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09.08.2018

Un malade imaginé

littérature,écritureJe n’aime pas la foule, le troupeau, la cohorte, le commun, la grégarité, la nuée. Pas plus chez les hommes que chez les animaux.
C’est pourquoi sans doute, vivant en France, je n’avais jamais attaché une attention particulière à l’étourneau, sinon lors d’un fait divers remarquable où des milliers de ces oiseaux ayant choisi des lignes électriques comme reposoirs nocturnes, les avaient fait se rompre sous le poids de leur multitude erratique, privant ainsi les citoyens de toute une ville - dont je ne me souviens ni de l'importance, ni du nom - de leur journal télévisé et de leur feuilleton favori. Un arrêté municipal avait aussitôt déclaré les vandales comme d’exécrables nuisibles et les avait voués à la vindicte populaire du chasseur. Car priver les citoyens de leur feuilleton ou de leurs informations tronquées est d’une impardonnable incivilité, tout le monde, qui n’est pas un oiseau, est en mesure de comprendre ça.

En Pologne de l’est où je coule mes jours, ces démonstrations de masse de l’étourneau n’existent pas.
Car il est un oiseau du voyage, solitaire ou en couple, que je ne vois plus dès l'été finissant et qui réapparaît aux premières velléités printanières, drapé de sa livrée nuptiale, toute chamarrée d’un camaïeu de bleu, de violet, de vert et de noir.
Avant de le voir vraiment, je l’entends un beau matin. Non pas son chant, un sifflement limpide ou un désagréable grincement du bec, mais le bruit qu’il fait pour emménager chez moi. Depuis plusieurs années en effet, un couple s’est installé sous un revers de mon toit et quand j’entends là qu’on se glisse, qu’on fourrage et qu’on s’active, je sais que mes deux hôtes ailés sont de retour des contrées de l’ouest européen ; de là-bas où ils sont un fourmillement compact d’acrobaties désordonnées survolant inlassablement, sous le gris du ciel que bouscule la bourrasque, les champs dénudés de la morte saison.
Les deux étourneaux qui, désertant les bandes tapageuses de leurs congénères sédentaires, prennent leurs quartiers d’été sous le toit de mon exil, sont dès lors un peu comme des messagers de mon pays. Ils vont et viennent du point où je suis venu à celui d’où je suis parti. Ils ont traversé les paysages, les rivières, les forêts, les prairies, les lacs et les chemins qui me séparent de la terre natale, l’œil fixé sur le toit de ma maison, guidés par la rose des vents et les mouvements de la lumière sur les horizons changeants.
C’est là un fait avéré. En période de migration, des étourneaux captifs d’une vaste volière ronde volaient toujours en direction d’un éclairage qu’on avait disposé à un certain endroit sur le pourtour de leur prison expérimentale. Lorsque, par un subtil jeu de miroirs, on déplaçait cet éclairage, les oiseaux changeaient aussitôt de direction et mettaient le cap sur la lueur artificielle.
J’espère seulement qu’après cette expérience on a relâché les captifs et qu’à tire-d’aile ils se sont enfuis vers l’étoile du jour, la vraie cette fois-ci.
De toute façon, je n’aime pas ces expériences.
Qu’a-t-on besoin en effet de prouver ce que l’on imagine ?

Notre étourneau cependant partage avec l’élégante grive un plumage joliment moucheté. C’est la raison pour laquelle on l’appelle aussi le sansonnet, mot qui désignait tout oiseau au plumage tacheté de blanc, dont la grive, par référence au sas, le tamis. Mais il partage également avec cette dernière une étymologie que j’appellerais volontiers d'usurpation.
Turdus
, la grive latine, a en effet donné le mot étourdi, par allusion à son comportement après qu’elle s’est gavée de raisins frais et capiteux. Un comportement inconséquent, voisin de celui que donne l’ivresse. Et l’étourneau, qui aime aussi les raisins, certes, a hérité, si j’ose dire, de cette étymologie par simple paronymie. Chez Molière, un étourneau, c’est tout bonnement un étourdi.
Chez Brassens aussi d’ailleurs, avec le sens plus fort encore de celui qui commet de regrettables confusions :

A l’appel de cet étourneau,
A l’appel de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau
Grand branle-bas dans Landerneau

A l’ombre du cœur de ma mie.

 

Pourtant, j’ai beau observer l’oiseau nicheur sous mon toit, il m’a l’air de tout sauf d’un étourdi. Il vaque à ses occupations avec sérieux et constance, des prairies environnantes à la becquée, puis de la becquée aux bosquets ou aux vergers, parent  dévoué et sérieux, l’œil attentif à ce que le moindre indésirable ne vienne marauder aux alentours de sa nichée.
Sous son autre appellation de sansonnet, notre oiseau a donné aussi cette curieuse litote, que j’aime beaucoup et qui dit : ce n’est pas de la roupie de sansonnet, pour signifier a contrario une chose qui a de la valeur ou une opinion qui est digne d’intérêt.
Les dictionnaires en toussotent, en éternuent et me semblent se perdre en conjectures. Car le langage populaire qui se lexicalise a ses raisons occultes et son cheminement ténébreux que la langue ne saisit pas toujours. Certains linguistes ont bien hasardé un courageux calembour avec sans son nez pour sansonnet, mais qui pourrait en être sincèrement convaincu, même si on ne peut, non plus, affirmer de façon péremptoire qu’il est absolument erroné ?
Là encore, mon hôte de printemps ne semble pas avoir d’humeur nasale particulière, fût-elle des plus insignifiantes, qui serait digne de lui ouvrir toutes grandes les portes du panthéon des expressions et locutions.
Sans doute vaut-il mieux dès lors laisser filer la métaphore, bien évocatrice, bien ancrée dans sa sémantique allégorique, car toute explication tentant d’en percer le mystère risquerait bien de se casser le nez, se faisant du même coup véritable roupie de sansonnet.

19:52 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Fascinant cet oiseau qui vient de France pour te rendre visite...

Autre étymologie avancée (mais peu convaincante): sansonnet viendrait de Samson (voir Ancien Testament) car l'oiseau était souvent tenu en cage (comme Samson, l'étourdi qui avait révélé que sa force était dans ses cheveux)

Écrit par : Feuilly | 10.08.2018

Salut,
Convaincante ou pas, elle me plaît bien cette étymologie.
Car l'étymologie, même si elle peut prétendre à l'exactitude de par l'histoire des langues, a aussi, comme la toponymie, sa part de rêverie, de vagabondage et de fantaisie

Écrit par : Bertrand | 10.08.2018

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