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18.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Vénus callipyge


littératureUne des critiques les plus imbéciles que le vulgaire ait pu formuler à l’encontre de Brassens, surtout à ses débuts, c’est précisément la vulgarité. Mais il est vrai pour tout le monde que la posture récurrente des esprits grossiers est de voir de la trivialité un  peu partout.
Le poète en a souffert. Il avoue avoir essayé de comprendre pourquoi une telle critique pouvait lui être faite. En vain.
Sans méchanceté aucune mais avec une espèce de désabusement dans la voix, les yeux vacillants devant la caméra qui semble vouloir le traquer, il est toujours émouvant de l’entendre dire, presque murmurer : Vous savez, j’entends tous les jours des chansons bien plus vulgaires que les  miennes.
Tout est à peu près dit. Brassens n’a pas tout à fait la même notion du laid et du beau, du propre et du malpropre, que la meute des imbéciles. Cette incompréhension est douloureuse et intemporelle. C’est le risque majeur encouru par tout poète, à la recherche d’un écho fraternel qui répondrait à sa voix.
Baudelaire et ses Fleurs du mal, Flaubert et Madame Bovary, entre autres, traînés en justice, en ont su quelque chose.
Et tous les béotiens pétris d’horreur judéo-chrétienne devant les merde, cul, putain, salaud, bordel et autres petits vocables colorés de notre patrimoine, auraient dû prendre la peine de les lire dans le texte de Brassens, plutôt que de les entendre séparément résonner à leurs oreilles faussement chastes, comme autant de vieux interdits de leur mal-éducation. Ils y auraient gagné beaucoup. Ils se seraient surtout épargné le ridicule.

J’aborde ce sujet, somme toute fort banal, car Vénus callipyge est peut-être le meilleur argument du raffinement de sa plume que Brassens sut opposer à tous ceux qui la voyaient uniquement nourrie dans un encrier rempli de turpitudes.
Le texte est une réussite de tact et de délicatesse sur un sujet qui, traité par un grossier personnage, eût été fort scabreux et honteusement désobligeant. Je suis à peu près certain que tous les tartufes de l’inculture permanente n’y ont vu, d‘ailleurs, que du feu.
Le titre est déjà une éloquence.
Du grec Kalli, beau, et de pugê, fessier, fesses, le terme callipyge qui qualifie plaisamment de grosses et belles fesses, nous est surtout familier par le nom de la célèbre statue, Vénus callipyge, trouvée dans la maison dorée de Néron et conservée aujourd’hui au musée de Naples.

*

Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je, madame, un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.

 Belle périphrase, admettez-le, pour dire cette transition entre le dos et le fessier, confluent tellement suggestif de la silhouette  : votre dos perd son nom. L'expression est d'ordinaire réservée à une rivière quand elle rejoint un fleuve ou une autre rivière.
Le poème participe du blason, genre poétique de la première moitié du XVIe siècle et qui fut inauguré en 1535 par Clément Marot et son succulent Blason du beau tétin.
Lorsque ce facétieux petit poème parvint à la cour de François 1er, il y connut un succès prodigieux :

Tétin, de satin blanc tout neuf
Tétin refait blanc comme un œuf
Tétin qui fait honte à la rose
Tétin, plus beau que nulle chose.

 Tétin, dur non pas tétin voire,
Mais petite boule d’ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise.

Clément Marot - Blason du beau tétin

A tel point qu’on se mit à blasonner tous azimuts les charmes et les précieux trésors du corps de la Dame : Antoine Héroët blasonne l’œil, Jean de Vauzelle, les cheveux, L’abbé Eustorg de Beaulieu, le nez, Des Périers, le nombril, Maurice Scève, le sourcil, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement du genre, dont Marot lui-même sonna le glas, en 1536, en lançant le premier contre-blason, intitulé de manière significative et en jouant sur une assonance, Le blason du laid tétin.
J’ajoute, par digression et souvenir joyeux, qu’un groupe de jeunes gens de mes amis, en Charente-Maritime, avait mis en musique Le blason du beau tétin. Une vraie réussite, une petite merveille qu'il m’arrive
encore de chanter. Assez souvent même.

A la fin du XVIe siècle, les poètes de la Pléiade, affectant de mépriser cette littérature du blason,  s’en inspireront néanmoins fortement. Ronsard, que ni la modestie ni la délicatesse n’embarrassaient, doit énormément à Marot et, sans jamais même le mentionner, puisera sans vergogne dans les blasons entre 1554 et 1559 avec ses chansonnettes burlesques, odelettes et autres épigrammes. Il en va de même pour les Petits hymnes de Rémy Belleau.

Avec cette célébration toute en finesse d’une belle paire de fesses, Brassens remet ici au goût du jour cet esprit léger et chahuteur du blason.
Honneur, donc, au postérieur généreux de cette dame ! Honte à qui peut encore le dire gros cul et gloire au poète de le soustraire ainsi au vocabulaire des philistins !
Brassens blasonnera à nouveau de façon magistrale en 1972 avec son magnifique Le blason, s'indignant de l'homonymie désastreuse entre con et con  :

La malpeste soit de cette homonymie
C'est injuste madame et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens.

*

Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples,
A l’assaut des chefs d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables :
Voir votre académie, madame, et puis mourir.

littératureDe tous les chefs-d’œuvre que recèle le musée de Naples, même si Vénus callipyge retient assurément la préférence du poète, il lui préfère l’original à la copie. Il le dit nettement ici et gratifie alors les fesses dodues d’un nom bien peu commun, tout empreint d’histoire et de littérature.
L’origine grecque du mot "académie" est celle d’un nom propre Akademos, ou Academus, que portait un personnage de l’âge héroïque.
Les Lacédémoniens menant guerre contre Athènes pour délivrer Hélène enlevée par Thésée, Academus leur révéla l’endroit où elle était retenue prisonnière. En récompense de quoi, sa maison de campagne située à mille pas d’Athènes fut épargnée lors de la mise à sac de la Cité.
C’est dans ces jardins sauvés du désastre que Platon enseigna sa philosophie, le nom propre Académie, devenant le nom même des jardins, puis de la doctrine de Platon et de ses successeurs.
A partir de 1570, de nombreuses sociétés littéraires ou scientifiques prirent en France le nom "d’académies" alors que Clément Marot, décidément grand précurseur, nomma ainsi le collège de France dès 1535, très exactement un siècle avant que Richelieu ne fonde l’Académie française.
Dans le domaine spécifique qui est le sien, l’académie est donc la société qui fixe les règles de l’art, qu’il s’agisse d’architecture, de sciences, de pharmacie, de sports, de médecine, d’éducation, de littérature ou de toute autre discipline.
En termes de peinture, académie désigne alors une figure entière traitée isolément, d’après un modèle nu, mais qui n’est pas destinée à entrer dans la composition d’une œuvre plus général, d’un tableau. Ce terme doit son origine au fait que, jadis, cette peinture ne pouvait être pratiquée que dans les académies.
C’est donc un insigne honneur qui est fait aux fesses abondantes que de les élever au rang d’une académie.
Même la basse-cour caquetante et gloussante des féministes n'y avait pas songé !

Illustrations :
1 -Vénus Callipyge, musée de Naples
2 - Platon

14:25 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Le vingt-deux septembre

On ne reverra plus,  au temps des feuilles mortes
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous…
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

littérature Les étés finissant et l’automne ont toujours inspiré les poètes.
Le thème, associé au déclin de la lumière et à l’endormissement de la vie, est  source
sempiternelle de mélancolie. Un archétype de la fuite du temps vers…C’est la saison des oiseaux de passage, voyageurs en exil, des froides steppes du Nord et de l’Est vers les rivages plus cléments du Sud. C’est la saison des arbres tirant leur révérence au vaste monde, dans l’éclat d’une dernière débauche de couleurs. Leur chant du cygne. C’est la saison des rayons obliques, des brouillards, des cimetières silencieux, des petits pas, des grandes nostalgies et du souvenir des amours enfuies. C’est la saison où quelque chose de la mort rôde alentour, comme dans ces vers de Lamartine, mis en musique par Brassens :

C’est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants


Lamartine – Pensée des morts-

Chez Verlaine, c’est la saison des sanglots longs, des violons et des blessures du cœur. Avec Baudelaire et son Chant d’automne, c’est surtout l’adieu à la lumière :

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu vive clarté de nos étés trop courts !

Charles Baudelaire – Les Fleurs du mal – LVI

Guillaume Apollinaire y consacre plusieurs poèmes dans son recueil Alcools, dont ces vers magnifiques qui célèbrent à la fois la beauté et la tristesse de ce déclin universel :

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes à l’automne feuille à feuille (…)

Tous, ou presque, ont chanté les mélancolies d’une saison qui, par la lente dégradation des jours, conduit jusqu’aux froidures des ténèbres. Saison qui fascine, comme nous fascine la certitude de notre propre disparition.
Si une anthologie littéraire devait un jour y être consacrée – à ma connaissance elle ne l’est pas encore – nous y lirions les plus belles pages de nos poésies et nous y retrouverions, entre Hugo, Lamartine, Vigny, Musset et bien d’autres, ces très beaux alexandrins du Vingt-deux septembre.
L’astucieux Brassens, comme pour prendre de la distance avec toutes ces mélancolies, comme pour les narguer un peu, place la fuite de son amour le jour même où l’automne est officialisé au calendrier. Un titre prosa
ïque.
Ce raccourci consacre ainsi tous les thèmes poétiques dont la saison a été l’inspiratrice. Nul avant lui n’y avait pensé ou, du moins, n’avait osé le faire.
En fait de titres, on trouve des chants, des chansons, des noms de fleurs comme chez Apollinaire et ses Colchiques ou des Feuilles mortes comme chez Prévert. Jamais la date du calendrier ostensiblement affichée.

La coïncidence du départ de la bien-aimée avec ce jour fatidique permettait jusqu’alors au poète de se pencher avec tristesse et regrets sur ses amours mortes, en parfaite harmonie avec le grand mouvement des choses. Son cœur alors chantait à l’unisson avec le chant du monde.
C’est dorénavant fini. Il n’y a plus de tristesse à se souvenir car le temps a pansé la blessure : le vingt-deux septembre est devenu indolore. Il a perdu tout son sens. Il n’est plus qu’une date comme une autre, qui introduit une saison comme une autre.
Par une double allusion à Prévert, Brassens signifie qu’il ne sera désormais plus sensible aux symboles de l’automne.
C’est d’abord un clin d’œil à la célèbre ballade mise en musique par Jacques Kosma, Les feuilles mortes, ballade qui fit le tour du monde comme porte-parole de la chanson intellectuelle du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre et dont le refrain est encore dans toutes les mémoires.
La seconde allusion, plus explicite, désigne un autre poème, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement :

A l’enterrement d'une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne (…)

Jacques Prévert – Paroles –

C’est, en dépit de mon goût modéré pour Prévert, une belle allusion, comique, puisque les escargots, par nature si lents, n’arriveront à l’enterrement qu’au printemps, saison de la résurrection des feuilles. C’est ce qu’on appelle avoir un enterrement de retard. Guéri des nostalgies de l’automne, le poète du Vingt-deux septembre n’ira plus aux enterrements des feuilles mortes. Son cœur est déjà tourné vers le printemps.
Brassens fait donc mine de ne consacrer quelques strophes à l’automne que parce qu’il coïncidait, tout à fait par hasard, avec une douleur personnelle. Il ne le chante pas comme l’ont fait les autres poètes, en tant que saison universellement ressentie comme étant celle de la nostalgie. C’est là toute l’ambigüité voulue de ce titre et toute l’originalité de ce beau poème. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Il y a là une pudeur à ne pas vouloir s’épancher, une prise de distance narquoise par rapport à sa propre souffrance et cette manière de faire, de dire, d’écrire, Brassens l’a tient d'un certain François Villon.
Le dernier vers est tout simplement magnifique :

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous

Le poète, in fine, avoue qu’il aime être bercé par le vague à l’âme et que rien n’est plus triste que la mort des amours mortes, quand elles n’ont plus d’écho, aucun, dans notre imaginaire affectif, et quand, des sphères de la sublimation, elles sont redescendues au pays morose des souvenirs ordinaires.

brassens.jpg

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je montais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous…
Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne,
L’hirondelle en partant ne fera plus l’automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

littératureAvant d’aborder la légende d’Icare issue de la mythologie grecque, que tout le monde connaît mais dont je dirai quand même un mot parce qu’elle constitue depuis l’Antiquité une allégorie marquante,  je m’arrête un instant sur ce vers, Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne. Le poète n’abandonne pas ses fantasmes. Il est abandonné. Il subit. Il n’est pour rien dans le changement de signification du vingt-deux septembre. Le dernier vers, sus-mentionné, prend toute sa signification.
Et je vous laisse aussi goûter toute la finesse – et l’ironie - de cette hirondelle dont le vieil adage dit que sa venue ne fait pas le printemps et dont le départ, ici, ne fera même plus l’automne. Normal : il n’y a plus d’automne significatif au cœur du poète.
Pourtant, que n’avait-il tenté pour le célébrer, cet automne, et rester ainsi toujours épris de son souvenir amoureux !
N’est-il pas allé jusqu’à se métamorphoser en oiseau pour accompagner, là-haut, l’adieu tant symbolique des hirondelles ? Car voler est, depuis la nuit des temps, un désir universel de l’homme cherchant à échapper à sa condition d’homme cloué au sol. Des textes babyloniens datant de 4000 ans avant J.C. attestent de ce fantasme commun à toutes les époques. Au IIe siècle avant notre ère, vingt-et-un siècles donc avant Jules Verne, un écrivain grec, Lucien de Samosate, fit même le récit imaginaire d’un voyage sur la lune !
Si ce thème est partout récurrent, c’est qu’il appartient aux plus anciennes images créées par l’inconscient collectif, avant de devenir, partiellement, une réalité du début du XXe siècle.
Je dis partiellement parce que, par-delà l’instrument de vol proprement dit, l’aile a une connotation symbolique très forte, au même titre que la lumière et le feu.
La multitude d’expression où l’aile est humanisée, avoir du plomb dans l’aile, battre de l’aile, en avoir un coup dans l’aile, ne pas avoir l’aile assez forte, sans que cela soit en référence direct à ‘l’oiseau, atteste de sa valeur emblématique et anagogique.
Ce complexe de l’homme par rapport à l’oiseau et au monde des airs trouve donc son illustration achevée dans cette allégorie de la mythologie grecque qu’est la légende d’Icare.
Dans cette légende, Dédale est inventeur, architecte et sculpteur. Par Minos, roi de Crète, il est chargé de concevoir un inextricable labyrinthe où sera enfermé le Minotaure, ce monstre mangeur d’hommes, moitié humain, moitié taureau.
Ainsi nul ne peut s’évader du labyrinthe et quiconque y est enfermé ne peut échapper à la férocité du Minotaure.
Dédale ne révéla le secret de son labyrinthe qu’à Ariane, fille de Minos, afin qu’elle libérât son amant, le héros athénien Thésée, après qu'il eut tué le monstre mangeur d’hommes.
Furieux, Minos fit alors enfermer Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Grâce à ses talents d’inventeur, Dédale sut construire des ailes de cire pour lui et son fils, qu’ils utilisèrent pour fuir.
Malgré les recommandations de son père, Icare, grisé par ses sensations de vol et de liberté, voulut monter très haut, toujours plus haut, jusqu’à ce que la chaleur du soleil fasse fondre la cire des ailes. Il s’abîma alors dans la mer et s’y noya.

L’image a bien sûr été moult fois utilisée, le plus souvent pour symboliser des prétentions humaines si hautes qu’elles en deviennent fatales.
J’ignore si cette part de la mythologie est à l’origine de l’expression se brûler les ailes.
Même si cette locution est le plus souvent employée dans le sens métaphorique de perdre une réputation en perdant un challenge impossible et même si elle fait plutôt référence au papillon de nuit s’approchant toujours plus près de la lampe jusqu’à en être foudroyé, je suis tout de même tenté de lui trouver son origine chez la désobéissance d’Icare et son désir d’aller toujours plus haut pour y chercher toujours plus d’ivresse.
La fascination du papillon de nuit pour la lumière et ses approches de plus en plus audacieuses symbolisent pour moi l’expérience des limites et, par conséquent, l’identification du point absolu de non-retour, plutôt que la prétention trop grande ou la perte d’une réputation.
Tenter cette expérience des limites est aussi une façon de braver le plus puissant des tabous : la mort. 

Illustration : LPO  Vienne

11:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les quat’z’arts

Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait «  A poil ! A poil ! A poil » 

littératureL’Ecole des Beaux-arts, appelée aussi les quat’z’arts par référence aux disciplines qui y sont enseignées, architecture, peinture, sculpture et gravure, s’est rendue célèbre par - en autres choses-  son bal annuel où de vastes parodies pastichaient la mort et les enterrements.
La funèbre mascarade ne pouvait qu’inspirer la plume de Brassens, toujours encline à taquiner la gravité solennelle des funérailles.
Il fait ici une peinture fort subtile de la fête macabre, où le faux s’avérant finalement être vrai, la morale est que le temps des amusements et des rigolades est terminé :

Adieu ! Les faux tibias, les crânes de carton
Plus de marche funèbre au son des mirlitons,
Au grand bal des quat'z'arts nous n'irons plus danser
Les vrais enterrements viennent de commencer

Toujours cette mélancolie de la fuite du temps qui conduit  inexorablement à la fosse, bien réelle, quand la boîte à dominos n’est pas habitée de carton, mais bien d’un proche, parent ou ami.
Tout est donc douloureusement réel dans ce décor et les commères sont dignement habillées, de noir sans doute, qui tiennent les cordons du poêle, eux-mêmes affreusement authentiques
A l’évidence, il ne s’agit pas ici du poêle à charbon, à bois ou au mazout destiné à réchauffer l’air ambiant, mais d’un homonyme quelque peu tombé en désuétude.
Si le premier trouve son origine latine dans le balnae pensilia, le second nous vient de pallium, mot qui désigna d’abord un manteau, puis une riche étoffe, avant d’être récupéré par la liturgie catholique pour dire le drap mortuaire recouvrant le cercueil pendant la cérémonie des funérailles.
Les cordons pendent aux quatre coins de ce drap et devoir les tenir relève d’un insigne honneur.

brassens.jpg


Les deux oncles

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas,
Que prendre sur- le- champ, l’ennemi comme il vient,
C’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens

littératureDésabusé des hommes, nous avons vu Brassens s’affliger de la sauvagerie  de la guerre de 14-18, première guerre mondiale de l’histoire et tellement monstrueuse qu’on s’empressa de la baptiser la der des ders.
L’œuvre de Georges Brassens, dont je maintiens envers tous les plumitifs accablés de prétention et tous les snobs du hit-parade intellectuel, qu’elle est une œuvre majeure du XXe siècle, ne pouvait se dispenser de consacrer, sur un tout autre ton il est vrai, un poème au deuxième grand dérèglement de la raison humaine qui survint vingt ans seulement après le premier, ces  catastrophes constituant l'identité historique de ce siècle.
C’est une chanson qui a fait grincer bien des dents - dans le meilleur des cas - et qui -dans le pire - valut à Brassens une sale réputation.
Il y accuse, comme dans La mauvaise herbe, comme dans La tondue, comme dans Mourir pour des idées et bien d’autres compositions, tous les engagements dans la lutte fratricide pour des idées, lesquelles idées sont par essence éphémères. La mort volontairement donnée au nom d’un idéal, d’un dieu ou d’un drapeau révulse Brassens.
Reste qu’il fallait bien s’engager contre le nazisme, sous peine de s’en faire le complice sans doute. On peut donc opposer à Brassens, c’est vrai, que son idéal d’une paix et d’une fraternité heureuses,  ne tient hélas pas la route devant la réalité fondée sur la bêtise meurtrière des hommes et la barbarie de certains systèmes.
Pourtant le poète est un humaniste pour qui rien n’est assez grand, vrai ou juste pour justifier qu’on verse ne serait-ce qu’une seule goutte de sang. Il le dit clairement ici.
L’idéal, c’est la vie. Pas la mort.

En interpellant les deux oncles qui ont combattu chacun sur une rive du Rhin, le poète déplore d’abord la stupidité de leur mort et en veut pour preuve l’oubli dans lequel est tombé leur vain sacrifice.
Là encore, on pourrait rétorquer que l’Allemagne nazie a été vaincue…
Néanmoins, le temps efface tout ; il est un ingrat. Il réconcilie les ennemis d’hier, referme les plaies et enterre de plus en plus profondément les morts.
Brassens ne déplore pas cette réconciliation. Au contraire, il s’en félicite. Il désespère seulement du fait que pour devenir amis, fraternels, il faille d’abord s’entre-tuer.
C’est tout le sens et la mélancolie de ce poème fortement controversé, même par certains Brassenophiles.  C’est tout de même l’écriture d’un homme fortement visionnaire, car il fallait l’être pour écrire, neuf ans seulement après le traité de Rome et près de trente ans avant celui de Maastricht :

Maintenant (…)
Que vos filles et vos fils vont la main dans la main
Faire l’amour ensemble et l’Europe de demain.

C’est bien, dit Brassens. Mais il eût mieux valu en venir jusqu’ici sans faire tonner le canon !
Tout ça, c’est du gâchis !
Et tel est le sens premier de la locution de la bouillie pour les chats : c’est de l’inconduite, c’est vain et c’est incohérent.
L’expression date de la fin du XVIIIe siècle et a été interprétée comme une référence au magma difforme et rudimentaire que l’on sert aux chats en guise de pâtée.
Pourtant Pierre Guiraud ne la traduit pas comme une métaphore mais comme un jeu de mots avec un terme tombé en désuétude, le chas, qui désignait initialement de la colle d’amidon, puis du mauvais bouillon.
A l’origine, donc, le jeu de mots aurait porté sur chas, bouillie primaire, et chat.
Avec le temps, chas n’étant plus utilisé, l’interprétation aurait évolué vers la métaphore utilisée par Brassens.
Il y rajoute d’ailleurs les chiens.
Peut-être pour rester d
ans le ton et qualifier les guerriers. Parce que les chats ont, eux, la réputation - absolument surfaite - d'être doux et gentils.

13:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les copains d’abord

 Non, ce n’était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau,
Qu’on se le dise au fond des ports,
Dise au fond des ports.
Il naviguait en père peinard
Sur la grand’mare des canards,
Et s’app’lait les copains d’abord,
Les copains d’abord.

littératureLa fidélité en amitié fut toute sa vie durant un trait de caractère de Brassens. Les amis des premières années à Sète,  les copains d'école et de la rue, les camarades des années noires, quand le poète parfaitement inconnu n'avait ni ressources, ni logement à lui et ne se consacrait qu'à la lecture et à l'écriture en se nourrissant de pâtes et de conserves, ont toujours fait partie de son cercle intime, après qu’il fut devenu un homme célèbre. Il dégageait quelque chose de fort et de profondément humain et, selon ces amis,  on se sentait apaisé en sa présence. René Fallet - dont on ne peut pas dire que du bien, je vous le concède -  dit plaisamment : «Même un con fini , au contact de Brassens, oubliait un moment sa connerie. Il n’avait soudain plus envie d’être méchant ou jaloux.» D’autres, comme Pierre Onteniente, Mario Poletti, Pierre Nicolas, Victor Laville, ont aussi témoigné de cette chaleur humaine chez Brassens.
Les copains d’abord - dont je rappelle qu’il s’agit d’une œuvre particulière parce qu’une œuvre de commande - est donc articulée autour d’une métaphore, celle du bateau à bord - jeu de mots plaisant sur le titre à double sens - duquel sont embarqués des amis pour le meilleur et pour le pire, bateau qu’on ne quitte pas, où l'on est solidaire et heureux de l’être.
C’est un bateau robuste qui ne risque pas de chavirer. Brassens fait appel à une dramatique expression tirée d’un fait divers qui frappa fort les imaginations.
Le 2 juillet 1816, une frégate, La Méduse, fit naufrage. Les passagers et l’équipage, 150 personnes, réfugiés sur un radeau vécurent des jours horribles, à la dérive pendant plus de douze jours. 15 seulement survécurent après avoir atteint des extrémités dans l’horreur, dont le cannibalisme de survie.
Géricault en fit le sujet d’un chef-d’œuvre aujourd’hui exposé au Louvre, Le Radeau de la Méduse, fresque de 4,91 m sur 7,16 m et qui fut présentée pour la première fois à l’exposition de 1819 sous le titre Scène de naufrage.
L’expression Le Radeau de la Méduse est apparue en 1867 dans les dictionnaires pour définir une situation désespérée où il faut lutter vraiment jusqu’ au bout pour avoir une chance de survie. Brassens l’emploie ici comme expression métaphorique et comme référence à l’histoire même de la frégate.

 L’amitié ne sombrera donc pas et les amis ne seront pas à la dérive. Le bateau ne prend d’ailleurs pas les risques du grand large atlantique. Il  croise sur la mare aux canards, qui,  par raillerie, désigne chez certains Bretons la Méditerranée, par opposition à la mare aux harengs, expression attestée chez Esnault en 1926 pour dire l’Atlantique.

brassens.jpg

C’étaient pas des amis de luxe,
Des petits Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe,
Sodome et Gomorrhe.
C’étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et la Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort,
Les copains d’abord.

littératureMais qui sont-ils, ces joyeux gaillards de la mare aux canards ou, plutôt, qui ne sont-ils pas ?
L’auteur puise par toute une série de litotes  leurs portraits dans la mythologie, l’Ancien testament et la Bible.
Pour proches qu’ils fussent, donc, les copains ici présents n’étaient pas des frères jumeaux, fils d’un dieu élevés au rang des immortels, comme le furent Castor et Pollux 
dans la mythologie grecque et latine.
Inséparables, les deux frères firent l’objet d’un culte dans le monde romain.
Brassens les a choisis parce qu’ils étaient considérés comme les protecteurs des marins et que, nés peu avant la Guerre de Troie, ils avaient participé à de nombreux événements de cette époque trouble, dont l’expédition des Argonautes, ces héros embarqués sur l’Argo, à la recherche de la Toison d’Or.
Une légende plus tardive raconte que Zeus les transforma en une constellation, celle des Gémeaux.
Point héros, donc, et point en quête d’une toison d’or qu’aurait portée un bélier ailé, nos lascars voguant sur la mare aux canards ! Ils sont des hommes bien réels, en chair et en os. Et point chez eux de penchant pervers à prendre obstinément Cupidon à l’envers. Ils ne sacrifient pas aux mœurs licencieuses de Sodome et Gomorrhe, ces deux villes toujours mentionnées ensemble dans la Bible.
Selon l’Ancien Testament, elles font partie des cinq villes dites cités de la plaine, qui furent toutes détruites, sauf la dernière, par le cataclysme, le soufre et le feu, à cause des mœurs dissolues de leurs habitants et de leurs honteuses pratiques sexuelles.
Les copains avaient entre eux de viriles familiarités, certes. Ils ne s’embarrassaient pas de préciosités, de manières et de rapports sociaux convenus. C’est le sens de l’expression taper sur le ventre de quelqu’un, c’est-à-dire avoir avec lui un comportement désinvolte, ne pas se gêner du tout, pouvoir faire à peu près tout sans les contraintes des règles de bonne conduite.
Ils étaient amis. Ni frères mythiques ni homosexuels.

Cette allusion aux cités de l’Ancien Testament n’est, à mon goût, pas très heureuse et elle ne sonne plus très bien aujourd’hui, près de cinquante après, à nos oreilles libérées du tabou de l’homosexualité - les oreilles n’étant que les réceptacles du cerveau - qu’on nommait exclusivement à l’époque, par abus de sens, pédérastie.
Car pour asseoir plus encore l’authentique franchise qui lie entre eux Les copains d’abord, Brassens, en filigrane, veut peut-être dire qu’ils n’étaient pas des enculés. Un poète de sa trempe, dont la tolérance et l’ouverture d’esprit forcent le respect, aurait sans doute pu éviter cette faute de goût.
Brassens, dans un titre posthume, Se faire enculer, diatribe succulente contre l’idéologie féministe, précisera quand même sa pensée sur le délicat sujet, peut-être parce que l’époque avait aussi changé. Il commencera par une allusion à Mallarmé :

La lune s’ennuyait,
On comprend sa tristesse,

puis, demandant qu’on l’excuse d’employer une expression aussi triviale que enculer, il  écrira  :

La chose ne me gêne pas,
Mais le mot me dégoûte.

brassens.jpg

 

Au moindre coup de Trafalgar,

C’est l’amitié qui prenait l’quart,

C’est elle qui leur montrait leur nord,

Leur montrait le nord.

Et quand ils étaient en détresse,

Qu’leurs bras lançaient des S.O.S.,

On aurait dit dit des sémaphores,

Les copains d’abord.

littératureLa solidarité est une valeur sûre pour maintenir une équipée à flot. Pour peu que le destin se montre contraire, il trouve en face de lui cette solidarité, bien décidée à en détourner le cours.
La plupart des images sont empruntées, comme nous le disions, à la mer, à la navigation et aux marins.
Le coup du sort qui pourrait bien faire basculer l’équilibre d’un copain participe du même environnement.
On désigne en effet par coup de Trafalgar un événement aussi subit que désastreux, par référence à la célèbre bataille navale qui se déroula au large du cap de Trafalgar, au sud de l’Espagne, le 21 octobre 1805, au cours de laquelle la marine de Napoléon fut détruite par la marine anglaise commandée par l’amiral Horatio Nelson. Ce dernier fut tué au cours de l'engagement titanesque.
La victoire totale des Anglais leur assura cependant pour un  siècle la maîtrise de la mer et mit définitivement fin aux velléités napoléoniennes d’invasion de l’Angleterre.

Quant aux appels au secours que les bras agités pouvaient envoyer en direction des berges en cas de coup vraiment dur, Brassens les désigne par le fameux message en morse de la marine,  S.O.S., qu’on se plaît à traduire savamment comme étant le sigle de Save our Soul, Sauver notre âme.
En fait, il n’en est rien.
Je profiterai donc de cette dernière strophe pour en clarifier au besoin l'origine, en ignorant si Brassens a
lui-même commis l’erreur ou s’il connaissait la véritable source de ce code.
De toute façon, le sens de ses vers n’en est nullement affecté et cela n’enlève rien à la richesse de son astucieuse rime.

Comme le faisait remarquer avec beaucoup d’ironie Jacques Capelovici, agrégé d’université, cet appel en morse est lancé pour qu’on vienne diligemment sauver des vies humaines menacées, et non pas des âmes, mission qui serait d’une autre nature et qui relèverait plus des compétences onctueuses des hommes de dieu que de celles d’une équipe de sauveteurs.
La vérité du message est donc nettement moins poétique et beaucoup plus prosaïque.
La conférence radiophonique de Berlin adopta ce signal en 1906 car, formé en morse de trois points, trois traits, trois points, il était beaucoup plus simple et plus immédiatement identifiable que le C.Q.D., Come Quickly Danger, utilisé jusqu’alors.
L’erreur est née d’une stupide volonté à vouloir absolument lire le nouveau signal comme un sigle, parce qu’il remplaçait un signal qui, lui, était véritablement un sigle.
Il fallut attendre les années 30 pour que, enfin, certains dictionnaires prennent en compte la véritable raison d’être de ce S.O.S et renoncent à ce Save Our Soul, tout à fait fantaisiste.

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01.03.2011

Brassens : les mots du cygne

1964

Les copains d’abord

- Considérations -

Copains d'abord.jpgA propos de cette  composition de Georges Brassens, sans doute la plus connue - j’allais dire la plus rabâchée - j’avoue être contradictoire.
Je tenterai donc de m’en expliquer.

Mon goût prononcé pour Brassens repose depuis toujours sur la qualité humaine et poétique de ses textes et sur le plaisir que j’ai, toujours le même depuis quarante ans, à jouer ces textes sur une guitare.
Je dois beaucoup à cet homme. Il est le seul qui m’ait donné l’incomparable jouissance de pouvoir en même temps me consacrer à la poésie et à la musique. Car n’écoutez pas les sectaires : Brassens était vraiment un musicien. Et même un musicien assez difficile. Il y a d’ailleurs encore des morceaux chez lui sur lesquels je me casse les dents. Les doigts plus exactement. Vous me direz que c’est peut-être parce que je ne suis pas doué. Certes. C’est fort possible. Mais bon, ça n’explique pas tout quand même. Tenez, par exemple, Pierre Cordier, inventeur du chimigramme et ami de Brassens, cite plusieurs anecdotes où un autre guitariste, jamais le même, guitariste émérite, reconnu, de jazz le plus souvent,  accompagnait l’artiste. A chaque fois, Brassens, fort gentil, lui disait que ça n’allait pas, mais que c’était de sa faute, à lui, qu’il ne savait pas chanter, et il reprenait doucement la guitare pour s’accompagner lui-même. La vérité était que le guitariste concerné, à chaque fois, n’arrivait pas à tenir le bon tempo jusqu’au bout, n’avait pas assez de punch où que le défilement des accords était trop rapide pour lui.

Mais je m‘éloigne de mon propos initial même si cette digression était nécessaire.

Brassens m’a donc offert, comme à des milliers d’autres certainement,  la possibilité de chanter des textes qui parlent de préoccupations qui sont aussi les miennes et comme j’ai envie d’en parler. Ce sont aussi les préoccupations de tous, éternelles : l’amour, le désir, la mort, la difficulté d’être, l’interrogation sur l’éternité, la méfiance instantanée envers les solutions toutes faites.
Brassens disait lui-même, raillant plaisamment
Malraux, ministe de la culture,  : La chanson est un art souvent fait par des mineurs, mais ça n’est pas un art mineur.
Et c’est précisément parce qu’il a choisi la chanson, mode éphémère et populaire, qu’il a pu porter à la connaissance du plus grand nombre des textes aussi grands que ceux des plus grands, ces derniers, quoi qu’on en dise et mal gré qu’on en ait, restant quand même la nourriture des seuls gens passionnés de littérature, des universitaires ou des professeurs. Qui sont parfois les mêmes, heureusement. Je  le précise, sans quoi  Solko va m’arracher les yeux s'il vient à passer par là !

Dans ma vie, j’ai rencontré des tas de gens qui chantaient Il n’y a pas d’amour heureux sans rien savoir de Louis Aragon. J’en ai rencontré d'autres qui connaissaient par cœur Gastibelza ou La légende de la nonne en ignorant qu’ils chantaient Victor Hugo, Le verger du roi Louis sans savoir qu’ils fredonnaient Théodore de Banville, Pensées des morts en n’ayant jamais entendu parler de Lamartine et on pourrait multiplier les exemples à l’envi.
J’ai entendu des chasseurs, des plombiers, des voyous de la nuit, des philosophes, des grands-mères, des instituteurs, des chauffeurs routiers, des méchants, des bons, des gentils, des brutes, des gens adorables, des taulards, des gauchistes, des communistes, des copains anars, des gaullistes, des tout et rin, entonner La mauvaise réputation ou Auprès de mon arbre, parce qu’il y avait quelque chose, là, dans le texte et dans le rythme, qui collait à leur peau, qui parlait d’eux, en profondeur, loin, très loin.
Par-delà les classes, par-delà la culture, par-delà l’idéologie, par-delà le comportement social et les exigences trompeuses de la survie.
Si ces textes étaient restés des textes couchés sur le papier, sans la voix et sans l’apparente frivolité d’une chanson, peu d’entre nous y auraient eu accès. J’en suis certain.
Combien connaissez-vous de gens, parmi les vôtres, parmi ceux que vous aimez, qui aient lu et retenu par cœur Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval ou Stéphane Mallarmé ?

Brassens a donc donné, plus que tout autre, à la chanson ses lettres de noblesse. En extirpant la poésie des grimoires pour la propulser sur le devant de la scène, en pleine lumière, il a réconcilié cette poésie avec la vie quotidienne et cette vie quotidienne avec une certaine beauté de la langue.
En cela, il a été un homme éminemment subversif. Un homme en porte-à-faux, à contre-courant de la bêtise ambiante et de l’abrutissement général, même si, à son époque, cet abrutissement n’avait  pas encore atteint les sommets sur lesquels il pavoise aujourd’hui. N’oublions pas en effet que Brassens chantait en même temps que Sheila, Hallyday, Sylvie Vartan et autres mièvres « chantonneurs ». On ne pouvait guère lui comparer que Brel, Ferré et Barbara.
A quelqu’un qui lui demandait d’ailleurs s’il écoutait la chanson contemporaine,  Brassens avait gentiment répondu : Bof, J’en écoute parfois quand je prends mon bain… Puis, après une seconde de réflexion, il avait ajouté : je crois que je vais arrêter bientôt de me laver.

J'ai fréquenté aussi des intelligences remarquables dans leur perception du monde et révolutionnaires dans la compréhension de leur époque, mais qui ne s’intéressaient pas à Brassens parce qu’ils ne s’intéressaient pas à un poète trop connu, qui, en plus, passait à la radio. Ceci dit, c’était quand même faire allègrement l'impasse sur le nombre de titres de Brassens interdits de diffusion radiophonique !
J’en connais encore, de ces gens, qui font la moue lorsqu’on fait référence à Brassens en matière de poésie et de littérature, parce qu’un certain pédantisme littéraire, avide de quintessence, admet mal qu’on puisse se nourrir au nectar d’un chanteur.
Laissons tomber. Ceux-là, plus nombreux qu’ils ne voudraient eux-mêmes le dire, ne savent tout simplement ni chanter, ni écouter, ni écrire, ni même lire.
Certains autres littérateurs, ou tels prétendus, surtout par eux-mêmes, agissent comme s'ils appartenaient à une espèce de caste de l’élite intellectuelle, seule capable d’interroger le monde du bout de leur  écriture. Plus ils sont peu nombreux, ceux-là, plus ils sont abscons et plus ils sont abscons, plus ils sont persuadés qu'ils sont bons.
En fait, il ne leur manque pas grand-chose : ils ont mal lu Baudelaire, mal compris Rimbaud, passé complètement à côté de Nietzsche, évité soigneusement Céline, lu Le Grand Meaulnes comme un ouvrage de jeunesse de la bibliothèque rose, jamais ouvert ni Debord ni Vaneigem, même s’ils sont capables d’en parler, et surtout, jamais bien compris la pathétique incertitude de nos existences.
Sans quoi, ils auraient rencontré Brassens, à un moment ou à un autre.

J’en arrive donc enfin  à ma regrettable contradiction, liée à Les copains d’abord.
J’ai du goût pour Brassens d’avoir su donner, à tous ceux qui en portaient en eux, le plaisir de la poésie, et pourtant, je n’aime que très moyennement ce texte, justement, parce qu’il est une chanson  trop connue, trop reprise, trop galvaudée.
J’avoue me conduire là comme les esthètes de l'intellectualisme désincarné dont je viens d’essayer de dresser le portrait.
Mais puisque j’en suis aux confidences, je dirai que j’ai vu tellement d’imbéciles résumer l’œuvre de Brassens à Les copains d’abord, un peu comme si l’on arrêtait Victor Hugo à Jean Valjean et la littérature du XIXe siècle aux trois mousquetaires, que j’en ai voulu à ce texte d’en occulter tant d’autres,  beaucoup plus poignants et forts.
Il faut dire que c’était une œuvre de commande. Pour le film D’Yves Robert,  Les copains, adapté du roman de Jules Romains. Brassens disait, à tort ou à raison, que le succès de ce titre était dû au rythme et à la mélodie, beaucoup plus qu’aux paroles.

Tout ceci n’enlève rien cependant  à la qualité de l’écriture de ces couplets, célébrations gaillardes de la camaraderie,  truffés de références historiques et d’allusions à la littérature, que nous verrons bientôt, sur une nouvelle page.

Brassens : les mots du cygne

Les amours d’antan (suite)

Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l’hermine,
Son habit sortait point de l’atelier d’un dieu…
Mais quand par-dessus le Moulin de la galette
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C’est Psyché toute entière qui vous sautait aux yeux.

littératureA la fin du XIXe siècle, apparurent les célèbres bals de la rue de Lappe, celui du Moulin rouge et celui du Moulin de la Galette.
Ce dernier,
notamment fréquenté par Toulouse Lautrec et par Aristide Bruant, a donné son nom au chef-d’œuvre d’Auguste Renoir, présenté en avril 1877 à la troisième exposition des impressionnistes.
Margot, Nini, Estelle ou Jeanne, petites fleuristes et couturières des quartiers de Montmartre invitées par le peintre à venir poser en son jardin de la rue Cortot, ont immortalisé ces danseuses aux chevelures inondées de soleil et aux longues robes claires, tournoyant sur la musique d’un bal.
Le Moulin de la Galette, c’est le symbole des rencontres galantes et des après-midi endimanchés où se tissent des amourettes. Symbole aussi de l’insouciance et de la joie de vivre de toute une jeunesse de quartier.
Point n’est besoin de somptueuses toilettes pour souligner les beautés de cette danseuse désinvolte et amoureuse, venue chercher ici l’ivresse populaire d'un bal.
Se débarrassant de son modeste habit dans un geste désinvolte, elle éblouit les regards.
Mais les amours que disperse la fuite du temps,  sont évidemment sublimées. Pour belle que Mimi eût été, pouvait-elle réellement égaler la splendeur mythifiée de Psyché ?
Qu’importe. L’idée centrale est ici le regard, la vue, les yeux.
Le choix de Brassens d’une Psyché éblouissante sautant aux yeux, est encore le choix d’un écrivain -  j’ai bien dit d'un écrivain - aussi éclairé qu’astucieux. Qu’on en juge plutôt :
Tous les tourments de Psyché étaient nés d’une indiscrétion commise par les yeux. Elle était fille de roi et son absolue beauté lui avait valu d’exciter la jalousie d’Aphrodite elle-même, à tel point que celle-ci enjoignit à son fils Eros, le Cupidon latin, l’archer des grandes inclinations, de faire en sorte que Psyché s’éprît d’un monstre. Tombé sous le charme de la jeune mortelle, Eros faillit à sa mission et fit conduire Psyché en son palais.
Elle put alors jouir de toutes les richesses du dieu et s’étourdir de tous les plaisirs de l’amour. La condition expresse à tout ce bonheur était cependant qu’elle ne cherchât jamais à voir celui qui désormais partageait sa vie et l’honorait chaque nuit.
Mal conseillée par ses sœurs évidemment jalouses de son sort, Psyché voulut tout de même voir son amoureux. Une nuit, elle se penche donc sur le visage du dieu endormi et l’éclaire d‘une lampe. Émerveillée par la sublime beauté de son amant, elle sursaute. Une goutte d’huile brûlante s’échappe de la lampe, atteint Eros qui s’éveille et disparait aussitôt dans les airs en révélant son nom.
Commence alors pour Psyché une longue errance à travers le monde. De partout chassée et bannie comme celle ayant enfreint les volontés d’un dieu, elle échoue chez Aphrodite qui en fait son esclave, l’accable de tourments et lui ordonne toutes sortes de travaux parmi les plus pénibles. Elle est ainsi envoyée aux enfers pour y ramener un précieux flacon. Sur le chemin du retour, elle débouche la curieuse fiole, en hume les vapeurs et tombe dans un profond sommeil.
Eros, qui n’avait pu l’oublier, la réveillera d’une piqûre de  flèche et, remontant vers l’Olympe, ira demander à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché sera élevée au rang des immortelles.

 

brassens.jpg

 L’assassinat

 C’est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit,
Nous au village aussi l’on a
De beaux assassinats…
(…)
Quand sa menotte elle a tendue
Triste il a répondu
Qu’il était pauvre comme Job,
Elle a remis sa robe.

littératureLa plume du poète s’offre souvent un détour dans les bas-fonds et les cours des miracles. Elle y trouve toujours une morale, une éthique plus exactement, qui démentira les principes de l’honnêteté telle qu’entendue par les bourgeois et les curés.
Oui, dit comme ça, ça fait un peu XIXe siècle, j'en ai bien conscience, mais ça ne me dérange pas le moins du monde : du point de vue de l’avancée des esprits, nous y sommes encore, la vanité et le mensonge intellectuels en plus.

Ce fut donc le cas avec le Mauvais sujet repenti. L’ignoble gigolo laisse libre sa protégée qui, honte à la morale publique, ira  aussitôt vendre ses charmes dans une maison close, même aux gens d’armes chargés du maintien de l’ordre et gardiens des bonnes mœurs. Ce fut aussi le cas pour La complainte des filles de joie qui redonne à la prostituée sa dignité. En 1961, avec La fille à cent sous, ce sera le cas de cet ivrogne immoral qui achètera, pour une thune, la  femme d’un compagnon de beuverie et qui découvrira qu’il vient de rencontrer la femme de sa vie dans cette honteuse transaction.

Avec L’assassinat on plonge dans le sordide d’un crime crapuleux avec un réalisme que n’aurait pas désavoué Zola :

Elle alla quérir son coquin
Qu’avait l’appât du gain.
Sont revenus chez le grigou
Faire un bien mauvais coup.

Et pendant qu’il le lui tenait,
Elle l’assassinait,
On dit que, quand il expira,
La langue elle lui montra.

Il est pitoyable, ce vieil homme qui avait cru pouvoir se payer les voluptés d’une jeune prostituée et qui, forcé d’avouer qu’il n’a pas les moyens de payer, est trucidé par le barbeau et la belle, à la recherche obstiné de son or.
Pas de crédit dans le commerce charnel. Tout se paye comptant. Et cher.
Brassens plante son décor à la campagne en mettant en scène des acteurs qui, d’ordinaire, sont des personnages de la délinquance urbaine : prostituée et maquereau. L’infortuné vieillard, lui, peut aussi bien appartenir au village qu’à la ville. Le nœud du drame est son irrésistible pulsion, son besoin d’amour, confronté à sa vieillesse et à son dénuement, deux éléments tellement constitutifs de la misère humaine qu’on les retrouve identiques au cœur des grandes métropoles et dans le hameau le plus reculé.
C’est là, d’abord, ce que veut nous dire le poète.
Il emploie une expression, pauvre comme Job, tirée de l’Ancien Testament et plus particulièrement d’un livre de la littérature sapientielle élaboré par un poète israélite anonyme, Le livre de Job.
Cette expression est assez courante en littérature. On la trouve chez Jules Michelet, Histoire de la Révolution française :

Venez voir, je vous prie, ce peuple couché par terre, pauvre comme Job…

Ou encore chez L’insurgé de Jules Vallès :

Mon comité est pauvre Job. C’est dans une écurie abandonnée qu’a été donné le rendez-vous. A peine peut-il y tenir trois cents personnes.

Dans l’Ancien Testament, Job est un juste et un fidèle de Dieu. Il est riche. Satan ayant affirmé que, dépossédé de tous ses biens, Job renierait son dieu, celui-ci lui permet de le mettre à l’épreuve.
Job est alors dépossédé de tout, richesses et même famille, et, comme la bonté de dieu est, comme chacun sait, infinie et d’une délicatesse exquise, il permet en outre que le corps du malheureux soit couvert de furoncles purulents.
Après maintes péripéties parmi lesquelles le discours de ses amis qui essaieront de le persuader que ses infortunes sont la résultante de ses péchés, Job ne reniera rien et sera ainsi restauré dans ses biens, et même gratifié de nouvelles faveurs.
Ce qui, à moi, me semble de la dernière immoralité ! Mais plutôt que de me perdre là-dessus en de fastidieux éclaircissements, mieux vaut laisser parler Nietzsche, il l’a fait bien avant moi et, évidemment, bien mieux que je ne saurais le faire :

Hé quoi ? Un Dieu qui n’aime les hommes qu’à condition qu’ils croient en lui et qui lance des regards, des menaces épouvantables contre celui qui ne croit point à cet amour ! Quoi ? Un amour contractuel serait le sentiment d’un Dieu tout puissant ! ...
F. Nietzsche – Le gai savoir – Livre premier – 141

Cet aspect intellectuellement lamentable des choses n’échappe pas à Brassens et la morale qu’il tire de son histoire est toute autre que celle du Livre de Job.
Affreusement assassiné, le libidineux vieillard ne sera jamais restauré dans son intégrité. Son sort est définitivement soldé et le poète ne s’intéresse même pas à ce qu’il est advenu de son âme.
En revanche, le remords sincère de la meurtrière s’apercevant enfin qu’elle avait eu affaire à un pauvre type complètement démuni, criblé de dettes et tourmenté par la meute des huissiers, et non à un pingre roublard refusant d’honorer le commerce convenu, lui vaut, à l’heure de la pendre, de rejoindre le royaume des cieux.
Ce qui ne manque pas de provoquer le courroux des dévots :

Quand les gendarmes sont arrivés,
En pleurs ils l’ont trouvée.
C’est une larme au fond des yeux
Qui lui valut les cieux

 Et le matin qu’on la pendit,
Elle fut en paradis.
Certains dévots depuis ce temps
Sont un peu mécontents.

 Ce n’est pas la première fois que Brassens les prend la main dans le sac, ceux-là,  à vouloir parfaire le jugement de leur dieu et à se montrer plus sévères encore et plus impitoyables que ses enseignements dogmatiques. Et n’est-ce pas là une hérésie fondamentale que de s’inscrire en faux quant au discernement suprême ?
En filigrane, il est bien écrit que tous ces tartufes, que l’on retrouvera dans Les quatre bacheliers , dans Le grand chêne et un peu partout dans l’œuvre de Brassens, plus déistes que leur dieu, qui s’octroient l’incommensurable droit de juger de ce qui est digne de passer les portes du paradis et de ce qui en est indigne, desservent beaucoup plus leur religion qu’ils ne contribuent à la glorifier.
C’est une des idées récurrentes de l’œuvre de Brassens. Une grande et généreuse idée.
D’aucuns diront une ambiguϊté de la pensée de Brassens.
 Jugement que je ne partage pas du tout. Outre le fait que chacun a le droit d’être ambigu, que nous le sommes tous et que seul un orgueil ridicule nous fait affirmer le contraire, Brassens est trop intelligent et trop humain, trop seul, trop angoissé, pour juger péremptoirement de l’existence de l’éternité ou de son inexistence. La problématique restera toute sa vie l’interrogation essentielle. On reconnaît  d'ailleurs tous les cons de la planète à ceci : ils sont sûrs d’eux, ils ont tout compris, ils ont tout résolu, qu’ils soient calotins, tartufes, pieux sincères ou matérialistes au front doctement levé.
Brassens aurait pu faire sien le qualificatif avec lequel Pierre Michon parle de lui-même : athée non convaincu. Et c’est aussi le Grand peut-être que l’on prête à Rabelais et que reprend Stendhal par la bouche de Julien Sorel.
Brassens couvre donc de ses foudres tous ceux qui ont résolu la question, dans un sens comme dans l’autre, qui empoisonnent la terre et les hommes de leur jugement, de leur moralité et de leurs accablantes certitudes. Il a par ailleurs assez vilipendé le dogme religieux pour n'être pas soupçonné de connivence de ce côté-là.
C’est là toute la valeur de cet assassinat que de dénoncer, encore une fois, la bonté très particulière du chrétien.
Décidément, l’éthique du poète est d’une telle simplicité que ni le dévot ni l'athée primaire n’en  comprennent un traître mot.

Illustrations :
Auguste Renoir,
"Le Moulin de la Galette"
Gravure de Gustave Doré, "Job apprenant son infortune"

08:08 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Brassens, poète érudit a été publié en 2001 et en 2003.  Homme désordonné, je n'ai conservé aucun fichier numérique de l'ouvrage. Je recopie donc tout au fur et à mesure et, même si j'ai plaisir à mettre en ligne, c'est quand même un peu fastidieux.
Je réclame donc, chers lecteurs, votre indulgence si se glissaient des erreurs de frappe dans cette reprise. On fait tout pour que non, mais bon...
Merci
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Les amours d’antan

 Moi, mes amours d’antan, c’était de la grisette :
Margot la Blanche caille et Fanchon, la cousette…
Pas la moindre noblesse, excusez–moi du peu.
C’étaient me direz-vous, des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière…
Mon prince on a les dames du temps jadis qu’on peut.

 littératureEn 1952, Georges Brassens met en musique un texte écrit cinq siècles auparavant, dont l’auteur est celui qui l’a sans doute le plus marqué en poésie, qui fut son Maître – on m’a tellement fait l’élève de Villon, dira-t-il, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître -  et dont il connaît tout :

Dictes-moy ou, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Rommaine ?
Archipiades ne Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ?
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus rivière et sus estang
Qui beaulté ot trop plus qu’humaine ?
Mais ou sont les neiges d’antan ?

C’est donc la Ballade des dames du temps jadis de François Villon.
Un pur chef-d’œuvre, cette mise en musique, une réussite où chaque note colle à chaque mot, comme si Villon avait lui-même pensé la musique et comme si Brassens en avait écrit le texte. C’est bien la rencontre émouvante de deux poètes, deux frères jumeaux se donnant l’accolade par-dessus cinq cents ans d’histoire.
Quand le talent va à la rencontre du talent, il va plus vite que la lumière. Il donne des choses d’essence quantique.
Je crois qu’on ne remerciera jamais assez Monsieur Brassens pour avoir mis au grand jour - et avec quel brio ! – une écriture et un auteur alors uniquement connus des érudits, des universitaires et des étudiants, d’avoir posé sur les lèvres de l’ouvrier maçon recollant la cloison,  autant que sur celles de l’instituteur ou du modeste employé de bureau, les mots d’un poète oublié, difficile, et d’avoir extirpé de la poussière des bibliothèques ces sonorités dansantes du vieux françois mélancolique.
Combien d’hommes et combien de femmes ont alors rencontré Villon, ne l’ont plus quitté, l’ont accompagné sur leur guitare, l’ont compris, lui ont redonné place dans la mémoire, pour avoir écouté ce gros monsieur moustachu, aux yeux remplis de bonté, aux yeux inquiets, comme aux abois, caresser les mots d’un texte sorti de neiges d’antan ? Combien ?
Monsieur Brassens si l’éternité existe, je crois qu’il en flamboyait un peu dans votre âme de poète et si j’avais eu l’insigne bonheur de vous rencontrer, ne fût-ce qu’un instant, j’aurais posé la main sur votre épaule et c’est exactement ce que je vous aurais dit.
Ce après quoi, nous aurions vidé un canon.

Cette Ballade des dames du temps jadis est en fait extraite de l’œuvre principale de Villon, Le Testament, écrit en 1462.  Elle doit son titre à Clément Marot qui, en 1532, proposa une édition de l’œuvre complète du poète voyou. Je dis cela parce que l’édition de Marot faisait la part trop belle à la délinquance de Villon au détriment de sa poséie, sans bien comprendre que les deux sont indissociables.
On serait bougrement culotté de lui en faire le reproche ! Notre époque engluée dans la fausseté n’a même pas encore compris, après avoir pourtant croisé Rimbaud et Lautréamont,  que toute poésie - comme tout véritable amour -  est  subversive ou n’est rien.
Que balbutiement du lamentable social.

La première partie du Testament est une méditation pleine de mélancolie, teintée d’ironie, sur la perte de la jeunesse :

Mes jours s’en sont allez errant,
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filetz quant tisserant
En son poing tient ardente paille

C’est ce thème que reprend Brassens dans Les amours d’antan, ballade toute en finesse en hommage à Maître François.
Il y chante le temps enfui et y célèbre ses dames du temps jadis à lui, amours de banlieue, amours libres, libertinages buissonniers, sans promesses et sans lendemain, mais amours chères aux poètes.
Il repense avec tendresse à la facilité ingénue des béguins du dimanche, sans les difficultés d’appréhension et les douleurs de cette métaphysique du désir  - Nietzsche aurait dit cette sensualité qui passe au spirituel -  et que l'on croit être de l'amour.
C’est un hommage à Villon, certes, mais pas aussi transparent que le sera celui écrit en 1966, Le moyenâgeux, où Brassens regrettera de n’être pas né cinq siècles plus tôt et de n’avoir ainsi pas pu croiser la route de son compagnon du XVe (siècle, bien sûr).

Ses dames du milieu du XXe, ne sont ni reines, ni princesses, ni nobles, ni héroïnes guerrières comme celles chantées par Villon.

Mon Prince,  on a les dames du temps jadis qu’on peut…

Ce sont là généreuses femmes du peuple mais elles sont dames de sa jeunesse envolée. Honneur doit leur être rendu.
Et quel honneur !
Ce sont des nymphes et des Vénus. Brassens a le bon goût d’habiller en personnages de contes de fées les conditions les plus modestes en jouant avec les mots comme un orfèvre avec ses perles.
Dans le polythéisme gréco-latin, la nymphe est la divinité des fleuves, des bois et des montagnes et elle est, en poésie, la belle et gracieuse jeune fille. On la retrouve alors associée à la nature et à l’eau qui coule :

Tantôt, quand d’un ruisseau suivi dès sa naissance,
La nymphe aux pieds d’argent a sous de longs berceaux
Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux

André Chénier - Elégies XVI

Brassens connut des nymphes qui suivaient aussi le ruisseau où dansaient leurs pieds nus, non pas depuis sa source, mais depuis leur propre naissance... Hélas, pas  ce ruisseau chantant clair sous la fraîcheur des frondaisons, mais celui qui gargouille le long des rues, charriant la tiède saleté de la ville.
Le ruisseau des Misérables et dans lequel on tombe par la faute de Rousseau.
Empruntant le nom de la Déesse, on nomme aussi Vénus les jeunes filles dont la beauté est remarquable et qui ne peuvent inspirer que l’amour. Celles qui hantent la mémoire du poète ne resplendissaient pas dans les mondanités et ne tournoyaient pas sous les lumières des bals de la haute société.
Elles se rencontraient aux portes de la ville, dans la pénombre des faubourgs.
C’est ici un usage peu courant du mot barrière qui désigne une porte de ville avec des fortifications et, au-delà de ces fortifications, des quartiers populaires.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le terme dans cette acception avait pris une valeur péjorative, oubliée depuis lors mais que Brassens remet au goût du jour. On parlait des rôdeurs de barrière pour dire ceux qui sont aux portes de la ville, ceux de la ceinture urbaine et que l’on n’aime guère voir investir le cœur de la cité.
Bref, la populace de la zone, au sens propre comme au sens figuré, par opposition à la bourgeoise pétant dans la soie du centre ville.
C’est dans les ruisseaux de cette zone que fleurissaient les nymphes et les Vénus, dames du temps jadis, chères au cœur du poète.

brassens.jpg

On rencontrait la belle aux puces, le dimanche :
« Je te plais, tu me plais… » et c’était dans la manche,
Et les grands sentiments n’étaient pas de rigueur.
«  Je te plais, tu me plais… Viens donc, beau militaire…»
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère
On n’était pas tenu, même d’apporter son cœur.

 littératureMais juste derrière la grisaille des murs de la ville, arrosée sans doute par un pâle soleil d’après-midi d’automne, il y avait une île où l’on pouvait porter ses pas, comme ça, juste pour aimer.
On avait laissé quelque part en consigne son bagage de minauderies et ses prétentions aux grandes déclarations d'amour.  Tout cela dit par une ellipse  exquise: On n’était pas tenu, même d’apporter son cœur.
Cythère, voilà l'île pour laquelle on prenait un ticket de train. Une île grecque et bien réelle de la mer Egée. Dans l’Antiquité, un temple y était élevé à la gloire d’Aphrodite. Il est aujourd’hui détruit mais l’île est restée dans les thèmes artistiques et littéraires comme le symbole des plaisirs amoureux.
En 1717, Antoine Watteau y a puisé l’inspiration de son chef-d’œuvre, L'embarquement pour Cythère, auquel Brassens fera directement référence dans Le bulletin de santé :

La barque pour Cythère est mise en quarantaine.

Bientôt suite des Amours d'antan. Bientôt d'antan, donc...

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23.02.2011

Brassens : les mots du cygne

La guerre de 14-18

 Depuis que l’Homme écrit l’Histoire,
Depuis qu’il bataille à cœur joie,
Entre mille et une guerres notoires,
Si j’étais t’nu de faire un choix,
A l’encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
Moi, mon colon, celle que j’préfère,
C’est la guerre de quatorze-dix-huit

littératureBien des âmes qui se croyaient sensibles et bien des sentinelles respectueusement figées devant les monuments de la mémoire collective, bien des gardiens du Temple, toujours aussi dangereux et qui se croyaient intelligents, ont été outrés devant ces couplets d’apparence tellement irrévérencieuse.
C’est qu’il faudrait être capable d’écouter et de lire avant de s’engouffrer dans la première opinion qui passe ! Hélas, comme le déplore Zarathoustra : Qui n’a jamais été compromis à être écouté par des imbéciles ?!
Pour ma part, puisque l’immodestie me pousse à ne pas me prendre que pour un imbécile, je ne connais pas beaucoup de textes qui constitueraient une telle diatribe contre les guerres, contre la folie meurtrière des hommes, contre la barbarie et les tueries de tous les engagements militaires.
La mélancolie teintée de désespoir du Déserteur de Boris Vian, écrit en 1955, fit scandale en pleine guerre d’Algérie. Jusqu'à l'interdiction. Le même accueil a été réservé à La guerre de 14-18.
Pour  preuve, une de plus, que les cons sont au moins cohérents sur un point : l’intemporalité de leur connerie. Ce sont par ailleurs les mêmes cons qui avaient condamné Madame Bovary et Les Fleurs du mal.
Comment imaginer en effet que l’auteur de L’Auvergnat, puis, plus tard, des Deux Oncles, de La tondue, de Mourir pour des idées et des Châteaux de sable, puisse être capable d’insulter la mémoire de ces garçons de vingt ans arrachés à leur campagne et qu’on avait envoyés dans la boue des tranchées se faire éventrer égorger, gazer, assassiner ? Comment imaginer ça sans être un écervelé, au sens strict, littéral, du mot ?
Toutes ces tueries immondes, pour rien. Pour la gloire et l’honneur, pour les moustaches impeccablement lissées des puissants et pour ces valeurs patriotiques, bras armés de la Camarde, au nom desquelles les jocrisses se sont offusqués du poème.

Pour dire que cette guerre fut la première guerre moderne de l’Histoire, autant dire la plus barbare, et pour faire le tour de toutes celles qui l’ont précédée comme de toutes celles qui ne manqueront pas de lui succéder, Brassens aurait pu choisir la mélancolie, voire la colère. Il a choisi la provocation doublée de l’innocence de l’imbécile heureux, comme si, à l’évocation du désastre, la raison vacillait au point d’applaudir au déchaînement de la bestialité.
Brassens a choisi l’antiphrase. Et on sait combien le procédé est dangereux quand il est lu par des esprits à une seule composante.
Son énumération catastrophique part donc de très loin, de la légende, puisqu’il s’inscrit d’abord en faux contre Homère, auteur supposé des deux récits en vers que sont l’Iliade et l’Odyssée.
Ces œuvres étant des archi-classiques - même si je ne suis pas certain que beaucoup de gens en aient fait la lecture intégrale-  je n’en dirai que quelques mots.
L’Iliade se déroule pendant la dernière année de la guerre de Troie, alors que le jeune héros grec Achille, insulté par son commandant Agamemnon, se retire des hostilités, laissant ses compagnons d’armes aux mains des Troyens. L’Iliade tire son nom du héros éponyme Ilos, fondateur d'Ilion, autre nom de Troie. L’Odyssée décrit le retour d’Ulysse de cette guerre de Troie et ses dix années d’errance. Le poème tient son nom d'Odusseus, nom grec d’Ulysse.

Depuis l’Antiquité, bon nombre de lecteurs et d’érudits s’interrogent sur la véritable identité d’Homère dont on ne sait pratiquement rien, à tel point que la question se pose de savoir s’il fut le seul auteur de ces deux phénoménales épopées.
Quoi qu’il en soit, la guerre de Troie ne participe pas de la légende puisqu’elle fait référence à une guerre qui se déroula quelques siècles avant L’Iliade et l’Odyssée entre les Grecs et Troas, cité d’Anatolie qui correspond à une région de l’actuelle Turquie. L’origine des combats semblerait avoir été le pillage et le contrôle commercial exclusif que détenait Troas sur les Dardanelles.
Troie fut pourtant très longtemps considérée comme une cité légendaire uniquement présente dans la mythologie grecque. Il fallut attendre 1870 pour que l’archéologue allemand Heinrich Schliemann mette au jour les premiers remparts en pierres d’une cité. Les fouilles entreprises entre 1932 et 1938 aboutirent à la conclusion que la Troie homérique fut entièrement détruite par un incendie au XIIIe siècle avant Jésus-Christ, période au cours de laquelle se serait déroulée la guerre de Troie de l’Iliade.

L’intention de Brassens est claire. Si la guerre de Troie fut un tel chef-d’œuvre qu’elle a mérité une immortelle épopée, celle de 14-18 est d’un tel raffinement qu’elle mériterait, elle, une chanson de geste, une saga, qui resterait à tout jamais gravée dans les mémoires.
Jamais les hommes ne s’étant surpassés à ce point dans l’exercice de la sauvagerie, désespéré, amer jusqu’à la dérision, Brassens leur lance : Vous pouvez être fiers de vous !
J’ai bien envie d’adresser le même compliment à tous les nigauds drapés des plus beaux sentiments et qui ont cru entendre Brassens railler tous ces jeunes gens sacrifiés sur l’autel de la connerie humaine.

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Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l’eau
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux.

littératureCélébrissime cité du Péloponnèse, Sparte ressemblait jusqu’au  VIIe siècle avant Jésus-Christ à toutes les cités de la Grèce antique avec des classes sociales distinctes, des dirigeants, des soldats, des commerçants, des marchands et des esclaves.
L’art et la poésie y étaient aussi développés qu’ailleurs. Alcman, poète grec à qui, dit-on, nous devons la poésie érotique ainsi que les parthénées, chants en strophes destinés à être interprétés par des chorales de jeunes filles, fut esclave affranchi avant de devenir citoyen de Sparte.
C’est à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ que Sparte devint une cité exclusivement militaire et guerrière. Les jeunes gens étaient entraînés dès l’âge de douze ans et obligatoirement enrôlés à vingt ans. Contraints de vivre dans les casernes jusqu’à trente ans, ils étaient tenus de servir de fantassins jusqu’à soixante.
Ainsi éduqués, les Spartiates devinrent un peuple de farouches guerriers, ascètes et capables de se sacrifier aux valeurs patriotiques, comme en témoignent les trois cent héros tombés aux Thermopyles, défilé où se déroula la fameuse bataille destinée à refouler l’invasion perse.

Mais ces batailles titanesques, pour méritoires qu’elles soient, pâlissent devant Verdun, Compiègne et le Chemin des Dames. Tout comme pâlissent Austerlitz, Friedland, Eylau et autres Iéna. Et pourtant, les soldats de la Grande Armée s’y connaissaient, eux aussi, en matière de tueries. Ils ne guerroyaient pas contre des moulins à vent, laissant derrière eux des champs de bataille jonchés de cadavres, ruisselants de sang et des villes et des villages en flammes.
Une vieille expression tombe à point nommé sous la plume du poète pour dire tout cela en un seul vers. Tirer sa poudre aux moineaux est une locution tirée du Roman comique de l'infortuné Paul Scarron et désigne un gaspillage d’énergie pour des futilités, des efforts conséquents concentrés sur un objectif insignifiant.
Tous ces valeureux sauvages que Brassens passe en revue dans son poème, n’ont donc jamais, malgré leurs prouesses, poussé l’art de la guerre jusqu’à ce point culminant de cruauté qu’atteignit la Grande Guerre.

Mais patience. La folie humaine n’a pas encore dit son dernier mot. In cauda venenum, la dernière strophe du poème est d’un pessimisme on ne peut plus désabusé :

Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l’occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression.

Après Hiroshima, après Nagasaki, elle annonce les ravages potentiels de la guerre atomique et l’odieux chantage de la guerre froide, l’anéantissement de la planète suspendu telle l’épée de Damoclès au-dessus des hommes. Elle fait douloureusement écho à Albert Camus quand il disait du XXe siècle, succédant à celui des Lumières et à celui des Romantiques : ce siècle sera le siècle de la peur.
Et il le fut.
Nous reste - ou leur reste plus exactement - à vivre celui de la terreur. Brassens l'a vu venir, celui-là, avec ses gros drapeaux. Il nous en avertit en deux vers - je rappelle qu'ils sont écrits en 1962 - d'une terrifiante lucidité :

Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom.

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21.02.2011

Brassens : les mots du cygne

1962

 Les trompettes de la Renommée

 Avec qui ventrebleu ! Faut-il donc que je couche
Pour faire parler un peu la Déesse aux cent bouches ?
Faut-il qu’un’ femm’ célèbre, une étoile, une star,
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare ?
Pour exciter le peuple et les folliculaires,
Qui est-c’qui veut me prêter sa croupe populaire,
Qui est-c’qui veut me laisser faire, in naturalibus,
Un p’tit peu d’alpinisme sur son mont de Vénus ?

 Trompettes
De la Renommée
Vous êtes
Bien mal embouchées !

littératureDe même que le latin personnifiait la réputation quand il écrivait Fama, Brassens use de la parabole et parle de la Renommée avec un grand R. C’est Madame la Rumeur Publique, celle qui fait et défait l’honneur, qui crée le prestige ou bâtit l’infamie. Par allégorie, elle est représentée par une femme embouchant une trompette.
Une Dame aussi puissante, capable de faire la pluie et le beau temps, méritait d’être élevée au rang des dieux. C’est la Déesse aux cent bouches, expression très littéraire et qui, empruntant à la tradition gréco-latine, a connu ses heures de gloire à l’époque classique, en particulier chez La Fontaine :

La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que, sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
Les Républiques des oiseaux ;
La Déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur,
En publiant l’édit du nouvel empereur,
Les animaux,  et toute espèce lige,
De son seul appétit, crurent que cette fois,
Il fallait subir d’autres lois…

La Fontaine – Tribut envoyé par les animaux à Alexandre – Fables – Livre IV-12

La Déesse est également présente dans Les lettres philosophiques de Voltaire. Le philosophe lui taille alors une solide et bien peu enviable réputation :

Pour une qui dit vrai, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui mentent.

Dans le même esprit, quoiqu’il ne parlât pas de ses mensonges, Brassens stigmatise la Toute-puissante par des couplets virulents et emportés. Il la renvoie à ses tapageuses occupations, la sommant de le laisser dans l’ombre.
C’est là tout notre poète, celui que nous avons déjà vu dans Discours de fleurs, celui que nous verrons bientôt dans Le bulletin de santé. Celui que la solitude inspire.
Car pour cet homme qu’une oreille inattentive ou un lecteur velléitaire pourrait prendre pour un impudique et un démonstratif, il est des choses de l’intime qui ne peuvent en aucun cas être livrées à la publicité.
Le poète s’insurge. Cette Déesse est gourmande de petits scandales au parfum de concupiscence. Nous vivons une époque tellement morne qu’elle en a même fait sa nourriture exclusive. Or Brassens est un poète troubadour qui aime sa poésie et veut la porter vers l’autre. Il veut l’offrir à ce public qu’il aime et à la rencontre duquel il va. Mais que cette rencontre se fasse exclusivement sur le choix de ses mots, la musique de ses rimes et la qualité de son message !
Que le poème, soigneusement enveloppé de si mineurs, de fa dièses et autres ré, offert en cadeau plaise ou non, n’est pas la préoccupation majeure de l’artiste. Il travaille son art, remettant cent fois sur le métier son œuvre. Il en fait son porte-parole qui devra se suffire à lui-même et qui se passera des artifices de la grossière publicité pour faire son chemin, de la guitare aux lèvres du public.
Brassens veut des oreilles sensibles. Pas des oreilles fourre-tout que l’odeur de fesses fait frémir, et surtout pas l’odeur des siennes.
Le poème est bien une philippique contre cette presse à  scandale qui se nourrit de l’inculture et satisfait aux instincts les névrosés.

Brassens a choisit un mot succulent, un seul, pour fustiger ces journalistes qui gribouillent des feuilles pleines de misérables vacarmes étalés dans toute leur impudeur le long des trottoirs : des folliculaires.
Le mot a été tiré par Voltaire du latin folliculus, diminutif de follis qui désigne un sac, une enveloppe. Il a donné follicule, terme de botanique et d’anatomie.
Folliculus fut un temps considéré à tort comme un diminutif de folium, la feuille. C’est en jouant sur ces deux mots que Voltaire a conçu folliculaire pour désigner celui qui écrit dans une feuille publique, puis, pris en mauvaise part, pour qualifier le journaliste de bas-étage, l’écrivain médiocre.
Quelle merveille que de s’adresser à ces gens-là, ces vulgaires qui ont précisément en charge d’alimenter les pistons des trompettes de la Déesse aux cent bouches, dans un langage, qu’à coup sûr, ils ne comprendront pas !
Mais il y a peut-être une autre logique, consciente ou inconsciente, en tout cas fort talentueuse.
Le diminutif Folliculus est donc un petit sac, un sachet. Par métonymie, le  petit sac désigne aussi l’enveloppe de certaines glandes sacculaires de notre anatomie, dont les testicules à l’activité desquelles s’intéresse au plus haut point la Déesse aux cent bouches.

Comme toujours, Brassens joue admirablement avec le sens des vocables.
Littéralement, emboucher c’est «porter à sa bouche l’embouchure d’un instrument à vent.» Les trompettes de la Renommée sont vraiment mal embouchées, c’est-à-dire qu’elles sont utilisées en fait par de bien vulgaires musiciens et par d’affreux béotiens.  Voilà pour le sens propre.
Le sens métaphorique est à l’origine de l’expression être mal embouché. Dans une acception tombée en désuétude, emboucher veut dire aussi nourrir, mettre dans la bouche. Ce sens a évolué plus largement pour qualifier ce qu’il faut mettre à la bouche de quelqu’un, ce qu’il faut lui inculquer :  c'esr-à-dire l’éduquer.
Quelqu’un à qui on n’aura appris que des grossièretés sera quelqu’un de mal élevé. Il aura donc été mal embouché et n’aura que des vulgarités dans la bouche. Brassens a déjà utilisé ce sens dans Le pornographe du phonographe :

Les bonnes âmes d’ici-bas
Comptent ferme qu’à mon trépas,
Satan va venir embrocher
Ce mort mal embouché.

Les fameuses trompettes sont donc doublement mal embouchées. L’utilisation des deux sens de la locution constitue une ingénieuse syllepse.
D’un instrument à vent utilisé à de si peu nobles fins, il ne peut, de toute façon, ne sortir que du vent !

09:17 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.02.2011

Brassens : les mots du cygne

1961

La complainte des filles de joie

Car même avec des pieds de grue
Faire les cent pas le long des rues
C’est fatigant pour les guibolles,
Parole, parole,
C’est fatigant pour les guibolles.

 Non seulement elles ont des cors
Des œils-de-perdrix, mais encor
C’est fou ce qu’elles usent de grolles
Parole, parole,
C’est fou ce qu’elles usent de grolles.

 littératureMerveilleuse composition d’un homme généreux ou, si ‘l’on préfère, généreuse composition d’un homme merveilleux, La complainte est dans la pure tradition poétique de François Villon, La Fontaine, Rabelais, Baudelaire ou Rimbaud chantant le peuple du ruisseau, la putain ou le voleur, aux antipodes de la morale judéo-chrétienne, pateline et coercitive, qui, force matérielle, protège en même temps la puissance et la richesse, en leur donnant l'alibi d'un lustre honnête.
Non et non ! Ce n’est pas là lyrisme larmoyo-anarchisant, post soixante huitard, comme aime si bien à le postillonner tous les rats d’une critique sociale qui se voudrait radicale mais dont on ne  sait quel objectif, sinon  un bavardage rasoir se développant pour lui-même, elle poursuit. Ouvrons donc nos fenêtres et regardons encore le monde : rien n’y est résolu de ses premières misères !
Et c’est toujours le rôle du poète de replacer la vulgarité là où elle est réellement et non là où elle voudrait être désignée.
Quiconque, dans ce monde de violence
sournoise, a dû gouter les nuits épaisses de la solitude, les couloirs glacés d’une prison, les vindictes du pilori social, a trouvé chez monsieur Brassens, et chez bien d’autres poètes du même tonneau, un ami, une main tendue, un chapeau fraternellement soulevé, sans compassion aucune.
Parmi tous ces rejetés, ces sans dieu ni maître, la Vénus déchue, celle que Déesse Famine a, par un soir d’hiver, contrainte à relever ses jupons en plein air*, méritait, pour pris de tous les noms d’oiseaux dont le vulgaire l’a affublée, que lui soient dédiés des poésies et des chants, comme autant de plaidoiries déposées aux greffes de la conscience collective.
Se faufilant sournoisement entre les murs de ruelles obscures, le minus a toujours consommé de la putain, exutoire charnel de sa misère humaine, pour mieux l’insulter et la couvrir de son mépris une fois revenu à la lumière, parmi les siens.
Eloquence pathétique du langage : le dictionnaire des synonymes, Les usuels du Robert - édition octobre 1989, donne cent vingt-quatre équivalents du mot prostituée et encore les auteurs essoufflés terminent-ils leur énumération par un et cætera découragé. Cela va de la cocotte à la poule, en passant par la morue, la ribaude, le tapin, la roulure, la langoustine ou la grue.
Ce dernier qualitatif ayant été choisi par Brassens, c’est sur lui que nous nous attarderons un peu.

Quand elle est dans l’expectative, la grue se tient volontiers sur une patte, comme beaucoup d’échassiers d’ailleurs.
La métaphore faire le pied de grue est apparue au début du XVIIe, succédant à une autre expression imagée faire de la grue, c’est-à-dire attendre, sans qu’il ne soit pour autant forcément question d’une belle-de-nuit dans l’exercice de son art.
Par allusion directe à l'immobilisme attentif de la prostituée le long des trottoirs, la tentation métaphorique de l'associer à une grue était pourtant née très tôt, dès le XVe siècle. Si la grue avait été choisie par le langage populaire, plutôt que le héron, la cigogne ou tout autre oiseau du même ordre, c’est que le mot désignait aussi, acception de 1466 retenue par Littré, une grande femme à l’air gauche, une sotte.
On sait par ailleurs que les noms d’oiseaux sont souvent choisis pour brocarder à bon compte.
La délicatesse du verbe «brassensien» est telle qu’il utilise à la  fois l’expression faire le pied de grue, attendre, et le mot lui-même péjorativement connoté, grue, pour créer une image de son crû. Inutile de préciser qu’il emploie, à dessein, des termes qui ne sont pas à lui, mais appartiennent à  vox populi.
C’est ainsi qu’en mariant à sa façon ces termes-là, il en désamorce la méchanceté et offre un pied de nez aux sarcasmes.

Et puisque les noms d’oiseau sont de mise, ces pieds de grue, lourdement sollicités par les allées et venues perpétuelles, s’en retrouvent meurtris par les œils-de-perdrix, qui, après avoir désigné une variété de figue, puis différents éléments de décoration en ébénisterie et en broderie, qualifient des cors entre les doigts de pied.
Et dans le vers suivant, encore un nom d’oiseau, qui, en argot, désigne les «chaussures.» Mais je ne suis pas certain que l’intention du poète était là. Ce mot grolle est en effet issu du latin populaire grolla et de l’ancien provençal grola pour nommer de vieux souliers.
Le pourquoi de cette étymologie reste d’ailleurs obscur.
Cependant, en patois divers, la grolle désigne aussi le corbeau, d’une toute autre origine puisque né du latin graculus ou gracula et attesté au XVIe siècle :

Je voyois d’autre part cueillir les noix aux groles qui se resjoyssoient, en prenant leur repas et disner sur lesdits noyers
- Palissy -

Dans ma famille, peu encline aux choses de l’église et même franchement hostile à son dogme, il désignait aussi, plus accessoirement, le curé du village !
J’avoue qu’à mon souvenir le mot grolle sonne encore plus volontiers dans cette acception du corbeau, tout de noir vêtu, de plumes ou d’une soutane, que dans celle des souliers éculés.
Pour être tout à fait personnelle, cette connotation spontanée n'en reste pas moins réelle. Qu’on me pardonne donc cette petite digression aux musiques de mon enfance.
Après tout, les mots sont d’abord ce qu’ils nous ont appris à désigner du monde.
Des mots non encore exilés.

* Charles Baudelaire

10:44 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Le mécréant (suite)

Grattant avec ferveur les cordes sous mes doigts,
J’entonnai «le gorille» avec
«putain de toi».

Criant à l’imposteur, au traître, au papelard,
Elles veulent me faire subir le supplice d’Abélard.

H et A.jpgCe qui est excessif devient dérisoire : c’est ainsi que prenant au pied de la lettre les préceptes enseignés par son illustre voisin, le poète s’inflige un tel traitement de choc que ces préceptes s’en retrouvent burlesques.
Délectable ironie que ces vers car ce sont précisément les gens de l’Eglise, ceux vers qui sa main était tendue, ceux qu’ils tentaient de rejoindre, qui vont lui bêtement rafraîchir les ardeurs et, pour longtemps, lui faire rebrousser chemin.
Le libre penseur, le troubadour mécréant,  a beau se travestir en bigot
zélé, dès que ses doigts effleurent les cordes de la guitare, les rimes et les couplets s’égrènent en chapelets égrillards.
Or Brassens veut bien tout faire pour rejoindre dieu comme lui a enseigné le philosophe, mais qu’on ne lui demande cependant pas de renier ses vers !
La satire est aiguë. Toujours chez le moustachu, les choses les plus graves et les plus profondes sont plaisamment dites (comme chez Molière) avec des mots simples qui dansent à l’oreille. Les mots sont comme toute sa musique : il faut s’attarder un peu sur eux et regarder derrière.
Que les grenouilles de bénitier rencontrées sur le chemin du salut soient donc indignées au plus haut point par ses refrains intempestifs, est plutôt gratifiant. Qu’elles le vouent aux gémonies et l’injurient est, somme toute, dans l’ordre logique des choses. Et les injures sont triés sur le volet.
Papelard est un vieux mot qui n’est plus utilisé que dans une intention littéraire pour qualifier une personne douceâtre et melliflue. A la fin du XIIe siècle, il désignait clairement un faux dévot, puis, par extension, un hypocrite. Cinq siècles plus tard, après Molière, il sera remplacé par tartufe.
Son origine est cependant des plus discutées. La plus plausible serait de lui attribuer pour ancêtre le latin pappare, manger, qui donna le verbe aujourd’hui tombé en désuétude papeler. Par analogie, manger s’apparente à «marmonner des prières», ne serait-ce que par le bref mouvement conjugué des mandibules, semblable dans les deux cas.
On peut aussi y voir la prière bredouillée en début de repas, le bénédicité, sans ferveur aucune, mais pour sacrifier rituellement aux enseignements et préceptes du dogme.
Papelard, donc, ce faux curé aux vertes chansons ! Certes. Mais de là à ce que les bigotes se proposent de le châtier physiquement frise l’hystérie intégriste. Le poète s’en amuse et, en filigrane, rend grâce à ses couplets osés de l’avoir sauvé, non pas de la débauche vers la lumière, mais bien des pattes assassines des fanatiques. C’est-à-dire qu’il renverse, en quelques strophes, le fameux, spirituel et long  pari de Pascal adressé aux libertins.
La rime est riche qui associe papelard à Abélard. La musique des mots est au service de l’exactitude dans le choix des références. Car parti en quête de dieu sur les conseils lumineux d’un philosophe, le poète a bien failli subir le sort peu enviable d’un autre philosophe, tout aussi déiste que le premier. La boucle est bouclée. Brassens nous signifie qu’il ne fera plus appel à ces fous furieux pour sauver son âme et rencontrer la transcendance métaphysique !
Théologien et philosophe, donc, Pierre Abélard, 1079-1142, nous a principalement laissé un traité sur la Trinité, Theologia summi boni, et une œuvre autobiographique, Historia calamitatum, soit Histoire de mes tribulations.
Enseignant à Melun et à Paris, il fut reconnu à travers toute l’Europe comme une sommité intellectuelle en matière de théologie. L’importance de sa pensée et sa haute habilité pour la discussion dialectique annoncent Saint Thomas d’Aquin et le déclin de l’influence de Platon sur la théologie moderne au profit de celle d‘Aristote.
C’est en 1117 qu’Héloïse, nièce de Fulbert, chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris, devint son élève. La passion amoureuse du professeur pour son étudiante est devenue légendaire et les échanges épistolaires de Pierre et Héloïse sont restés comme des archétypes de la correspondance amoureuse.
De cet amour illicite naquit un fils, Astrolabe, dont les parents durent se marier dans le plus grand secret. Pierre Abélard convainquit alors son épouse de prononcer ses vœux en l’abbaye des bénédictins de Saint-Argenteuil.
Quelque peu rasséréné par le mariage des deux amoureux, le chanoine Fulbert depuis toujours hostile à cette liaison, se rendit à l’opinion que Pierre Abélard avait purement et simplement abandonné sa nièce aux mains des bénédictins et s’était ainsi joué de lui.

Sans autre forme de procès, en homme pieux au goût très raffiné, il le fit castrer.

Dans sa magnifique Ballade des Dames du temps jadis, non moins magnifiquement mise en musique par Brassens et portée ainsi à la connaissance de tous, Villon célèbre le drame d’Abélard :

Où est la très sage Héloϊs
Pour qui chastré fut et puis moyne
Pierre Esbaillard à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cet essoyne.

Déférence gardée envers l’intelligence de Pierre Abélard et respectueux de sa mémoire, je ne sais tout de même pas s’il faut rire ou pleurer  du fait qu’il avait édité une thèse dialectique phénoménale, sic et non, le pour et le contre, thèse selon laquelle la vérité ne peut être obtenue qui si tous les aspects d’une question ont été soigneusement pesés.
Diantre !
En tout cas, on est en droit de penser que Fulbert n'avait pas lu cette thèse-là.

brassens.jpg
Je vais grossir les rangs des muets du sérail,
Les belles ne viendront plus se pendre  à mon poitrail.

 Soldats du 17ème.jpgBrassens, quant à lui, a bien fait le tour de sa question, et a vite trouvé la solution de son sic et non.

Vu les risques qu’on y encourt et les mauvaises rencontres qu’on y fait, il s’est bien juré de ne plus faire un pas sur le chemin qui mènerait à dieu.
C’est qu’il a eu une peur bleue, l’artiste ! Se débattant comme un forcené entre les griffes hystériques de ces bonnes femmes aussi refoulées que mal intentionnées, il s’est vu perdu  et, un instant, quelle horreur, eunuque dans le palais d’un quelconque sultan.
Est-ce bien là le sens de son allusion  aux muets du sérail ?
Sans doute. Mais Brassens est aussi un chanteur et c’est précisément à cause de ses couplets licencieux que les bigotes ont fait l’épouvantable projet de le châtrer sur-le-champ.
Il associe donc la perte de ses attributs à la perte de son timbre de voix et se sert d’une expression que je n’ai retrouvée que chez Georges Clémenceau, en jouant sur les deux  sens du mot sérail.
Alors Président du Conseil, Clémenceau, s’étant autoproclamé «premier flic de France», réprima dans la  violence une série de grèves, des vignerons du midi aux fonctionnaires, en passant par l’armée et les instituteurs. Je signale au passage la belle chanson (même si les paroles ont pris un coup de vieux) rendant honneur aux soldats du 17e qui, envoyés pour brutaliser les vignerons de l’Hérault, mirent crosse en l’air et fraternisèrent avec les manifestants. Pas près aujourd’hui, avec ces abrutis de CRS triés sur le volet de la misère intellectuelle et morale, de voir s’opérer le même renversement de dialectique !
Pour en revenir à la répression brutale organisée par ce Clémenceau dont nos missels d’histoire faisaient un héros alors qu’il ne fut qu’un boucher, celle-ci lui valut d’être renversé en 1909 par la gauche radicale et socialiste menée par Jean Jaurès.
Avec mépris et pour signifier que ces radicaux-là «n’en avaient pas», Clémenceau les appela les muets du sérail.

Le sérail est pris là dans la même acception  que dans la locution nourris dans le sérail, utilisée à partir de 1876 par une allusion tardive à un vers de Racine et qui qualifie une personne ayant une longue expérience d’un milieu politique.
Qui en a donc adopté les us, les coutumes, les travers et les diverses fourberies.

Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.
J. Racine, Bajazet

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15.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bistrot

Que je boive à fond
L’eau de tout’s les fon-
-Taines Wallace,
Si, dès aujourd’hui,
Tu n’es pas séduit
Par la grâce

 De cett’ jolie fée
Qui, d’un bouge,  a fait
Un palace,
Avec ses appas,
Du haut jusqu’en bas,
Bien en place.

littératureAvec Le vin, nous avions évoqué l’amour de la poésie pour ce dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne et, par opposition, son antipathie pour la grisaille insipide de l’eau plate, inodore et incolore.
Brassens y revient avec son Bistrot, qui recèle outre un petit vin de quartier sans prétention mais d’une teneur exquise, une tenancière au physique non moins exquis, mais complètement inaccessible à tout autre que son dégueulasse de gros mari !
A quiconque cependant ne serait pas séduit par les charmes avantageux de cette tenancière, l’écrivain fait l’insoutenable pari de boire de l’eau, beaucoup d’eau même, puisqu’il propose toute celle des fontaines Wallace.
C’est dire s’il engage sa bonne foi, la justesse de ses appréciations et sa réputation. Paris compte en effet une cinquantaine de ces fontaines. Elles doivent leur nom à Sir Richard Wallace.

Le IVe comte de Hertford, quartier central de Londres, fut un esthète, profondément épris de culture française. Il vécut d’ailleurs la plus grande part de son existence en son château de Bagatelle, dans le bois de Boulogne. Il y constitua une magnifique collection d’œuvres, pour la plupart françaises.
Son fils illégitime, Sir Richard Wallace, 1818-1890, le secondait dans ses divers achats. Il hérita de cette collection qu’il entreprit d’enrichir de nombreuses autres acquisitions et de chefs-d’œuvre majeurs.
En 1871, les troubles de la Commune de Paris obligèrent Sir Richard Wallace à fuir à Londres, emportant avec lui ses trésors, qu’il disposa dans sa résidence de Hertford House.
En 1897, à la mort de sa veuve qui en avait fait l’héritage, la collection entière fut léguée à l’Etat, à la condition expresse qu’elle ne soit pas dispersée.
Connue sous le nom de Wallace Collection, elle est un musée ouvert au public depuis 1900.
Elle comprend des œuvres de sculpteurs français, tels Pilon et Houdon, des tableaux de maîtres français, espagnols, italiens, hollandais et flamands, tels Rembrandt, Fragonard, Rubens et bien d’autres parmi les plus grands. Elle est également riche de meubles français du XVIIIe, de céramiques, de porcelaines de Sèvres, d’armures et d’objets d’art baroques et rococos.
Sir Richard Wallace, cet amoureux de l’art, était aussi, dit-on, un philanthrope. Revenu à Paris tombé aux mains assassines de Thiers et des Versaillais, il dota la ville de cinquante fontaines d’eau potable. C’est-à-dire qu’il était philanthrope quand les sanguinaires étaient au pouvoir et fuyard quand les hommes du peuple se proposaient de renverser ce pouvoir. Tout esthète qu’il fût, on voit qu’il n’en restait pas moins un fumier d’aristo.
Bref.
Le modèle de ces fontaines, à l’eau desquelles le poète promet de se châtier le gosier s’il n’a pas dit la vérité sur les grâces de sa tenancière de bistrot, fut exécuté par Charles Lebourg, sculpteur français de la ville de Nantes.

brassens.jpg

Le mécréant

J’voudrais avoir la foi, la foi d’mon charbonnier,
Qui est heureux comme un pape et con comme un panier.
Mon voisin du dessus, un certain Blaise Pascal,
M’a gentiment donné ce conseil amical :
Mettez-vous à genoux, priez et implorez,
Faites semblant de croire et bientôt vous croirez.

littératureJ’ouvre sur une petite parenthèse pour dire le bonheur qui fut le mien d’avoir eu à parcourir, au cours de la rédaction de cet ouvrage, les pages du Dictionnaire historique de la langue française, en trois volumes,  publié sous la direction d’Alain Rey en 1992.
L’expression la foi du charbonnier est attestée en 1656 et est le plus souvent rattachée à un conte dans lequel s’instaure un dialogue entre un démon et un charbonnier entêté. Ce dernier ne se démet nullement de sa foi, une foi bornée, sourde à toute évidence.
Elle désigne depuis une conviction sans appel, têtue, irréfléchie, qu’aucun argument, même tangible, ne peut faire fléchir.
Ce charbonnier-là est donc con comme un panier. Extrêmement niais, quoi.

Mais en quoi un panier peut-il être sot au point de mériter de constituer le second terme d’une comparaison aussi peu flatteuse ?
Dans les locutions, il n’est d’ailleurs pas le seul à être affublé du cinglant substantif. La lune, le balai, le boudin, la malle, et, dans un registre plus trivial, la bite, en ont aussi fait les frais. Chacune de ces locutions ainsi constituée a son histoire et son signifiant propre, souvent connoté avec l’histoire même du mot con, initialement hérité du latin érotique «cunnus» pour désigner le sexe de la femme.
L’histoire de con comme un panier, elle, est fondée sur l’histoire du mot panier lui-même et sur un glissement de sens de l’expression.

Du latin panarium, lui-même dérivé de panis, le pain, le panier est à l’origine la corbeille à pain. Il s’est très vite désolidarisé de cette origine précise pour désigner plus vaguement un récipient destiné à recevoir des provisions diverses.
Il est dès lors entré dans la composition de nombreuses métaphores expressives comme panier à salade, panier de crabes, et, désignant clairement et vulgairement le cul, panier à crottes.
Avec panier percé, il a d’abord qualifié une personne prodigue, dépensant tout son avoir sans compter, et donc incapable d’économiser le moindre sou, puis, par extension, incapable de rien retenir, sans mémoire aucune. Bref, stupide.
On trouve l’expression élargie chez Oudin (1690) en sot comme un panier percé, c’est-à-dire d’aucune utilité, dans le même esprit que con comme une valise sans poignée.
D’autres interprétations, telle que celle de Guiraud arguant d’une homonymie avec un terme ancien crétin, qui désignait une corbeille, ont été données.

Le poète du Mécréant veut donc bien, lui aussi, goûter au réconfort des certitudes absolues. Il n’est d’ailleurs pas celui qui ne croit en rien, l’athée convaincu, l’idéologue négateur. Le titre est à prendre au sens littéral, celui qui ne croit pas bien, qui n’a pas la bonne croyance. Or, ce mécréant-là, accéderait volontiers à l’orthodoxie salvatrice, si seulement on voulait bien lui indiquer les voies susceptibles de le conduire jusque là.
Il y a bien le charbonnier mais, nous l’avons vu, il est bête à bouffer du foin. Brassens ne lui fait donc pas confiance et, de toute façon, ne tient absolument pas à lui ressembler. Il veut bien être promu bon chrétien, mais pas par le plus court chemin, qui est celui de la connerie.
Alors, il se tourne vers la science, la sagesse et l’intelligence. Les conseils qu’il en recevra ne pourront que lui être précieux.
Dans cette quête, il y a donc les deux antipodes : l’obscurantisme du chiffonnier et la lumière du remarquable esprit.
Choisir Blaise Pascal est d’une adresse exquise. Philosophe, moraliste, mathématicien, physicien, et sans doute un des esprits les plus éclairés de tous les temps, Blaise Pascal est aussi brillant dans la réflexion concrète des sciences expérimentales que dans la réflexion métaphysique, mystique et religieuse.
Il refait, à onze ans, la démonstration des axiomes d’Euclide. Ses travaux concernent aussi bien les mathématiques, la géométrie, les probabilités, que la mécanique des fluides, la pesanteur, l’hydrostatique, le vide et les pressions.
On lui doit l’invention du triangle pascal, fort utile à de nombreux calculs, et de la machine arithmétique, ancêtre  de notre calculette. Il  est le premier à concevoir l’idée des transports en commun et il contribua, par ses travaux sur l’hydrostatique, à l’entreprise d’assèchement des marais poitevins.
Ce qu’il est important de noter,
«pour la suite des événements», c’est que Pascal, esprit pratique, travailla énormément sur les probabilités à partir de deux problèmes de jeu et qu’il voulut découvrir ainsi la géométrie du hasard.

Dans la nuit du 23 novembre 1654, allez savoir pourquoi, Blaise Pascal fut pourtant soudainement visité par une illumination mystique qu’il consigna dans une page, Le Mémorial : «Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Joie, joie, joie, pleurs de joie !»
Il entreprit de rédiger en 1655, une œuvre qui restera inachevée, Apologie de la religion chrétienne, dont les fragments nous sont connus sous le nom de Pensées.
Œuvre majeure, les Pensées s’adressent aux libertins, aux libres penseurs et aux savants érudits sur lesquels la religion n’a pas de prise. Pascal connaît autant les uns que les autres.
Le projet du philosophe de ces Pensées n’est pas de prouver Dieu. Son projet est de prouver la nécessité d’y croire, le caractère incontournable de la foi, et c’est le sens de l’argumentation du  fameux  «pari», qui associe la rhétorique, la logique et les probabilités que Pascal a étudiées et approfondies, particulièrement celles liées à la roulette russe.

Il enseigne aux libertins que le sens véritable de leur vie, c’est le divertissement et que le sens véritable du divertissement, c’est la fuite devant Dieu :
«Si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu.» Pensée 158
Il oppose donc le caractère éphémère des plaisirs à l’infinité de l’amour et de la connaissance de Dieu :
« Il y a une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gains contre un nombre fini de hasards de perte et ce que vous jouez est fini. Il n’y a point à balancer, il faut tout donner…
Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, les délices, mais n’en aurez-vous point d’autres ?»
Pensée 418

En un mot comme en cent, c’est dire : «  croyez ! Si Dieu n’existe pas, vous n’aurez rien perdu, que l’exercice de la débauche. En revanche, si Dieu existe et que vous n’y avez pas cru, vous avez perdu le droit à l’éternité.»
Nous l’avons dit : cette apologétique de Pascal est destinée aux savants et aux érudits lettrés. Si elle avait été écrite pour le peuple, peut-être aurait-on parlé de marché, voire de transaction,
plutôt que de pari intellectuel raffiné.
Notre poète, avec tout le respect qu’il doit à une intelligence aussi remarquable que celle de Pascal, ne s’y trompe pas.

Puisque, lui, il n’a pas l’heur d’être visité par une illumination métaphysique et qu’on lui dit qu’il va tout perdre, il ne va point tergiverser, il va tout donner.
Comme l’appétit vient en mangeant, la foi viendra en croyant. C’est écrit sur l’ordonnance, il ne reste plus qu’à définir la posologie.

Suite du Mécréant très bientôt

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11.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Les funérailles d’antan

Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert.
Les malheureux n’ont même plus le plaisir enfantin
D’voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin.

 

littératureC’est une belle peinture aux teintes automnales. Pour  peu, on y entendrait les sabots des chevaux heurtant en cadence la terre gelée des chemins et on y verrait ce cortège qui suivrait la voiture de bois noir, ornée de noires dentelles.
On y verrait aussi un cimetière isolé sur une sorte de colline fouettée par les vents et, en bas, au café du village, on sentirait le parfum des vins chauds d’après cérémonie. Pour peu, on verrait la fumée humide des chevaux dételés et écumants et on sentirait l’odeur rustique du crottin. On y entendrait des voix rudes faire l’éloge du disparu ou parler de la pluie et du beau temps, dans un brouhaha désordonné de conversations, à travers l’écran bleu qui monterait en volutes des bouffardes.
On y entendrait une époque révolue où, sachant vivre, les gens savaient mourir et prendre le temps d’accompagner les leurs, par la pluie noire des champs, jusqu’au dernier repos.

Hanté par une espèce de beauté mélancolique du cimetière, enclos des interrogations permanentes, Brassens, comme aimait à le faire Baudelaire, rend à la laideur sa beauté initiale.
L’enterrement est en soi bouleversant car il est le seul adieu dont on soit certain qu’il ne reviendra pas sur sa décision. Il est ce moment d’éternité, concept troublant et pathétique, devant lequel l’esprit est pris de vertige.
Par-delà le défunt, l’enterrement impose le respect et celui-ci, à son tour, impose que soit préparée la grande fête de l’adieu et qu’on s’y attarde.
Les corbillards hippomobiles s’étant faits automobiles, l’enterrement est devenu une formalité expéditive, prise dans le tourbillon  du monde de la vitesse.

Le contraste entre le refrain qui chante le passé et les couplets qui décrivent le présent forme le contraste de la rapidité par rapport à la lenteur. Le refrain fait à la voiture suivre la route en cahotant, le couplet la fait filer à tombeau grand ouvert.
Je ne peux, une fois encore, que rendre honneur à la subtilité du poète pour le choix de ses images. L’expression n’a peut-être jamais été aussi bien employée.
Elle est attestée depuis 1798 pour dire «à une vitesse dangereuse
» après les verbes «galoper» ou «rouler», s’agissant, à l’époque, des chevaux. Elle peut s’employer dans tous les contextes car c’est une locution figurée qui fait de la vitesse une telle folie qu’elle conduira  fatalement à la mort le conducteur ou le cavaleur téméraire, à tel point que le tombeau est déjà ouvert pour l’accueillir.
Brassens l’emploie pour des imprudents qui, transportant un mort, filent vers une tombe et qui, du même coup, sont en train d’ouvrir la leur. Il joue sur le sens propre et sur le sens figuré par une belle syllepse.
Drame de la frénésie des hommes à ne plus pouvoir accompagner dignement leurs morts : on s’aperçut qu’le mort avait fait des petits.

Ils filaient à toute allure vers une tombe, certes. Mais pas une tombe de cimetière de la colline battue par les vents, juste au-dessus  du village. Non, une tombe d’un cimetière minable situé à l’autre bout du monde. Signe de ces temps affligeants, on ne meurt plus où l’on avait pris racine. Il faut faire une très longue distance pour rejoindre la terre de ses ancêtres, dont on s’était éloigné pour…survivre.
Tout est lié : le déracinement, la vitesse et la distance.
Le poète fait chanter les mots avec grande dextérité. Pour dire très loin, il écrit au diable. Or, existe-t-il quelque chose de pire, pour un mort, que d’aller au diable ? Emporté par des croquemorts aussi peu scrupuleux et salariés de leur temps, on ne peut, de toute façon, que finir dans l’antre du diable. La même ironie de jeu entre le sens propre et le sens figuré de à tombeau ouvert est présente ici.
Car aller au diable, c’est-à-dire aller très loin, le plus loin possible, sens attesté depuis 1835  peut s’employer dans tous les contextes.
Envoyer quelqu’un au diable, voire aux cinq cent diables, c’est l’envoyer dans un  lieu si inaccessible, si retiré qu’il ne reviendra pas : on ne revient pas, ça se saurait, du pays du diable.

Vauvert est d’une approche plus hasardeuse, même si certains exégètes en ont fait une traduction par rapport à l’abbaye de Vauvert qui était située, dès le règne de Saint-Louis, au sud de Paris, près de l’actuel Denfert. L’explication est d’ordre toponymique avec la rue d’ Enfer.
Il y eut également, à Gentilly, le château de Vauvert.
Relativement éloignés de Paris eu égard aux moyens de locomotion de l’époque, peut-être ces deux lieux pouvaient-ils alors inspirer la notion d’éloignement et de patelin inaccessible.
Rien n’est moins sûr cependant.
D’autant que cette notion d’éloignement et d’isolement n’est intervenue qu’au XIXe siècle et qu’il faut alors la rapprocher de à vau l’eau pour au val de l’eau ou à vau de vent, expressions qui constituent respectivement des abstractions de aller au fil de l’eau et de se laisser balloter par les caprices du vent, c’est-à-dire «mal fonctionner», «ne plus maîtriser», «aller à la déroute», sens attestés, eux, à la  fin du XVIe.
Tout ça si,  toutefois, j’en crois les études de Sophie Chantereau et d’Alain Rey.
L’expression archaïque faire le diable de Vauvert équivalant à faire le diable à quatre, se démener comme un diable aurait alors changé d’emploi.
Elle se serait renforcée du «vert» qui, traditionnellement, évoque le retrait, la mise à l’écart, comme dans se mettre au vert.
La locution exacte serait alors aller au diable vert.

J’avoue que toutes ces recherches et toutes ces conclusions ne me semblent pas d’une limpidité à toute épreuve.
D’ailleurs, les deux auteurs précités, sembleraient privilégier la seule expression aller au diable vert et indiqueraient qu’elle est sans doute à préférer à le diable Vauvert.
Ils en appellent à Diderot, dans le Neveu de Rameau :

J’ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, en diable vert.

Toujours est-il que, diable vert ou diable vauvert, la signification qu’il faut aujourd’hui retenir est celle d’une contrée tellement éloignée qu’on ne la situe même pas dans sa tête. Tout comme celle vers laquelle les croquemorts trop pressés conduisaient un des leurs.

L'autre semaine des salauds à cent quarante à l'heure,
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs
Quand sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis,
On s'aperçut qu'le mort avait fait des petits.

Illustration empruntée ici

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08.02.2011

Brassens : les mots du cygne

Le cocu

De grâce un minimum d’attentions délicates,
Pour ce pauvre mari qu’on couvre de safran !
Le cocu, d’ordinaire, on le choie, on le gâte,
On est en fin de comte un peu de ses parents !

littérature,écriture Le cocu est un personnage récurrent de la comédie « brassensienne. » Pour celui qui n’a jamais consenti à graver son nom au bas d’un parchemin, les infortunes conjugales des maris sont en effet l'objet de sempiternels lazzis.
Taquine, sa plume enroule le mot juste. Ces maris sont bien souvent de braves types, un peu moyens, certes, mais pas méchants pour un sou.
Le sujet n’est pas si frivole qu’il n’y paraît de prime abord. A travers ces petits scandales domestiques, c’est toute l’institution du mariage que raille le poète car la fidélité est une valeur tellement élevée dans la hiérarchie de ses valeurs qu’elle ne peut être confiée aux articles d’un Code civil. La fidélité n’est pas contractuelle. Si elle l’est, elle n’est plus qu’une loi comme une autre, un  peu, toute proportion gardée, comme le bon chrétien qui fait ses dévotions non par amour du Ciel, mais par crainte.
Peut-être n’avait-on, avec autant de tact,  jamais dit cette libre fidélité que ne le dit la lumineuse Non demande en mariage et avant de porter un jugement aussi abrupt que primaire sur Brassens et ses mises en scène de la comédie conjugale, il eût fallu écouter et, surtout,  savoir décoder le message.
Le poète se fait le plus souvent narrateur et s’attribue le rôle du libertin. Il se dit volontiers picorer sur ces amours clandestines, volées à l’ennuyeux quotidien des jours et il a rendu aux femmes adultères et à leurs bonhommes de maris un hommage méritoire :

 Quant à vous, messeigneurs, aimez à votre guise,
En ce qui me concerne ayant un jour compris
Qu’une femme adultère est plus qu’un autre exquise,
Je cherche mon bonheur à l’ombre des maris.

A l’ombre des maris -1972-

L’Orage est un succulent adultère tombé des cieux, La Traîtresse une fâcheuse mésaventure d’arroseur arrosé :

J’ai surpris les Dupont, ce couple de marauds,
En train d’recommencer leur hymen à zéro,
J’ai surpris ma maitresse, équivoque, ambi
g,
En train d’intervertir l’ordre de ses cocus. »

Ma maîtresse -1961 -

 Les Trompettes de la renommée, par le biais du léger sujet est une violente satire contre les hypocrisies sociales : la femme du monde, celle qui fait montre de bonne moralité, vient en catimini chez le poète goûter l’élixir des amours interdites.
L’œuvre est ainsi truffée de ces femmes infidèles – les  hommes ne le sont pas moins, qu’on s’en rassure ou qu’on s’en alarme !  - à qui elle rend justice, et de ces maris trompés, bons bougres et souvent bons perdants, auxquels elle rend leur honneur.
En filigrane, le message est toujours le même : l’amour contractuel, désamorcé par les devoirs et les droits,  est forcément volage.
Souvent d’ailleurs, Brassens prend fait et cause pour ces maris, car on ne se conduit pas avec eux en flagorneur et en vil courtisan pour mieux les tromper. Lèche-cocu essuiera en cela son juste courroux. Nous y reviendrons.
Le mari trompé a, chez Brassens, un statut qui définit à son égard les règles de la bonne conduite. Avec les couplets pleins de verve et d’humour grinçant du Cocu, Brassens vilipende alors ces amants multiples et cette épouse, irrespectueux du protocole de l’infortune.
Arborant sans vergogne son « cerf sur la tête », Monsieur du cocu réclame qu’on lui reconnaisse les droits que lui confère la coutume et n’accepte qu’on le couvre de safran qu’à cette condition.
L’expression est riche. Lorsqu’on évoque le safran, on pense d’abord à cette poudre aromatique utilisée en cuisine et qui donne, outre un petit goût subtil, une coloration jaune au plat, notamment à la paëlla. Elle est extraite des stigmates du crocus.
Or, le jaune était traditionnellement, sans que je puisse vous en dire exactement la raison,  la couleur de l’ignominie et de l’exclusion sociale. Au Moyen-âge, c’était aussi la couleur des parias, des traîtres, des voleurs et….des juifs !
La première forme métaphorique écrite aller au safran, apparaît dès 1459 chez le célèbre imprimeur Robert Estienne, éditeur d’Erasme et de bien d’autres humanistes.
Par allusion directe à la coutume qui voulait que soit peinte en jaune, en signe d’opprobre, la maison des banqueroutiers, l’expression était alors utilisée pour désigner exclusivement un quidam qui menait tellement mal ses affaires qu’indubitablement il courait à la faillite.
Un siècle plus tard, avec Antoine Furetière, et son Dictionnaire universel, la métaphore disparut et l’expression devint être peint en jaune avec le sens précis d’être trompé par sa femme.
Le jaune est depuis la couleur allégorique du cocu.

Mais Brassens fait preuve de délicatesse. Il reprend la métaphore utilisée chez Robert Estienne avec le sens de l’expression plus tardive attestée chez Furetière. C’est-à-dire qu’il construit une habile passerelle entre les deux, pour éviter d’avoir à employer le jaune.
Le mot est connoté trop fort pour son propos. Tout près de nous et de sinistre mémoire, n’oublions pas qu’il fut la couleur de l’étoile dont les salopards Nazis exigeaient qu’elle soit accrochée à la poitrine des Juifs.
Moins dramatiquement, le jaune désigne encore aujourd’hui celui qui trahit la lutte sociale de ses camarades, le briseur de grève.
La considération dans laquelle le poète tient le cocu, lui interdisait d’être aussi brutal.

brassens.jpg

A l’heure du repas, mes rivaux détestables
Ont encore le toupet de lorgner ma portion,
Ça leur ferait pas peur de s’asseoir à  ma table.
Cocu tant qu’on voudra mais pas amphitryon.

littérature,écriture Ça tombe sous le sens : le mari cocu ne veut pas que l’on pique, en outre, dans son assiette.
Nom propre à l’origine,  l’amphitryon est devenu un nom commun qui nomme celui chez qui ou aux frais de qui l’on dîne. Et c’est une longue histoire.
Dans la mythologie grecque, Amphitryon est roi de Tirynthe et époux d’Alcmène dont Zeus, dieu suprême des Grecs, divinité de la pluie et de la foudre, est épris.
Amphitryon parti guerroyer, Zeus rendit visite à la vertueuse Alcmène sous l’apparence d’Amphitryon. Croyant retrouvé son mari, la fidèle épouse conçut cette nuit-là un fils, Héraclès, fils de Zeus. Lorsque, au cours de cette même nuit, le véritable mari revint de guerre, il la féconda aussi et elle eut alors un second fils, jumeau du premier, Iphiclès, fils d’Amphitryon.
Le mythe connut par la suite de multiples versions et servit d’intrigue à de nombreux drames et comédies. Molière s’inspira de Plaute pour donner à Amphitryon la figure pathétique du mari trompé. On peut relever aussi « l’Amphitryon » de Kleist ou encore « l’Amphitryon et les deux Sosies » de Dryder.
En 1929, Jean Giraudoux compte 37 pièces consacrées  à la légende et prétend en donner la dernière version avec son «Amphitryon 38».
Molière a transposé sa comédie dans la mythologie romaine. C’est donc Jupiter qui rend visite à Alcmène sous les traits d’Amphitryon. Il est accompagné de son fidèle valet, Mercure, qui lui-même a pris l’apparence du serviteur d’Amphitryon, Sosie. Il s’ensuit une kyrielle de quiproquos au cours desquels Sosie arrive à douter de sa propre identité.
Quand les deux Amphitryon, le vrai et le faux,  se retrouvent finalement en présence l'un de l’autre, Jupiter éclaircit le mystère et invite tout le monde à un festin.
Et Sosie alors de s’écrier :
Le véritable Amphitryon,
Est l'Amphitryon où l'on dîne.

brassens.jpg

Comme une sœur

 On l’a livrée aux appétits, aux appétits,
D’une espèce de mercanti, de mercanti,
Un vrai maroufle, un gros sac d’or,
Plus vieux qu’Hérode et que Nestor
Et que Nestor

 

littérature,écritureVoilà un morceau que je ne me lasse pas d’interpréter, d’une agréable musique, alerte comme celle d’une comptine pour enfants avec, cependant, un soupçon de mélancolie rendu par la tonalité mineure de certains accords, ré et sol.
Car c’est bien d’une petite mésaventure amoureuse plaisamment contée dont il s’agit.
Mais, dans cette strophe, le perfectionniste, sacrifiant la grammaire aux exigences d’une belle sonorité, se serait-il octroyé une licence en faisant suivre  « une espèce de» d’un pluriel ?
Non point.  Chez le versificateur, la richesse de la rime s’exprime bien souvent au détriment de l’intention première ou du sens précis. Chez le poète, le mot restera en coulisses, attendant d’être convoqué sous la plume s’il n’a pas, avec cette rime, la puissance requise  au niveau du sens.
Le sabir, auquel est donc emprunté le mot « mercanti »,  est historiquement un jargon fait de français, d’arabe, d’espagnol et d’italien et qui était utilisé au XIXe siècle, principalement en Afrique du Nord,  pour faciliter les relations commerciales avec les Européens.
Dans ce langage aux règles rudimentaires et pratiques, «mercanti» désignait un marchand dans un bazar. Il représente le pluriel, pris comme singulier,  de l’italien «mercante» et s’est développé par la suite avec une forte connotation dépréciative, voire injurieuse, pour qualifier un homme d’affaires âpre au gain, sans scrupules.
On comprend mieux alors le désappointement du poète. Lui, le manant qui souffle Bécassine à la barbe des Cupidon à particule ou Lisa à celle des  Croquants, vit ici la victoire de la laideur sur la beauté, la bien-aimée étant littéralement vendue au négociant louche, puissamment argenté et sénile, de surcroît.
D’un magistral coup de patte, Brassens souligne l’incongruité de la situation et la vulgarité du marché, en faisant de son rival victorieux un fossile bien plus qu’un vieillard. Les amateurs de figure de style verront là l’hyperbole du dépit.
Pourtant, Hérode le grand, roi de Judée soutenu par Rome, et qui fit massacrer tous les enfants mâles de la région de Bethléem pour tenter de tuer l’enfant Jésus, massacre connu sous le nom de Massacre des Innocents, vécut de 73 à 4 av. J.C., c’est-à-dire pendant 69 ans, ce qui ne constitue pas une longévité exceptionnelle, digne d’être épinglée par l’histoire. Enfin, j'espère...
La même observation peut être faite sur son fils, Hérode Antipas, qui lui succéda sur le trône et auquel  Ponce Pilate renvoya Jésus Christ. Il mourut à soixante ans.
Nous admettrons donc, avec W. von Wartburg dans son Französisches etymologisches Wörterbuch que l’expression fait référence au père.
Toujours est-il que cet Hérode, pour longtemps qu’il vécût, était tout de même moins vieux que le marchand luxurieux que nous rencontrons ici et qui, même, surpasse Nestor dans la longévité.
Brassens crée là sa propre expression, plus étoffée que l’expression d’origine, en introduisant à la fois le comparatif et un autre personnage qu’il va chercher, non plus dans l’histoire, mais dans la mythologie grecque, comme pour bien faire entendre que les 69 ans d’Hérode ne supporteraient pas à eux seuls la comparaison.
Roi de Pylos, en Messénie, Nestor était connu pour être un valeureux guerrier. Il navigua avec les Argonautes à  la recherche de la Toison d’or. Quoique déjà fort âgé quand la guerre de Troie commença, il s’y engagea avec les autres héros grecs, contre Troie.
Homère le décrit comme le type même du bon vieillard, juste et d’une sagesse telle que ses conseils étaient unanimement recherchés.
C’est vers lui que, lassé des rustres et des importuns prétendant à la main de Pénélope et vivant en parasites sur ses propriétés, viendra Télémaque pour chercher aide et réconfort, pendant l’errance de son père Ulysse.
La légende rapporte que l’existence de Nestor, par la grâce d’Apollon, fut trois fois plus longue que celle d’un homme normal.
C’est alors peu dire que Brassens a de l’humour sarcastique et de la patience, de l’opiniâtreté, quand il conclut à propos du mariage de ce mercanti d’âge canonique avec sa Belle :

Et depuis leurs noces j’attends, noces j’attends,
Le cœur sur des charbons ardents, charbons ardents,
Que la Faucheuse vienne cou-
Per l’herbe aux pieds de ce grigou, de ce grigou !

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03.02.2011

Brassens : les mots du cygne

La femme d’Hector

En notre tour de Babel,
Laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi
Les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou,
La p’tit’ sœur des pauvres nous,
Dans le guignon toujours présente,
Quelle est cette fée bienfaisante ?

littérature,écritureRares sont les textes que Brassens écrivit à la première personne du ... pluriel !
D’ailleurs, ne nous dira-t-il pas bientôt son aversion pour ce pluriel qui ne vaut rien à l’homme ? Il a bien employé le «nous» dans un chef-d’œuvre de délicatesse, «la non-demande en mariage», mais il nous avait en même temps prévenus : Le
«pluriel», celui dont on fait les cons, commence à plus de deux.
Il préfére user, et de loin, de la première personne du singulier, pour se confier, pour s’épancher ou pour mettre les choses au point comme dans le «Bulletin de santé». Il aimait aussi jouer de la troisième personne du même genre, pour une peinture, «Pauvre Martin», ou une raillerie sur un archétype, «Lèche-cocu», «Corne d’Aurochs», et bien d’autres.

«La femme d’Hector» fait un peu figure d’exception. Mais Brassens est un copain. L’amitié est une valeur sûre chez ce généreux bougon ! La bande de copains marginaux vit en dehors, avec des valeurs qui ne sont pas celles du commun. Il aurait pu dire dans une tour d’ivoire, en ce que la tour d’ivoire symbolise une position indépendante, sagement retirée de la vaine agitation du monde.
S’il a préféré situer sa bande de joyeux drilles dans une «tour de Babel», c’est qu’il avait quelque chose de différent et de plus précis à nous faire savoir.
Il le disait volontiers : il aimait la poésie de l’Ancien Testament. Il s’en est longuement nourri et nous avons là, une fois de plus, l’illustration de cette culture et de la perfection avec laquelle il sait l’intégrer à sa poésie.
Selon l’Ancien Testament, genèse XI, la tour de Babel tient son nom d’un nom hébreu Bäbhel, qui désigne Babylone, et d’un nom assyro-babylonien, bäb’ili, qui signifie porte de Dieu.
Elle fut en effet érigée par les descendants de Noé, épargné par le déluge, sous la direction de Nemrod, tyran impie, sans foi ni loi, avec l’espoir d’atteindre les cieux.
Cette vanité aurait engendré le courroux de dieu qui aurait alors introduit parmi les hommes la multiplicité des langues afin que la construction de la tour fût interrompue. Il aurait également dispersé les hommes sur l’ensemble de la planète pour les punir de leur orgueil et de leur prétention.

Les chrétiens virent dans l’édification de cette tour le symbole de la richesse et de la puissance idolâtres, aux antipodes de la Jérusalem céleste.
Les historiens grecs Hérodote et Strabon décrivent l’histoire de cette tour.

C’est donc dans tel édifice que vit la bruyante communauté de Georges Brassens. Ce sont de joyeux voyous rescapés du déluge, des bohèmes qui cherchent à toucher les cieux habités par leurs rêves et qui risquent fort de provoquer le courroux des humbles chrétiens, craintifs et timorés sous le poids du ciel.

brassens.jpg

Comme nous dansons devant
Le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou
Les bas criblés de trous...

littérature,écritureIl n’y a pas de marginalité, hélas, sans disette, même passagère. Les contingences matérielles de la survie s‘opposent  à la volonté de vivre pleinement  : il fait donc souvent faim chez les bohèmes de la tour de Babel et quand on a faim, le reprisage des chaussettes passe vraiment au second plan.
La locution danser devant le buffet utilisée pour dire n’avoir rien à manger est d’une explication difficile.
Alain Ray et Sophie Chantereau dans le dictionnaire des expressions et locutions avancent un premier éclaircissement en évoquant un jeu de mots entre sauter  et danser, car un emploi argotique de sauter dans l’expression la sauter, signifie faire l’impasse sur un repas.
Le mot «buffet» est d’une origine plus incertaine, aussi les deux auteurs s’attachent-ils au radical buff qui donne dans certains patois  buffer pour souffler, sur une odeur ou sur un plat servi trop chaud. Par ailleurs, certains dérivés populaires comme bouffer ou la bouffe, font directement appel à la nourriture avec le sens trivial de «mangeaille». Le buffet peut alors désigner l’armoire à bouffe, bouffe que l’on saute, contraint et forcé, lorsque ladite armoire est vide.
Pierre Guiraud, dans les locutions françaises, argumente à partir d’un autre verbe, fringaler dérivé du vieux verbe  fringuer qui veut dire danser ou, plus précisément en parlant des chevaux, sautiller en marchant. L’adjectif «fringant» a survécu du reste au verbe pour qualifier un cheval vif et pétulant.
Devenu populaire pour signifier qu’on souffre d’une faim pressante, la fringale  désignait en premier lieu la boulimie des chevaux. Il s’agirait donc d’un calembour entre danser et avoir faim. On aurait, par amplification, rajouté
«devant le buffet».

J’avoue rester moi-même sur ma faim, danser devant le susdit buffet donc, avec ces deux analyses proposées, même si je ne conteste rien de leur sérieux et leur qualité.
Alors, au risque de paraître quelque peu immodeste, je me hasarderai à imaginer une autre piste, sans prétendre qu’il faille absolument la suivre pour parvenir à une explication plausible.
En termes argotiques, l’estomac se fait aussi appeler buffet, peut-être parce qu’il constitue précisément l’armoire à bouffe de notre anatomie. Au sens propre, quelqu’un qui  n’a rien dans le buffet, c'est quelqu’un qui n’a rien mangé. Au sens figuré, c’est quelqu’un qui n’a pas de cran. Pour cela, on dit aussi qu’il n’a rien dans l’estomac ou encore qu’il n’a pas d’estomac.
On peut même aller jusqu'à prétendre qu'il n'a rien dans son froc, mais là, on glisse et on oriente le propos vers l'abominable fantasme selon lequel le courage nous viendrait des couilles. Peuchère et qu'en termes galants ces choses-là sont dites !

Quand au verbe danser, je proposerais qu’on lui redonne tout simplement son sens étymologique de se mouvoir de-ci de-là, donc faire des pieds et des mains, aller et venir, pour faire taire et pour oublier les exigences de cet organe, le buffet, devenu le seul sujet de préoccupation du moment.

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31.01.2011

Brassens : les mots du cygne

1958

A l’ombre du cœur de ma mie

Aux appels de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau
Tout le monde et son père accourt
Aussitôt lui porter secours.

Branles.jpgNé à Rennes en 1767, Alexandre Duval, après une carrière d’acteur et de directeur de théâtre, se mit en devoir d’écrire plusieurs pièces, surtout des drames historiques, tels que «Edouard en Ecosse» et «La jeunesse d’Henri V». Il fut admis à l’Académie française en 1812.
Ecrite en 1798, «Les héritiers» est une de ses pièces et l’histoire se déroule à Landerneau, chef-lieu d'un canton du Finistère, comme chacun sait, sans doute.
Or, à l’annonce d’un rebondissement dans l’intrigue de cette pièce, l’un des personnages s’écrie : «Oh, le bon tour ! Je ne dirai rien mais cela fera du bruit dans Landerneau !»
La réplique eut un succès retentissant que sans nul doute n’avait pas prévu son  auteur, pas plus que, dans  un autre registre, Carné n’avait prévu le succès de atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d'atmosphère ?
La réplique de Duval devint donc une locution usuelle synonyme de «cela sera d’un grand  retentissement.»
On attribue cette renommée à la paronymie entre «Landerneau» et les onomatopées «landerira, landerira» et «lanlaire» qui ornent les refrains des chansons populaires bretonnes et connotent le papotage.
Par ailleurs, «envoyer quelqu’un se faire lanlaire» est un euphémisme pour l’envoyer se faire foutre, lui-même euphémisme pour envoyer se faire autre chose.
C’est donc au niveau de la double sonorité paronymique qu’il faudrait aller chercher la pérennité d’une banale expression mais qui prit, au fil du temps, une ampleur telle qu’elle est devenue un raccourci plaisant pour évoquer un scandale public d’une anecdote.

Ces explications, cependant, sont loin de faire l'unanimité.
Ainsi le Littré note que Jacques Cambry, érudit breton, avait cherché l’origine de cette locution et qu’il s’en ouvrait le 1er janvier 1877 dans Le courrier de Vaugelas.
Or, la pièce de Duval a été écrite vingt ans plus tard !
Par ailleurs, Jean Claude Bologne, dans don «Dictionnaire commenté des expressions d’origine littéraire - Edition Larousse - 1999 -page 155- observe que dans cette pièce somme toute assez médiocre, la réplique concernant Landerneau revient par trois fois, comme si, l’expression étant déjà connue du public, elle devait automatiquement en provoquer l’hilarité, selon la technique bien connue du comique de répétition.
Tout en reconnaissant ne pouvoir étayer son propos d’aucune preuve certaine,
Jean Claude Bologne avance l’hypothèse intéressante d’un jeu de mot toponymique, tel que les affectionnait le langage populaire - et de la truanderie - de la fin du  Moyen-âge.
Ainsi «aller à Niort» signifiait nier, «aller à Rouen» se ruiner, «aller en Bavière» baver. Je précise au passage que baver dans le langage des voyous signifie moucharder à la police. Se moucher à la pélèreine, si on veut.
Or, continue
Jean-Claude Bologne, chez Rabelais, la lanterne, c’est le pénis et le verbe lanterner, en moyen français, c’est s’adonner à la  sodomie.
Landerneau est alors peut-être devenu, pour des raisons purement phoniques,  le pays des lanternes. Le petit chef-lieu breton aurait alors prêté son nom aux allusions grivoises du XVIe siècle, relatives au bruit fait autour desdites lanternes qui lanterneraient.

Quoi qu’il en soit, Brassens ne reprend pas littéralement la réplique d’Alexandre Duval. J’ignore s'il est l’auteur de cette substitution du bruit par le branle-bas, mais ce que je sais, c’est que cette notion mouvementée ajoute encore au retentissement de son affaire et à la confusion qu’elle engendre. Rappelons qu’il s’était proposé de poser un  galant baiser sur le cœur de sa bonne amie endormie, laquelle aussitôt, jouant les oiseaux de malheur, s’était mise à appeler au secours !
Plus que de foule, plus que de colportage, le branle-bas désignerait une foule qui se mettrait en mouvement. "En branle" écrirait Céline :

C’est presque le calme. Mais les murs se remettent en branle et les voitures à reculons. Je tremble avec toute la terre.

L.F. Céline - Mort à crédit -

L’expression est ancienne. Elle est empruntée au «branle», ancien nom pour dire le hamac qui, on le sait, est à l’origine un rectangle d’étoffe ou de filet, suspendu à ses deux extrémités et dont on se sert pour dormir sur les navires.
Le branle-bas est donc l’action qui consiste à mettre bas les branles ou hamacs sur un bateau, pour dégager les entreponts, soit au lever des équipages, branle-bas du matin, soit dans les préparatifs du combat, branle-bas de combat.
C’est vous dire si une telle manœuvre est mouvementée, voire houleuse ! Et c’est vous dire aussi combien notre artiste marie habilement les expressions pour donner à son tableau la juste ambiance qu’il veut y imprimer.

le meunier son fils et l ane.jpgPour accentuer encore cette ambiance pleine de confusion, Brassens fait, dans le vers suivant, appel à La Fontaine.
Dans la fable 1 du livre III, «Le Meunier, son fils et l’âne», un vieillard et son fils s’en vont à la foire pour y vendre un âne.
De quelque façon qu’il conduise cet âne, attaché, monté par l’un d’eux, par les deux à la fois ou librement, ils sont l’objet des réflexions désobligeantes et railleuses des passants.
Tant et si bien que :

Parbieu ! dit le meunier, est bien fou du  cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père !

 L’expression «tout le monde et son père» est devenue proverbiale pour dépeindre une situation  qui fait tellement l’unanimité qu’il y a affluence de gens de toutes sortes.

brassens.jpg

Le pornographe

Mais veuille le grand manitou
Pour qui le mot n’est rien du tout,
Admettre en sa Jérusalem,
A l’heure blême,
Le pornographe,
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.

littérature,écritureOn rencontre rarement le terme «Jérusalem» utilisé pour dire le paradis. C’est la raison pour laquelle j’y consacrerai deux lignes, d’autant que le vers qui lui fait écho est admirable, un grand «cru pur Brassens» : L’heure blême, métaphore mélancolique, clin d’oeil presque désespéré au plus grave des sujets dans un poème qui, de prime d’abord, se veut tout, sauf grave et désespéré.
La Jérusalem est une contraction de Jérusalem céleste ou Royaume des Bienheureux. La strophe entière est habile et rusée car Jérusalem signifie aussi, au sens figuré, l’église catholique !
Pour éviter la confusion en même temps que pour la provoquer, l’artiste avait pris soin d’adresser sa prière au grand manitou. Pour bien signifier que, même quand il demande mansuétude, le poète le fait en bon païen.
Plaisant petit coup de patte au dogme !

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28.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Grand-père

Grand-père suivait en chantant
La route qui mène à cent ans,
La mort lui fit, au coin du bois,
L’coup du père François

littérature,écritureVoilà une mort bien brutale et à laquelle l’entourage de l’aïeul ne s’était nullement préparé, ce qui lui valut bien des déconvenues, comme le dit la suite de la chanson.
Car il avait tout fait pour voyager jusqu’à cent ans, le pépé…Mais la mort était postée en embuscade. «Au coin d’un bois» indique cette notion de guet-apens, tendu comme par un bandit de grand chemin.
C’est d’ailleurs au langage argotique des voleurs et des bandits de la fin du XIXe qu’est empruntée l’expression « faire le coup du père François».
En mariant habilement les deux expressions au coin d’un bois et le coup du père François, Brassens insiste sur l’idée de déloyauté brutale et de traitrise.
Car le coup du père François désignait une technique particulière d’agression par derrière, qui réclamait deux assaillants. L’un étranglait la victime avec une courroie et la soulevait ainsi sur son dos en la maintenant solidement pendant que le deuxième larron la fouillait.
D’après Esnault, François aurait été le surnom d’un lutteur célèbre de la seconde moitié du XIXe siècle, Arpin, dit le terrible savoyard, et qui possédait une prise imparable, tout comme Jarnac avait eu en son temps une redoutable botte dont il avait le secret.

brassens.jpg

Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction !

 littérature,écritureMort subite, certes, que rien ne laissait prévoir mais, qui plus est, chez de pauvres gens, où l’affliction morale s’accompagne toujours du désarroi financier.
Un enterrement coûte cher. Brassens balaie en quelques strophes le lénifiant adage selon lequel les hommes seraient égaux devant la mort. Que nenni !
Il faut cercueil, corbillard et concession et, comme tout commerce qui se respecte, celui des pompes funèbres ferme ses portes aux indigents.
Sur le ton de la raillerie et de la plaisanterie, un douloureux scandale est dénoncé là. La satire sociale n’en est que plus
  aigüe : Même mort, un pauvre reste un pauvre.
Car nul service, fût-il celui exercé dans la douleur, ne peut être rendu s’il ne peut être rétribué. Finement, sur son terrain de prédilection poétique, le poète dénonce les rapports marchands qui pervertissent la relation humaine, même dans ce qu’elle a d’essentiel.
Il le fait par un plaisant détournement d’une réplique « Des plaideurs » de Jean Racine.
Acte I, scène 1, Petit Jean, portier du juge Dandin, refuse en effet de laisser entrer ceux qui ne lui glissent pas quelques écus sonnants et trébuchants dans la poche, par ce seul et brutal et argument : Point d’argent, point de Suisses, et ma porte était close.

Passée dans le langage proverbial, l’expression daterait de 1521 quand les mercenaires suisses au service de l’armée de François 1er refusèrent de participer à la bataille de la Bicoque, au prétexte que la Cour n’avait plus les moyens de s’acquitter de leur solde.
Sur cette réplique hautaine, ils auraient claqué la porte et permis ainsi que la fortune des armes sourie aux Impériaux, entraînant du même coup la perte du duché de Milan.
Jean-Pierre Bologne cependant, dans son «Dictionnaire commenté des expressions littéraires» souligne qu’une expression très proche circulait déjà au XVIe siècle :  
À point d’argent, point de valet.
L’expression dans son intégralité serait aujourd’hui peu compréhensible. L’art du clin d’œil de Brassens, en substituant par assonance cuisses à Suisses, lui a redonné l’espoir d’un second souffle.

brassens.jpg

 

Le vin

 Jadis, aux Enfers,
Certes, il a souffert,
Tantale,
Quand l’eau refusa
D’arroser ses a-
-Mydales

 littérature,écritureRares sont les poètes qui n’ont pas consacré quelques vers au vin. Sans aucun jeu de mots. C’est, en quelque sorte une tradition poétique et Brassens ne déroge pas à la coutume. Il nous arrose de quelques strophes de  la chaude liqueur de la treille , fils sacré du soleil !  chez Baudelaire.
  «Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables», écrit ce même Baudelaire dans    «Les Paradis artificiels.» On ne peut en effet guère parler de l’ivresse du vin sans lui opposer la platitude de l’eau.
Si cette eau est un besoin absolu du corps, une nécessité biologique de la survie,  le vin est une exigence sacrée de l’esprit. Etre privé de la première est un supplice quand ne pas avoir accès au second est un enfer.
Brassens l’affirme par un clin d’œil du côté de la mythologie grecque.
Roi de Lydie, province de l’Asie mineure, Tantale était considéré par les dieux comme un être supérieur aux autres mortels. Il partageait fréquemment leur repas sur l’Olympe et une fois, même, il les convia en son palais pour un banquet.
Il eut alors la sinistre idée de mettre à l’épreuve l’omniscience de ses invités. Il tua son fils Pélops, le fit cuire dans une marmite et leur servit au cours du banquet. Les dieux, malins comme des dieux, identifièrent aussitôt la nature du mets qu’on leur proposait.
Ils ressuscitèrent l’infortuné Pélops et, pour châtiment, concoctèrent un supplice des plus raffinés pour Tantale.
Puisqu’il avait commis son crime à l’occasion d’un banquet, ils le condamnèrent à souffrir pour l’éternité d’une soif et d’une faim inextinguibles, pendu à un arbre de la région la plus basse du monde souterrain, Le Tartare. Cet arbre offrait une multitude de figues, de poires, de pommes, d’olives et de grenades mais chaque fois que le supplicié voulait se saisir d’un fruit, le vent éloignait les branches. Chaque fois aussi qu’il se penchait pour boire de l’eau à la fontaine qui ruisselait à ses pieds, celle-ci aussitôt tarissait.
Même si le motif du supplice varie selon les textes - dont certains rapportent que Tantale aurait dérobé aux Immortels du nectar et de l’ambroisie pour en gratifier ses amis - la légende ne pouvait qu’inspirer l’admirateur de François Villon.
Séjournant à la cour de Charles  d’Orléans, celui-ci composa en effet la ballade « Je meurs de seuf auprès de la fontaine », thème de rhétorique donné par  le Duc d’Orléans à un concours de poésie.

 

brassens.jpg

Discours de fleurs


Sachant bien que même si
Je suis amoureux transi,
Jamais ma main ne les cueille,
De bon cœur les fleurs m’accueillent.
En m’esquivant des salons,
Où l’on déblatère, où l’on
Tient des propos byzantins,
J’vais faire un tour au jardin.

 Ce charmant poème, léger et bien articulé, est injustement méconnu. La raison en littérature,écritureest sans doute que Brassens ne l’a jamais chanté.
Par ailleurs, je ne suis pas certain qu’il faille le situer en 1957, puisqu’il ne fut interprété par Eric Zimmermann qu’après le décès de Brassens et qu’aucun document ne nous permet de le dater avec certitude.
Toujours est-il que ces discours tenus au poète par les fleurs quand il descend en son jardin pour se reposer des hommes, sont d’une fraîcheur exquise. Chacune d’entre elles a quelque chose à lui confier quand il s’attarde à les écouter, au risque, nous dit-il, d’impatienter ses chats, qui l’attendent en sa demeure.
C’est bien là tout Brassens, ours sympathique, qu’importune  le commerce futile des salons.
Quand on sait la sobriété des relations du poète dans les milieux éclairés, quand on sait cet homme, même au plus fort de sa popularité, s’être toujours tenu à l’écart des frivolités tapageuses du monde du spectacle, on lit ces vers comme une tendre confession.
On en savoure d’autant plus la justesse de l’expression qui qualifie de byzantins, ces propos échangés lors des réunions mondaines.
L’expression d’origine «Querelles byzantines» est une allusion historique à la finesse des débats théologiques dans l’Empire romain d’Orient, et principalement dans sa capitale, Byzance.
Par extension, elle qualifie les discussions oiseuses, les discours abscons et interminables, le propos se développant pour lui-même au mépris total de son contenu. Ce qui fait dire au poète :

Car je préfère ma foi,
En voyant ce que parfois,
Ceux des hommes peuvent faire,
Le discours des primevères.

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24.01.2011

Brassens : les mots du cygne

1957

Oncle Archibald

 Ô vous, les arracheurs de dents,
Tous les cafards, les charlatans,
Les prophètes,
Comptez plus sur l’Oncle Archibald
Pour payer les violons du bal,
Àvos fêtes.

Oncle Archibald.jpgDans toute l’œuvre de Brassens, si on me demandait quelle est la chanson qui m’a le plus pris aux tripes et que j’interprète le plus souvent et toujours avec la même émotion, je dirais sans une seconde d’hésitation Oncle Archibald.
Sur cette sublime prosopopée, on pourrait écrire mille choses tant elle est puissante. Le poème figure pour moi aux côtés des plus grands, tels le Dormeur du val, Saltimbanques, Spleen ou encore Brise Marine.
Et tous ceux-celles qui parlent encore de poésie et de littérature dans ce que ces activités de l'esprit et d'appréhension du monde ont de tentative de conjuration de la mort,  sans faire référence à cette œuvre parce qu’elle est une chanson, s’obstinent ni plus ni moins à parler avec un cadavre dans la bouche.
On pourrait écrire aussi bien des thèses et des traités sur «Brassens et la mort.» Ces deux-là se sont toujours épiés du coin de l’œil, jouant à cache-cache et au chat et la souris, angoissés à l’idée même de se perdre un instant de vue : comme il le chantera dans sa pathétique Supplique, Brassens sème des fleurs dans les trous de nez de la Camarde et elle le poursuit d’un zèle imbécile.
Àl’instar de celle de François Villon, la poésie de Brassens est hantée par la mort. Le poète l’approche de si près qu’il l’apprivoise, hélas, pas pour longtemps car il n’y a point sur le sujet de confortables certitudes. Toute sa vie durant, il doutera et cent fois sous sa plume reposera la question : est-elle une amie consolatrice ou ce néant glacé, ce plus rien, ce plus jamais, à l’idée duquel nous sommes pris de désespoir ?
Chaque mot d’Oncle Archibald est juste, chaque rime est sonore, chaque image est forte, à la fois douloureuse, mélancolique et taquine. La Mort y est femme, péripatéticienne au bordel de la fatalité et sur le lit de laquelle il
nous faudra tous s'aller  coucher un jour, pour une ultime étreinte avec l’éternité :

Telle une dame de petite vertu,
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière,
Aguichant les hommes en troussant,
Un peu plus haut qu’il n’est décent,
Son suaire.

C’est tout simplement magnifique. Et pathétique. Cette strophe mériterait d’être inscrite parmi les plus poignantes jamais écrites sur le terrible sujet.
Nous avons pourtant beau la railler, cette Mort, la braver, être un matérialiste impénitent comme Oncle Archibald, les portes de son hôtel nous sont promises et derrière ces portes…Terminés les angoisses, les doutes, les courbettes, les faux-fuyants, les bassesses, les cons, les loups et les autres. Au royaume de l’absolu, quel qu’il soit, plus besoin n’est de rincer les grands, plus de flatteurs ni de prophètes : on sait enfin.
Brassens ouvre  et ferme son poème sur cette dernière idée. Curés, menteurs et autres visionnaires à quatre sous peuvent remballer.
Maintenant Archibald sait.
Il sait ce que voudrait bien savoir cet homme aux grands yeux mélancoliques, à la grosse moustache et aux lèvres duquel s’attarde toujours le feu d’une pipe.
« Il ne payera plus les violons. » Brassens utilise avec bonheur cette vieille image du XVIIe siècle et qui signifiait littéralement « faire les frais de quelque chose sans en tirer un quelconque avantage.»
S’il y rajoute le bal, c’est pour un clin d’œil  à Antoine Furetière qui atteste cette expression en insistant sur l’échec et la duperie : Il paye les violons et les autres dansent.

brassens.jpg

Nul n’y contestera tes droits,
Tu pourras crier : vive le roi !
Sans intrigue…
Si l’envie te prend de changer
Tu pourras crier sans danger :
Vive la Ligue !

mort.jpg Brassens disait en substance : «On ne rentre pas dans mes chansons comme dans un moulin, mais si on y rentre, j’espère qu’on y trouve du grain à moudre.»
Nous allons voir en effet toute la précision historique contenue dans cette strophe, d’apparence anodine. C’est évidemment la Mort qui parle à son client, Oncle Archibald.
Des ligues, des associations, des alliances, des coalitions brandissant drapeaux, menant conspiration ou enclines à ourdir de sournois complots, l’Histoire en offre des séquelles.
Mais la Ligue avec un grand L, sainte de surcroît, il n’y en eut qu’une. Elle fut cette alliance religieuse et politico-militaire destinée à combattre les progrès de la Réforme en France, de 1576 à 1498, durant les guerres dites de religion.
La Sainte Ligue s’était constituée en réaction à la politique d’apaisement menée par Henri III et François d’Anjou, son frère, qui donnait une entière liberté de culte aux Réformés, sauf dans les endroits où séjournait la Cour.
Cette politique conciliatrice soutenue par Catherine de Médicis heurta l’intransigeance des catholiques – la caque sent toujours le hareng – en particulier celle de la famille Guise, François, duc de Lorraine et Charles, cardinal de Lorraine.
Ils publièrent « Le Manifeste de Péronne», reçurent le soutien du pape Grégoire XIII et de Philipe II d’Espagne, lequel veillait à ce que la France, trop voisine, ne devînt pas une nouvelle puissance protestante.
Les Ligueurs bénéficièrent donc d’importants moyens logistiques et financiers pour reprendre le combat et, après bien des péripéties,  ils réussirent à chasser le roi Henri III de Paris, le 12 mai 1588, et à instaurer une municipalité ligueuse.
Un moine ligueur, Jacques Clément,  devait assassiner plus tard Henri III et on sait que, pour reprendre Paris, Henri de Navarre, devenu Henri IV sur le plan du droit et roi de France, dut abjurer solennellement le protestantisme.

On comprend mieux dès lors la force du message édité par la Mort en direction de l’Oncle Archibald. Elle lui dit tout bonnement qu’une fois couché entre ses bras, peu importera  sa confession et peu, in fine, importera le dieu auquel il aura fait allégeance : quoi qu’il ait pu dire ou croire, il finira sa course entre ses bras.
Une fois de plus, on ne peut que rendre hommage à cet esprit fondamental qui anime toute l’œuvre de Georges Brassens, celui de la tolérance devant la mélancolie des choses et constat de la vanité des engagements idéologiques des uns et des autres :

Si tu te couches dans mes bras,
Alors la vie te semblera
Plus facile…
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles.

Vous aurez noté le crescendo des dangers dont la Mort signe la fin et je souscris des deux mains à cette triste hiérarchie : mieux vaut avoir maille à partir avec un chien, fût-il enragé, qu’avec un imbécile.

10:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Les croquants

brassens.jpg Brassens a déjà vilipendé le croquant. Dans Brave Margot, il s’agit d’un paysan qui passe à la ronde et qui, malotru, s’en va cancaner par tout le village qu’il a assisté à une scène insolite : une jeune fille allaitant un chaton.
Dans Chanson pour l’Auvergnat, les croquants sont les braves gens de La Mauvaise réputation, les bien-pensants, les bien intentionnés, toujours du côté de la loi du plus fort, lâches et sans imagination.
On les retrouve ici, pavoisant en ville, l’escarcelle dodue et le ventre replet. Ce sont des campagnards qui viennent s’encanailler en ville et qui, bourgeois parmi les bourgeois, achètent à prix d’or les bonnes grâces des jeunes filles.

Je me permets de faire une digression car le propos m’évoque un épisode en même temps plaisant et assez noir de ma vie. C’était en 1977 et, alors en cavale,  j’avais pour quelque temps élu domicile clandestin à Paris, chez un copain, rue Saint-Denis, près du passage du grand cerf, exactement.
C’est dans la foule qu’on est le mieux à l’abri des regards qui vous veulent du mal.
Je n’avais rien à faire dans ce petit appartement assez  sordide et, contraint de ne sortir que pour  le strict nécessaire,  je passais mes soirées, voire mes après-midi, à la fenêtre. J’avais ainsi remarqué que les gens, des hommes surtout, déambulaient dans cette rue avec, qui un attaché-case, qui une petite valise, qui une petite pile de documents à la main, comme s’ils étaient en transit, comme s’ils vaquaient à quelque honorable occupation, alors que, pour la plupart, ils ne cherchaient qu’une Belle à leur goût pour passer un moment agréable, un moment socialement tabou. J’en prenais un en point de mire, au hasard, et je m’amusais à le suivre des yeux. Il remontait la rue, la descendait, la remontait (elle est longue, depuis Beaubourg jusqu’au petit arc de triomphe de la porte Saint-Denis), s’arrêtait pour faire mine de regarder sa montre, faisait semblant d’être intéressé par  une vitrine de magasin, et, enfin, se décidait…Il disparaissait soudain dans l’ombre d’une entrée d’immeuble et s’allait furtivement acheter un brin d'orgasme.
C’étaient là, à n’en pas douter, des croquants, des honnêtes gens, de grands moralistes en goguette et honteux de leur goguette… Le besoin d’amour a sa morale que la morale ne comprend pas. Je me marrais en sourdine. Ça passait le temps, et fin de la digression.

Le croquant est donc un rustre mal dégrossi, mais il est aussi un bonhomme socialement respectable.
Il tire son nom du croc, instrument d’agriculture dont il s’armait lors des insurrections paysannes que l’Histoire a consacrées sous le nom de «Révoltes des Croquants». Ces révoltes sporadiques éclatèrent entre 1594 et 1660 dans le Bas-Limousin, le Périgord, le Quercy et en Gascogne.
Elles étaient marquées par un fort esprit antifiscal et anti-étatique, tout comme celles des
«nus pieds» du bocage normand en 1639 ou des «bouilleurs de sel». Ces derniers faisaient évaporer de l’eau de mer dans des marmites sur les plages du Mont Saint-Michel, pour échapper à la lourde gabelle de Richelieu.
La Révolte des Croquants a fait dans les années 1960 l’objet de fortes controverses idéologiques, certains l’analysant comme un phénomène de la lutte des classes, les autres comme la manifestation d’un mouvement traditionnel dans la paysannerie et uniquement dirigé contre la fiscalité et l’Etat.
Cette dernière analyse, qui ferait du croquant un lointain précurseur du poujadisme, emporte plus volontiers mon adhésion, car, en fait de lutte des classes, ce croquant-là ne combattait nullement le seigneur. Au contraire, il prenait souvent appui sur lui, et inversement, comme en 1637 quand La Motte La Forest réunit une assemblée de trente mille paysans.
Par évolution, le langage n’a retenu du croquant que sa rusticité et ses manières brutales. C’est en effet avec une nuance de mépris qu’on a qualifié dans les siècles suivants une personne de «croquant », pour indexer un homme peu raffiné, peu cultivé, mais avec des gros sous.
C’est ce sens exact qu’emploie Georges Brassens. Chez lui, le croquant est ce bourgeois repu et goujat, chez qui la qualité n’a d’égale que la quantité de pièces d’or détenue dans son escarcelle.

*
Les fill’ de bonnes mœurs, les fill’ de bonne vie,
Qui ont vendu leur fleurette à la foire à l’encan
Vont s’vautrer dans la couche des croquants,
Quand les croquants en ont envie…

Si Lisa n’appartient qu’à l’amour de son poète sans une thune, comme le manant de Bécassine, c’est qu’elle ne vend pas l’inaliénable.
Le croquant ne peut que s’en étonner, lui qui croit dur comme fer que tout s’achète et ne connait des rapports humains  que le rapport marchand. Il ne peut dès lors que s’attrister de constater que tout ne lui est pas accessible par la seule vertu des écus sonnants et trébuchants.
Par-delà l’idée d’enchère, l’encan introduit en effet une forte notion de malpropreté morale. Vendre à l’encan suppose un lourd marchandage conféré par la racine latine in quantum : pour combien ?
L’expression la plus courante est mettre à l’encan pour nommer un trafic honteux.
Brassens ajoute une touche plus affligeante encore en parlant de foire à l’encan. La foire évoque tout de suite celle des bestiaux, voire des esclaves ou des ouvriers agricoles, avec des maquignons sanguins, omnipotents, hâbleurs et braillards.
À  ma connaissance, on ne trouve l’expression ainsi  formulée que chez lui. Mais qu’on ne s’y trompe cependant pas : là  comme partout ailleurs, Brassens ne se pose pas en moralisateur. Il place sa Lisa au centre de son chant et lui sait gré de se tenir hors de portée du croquant.
Le reste, franchement, il s’en fout et il s’en amuse !


brassens.jpg

La file indienne

 Voilà que l’animal soudain,
Profane les pieds du trottin,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Furieus’ elle flanque avec ferveur
Une paire de gifles à son suiveur,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.

 Trottin Sous La Pluie _1898_ _C 16_.jpgJuste une petite remarque quant à l’utilisation du mot trottin  dans cette scène de la rue, distrayante et badine, où tout le monde suit tout le monde, de la soubrette au mari jaloux en passant par le loubard et jusqu'à la mort d'un flic.

Brassens n’a jamais interprété lui-même cette composition.
Ce sont Bernard Lavalette - que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Vaison-La-Romaine et qui me fit compliments pour le livre que je vous offre ici par séquences - puis Maxime Le Forestier, qui la portèrent à la connaissance du public, après la disparition du poète.
Le «trottin» est en fait une jeune ouvrière employée chez le bourgeois, pour faire les courses principalement. C’est un de ces vieux mots tombés en désuétude et que l’écrivain affectionne particulièrement.
Tiré du verbe « trotter », dont le sens premier est de faire beaucoup de démarches et d’allées et venues, il évoque bien cette jeune fille vaquant toujours, de-ci de-là, à quelques emplettes pour le compte de ces messieurs-dames.

Illustration : Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) - Trottin sous la pluie (1898) -

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17.01.2011

Brassens : les mots du cygne

 Une jolie fleur

 Le ciel l’avait pourvue des mille appas
Qui vous font prendre feu dès qu’on y touche…

GeorgesBrassens.jpgÇa n’est pas là une grande pièce de Brassens, j’en ai bien conscience. Elle offre trop le flanc à ce que les imbéciles lui ont reproché de son prétendu penchant misogyne et elle a été tellement rabâchée qu’elle en est devenue un peu fatigante.
Ceci étant dit, si Brassens a fustigé quelques éléments de la gente féminine, il n’a pas été trop tendre non plus avec des corniauds portant roupettes dans le pantalon. Voir Lèche-cocu, La guerre de 14-18, La tondue et etc.
Parce que la connerie n’a pas de sexe, tout simplement.
Je m’arrête donc sur ce petit vocable, appas, qui mérite qu’on le lise. Si nous l’écoutons simplement, nous entendons «appâts».
Et toute la sémantique en est dès lors changée.
On le retrouve d’ailleurs plusieurs fois chez Brassens, toujours aussi joliment orthographié :

Quand elle passe avec ses appas
Et qu’on ne la contemple pas,
On est un mufle, un esprit bas,
Un vieux fossile

Le vieux fossile - poème non daté -

*
Avec ses appas
Du haut jusqu’en bas
Bien en place

Le Bistrot  - 1960 -

*

Remball’ tes os, ma mie, et garde tes appas

La fille à cent sous - 1961 -

L’appât est en effet un leurre dont on se sert pour attirer le gibier ou le poisson. Transposé dans le domaine humain, mordre à l’appât  indique clairement que l’on s’est laissé séduire, sinon par une tromperie, du moins par des apparences flatteuses, ostensiblement mises en valeur à cet effet.
Bref, que l’on est tombé dans un piège.
C’est un peu la même idée que véhicule le mot « drague » qui, par ailleurs, désigne une sorte de filet de pêche à la traîne. Voilà qui est élégant !
Pour nous dire tout cela, Brassens trempe sa plume dans une encre un peu plus raffinée.
Il utilise à dessein une forme plus ancienne du mot et qui, ainsi orthographié, suggère les charmes, les attraits d’une femme et, le plus souvent, ses seins.

 

brassens.jpg

 
Puis un jour elle a pris la clef des champs,
En me laissant à l’âme un mal funeste,
Et toutes les herbes de la Saint-Jean
N’ont pas pu me guérir de cette peste.

photo_1291834657552-1-0.jpg Une jolie fleur qui prend la clef des champs, cela paraît fort naturel et l’allégorie est heureuse. Cependant, s’agissant de la belle dont on est éperdument épris, cela laisse évidemment des stigmates qui  ne guérissent sans doute que difficilement.
Il tombait sous le sens que ces plaies, œuvres d’une jolie fleur,  puissent être cautérisées par des herbes. Le remède avait un lien de parenté saisissant avec le mal. Mais Bernique !
Pourtant, les herbes cueillies à la Saint-Jean étaient réputées, dans la croyance populaire, comme relevant de la panacée. Elles étaient censées transmettre aux hommes leurs vertus, capables de les guérir ou de les préserver de tous les maux.
Chez Brantôme et chez Bonaventure des Périers, écrivains du milieu du XVIe siècle, l’expression employer toutes les herbes de la Saint-Jean signifiait qu’on usait de tous les moyens envisageables pour réussir dans une quelconque entreprise.
Mais notre poète ne garde pas pour autant rancune à celle qui a mis son cœur à vif. Il n’en veut pas davantage aux herbes de la Saint-Jean.  Il les rappelle même, avec indulgence, à notre bon souvenir.
Et c’est fort plaisamment qu’il utilise, dans ce champ  lexical lié à la maladie et à la guérison, une syllepse de bon aloi, «peste ».

 

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1956

Auprès de mon arbre

 J’ai maintenant des frênes,
Des arbres de Judée,
Tous de bonne graine,
De haute futaie…

 chene.jpgCes strophes occupent une place de choix, non usurpée, dans notre patrimoine poétique.
À  la fois guilleret et profondément mélancolique, le poème passe en revue les chemins illusoires où l’homme se fourvoie quand il sacrifie au luxe, au confort, à la mode et à la modernité, au prix de son âme de poète.
Brassens sait de quoi il parle. Il était déjà célèbre,  son nom était déjà sur toutes les lèvres, qu’il habitait encore l’impasse Florimont, sans eau et sans électricité. Des gens du spectacle qui étaient venus le voir, se sont écriés, quand ils se sont retrouvés dans cette impasse, qu’il devait y avoir erreur, qu’ils cherchaient Brassens, le poète, celui qui… Eh ben celui qui, oui, remplissait les salles de Bobino et bientôt de l’Olympia habitait bien là, dans ce capharnaüm chéri, dans l’ombre, un livre, un crayon  et un cahier toujours à la main !
Que les crâneurs du hit-parade littéraire, de la chanson ou du journalisme en prennent aujourd’hui quelques leçons d’humilité : cet homme les surpassait tous de quarante têtes et n’en bombait pas pour autant le torse !

Auprès de mon arbre est une vision de l’esprit. Une allégorie superbe, presque biblique, pour dire «quand j’étais moi-même».
Cet arbre, cet alter ego, c’est le chêne, sur les racines duquel est né le mot robuste, Robor, is, le chêne rouvre.
Symbole de la longévité et de l’authenticité, le chêne est chez Brassens un personnage récurrent, témoin des bassesses et des cruautés humaines : il se trouve malencontreusement sur le chemin de deux aigrefins amoureux dans Le grand chêne et on pend un homme à ses branches dans la poignante Messe au pendu,  réquisitoire sans égal contre la peine de mort.

Parce qu’il a des allures d’éternité, le chêne n’est jamais à la mode, comme ces arbres de jardin dont s’ornent les pavillons. Mais pourquoi  les arbres de Judée par opposition au chêne ? Se peut-il que notre perfectionniste n’ait choisi cette essence que pour sacrifier à la rime ?
Non point. Car l’arbre de Judée est un arbre à vocation uniquement ornementale, dont les abondantes fleurs roses, d’apparence dissymétrique, s’épanouissent aux prémices du printemps, bien avant que les feuilles de l’arbre ne soient sorties.
À  lui seul, il symbolise ainsi la victoire du  paraître  sur l’être.
Et puis, surtout, il doit son nom à Judas Iscariote, l’apôtre cupide et malhonnête qui selon les évangiles de Matthieu et Marc, livra Jésus-Christ au tribunal suprême juif pour trente pièces d’argent.
Mesurant - certes un peu tardivement - les conséquences de sa trahison, Judas Iscariote se pendit aux branches d’un arbre qui porte le  nom  «d’arbre de Judas » ou « arbre de Judée »

Quand on plaque son chêne comme un saligaud , comme un traître à ce que l’on porte en soi d’authentique, on ne mérite qu’un  arbre supportant  le poids d’une telle histoire en son jardin !

 

brassens.jpg

 

J’habit ‘plus d’mansarde,
Il peut désormais
Tomber des hallebardes,
Je m’en bats l’œil mais…

 

Tomber des hallebardes, la métonymie est certes connue. La violence de la pluie peut en effet évoquer la pointe aiguisée de l’arme d’haste, qui pique et qui transperce. On trouve cette expression à la  fin du XVIIIe siècle dans le dictionnaire de Furetière : « Quand il pleuveroit des halebardes la pointe en bas »…

Cette explication ne donne cependant pas satisfaction à tous les auteurs et je m’en suis référé au dictionnaire des expressions et locutions, établi par Alain Rey et Sophie Chantereau, Le Robert, avril 1995.
Ils émettent l’hypothèse d’une substitution de synonyme entre hallebarde et lance. En effet, ce dernier terme possède également, depuis le XVIe siècle, le sens argotique de « eau », et, par extension, de «eau de pluie ». On en trouve la forme verbale chez Victor Hugo, Les Misérables : il lansquine, pour dire il pleut.
On peut dès lors s’interroger sur l’origine du terme argotique lui-même car, du XVe au XVIIe, les lansquenets, de l’allemand Landsknecht, les serviteurs du pays, étaient des mercenaires allemands au service de la France. Ces mercenaires se distinguèrent à Ravenne et à Marignan. Ils étaient armés de lansquenettes, épées courtes et larges, à deux tranchants.
L’expression tomber des hallebardes en devient donc plus riche et plus subtile, puisqu’elle joue sur un glissement de sens, du sens usuel, arme, au sens argotique, eau.

Il pleuvrait littéralement des armes faites de pluie.

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14.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Le nombril des femmes d’agent

Voir le nombril d’la femme d’un flic
N’est certain’ ment pas un spectacle
Qui, du point de vue de l’esthétiqu’,
Puisse vous élever au pinacle…

Chartres.jpgEu égard au propos plaisamment égrillard du poème, on est en droit de s’attarder sur le sens exact de "pinacle", associé au nombril de la dulcinée d’un représentant de l’ordre public.
Du latin ecclésiastique pinnaculum, lui-même dérivé de pinna, la plume ou l’aile, le Pinacle avec un grand P a d’abord désigné le faîte du temple de Jérusalem avant de devenir un terme propre à l’architecture pour nommer la partie la plus haute d’un édifice. De section quadrangulaire ou polygonale, il se termine par une pyramide ou un…cône !
Le pinacle servant d’abord de contrepoids pour maintenir la culée ou la tête du contrefort, il est massif et de conception
simple dans les constructions romanes, avant de s’orner de fleurons à l’époque gothique. Ceux des cathédrales de Chartres et de Reims abritent de petites statues.
De purement fonctionnel pour l’équilibre des forces, il évolue donc vers l’esthétique et c’est ce point de vue-là qui intéresse le poète : joindre l’utile à l’agréable.
Faisant d’une pierre deux coups, si j’ose, Brassens emprunte à une expression née au début du XVIIIe , «monter au pinacle» ou «être au pinacle», c’est-à-dire parvenir à la situation la plus élevée.
Mais, répétons-le, l’artiste ne se situe que «du point de vue de l’esthétique».

À  noter que Brassens a repris ici la musique qu’il avait composée sur un poème de Gustave Nadaud, Carcassonne, dans lequel un vieillard de Limoux  se lamente, non pas de ne pas avoir eu accès au nombril d’une femme de flic, mais à la belle cité de Carcassonne.
Les strophes sont construites exactement de la même manière et le thème, la poursuite d’un idéal fort prosaïque, est le même.

Il s’agit donc là d’un détournement.

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1954

Je suis un voyou

 
J’ai perdu la tramontane
En trouvant Margot
Princesse vêtue de laine,
Déesse en sabots…


Vincent_Voiture.pngLongtemps j’ai écouté puis chanté cette perle, m’appliquant à correctement plaquer le do huitième case pour ne pas saboter le ré mineur septième capricieux qui lui succède immédiatement, en pensant au vent qui souffle depuis le nord des Alpes et vient s’étaler sur la Méditerranée, tant il est vrai que le mot «tramontane» évoque d’abord ce vent-là, le sud, les plaines du Roussillon.
Et puis, il me semblait que nos souvenirs d’enfance sont toujours bercés par la musique d’un vent et par des parfums mêlés à ce vent, quel que soit l'endroit d'où nous sommes partis.
Je ne puis évoquer mon enfance sans la présence du grand souffle de l’océan pénétrant loin sur les terres, tout chargé d'embruns et bousculant des vols paniqués de grands goélands et de mouettes, qui fuyaient les tempêtes du large. Si je perdais le souvenir, l'image plus exactement, de ces hivers balayés par les vents de l’ouest, je perdrais assurément une partie de ma mémoire enfantine.
J’ai donc longtemps cru qu’en trouvant l’amour chez Margot, le poète avait
en même temps perdu l'ingénuité et la notion de son enfance, avec  la musique des vents qui y est associée.
Je trouvais belle cette figure métaphorique.

Mais Brassens aime les archaïsmes. Il redonne ici à «la tramontane» son sens initial tiré de l’italien transmontana, sous entendu  stella, l’étoile au-delà des monts, celle qui indique le Nord, les Alpes marquant le Nord pour les Latins. L’étoile polaire.
On sait qu’avant la boussole et le compas, cette étoile servait de point de repère, aux navigateurs surtout. On la trouve ainsi nommée, transmontana stella, dans le livre de Marco Polo (1298).
La perdre de vue, c’est donc perdre le Nord, être désorienté, et c’est bien ce qu’il advint au poète amoureux.
C’est par ellipse, par métonymie, que la tramontane est devenue le vent qui vient de l’étoile polaire, celui qui souffle du nord sur la côte méditerranéenne, ou du nord-ouest, dans le bas-Languedoc.

D’ailleurs, on trouvé littéralement l’expression perdre la tramontane chez Vincent Voiture (1597-1648) de même que chez Molière.
Tombée en désuétude, Brassens a redonné à la belle locution une seconde jeunesse... Et  ce n'est pas  là une faute de syntaxe mais une  anacoluthe.

Illustration  : Vincent Voiture

brassens.jpg

 

Le mauvais sujet repenti

Rapidement instruite
Par mes bons offices,
Elle m’investit d’une part
D’ses bénéfices…
On s’aida mutuellement,
Comme dit l’poète.
Elle était l’corps, naturellement,
Puis moi la tête.

 Page.jpgQuand l’artiste trempe sa plume dans le ruisseau, les pauvres diables de la cour des miracles, même les plus immondes, deviennent des héros de la tragédie humaine et la poésie, celle qui est généreuse, rend alors à la misère son vrai visage, pathétique et humain, là où l’ordre coercitif ne voit que fange et perversion.
Nous verrons plus tard, avec l’incomparable Complainte des filles de joie, l’indignation du poète pour le  minable qui, du haut de ses étroits remparts et de sa sexualité muette et sans imagination,  méprise la putain. Nous verrons Brassens la prendre sous les ailes bienveillantes de sa muse.
Le mauvais sujet repenti - chanté pour la première fois dans les baraquements de Bassdorf, pour les copains, et, plus tard, interdite de radio -  est à la fois l’écho moderne de François Villon et du naturalisme à la Zola.
Le saugrenu existe et, après celles de Baudelaire et de bien d’autres, les rimes de Brassens le jettent à la face du bourgeois et de sa morale apodictique : «Vois donc ce qui est, là, juste devant ta porte !»

Ainsi cette pitoyable association entre la prostituée débutante et un souteneur à la ramasse que Brassens nous présente tragi-comiquement par une allusion à une poésie de Jean-Pierre Claris de Florian.
Pâle disciple et imitateur de La Fontaine, cet auteur de la seconde moitié du XVIIIe dont Sainte-Beuve raillait méchamment la naïveté, nous est surtout connu pour ses fables, dont «L’aveugle et le paralytique».
Ces deux hommes handicapés se rencontrent par hasard et décident de s’associer, l’aveugle proposant de porter le paralytique, en échange de quoi celui-ci le guidera :

« Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère,
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement. »

Rencontre de deux misères et je ne suis pas certain que parmi les millions de gens qui ont chanté ou écouté cette chanson, beaucoup aient idéntifié, dans "comme dit l'poète", un certain Jean-Pierre Claris de Florian.
Les féministes, elles, pour avoir fait profession de ne voir  partout que du feu, y ont vu le chant trivial d’un gros phallo.
Misère de misère !

brassens.jpg

14:08 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.01.2011

Brassens : les mots du cygne

J’ai rendez-vous avec vous

 La fortune que je préfère,
C’est votre cœur d’amadou,
Tout le restant m’indiffère,
J’ai rendez-vous avec vous

vrchlicky.jpg
Puisqu’il est associé au cœur d’une Dame amoureuse, le sens du mot « amadou » est spontanément admis par celui qui écoute, chante ou lit le poème. Mais peut-être n’en soupçonne t-il pas pour autant toute la finesse.
Une petite investigation nous fera alors mieux saisir pourquoi le poète l’emploie ici, surtout un poète dont la langue au berceau a été formée par les  sonorités provençales.
L’amadouvier est en fait un champignon parasite des arbres, qui fait de gros dégâts principalement dans les forêts de hêtres et dans les peupleraies. Ses fibres spongieuses donnent une substance : l’amadou. Le mot est provençal et signifie également « amoureux », car l’amadou est très inflammable.
Il était connu et très prisé des hommes du Paléolithique, non comme combustible capable d’entretenir un feu, mais comme premier élément pour faire jaillir ce feu, au même titre que l’étoupe ou les mousses sèches. Le frottement rapide de deux baguettes de bois produisait un échauffement suffisant pour le porter jusqu’à l’incandescence.

L’amadou était donc tout indiqué pour une métaphore explosive ayant trait aux affaires de cœur.
À ma connaissance, peu de poètes ont usé de cette métaphore pour chanter leurs peines ou leurs espoirs d’amour.
On la retrouve cependant  chez un écrivain tchèque de la fin du 19e, fort injustement méconnu en Europe occidentale, Jaroslav Vrchlický, de son  vrai nom Emil Frida.
Son influence en Tchécoslovaquie n’a eu pourtant d’égale que celle de Victor Hugo en France. Ce postromantique a publié plus de soixante recueils de poèmes, quinze pièces de théâtre, des essais critiques et des nouvelles.
Fin lettré et traducteur talentueux, il a traduit de nombreuses pièces de  littérature étrangère : françaises, italiennes, catalanes, espagnoles, allemandes, portugaises, anglaises, persanes, scandinaves et….provençales !
On comprend mieux dès lors que l’écrivain tchèque ait pu accéder à ce mot d’origine provençale et comment ne pas soupçonner l’infatigable chercheur de textes méconnus qu’était Georges Brassens, de ne pas être tombé un jour amoureux de cette strophe ? :

« Pour juste un peu d’amour, J’irais, j’irais partout,
J’irais cheveux au vent, j’irais pieds nus,
La neige ? Dans mon cœur ce serait amadou,
L’orage ? À mon oreille une chanson de merle… »

Vrchlicky, 1984 - Les fenêtres dans la tempête.

 

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1953

Le vent

Des jean-foutre et des gens probes,
Le vent, je vous en réponds,
S’en soucie, et c’est justice,
Comme de colin-tampon !

 

proust.gif
Colin Tampon fut le nom d’une batterie de tambour des soldats suisses. Après la bataille de Marignan, le nom évolua en une métonymie  pour signifier les soldats de cette batterie, sans doute par pur esprit de raillerie, Colin étant dérivé de Colas et de Nicolas, prénoms qui servaient alors souvent de sobriquets à connotation péjorative.
Le tampon est, lui, le déverbal de tamponner et désigne celui qui cogne, qui tamponne, qui bourre et, dès le 17e  siècle, le colin-tampon dit un homme, gros et ridicule, qui ne mérite pas qu’on lui prête attention particulière.
De nos jours on dirait « un bourrin ».

L’expression «s’en soucier comme de colin-tampon » apparaît alors à la fin de ce même siècle et sans doute doit-elle son succès pérenne au mot « tampon » dont la sémantique est à la fois, de façon fort triviale, liée à la sexualité masculine, tout comme « bourrer », « enfoncer », en même temps qu’à l’indifférence : « se foutre de, « se tamponner de ».

Elle perdure jusque chez Proust, « À la Recherche du Temps perdu », Tome II :

« Mais qu’il soit Dreyfusard ou non, cela m’est parfaitement égal puisqu’il est étranger.
Je m’en fiche comme de colin-tampon. »

brassens.jpg

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05.01.2011

Brassens : les mots du cygne

AVANT-PROPOS

 

brassens_zoom.jpgEn 1962, peut-être en 1963, mon frère aîné, menuisier-ébéniste de son état, poussa un beau jour la porte de la maison, portant fièrement dans ses bras une guitare qu’il avait eu la curieuse idée de fabriquer lui-même.
C’était une guitare énorme, lourde et rustique. Au-delà de la troisième case, les cordes s’éloignaient tellement du manche que le doigt, meurtri, n’avait plus assez de puissance pour prétendre produire une note digne de ce nom.
Mais c’en n’était pas moins une guitare. J’en fis la première confidente de mes émotions de pré-adolescent.
Je me l’appropriai.

Car les premiers effets de surprise retombés, le rudimentaire instrument fut accroché au mur. En fait, mon frère avait plus confectionné un petit meuble décoratif qu’un instrument de musique.
Faut dire que dans une maison de dix rejetons conduite par une femme seule, le superflu n’avait guère droit d’asile. Mais c’est une autre histoire…
Ce fut donc sur cette guitare artisanale que j’appris, les doigts torturés et bleuis par l’inconfort, les deux  accords d’une chanson qui nous écroulait de rire et que nous chantions clandestinement dans les couloirs et les dortoirs du collège où j’étais alors interne, Le Gorille.
Dans cette ambiance sévère, faite de rudes blouses grises, d’interdits et de discipline, de versions latines et de coupures à l’hémistiche, Le Gorille tenait lieu de véritable subversion.
Avec ce texte, qui allait bientôt ouvrir sur d’autres textes, est née alors une passion qui ne me quitta plus pour une œuvre différente, une œuvre frondeuse et qui me parlait enfin de la vie, de mes émois, de mes espoirs, de mes doutes et de mes colères, tel que j’avais moi-même envie d’en parler, sans avoir pour le faire les bons mots à ma disposition.
Avec Brassens, la poésie vivait enfin, elle avait enfin une voix hors des livres obligatoires et elle collait véritablement au monde. Aucun homme autre que Brassens, à mon sens, n’a rendu à cette poésie l’incomparable service de l’introduire partout, « dans les rues, les cafés, les trains, les autobus », sous l’apparente frivolité d’une chanson.
Bien que j’ai eu la chance de connaître au cours de ma scolarité des professeurs de français passionnants et passionnés - et dont je salue au passage la mémoire -  sans Brassens et sans cette guitare tout à fait primaire, je ne me serais sans doute pas penché sur Hugo, Villon, Baudelaire, Rabelais, Rimbaud et tous les grands de la littérature avec autant de délices.
Brassens fut pour moi une clef. Tout le monde trouve une clef quelque part. Moi, c’est chez le poète sétois que je l’ai trouvée.

Le temps a passé. Des saisons ont chassé des saisons, d’autres guitares, plus souples, sont venues sous mes doigts chanter une œuvre qui, elle, n’a jamais pris une ride.
Je me suis donc inscrit en faux contre les pédants de la quintessence littéraire qui prétendent qu’on ne lit pas Brassens, au seul prétexte, sans doute,  qu’eux-mêmes ne savent pas lire. J’ai lu et me suis arrêté sur les expressions et tournures particulières. Je les ai soulevées et ai regardé derrière la moustache du poète. Cette curiosité m’a embarqué pendant plus d’un an dans un insoupçonnable voyage au pays de la littérature, de l’histoire, de la mythologie et de la philosophie.
C’est le plaisir que j’ai tiré de ce voyage que je voudrais faire partager.
J’ignore si l’invitation a déjà été lancée. Volontairement, pendant tout le temps qu’a duré mon travail, je n’ai pas cherché à savoir car je voulais, par-delà une démarche purement encyclopédique, dire mes sentiments personnels, mes impressions originales, et, même, quelques souvenirs liés à l’œuvre.
Je serais alors comblé par-delà toutes mes espérances si mon ouvrage, même très partiellement, pouvait faire écho à Alphonse Bonnafé * qui, dans une préface d’un livre édité en 1964 chez Seghers et consacré aux poésies de Brassens disait :

«  Celui qui prendra le temps d’étudier méthodiquement tout le travail de nettoyage accompli par Brassens, rendra un grand service à son époque ; car le plaisir que nous prenons aux « chansons » nous en cache trop souvent la portée intellectuelle et morale.
S’il y a un homme du XXIème siècle, un peu plus heureux, un peu plus libre que nous, Brassens aura grandement contribué à en préparer la venue ».

*Alphonse Bonnafé fut le professeur de français du jeune Brassens,  à Sète

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1952

La Mauvaise réputation

 Pas besoin d’être Jérémie
Pour d’viner l’sort qui m’est promis,
S’ils trouvent une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou

 

Baudelaire1.jpgCe village qui tient le poète en si piètre estime, c’est le bateau universel sur les planches duquel  s’était déjà échoué l’albatros baudelairien.
Nous savons que c’est un village sans prétention. Mais, attention, si chanter Brassens en s’accompagnant à la guitare est chose facile pour qui veut le jouer en soirée festive, après ou avant libation, entre copains, en écorchant la mesure à contretemps et en tordant le cou à la pompe rigoureuse, jazz manouche, pour qui fait de l’à-peu près, il n’est cependant pas très aisé de le jouer bien, tout comme il n’est pas aisé de le bien lire, selon que le texte que vous aurez sous les yeux  dira :

Au village sans prétention,
J’ai mauvaise réputation…

Ou bien

Au village, sans prétention,
J’ai mauvaise réputation…

Cette virgule change tout de ce qui est sans prétention. Les versions diffèrent d’une copie à l’autre. Je m’en tiens, d’après les dires d’un exégète du poète, à la deuxième version.
Il en ira de même un peu plus tard pour deux vers de "Au bois de mon
cœur": 

Chaque fois qu'je meurs, fidèlement,
Chaque fois qu'je meurs, fidèlement,

Fidèlement,
Ils suivent mon enterrement...
Ou alors
Chaque fois qu'je meurs fidèlement,
Chaque fois qu'je meurs fidèlement,
Fidèlement,
Ils suivent mon enterrement...

Ça change tout. La deuxième version a ma nette préférence.

 Quoi qu’il en soit, parce qu’il est, forcément, original, parce qu’il n’a pas la même notion du bien et du mal, du laid et du beau que le commun, le poète au village est « exilé au milieu des huées » que pousse la foule scandalisée des braves gens.
Chez Baudelaire, il est moqué, méchamment taquiné. Chez Brassens, il est critiqué, montré du doigt. Il dérange si fort que bientôt on va se jeter sur lui.
Le ton monte.
Avec humour, Brassens prévoit une issue fatale à la confrontation entre l’esprit libre et le bien-pensant et, pour ce, point besoin d’être visité, comme Jérémie, par une puissance supérieure.

Car Jérémie, prophète d’Israël probablement né vers 650 av. JC, dont la parole, mémorisée par les disciples, constitue un des livres prophétiques de l’Ancien Testament, connut, quoique sous un tout autre registre, le même sort que celui promis au poète.
L’allusion qui lui est faite ici n’est donc pas fortuite. Une partie du livre de Jérémie décrit en effet la période trouble au cours de laquelle se prépare et s’accomplit la ruine du royaume de Juda, en 587 av. JC. Le prophète, qui avait rompu un long silence des prophéties en Israël, après avoir été adulé, craint et protégé par les puissants du royaume, fut ensuite placé en résidence surveillée, jeté au cachot et accusé de traitrise et de défaitisme devant l’ennemi. Emmené contre son gré en Egypte par de farouches opposants à la conquête de Babylone après la chute de Jérusalem, il fut probablement assassiné par ces mêmes individus.

Le destin tragique du prophète méritait un clin d’œil du poète, même si c’est pour lui signifier qu’il se passera de ses oracles quant à la clairvoyance sur son propre sort, surtout si celui-ci risque d’être soldé par la horde des « braves gens », toujours et partout si encline à casser «  de la différence ».


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Le Gorille

 Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau,
AU lieu  de profiter d’la chance
Elle fit feu de  deux fuseaux

index.jpgQuoiqu’il ait été réveillé par leur indécent voyeurisme, il s’agit maintenant pour les mégères d’échapper au féroce et sexuel appétit du puissant anthropoïde et d’éviter coûte que coûte l’étreinte sauvage.
Une seule planche de salut : La fuite.

Il fallait là une expression qui marquât à la fois la panique et la rapidité. Une expression concise, avec des mots courts, d’une seule syllabe, deux tout au plus. Et, pourquoi pas, une allitération qui animerait encore plus l’image.
Mais peut-être une telle expression n’existe-t-elle pas. Le poète se fait alors alchimiste et, à partir de deux ingrédients par lui retrouvés, crée la touche recherchée.
Derrière les volutes  bleutées de la pipe, un sourire plein de malice….

D’abord, il y a chez Hebert, 1793, Le Père Duchesne, «  faire feu des quatre fers », en parlant d’un cheval qui part brusquement au galop et dont les fers font jaillir des étincelles au contact de la pierre du chemin.
Chez La Fontaine, ensuite, les jambes frêles sont des fuseaux : « Avoir des jambes de fuseau ».
La métaphore s’affine encore chez le Don Juan de Molière qui, pour signifier qu’on fait parler de soi, dit qu’on «  fait bruire ses fuseaux ». Elle se poursuit jusqu’au 19ème : « Etre monté  sur des fuseaux » et laisse son empreinte sur le langage contemporain avec l’adjectif « fuselé.»

Des étincelles et  des fuseaux…le tour est joué.

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10:48 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.01.2011

Brassens, poète érudit

J'ai donc mis en ligne, ci-dessous, les derniers chiffres de l’année 2010, toujours en nette progression, ce dont je vous remercie tous et toutes.
Car c’est là l’empreinte de votre fidélité à L'Exil des mots.
J’ignore encore si je publierai ces statistiques mensuelles pour l’année 2011. A vous de me dire si c’est bien utile et si vous y trouvez quelque intérêt.

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P1020003.JPG En revanche,  je sais que je vais rééditer ici tout au long de cette année, semaine après  semaine à partir de demain ou mercredi, la totalité de  mon premier livre (2001 et 2003), Brassens, poète érudit, publié chez Arthémus.
Sous un autre titre - je n'ai jamais aimé celui-ci - et je prendrai pour référence l’édition de 2003, qu’il faut donc que je recopie entièrement, n’ayant conservé aucun fichier numérique.
Mais ce travail fera d’une pierre deux coups, comme on dit, puisque j’ai l’accord de François Bon pour réunir, in fine, tous ces textes et les publier sur Publie.net, avec liens vers des vidéos de mon modeste crû.

Pour l’heure je publie ici l'extrait d'une lettre que m'adressa Emile Miramont, alias Corne d’Aurochs et ami d’enfance du poète, et qui figure  sur la quatrième de couverture de la seconde édition.

 

 

P1020012.JPG           Je publie aussi photo des messages manuscrits de trois amis de Brassens que j’ai rencontrés plusieurs années de suite à Vaison-la-Romaine et à Sète, et qui me firent l’honneur de leur amitié :
-   Le susdit Emile,
- René Iskin, premier compagnon et interprète de Brassens sur un vieux piano du camp de Bassdorf, en Allemagne,
- Pierre Onteniente, le fidèle tabellion de Brassens pendant trente ans, surnommé Gibraltar :

"Trempe dans l'encre bleue du Golfe du Lion,
Trempe, trempe ta plume,
ô mon vieux tabellion
Et de ta plus belle écriture,
Note ce qu'il faudra qu'il advint de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d'accord
Que sur un seul point  : La rupture."

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" (…) Je tire d’abord mon chapeau devant le boulot phénoménal que tu as accompli. Depuis la compilation de tes choix dans l’œuvre de Georges, jusqu’au travail de documentaliste. A travers une telle diversité de sources, on atteint les dimensions d’un Himalaya. J’ai d’ailleurs,  et il n’y a rien d’étonnant, été souvent pris en défaut sous les projecteurs de tes commentaires. Ces derniers auront eu le privilège d’éclairer la lanterne de tous les Brassenophiles sur une montagne de connaissances qu’ils ignoraient.
Tu as bien mérité de Georges en ce sens ! Comme à la pétanque : Il a envoyé superbement le bouchon et tu as très bien pointé. (…)"

Emile Miramont, dit Corne d’Aurochs

 

 

PCArthemus-G-V04.jpgArthémus : Patrick Clémence et son épouse, à Vaison-La-Romaine, Avril 2004

10:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET