons Lèche cocu qui, à cet égard, fait figure de véritable délinquant.
Partout chez Brassens donc, le cocu a droit au respect et à la considération.
Avec cette farce conjugale, à la hauteur de celles de Georges Feydeau, la condition de l’infortuné prend du galon : on passe de la considération, de l’urbanité de bon aloi, à la franche amitié.
Au risque, calculé, de me répéter, j’invite quand même le lecteur à plus d’attention sur cet apparent badinage.
Car sous les dehors d’une truculente bouffonnerie et d’un plaisant marivaudage, Brassens renverse toutes les valeurs établies par les plaisanteries de comptoir. Une lecture plus sensible de ce poème qui fit sourire beaucoup, ravale en effet l’amant au rang de victime et grandit le porteur de cornes.
Car ce n’est évidemment  pas l’adultère en soi que brocarde le poète, mais le mensonge qui le sous-tend.
Ici tout se joue autour d’un désordre transparent. L’institution du mariage y est aussi allégrement moquée et, en usant d’un autre langage, les théoriciens de la camaraderie amoureuse, de Georges Darien à Louis Armand, n’avaient pas mieux exposé leur point de vue.
Reste que l’amitié entre le mari et l’amant, puisqu’elle égale celle d’Oreste et Pylade, peut être telle que l’amant accepte même d’endosser des responsabilités qui normalement incombent au mari, telle que la garde des enfants.
C’est donc, comme pour Oreste et Pylade, une amitié qui ne recule devant aucun sacrifice.

Ainsi, dans la mythologie grecque, Oreste est confronté au douloureux dilemme du devoir de matricide pour venger son père, Agamemnon, assassiné par sa mère et son amant Eghiste, alors qu’il rentrait victorieux de la guerre de Troie.
Pour le détourner de son funeste destin, Electre, sa sœur aînée l’envoya vivre avec le roi de Phocis, Strophius, leur cousin.
C’est là qu’il se lia d’amitié avec le fils du roi, Pylade, qui, partout et toujours, l’accompagna dans ses aventures et ses périples et, même, lorsque l’oracle de Delphes conseilla à Oreste de retourner à Mycènes pour tuer sa mère.
Plus tard, Pylade épousa Electre et le Erinyes, déesses de la vengeance, qui pourchassaient Oreste après son matricide ayant cessé leur persécution, celui-ci épousa Hermione et devint roi de Mycènes.

L’histoire de cette amitié sans faille a inspiré bien des récits, du dramaturge Euripide jusqu’à Jean-Paul Sartre avec Les Mouches.
Avec bonheur, elle inspire aussi Brassens pour faire état d’une situation tellement cocasse qu’elle ne pouvait être créée que par une amitié de ce tonneau.

 Illustration : Antoine Julien POTIER ,  Oreste défendu par Pylade 

 

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01.10.2011

Brassens : les mots du cygne

Le blason

 Ayant avecques lui toujours fait bon ménage,
J'eusse aimé célébrer sans être inconvenant
Tendre corps féminin ton plus bel apanage,
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.

C’eût été mon ultime chant, mon chant du cygne,
Mon dernier billet doux, mon message d’adieu.
Or, malheureusement, les mots qui le désignent
Le disputent à l’exécrable, à l’odieux.

littératureEn 1964, avec Vénus Callipyge, Georges Brassens donna un superbe blason en l’honneur de l’abondant fessier d’une dame.
Nous avons donc déjà abordé ce genre littéraire que constituait le blason au début du XVIe siècle, principalement sur l’initiative de Clément Marot.
Magistralement, avec ce blason-là, Brassens renoue avec une tradition littéraire et nous offre une pièce de délicatesse et de tact poétique ; Il y célèbre la partie la plus intime et la plus sublimée du corps de la Dame.
C’est un poème tout pétri de tendresse sensuelle, mais aussi d’indignation à l’encontre de tous ces mots dont on use pour nommer ce triangle parfait de l’érotisme, dont un en particulier, et que le poète a plutôt coutume d’employer pour qualifier certains esprits, jeunes ou vieux, quand le temps ne fait rien à l’affaire.
Aussi Brassens regrette-t-il ici de ne pouvoir rendre hommage, avant de se retirer définitivement, à ce grand ami de l’homme, en des termes galants, dignes de sa grâce.
Eût-il pu le faire, que c’eût été sa dernière et sa plus belle inspiration, son chant du cygne.
L’expression est des plus connues. Tellement qu’elle en a été banalisée, voire galvaudée, et qu’elle s’est ainsi détournée de son premier sens.
Pour nous en convaincre, nous suivrons totalement les explications données par Alain Rey et Sophie Chantereau dans Le dictionnaire des expressions et locutions.
Et nous comprendrons alors mieux pourquoi Georges Brassens, très précis dans le choix de ses expressions, a choisi ici le chant du cygne.

En fait, la banalité esthétique voudrait que le grand oiseau blanc des marais, dont le cri est d’ordinaire braillard, désagréable, lançât, au moment de mourir, un dernier appel pathétique et fort mélodieux.
Il n’en est évidemment rien.
La traduction du grec to Kukneion adein  donne «lancer un appel désespéré», «être sur le point de mourir.» Or, Kuknos, qui désigne le cygne, désigne aussi, au sens figuré, le chanteur.
En français, légèrement moqueur, on dirait plutôt le rossignol ou, encore plus railleur, le merle. Siffler comme un merle, dit-on... Chante, beau merle, aussi.
Dans la langue grecque, le mot Kuknos associe donc l’idée de mort et l’idée de chant, en même temps que celle de la blancheur de l’oiseau qui symbolise la lumière et l’espérance. La légende primitive du cygne chanteur est issue de cette complicité entre la lumière et le chant, complicité particulièrement présente dans l’histoire des religions.
D’ailleurs, dans les langues anglo-saxonnes, les mots qui désigne le cygne , «swan», «schan», puiseraient leur radical, toujours selon Alain Rey et Sophie Chantereau, dans «Sven», émettre un son.
En français, l’expression Le chant du cygne a été enregistrée chez Oudin en 1640 avec le sens précis de «la dernière création  d’un poète» et la métaphore littéraire assimilant le poète au cygne s’est exprimée pour nommer Virgile, le Cygne de Mantoue, ou Fénelon, le Cygne de Cambrai.
C’est d’ailleurs dans cet esprit que le manuscrit que j’avais remis à l’éditeur en novembre 2000 portait le titre : Les mots du cygne. Titre que j’ai repris ici.
Le chant du cygne est donc l’ultime œuvre d’un artiste, principalement d’un poète, mais aussi sa plus belle et sa plus forte, car y est associée l’idée d’un adieu désespérément créateur, juste avant le silence éternel.

 brassens.jpg


Fasse le ciel qu’un jour, dans un trait de génie,
Un poète inspiré que Pégase soutient,
Donne, effaçant d’un coup des siècles d’avanie,
A  cette vraie merveille un joli nom chrétien.

littératureDans la mythologie grecque, les Gorgones sont des divinités monstrueuses de l’océan. Leurs cheveux sont des serpents, leur face est ronde et absolument hideuse, leur corps est recouvert d’écailles d’or, elles portent d’immenses ailes, leur langue est pendante et leurs dents sont des défenses de sanglier.
Il fallait à tout prix les éviter car d’un seul coup d’œil, elles pouvaient transformer les hommes en pierre.
Elles étaient immortelles. Seule l’une d’entre elles, Méduse, était mortelle. Ainsi le héros Persée lui trancha-t-il la tête et du sang qui jaillit de son cou naquit un cheval ailé, Pégase, fils que la Gorgone avait conçu avec le dieu de la mer, Poséidon.
Thème récurrent dans la mythologie grecque, la laideur et la monstruosité accouchent donc de la grâce et de la beauté, thème fantasmé, qui, à mon avis, sous-tendra une bonne part de l’œuvre de Baudelaire.
Impossible à capturer, le cheval ailé le sera pourtant par Bellérophon, qui avait reçu de la déesse Athena une bride en or pour ce faire. Monté sur Pégase, Bellérophon vainquit la Chimère et affronta les Amazones.
Mais quand l’orgueilleux cavalier eut la prétention de rejoindre ainsi l’Olympe des dieux, Pégase le jeta à terre et retrouva la liberté. Le cheval ailé fut alors admis dans les stalles olympiennes pour servir Zeus, avant de devenir une constellation.

Le mythe de Pégase ailé, montant aux cieux et galopant parmi les dieux, a souvent été utilisé dans la littérature grecque comme allégorie parfaite de l’immortalité de l’âme, avant de devenir une sorte de divinité de la poésie.
Car au tout début, peu après sa naissance, le cheval avait frappé le sol du mont Hélicon, d’où avait alors jailli la source Hippocrène, sacrée pour les Muses et inspiratrice des poètes.
Pégase a été particulièrement loué par Hugo dans deux poèmes, dont un, Le cheval, ouvre le recueil «  Les chansons des rues et des bois », alors que l’autre, Au cheval, le conclut.


Quant à Georges Brassens, il a raison d’en appeler ici à Pégase. Car pour baptiser ce petit triangle soyeux de la douceur féminine et de l’amour d’un  nom tellement captivant qu’il ferait oublier la vulgarité de tous ceux qui l’ont précédé, il faudra que la plume d’un poète ait trempé dans l’eau sacrée de la source du cheval fabuleux.

Illustration 1 : Clément Marot, par Corneille de Lyon

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28.09.2011

Brassens : les mots du cygne

Sauf le respect que je vous dois

 Cupidon, ce salaud, geste qui chez lui n’est pas rare,
Avait trempé sa flèche un petit peu dans le curare,
Le philtre magique avait tout du bouillon d’onze heures…
Parlez-moi d’amour et j’vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.

littératureComme nous l’avions indiqué avec Sale petit bonhomme, Cupidon est souvent pris à partie et malmené dans la poésie de Georges Brassens.
Dans ce pamphlet rageur en lequel René Fallet se plaisait à voir une version plaisante des fureurs d’Othello, pièce de la jalousie et de la trahison, Cupidon n’est même plus ce facétieux lanceur de flèches qui s’amuse à titiller et blesser, de-ci, de-là, selon son bon plaisir.
Il est un empoisonneur.
Circonstance aggravante, ce penchant assassin est, selon Brassens, assez coutumier chez l’ange de L’Amour.
Directement emprunté au latin philtrum, le mot «philtre» en a gardé absolument le même sens d’un breuvage supposé rendre amoureux ou amoureuse celui ou celle qui y trempait les lèvres.
Par extension, le mot avait pris au XVIIIe siècle, le sens d’une boisson dangereuse, acception disparue par la suite
Aussi avec ce petit vers magique de Brassens, le mot retrouve-t-il son inquiétante substance d’antan en se transformant en bouillon d’onze heures, c’est-à-dire en breuvage empoisonné, capable de donner la mort.
Obtenu par ébullition avec émanation de vapeur, le bouillon a toujours eu la connotation un peu maléfique de la mixture et de la potion étrange. Point de sorcière consciencieuse sans sa marmite qui boucane et qui gargouille en de grosses bulles !
Dès 1690, la locution
«donner le bouillon» est attestée par Furetière pour dire «empoisonner». Elle a été renforcée assez obscurément du  onze heures, à la fin du siècle suivant.
On pourrait arguer que la onzième heure signifie « le dernier moment », « la dernière heure ».
Mais il semblerait que ce sens n’apparaisse que tardivement, vers 1862 chez Sainte-Beuve avec l’expression «  Matthieu, l’apôtre de la onzième heure », par une allusion au Nouveau Testament.
C’est pourtant ce sens de bouillon de la dernière heure qu’il faut donner au bouillon d’onze heures, onze heures étant, dans les repères mathématiques du jour, la dernière heure avant que ne retentissent les douze coups de minuit, avant que ne meurt une date au calendrier.

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26.09.2011

Brassens : les mots du cygne

La ballade des gens qui sont nés quelque part

Maudits soient ces enfants de leur mère patrie,
Empalés une fois pour toutes sur leur clocher,
Qui vous montrent leurs tours, leurs musées, leur mairie,
Vous font voir du pays natal jusqu’à loucher.
Qu’ils sortent de Paris, ou de Rome, ou de Sète,
Ou du diable vauvert ou bien de Zanzibar,
Ou même de Montcuq, ils s’en flattent, mazette !
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

 littératureQuand l’alexandrin se fait le chantre, sinon d’une révolte, du moins d’une indignation devant toutes les intolérances, tous les nationalismes, toutes les peurs de l’autre, toutes les ségrégations, tous les replis identitaires, toutes les fiertés pétainistes de la racine, tous les esprits étroits de clocher, alors, naît ce petit chef-d’œuvre, de toutes les époques et de tous les lieux, universel.
Je pense, en relisant aujourd’hui ces pages, à une petite anecdote vécue il y a cinq ans, alors que j’étais invité
par l’Alliance française de  Rzeszów, au sud, pour y chanter Brassens. Après le concert, une dame, fort sympathique au demeurant, professeur de Français, alors que nous parlions de certaines subtilités de la langue française, avait soupiré : «ah, vous avez bien de la chance d’être natif !» Ce à quoi j’avais répondu : « Vous aussi, vous êtes native, mais pas du même endroit et pas dans la même langue..On est tous natifs de quelque part. »
Nous en avions évidemment convenu et nous en avions ri.
Et je pense également à cette réponse du poète à un militaire qui lui demandait s’il aimait sa patrie  : « Je n’aime pas ma patrie…En revanche, j’aime beaucoup la France. »
C’est exactement aujourd’hui, après bientôt sept ans d’exil, mon profond sentiment.

Avant, donc, de juger, toiser, rejeter, condamner, nous devrions tous avoir ce petit air frondeur au fond de la cervelle et les enfants qui vont nous succéder sur cette planète, en remettant eux-mêmes les clefs à leurs propres enfants, devraient peut-être, joyeusement, leur fredonner ces quelques strophes, comme autant d’invitations à la fraternité et à l’ouverture du cœur et de l’esprit.
Ce poème est un véritable antidote contre les poisons insidieusement distillés par le ventre toujours fécond de la bête immonde et il est indispensable, je pense, de s’en administrer régulièrement un rappel.
Las ! Las ! Ne rêvons pas trop quand même! Le poème a quarante ans et, depuis, que de turpitudes n’avons-nous vues et entendues, des réflexions saugrenues d’un Chirac aux franches dégueulasseries de la famille Le Pen, en passant par les expulsions sarkoziennes, les Hortefeux et les homophobies, manifestes ou latentes, de tous ces chimpanzés qui prétendent aux rênes du pouvoir !
Comme si le rejet de l’autre, du différent, était inscrit dans les gênes historiques d'une humanité qui, pour en arriver à sa condition actuelle, n’a usé en fait que d’un seul moyen : la guerre. Notre monde, géopolitique et philosophique, est venu jusques à nous par la force et la fortune des armes. Pas autrement. C’est quasiment ethnologique.

