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03.11.2018

Le bœuf, le coquelicot et… le loup

littérature,écritureUne légende polonaise raconte que, victime de son insatiable manie du bavardage, jamais le geai ne parvient à déserter les grands frimas de l’hiver continental.
Tous les ans pourtant, à l’approche des neiges et des verglas, il se prépare à rejoindre les contrées plus charitables de l’ouest et du sud. Mais il veut auparavant que tout le peuple sylvestre en soit averti ! Il entreprend donc la tournée de tous ses voisins des bois et des forêts pour les saluer et pour qu’ils lui souhaitent bon vent. Il jacasse ainsi des heures durant avec la mésange et le pic noir, cancane le lendemain chez le corbeau, déblatère le jour suivant chez la corneille, détaille cet autre jour encore son itinéraire chez l’écureuil, papote la semaine suivante chez le renard, avant d’aller jaser de plus belle chez la pie, et ainsi de suite.
Tant et si bien qu’il n’y a plus une seule feuille aux branches des arbres, que le ciel est tourmenté par les vents furibonds venus de soufflent de l’est et que la neige engloutit déjà tous les paysages, quand enfin il en a terminé de sa tournée des adieux.
Il est désormais bien trop tard pour entreprendre le grand périple. Contraint et forcé, le geai ne quitte donc pas ses quartiers d’été, défait ses valises et, maugréant, se promet dur comme glands et châtaignes d’être moins prolixe l’automne prochain.

Au cours de ses atermoiements d’incorrigible phraseur, sans doute le geai de la légende rend-t-il ainsi visite à ce passereau joliment coloré et sédentaire, le bouvreuil, que l’on voit d’ailleurs surtout au cœur de l’hiver, voltigeant auprès des mangeoires ou sur les allées des parcs, quand il n’est pas recroquevillé et piaulant sur des branches d’arbrisseaux que lustre la glace et que bousculent des bourrasques transies.
Aux belles saisons, tout occupé à la conservation de son espèce dans la pénombre de la forêt - surtout lorsqu’elle est peuplée de grands résineux - il est beaucoup plus discret.
Quoique de petite taille, c’est un oiseau trapu, ramassé et courtaud et c’est cette morphologie particulière qui, par une métaphore un peu cocasse, lui a délivré sa carte d’identité. Jusqu’au XVIIIe siècle le bouvreuil était en effet dit le bouvreur, mot directement issu du radical latin bov, qui donna bœuf. D’ailleurs, certaines langues vernaculaires ou dialectales filent aujourd’hui plus clairement encore la métaphore en l’appelant tout simplement bœuf ; dans le Morbihan par exemple, tout comme dans certaines régions du Centre.
D’autres linguistes attribuent la naissance du mot bouvreuil à une deuxième génération d’étymologie, si je puis dire, en invoquant comme racine le mot bouvier, désignant celui qui mène les bœufs au labour ou celui qui garde les vaches. Je suis cependant de l’avis du Dictionnaire historique de la langue lorsqu’il dit que sémantiquement cette origine ne colle pas du tout à la plume de cet oiseau essentiellement granivore, lequel, conséquemment, ne recherche jamais sa nourriture derrière les troupeaux ni dans les sillons creusés par le laboureur.
Tant il est vrai que les mots qui naissent, se transforment, s’aiguisent, s’élargissent et, pour notre délectation, précisent le monde, le font toujours en vertu d’une observation, sinon exacte, du moins admise comme telle par la conscience collective des époques successives.
Les mots sont des sédiments de la mémoire.

Voilà donc pour la silhouette du bouvreuil. Un autre qualificatif en précise la couleur, car notre petit bœuf s’appelle aussi le bouvreuil ponceau, le ponceau étant, comme chacun le sait ou ne le sait pas encore, ce pavot sauvage que l’on nomme plus communément le coquelicot.
Mais, s’ils voient tous rouge, les dictionnaires ne distinguent cependant pas toujours dans le même ton puisque certains préfèrent parler de bouvreuil pivoine.
S’il en était besoin, preuve est ainsi encore faite que les dictionnaires sont à la langue ce que les thermomètres sont à la température : ils l’indiquent mais ne la créent pas. Car en poitevin saintongeais, notre bouvreuil s’appelle carrément la pive.
Rouge comme une pivoine, expression lexicalisée, fait pourtant allusion à une rougeur accidentelle, d’origine émotive, et pas du tout permanente comme l’est la teinte de notre oiseau. Mais bon…
Les dialectes ne sont-ils pas prophètes en leurs territoires ?

En polonais, le bouvreuil se dit gil 1.
Et là, de façon tout à fait inattendue, il prête son nom à ces humeurs de l’appendice nasal qui se dessèchent sur les parois des narines et que nous appelons, nous, de façon tout aussi inattendue, des loups.
Ragoûtant, n’est-il pas ?
A vue de nez, comme ça, je ne vois vraiment pas le rapport. Celui du gil, pas plus que celui du loup. Sans doute faudrait-il fouiller plus consciencieusement les ramifications respectives et dédaléennes des deux langues.
Quoique… Peut-être la piste indo-européenne, floue mais que je note cependant. Bos, qui donna le bœuf et, entre autres, on l’a vu, le bouvreuil, serait, tout comme lupus qui donna le loup, un de ces mots assez rares de la langue des Sabins ayant réussi à pénétrer la langue romaine.
Mais de là à conclure sur une certitude...
Mais tout de même. J’entrevois là, plaisamment, comme une lueur lointaine et diffuse dans le long cheminement des ténèbres lexicales.

 1 – Lire guil 

19:53 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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