D’où qu’il soit issu, de quelque hauteur que soient ses remparts, ne seraient-ils qu’un monticule insignifiant, le coq de village arrête toujours le monde de la véritable culture aux frontières qui délimitent le tas de fumier du haut duquel il pérore. C’est certain. C’est bien moins évident que l’image ici donnée, bien sûr, mais, au fond, c’est ça.
Qu’il soit de chez nous, qu’il soit du diable Vauvert, contrée dont nous avons vu avec les Funérailles d’antan qu’elle était tellement indécise et éloignée qu’on  ne peut même la situer, ou qu’il soit de Zanzibar, l’orgueilleux de ses origines est toujours dangereux.
L’énumération géographique faite ici va decrescendo, sur le plan de la renommée convenue. Partie de Rome et de Paris, hauts lieux de la mémoire collective connus de tous, elle aboutit à  Zanzibar, petite île corallienne de 1600 kilomètres carrés seulement, au large de la Tanzanie. Un archipel exactement.
Nul mépris cependant sous la plume du poète : pour venir échouer son énumération jusque là, il a pris soin de passer par sa ville natale.
Simplement, à moins d’être un grand amateur de la carte du monde ou un spécialiste de la géographie ou de l’histoire, peu d’hommes peuvent d’emblée situer Zanzibar, même si ce lieu, comme tout autre lieu, est digne de considération, même s’il joua longtemps le rôle historique de carrefour entre l’Afrique, l’Océan Indien, l’Arabie et l’Orient, et même s’il fut longtemps le principal foyer de rayonnement de la culture arabo-islamique.
La plume du poète ne traque pas plus l’habitant de cette île
minuscule que le Parisien ou le Sétois. Elle fustige tous les habitants de tous les lieux quand ils s’enorgueillissent de leur terre, qui l’assimilent à une tribu, une ethnie, une communauté, une identité plus profonde et plus méritoire que celle d'autrui.
En choisissant «Zanzibar», Brassens dit bien ce qu’il veut dire en nous mettant au défi de situer spontanément la petite île. Il aurait tout aussi bien pu dire «Trifouillis les oies». L’important est de signifier que le mal patriotique n’épargne aucun lieu, même le plus anonyme.


Quant à l’ingénieuse et trompeuse homonymie du vers suivant, Montcuq, je la savoure comme une boutade, j'allais dire une pétarade : tout ça - tout cet orgueil mal placé - c’est du vent, toujours du vent, rien que du vent.
Peut-être même de la merde.

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23.09.2011

Brassens : les mots du cygne

Je reprends la mise en ligne de Brassens, poète érudit (Arthémus 2001 et 2003), que j’avais abandonnée, pour moult raisons, fin mai.
J’en étais resté à l’année 1969.
Il nous reste 1972, 1976 et...des titres posthumes.
Trente ans, dans un mois, que le poète sétois aura cassé sa pipe. J’ai beaucoup pensé à lui, hier, avec cette immonde mise à mort de Troy Davis

 _______________

1972

  Stances à un cambrioleur

 Monte-en-l’air, mon ami, que mon bien te profite,
Que Mercure te préserve de la prison
Et pas trop de remords, d’ailleurs, nous sommes quittes,
Après tout ne te dois-je pas une chanson ?

littératureA partir d’une mésaventure qui lui advint réellement, - le cambriolage de sa maison, - Georges Brassens tisse une de ses plus belles poésies, tendre, saisissante de tolérance et pleine d’humour.
Certes, l’admirateur de François Villon et l’auteur de La Mauvaise réputation, ne pouvait guère s’adresser autrement à son cambrioleur. Il aurait cependant pu passer le fait divers sous silence. Mais Brassens vit comme il écrit et écrit comme il vit. Il est, en cela aussi, un des derniers grands poètes de notre temps. Il n’est pas de ces corniauds versatiles et vendus d’aujourd’hui qui écrivent noir et vivent blanc, ou vice-versa. Il est indivisible. Tous ceux qui furent de ses proches et amis en attestent.
Sa plume se devait alors d’adresser un message de bienveillance à ce furtif visiteur,
dans lequel il a reconnu un frère de la nuit et qui eut le bon goût de choisir sa maison pour y exercer son art :

D'ailleurs moi qui te parle, avec mes chansonnettes,
Si je n'avais pas dû rencontrer le succès,
J'aurais tout comme toi, pu virer malhonnête
Je serais devenu ton complice, qui sait ?

C’est là du grand Brassens. Tant du point de vue de l’écriture que de l’humanité qui s’en dégage.

La divinité dont la protection est ici plaisamment sollicitée est un dieu multiple et complexe, Mercure, le dieu Hermès du panthéon grec.
Fils de Zeus, il est le messager de tous les dieux. Il possède des vertus magiques agissant sur le sommeil et sur les rêves et il est celui qui conduit les âmes des morts vers le royaume souterrain d’Hadès.
Il veille surtout sur les marchands et sur toutes les professions itinérantes. Il est ainsi le protecteur des bergers et de leurs troupeaux, tout comme celui des voyageurs.
Néanmoins, en dépit de ces multiples et célestes "attributions", c’est sans doute en tant que dieu de la chance que Brassens s’adresse à lui pour lui demander d’épargner à son voleur les affres du cachot. Dieu de la chance, oui, mais aussi des voleurs et des menteurs : le jour de sa naissance, Hermès, ici Mercure, vola les troupeaux de son frère Apollon et brouilla les pistes en faisant marcher les animaux à reculons.
Je trouve assez cocasse que le dieu des marchands soit en même temps celui des voleurs et des menteurs. Peut-être fallait-il commencer par là notre critique du monde de la marchandise-spectacle. Cela nous aurait évité bien des détours.
Mais revenons au cambrioleur de Brassens.
Sans doute la généreuse requête du poète a-t-elle été entendue car jamais le monte-en-l’air ne fut confondu. De toute façon, la chance, il l’avait déjà rencontrée en forçant la porte d’un homme aussi proche de lui. Anonymement, il venait de rentrer dans la postérité et, justement, par la plus belle des portes : celle de la poésie.
Sans doute aussi a-t-il entendu cet amical conseil, plein de tact, car il ne s’est pas présenté une seconde fois :

Fort de ce que je n’ai pas sonné les gendarmes,
Ne te crois pas du tout tenu de revenir
Ta moindre récidive abolirait le charme
Laisse-moi, je t’en prie, sur un  bon souvenir.

Du grand Brassens, oui. Et dans ce monde de turpitudes, de tromperies, dans ce monde procédurier à outrance aussi, il nous manque terriblement, le vieux troubadour moustachu.

 

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26.05.2011

Brassens : les mots du cygne

 Sale petit bonhomme

 Sale petit bonhomme, il ne portait plus d’ailes
Plus de bandeau sur l’œil et d’un huissier modèle
Arborait les sombres habits.
Dès qu’il avait connu le krach, la banqueroute
De nos affaires de cœur il s’était mis en route
Pour recouvrer tout son fourbi.

Pas plus tôt descendu de sa noire calèche,
Il nous a dit : «  je viens récupérer mes flèches,
Maintenant pour vous superflues. »
Sans une ombre de peine ou de mélancolie,
On l’a vu remballer la vaine panoplie
Des amoureux qui ne jouent plus.

littératureJe m’arrête un instant sur cette composition, toute empreinte de la nostalgie des amours finissantes.
Nostalgie, certes, mais nostalgie distanciée et, finalement, moquée. On reconnaît là toute l’influence de Villon qui, quand il vient à être profond et mélancolique, douloureux, tout aussitôt, dans le vers suivant ou la strophe suivante, a besoin d’ironie, d’humour grinçant, d’autodérision.
Sale petit bonhomme fait en cela écho à Villon avec cette chute qui en a surpris plus d’un, après la franche évocation des amours mortes :

Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j’aurais sans nul doute enterré cette histoire,
Si pour renouveler un peu mon répertoire,
Je n’avais besoin de chansons. 

Le poète est pris d’une sorte de pudeur à s’être trop laissé aller à l'étalage de ses sentiments. Ce que feront sans vergogne, longtemps après Villon, et l’auront fait, peu avant Brassens, les Romantiques. D’épanchement point trop n’en faut. C’est exactement la critique que Musset adressera à l’école romantique tout en s’engouffrant bientôt dans ses parangons.

Le personnage central, maintes fois convoqué sous la plume de Brassens, est archiconnu. C’est presque un refrain de son œuvre, présent dans une dizaine de poèmes…L’originalité de son intervention ici réside dans le fait qu’il n’est pas nommé mais qu’il est décrit d’ample façon, alors qu’ailleurs il était désigné mais jamais présenté.
Sale petit bonhomme est chargé de liquider les formalités d’une faillite amoureuse et la métaphore est filée d’un bout à l’autre qui l’associe à un huissier de justice. Il est un personnage résolument antipathique. Il s’agit bien sûr de Cupidon, le dieu latin de l’amour, chargé d’en distribuer le feu aussi bien que les brûlures.
Fils de Vénus, nous l’avons évoqué sous son nom grec avec Les amours d’antan et la belle Psyché dont il tomba amoureux.
Dans les récits de la mythologie latine, Cupidon est un gamin facétieux et mutin, qui, avec son arme et ses flèches qui rendent amoureux, s’amuse à blesser sans distinction les hommes et les dieux.
Fils d’une déesse, il porte les deux ailes de l’archange et, souvent aussi, un bandeau sur l’œil, quand il n’a pas les deux yeux masqués, symbolisant ainsi le vieil adage selon lequel « l’amour est aveugle » et peut frapper n’importe où, n’importe quand, n’importe qui et n’importe comment.

Au risque à peu près certain de ne pas citer toutes ses apparitions dans l’œuvre de Brassens, rappelons que Cupidon se fait homosexuel dans Le mécréant, fait flèche de tout bois dans Les amours d’antan, a cette même flèche facile chez l’adolescent du fantôme, qu’il est conseillé de ne pas le tenir en respect avec ses propres arguments dans La non-demande en mariage, que la pointe de ses armes est parfois tout simplement empoisonnée dans Sauf le respect que je vous dois, qu’il est un faux témoin et un faux-jeton dans Histoire de faussaire et qu’enfin une fort mélancolique création lui est consacrée ave Cupidon s’en fout.
Brassens a-t-il fait de Cupidon le reflet de ses rapports à l’amour et avait-il quelque raison de ne pas lui faire les yeux doux ?
Le poète avait-il peur de se laisser envoûter par ses facéties et d’y perdre ainsi un  peu de sa chère et bougonne liberté ?
Toujours est-il que l’ange de l’amour dans la comédie brassensienne, n’est jamais très facile d’accès et possède une nature changeante, rarement angélique, parfois autoritaire, jusqu’à ce Sale petit bonhomme venu récupérer, sans état d’âme aucun, tout le souffle magique que, naguère, il avait insufflé aux amants.

Avec Pénélope, c’était déjà une description troublante et peu séraphique qui était donnée de Cupidon :

N'as-tu jamais souhaité de revoir en chemin
Cet ange, ce démon, qui, son arc à la main,
Décoche des flèches malignes ?

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21.05.2011

Brassens : les mots du cygne

L’ancêtre

 Notre voisin l’ancêtre était un fier galant
Qui n’emmerdait personne avec sa barbe blanche,
Et quand le bruit courut qu’ses jours étaient comptés,
On s’en fut à l’hospice afin de l’assister.

brassens_001.jpgPar la vertu d’une strophe alerte, nous voilà  prévenus : c’est un voisin qui est au plus mal et c’est un vieillard. Mais ça n’est pas un de ces vieillards grincheux et moralisateurs, distribuant moult conseils et règles de bonne conduite du haut d’une autorité que lui conféreraient son grand âge et le port magistral d’une barbe fleurie.
C’est un galant.
C’est-à-dire un homme distingué, gracieux, un homme urbain et qui a de l’habilité à plaire, sans pour autant faire l’empressé, choisir sa tenue et soigner son langage pour séduire les femmes, comme l’indique le mot galant quand il est adjectif.
Mais écoutons La Fontaine. Il a dit cela très bien et Brassens l’a très bien entendu :

 Ne forçons pas notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
Ne saurait passer pour galant.

La Fontaine – L’âne et le chien – Livre IV- Fables

Le vieillard n’est donc pas galant. Il est un galant. Aussi se doit-on de tenir compagnie à un tel homme quand il est à l’article de la mort.
On se doit de l’assister. Si nous n’avions été mis d'emblée dans la confidence, nous aurions pu nous attendre à des strophes lugubres car assister un mourant c’est, en principe, lui apporter le réconfort ultime de la religion. Apaiser son âme par de lénifiants espoirs.
Mais ce n’est pas de ce secours-là dont a besoin le vieillard que le poète semble tenir en si fière estime.
L’homme veut faire ses adieux à la vaste vie en goûtant, une fois dernière, les délices qui en font tout le charme : la musique, le vin et l’amour.
Que le chrétien meurt en bon chrétien. Soit. Personne ici ne songera à aller lui contester son droit. Mais de grâce, qu’on laisse le jouisseur et le libertin partir en jouisseur et en libertin, morbleu !
Les bonnes âmes d’ici-bas, les braves gens, ne l’entendent cependant pas de cette oreille ! Merci à  Monsieur Brassens de nous avoir, une fois de plus, avec beaucoup de tact et d’humour et toute une juste indignation contenue par la magie du verbe, fait part de son esprit de tolérance et de bienveillance.

 

*

 On avait apporté quelques litres aussi
Car le bonhomme avait la fièvre de Bercy,
Et les soirs de nouba, parole de tavernier,
A rouler sous la table, il était le dernier.

tonneaux vin.jpgCe n’est donc pas les mains vides que voisins et amis accoururent au chevet du mourant. Ils venaient là avec la ferme intention de faire une de ces fêtes qu’affectionnait tant le vieil épicurien.
Dans leurs paniers, les visiteurs avaient pris soin de porter tout le nécessaire pour honorer dignement Bacchus. Car entre autres fièvres, le bonhomme avait la fièvre de Bercy. Il ne s’agit assurément pas de celle qui s’empare des fans d’un quelconque représentant du show-biz, encore moins de celle, plus discrète, des milieux financiers du ministère des racketteurs.
C’est que, bien avant d’être la référence de tout ce beau monde et bien avant même de devenir un quartier de Paris à partir de 1860, Bercy était une seigneurie, port aux bois et aux vins.
Ainsi était-il devenu également un lieu de plaisance nocturne où fleurissaient au XVIIe siècle guinguettes et cabarets. L’âme du fêtard et du noctambule y trouvait de quoi satisfaire toutes ses errances.
C’est au début du XIXe siècle qu’on y installa la halle aux vins, aujourd’hui nouveau quartier de « l’énorme Paris ».
L’expression, la fièvre de Bercy, est délicieuse, teintée de vieille géographie. J’ignore cependant si elle est de Brassens lui-même ou s’il propulse sur le devant de la scène une expression argotique du langage populaire. En tout cas, je ne l‘ai retrouvée nulle part ailleurs.

 *

Hélas ! les carabins ne les ont pas reçus,
Les litres sont restés à la porte cochère
Et l’coup de l’étrier de l’ancêtre déçu,
Ce fut un grand verre d’eau bénite, peuchère !

vin-verre2.jpgHélas ! Hélas ! Trois fois hélas, aucune flatterie pour le gosier ne sera admise, sinon celle d’une eau plate et bénite, pas plus que ne seront consenties la musique, sinon liturgique, ou les rondeurs féminines d’une belle, sinon celles, renfrognées, d’une nonne.
La morale apodictique énonce que mourir dignement, c’est mourir tristement. Tout aura donc été fait pour que la mort de l’ancêtre contrarie pleinement sa vie.
Quand un ami vous quitte, il est pourtant d’usage élémentaire de lui offrir un dernier verre. Aujourd’hui, on dit « pour la route.» C’est l’éternelle coutume de la convivialité… Comme le chanta magistralement Ferré avec Monsieur Richard.
Mais au XVIIe siècle, où l’on voyageait évidemment à cheval, on appelait cela Le vin de l’étrier, offert juste avant que le visiteur n’enfourchât sa monture.
Attestée en 1835, l’expression est devenue Le coup de l’étrier. Elle a su traverser les époques et demeurer intacte, malgré la voiture et tous les autres moyens de locomotion.
Il eût donc été normal que le vieillard, dont on savait qu’il allait partir pour un très, très long voyage, emportât avec lui la gorgée de bon vin qui l’aurait protégé de la soif au cours de son odyssée, un peu comme pour ces anciennes sépultures que mettent parfois au jour les archéologues et où de lointains frères humains avaient pris soin de disposer près du mort, des coquillages, dans le vase alimentaire, pour qu’il ne souffrît ni de la faim ni de la soif au cours de sa traversée des nuits éternelles.
Païen nostalgique des poésies du polythéisme, c’est encore avec humour caustique que Brassens fustige à demi-mots les austères pratiques imposées par le viatique chrétien.

 *

 Depuis Manon Lescaut jusques à Dalila,
Toute la fine fleur du beau sexe était là
Pour offrir à l’ancêtre, en guise d’affection,
En guise de viatique, une ultime érection.

OR 10.jpgMais, pour celui qui va partir, Brassens veut plus que le vase alimentaire, plus que la protection contre la soif et la faim.
Par-delà le nécessaire à la survie, il faut emporter de la vie avec soi.
Le poème est donc un petit traité de savoir-mourir, que Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem ne renierait sans doute pas.
Le poète veut qu’on parte rassasié, béat et serein. Aussi devrait-on mourir en musique, avec du bon vin et dans l’extase d’un ultime orgasme.
De même qu’on s‘était donc muni de guitares et de litres pour célébrer cette eucharistie dionysiaque, de même on avait invité quelques belles d‘amour.
Avec Concurrence déloyale, nous avons déjà rencontré la Manon Lescaut de l’abbé Prévost, femme fatale et sublime libertine.
C’est une autre femme fatale que nous rencontrons au chevet de l’ancêtre, Dalila.
Dans l’Ancien testament elle fut en effet celle qui causa la perte de Samson, douzième et dernier juge d’Israël.
Ce dernier est illustre pour la force herculéenne dont il fit montre pendant les combats solitaires contre les Philistins, peuple non sémite, installé depuis le XIIe siècle avant J.C. au sud de la Palestine, aujourd’hui la dramatiquement trop célèbre bande de Gaza.
Emanation directe de Dieu, Samson ne devait jamais consommer de boissons alcoolisées et « jamais le rasoir ne devait passer sur sa tête », en signe de consécration divine. Sa force légendaire lui permit ainsi de tuer mille Philistins avec une mâchoire d’âne dont il s’était affublé.
L’image  en évoque bien d’autres : consacré par Dieu, massacres pour la bonne cause et mâchoire d’âne !
La seule faiblesse de Samson résidait dans le fait qu’il ne pouvait résister aux femmes. Il s’éprit donc de Dalila qu’il épousa et qui réussit à lui extorquer le secret de son extraordinaire énergie.
En lui rasant la tête pendant son sommeil, elle le priva donc de cette force avant de le vendre aux Philistins. Samson fut alors condamné à avoir les yeux crevés et à tourner une meule dans une prison.
Pour se divertir cependant, les Philistins le firent venir dans un temple où s’étaient rassemblés trois mille d’entre eux à l’occasion d’une célébration de leur dieu, Dagon.
Ses cheveux ayant repoussé, Samson fit s’écrouler l’édifice sur les philistins qui y périrent avec lui.

On peut donc supposer qu’en choisissant, pour émouvoir le mourant, les belles dans un éventail compris entre Manon Lescaut et Dalila, Brassens procède d’une allégorie pour signifier qu’il faut inviter dans ces moments d’extrême urgence, d’onction pour d’autres, des dames que ni les scrupules ni la moralité n’embarrasseront au moment d’accomplir leur tendre et généreux office.

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17.05.2011

Brassens : les mots du cygne

1969

 Misogynie à part

Misogynie à part, le sage avait raison :
Il y’a les emmerdantes, on en trouve à foison,
En foule elles se pressent.
Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées,
Et puis, très nettement au-dessus du panier,
Y’a les emmerderesses.

 

panier.jpgMisogyne ou pas, le poète s’amuse aux dépens d’une femme bigote, maladroite dans le déduit, peu encline aux délices de la chair et admiratrice, en plus, ou en moins plutôt, de Paul Claudel.
Bref, un succube, tranchons le mot ! Comme l’écrira Brassens beaucoup plus tard dans un texte provocateur, Si seulement elle était jolie, qui nous parviendra après sa mort, en 1985.
Même si nous ne sommes pas, avec Misogynie à part, en présence d’une des grandes compositions du poète, le morceau est agréable et d’un style beaucoup plus taquin que méchant.
Il fit beaucoup sourire. Même rire son auteur.

On pourrait épiloguer longtemps sur son titre et sur la question de savoir si certaines poésies de Brassens étaient d’inspiration misogyne ou non.
On s’attaquerait alors à des textes tels que Les casseuses, qui n’est effectivement pas une grande réussite, Méchante avec de jolis seins ou encore Une jolie fleur.
Certes, le beau sexe est parfois malmené dans l’œuvre de Brassens et sans doute contient-elle quelques strophes à faire grincer les dents. Cependant, là comme partout chez Brassens, aucun sentiment n’est définitif et aucune position n’est jamais arrêtée du point de vue de l’idéologie.
Ses poèmes sont le reflet d’une complexité, la complexité humaine, et les émotions et les sympathies ne suivent donc pas une ligne de conduite dont on ne dévierait jamais.
Qu’on y pense un peu : Brassens n’a pas été plus sévère avec la gent féminine qu’il ne l’a été avec les gros balourds de la phallocratie. Le bricoleur, Lèche cocu, Les patriotes, ont aussi fait les frais d’une plume qui traquait la connerie là où elle l’importunait, qu’elle soit en jupons ou en pantalons de velours.
Les véhémentes dénonciations de la guerre que constituent La guerre de 14-18 et Les deux oncles, n’accusent-elles pas une violence et une folie meurtrières qui sont l’apanage des mâles humains ?
Et puis, si l’on veut absolument prêter à cet homme des sentiments dédaigneux à l’encontre de la femme, qu’on relise donc, pour être convaincu du contraire,   Brave Margot, La première fille, La complainte des filles de joie, Les croquants, La non-demande en mariage, Bécassine, Le Blason ou le sublime Saturne !
Qu’on se souvienne aussi qu’à ses tout débuts, Brassens choisit les bras des ménagères de Brive-la-Gaillarde pour donner une raclée aux flics et que la seule voix qui ait crié sa sympathie pour l’anarchie se fit alors féminine.
Qu’on me trouve aussi un homme qui n’ait pas eu un jour un compte à régler avec les femmes ou une femme qui ne se soit pas un jour emportée contre tous les hommes de la terre, parce qu’une aventure s’était muée en mésaventure ou qu’une condition particulière de l’existence avait engendré à un moment donné le besoin de jeter l’opprobre sur tout le sexe opposé.
Qu’on me dise que Schopenhauer était misogyne en ce qu’il a élevé, avec son Traité sur les femmes, sa névrose au niveau d’une théorie, soit. Encore ne faudrait-il pas réduire toute l’œuvre et toute la pensée de Schopenhauer à ce petit pamphlet passionnel !
De même, si nous admettons quelques flèches au curare décochées en direction des femmes dans son œuvre, ne faisons pas de Georges Brassens un méprisant du beau sexe, auquel il a, par ailleurs, tant rendu de lettres de noblesse.

Avec Misogynie à part, une hiérarchie de la femme assommante, au sommet de laquelle officie celle du poète, est dressée.
Le dessus du panier est une locution qui a supplanté l’expression diamétralement opposée, le pis du panier, attestée chez Oudin pour désigner le rebut de la société, la lie. Ce qu’il y a de pire. On trouve à la fin de ce même XVIIe siècle chez Furetière, Le dessous du panier.
A contrario
, donc, par allusion aux plus beaux fruits ou légumes que le vendeur, pour attirer le chaland, disposait sur le dessus du panier, dissimulant ainsi les plus avariés au fond, la métaphore se développe dans le même temps pour désigner le gratin, le nec plus ultra.
En 1958 avec Le cocu, Brassens avait déjà utilisé l’allégorie, dans une variante de son cru :

On cueille dans mon dos la tendre primevère
Qui tenait le dessus de mon panier de fleurs.

 

brassens.jpg

 

Bécassine

 A sa bouche deux belles guignes,
Deux cerises tout à fait dignes,
Tout à fait dignes du panier
De Madame de Sévigné.

Guignes.jpgAvec Bécassine, on ne pouvait rêver transition plus à propos. Le poème est en effet un des plus grands que Brassens ait écrit pour célébrer la femme, belle, incorruptible, désintéressée, n’obéissant qu’à son inclination amoureuse.
Comme misogyne, on a déjà vu pire !

Nous retrouvons là l’auteur des Croquants, pauvre et gueux, mais qui possède une richesse que tous les grands de ce monde lui envient et que tous les écus sonnants et trébuchants qui font leur force et leur pouvoir ne pourront leur offrir : sa belle.
Avec ce thème récurrent de l’amour qui n’est ni à vendre ni à acheter, qui s’oppose en cela à la puissance matérielle des classes sociales dominatrices, amour subversif du poète, Bécassine est un conte de Noël, une fable à l’écriture délicieuse et qui n’a rien à envier à celle de La Fontaine.
Parmi d’autres superbes appas, les lèvres de la bien-aimée sont exquises. Elles ont sans doute le rouge, la rondeur parfaite de la cerise et elles en ont assurément la fraîcheur sucrée.
Avec, peut-être, ce brin d’acidité taquin qui fait le charme de la guigne.
Elles n’auraient alors pas démérité, ces lèvres, de figurer parmi les beautés que célébrait Madame de Sévigné, usant de l’expression que
nous avons évoqué dans le titre précédent :

Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c’est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire. Madame de Sévigné - Lettre 234

 

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12.05.2011

Brassens : les mots du cygne

Le moyenâgeux (suite)

 Après une franche repue,
J’eusse aimé toute honte bue
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon.
Troussant la gueuse et la forçant
Au cimetier’ des innocents,
Mes amours de ce siècle-ci
N’en aient aucune jalousie.

littératureUn cimetière, fût-il celui des innocents, est un lieu tellement incongru pour courir le guilledou, qu’il faut sans doute que celui-ci ait une histoire toute particulière pour que François Villon, même peu soucieux des convenances, y soit allé trousser la gueuse.
A l’intersection de la rue Saint-Denis et de la rue Berger, l’église des Saints Innocents fut érigée en 1130.
Comme elle était alors située en dehors de la Ville, un cimetière l’entourait qui recevait les dépouilles de toutes les paroisses de Paris qui n’avaient pas de lieu où enterrer leurs morts, mais aussi les corps trouvés sur la voie publique, les morts de la morgue et de l’Hôtel-Dieu et... les pendus de Montfaucon.
En 1418, on y enterra les 50 000 victimes de la peste.
Ce cimetière n’avait pratiquement pas de sépultures individuelles, mais comportait principalement des fosses communes et bien que la terre y eût une solide réputation de « mangeuse de cadavres », puisqu’on affirmait qu’elle s’en débarrassait en neuf jours seulement, il finit par être tellement saturé qu’en 1780 il formait un vaste monticule, de deux mètres cinquante plus haut quel les rues alentour.
Le mur d’une cave jouxtant le cimetière finit ainsi par s’écrouler, libérant les cadavres en putréfaction et empestant tout le quartier.
Il fut alors fermé, chose que les habitants de ce quartier réclamaient depuis 200 ans, et l’église fut rasée.

Situé à proximité du grand marché des Halles, le cimetière était au Moyen-Âge ouvert aux passants et il était ainsi devenu le lieu de prédilection de toutes les ribaudes du voisinage qui y donnaient leurs rendez-vous galants. A tel point que dès 1186, le roi Philippe Auguste commanda qu’il fût entouré d’un mur.
En dépit de ce rempart, le cimetière resta un haut lieu parisien. On y trouvait aussi bien des boutiques de mode que des peintres, des écrivains publics et les rendez-vous coquins y restèrent longtemps célèbres. En outre, au cours des nuits froides de l’hiver, il était investi par tous les mendiants de la Cour des miracles qui venaient s’y réchauffer en faisant brûler des ossements.
Bas peuple, écriture, peintures et belles de nuit, nulle surprise alors que l’auteur du Testament soit allé s’y encanailler et nul doute que, sans ses cinq siècles de retard, l’auteur de la Mauvaise réputation en eût fait tout autant.


Enfin une remarque en marge : de même que ne sera écrit qu’une seule fois le mot « anarchie » dans L’hécatombe, le nom de François Villon n’apparaitra qu’une seule fois dans les quelque deux cent poèmes que nous laissa Brassens, ici, dans cette strophe du moyenâgeux, alors que l’un et l’autre sont partout présents dans toute son œuvre.

 

*

Ces p’tites sœurs, trouvant qu’à leur goût
Quatre évangiles c’est pas beaucoup,
Sacrifiaient à un de plus :
L’Evangile selon Vénus.
Témoin : l’abbesse de Pourras
Qui fut, qui reste et restera
La plus glorieuse putain
Des moines du Quartier Latin.

littératurePrise également à témoin par François Villon, voilà une bien singulière abbesse et qui, à cinq cents ans d’intervalle, mérite tout le respect et toute la considération des deux poètes :

Item : donne a Perrot Girart,
Barbier juré du Bourg la Royne,
Deux bacins et ung coquemart
Puis qu’a gaignier met telle paine.
Deux ans y a demie douzaine
Qu’en son hostel de cochons gras
M’apatella une sepmaine,
Tesmoing l’abesse de Pourras.
François Villon – Le Testament –

 Il s’agit en fait d’Huguette de Hamel, abbesse, certes, mais aussi incorrigible libertine, plus encline à enseigner à ses novices les délicieux plaisirs du sexe que les austères envoûtements du Ciel.
L’Eglise, évidemment, la répudia.
L’abbesse de Pourras détourna alors l’argent de l’abbaye avant de s’enfuir avec son amant, Maître Baudes de La Maitre.
La magnifique gourgandine prit également soin d’emporter dans son baluchon tous les titres de propriété de l’abbaye.

L'illustration ci-dessus est sortie de l'oeil joliment gourmand de Philip Seelen, que je remercie et  salue fraternellement 

 

*

 A la fin, les anges du guet
M’auraient conduit sur le gibet.
Je serais mort, jambes en l’air,
Sur la veuve patibulaire,
En arrosant la mandragore,
L’herbe aux pendus qui revigore
En bénissant avec les pieds
Les ribaudes apitoyées.

littératureBien plus subtilement  que ne le fit Richepin en 1876 en écrivant de Villon : escroc, truand, marlou, génie !, Brassens rend avec Le moyenâgeux un hommage des plus fins au poète voyou. Strophe après strophe, l’ombre de la potence se fait plus précise et plus inquiétante. Car L’œuvre et la vie de François Villon, c’est aussi l’obsession de la potence et des corps pourrissants des pendus.
Brassens, après avoir dit ce Montfaucon promis aux beaux parleurs de Jargon, nomme alors plus précisément le rendez-vous tragique : la veuve patibulaire.
Dans une expression attestée au début du XVIIe siècle, « la veuve » désigne en effet la potence : épouser la veuve, pour dire en langage populaire être pendu. On retrouve la locution deux siècles plus tard chez Victor Hugo :

« Mon père a épousé la veuve »
Victor Hugo – Le dernier jour d’un condamné

Brassens emprunte le deuxième terme de l’expression en l’enrichissant d’un adjectif dont le langage courant a certainement perdu de vue l’étymologie.
Le verbe latin « patere », »être ouvert, étendu », a en effet donné le mot patibulum, qui nomme une sorte de gibet auquel étaient attachés les esclaves quand on voulait les fouetter.
Ainsi, « patibulaire » désigne littéralement tout ce qui a trait au gibet, au pilori. Par une métaphore très elliptique, l’adjectif est surtout employé pour qualifier la mine, la gueule exactement, si peu engageante d’un quidam qu’elle lui donne les traits d’un bandit digne de la potence.
L’allégorie faite par Brassens est superbe. Constituée d’un nom emprunté à l’argot populaire et d’un adjectif littéraire, la veuve patibulaire allie avec force et talent la parole du bandit à celle du poète.
Et c’est entre les jambes de cette veuve que poussera la mandragore.
Connue des Hippocratiques de l’Antiquité pour ses vertus sédatives, cette plante a inspiré tout au long des siècles toutes sortes de pratiques macabres, dont elle conserve aujourd’hui encore une renommée maléfique.
Au Moyen-Âge, la mandragore poussait sous les gibets et on pensait qu’elle était alors le fruit de la semence d’un pendu vierge et de la terre sur laquelle elle s’était répandue. Cette croyance était sans doute une réminiscence des anciens rites d’accouplement printanier avec la terre nourricière, mais aussi celle des rituels de la magie noire où les pulsions les plus profondes et les plus obscures associent la mort, le sexe et la fécondité.
Cette association de la pendaison et de l’acte sexuel procréateur, donc de la puissance selon les canons de l’idéologie dominante, était encore très vivace au XVIIIe siècle :  Les femmes du peuple ont une singulière superstition ; celles qui sont stériles s’imaginent que, pour devenir fécondes, il faut passer sous les corps morts des criminels qui sont suspendus aux fourches patibulaires. 
Buffon-  Histoire naturelle, Tome V


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09.05.2011

Brassens : les mots du cygne

Le moyenâgeux

Le seul reproche, au demeurant,
Qu’aient pu mériter mes parents,
C’est de n’avoir pas joué plus tôt
Le jeu de la bête à deux dos,
Je suis né même pas bâtard,
Avec cinq siècles de retard,
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux.

littérature « Ceux qui me reprochent de m’exprimer dans une langue vieillie sont les mêmes qui achètent et collectionnent de vieilles lampes » s’amusa un jour Brassens au cours d’une émission télévisée.
Puis, invité à parler de sa culture d’autodidacte, il dit évidemment son admiration pour François Villon, avec cette phrase d’une exquise intelligence et sur laquelle les créateurs de toute discipline devraient méditer :
« On m’a tellement fait l’élève de François Villon, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître ».
Mais, pour grande que fût l’influence de Villon sur l’œuvre de Brassens, elle ne fut pas la seule à révéler chez l’artiste le goût des mots et de la poésie. Avide et curieuse, sa plume s’est nourrie à bien d’autres encriers de la littérature, tels celui de Rabelais, celui de La Fontaine, ceux des classiques, des romantiques et des symbolistes.
Gentiment, au cours de ce même entretien télévisé, Brassens admet que, passé le XIXe siècle, il devient, à quelques exceptions près, inculte, confessant du même coup ce sentiment qu’il eut toute sa vie de ne pas appartenir à son époque, de s’y sentir exilé, poussé par d’autres préoccupations, exprimées dans une autre langue.
Il fit d'ailleurs écarquiller les yeux de son interlocutrice en confiant : « mes parents auraient aimé que je devinsse un instituteur ou un employé de bureau… »
On ne s’exprimait pas comme ça à la télé, même si le langage n’y était pas encore massacré au point où il peut l’être aujourd’hui. (D’autant qu’il m’en souvienne tout du moins, car ça fait six ans que je n’ai pas regardé la télé.) Aujourd'hui même, bon nombre d'écrivains, et non des moindres, auraient quasiment honte de s'exprimer ainsi. C'est que  ça fait tellement con et vieillot, le subjonctif,  pour un ou une qui bombe avantageusement le torse sous les élixirs de la modernité !

Parce qu’il usait d’une écriture bien travaillée, parce qu’il ne sacrifiait pas aux modes littéraires de l’époque, pas plus qu’à la navrante médiocrité qui, dans les années 60, faisait recette avec « Salut, les copains » sur la foire à l’encan des ondes radiophoniques, nombreux sont les jeunes gens du moment qui ne l’ont pas écouté, qui ne l’ont pas compris, voire qui ont ri de cet ours sans artifice et s’exprimant, exception faite pour quelques mots d’apparence grossière, comme s’exprimaient les textes de leur Lagarde et Michard.

Mais la qualité de l’art, c’est même à cela qu’on le reconnaît, est intemporelle, et ces jeunes gens du moment, comme ceux qui déjà l’étaient beaucoup moins, comme ceux qui même n’étaient pas encore nés, aujourd’hui rendent hommage à Brassens, l’admettent au panthéon littéraire - sinon quelques pédants à la plume emberlificotée de quintessence aussi vaseuse qu’inutile - grâce à la qualité de son écriture et parce que cette écriture s’est toujours inquiétée des questions fondamentales qui sont celles de toutes les saisons de la vie.
Pour toutes ces raisons, succinctement énoncées, je tiens Le moyenâgeux pour une perle dans l’œuvre de Brassens. Je m’y attarderai d’ailleurs longtemps, chaque couplet recélant une fine allusion à la littérature, à Villon et aux mœurs du Moyen-Âge.
Au sommet de son art en cette année soixante six, l’artiste ne se justifie ni ne fait étalage de sa culture. Il se présente, à la fois ironique et nostalgique, et dit sa différence.

Nous avons tous, du moins je le pense, une période fétiche de l’Histoire que nous visitons régulièrement de notre imaginaire et à laquelle nous aurions aimé participer. En ce qui me concerne, il s’agit de la deuxième moitié du XIXe siècle, tant pour la littérature que pour une certaine agitation politique. Ce fantasme commande évidemment que nous nous supposions bien plus bas sur les branches de notre arbre généalogique.

Pour bien donner le La de son voyage poétique et mieux nous embarquer dans sa rêverie, c’est par une allusion directe à Rabelais, que Brassens regrette plaisamment la copulation tardive de ses parents qui lui valut de ne voir le jour qu’au XXe siècle.
Car si l’expression La bête à deux dos, qui donne l’image d’un homme et d’une femme accouplés, n’est pas véritablement de François Rabelais en ce qu’elle est empruntée au langage populaire de son époque, c’est lui qui en fit la fortune et en assura la pérennité.
Dans le comique philosophique de la conception rabelaisienne, le corps est en effet toujours exagéré, toujours en mouvement et toujours burlesque. Comme dans l’épisode de la naissance de Gargantua et de la fête de l’abattage, le corps n’est jamais achevé, toujours en mutation, toujours en construction de lui-même et d’un autre corps. De plus, ce corps rabelaisien absorbe le monde et est absorbé par lui-même : il est l’idée de la totalité chez Rabelais.
On comprend dès lors mieux que l’acte d’amour soit vu comme acte de procréation et que l’image de ces deux corps cherchant à se confondre pour en construire un autre soit tellement grotesque.
En outre, comme noté par Alain Rey et Sophie Chantereau, cette animalité de la sexualité vue comme une bête à deux dos, comme on dit bête à cornes, par exemple, évoque l’apparition d’une espèce nouvelle faite de mutants inquiétants et ridicules, toutes notions chères à Rabelais et que Brassens introduit ici.

 *

Ah ! Que n’ai-je vécu, bon sang !
Entre quatorze et quinze cent.
J’aurais retrouvé mes copains
Au trou de la pomme de pin,
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaume de truanderie.

littératureLa voie étant donnée, laissons-nous donc bercer par la magie des octosyllabes et faisons confiance au poète pour nous guider à « remonte-temps ».
Soyons d’ores et déjà certains que l’auteur de La mauvaise réputation, de Je suis un voyou, de La mauvaise herbe, et des Quatre bacheliers, ne va pas nous mener à la Cour de France ni chez quelque hobereau de province.
C’est parmi les siens, ses frères humains lointains, qu’il va nous conduire. Et tout d’abord au cœur du vieux Paris, sur l’île de la Cité.
Là était un célèbre cabaret où venaient boire le soir autant les truands en mal de poésie que les  poètes en mal de truanderie : La pomme de Pin, célébré par Rabelais et, avant lui, par Villon :

Item, je donne à Maître Jacques
Raguier le grand Godet de Grève,
Pourvu qu’il paiera quatre plaques
(Dût-il vendre, quoi qu’il lui grève,
Aller nues jambes en charpin),
Se sans moi boit, assied ne lève,
Au trou de la pomme de pin.
François Villon – Le Testament

 Depuis le XVe siècle, le cabaret La pomme de pin était connu du Tout-Paris.
Au début du XVIIe, le poète Mathurin Régnier, grand habitué des ambiances interlopes des cabarets, déplorera sa décadence, avant qu’il ne retrouve tout son lustre sous Louis XIV. Les classiques aimeront alors s’y rencontrer et c’est là que, des soirées durant, Racine y conversera en compagnie de Boileau, de La Fontaine, de Furetière ou du musicien Lully.
Si Georges Brassens rêve de s’asseoir à l’une de ces tables de La pomme de pin, c’est pour y être admis par les marginaux, truands et voleurs du Moyen-Âge, compagnons de François Villon.
Ceux-là pratiquaient un langage secret dont une centaine de termes furent révélés par l’un deux au fameux procès des Coquillards, à Dijon, en 1455. Les archives de ce procès, retrouvées au XIXe siècle, constituent un document édifiant sur la structure, l’origine et la nature de ce parler secret, dit langage exquiz.
Ce langage est en fait le Jargon, mot appartenant lui-même au Jargon, comme verlan est un mot du verlan. Il est constitué de métaphores concernant le vol, le crime et le jeu et que seuls peuvent entendre les membres de La Coquille, société secrète de brigands.
On s’est longtemps interrogé et on s’interroge encore sur l’appartenance réelle ou supposée de Villon à La Coquille. Ce dont on est certain, c’est qu’il était en étroite relation avec plusieurs d’entre eux, dont Colin de Cayeux. Il connaissait parfaitement le Jargon car il écrivit six ballades en ce langage, rassemblées sous le titre Jargon et Jobelin, le Jobelin étant, pense-t-on, le langage des gueux et des mendiants.
Le Jargon est donc, à l’origine et stricto sensu, le langage codé des Coquillards. Bon nombre de ses termes ont survécu au XVe siècle pour passer dans le langage des gueux et des mendiants professionnels du siècle suivant. Une confrérie de ces derniers, l’Argot, donnera son nom à ce langage, le mot s’appliquant, au cours des siècles suivants, au jargon lui-même.
Le langage spécifique du Milieu d’aujourd’hui, des tricheurs, des compères et des voleurs, n’a pas d’autre origine que cet argot médiéval et postmédiéval, forme particulière du Jargon.
Si sa fonction première est d’être incompréhensible pour les non-initiés, donc surtout pour la police et les mouchards, il est en outre, tout comme chez les Coquillards, un parler de reconnaissance et de sentiment d’appartenance à un groupe marginal, se situant hors des lois.
Le mot Jargon  a survécu jusques à nous dans la même acception, quoique teintée d’une connotation péjorative et l’honorabilité en plus, puisque nous l’employons encore pour désigner le langage spécifique à une corporation ou à un groupe On parle en effet du jargon des philosophes, des médecins, des juristes. Disons que tous ces gens-là ont tellement de choses à dire qui ne servent à rien ou que nous savons déjà avec nos mots, qu’il leur faut bien faire mine de manier des concepts savants et abscons : l’ésotérique est toujours source de pouvoir et de justification de prix à payer.


Aucun doute, donc, sur l’identité des ces beaux parleurs de jargon avec lesquels le poète aurait aimé s’entretenir. Il faut alors savoir que l’expression beaux parleurs signifie, à l’époque médiévale, que ces gens sont brillants dans leur élocution, fins dans leurs propos et d’un commerce subtil. L’expression n’a pris son sens péjoratif d’enjôleurs et de phraseur séducteur qu’à partir du XVIIIe siècle.
Mais, beaux parleurs ou non, ils n’en sont pas moins tous des promis de Montfaucon, c’est-à-dire que leur destin risque fort de se solder un beau matin au bout d’une corde.
Car Montfaucon, ancien lieu-dit parisien situé au nord-est de la ville, était un haut lieu de la pendaison, redouté de tous les bandits et truands.
Depuis le XIIIe siècle un gibet y avait été élevé qui, quatre siècles durant, vit se balancer en l’air tous les condamnés de la truanderie. Mais pas seulement eux :
Petit noble du Vexin normand et conseiller de Philippe Le Bel sur les questions financières, Engueran de Marigny y fut pendu haut et court sitôt la mort du roi, le 30 avril 1315 et son cadavre -  ô raffinement ! -  y demeura exhibé pendant deux ans !
Inusité à partir du XVIIe siècle, le gibet de Montfaucon ne fut détruit qu’en 1761.
La première des six ballades en jargon et Jobelin écrites par Villon et auxquelles nous avons fait allusion, met en garde ses compagnons contre cette redoutable potence :

 …Escheques moy tost ces coffres massis
Car vendengeurs des ances circuncis
Sen brou et du tout aneant
Eschec eschec pour le fardis.

 La traduction en français moderne donnerait :

 Tenez-vous à l’écart des coffres massifs
Car les voleurs les oreilles coupées
Sont complètement réduits à néant
Gare gare à la corde.
 
François Villon – Jargon et Jobelin

A suivre...

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29.04.2011

Brassens : les mots du cygne

L’épave

J’en appelle à Bacchus ! A Bacchus j’en appelle !
Le tavernier du coin vient d’me la bailler belle.
De son établissement j’étais l’meilleur pilier.
Quand j’eus bu tous mes sous, il me mit à la porte
En disant : « les poivrots, le diable les emporte, »
Ça n’fait rien,  il y’a des bistrots bien singuliers… 

littératureCe qui sépare fondamentalement l’idéologue du poète, c’est que le premier a toujours la même grille de lecture à sa disposition pour interpréter la réalité, quelle qu’elle soit, tandis que le second improvise selon ses états d’âme.
Les situations peuvent changer le bien en mal et le beau peut se faire laid. Pas de notion abstraite et absolue.
Ainsi en va-t-il dans ce truculent poème, peuplé d’antihéros. Gens du peuple et de la rue sont ici à contre-emploi dans la comédie Brassensienne.
Alors qu’ils devraient se montrer secourables et fraternels envers cet homme échoué dans le ruisseau après beuverie, tous se conduisent comme des pilleurs d’épave.
Le va-nu-pieds prend les chaussures, la femme de l’ouvrier, sans plus de scrupules, prive l’ivrogne du seul bien qui lui reste, sa culotte. La putain, d’ordinaire humaine, chaleureuse et fort prévenue contre « l’engeance gendarmesque » chez Brassens, dénonce aux gendarmes la nudité de l’ivrogne.
Et c’est le flic, par nature si ballot, qui aurait normalement dû assener le coup de grâce en expédiant cette épave au fond du trou, qui la prend sous sa protection et tâche qu’elle ne sombre pas tout à fait.
Brassens joue avec le renversement de ses propres sympathies, tout comme il le fera en 1976 avec sa pathétique Messe au pendu. Le poète dit les hommes et les femmes tels qu’ils se vivent et qu’importe, finalement, ce qu’ils sont socialement, puisqu’ils peuvent être grands ou petits, pleins de compassion ou, au contraire, méchants et mesquins.
Puisqu’ils sont des hommes.
Brassens a puisé son poème dans un fait authentique. Malade, fiévreux, il avait quand même dû faire son spectacle. A l'Olympia, je crois. Lors d'une pause, il était sorti, grelottant et toussant, et c'est un flic de service qui lui avait tendu la main et proposé sa pélerine.

Le représentant de la loi vint d'un pas débonnaire
Sitôt qu'il m'aperçut, il s'écria " Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !"
Et de peur que j'n'attrape une fluxion d'poitrine,
Le bougre il me couvrit avec sa pélerine,

Ça n’fait rien,  il y’a des flics bien singuliers…

Quant au tavernier sur lequel s’ouvre la scène, il est intemporel : cet individu, toujours, jette l’opprobre sur le fêtard après lui avoir soutiré jusqu’à son dernier sou.
Brassens accuse la lâcheté du personnage. Il en paraît même époustouflé. C’est en tout cas ce que semble vouloir dire l’expression employée me la bailler belle.
En fait, elle signifie plutôt et littéralement « en faire accroire », c’est-à-dire « tromper » et faire subir à quelqu’un une chose qui ne lui plaît évidemment pas du tout.
C’est le seul emploi du verbe bailler, dans l’acception de donner, qui nous soit resté. « La » est dans la locution pronom neutre et « belle » une antiphrase ironique, désabusée.

 *

Une certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre-
Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre
(Vous auriez fait pareil), s’en prit à mes souliers.
Pauvre homme ! vu l’état piteux de mes godasses,
Je doute qu’il trouve avec son chemin de Damas,
Ça n’fait rien, il y’a des passants bien singuliers…

littératureNé à Tarse, aujourd’hui en Turquie, vers 5 après J .C., Paul fut élevé selon les préceptes de la loi pharisienne. Il est alors un juif de la diaspora, dispersion du peuple juif à travers le monde gréco-romain.
C’est à Jérusalem que Paul vint parfaire son éducation religieuse et y devint un farouche persécuteur de l’Eglise chrétienne naissante, considérée alors comme une secte dissidente du peuple de la diaspora et que, selon Paul, il faut éliminer.
Il est écrit dans les Actes des Apôtres, vraisemblablement romancés, qu’il fut un témoin et même un complice de la lapidation de Saint-Etienne, premier martyr chrétien.
Après le supplice de Saint-Etienne, les chrétiens de Jérusalem durent fuir vers Damas. C’est en cette ville que Paul voulut se rendre pour les retrouver et pour les châtier.
Mais, chemin faisant, le persécuteur eut soudain une vision de Jésus-Christ qui l’interpella et le convainquit de ses erreurs.
Paul devint alors le premier missionnaire mobilisé par le Christ pour porter, partout chez les païens, sa parole.

Bien que Saint-Paul lui-même n’interprétât pas ce changement comme une apostasie et une conversion mais comme une continuité de l’accomplissement de la religion juive, l’expression le chemin de Damas exprime la circonstance particulière dans laquelle la vérité apparaît brusquement à quelqu’un, à tel point qu’il change radicalement d’opinion et (ou) se dévoue à une cause nouvelle.
Un peu comme Mitterrand quand il s’est découvert socialiste (ouaf ! ouaf !ouaf !)

L’illustration par ce chemin de Damas qui est faite ici est encore très fine : les apôtres du désert vont nus-pieds, comme notre misérable passant de la nuit, voleur de chaussures. Mais que celui-ci ne compte pas pour autant que lui soient révélées les douceurs du confort et n’espère pas ainsi changer subitement de condition : aller dans la chaussure du poète ou pieds nus, c’est un peu la même chose.
Et, par le fait, le spolié a même la bonté de plaindre son spoliateur.

Illustration 1 : "Bacchus couronnant les ivrognes" - Diego Vélasquez -

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28.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bulletin de santé (suite)

Si j’ai trahi les gros, les joufflus, les obèses,
C’est que je baise, que je baise, que je baise,
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute,
Je suis  hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

littératureIllustration magistrale de ce que lire ou écouter Georges Brassens est d’une aisance trompeuse, illustration aussi de son art du clin d’œil et du détournement, ces vers sont la réponse cinglante du berger à la bergère.
Faisant écho à la trivialité des supputations journalistiques, ils se veulent d’apparence fort grossière.
Ils sont en fait d’une finesse redoutable pour qui sait un peu quelques vers du patrimoine poétique et littéraire.
Dans L’Azur, poème de son recueil  Poésies, Stéphane Mallarmé écrit sa souffrance de la vie face à la question toujours irrésolue de l’Eternité.
C’est une écriture poignante et douloureuse qui vacille entre le désir de jouissance immédiate de la réalité et le doute sublime des espaces infinis :

 -         Le Ciel est mort – Vers Toi, j’accours ! Donne, Ô matière,
L’oubli de l’idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Mais la recherche est vaine des étourdissements de la bestialité. L’interrogation permanente et les angoisses déchirantes de l’échéance dernière harcèlent l’âme du poète qui, vaincu, conclut :

 Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! L’azur ! L’Azur ! L’Azur !

Renversement superbe de Brassens qui, habité par les mêmes angoisses que Mallarmé, lance la meute des journalistes sur une fausse piste. Celle qui sied le mieux à leurs prosaïques interrogations.
Mallarmé, ils n’auraient pas compris.

 

brassens.jpg

Concurrence déloyale

Il y a péril en la demeure,
Depuis que les femmes de bonnes mœurs,
Ces trouble-fête,
Jalouses de Manon Lescaut,
Viennent débiter leurs gigots
A la sauvette.

littératureDe son vrai nom, Antoine François, l’abbé Prévost s’était lui-même baptisé Prévost « d’Exiles ».
Pour cause. Remarquable écrivain du siècle des Lumières, cet homme, nulle part, ne s’est senti chez lui : ni en France où il est né, ni en Angleterre où il vécut, ni en Hollande où il séjourna, ni à Courteuil, près de Chantilly où, subitement, tel un oiseau fatigué des périples, il revint pour mourir.
Toute sa vie condamné à l’errance et à l’exil, l’abbé Prévost a partout et vainement cherché une voie qui serait la sienne.
D’abord soldat, puis moine chez les jésuites, puis de nouveau engagé dans l’armée, avant de revenir chez les moines bénédictins, longtemps, l’homme vacilla entre le rouge et le noir.
Tour à tour moraliste chrétien et philosophe du libertinage, l’abbé Prévost est un homme inclassable, un homme de l’en dehors, en quête perpétuelle d’un endroit où laisser en consigne ses chimères.
Son œuvre chaotique lui ressemble : une douzaine d’interminables romans, le plus souvent inachevés, les uns dans les autres enchevêtrés avec une écriture qui véhicule le mal de vivre et la mélancolie à l’heure où l’ironie et l’esprit tiennent lieu de génie, et qui, déjà, préfigurent le romantisme.
Bien qu’il ait été un écrivain prodigue, nous laissant, outre ses romans, deux récits historiques sur la vie de Guillaume le Conquérant et sur celle de Marguerite d’Anjou, ainsi que des traductions de Cicéron et de Hume, c’est Manon Lescaut qui lui valut de passer à la postérité.

L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut constituait initialement le dernier tome d’un livre qui en comptait sept, Mémoires et aventures d’un homme de qualité, publié de 1728 à 1731.
C’est l’histoire d’un amour cataclysmique entre une prostituée, Manon, et un chevalier débauché, tricheur, voleur et fou sublime.
Epris de Manon Lescaut, le Chevalier Des Grieux s’enfuit et s’installe avec elle à Paris. Mais la belle Manon a déjà pris un amant, un certain Monsieur de B… qui dénonce à son père le lieu où se cache le Chevalier Des Grieux. Celui-ci le fait alors enlever.
Le Chevalier Des Grieux se retire au séminaire de Saint-Sulpice d’où Manon Lescaut l’arrachera.
Après bien des scandales, Manon Lescaut est emprisonnée et embarquée au Havre pour la Nouvelle-Orléans, avec d’autres jeunes prostituées.
Des Grieux traverse avec elle l’océan, mais là-bas, Manon Lescaut a sitôt une relation avec le fils du gouverneur que Des Grieux blessera en duel avant de gagner le désert avec Manon, qui y mourra d’épuisement.

Cette vie dissolue attire désormais, selon le petit pamphlet de Brassens, les femmes de tout acabit qui cherchent aventure : les jeunes, les vieilles, les bourgeoises, les nobles et les braves ménagères.  Conséquence fâcheuse : ce relâchement des mœurs, incontestablement, contribue de façon déloyale à la baisse du chiffre d’affaires des professionnelles du plaisir amoureux :

Elles ôtent le bonhomme de dessus
La brave horizontale déçue,
Elles prennent sa place.
De la bouche du pauvre tapin,
Elles retirent le morceau de pain,

C'est dégueulasse !

Le poème est divertissant, ironique, bien écrit, d'une musique agréable, mais je ne l’aime pas.
Même si, encore une fois, Brassens prend fait et cause pour la putain honnie contre l’hypocrisie bourgeoise des adultères, il a déjà fait et fera encore beaucoup mieux dans le genre.
Pour illustrer son propos, peut-être l’homme de qualité aurait-il pu faire l’économie d’un  jugement somme toute étonnamment moralisateur.

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22.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bulletin de santé

J’ai perdu mes bajoues, j’ai perdu ma bedaine,
Et ce d’une façon si nette, si soudaine
Qu’on me suppose un mal qui ne pardonne pas,
Qui se rit d’Esculape et le laisse baba.

littératureNous avons déjà vu comment Brassens avait renvoyé dans ses cordes La Déesse aux cent bouches, qui s’était mise en devoir de claironner à tout vent l’intimité de ses frasques amoureuses, réelles ou supposées.
Avec le même humour caustique et gaillard, il rend public son bulletin de santé à l’attention de tous les gratte-papier qui supputaient bien prématurément une altération soudaine de son état physique.
Quand l’artiste vilipende le folliculaire, la philippique est succulente.
Car le poète se joue des amateurs de manchettes à sensations en leur opposant pour argument de son amaigrissement, une activité sexuelle frénétique, qui plus est, en compagnie de leurs épouses légitimes.
Ça me fait penser soudain à François Hollande et sa nouvelle silhouette. Ça serait marrant, tiens,  qu’il nous sorte un bulletin de santé dans ce goût-là. Mais faut pas trop y compter quand même…Il laisserait trop de plumes à la bataille spectaculaire qui s’annonce.

L’affront est ici savoureux et de taille à faire taire toutes  velléités de murmures : «  Messieurs, au lieu de gaspiller votre énergie en pures spéculations sur ma santé, pensez-donc à honorer vos femmes. C’est vous qui alors maigrirez et moi qui me remplumerai peut-être un peu ! »
C’est qu’ils n’y étaient pas allés de plume morte, ces malfaisants ! Le mal imaginé aurait laissé perplexe le dieu de la médecine lui-même.
C’est en dire toute l’ampleur, car le dieu Esculape en avait vu bien d’autres… Fils d’Apollon, il tenait sa science du centaure Chiron à qui avait été confiée son éducation. En commettant l’impardonnable crime de ressusciter un mort, il s’attira la rancœur de Zeus qui le tua d’un coup de foudre. On le voit : autres temps, autres mœurs chez les dieux, toute la religion chrétienne ayant élevé son dogme sur la glorification une résurrection !
Des siècles durant, les malades vinrent en pèlerinage dans les temples élevés en l’honneur d’Esculape. Ils y faisaient des sacrifices et priaient dans l’espoir que le dieu les visite dans leur sommeil et leur prescrive des remèdes fabuleux, propres à guérir les maux dont ils souffraient.

Néanmoins, devant le fantasme journalistique, Esculape reste bouche bée. L’expression rester  baba est fréquemment employé dans le langage courant, mais ses origines n’en méritent pas moins le détour.
Il s’agit du redoublement du radical onomatopéique du mot ébahir, ba, de la famille de béer, c’est-à-dire rester bouche ouverte de stupeur.
Ce redoublement évoque le mouvement convulsif des lèvres que provoque l’ahurissement ainsi que l’onomatopée elle-même, ba, ba.
L’expression était courante dans la langue populaire du XVIIIe siècle avec Baba utilisé comme un personnage. On disait alors : rester comme Baba, bouche ouverte.
Il ne faut évidemment pas faire le plaisant amalgame avec baba, qui, dans les années 1970 a désigné de jeunes gens marginaux et pacifistes, plus ou moins nomades, un peu mystiques et volontiers consommateurs de haschisch, et ce, bien qu’ils eussent souvent la bouche bée des contemplatifs.
Ce terme-là était emprunté à l’hindi bâbâ qui nomme le père et, par extension, le guide spirituel, le gourou ou tout autre personne investie de ce rôle.

 *

Certes, il m’arrive bien, revers de la médaille,
De laisser quelquefois des plumes à la bataille…
Hippocrate dit : oui, c’est des crêtes de coq,
Et Galien répond : non, c’est des gonocoques.


littératureBrassens partit prématurément, un jour d’octobre. C’était juste avant l’hiver.
C’était bien avant que ce terrible fléau, dit Syndrome de l’Immunodéficience Acquis, SIDA, n’ait menacé de mort les amours libertines et vagabondes.
Sans quoi sa fanfaronnade eût pris d’autres accents et ces vers qui résonnent aujourd’hui comme une terrible menace n’auraient peut-être jamais vu le jour :


Tous les deux ont raison, Vénus parfois nous donne
De méchants coups de pied qu’un bon chrétien pardonne,
Car s’ils causent du tort aux attributs virils,
Ils mettent rarement l’existence en péril.

Gageons  que sur le sujet, il aurait été  mélancolique, profond, sobre et frondeur. Gageons qu’il nous aurait dit quelque chose à la fois de terrible et de rassurant.
Toujours est-il qu’en 1966, la syphilis est rare et que les frasques sexuelles ne font généralement courir à l’hédoniste que des risques mineurs et qui prêtent plus aux sarcasmes égrillards qu’aux profonds chagrins.
Sommé de se justifier d’un mal qui l’aurait amaigri, le poète, après mûr examen de sa personne, ne trouve à avouer que de petites mais désagréables invasions parasitaires.
Hippocrate et Galien, eux-mêmes, ne tombent pas d’accord pour leur donner un nom. C'est dire si le malade n’en a cure !
On sait qu’Hippocrate fut le plus grand médecin de l’Antiquité et qu’il vécut entre 460 et 377 av. J.C. Il est considéré comme le père fondateur de la médecine en ce que ses travaux et les traités qu’il a laissés contribuèrent à libérer la médecine de l’Antiquité des superstitions pour la faire entrer dans le champ d’application de la science.
On lui attribue les quelque soixante-dix ouvrages du Corpus Hippocratum alors qu’il n’écrivit probablement qu’une dizaine de ces traités, les autres étant l’œuvre d’auteurs postérieurs, nourris de ses enseignements et de ses observations cliniques.
Son nom est associé au Serment d’Hippocrate. Rien ne prouve cependant qu’il en soit l’auteur.
On sait aussi que trois siècles plus tard, à Rome, Galien se rendit célèbre par ses travaux de dissection et par ses qualités extraordinaires de médecin. L’empereur Marc Aurèle lui confia la santé de son fils Commodus.
Les observations et conclusions de Galien sur l’anatomie influencèrent quatorze siècles durant toute la recherche médicale.
Par ailleurs philosophe et écrivain, Claude Galien nous a laissé un traité de dialectique et une histoire de la philosophie, De historia philosophica.
On connaît donc sans doute ces deux sommités scientifiques du monde médical de l’Antiquité et on sourit de ce que Brassens ait eu l’impertinence de confronter le point de vue des ces deux illustres savants à propos de ses vétilles.
Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que, infatigable lecteur, le poète s’est amusé à détourner un vers d’une comédie écrite en 1704, les Folies amoureuses de Jean Regnard.
De celui-ci Voltaire écrivit : Qui ne se plait avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière.
Auteur de la fin du XVIIe siècle, 1655-1709, Regnard écrivit en effet une dizaine de pièces avec pour seule ambition que l’on rît des caractères et des mœurs de son temps. Pris dès sa jeunesse par les démons du voyage, Regnard composa son fameux récit, Voyage en Laponie.
Son titre le plus joué et qui lui valut de passer à la postérité est sans doute Le légataire universel.
Les Folies amoureuses
, autre pièce à laquelle nous nous intéresserons ici et où sont réunis tous les ingrédients de la comédie est déjà moins célèbre.
Un vieillard, Albert, est amoureux de sa jeune pupille, Agathe, et il s’est mis dans l’idée de l’épouser. Or, l’amoureux de cette dernière, Eraste,  toujours flanqué de son fidèle valet, Crispin, vient de rentrer de voyage.
Le vieillard ayant avoué à Eraste son inclination pour la jeune Agathe, celle-ci feint la folie, se prenant tantôt pour une musicienne, tantôt pour une vieille femme ayant un procès, subterfuge par lequel elle soutirera de l’argent au vieil Albert.
Après bien de péripéties, c’est évidemment le fidèle valet Crispin qui dénouera la situation en se faisant passer pour un médecin prêt à délivrer Agathe de ses prétendus démons :

 ALBERT

 Hé, monsieur, venez donc. Avec impatience
Tous deux nous attendons ici votre présence

 CRISPIN

 Un savant philosophe a dit élégamment :
« Dans tout ce que tu fais, hâte-toi lentement.»
J’ai depuis peu de temps pourtant bien fait des choses,
Pour savoir si le mal dont nous cherchons les causes
Réside dans la basse ou la haute région :
Hippocrate dit oui, mais Galien dit non ;
Et, pour mettre d’accord ces deux messieurs ensemble,
Je n’ai pas, pour venir, tardé, il me semble.

 ALBERT

 Vous voyez donc, monsieur, d’où procède son mal ?

CRISPIN
Je le vois aussi net qu’à travers un cristal.

 J.F Regnard, Les Folies amoureuses – Acte III, Scène II

Charlatanisme de bon aloi, tergiversations de plus ou moins bon goût, comique de l‘imposture, on voit avec quel sérieux Georges Brassens se penche sur ses petits désagréments.
Un fois encore, l’utilisation qu’il fait de sa culture littéraire est remarquable sans jamais être démonstrative.
Si peu démonstrative que seul un examen attentif est en mesure de la surprendre entre les lignes.

_______________

PS : Pas grand chose à voir avec Brassens (encore que...), mais vous invite quand même à lire ceci.

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15.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Les quatre bacheliers

littératureDécidément, l’écriture de cette année 1966 est conjuguée sur le mode confidentiel. Après La supplique et Le pluriel vient Les quatre bacheliers. Suivront Le bulletin de santé et la lumineuse Non-demande en mariage.
Ce sont là cinq poèmes qui touchent de très près la vie de l’artiste.
On sait que Les quatre bacheliers fait directement référence à un souvenir de jeunesse et à une mésaventure qui advint au jeune Brassens, alors adolescent indiscipliné des rues de Sète. On raconte qu’il se serait mêlé à une bande de jeunes gens de la ville et, qu’en leur compagnie, il se serait laissé aller à participer à un vol de bijoux.
Je n’ai jamais aimé la façon dont cette anecdote est rapportée par différents auteurs, parmi lesquels des exégètes du poète. Chaque fois, je n’ai eu à lire que des lignes écrites du bout des lèvres, un peu honteuses et cherchant à tout prix à minimiser l’incident : « Brassens n’avait pris qu’une petite bague pour sa sœur… », « Georges Brassens n’a fait que le guet dans cette affaire… »
Hé quoi ! Qu’y a t-il de si honteux à ce que ce jeune rêveur tentât de s’encanailler en volant le bourgeois ? Et faut-il y trouver des prétextes futiles, du style « C’était pour épater les filles et blablabla… ? »
Allons ! Il n’y a aucune honte,- il y aurait même une certaine tenue - dans une société qui, depuis la nuit des temps, a bâti sa toute-puissance sur le vol légal, la crédulité et la spoliation des miséreux, à subtiliser quelques miettes de l’immense richesse confisquée !
Et puis, quelle honte ? Sous ce larcin, se cache déjà l’admirateur de François Villon et l’auteur de tant de poèmes frondeurs. Je trouve même que les gens qui écrivent de telles niaiseries lénifiantes sur cet épisode de la jeunesse de Brassens, lui font déshonneur et n’ont pas compris grand-chose à la suite que lui donna Brassens, autant dans sa vie que dans son œuvre.
Ne dit-il pas, dans une  interview ? :
« Si je n’avais pas rencontré le succès, je serais certainement devenu un gangster.»
Et n’écrit-il pas ces vers d’une franchise remarquable, à l’intention d’un anonyme qui avait cambriolé sa demeure ? :


D’ailleurs, moi qui te parle avec mes chansonnettes,
Si je n’avais pas dû rencontrer le succès,
J’aurais, tout comme toi, pu virer malhonnête,
Je serais devenu ton complice, qui sait ?

Et aussi :

 Ce que tu m’as volé, mon vieux,  je te le donne
Stances à un cambrioleur -1972

On voit que Brassens, non seulement n’a jamais fait amende honorable, mais a toujours persisté et signé, sans vergogne aucune ni fausse pudeur.
En tout cas de cette aventure est née trente ans plus tard une superbe poésie, véritable hommage à la tolérance et à l’indulgence à travers le personnage Brassens-père.
Il faut sans doute rechercher le cœur battant de ce texte dans cet hommage tardif rendu au père avec qui le jeune homme ne commerçait pas beaucoup mais qui, par ses silences, ses discrétions, ses demi-mots, était un père attentif et qui considérait son fils comme un individu à part entière et non comme une personne sur laquelle il aurait eu droits et pouvoir.
« Il ne se mêlait jamais de mes affaires » dira Brassens.
La quintessence du poème ne serait-elle pas là, le cambriolage avorté n’étant que le prétexte ?

Toujours est-il qu’ils étaient quatre bacheliers et qu’on les prit la main dans le sac.
Dans son acception moderne et courante, on ne comprendrait pas bien cette précision du cursus scolaire de ces joyeux drilles, d’autant que le jeune Georges ne s’est jamais présenté au baccalauréat.
Après une longue histoire en latin populaire et en latin médiéval, où son étymologie est plus ou moins obscure, le mot bachelier est apparu dans la langue française pour nommer, en termes de féodalité, un jeune gentilhomme qui, n’ayant pas moyen de lever la bannière et aspirant à être chevalier, se voyait contraint de marcher sous celle d’un autre.
Par extension, le mot a désigné un jeune homme noble, dès le début du XIIIe siècle. Cet emploi perdure chez La Fontaine jusqu’en 1865, puis le sens s’élargit pour dire un homme pas encore marié, un célibataire, acception qui est passée et restée dans le terme anglais bachelor.

C’est peut-être dans le long cheminement de ce mot à travers des époques diverses, qu’une idée sous-jacente nous indiquera plus clairement pourquoi Brassens l’a choisi pour se désigner, lui et ses copains d’infortune.
Si je m’en réfère au Littré, bachelier est un terme très ancien dans les langues romanes : bacalar en provençal, batxeller en ancien catalan, bachiller en espagnol, bacharel en Portugais.
Dans son sens primitif, le mot, tiré du bas-latin baccalarius, désignait celui qui tenait une baccalaria, sorte de bien rural que le bachelier avait à cens. Le bachelier était donc considéré comme un vassal du monde rural, mais d’un rang plus élevé que ceux qui étaient astreints aux œuvres serviles.
En marge de ce sens, le mot a cependant toujours défini, comme indiqué plus haut, un jeune guerrier qui n’est pas encore chevalier. Les chansons de gestes regorgent de ces bacheliers qui sont toujours de jeunes soldats, inféodés certes, mais vaillants.
Puis il y eut les bacheliers d’église, ecclésiastiques d’un degré inférieur.
Les corporations de métiers eurent aussi leurs bacheliers, chargés de gérer les petites affaires de la corporation. Dans le même mouvement d’idées vinrent les bacheliers des facultés.
On le voit donc : le bachelier est toujours jeune et il est toujours placé au niveau intermédiaire d’une hiérarchie. Il est toujours en devenir, en situation d’attente d’être admis dans la classe ou l’ordre supérieur, tel le jeune noble en passe d‘être fait chevalier et comme notre bachelier des écoles, pas encore étudiant, mais déjà plus lycéen.
C’est donc cette idée de jeunes gens pas tout à fait adultes, avec tout le raisonnable que ce mot voudrait laisser supposer, qu’il me plaît de retenir dans ces Quatre bacheliers, apprentis délinquants.
Jeunes, débutants, mais impétueux. En mutation. Prêts à rentrer dans la cour des grands, même si c’est par une porte dérobée.
De la graine de voyou, disait ma mère.

  *

Les sycophantes du pays
Sans vergogne,
Aux gendarmes nous ont trahis,
Nous ont trahis.

littératureEn admettant, même, que voler n’est pas beau et que le voleur mérite que soit sur lui jeté l’opprobre, il est des gens bien plus méprisables que lui, de bien plus bas étage et que Brassens désigne d’un puissant qualitatif littéraire : les sycophantes.
L’étymologie de ce bien joli mot, sukon, la figue, et phainein, faire voir, faire connaître, vient de l’interdiction qui était faite dans la Grèce antique de transporter des figues hors des bois sacrés du pays d’’Attique.
De là, ceux qui dénonçaient les contrevenants furent appelés des sycophantes, littéralement, ceux qui montrent les figues.

Il y eut plus tard à Athènes des gens qui ne vivaient que de la délation. Ils livraient aux passions de la foule et à sa vindicte des personnes éminentes, souvent irréprochables. Leur rôle social consistait en quelque sorte à salir la réputation de ceux dont la raison et la vertu pouvaient être dérangeantes. On les appelait également des sycophantes, par élargissement du sens initial pour dire délateurs, voire calomniateurs.
S’élargissant encore, le mot désigna ensuite les fourbes, les félons et les hypocrites. Que du beau monde, quoi !
Le poète des Quatre bacheliers sait à tel point la juste valeur du vocable qu’il emploie ici le terme dans toutes ces acceptions. Les mouchards sont en même temps, par la vertu incisive du qualitatif, traités de tartufes et de sournois. Dans la fable de La Fontaine où un loup affamé voulant approcher les brebis use d’un subterfuge en se déguisant en berger, le vocable est également employé dans ce sens de félon, de faux et de fourbe. Pas dans celui de mouchard :

 Un loup, qui commençait d’avoir petite part
Aux brebis de son voisinage,
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard
Et faire un nouveau personnage.
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d’un bâton
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
«  C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»
Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur la houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.

La Fontaine - Fables 3 - Livre III

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07.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le pluriel

 Dieu, que de processions, de monômes, de groupes,
Que de rassemblements, de cortèges divers,
Que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes !
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.

littératureC’est maintenant un véritable poncif de dire que Georges Brassens n’écrivit dans ses textes qu’une seule fois le mot anarchie. C’était dans une des ses premières compositions, Hécatombe.
Le mot est entaché de tant de confusionnisme, intéressé ou tout simplement stupide, il a tant fait les frais des soubresauts, des luttes, des compromis, qu’il est quasiment impossible de définir quelqu’un comme tel, du moins en tant que concept politique.
Chaque fois qu’un écrivain, un orateur, un militant, un historien, un théoricien, un copain en fin de soirée, veut employer le mot, s’il voulait être, rester ou devenir un homme honnête et intelligent, il devrait indiquer clairement une référence historique ou poétique, d’où émanerait  le sens exact qu’il entend donner au mot.
On peut en effet dire de Nestor Makhno, de Bakounine, de Ravachol, de Jules Bonnot, de Malatesta, de Durruti, de Proudhon, de Stirner, de Fourier, de Pancho Villa, de Louise Michel et de la plupart des communards, d’Emile Henry, de Paul Lafargue, de Cœurderoy, de Kropotkine, de Sébastien Faure et de tant d’autres, qu’ils furent des anarchistes. Bien sûr.
Mais on peut tout aussi bien le dire de Guy Debord, de Raoul Vaneigem, de Rimbaud, de Nietzsche, de Géronimo, de François Rabelais, d’Albert Camus, d’Oscar wilde, des encyclopédistes, de Jim Morisson, de Dylan, de François Villon, de Spartacus et de tant d'autres encore.
Car on peut le dire de tous les hommes qui n’ont pas voulu faire allégeance aux aliénations, de tous ceux qui ont cherché à voyager le nez dans les étoiles, de tous ceux qui ont souffert et souffrent de l’injustice, de la connerie, des dogmes, du mensonge, du vol, du viol, du crime, de la volonté des puissants, des complots, de l’oppression quotidienne des corps et des esprits.
De tous ceux qui ont voulu ou veulent connaître, par delà le bout de leur nez, le sens véritable de ce qu’on leur interdit de vivre.
De tout individu qui supporte mal les conditions qui sont faites à sa vie.
On peut le dire de tous les poètes qui dans leur chair ont vécu la poésie comme un impossible  autrement. On peut le dire de tout promeneur qui, un jour, a eu la sensation puissante, fulgurante, d’un autre bonheur possible, humain, ailleurs, par-delà les contingences et contraintes de chaque jour.
Pour toutes ces raisons, on peut donc le dire aussi de Brassens, mais pour comprendre ce qu’il fut et aimer ce qu’il fit, il n’est pas besoin de le dire.
C’est pourquoi, sachant combien le mot était à la fois trop réducteur et trop vaste, il ne l’écrivit qu’une seule fois.
Si elle fut un combat, parfois armé, humainement, l’anarchie est un sentiment puissant, profond, une vision du monde et une façon d'être avec les gens.
Si on veut en connaître vraiment toutes les implications historiques, alors il faut lire l’excellente étude de Max Nettlau, Histoire de l’anarchie,  dont la dernière édition remonte, à ma connaissance du moins, à 1986 chez Artefact.

L’activité intellectuelle anarchiste a connu une grande vigueur dans les dernières années du XIXe siècle. C’est à cette époque que des écrivains français passèrent de la propagande d’une seule idée libertaire au libre examen de toutes les idées.
Ces critiques entendaient s’exprimer par-delà tous les clivages idéologiques. Le titre du journal fondé par Zo d’Axa, Darien, Armand, Octave Mirbeau, l’En dehors, résume cet esprit d’indépendance vis-à-vis de tous les groupes constitués.
C’est l’esprit duquel participe complètement Le pluriel. Il sous-tend aussi toute l’œuvre et toute la manière dont Brassens a vécu sa vie : en amour, en amitié, en camaraderie et dans son absence de rapport à l'argent. Cet esprit est peut-être plus clairement exprimé encore dans La mauvaise réputation et dans La mauvaise herbe.
C’est l’esprit de la liberté individuelle qui ne veut, jamais, adhérer à une opinion toute faite, à un parti, celui-ci fût-il le plus généreux, le plus avant-gardiste, à un groupuscule, à une famille. Brassens sait de quoi il parle après son cours passage à la Fédération anarchiste où on le regardait avec suspicion parce qu’il employait un peu trop souvent dans ses textes le mot dieu.
C’est donc l’esprit de l’apache solitaire. L’esprit de l’En dehors, tant il est vrai que toutes les associations constituées, même sous le drapeau anarchiste, ont toujours vu leurs projets initiaux déviés, récupérés et trahis par les contradictions et les compromissions inhérentes à tout collectif : Le drapeau noir, c’est encore un drapeau !, chantait Ferré.
Cet individualisme a cependant toujours été vivement critiqué, même par les esprits les plus révolutionnaires et les plus éclairés, car il s’oppose à tout engagement militant. L’individualiste veut toujours garder la liberté de sa propre opinion et, le cas échéant, le droit d’en changer.
Ne nous étonnons pas dès lors si les anarchistes combattants, aussi bien en Espagne qu'en Russie, furent pour la plupart trahis puis assassinés par des staliniens.

Les communautés dont s’exclut ici le poète sont bien trop nombreuses pour qu’on puisse en dresser l’inventaire dans un seul poème.
Il faudrait pour cela écrire un poème exclusivement réservé à cette énumération, comme le fit Prévert - qui n'eut rien d'un anarchiste - dans son célèbre poème en n’usant que du procédé d’accumulation :

Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs

un raton laveur

une douzaine d’huîtres un  citron un pain

(Etc.)

 Paroles, Inventaire

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02.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le fantôme

Au p’tit jour on m’a réveillé,
On secouait mon oreiller
Avec une fougue pleine  de promesses,
Mais foin des délices de Capoue !
C’était mon père criant : debout !
Vains dieux, tu vas manquer la messe !

hannibal.jpgGeorges Brassens, s’il sait être profond, mélancolique, frondeur, moqueur, truculent, sait aussi adopter le verbe du conteur.
Pour preuve, cette fable onirique, guillerette et soigneusement composée. Tant qu’elle en est presque crédible. Elle nous entraîne dans les spirales en demi-teinte d’une robe ; celle d‘une adorable nymphe surgie de l’au-delà. Avant la chute cruelle du retour au réel.
Badinage, Récréation ? Amusement ? Pur exercice de plume ? Je n’en suis pas certain.
L’écriture est ample, certes, impeccablement travaillée mais surtout, l’amoureux des beaux archaïsmes littéraires, le fervent des poésies médiévales, celui qui emprunte volontiers à Rabelais et Villon et qui par ailleurs regrettera de n’être pas né cinq siècles plus tôt, s’offre, au moins une fois, la volupté d’une étreinte avec une dame du temps jadis.
Le poète a toujours eu l’angoisse de la fuite du temps. Alors il le remonte allègrement et s’offre une odyssée de mille ans en arrière. Poétique révélation du destin après la mort dont la peur, encore une fois, est ici conjurée.
Hélas, le réveil est brutal et bien douloureux.
D’abord, c’est le père, symbole de l’autorité et du principe de réalité, qui met fin au voyage fabuleux du jeune poète. C’eût été la mère, que la brutalité s’en serait trouvée amoindrie.
Ensuite, l’ordre donné d’aller à la messe, lieu où l’on est censé se rendre pour sauver son âme des enfers, semble alors réellement plus vain quand on vient de faire la rencontre d’une dame qui sait tout des mystères de la mort, et ce, depuis 1000 ans !
On peut imaginer aussi que l’éducation religieuse - où il est beaucoup plus question de mort que de vie et où le désir amoureux est lourdement fautif - favorise ce genre de rêve chez l’adolescent, culpabilisé et effrayé par d’effrayants sermons.
Mais, n’eût été ce réveil intempestif, Brassens allait éprouver un malin plaisir à transgresser doublement l’interdit fait à l’amour car il allait s’y adonner, hérésie suprême, avec un fantôme, c’est-à-dire avec une vie post-mortem !
De quoi frémir de douleur tous les missels de la Sainte Eglise !

L’expression pour dire cette débauche fantastique, les délices de Capoue, désigne habituellement les plaisirs où l’on se laisse aller et dans lesquels l’âme s’amollit. Elle est une allusion historique à la seconde guerre punique.
La marche sur Rome du général carthaginois Hannibal constitue un des plus hauts faits de toute l’histoire militaire. Elle débuta en 218 av. J.C. et partit de Carthagène, en Espagne.
Quarante mille hommes environ, avec cavalerie et éléphants, franchirent les Pyrénées, le Rhône et les Alpes en quinze jours, malgré les tempêtes de neige, les glissements de terrain et les attaques-surprises des tribus montagnardes hostiles.
D’humiliantes et cuisantes défaites furent ainsi infligées aux troupes romaines commandées par Publius Cornelius Scipion en 218 av J.C. et  par le consul romain Caius Flaminius, en 217 av. J.C.
Hannibal franchit donc les Apennins et dévasta les provinces romaines de Picenum, d’Apulie et de Campanie. A Cannes sur l’Aufidus, il anéantit une armée romaine de plus de 50 000 hommes.
Après cette victoire, les portes de l’opulente Capoue lui furent ouvertes et toute l’armée y prit ses quartiers d’hiver en 216-215 av J.C.
La ville, par sa richesse, était alors la rivale de Rome. C’était aussi une ville de plaisirs. Les redoutables guerriers carthaginois s’abandonnèrent de longs mois durant à sa luxure et à la débauche des sens.
Y eut-il alors une relation de cause à effet et ces vaillants soldats y perdirent-ils toute leur fougue guerrière ? Toujours est-il qu’à la reprise des combats, quand Hannibal donna l’ordre de marcher sur Rome,  les Romains réussirent à conserver leurs positions et, même, à reprendre Capoue.
Peu à peu la fortune des armes cessa de sourire au général carthaginois. Il fut rappelé en Afrique, en 202 av. J.C. pour tenter de faire échec à une invasion romaine de son pays, conduite par Scipion l’Africain.

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28.03.2011

Brassens : les mots du cygne

1966

 Supplique pour être enterré sur la plage de Sète

La camarde qui ne m’a jamais pardonné
D’avoir semé des vers dans les trous de son nez,
Me poursuit d’un zèle imbécile.
Alors, cerné de près par les enterrements,
J’ai cru bon de remettre à jour mon testament,
De me payer un codicille.

littératureCe chant à la fois pathétique et tout pétri d’humour est celui d’un oiseau rêvant de refermer ses ailes sur la branche d’où il avait, au commencement, pris son envol.
A sa lecture, l’émotion s’impose à nous car, à la beauté du texte, s’ajoute la parole autobiographique : aujourd’hui en effet le corps du poète, conformément à cette poésie, repose à proximité des sables de la Méditerranée, à Sète balayée par les vents ou écrasée de soleil.
Autobiographique aussi parce que le poète a quarante-cinq ans. C’est déjà la saison où, autour de soi, des proches, un à un, entreprennent le voyage sans retour. C’est la saison déjà de faire ses premiers pas derrière le cortège d’un parent, d’un ami, d’un camarade.
Le temps est venu des premiers adieux : Brassens vient d’accompagner sa mère à sa dernière demeure. Paul Fort l’avait précédée de quelques années. Puis, c’est autour de Brassens-père de rendre le dernier soupir, deux mois avant Marcel planche, peintre en carrosserie de son état, mari de Jeanne et qui avait inspiré au poète l’Auvergnat.
Quant à Jeanne elle-même, en cette année 1966, elle est au plus mal, victime d’une congestion pulmonaire.

La mort rôde et a entreprise de faucher dans les champs autour du poète, cerné par les enterrements. Il la sent tout près, lui qui, maintes et maintes fois, l’a convoquée sous sa plume avec Le fossoyeur, Oncle Archibald, La ballade des cimetières, Le testament, Le revenant. Quand elle n’était pas sur le devant de la scène, elle était en coulisses, car c’est la force de l’artiste d’en conjurer l’angoisse en la taquinant de ses mots, en interrogeant sans relâche son sempiternel mystère.
D’ailleurs, quand nous écrivons nous-mêmes, faisons-nous autre chose que d’interroger la mort ? Ou du moins la fin de la vie ?
Avec Le testament, dix ans plus tôt, pour la première fois Brassens ne parlait pas de la mort comme destin commun à chacun, mais de la sienne propre. Pour la première fois il donnait un visage à l’angoisse : le sien.
L’heure est venue, avec La supplique, de parfaire ce testament de jeunesse. D’ailleurs, pour bien marquer son intention et pour bien établir le lien avec Le Testament, Brassens avait initialement nommé son poème Codicille. C’est René Fallet qui insista et finit par le convaincre de le titrer Supplique pour être enterré sur la plage de Sète.
Le chemin qui mène à la tombe semble donc s’ouvrir plus largement sur l’horizon. C’est toujours cette impression terrible que l’on a quand on enterre ses parents. Tant qu’ils sont encore debout sous le soleil,  notre tour n’est pas annoncé. Leur grand corps est là, qui, dans l’ordre logique des choses, fait rempart au vent qui vient de la tombe. Une fois qu’ils se sont endormis, les mains paisiblement croisés sur leur poitrine silencieuse, plus rien ne nous protège de ce vent lugubre et l’inéluctable est désormais plus perceptible pour nous. Il se fait promesse plus clairement énoncée.
La Supplique n’est donc pas une interrogation sur la mort et sa métaphysique. Elle est une vision de l’esprit dans laquelle le corps goûtera une éternelle villégiature. Ce sont là des vers d’une suprême hérésie car ils prêtent à ce corps le droit de jouir de l’éternité, sans aucun souci de la spiritualité. Ils sont dans une approche physique de la mort et de son silence.
Je me souviens de ce matin d’octobre où nous avons tous eu le sentiment de perdre un ami. Il m’a semblé, ce matin-là, qu’une voix qui m’avait toujours accompagné venait de me laisser plus seul encore. Je me souviens avoir alors pensé à un train filant jusqu’à la Méditerranée, et à un petit monceau de sable, sur la plage, avec un pin parasol caressé par le vent du sud.
J’aurais pu me dire : Maintenant, il sait. Non. De tous ses textes sur la mort, seul m’était venu à l’esprit immédiatement La Supplique parce qu’elle n’était pas une interrogation mais la dernière exigence de cet homme qui, toute sa vie, avait redouté le tragique rendez-vous.
L’interpellant sans relâche de ses vers tantôt truculents, railleurs et gouailleurs, tantôt mélancoliques, Brassens a nommé la mort la Faucheuse, la Parque, le  Trépas, le Dernier soupir, l’Heure blême, et, une fois, dans La ballade des cimetières, la camarde :

Et Dieu fit signe à la camarde
De l’expédier rue Froidevaux !

C’est ainsi qu’il la nommera encore dans Mourir pour des idées :

Car enfin la camarde est assez vigilante,
Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux.

Mais nulle part sans doute, elle n’a eu nom de baptême plus judicieux que dans La Supplique.
Car, nous l’avons vu, c’est du destin du corps dont se préoccupe le poème et la camarde désigne la mort par une allusion métaphorique au corps, plus précisément au nez, ce qui annonce magistralement le vers suivant :

D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez.

L’étymologie du mot est celle de camus, que pierre Guiraud rattache au latin camus, la muselière. Il désigna par la suite un visage au nez court et aplati, ainsi que ce nez lui-même.
Par substitution du suffixe il devint camard avec la même acception.
A partir de 1653, le féminin camarde désigna la Mort par une allusion imagée au squelette dont le nez, réduit à une cavité osseuse, semble aplati.
La camarde fit une de ses toutes premières entrées en littérature avec Scarron, dans sa parodie de Virgile :

Il fut complimenté d’abord
Par le Sommeil et par la Mort,
Pour lui faire honneur, la Camarde,
Contre son humeur fut gaillarde.

Paul Scarron - L’Enéide.-

  brassens.jpg

Trempe dans l’encre bleue du golfe du lion,
Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,
Et, de ta plus belle écriture,
Note ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord
Que sur un seul point : la rupture.

littératureCette strophe est une tape amicale et fraternelle donnée sur l’épaule de Pierre Onteniente, le camarade, le confident, l’ami de toujours, le secrétaire particulier.
Mis en présence l’un de l’autre en 1943 par le hasard d’une cohabitation dans un baraquement de prisonniers, en Allemagne, Brassens et Onteniente ne se quitteront plus.
Pierre deviendra l’incontournable personnage par lequel il faudra forcément passer pour accéder au poète. Pour cette raison, René clair le surnommera Gibraltar lors du tournage du film « Porte des Lilas », au cours duquel Onteniente défendait bec et ongles son ami, quelque peu déstabilisé par les exigences du septième art. Ce fut d'ailleurs la première et dernière participation de Brassens au cinéma.
Ces vers
sont aussi le gage de la fidélité sans faille dont toute sa vie l’artiste a honoré ses amis. Ils sont un hommage à Pierre Onteniente et c’est donc à lui, vieux tabellion, que revient l’insigne honneur de consigner sur le papier le célèbre codicille.

Dans la Rome antique, le tabellion était un écrivain public qui rédigeait spécialement les différents actes et les contrats. L’étymologie est tabella, tablette à écrire, diminutif de tabula, table.
En latin impérial, vers le IIIe siècle après J.C., le mot désigna un auteur et devint tabellio.
A l’époque féodale, par tabellion on désignait un archiviste. Sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution, le mot a désigné un officier chargé de délivrer les actes dont les minutes avaient été dressées par le notaire, puis un officier public qui faisait lui-même office de notaire dans les juridictions subalternes et seigneuriales.
Par exemple, le père du poète anglais John Milton était tabellion. Celui de Voltaire également.
Dès la fin du XVIIIe siècle, le mot tombe en désuétude et il n’est plus utilisé aujourd’hui que dans une intention littéraire pour plaisanter et taquiner quelqu’un en l’assimilant à un notaire.
Il faut alors le prendre dans une acception à consonance amicale.

09:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Le grand Pan

 Avec Le grand Pan, nous abordons un des textes les plus remarquables mais aussi un des plus difficiles de l’œuvre de Georges Brassens.
Nous abordons la réflexion centrale du poète païen et libre penseur.
Je me suis laissé dire que Brassens n’aimait que très modérément son texte, sans doute parce qu’il considérait après coup qu’il aurait pu y dire plus de choses et mieux. Comme chacun de nous quand il veut exprimer la totalité, la réalité vivante de sa pensée et de sa sensibilité.
S’il n’est un fat, il est forcément insatisfait.
Et si je suis personnellement très sensible à ce texte, c’est parce qu’il exprime une bonne partie de ce que je ressens moi-même de la victoire historique du christianisme, en tant qu’idéologie, sur nos vies, sur notre culture, sur notre façon d’appréhender le monde.

Le texte est donc celui d’un homme profondément interrogateur des cieux et de la nature de l’immensité, d’un homme qui promène avec lui la mélancolie d’une certaine métaphysique de l’univers, d’un homme qui sait la faiblesse humaine face aux grandes questions et qui s’interroge sur le grand mystère de l’éternité, mais que rien, absolument rien, ne peut satisfaire dans le dogme chrétien.
Brassens est par ailleurs un être trop inquiet pour être un matérialiste bêtement convaincu, que les certitudes confortables de la négation absolue rassureraient à bon compte.
Son besoin de religiosité - appelons-le, si l’on veut, de transcendance - est libre et humain et Le grand Pan est sans doute le plus philosophique de ses textes. Il est certainement le texte où il tente d’exposer le plus sérieusement sa pensée, sans passer par une histoire, une fable, une anecdote. En tout cas, il est une des meilleures critiques en vers du christianisme qu’il m’ait été donné de lire et, bien sûr, d’écouter.
Avec Le mécréant, Brassens s’était déjà présenté comme un tolérant, prêt même à accepter de comprendre le chemin qui mène à la foi. Il avait vite conclu, après mésaventures bien terrestres, que ce chemin là, pavé de  bien mauvaises intentions, n’était pas pour lui, même guidé par les conseils éclairés de la philosophie.
Avec Le grand Pan, le poète fait le constat de la victoire de la secte chrétienne sur toutes les autres sensibilités. Il fait le constat du coup d’état permanent opéré sur la liberté poétique et individuelle des consciences.
Il fait à dieu, son prétendu fils et tous ses apôtres, le procès qu’ils méritent : celui du terrorisme intellectuel et de l’uniformisation de la pensée du monde.

*

 Du temps que régnait le grand Pan
Les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubant,
Au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu’un homme vidait les cruchons,
Qu’un sac à vin faisait carousse,
Ils venaient ensemble à ses trousses
Compter les bouchons.

littérature Mi-homme, mi-bouc, Pan est une figure toute particulière du polythéisme gréco-latin, popularisé surtout par les poètes alexandrins.
Sa représentation nous est familière : front orné de deux cornes, corps velu et nerveux, yeux flamboyant d’une lumière maline et rusée, pattes aux sabots fendus, Pan est le dieu des forêts, des bois, des bergers et des troupeaux.
Toujours affublé d’une flûte à sept tuyaux, d’un bâton de berger, d’une couronne et d’un rameau de pin, il hante les sous-bois, la fraîche proximité des sources et vagabonde d’une course agile, bondissant de rocher en rocher.
Il est aussi un séducteur jetant son dévolu autant sur le féminin que sur le masculin et ses appétits sexuels sont inextinguibles. La nymphe Echo et la déesse Séléné comptent parmi les conquêtes amoureuses de ce dieu, à la fois redoutable et sympathique.
Mais les légendes qui lui sont consacrées ont surtout trait à ses origines et à sa naissance. Certaines le font fils d’Hermès et d’une nymphe. L’ayant enlevé de l’Olympe pour montrer sa monstruosité aux autres dieux, Hermès les vit alors tous joyeux, dont Dionysos. Pan signifiant tout en grec, il tiendrait alors son nom de cette unanimité sympathique des dieux à son égard.
D’autres légendes le font fils de Pénélope répudiée par Ulysse avec pour père Hermès. D’autres encore lui attribuent pour géniteurs tous les prétendants de Pénélope pendant la longue absence d’Ulysse. Certaines le font même fils de Zeus.

Mais la figure mythologique qui nous intéresse plus particulièrement ici et à laquelle est consacré le poème, c’est Le grand Pan qui, sous l’influence des stoïciens devint l’incarnation de toutes les choses de l’univers unifié en un grand tout, harmonieux et indissociable.
Pour la philosophie panthéiste, le Grand Pan est l’expression de l’essence divine de toutes choses, la Nature.
Dieu est infini et l’univers et la nature matérielle font partie de cet infini. Cette beauté est l’œuvre du grand Pan et l’homme, élément de cette beauté, est aussi l’éternité, comme le sont les étoiles, les fleurs, le vent, les parfums, le chant des oiseaux, les mers, les montagnes et les rivières.
Rien n’est divisible, rien n’est extérieur, tout est intégré à un vaste chant panthéiste où l’œuvre du dieu est le dieu lui-même.
Cette philosophie de la totalité ne sépare pas l’homme de sa divinité. Elle ne le fait pas en dehors de la transcendance. Elle l’intègre dans un Tout.
Le philosophe Giordano Bruno est un des représentants les plus marquants de cette métaphysique, subversive au regard du dogme des religions chrétiennes. Un tribunal d’Inquisition le condamna au bûcher en 1600, à Rome.
Dans une moindre mesure, Spinoza, convaincu de panthéisme, fut excommunié.
Le panthéisme ne reconnaissant pas dieu comme un maître absolu, extérieur, dont la toute-puissance règne sur les âmes et les corps, les élevant au rang d’élus ou les réduisant à celui de condamnés selon qu’ils se soumettent à ses enseignements ou qu’ils les répudient, forcément, est une hérésie fondamentale. C’est une hérésie qui s’oppose à toute pensée séparée, dont le centre n’est pas l’homme dans son lien intrinsèque, essentiel, avec le grand Tout, le grand mouvement et la création sublime.
Le panthéisme est donc le sentiment très vif de l’unité fondamentale. Tout le contraire de l’aliénation.

*

La plus humble piquette était alors bénie,
Distillée par Noé, Silène et compagnie,
Le vin donnait un lustre au pire des minus,
Et le moindre pochard avait tout de Bacchus.
Mais, se touchant le crâne en criant : J’ai trouvé !
La bande au professeur Nimbus est arrivée,
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,
Chasser les dieux du firmament.
Aujourd’hui, ça et là, les gens boivent encore
Et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :
Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort.

littératureStrophe magnifique, comme le sont les deux autres consacrées sur le même ton à l’amour et à la mort.
Le grand Pan chante les temps du règne de l’universalité. Il est d’ailleurs assez effrayant de constater que ceux qui ont le plus contribué à la destruction de cette universalité se soient autoproclamés catholiques, concept tiré de l’adjectif grec καθολικός, c’est-à-dire universel, même si le mot n’est apparu dans la langue française que dans les toutes dernières années du XVIe siècle !
Toute passion dans ce règne du grand Pan était consacrée et d’inspiration divine, telle la passion du vin, lequel ne pouvait n’être extrait que par des héros ou des dieux.
Les deux illustrations prises par Brassens sont intentionnelles, car il emprunte à la fois à l’Ancien Testament et aux mythologies grecques et latines, c’est-à-dire aux textes poétiques antérieurs à la venue du messie, ce qui est d’une importance fondamentale.
Seul rescapé du Déluge avec sa famille, Noé est, d’après la Genèse, le père de l’humanité. Embarqué sur son arche avec ses trois fils, sa femme et les femmes de ses fils, il avait en outre reçu de dieu l’ordre de prendre à son bord un mâle et une femelle de chaque espèce animale, afin que fût reconstruit le monde, une fois achevée sa destruction par les flux diluviens.
Par l’Islam, Noé est également considéré comme un prophète et il est dit, dans un épisode postérieur au déluge, qu’il découvrit la fabrication du vin et qu’il s’enivra.

Silène, lui, est le plus vieux des satyres, ces divinités des bois et des montagnes de la mythologie grecque, mi-boucs, mi-hommes, comme le dieu Pan, et qui, comme lui, passaient tout leur temps à poursuivre les nymphes de leurs appétits sexuels démesurés, buvant, chantant et dansant. Ils sont attachés au mythe de Dionysos, Bacchus chez les Romains, dont ils sont les compagnons.
Précepteur de Dionysos, le vieux Silène était la plupart du temps saoul, ce qui l’amenait à prophétiser jusque dans son sommeil et ce qui le fit aussi dispensateur de la Sagesse.
Avis aux gourmands du jus d'octobre !
Ces dieux, on le voit, participaient de l’éternelle jubilation de la vie. Ils étaient des dieux immoralistes, des divinités joyeuses - comme devrait l’être l’existence - avant la décadence suprême instaurée par Morale unique dispensée par un Dieu unique.
L’heure de l’austérité, du sérieux macabre, du mépris de la vie, de la mort comme événement «déifiant» va bientôt sonner. Jusqu’alors le besoin de religiosité des hommes se traduisait par la gaieté, la joie et la jouissance. Avec l’avènement d’un messie, cette religiosité va se faire religion ; religion triste, dramatique, menaçante, dogmatique, avec, pour emblème sacré, la torture. Vingt-et-un siècles après, nous y sommes encore plongés jusqu’au cou et c’est ce que des esprits perfides appellent pompeusement et onctueusement la tradition chrétienne. C’est ce que j’appelle, moi, le hold-up des consciences, le saccage de l’art de vivre et l’enfermement dans les ténèbres du malheur.

Auparavant, toute chose sous le règne du grand Pan recevait l’aval créatif et récréatif d’un dieu.
Ainsi dans les strophes du poème de Brassens, l’amour consacré par Vénus et Aphrodite et, suprême délectation, la mort accompagnée par Pluton, dieu des mondes souterrains, et Caron qui, moyennant une obole embarquait sur sa barque les esprits pour leur faire traverser le Styx et l’Achéron, jusqu’au royaume d’Hadès.
Brassens a pour ces dieux un vers d’une poignante éloquence :

Et le moindre mortel avait l’éternité.

Car ayant tous apporté leurs rimes au grand poème des choses de la vie, les esprits avaient droit à la reconnaissance des dieux. La seule exigence était qu’ils eussent reçu une sépulture, sans quoi il leur fallait attendre cent ans sur les rives du Styx avant d’être conduits au royaume des morts.
L’ordre des poésies du ciel va donc être irrémédiablement bousculé, jusqu’à l’anéantissement. L’Eternité ne sera bientôt plus un cadeau de la Nature, une offre du Grand Pan, mais un royaume qu’il faudra mériter en courbant l’échine et la tête devant les prophéties et les enseignements lumineux du professeur Nimbus.
Cette dénomination sarcastique de Jésus-Christ, entouré de ses élèves, lui vient du nimbe, cercle de lumière dont  les peintres entourent les têtes des dieux, des saints et des saintes.
Soi-disant fils de dieu, soi-disant envoyé par lui, Nimbus va mettre de l’ordre dans toute cette sarabande de divinités joyeusement débauchées qui encombrent les consciences du sacré.
Mieux qu’Archimède de Syracuse et son fameux «Euréka, j’ai trouvé», le soi-disant Messie met le doigt sur la vérité fondamentale et l’impose à l’univers entier.
Les dieux sont chassés du royaume des cieux et toute référence à ce royaume doit désormais faire allégeance au dogme révélé par le fils unique d’un dieu unique.
Astucieuse la métaphore du poète : les cieux sont frappés d’alignement. C’est-à-dire, stricto sensu, obligés de construire ou de reconstruire selon la délimitation officielle d’une voie publique, définie par un plan d’alignement. On ne peut mieux filer la métaphore car la parole de ce Jésus est la parole officielle sur le mode de laquelle toutes les métaphysiques et toutes les interrogations doivent maintenant s’aligner. C’est une parole totalitaire. La pire des paroles totalitaires.
C’est une parole qui, définitivement, consacre la mort du grand Pan et de toute la poétique de la Nature : l’humanité est 
désormais en attente de la résurrection de la chair, le naturalisme païen est mort car le sacré, soudain, se fait complètement extérieur à l’homme.
Avec la fin du règne de la totalité, commence celui de la séparation et de l’aliénation qui place le vrai monde par-delà le monde et qui, des passions exercées en hommage aux poésies des dieux, fait des vices et des tares. On reconnaît bien là la dialectique mortifiante de la chrétienté pour laquelle toutes les manifestations de la vie, en premier lieu desquelles le plaisir sexuel, est un horrible péché.
Ainsi,  chassé du firmament, plus représenté par une figure mythique, Bacchus n’est plus qu’un alcoolique, comme le chante Brassens.
Je ne puis écrire toutes ces lignes sans dépit et colère. Pour moi, l’allégeance faite à cette religion depuis plus de 2000 ans reflète bien l’état primitif, mensonger, souffreteux, malin, malade et cacochyme de l’esprit humain : personne n’a pu me faire trouver beau une église ou une cathédrale - fût-elle un chef d’œuvre d’architecture - car elle est d'abord un monument élevé à la gloire du mensonge suprême.

La mort du grand Pan fut diversement proclamée et à diverses époques. Un récit de Plutarque raconte qu’un navigateur, au temps d’Auguste, avait entendu sur l’océan des voix mystérieuses se mêlant au mugissement des eaux l’annoncer avec force.
Le grand Pan est mort est aussi une pensée laconique de Pascal, inscrite au chapitre des prophéties, où le philosophe, plus passionné que jamais, tente de démontrer le bien-fondé de la religion, la sienne bien évidemment, et, partant, la fausseté de toutes les autres, par la justesse des prophéties de Jésus, sans que jamais un traître mot nous décrive en quoi ces prophéties ont été vérifiées par le réel autrement que dans son âme délirante.
Chaque fin de strophe du poème de Brassens est ponctuée par cette affirmation lapidaire, telle une épitaphe inscrite sur la pierre tombale des poésies du ciel et de la terre.
Le Zarathoustra de Nietzche énoncera, bien prématurément, le même postulat quand il annoncera à l’ermite : Dieu est mort, décret dont il fera la pierre angulaire et le point de départ de toute sa philosophie.

Tous ces décès régulièrement annoncés, Le Grand Pan par les chrétiens, Dieu par Nietzche, l’art par les surréalistes, le vieux monde par les situationnistes, le roman par les tenants de la bonne parole littéraire, me font quand même douter de beaucoup de choses sur tous les domaines.
En fait, n'est véritablement mort que ce qu'on désire voir disparaître.

Illustration : Le festin de Bacchus - Diego Velasquez -

10:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET